La moindre plume

Les Vagues - 5/5

Les Vagues, buvard à vin, reposent sur un coin de la petite table blanche en métal, pas très stable. Je souris à Jérôme. Il me demande si le livre m’a été prêté ; je lui réponds qu’il m’appartient. Que c’est un cadeau mais que ce n’est pas grave. Derrière lui, les farandoles de vacanciers glissent le long des arbres. Les jardins du Luxembourg sont si agréables, en cette saison. Je me sens bien. Je ne ressens aucune animosité, aucun ressentiment. Dix jours nous séparent de notre rupture chez Prune, ce lieu qui me déplaît et dont je ne comprends pas le succès. J’espérais des explications supplémentaires de sa part. En fin de compte, c’est moi qui vais les lui apporter. Je lui raconte mon besoin d’une stabilité après ma précédente relation. Je lui raconte que c’est la fin d’une relation de deux ans qui me déçoit et pas de le perdre. Je me rends compte que, moi non plus, je ne le désire plus. Que je ne l’aime plus. Que j’aurais dû le voir plus tôt, qu’il a bien fait de rompre, que c’était heureux que cela se passe ainsi. Que j’aurais pu le faire mais que j’en ai rarement le courage. Les relations s’achèvent, parfois. Ma réaction au café n’était pas anodine. C’est la déception de la mort d’un idéal, celui de la vie de couple, qui m’animait. Pas la fin de notre relation à tous les deux. Moi non plus, je ne le désire plus, je ne l’aime plus. Les relations s’achèvent, parfois. Je lui rends quelques affaires qu’il avait laissées chez moi ; il m’en rend quelques autres que j’avais laissées chez lui. Il me reparle de la veille du 14 juillet. Du bal des pompiers où nous nous sommes vus et que, très vite, il avait quitté. Il me parle du jeune homme qui m’accompagnait. Il m’interroge, il s’interroge, pourquoi il m’accompagnait. « Rencontré dans la file », demande-t-il, « après tous ces mois écoulés ? ». Je hausse les épaules : « Non, nous avons dîné ensemble et je lui ai proposé de m’accompagner. » Sa bouche se crispe, il esquisse un sourire auquel il ne croît pas, un rictus en vrai. « Il a fini par l’avoir, son diner ! » lance-t-il, flèche désespérée, tentative acerbe, pleine d’amertume. « Tout vient à point à qui sait attendre… », lui dis-je, avec un sourire. Avant d’ajouter : « A vrai dire, nous avions pris un verre juste avant. », ellipse verbale qui me permet de parler de l’avant pour éviter de parler de l’après, de la nuit amoureuse qui a suivi. Machinalement, je glisse le doigt le long des pages souillées des Vagues. Tout est dit, finis d’un trait la lie qui s’était déposée au fond de mon verre renversé, laissant leur transparence rosacée aux parois de verre. J’ouvre ma besace, y glisse ma main, y plonge les Vagues souillées de vin. Nous nous levons, nous nous insérons l’un avec l’autre, l’un à côté de l’autre, deux étrangers, parmi la farandole de vacanciers, nous glissons le long des arbres, je respire à plein poumons l’air sec des jardins du Luxembourg, si agréables en cette saison. Jérôme m’accompagne, silencieux, alors que je songe à l’ironie des Vagues, buvard à vin, glissées dans ma besace. Le soleil nous écrase et les parisiens ont tous revêtu leurs habits d’été. Ici, des jeunes hommes qui déambulent en bermudas au teint clair et chemisettes estivales ; là, des demoiselles élégantes aux chemisiers échancrés et petites jupes légères. A quelques enjambées, je vois d’ici le grand portail. Nous nous trouvons de nouveau sur le trottoir, le long des grilles blanches. Nous prenons congés l’un de l’autre, revoyons-nous bientôt, oui, bientôt, peut-être, bientôt, un jour, qui sait. En me séparant de lui, je quitte cette relation de deux années comme si je m’étais naturellement réveillé d’une nuit sans rêves. Je pense d’abord faire un crochet par une librairie pour racheter un exemplaire des Vagues car cela m’agace un brin. Finalement, le symbole étant trop beau, l’histoire étant trop belle, je le dévorerais les jours suivants sur la version décorée par le vin, passage d’une histoire à une autre, écume qui glisse sur les plages de ma vie comme le vin a glissé sur les pages, y déposant sa lie.


***

« Le soleil de ce bel après-midi réchauffait les champs, ajoutait une touche d’azur aux ombres, une touche de rouge aux blés. Les champs vernis comme de la laque s’étendaient au soleil. Une charrette, un cheval, une bande de corneilles, tout ce qui se mouvait dans cette étendue semblait baigner dans de l’or. Chaque pas d’une vache avançant dans un pré se prolongeait en remous dorés, et ses cornes semblaient plaquées de lumière. Des touffes de blé blond s’accrochaient aux haies, laissées derrière eux par les chariots de forme antique et basse roulaient dans le ciel sans se déformer, sans perdre un atome de leur rotondité. Ils prenaient au passage un village tout entier dans leur filet d’ombres, et, en s’éloignant, ils le relâchaient. Loin, très loin à l’horizon, parmi des myriades de grains de poussière bleue, on voyait flamber une vitre, ou se détacher la silhouette solitaire d’un arbre ou d’un rocher. »


***

Je retrouvai le jeune homme ce matin, chez lui, je m’étais glissé, à mi-chemin. J’étais amoureux, déjà, un sentiment délicieux qui emportait le cœur. A peine une poignée de jours après ma rupture, j’étais amoureux. La glace fondue au soleil, les flammes d’une passion nouvelle insoupçonnée, une adéquation, une porte sur un avenir nouveau. Le jeune homme m’accueillit de ses baisers délicats, j’apprenais de sa bouche qu’il avait affirmé sur les réseaux sociaux qu’il n’était plus célibataire, c’était tellement rapide, Trois jours à peine, il le savait, ce n’est pas trop rapide, dis, dis, ce n’est pas trop rapide ? Je voulais l’indiquer aussi, mais c’était indécent, pour l’autre, le garçon abandonné, que j’avais abandonné, ah non je me trompais, « qui » m’avait abandonné, j’attendrais avant de le crier au monde, à qui voulait l’entendre. Mais je ne faisais que passer chez le jeune homme, je m’étais glissé chez lui juste pour lui susurrer quelques mots doux, mais je devais déjà repartir. Direction les jardins du Luxembourg. J’y avais donné un rendez-vous, je trouvai l’idée bonne : ils sont si agréables en cette saison. Alors que je m’apprêtai à tourner les talons et à prendre congé de lui, il me demanda d’attendre un moment, il s’éclipsa dans sa chambre en courant et réapparut quelques instants plus tard, un petit emballage cadeau entre les mains. Surpris de cette attention alors que nous ne sortions ensemble que depuis quelques jours, je déchirai le papier et découvris son présent. Un titre qui avait compté pour lui. Un de ses livres préférés. Avec moi, il voulait le partager. Avec moi, il voulait l’aimer. Emu, je lui déposai un baiser sur les lèvres. « Les Vagues » de Virginia Woolf. Je ne le connaissais pas ; j’allais le découvrir. Un ultime baiser, le cœur qui bat, l’œil qui brille, son sourire, ses si jolis yeux bleus, et je partais m’échouer aux jardins du Luxembourg, les Vagues glissées dans ma besace.


Les Vagues - 4/5

Je suis plongé dans ma lecture, toujours assis à ma petite table blanche en métal, pas très stable. Les jardins du Luxembourg sont agréables, en cette saison. Je ne le vois pas venir parmi les farandoles de vacanciers glissant le long des arbres. C’est parce qu’il est en retard alors que ça ne lui arrive jamais. Il m’a prévenu par SMS tout à l’heure. Il est apparu de nulle part, il porte un bermuda au teint clair et un t-shirt vulgaire : lui ne met jamais de chemisette estivale. Il prend une chaise et s’assoit à ma petite table blanche en métal. Elle n’est pas très stable : il fait un geste brusque, la table vacille, le verre se renverse, le livre se trouve inondé. Le vin rouge glisse en filets abondants le long des pages souillées. Les Vagues sont désormais un buvard à vin. Je ne veux pas perdre la face, pas devant lui, alors je minimise la situation : « Ce n’est pas grave, ce n’est qu’un livre de poche, quelques mouchoirs et ce sera réglé, le vin n’était pas bon, de toute façon, oui, c’est bizarre, le vin n’était pas bon, c’est bizarre pour un Brouilly, il était râpeux et presque âpre, c’était un signe, oui, voilà, c’était un signe, il devait être renversé. » J’éponge mon livre en riant intérieurement, ironie des dieux : en faisant vaciller cette table et en souillant ce livre, Jérôme ne pouvait pas mieux tomber.


***

« Les vagues se gonflaient, se recourbaient, puis se brisaient, faisant rejaillir des cailloux, du gravier. Les vagues lavaient les rochers, et l’embrun, bondissant très haut, mouillait les parois de cavernes restées à sec jusque-là. Quand le flot se retirait, il laissait derrière soi des flaques sur le rivage, avec parfois un poisson frétillant, abandonné. »


***

La nuit était déjà tombée. Le jeune homme et moi nous rendions jusqu’à la caserne. Sur le chemin, entre deux discussions, prenant conscience soudainement que j’allais faire participer le jeune homme à un jeu auquel il n’avait peut-être pas envie de jouer, le téléphone pas encore à bout d’énergie, je prétextai recevoir un message d’un de mes amis présents sur place, m’informant de la présence de Jérôme au bal des pompiers. Et que je ne voulais donc pas le mettre mal à l’aise. Il haussa les épaules et maintint sa proposition de m’accompagner.

Comme prévu, l’entrée était occupée par une longue file d’attente. Nous nous y engouffrâmes et je décidai d’appeler mes amis grâce au téléphone du jeune homme. J’expliquai à mon ami surpris de l’appeler via ce numéro que j’avais dîné avec le jeune homme, que je n’avais plus de téléphone et que nous étions tous deux dans la file d’attente.

Après trois quart d’heure à faire la queue, nous finîmes par franchir les portes de la caserne et par rejoindre nos amis communs. Comme prévu, Jérôme m’y attendait. Je saluai chacune des personnes présentes en gardant le meilleur pour la fin. Visiblement sous le choc de me voir particulièrement enjoué et en charmante compagnie, Jérôme, crispé, me fit la bise du coin des lèvres. Mais c’est le jeune homme aux si jolis yeux bleus qui, involontairement, donna le coup de grâce, en feignant se rappeler de son prénom : « Bonjour, Jérémy ! », lui lança-t-il, avec un grand sourire triomphant et en lui tendant fièrement la main. Jérôme ne fit aucun commentaire sur la bourde, propre à le rabaisser encore davantage. Il s’adressa à une amie commune, lança, visiblement dégoûté : « Je crois que j’ai besoin d’un verre… », tourna les talons et s’enfuit vers la buvette. Savourant intérieurement cette revanche, je lui remis le double des clefs de son appartement à son retour, peu de temps avant qu’il ne prit congé de notre petite assemblée.

Le bal se déroula en douceur. Nous nous abritâmes sous la tente au champagne, laissant pétiller les bulles dans les yeux et dans les cœurs, parvenant à isoler une table pour une partie de notre congrégation. A un moment précis, les yeux dans les yeux, qu’il avait si jolis, l’un à côté de l’autre, le jeune homme et moi devînmes silencieux au milieu d’une improbable conversation ; je glissai ma main dans la sienne sous la table, loin du regard de nos amis communs. Le frisson tiède et amer de la rupture ressenti quelques jours auparavant cédait la place à celui, chaud et humide, des baisers défendus et du cœur qui bat la chamade.

Faisant appel à l’excuse éculée de la fin de service du métro pour les correspondances, le jeune homme me proposa de dormir chez lui pour m’éviter les bus de nuit aléatoires. Une heure plus tard, dans son appartement, après nous être longuement embrassés devant deux tasses d’un thé nocturne, nous retirâmes nos vêtements pour partager sa couche.

(à suivre : suite et fin)


Les Vagues - 3/5

Je regarde les farandoles de vacanciers glisser le long des arbres. Toujours attablé à la petite table blanche en métal pas très stable. Les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. A côté de moi, un couple s’assoit à une table. Monsieur porte un bermuda au teint clair et une chemisette estivale ; Madame, élégante, un chemisier échancré et une petite jupe légère. Ils interpellent le serveur. Ils commandent chacun un verre de vin. J’ouvre ma besace et y plonge ma main. J’en ressors le livre de poche que j’y avais glissé. J’éparpille les pages très vite avec le pouce pour sentir l’odeur du papier neuf. J’ai toujours aimé ça. Je lis le quatrième de couverture un brin intrigué. Puis je regarde la photo sur la couverture. Une aquarelle d’une insaisissable jeune femme adossée à une balustrade, dos à un bord de mer. Le titre, enfin. Les Vagues. De Virginia Woolf. J’éparpille les pages très vite avec le pouce pour sentir l’odeur du papier neuf. J’ai toujours aimé ça. Je laisse égarer mon regard autour de moi et je ne pense plus à ce café d’il y a quelques jours. Je pense aux Vagues. J’en entame la lecture. Le serveur m’apporte mon verre de vin. Je laisse son parfum interroger mes narines. J’observe l’ambre rouge à la lumière du blanc de la petite table en métal pas très stable. J’y trempe les lèvres. C’est un Brouilly et il est frais. Bizarrement, il est râpeux et presque âcre. Je décide de le laisser respirer dans son verre. J’inspire profondément, je laisse égarer mon regard autour de moi, des farandoles de vacanciers qui glissent le long des arbres, je reprends ma lecture.


***

« Les vagues se brisaient, et leur flot rapide se répandait sur la plage. Elles se soulevaient l’une après l’autre, puis retombaient, entraînant leur embrun dans la violence de leur recul. Un réseau de lumière diamantée tremblait sur leur échine teintée d’un bleu profond, qui ondulait comme le dos des grands chevaux en marche. Les vagues déferlaient, reculaient puis déferlaient de nouveau, avec un bruit pareil au piétinement d’une bête énorme. »


***

Trois mois avaient passé. Nous avions rompu depuis deux jours. Je m’étais affairé à diverses tâches en ne songeant pourtant à rien d’autre qu’à cette rupture soudaine. Je n’étais pas effondré : j’étais juste en colère. En colère de me retrouver encore une fois dans cette position. Un sentiment de lassitude allait vite prendre place, cependant. Je prévins mes amis les plus proches de cette nouvelle situation, annonçai la nouvelle sur Facebook par le fameux « n’est plus en couple » et tentai vainement d’analyser ses motivations. Je couchai mon désarroi sur mon blog sans réelle conviction. Puis, une fois les mots dressés sur mon papier virtuel, je saisis mon téléphone et entrepris d’écrire un message. Au jeune homme. Aux si jolis yeux bleus. J’étais désolé de ne pas avoir été disponible ces derniers mois, la thèse, toutes sortes de choses, mais s’il était toujours partant, je serais enchanté de le revoir pour un déjeuner, un verre ou un diner. Et j’indiquai en post-scriptum, comble de l’indélicatesse et avec le culot de celui qui n’a rien à perdre, que – pour information – j’étais célibataire. Ce faisant, j’indiquai au-dessus de ma tête un magnifique néon clignotant « à emporter » comme on aurait pu en trouver sur la vitrine d’un traiteur chinois. Il répondit, enchanté, à l’invitation.

Ainsi, nous nous retrouvâmes le lundi suivant, dans l’après-midi. Nous étions la veille du 14 juillet et j’avais rendez-vous le soir avec des amis pour un bal des pompiers. Les mêmes amis dont trois mois nous séparaient de la pendaison de crémaillère. Je devais par ailleurs y retrouver Jérôme, également présent, pour lui remettre le double des clefs de son appartement. Cela faisait désormais moins d’une semaine que nous avions rompu.

Le jeune homme était toujours aussi mignon. Il portait un béret qui, quoique désuet, lui donnait une élégance certaine. Et ses yeux bleus étaient toujours aussi jolis. Guidé par ses soins, nous nous rendîmes dans un charmant café où, fait amusant, par le passé, je rencontrais souvent mon ex-petit-ami. Deux verres s’échangèrent, les paroles nombreuses, passionnantes, les accompagnèrent.

Revenant sur cette fameuse pendaison de crémaillère où nous passâmes plus de 4 heures à discuter tous deux, assis sur le canapé, le jeune homme m’apprit qu’il s’était demandé à l'origine qui était ce grand garçon qui venait nous déranger à plusieurs reprises et qui lui lançait régulièrement des regards noirs de désapprobation. Il m’affirma n’avoir pris conscience qu’il s’agissait de mon petit-ami, visiblement jaloux de cet échange en longueur, qu’à partir du moment où, à mon départ, je le lui avais présenté. Je souris en imaginant parfaitement les regards courroucés de Jérôme envers ce pauvre garçon. Puis lui avouai dans la foulée que j’avais sans doute davantage parlé avec lui lors de cette simple soirée qu’en deux ans de relation avec mon ex-petit-ami.

Au terme de quelques heures noyées dans nos boissons respectives, je l’informai de mes plans du soir. Il me proposa de dîner ensemble dans un petit restaurant du quartier qu’il affectionnait tout particulièrement. Je convins de l’y accompagner bien volontiers.

C’est à table qu’une question se posa. Je me rendis compte que ma batterie de téléphone était sur le point de me faire défaut. Problème : je devais rejoindre ces amis au bal. Compte-tenu de la foule potentielle, l’absence de téléphone rendait la tâche ardue. Or, le jeune homme connaissait également les amis en question puisque leur pendaison de crémaillère avait suscité notre rencontre. Il me proposa d’utiliser son téléphone pour les joindre. En vain. Alors, habitant non loin de la caserne où j’allais me rendre – serviable, bienfaisant – il se décida même à m’accompagner jusqu’au bal, au moins pour s’assurer que je les retrouvasse – avec la possibilité, à défaut, d’utiliser son téléphone sur place. Bien que contraint d’acquiescer sous peine de ne pouvoir les repérer, j’hésitai à accepter sa proposition.

En effet, à cet instant, je ne pensais qu’à une seule chose : Jérôme se trouverait au bal des pompiers et me verrait arriver avec ce jeune homme. Aux si jolis yeux bleus. Ce même jeune homme qui avait suscité sa méfiance trois mois auparavant. Ce même jeune homme avec qui il savait que j’avais entamé un bref échange par SMS avant de rompre soudainement le contact. Ce même jeune homme dont j’avais appris, ce soir, qu’il avait reçu de la part de Jérôme des foudres silencieuses et des regards noirs d’une jalousie certaine.

J’hésitai, disais-je, à accepter sa proposition. Mais pour un instant seulement. Une hésitation fugace car je décidai bien vite de ne rien dire au jeune homme sur la présence de Jérôme à la soirée : l’occasion trop belle, je fermai les yeux sur toute considération morale, acquiesçai à sa proposition et m’apprêtai à savourer, par le jeu des coïncidences, une vengeance froidement servie sur un plateau. Oui, je m’apprêtais à me rendre au bal des pompiers rejoindre mon ex et j’y viendrais accompagné d'un jeune homme propre à susciter bien des convoitises.

(à suivre)


Les Vagues - 2/5

Les farandoles de touristes glissent le long des arbres. D’autres se prélassent sur des chaises longues. Je me dis que les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. Je suis assis à la petite table blanche en métal, pas très stable. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez et j’interpelle de nouveau le serveur. En vain. Je laisse égarer mon regard autour de moi et repense à ce café d’il y a quelques jours. Nous nous sommes vus chez Prune. C’est à la mode, il paraît. Je ne sais pas pourquoi : le lieu me déplaît. Je ne comprends pas son succès. Il revient de 10 jours chez ses parents. Il n’a pas l’air dans son assiette. Je lui raconte ma vie durant son absence. Il reste distant, comme il l’a toujours été. Je l’interroge. Il lâche le morceau. C’est toujours le même problème. Son manque de libido lui pèse. Je lui rappelle que c’est sans doute lié à son manque d’estime, à sa prise de poids récente. Il me répond que c’est possible mais que ça ne peut plus durer. Il me dit qu’il ne me supporte plus physiquement. Il ne sait pas pourquoi, non je n’ai rien fait, je ne l’attire plus et c’est tout. Il ne veut plus m’embrasser. Nous sommes assis à une table avec une mère et son jeune enfant ; un bébé se met à brailler à côté de moi. Je lui demande s’il veut qu’on en arrête là. Il répond par l’affirmative. Oui, il veut que tout se termine. Je ressens ce fameux sentiment bizarre que j’ai déjà ressenti auparavant. Le frisson tiède qui paralyse le ventre, qui donne envie de vomir et qui donne envie de pleurer. Le feu tiède des larmes qu’on versera bientôt, la bile noire et amère des histoires qui s’achèvent. Le frisson tiède de la rupture. Je ne sais pas quoi dire, je reste silencieux. Et je m’énerve. « J’en ai marre, c’est toujours pareil. Vous êtes tous pareils. Vous me faîtes chier. Vous ne savez pas vous engager. J’en ai vraiment ma claque des histoires à la con qui se terminent en eau de boudin. Franchement, ça me gonfle, mais ça me gonfle ! Mais quand est-ce que je vais tomber sur un mec qui voudra s’engager ? ». Il me regarde, un peu ahuri, surpris de ma réaction. Je lui dis que je n’y attendais pas, que j’ai envie de partir, que je ne sais pas quoi dire, que je ne comprends pas. Une idée me vient en tête : c’est moi qui vais payer nos deux bières. Parce que je veux maîtriser la situation. Parce que je vais l’obliger à m’être redevable. Parce que je le déteste. Je me lève, vais payer au comptoir. Je me retrouve au dehors. J’hésite à partir mais je l’attends. Nous reprenons le métro, chemin commun vers la même station, départ ensuite chacun de notre côté. Je suis célibataire. Je ne désire pas l’être. Je rentre chez moi. Je ne verse pas une larme. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez. Décidemment, elles sont trop grandes. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez. Les farandoles de vacanciers glissent le long des arbres. Les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. Je suis assis à la petite table blanche en métal, pas très stable. J’interpelle le serveur de nouveau. Je commande un verre de vin.


***

« Le soleil prenait de la hauteur. Des vagues bleues, des vagues vertes promenaient sur la rive un rapide éventail, entouraient de leur onde les piquants du chardon marin, mettaient çà et là sur le sable de minces étangs de lumière, et laissaient derrière elles un pâle cerne noir. Les roches cessaient d’être moelleuses, enveloppées de brumes ; elles durcissaient, et montraient leurs crevasses rouges. »


***

Le réveil fut difficile ; la veille, l’alcool avait coulé à flot. Jérôme prépara le petit déjeuner : ce serait un brunch, ce matin. Je me remémorai le soir précédent : la pendaison de crémaillère, le canapé, la discussion avec le jeune homme jusqu’à tard dans la nuit, l'insistance de Jérôme pour que nous partions. Soudain, contre toute attente, je reçus un message sur mon téléphone. C’était lui, évidemment. Le jeune homme (aux si jolis yeux bleus) me recontactait. Il me remerciait pour la discussion de la veille. Songeant à mon engagement vis-à-vis de Jérôme, à notre vie de couple, à notre quasi-serment de fidélité, j’hésitai un instant et lui en parlai. « Tiens, c’est le jeune homme d’hier soir ! Il me propose qu’on aille déjeuner ensemble un de ces jours. ».

Jérôme m’interrogea sans y toucher sur la nature de notre discussion de la veille. Je lui répondis que ce jeune homme (aux si jolis yeux bleus) me faisait de la peine, qu’il avait du mal à faire le deuil de sa précédente relation de couple, que j’étais passé par là auparavant et que je me sentais le devoir de l’aider à passer le cap. A lui donner des conseils sur cette notion de pardon, sur le fait de laisser l’autre partir, d’accepter la souffrance de la rupture sans en vouloir à l’autre de cette décision. Jérôme acquiesça, me confia qu’il comprenait mieux, que je faisais ce que je voulais. Pour ma part, je repensais au jeune homme (et à ses jolis yeux bleus) et lui proposai en réponse à son texto de se voir la semaine qui approchait.

Nous échangeâmes quelques messages pour convenir d’une date prochaine. Il était surchargé de travail et il annula notre repas – profondément désolé – lorsque je confirmai, la veille d’un jour de semaine, notre déjeuner initialement prévu. Les semaines suivantes, alors que nous ne nous étions pas encore revus, malgré nos prises de contact impersonnelles, je sentais naître en moi un vague désir coupable. Sur le point de partir une semaine à Berlin avec des amis, je lui indiquai ne pas pouvoir organiser notre déjeuner avant mon retour. Je lui proposai de nous recontacter après mon escapade outre-Rhin.

Chose qu’à mon retour, je m’étais refusé de faire. Vis-à-vis de Jérôme. De mon engagement. De notre vie de couple. De notre quasi-serment de fidélité. Me ressaisissant de mon errance, écartant la tentation avant qu’elle ne s’exprimât, je pris conscience que je jouais avec ce jeune homme (aux si jolis yeux bleus) un jeu dangereux qui pourrait menacer ma relation présente. Il m’envoya un dernier message à mon retour de la capitale allemand auquel je ne répondis pas : c'en était fini des échanges avec le jeune homme aux si jolis yeux bleus.

(à suivre)


Les Vagues - 1/5

Je descends du bus à l’arrêt que j’avais repéré. Je suis à l’heure, cette fois-ci ; cela changera de d’habitude. Le soleil nous écrase et les parisiens ont tous revêtu leurs habits d’été. Ici, des jeunes hommes qui déambulent en bermudas au teint clair et chemisettes estivales ; là, des demoiselles élégantes aux chemisiers échancrés et petites jupes légères. A quelques enjambées, je vois d’ici le grand portail ; à peine ai-je traversé la rue que je reçois un message sur mon téléphone. Je râle un peu à la nouvelle et remonte le trottoir le long des grilles blanches : je trouverai sans doute une place. J’accède à l’entrée principale et pénètre dans le parc. Les arbres élancés offrent des ombres bienvenues en ce jour de grosse chaleur. Quoiqu’un peu secs par endroits, les jardins du Luxembourg sont toujours aussi agréables en cette saison. Je me faufile entre les farandoles de vacanciers et de parisiens en goguette qui glissent le long des arbres pour me frayer un chemin jusqu’à un des bars qui parsème les jardins. Une petite table blanche en métal, pas très stable, semble m’y attendre. Les lunettes de soleil enfoncées sur le nez, je m’y attèle et fais signe à un serveur.


***

« Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche. La houle s’arrêtait, puis s’éloignait de nouveau, avec le soupir d’un dormeur dont le souffle va et vient sans qu’il en ait conscience. Peu à peu la barre noire de l’horizon s’éclaircit : on eût dit que de la lie s’était déposée au fond d’une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. »


***

La nuit tombée, dans la fraîcheur d’avril, nous avions fait un crochet par une petite épicerie pour acheter un peu d’alcool. C’était une pendaison de crémaillère chez des amis à lui, devenus d’ailleurs mes propres amis, entre temps. Partant à l’heure comme à son habitude (il était très attaché à la ponctualité), nous fûmes parmi les premiers à arriver. En conséquence, naturellement, j’avais un peu aidé nos hôtes à agencer les bouteilles et les amuse-gueules à grignoter sur les tables, pour le buffet. Et durant la première heure de la soirée, le flux des invités arrivant ne cessa de s’interrompre. C’est à ce moment précis que je remarquai ce garçon particulier.

Il était certes tout à fait mignon, avec des yeux bleus à tomber à la renverse, mais ce n’était pas ce qui attira mon regard ; c’était surtout sa façon de s’habiller, avec une chemise, un gilet et une petite cravate, qui lui donnaient à la fois un air élégant mais, dans le même temps, délicieusement désuet. La voix mélodieuse et un brin maniérée – pédé, obviously - le jeune homme suscitait ma curiosité. Il offrit à nos hôtes un tourteau fromager, affirmant qu’il s’agissait d’une spécialité de sa région ; il s’agissait d’un gâteau au fromage blanc brûlé, drapé dans un emballage aluminium d’une marque quelconque. Je criai au scandale auprès d’une amie, commérant avec médisance en précisant que la « spécialité de sa région » n’était qu’un cheese-cake déguisé que j’avais remarqué la veille dans mon Monoprix. Cela la fit pouffer de rire.

Jérôme apprit auprès de nos hôtes que le garçon avait fait la même grande école que moi, pour laquelle j’avais conservé une certaine circonspection ; il me le confia volontiers, remarquant peut-être que le jeune homme attirait mon regard. C’est en tout cas ce que je me dis à cet instant. Alors, je fis figure de me dégager en feignant un jugement auquel je ne croyais pas : « Ah ! Il a fait la même école que moi ? Cela ne m’étonne pas : il en transpire la suffisance. » Rassuré peut-être, Jérôme gloussa de plaisir.

Quelques minutes plus tard, pourtant, quelques verres de vin aidant, je me retrouvai devant le garçon et entamai la discussion. S’il avait fait mon école, il fallait que je fasse un effort (… et puis, il avait de si jolis yeux !). Il avait entendu ma remarque désobligeante sur son gâteau-Monoprix et m’accompagna volontiers lorsque je lâchai des rires confus. Révélant nos passages respectifs par la case de notre grande école, nous entamâmes une discussion sur nos activités respectives. Il m’expliqua, une flamme dans les yeux, son parcours professionnel prestigieux et les domaines de son activité ; je lui racontai mes recherches pour ma thèse, feignant en être encore passionné alors que le doute m’étouffait depuis déjà plus d’une année.

Nous nous assîmes sur un canapé et continuâmes notre discussion, parlant de tout et de rien. Jérôme vint gentiment m’indiquer qu’il était déjà 1h00 du matin et que le dernier métro se profilait à grand pas. Je repris ma discussion avec le garçon : il me confia sa passion pour la Chine, où il était déjà parti à plusieurs reprises. Il était intarissable sur ce pays et sur ses expériences là-bas, d’étudiant expatrié et d’amoureux sinophone ; je l’écoutais avec délectation.

Jérôme vint de nouveau me taper sur l’épaule, me rappelant qu’il était déjà tard – je le congédiai d’un revers de main. L’alcool aidant, le garçon et moi embrayâmes sur nos confidences, toujours assis sur le même canapé. Il évoqua qu’il était célibataire, avec des difficultés pour faire le deuil de sa précédente relation. Comme j’avais également connu le deuil très difficile d’une relation quelques années auparavant, avec la trahison d’un ami proche (que j’avais pu exorciser par un déjeuner au cours duquel j’avais « pardonné » mon ex-amant), je lui confiai les ressorts de cette sombre histoire pour l’aider à faire son propre deuil.

Pourtant, à peine ce sujet abordé, la réalité reprit le dessus : Jérôme revint me voir une nouvelle fois, et m’indiqua qu’il était déjà 2h et demi du matin : le bus de nuit serait notre lot pour rentrer ! Déçu d’interrompre notre discussion à cet instant précis où je m’apprêtai à raconter les détails de feu ma relation difficile, je l’exprimai tel quel avec désarroi. Puis, je présentai rapidement Jérôme au jeune homme : « Je te présente Jérôme, mon petit-ami ». On me raconta ultérieurement que le jeune homme salua Jérôme un brin confus mais j’étais trop imbibé d’alcool pour remarquer ce genre de détail. Ni que nous venions de discuter l’un avec l’autre plus de 4 heures d’affilée. D’ailleurs, aidé par cette affable ébriété, j’exprimai au jeune homme – en face de Jérôme qui manqua de s’étouffer - qu’il était bien dommage d’interrompre, là, cette discussion pour une simple question de transport et que je désirai la poursuivre prochainement. Tout de go, je lui demandai son numéro de téléphone, que j’obtins en lui confiant le mien, et en lui proposant de poursuivre cette discussion lors d'un prochain déjeuner.

Nous rentrâmes, Jérôme et moi, par le bus de nuit jusqu’à l’appartement de ce dernier.

(à suivre)


Journal d'un homo en quête de sens

Il y a désormais quelques années - je ne sais plus à quel moment précisément - j'avais décidé une migration de mon blog un peu particulière. L'idée avait été de créer "une autre sorte de blog", en abandonnant mon ancien pseudonyme et en abandonnant la précédente forme de mon blog, qui s'intitulait "Journal d'un homo en quête de sens".

A vrai dire, la dimension "journal intime" me pesait.

Déjà, j'avais commis une grosse erreur en communiquant l'adresse de mon blog à des proches et je n'avais plus cette si suave liberté que procure l'anonymat. Ensuite, l'aspect très "sexuel" de certains de mes billets (rares, cela dit)... me choquait presque, arf ! Comme si, les années aidant, mon manque de pudeur des premiers temps me rattrapait soudain. Enfin, je voulais me concentrer essentiellement sur l'activité d'écriture qui, quoique rencontrant moins de succès auprès des lecteurs que l'aspect journal intime du blog, m'amusait beaucoup.

Donc, très logiquement, j'avais migré du "Journal d'un homo en quête de sens" à "La moindre plume", sorte de blog crypto-littéraire ou de proto-écriture, quittant Dotclear pour Wordpress par la même occasion.

Et ce fut un échec.

Un échec, d'abord, parce que le lectorat n'avait pas vraiment suivi : il faut dire que j'avais découragé les lecteurs en ne voulant pas que l'ancien blog oriente sur le nouveau blog, avec l'instauration dans un premier temps d'un jeu d'énigmes où je m'étais drôlement amusé pour indiquer la nouvelle adresse. Puis, finalement, compte-tendu des nombreuses protestations par mail, j'avais fini par indiquer la nouvelle adresse sur l'ancien blog.

Mais la vraie raison de l'échec était... que j'en avais tout simplement marre de publier sur mon blog. Or, comme toujours dans ma vie, j'ai laissé le machin pourrir tout seul, me refusant à trancher en le fermant, préférant le laisser s'éteindre. Que cela soit pour les préparations de concours administratifs, pour ma thèse ou pour certaines de mes relations de couples sans intérêt, j'ai toujours fonctionné pareil : je laisse pourrir et on finit, à la fin, par tout jeter à la poubelle. Résultat, le changement de flacon qu'était ce nouveau blog n'y avait évidemment rien fait : ce n'est pas en changeant la bouteille d'un vin aigre que celui-ci deviendra buvable.

Bref, j'avais passé un peu de temps à peaufiner l'apparence du blog (qui ne m'avait jamais vraiment satisfait) et puis... presque plus rien. Un billet par-ci, un billet par-là, l'écriture d'une ou deux parties ensuite pour "Le Rayon Jaune", quelques autres pour la petite nouvelle "Lui" et puis plus rien. En fait, sur ce nouveau blog, je ne me suis jamais senti "chez moi". Avec l'impression d'avoir cassé quelque chose, d'être seul, de ne pas être lu et - finalement - de combler du vide avec du vide.

Il faut dire que, dans le même temps, les événements de ma vie n'avaient pas été très folichons. Quoique je me refuse à appeler cela une dépression, je pense que je n'en étais pas loin.

Le motif essentiel était que je ne savais pas quoi faire de ma vie professionnelle. Après des études longues et prestigieuses, en économie et en science-politique, j'avais l'impression de gâcher mon temps avec ma thèse, que j'aurais dû abandonner en cours de route. Mais, paradoxalement, plus les mois (et années) passaient, plus l'impérieuse nécessité de rendre des comptes devenait pressante (aussi bien d'un point de vue global que vis-à-vis de mon directeur de thèse) ; et plus le gâchis de temps engagé dans la thèse me semblait important. Abandonner en cours de route consistait à la fois à reconnaître un échec, à reconnaître un gâchis de temps et à faire face à mes responsabilités. Par conséquent, comme toujours dans ma vie, j'avais laissé pourrir car je refuse systématiquement de regarder les choses en face. Et finalement, je n'achevai pas ma thèse qui - malgré quelques lectures - n'avait sans doute jamais vraiment commencé. Au bout de 3 ans et la nécessité de justifier une demande de dérogation pour la prolonger d'une année supplémentaire, je décidai de la laisser tomber purement et simplement.

Il convient d'ajouter que c'était pour moi la source d'une terrible angoisse. J'ai toujours, depuis ma plus tendre enfance, été taraudé par des peurs diverses. Je suis l'incarnation même de la petite peur. Du noir aux insectes volants, en passant par les cafards ou l'eau profonde, les lieux inconnus jusqu'aux entretiens d'embauche, je suis pétri d'une somme faramineuse d'angoisses en tous genres qui dessinent ma personnalité de tous les jours et m'occasionnent bien des tracas. Et la mésestime de soi que j'avais cultivée pendant 3 ans de pseudo-thèse après l'obtention de mon dernier diplôme de Master ne m'encourageait pas dans le bon sens. J'avais la singulière impression d'être un râté, d'être inapte, d'être sans intérêt, incapable d'oeuvrer pour la société ou de trouver ma place, d'être dans une impasse et d'être trop vieux et surdiplômé (sans compétences particulières pour autant) pour le moindre emploi.

Autant dire que ces impressions et cette mésestime profonde de soi n'aidaient pas mes éventuelles démarches pour trouver un emploi - bien au contraire. Là encore, j'avais quelque part "laissé pourrir" cette pseudo-recherche car je ne supportais pas l'idée de devoir envoyer des CV et des lettres de motivation (alors que j'étais profondément démotivé) car cela m'exposait au risque d'avoir en retour un refus ou un silence méprisant, et de prendre conscience de mon inaptitude à la société. Ce qui aurait été concrétiser mes angoisses paranoïaques les plus profondes et par conséquent les plus pernicieuses.

Quoi qu'il en soit, mis devant le fait accompli, je décidai de laisser tomber ma thèse. Cela fut l'occasion d'organiser une rupture avec mes parents, du moins une coupure du cordon ombilical qui me reliait à eux depuis tant et tant d'années. En effet, l'essentiel de mes revenus, à quelques exceptions près, provenait de mes parents, qui s'étaient sacrifiés pour me permettre de m'engager dans cette thèse ; une pression sociale qui, de façon totalement paradoxale, m'invitait à la fois à poursuivre ma thèse compte-tenu du sacrifice engagé et m'angoissait terriblement quant au résultat, exacerbant ce faisant mes angoisses de perfectionnisme qui finissent par devenir paralysantes. Un ami m'a un jour décrit ce perfectionnisme paralysant par une petite métaphore : c'est comme si j'étais planté devant une porte que je devais simplement ouvrir mais que, obnubilé par la perfection de l'acte d'ouverture, je prenais un temps infini à me décrire en pensée tous les détails de la porte, de ses dimensions à sa couleur, de l'aspect chromé de la poignée à la forme subtile de la serrure, ainsi que l'acte d'ouverture de la porte, de la façon de saisir la poignée jusqu'à l'inclinaison de la main refermée pour actionner l'ouverture. Sans jamais ouvrir la porte. Bref : l'angoisse de perfection paralysante.

Au terme d'une crise parents-enfant qui s'est achevée avec des larmes et des pulsions de mort terrifiantes (le temps d'une soirée, d'une nuit et d'une matinée particulièrement éprouvante), j'en arrivai finalement à la conclusion suivante : je devais trouver un boulot, quel qu'il fut, et - ultérieurement - je finirais éventuellement ma thèse, le temps de m'assurer une vraie stabilité financière et matérielle. Et donc une certaine autonomie. Et, pour ce faire, j'allais préparer ce qui s'apparentait le plus à mes facilités naturelles tout le long de ma scolarité : les concours administratifs. C'était aussi l'occasion d'avoir une vraie rémunération qui pourrait préparer le terrain à un emménagement à deux avec mon copain du moment : nous l'avions évoqué quelques mois auparavant et cela me semblait une issue heureuse. Trouver un boulot, gagner un salaire, et emménager avec mon copain : une jolie façon de rentrer dans la vie active.

Pourtant, au lendemain de cette décision d'engagement dans les concours, avec l'espoir futur de trouver un boulot plus facilement que via le marché du travail classique car me permettant d'affirmer mon "droit" à obtenir un poste, mon ancien petit-ami, égoïstement centré sur lui-même, prit la décision - on ne pouvait plus à propos - de me larguer.

Il est vrai que notre relation de 2 années n'avait plus grand intérêt : elle était d'une quiétude effrayante. Même si, sans doute, elle l'avait été depuis le début. Seulement, elle m'apportait une vraie tranquillité par rapport à mes angoisses dans les autres pans de ma vie. Ainsi, sur les derniers mois, nous ne couchions plus ensemble ; pas de mon fait mais du sien, sa libido étant amoindrie. Cela dit, même si cette rupture s'est faite sans heurts, je lui en ai particulièrement voulu. A la fois parce que je n'avais rien vu venir mais surtout parce que ma relation de couple m'offrait une stabilité qui était le dernier pilier de mon existence que je croyais solide. Je me retrouvai donc, début juillet 2009, nouvellement célibataire, ayant abandonné ma thèse et préparant officiellement des concours administratifs.

Cette situation fut pourtant de courte durée : de manière presque incroyable, 5 jours à peine après avoir été largué, je reprenais contact avec un garçon croisé dans une soirée quelques mois auparavant (j'y reviendrai peut-être un jour) et nous passions la nuit ensemble. Point de temps de faire le moindre deuil de ma relation précédente, je passai ainsi avec une facilité déconcertante de ma précédente relation - de deux années, plate et morne, quoique rassurante - à une nouvelle histoire, qui perdure encore aujourd'hui, une histoire d'amour sans hésiter, avec un garçon intelligent, brillant, cultivé, sexy, gentil, moral, aimant, attentionné... Bref, la perle rare ! Et un rayon de lumière certain dans mon existence qui serait le prélude à une sortie de la tête de l'eau.

Ainsi, les mois passèrent, entre fin 2009 et cette année 2010. Je n'étais pas très motivé par les préparations de concours administratifs pour autant, bien qu'il fallait que je m'y mette. Alors, sans grande conviction, je faisais le minimum syndical, au dernier moment, dans l'urgence, comme je l'avais toujours fait pour mes examens au cours de ma scolarité. De façon purement scandaleuse et injuste, fort de mes facilités d'apprentissage et de mémorisation que j'avais exercées lors des nombreux examens passés auparavant, j'obtins la quasi totalité des écrits à tous les concours de catégorie A préparés (alors que je découvrais les matières quelques jours avant les épreuves, hum...). Et, finalement, je refusai le bénéfice des concours de la plupart d'entre eux pour préférer un autre dont j'avais réussi l'oral.

Je suis ainsi devenu officiellement un fonctionnaire heureux, depuis désormais quelques mois et, quoique mon activité soit particulièrement intense (une cinquantaine d'heures par semaine, quand même !), je m'éclate dans ma fonction. Je n'en dirai pas d'avantage, cela dit, car il y a eu suffisamment d'histoires de contradictions entre des blogs et le devoir de réserve vis-à-vis de son administration (et de sa fonction), pour que je m'amuse à ce genre d'exercice potentiellement répréhensible.

Revenons-en au blog.

L'un des derniers billets que j'ai publiés sur la précédente mouture de "La moindre plume" était un billet évoquant une photographie de calendrier où je posais nu. N'étant décidément pas à l'abri des paradoxes, je décidai en effet de contredire ma circonspection sur mes billets "sexualisés"... en posant nu, comme dans une sorte d'acte sacrificiel désespéré qui entrait en accord avec mes angoisses existentielles sur le fait d'obtenir une place dans la société. Me mettre à nu au sens propre, cet exhibitionnisme décalé, c'était pour moi une tentative symbolique de déshabiller mes angoisses, d'exposer une espèce de simplicité et un désir de table-rase, un trop plein d'apparences et de convenances. Et pourtant, quelque part, c'était aussi sans doute, dans le même temps et inconsciemment, en contradiction complète avec l'enrobage intellectuel que je viens d'énoncer, une tentative désespérée... de séduction ! Séduction d'un lectorat avec l'idée que la sexualité serait une manière de s'attirer des lecteurs. Ridicule et pathétique tentative. Il n'est sans doute pas anodin que le billet fut le dernier publié depuis novembre 2009 jusqu'à ce jour.

J'ai supprimé ce billet qui n'avait aucun intérêt ainsi d'ailleurs que les billets relatant des histoires de sexualité d'adultes. Ces histoires-là me semblent aujourd'hui purement anecdotiques et ne représentent plus rien. Seules celles parlant de la découverte de la sexualité en tant que jeune homo me semblent encore pertinentes pour le moment, pour l'aspect innocent qu'elles représentent ; je verrai un jour si elles nécessitent d'être conservées en l'état ou si elles doivent finir par disparaître à leur tour.

Quoiqu'il en soit, grosse lassitude vis-à-vis du blog. Grosse lassitude, refus d'écrire, disparition du plaisir de jeter des mots sur le papier virtuel, essentiellement de par la sensation de ne plus être lu, de ne plus plaire, et par conséquent vanité de l'acte d'écriture. J'ai en effet découvert le fait certain que mon plaisir d'écrire sur un blog (qui est différent de celui d'écrire pour moi, certainement) a toujours été animé par le désir secret de plaire et d'être aimé. Désir très égocentrique du paraître.

Cela a longtemps guidé nombre de mes actes, d'ailleurs : le désir d'être aimé. Le besoin vital d'être apprécié. Même vis-à-vis de mes amis, de mes études, de mon boulot actuel : j'aime rendre service parce que je suis en quête d'amour. Je n'ai jamais été aussi performant (dans mes études ou dans mon boulot) qu'en introduisant une dimension affective dans le rapport au travail. Non pas accomplir le travail pour le simple travail mais l'accomplir dans le secret espoir d'obtenir un sourire, un remerciement, un encouragement, une gratitude. C'est totalement contradictoire avec la quête de sagesse qui anime ma vie depuis mon adolescence mais je me rends compte que je me nourris de cela. Je pense que je devrai travailler sur cet aspect-là, un jour, afin d'en extraire la quintessence de la motivation intrinsèque. Motivation qui me permettra, en la comprenant, de sortir de cette spirale affective, de la transcender avec Raison. Mais pour l'heure, l'essentiel de mes motivations doit quelque part entrer en écho avec cette motivation du secret espoir d'être aimé...

Quoi qu'il en soit, me rendant compte que les commentaires sur mon blog se faisaient de plus en plus rares (faute de billets intéressants sans doute), j'ai fini par le laisser mourir sans en affirmer la fin. Le plaisir d'écrire (pour plaire) avait disparu : je n'avais simplement plus rien à dire et mon mutisme n'avait d'égal que mes angoisses étouffantes de doctorant frustré : de quoi aurais-je pu parler, si ce n'était de mon angoisse existentielle permanente, désespoir étouffant et désir de mort sociale ? Non, encore une fois saisi dans mes considérations paradoxales : je me refusais de faire de mon blog un de ces sempiternels journaux intimes de désespérés qui crient leur mal-être à qui veut l'entendre. Je préférais me réfugier dans un silence public pour savourer une souffrance lancinante. Le blog s'est naturellement éteint.

Et puis, fort de ma nouvelle fonction, j'ai pu prendre quelques jours de congés en ce mois d'août. J'ai profité de mon salaire désormais confortable pour faire de la déco dans mon appart' : nouvelle table basse, ré-agencement des meubles, renouvellement de mon linge de maison... Et en correspondance directe avec cet effort d'aménagement de mon intérieur, celui de faire quelque chose avec cette pomme pourrie de "La moindre plume" qui reposait depuis trop de temps dans ma corbeille à fruits.

J'aurais pu le fermer silencieusement, en catimini. Pourtant, je pense que je peux encore en faire quelque chose d'attrayant. Même si je n'ai jamais achevé "Le Rayon Jaune", j'ai imaginé une trame complète qui mériterait que j'en poursuive un jour la rédaction et je jubile régulièrement à l'idée que de futurs lecteurs puissent prendre plaisir à être excités par son suspens. Et puis, il y a l'actualité et des aspects de la société qui, si mon point de vue n'a sans doute rien d'original, continuent de m'interpeler régulièrement.

Bref, jamais convaincu par Wordpress, je viens d'effectuer une migration vers Dotclear 2, retrouvant ce faisant mes premières amours dotcleariennes ; un logiciel de blog qui m'enchante par sa simplicité épurée et sa communauté francophone si sympathique. En ayant nettoyé ma base des billets qui n'entrent plus en correspondance avec mon sentiment présent, ré-agencé les catégories avec quelque chose d'un peu différent, je relance donc présentement mon blog avec un peu plus de simplicité. J'ai à nouveau envie de me confier, de parler d'aspects de la société, d'en retrouver l'aspect "journal intime", même de façon sporadique. Et on verra bien pour l'écriture "fictionnelle".

Le fait d'avoir rompu la spirale infernale pleine d'inertie de mes 3 années de thèse n'y est sans doute pas étranger : enfin libéré de mes angoisses professionnelles, amoureux d'un garçon formidable, je me dis qu'à défaut d'être intéressants, mes billets ne seront au moins plus le reflet d'une monomanie désespérée.

Tel le phoenix, que revive "La moindre plume", espérant retrouver l'étincelle plaisante et enjouée d'un "Journal d'un homo en quête de Sens" !


Célibat, lassitude et retour à la case départ

Jour de deuil pour moi. A croire qu'il y a des périodes où tout va mal et que les situations dégénèrent de mal en pis. Alors que le dernier pilier de stabilité dans ma vie me semblait tenir le choc face à mon effondrement et conservait une note d'espoir pour mon avenir ("Lorsque tu auras trouvé un emploi stable, tu pourras envisager ce dont vous avez déjà parlé avec ton copain : emménager ensemble."), c'est en plein dans la figure que la décision unilatérale a été prise.

En clair : me voilà de nouveau largué. On prend les mêmes et on recommence.

Ce n'est pas qu'il ne m'appréciait plus ; c'est que son désir sexuel pour moi, me disait-il, avait disparu ces derniers mois. Les crises de libido existent, dans les couples ; simplement, celle-ci a dûré de son côté et il n'a pas souhaité la résoudre. Je ne peux pas lui en tenir rigueur : en quoi serait-il responsable si son attirance vis-à-vis de moi a changé ? Ou bien si son désir sexuel disparaît ?

Mais peu importe, je perçois ce caractère inéluctable, je courbe l'échine et je m'incline : je suis de nouveau largué.

Et les dieux dans le ciel étoilé que de se gausser devant tant d'errance : "L'opération destruction d'Arnaud a été lancée ; annihilons tout ce à quoi il appartient et apprenons-lui la dépossession. Biens, finances, avenir professionnel et histoire de coeur : détruisons tout et voyons s'il est capable de se relever. "

Lorsque Nietzsche, le "trop de fois cité" Nietzsche, disait "Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort", il n'envisageait peut-être pas que les ruptures et les crises dans la vie, qu'elles soient financières ou amoureuses, étaient en soi autant de petites morts ajoutées les unes aux autres. Alors, finalement, la phrase si connue qui prétend justifier la résistance perd toute sa saveur car nombreux sont ces "Tout" qui à défaut de nous rendre plus fort, doucement nous tuent.

Voici la souffrance, voici la langueur, voici la flamme qui lentement s'essouffle, vacille et puis s'éteint.

Mais là où Nietzsche percevait avec pertinence le monde, c'est dans cet éternel retour, obsession peut-être même, du recommencement. Et c'est ce qui m'agace le plus dans cette histoire qui, de nouveau, s'achève. Pas tant le fait de le perdre lui en tant que personne mais plutôt le goût amer de la vanité. Deux ans d'investissement dans une relation à laquelle on a crû et tout cela pour ça ? Tout cela pour en arriver exactement au même point qu'auparavant ? Vanité que tout cela ! Vanité, tout est vanité !

Pour l'heure, dégoûté encore une fois de cette nouvelle mort et de ce deuil forcé qui s'ajoute à un mal-être lancinant de plusieurs semaines, je me retrouve las.

Je crois que jamais dans ma vie un mot n'a aussi bien correspondu à mon état d'âme : lassitude. Je suis las de vivre. Je suis véritablement las de vivre. Je suis las de devoir préparer des concours pour prouver mes compétences à une administration insipide alors que j'ai un cursus prestigieux derrière moi qui devrait suffire à m'ouvrir des portes closes. Je suis las d'être confronté aux mêmes obstacles et aux mêmes histoires que celles déjà vécues et de les voir s'achever toujours de la même manière. Je suis las de voir chaque rayon d'espoir sur un avenir heureux systématiquement transformé en désespérance assaisonnée à la sauce désillusion.

Je suis las de devoir recommencer encore une fois une histoire à zéro. Je suis las de devoir réapparendre à connaître un nouveau garçon, d'abord la rencontre, les hésitations et excitations des premiers instants qui désormais ne m'amusent guère plus de temps qu'il n'en a fallu pour qu'elles apparaissent, puis les premiers émois pour l'autre, et ensuite la longue pente à gravir pour construire quelque chose à deux, "Je dors chez toi ce soir, est-ce qu'on se voit demain ?", "J'ai amené une brosse à dents, ce sera plus pratique", "Tiens, je te le mets là, ce sera ton t-shirt pour dormir", "Et si on partait en week-end rien que tous les deux ?", "Je te présente mes amis, ce seront désormais les tiens", "Je crois que je t'aime, m'as-tu déjà aimé ?", "Je ne sais pas encore mais je ne veux pas de chien".

Le pire dans cette histoire ? Ce n'est pas le sentiment d'avoir complètement gâché à tous les niveaux les dernières années de ma vie. Ni le fait que c'est précisément ces projets de vie à deux hypothétique qui m'ont lentement incliné ces derniers mois vers un abandon de ma thèse et une tentative de professionnalisation. Non, ce n'est pas cela le pire. Le pire, c'est le clin d'oeil des dieux hilares tranquillement installés dans le ciel étoilé : angoissante période de l'année. Mon copain m'a largué le 8 juillet. Or, c'est un 5 juillet que lors de ma précédente histoire d'amour qui a compté, et qui s'achevait il y a 2 ans souvenez-vous, je me suis retrouvé le coeur déchiré de larmes.

C'est désormais décidé : début juillet sera mon antithèse personnelle du 14 février, une Anti-Valentin se prolongeant sur quelques jours d'écho macabre. Ce seront 4 jours, du 5 au 8 juillet, comme la Fête du Cinéma mais ce sera la Fête des Divorcés. On y célèbrera le Thanatos du coeur plutôt que l'Eros cupidonesque. Alors, chaque année je verrai poindre ce festival avec angoisse lors d'éventuelles histoires d'amour futures. Dans l'absolu, il est facile de dire qu'il y en aura, bien sûr. Mais ai-je vraiment envie, encore une fois, de perdre mon temps pour rien d'autre que des souvenirs mélangés à des cendres pleines d'amertume ?

Rencontrerai-je un jour celui pour lequel je pourrai dire qu'il est "le bon" ? Et surtout, aurai-je encore assez d'espérance pour le prendre par la main avec insouciance ?


Lui - 8/x

Je me retrouvai devant la porte de son immeuble. Un vieil immeuble à même la rue, avec une petite mais vieille et lourde porte en bois, et des vieux murs de pierre qui sentaient la vieille humidité froide. Et un interphone encastré dans le pan de mur. Neuf, l’interphone, pour le coup. J’avais sonné. Mais il n'avait pas répondu. Il était presque 21h : était-ce trop tard ? Lui et sa mère, que je n'avais toujours pas rencontrée, étaient-ils en train de dîner ? Est-ce que je devais faire demi-tour ? J'hésitai et attendis un instant devant la porte, ne sachant exactement que faire.

Alors qu'à l'horizon le soleil inexistant en ce jour assombri semblait se dissimuler derrière de noirs nuages, les oiseaux de nuit commençaient leur litanie lugubre pour avertir les passants de la fin de la journée. Une petite brise presque tiède vint me faire regretter de ne pas avoir prévu, malgré la chaleur, une veste légère pour accompagner mon escapade de début de soirée.

Je jetai rapidement un oeil autour de moi : alors que se profilait la période estivale en cette fin de juin, il n'y avait nulle âme qui vive dans les rues de notre petite bourgade de la banlieue niçoise. Une habitude pour cette ville résidentielle qui s'endormait bien tôt tout au long de l'année dès l'instant que les commerces abaissaient leurs rideaux de fer. L'esprit embrumé par l'alcool, le silence environnant ne se faisait pas rassurant ; un hoquet indélicat d'une bière de trop vint d'ailleurs me rappeler un souvenir d'un instant auparavant, lorsque je partageais avec mes collègues étudiants quelques éclats dorés d'orge liquide : et si le meurtre de Nathan n'était pas isolé mais le fait d'un serial killer ? Si l'hypothèse farfelue nous avait occasionné quelques frissons de rire, le ciel menaçant et lourd qui accompagnait le silence pesant contribua à la rendre - tout compte fait - un brin inquiétante.

Soudain, un coup de tonnerre tonitruant me fit sursauter ; les alarmes de quelques voitures garées dans une rue voisine se mirent à retentir, les vitres sans doute choquées par un éclair tombé pas très loin. Et alors qu'un petit bruit sec et répétitif montait doucement des alentours, je compris bien vite quelle en était la teneur lorsque l'odeur suave et écoeurante du bitume mouillé de grosses gouttes me parvint jusqu'aux narines. Si je restais devant la porte de cet immeuble, je finirais rapidement trempé par cet orage de chaleur en moins de temps qu'il n'eut fallu pour dire « ouf ! ».

La porte s'ouvrit à cet instant et un homme d'une trentaine d'années en émergea. Profitant qu'il me tenait la porte, je m'engouffrai dans le hall en le saluant d'un « merci » rapide, bien trop heureux d'échapper à la pluie violente qui s'abattait au dehors. J'étais ainsi seul dans cette entrée humide mal éclairée et à l'odeur de cave et profitait de l'aubaine pour poser le regard sur les boîtes aux lettres. Je ne mis pas longtemps à identifier celle qui Lui appartenait, son nom de famille inscrit sur l'étiquette, au milieu des quelques autres qui scandaient ses voisins au sein de cet immeuble à taille humaine. L'étage n'était pas indiqué mais étant donné qu'il ne devait y en avoir que trois ou quatre au maximum, l'occasion méritait bien une ultime tentative avant de m'en retourner chez moi.

Et ce fut au quatrième et dernier étage, après avoir sonné trois fois dans un dernier acte d'individu imbibé et donc nécessairement bien décidé, que la porte finit par s'ouvrir. Alors, c'était donc là qu'Il habitait...

(à suivre)


Lui - 7/x

C'est à ce moment précis que les événements échappèrent à mon contrôle. Il est troublant de constater (avec effroi, même) combien la vie, par un ensemble d'éléments anodins, est en mesure de vous retirer toute capacité de gestion du flux du temps à partir d'un moment particulier auquel vous ne vous attendiez pas. Dépossédé, vous vous retrouvez confronté à des machines, à des rouages, à des enchaînements imbriqués et plus ou moins bien huilés, au sein desquels de toute façon le moindre grain de sable à défaut de ralentir la progression inéluctable des engrenages ne pourrait être que broyé.

Ce que je ne savais pas, au moment où Il claqua la porte, c'est que la machine était déjà en route et que les événements étaient sur le point de se dérouler en dehors de ma participation.

Pourtant, je m'étais acharné à vouloir en être un spectateur impuissant placé aux premières loges, sorte de démiurge fantasmé proprement incapable de modifier quoi que ce fut dans le déroulement du mauvais film qui était projeté devant mes yeux.

* * *

Je m'étais toujours demandé pourquoi il était amoureux de moi. Ou plutôt, pour être tout à fait exact, pourquoi il sortait avec moi alors qu'il pouvait avoir tous les garçons qu'il désirait. Je ne me trouvais pas « beau » ; et je pourrais même confesser sans honte mais sans fierté que j'étais tout à fait « moche ».

Toutefois, ce que j'ai appris, au travers de cette histoire, c'est que les motivations des uns et des autres, et en particulier les motivations amoureuses, échappent très largement à la logique habituelle qu'on peut leur donner. Dans ce cas précis, ce qui est objectivement, esthétiquement et plastiquement « beau » n'est pas forcément ce qui est « attirant » pour tout le monde. Et quelque part, à bien y réfléchir, on recherche toujours ce qui nous fait défaut. Si c'est bien le cas, la laideur était ce qui l'intéressait dans la vie, Lui qui était un monstre de beauté plastique. Il en était même un véritable artisan.

* * *

Cela faisait deux semaines que je n'avais pas eu de nouvelles de Lui. Il n'était plus venu à la fac depuis ce jour où il avait claqué la porte. Il ne répondait pas sur son téléphone et, à vrai dire, même si j'étais convaincu qu'il était innocent, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il était en fait retenu par la police judiciaire.

Pourtant, de ce que nous en savions officiellement, l'enquête piétinait. Sophie, qui prenait l'affaire très à coeur, semblait être en contact avec un des officiers en charge de l'affaire – à un tel point d'ailleurs que les rumeurs allaient bon train sur sa relation « intime » avec les forces de police. Quoi qu'il en soit, elles ne semblaient pas avoir le moindre suspect sur leurs listes. Et si cela me rassurait un brin quant au devenir de mon petit-ami et à sa présence indélicate auprès de Nathan peu de temps avant le meurtre, son silence soudain me désespérait. Le doute s'immisça insidieusement dans mon esprit : avais-je fait quelque chose de mal pour qu'il ne me rappelle pas ?

Je n'arrêtais pas de ressasser à l'esprit la dernière discussion que nous avions eu. Et plus les jours passaient, plus une de ses phrases sonnait bizarrement : « Alors, nous en sommes là ». Au début, j'avais interprété ceci comme s'Il apprenait qu'il avait été vu par un témoin et se sentait donc obligé de faire face à ses responsabilités devant les forces de police ; « Nous en sommes là » : l'affaire en est là, donc.

Mais son silence et son refus de me rappeler donnait au fil du temps un relief passé d'abord inaperçu à cette discussion : et si le « nous » auquel il faisait référence n'était pas du tout sa situation par rapport à cette affaire mais... « notre » situation, en tant que « couple » par rapport à autre chose ? Par rapport aux griefs que je lui avais fait, par exemple ? Oui parce que, quelque part, je lui avais demandé d'aller voir la police, de cesser d'être un gamin inconsistant ou un « je m'en foutiste » comme il se comportait à son habitude. Et peut-être que cette affirmation qu'il avait eu signifiait en réalité : « Alors voici où, nous, toi et moi, nous sommes dans notre relation : ça y est, nous avons atteint ce point particulier ».

Pourtant, si tel était le sens de cette affirmation, je ne comprenais toujours pas ce que cela impliquait. Quel était ce « point particulier » ? Et puis, je ne saisissais toujours pas quel était le rapport avec mon injonction d'aller voir la police. Est-ce que, d'une quelconque façon, il m'en voulait ? Est-ce que ce silence soudain était un rappel de cette fois où, m'étant rendu chez lui, il m'avait fait une véritable sortie propre à me faire pleurer pour des heures pour un abandon que j'avais crû définitif ? Est-ce que cela voulait dire que nous avions atteint un point de retour où je l'avais agacé définitivement ?

Alors, l'affaire avec Nathan n'importait plus ; toute cette histoire me semblait bel et bien secondaire. Ce qui importait, c'est que cela faisait deux semaines que je n'avais pas de nouvelles de Lui. Que je commençais à m'en sentir responsable et que son absence me faisait l'effet d'un trou béant dans le ventre.

Il fallait que j'en ai le coeur net, il fallait que je sache ce qu'il en était. Et un soir où, déprimé de ne plus avoir de nouvelles de Lui, j'avais bu une bière de trop en compagnie de mes collègues de fac, j'avais pris la décision d'aller directement chez lui pour enfin gagner un peu en certitude. L'alcool aidant, j'affrontai mon appréhension en bravant l'interdit qu'il avait fixé tout au long de ces quelques mois que nous étions sortis ensemble : sonner en bas de son immeuble et le confronter en direct live dans son appartement.

(à suivre)


Au pire, je m'engage dans l'armée

« Mais qu'est-ce que vous avez, avec l'armée, tous les mecs ?! » me demandait avec presque de l'agacement mon amie Dolorès hier après-midi. Après de longues heures d'incontinence désespérée sur un avenir incertain, j'avais lâché comme un leitmotiv :

"Au pire, je plaque tout et je m'engage dans l'armée." Etrange phrase et - au-delà de la forme - étrange idée que voilà.

Comme si le fait de s'engager dans l'armée (sous-entendu sans doute au grade de troufion ou de soldat de base) consistait en une cassure complète et totale avec "la vraie vie qui est faite de turpitudes".

Est-ce la dimension décérébrée qu'on veut souligner (avec une condescendance exagérée et méprisante, très certainement) ? L'aspect de soumission totale à une autorité supérieure nous empêchant de penser à nos responsabilités personnelles ? L'incarnation du "je ne suis qu'un instrument au service d'autre chose qui dépasse mon individualité" ? Fantasmons-nous, nous hommes mâles masculins virils sur cette décorporation de soi et de l'abandon des responsabilités qui y est attachée ?

Ou bien cet appel à la référence militaire est une sorte de souvenance, un rappel intemporel d'un mythe pseudo-originel de la fusion virile avec l'entité nationale, incarnée merveilleusement par le principe de la "Légion étrangère" qui efface les données individuelles pour donner une toute nouvelle identité dans le cadre de la défense de la Nation en péril ? Et, attaché à ce mythe, la dimension aventurière qui consiste à tout quitter, à abandonner la terre d'origine pour découvrir d'autres peuples, d'autres lieux, "Vous verrez du pays, qu'i' disaient" ? Tout cela avec ces données fondamentales de l'affrontement du danger, de la peur, de la mort, tous ces vieux obstacles traditionnels qui "rendent vivant" au sens restreint, corporel et physique du terme ?

Y aurait-il alors une contradiction entre cette déresponsabilisation, cet effacement, cette soumission individuelle à une autorité autre, et cette paradoxale découverte de mondes nouveaux, d'horizons lointains, de peurs et de dangers nous attendant à chaque coin de rue, de jungle ou de brousse qui nous rappellent notre existence en tant qu'homme (avec un petit "h" comme dans "pénis") ?

Sans doute pas, à bien y réfléchir, tant cette référence militaire incarne une sorte de réincarnation individuelle. Une table rase des errances et des échecs qu'on constate avoir agrégé dans sa petite existence et dont on souhaite se débarrasser pour recommencer une vie qu'on espère différente.

Alors, dans le fantasme de ce mythe de l'armée salvatrice, on retrouve quelque part l'idéal du Chevalier reconquérant son honneur d'homme ("un homme, un vrai") au travers d'une quête d'un graal mythique désiré de tous. Catalysant les angoisses de l'homme-individu égaré dans la société contemporaine, cette armée-qui-sauve incarnerait quelque part une forme de suicide public presque christique.

Est-ce une des raisons non pas logiques, historiques ou philosophiques mais émotionnellement tripantes pour lesquelles le christianisme a su animer des foules de dévotion guerrière au fil des siècles ?

Et surtout : existe-il un équivalent à cet "engagement dans l'armée" pour nos amies féminines ? M'est idée que cela pourrait être : "J'épouse le premier venu et je lui fais trois gosses".

Si c'est bien le cas, on pourrait en conclure deux choses, pas forcément exclusives l'une de l'autre :

  • cet engagement pour des activités qui signifieraient la négation de nos angoisses d'individus serait en réalité un rappel de logiques traditionnelles sécurisantes, c'est-à-dire des mythes traditionnels de l'attachement national (l'armée salvatrice et le mariage-poupons) ;
  • ces mythes traditionnels de la construction des nationalismes sont particulièrement puissants et persistants (et donc brillants !) parce que se fondant sur les angoisses de l'individu confronté à la société inégalitaire et injuste (et donc désespérante) et proposent une "sortie de soi" qui incarne un salut de l'âme moderne façon christianisme augustinien.

A réfléchir...

Cela étant dit, dans tous les cas évoqués et quelles que soient les hypothèses considérées, la même logique sous-jacente semble se dessiner : c'est le défaut de sens existentiel (au sens de "signification" et au sens de "direction") qui exciterait les foules à s'animer, afin de combler ce vide intrinsèquement insupportable.


La peur du vide ou le complexe de Tanguy

J'ai toujours détesté le film éponyme alors que je n'en ai jamais vu que la bande-annonce. C'est que j'ai bien trop peur de m'y reconnaître et d'y percevoir, désespérantes, mes angoisses du moment.

J'ai pris une décision il y a quelques semaines (je devrais dire quelques mois) et je suis sur le point de l'annoncer à ma mère, même si j'ai préparé le terrain : j'abandonne ma thèse.

Après trois années d'errances difficiles, de mauvaise organisation, d'angoisses et de peurs en tous genres sur un avenir professionnel bien trop incertain, je jette l'éponge. Non seulement la précarité matérielle m'est de plus en plus difficile à vivre, non seulement se profile - thèse en poche ou pas - le même état de fait sur les difficultés d'insertion professionnelle post-doctorat, non seulement mon sujet me sort par les yeux et mon objet d'étude doit se dérober au moins pendant un temps à mon regard d'aveugle, mais surtout j'ai besoin d'être rassuré sur des opportunités d'avenir professionnel.

L'ennui est que ce qui se profile m'engage inéluctablement vers des difficultés croissantes, de ce côté-là. Mon père prend sa retraite en janvier 2010 et, à partir de ce moment-là, mes parents ne seront plus en mesure de me donner le coup de pouce financier sur lequel je pouvais compter jusqu'à présent.

J'ai donc pris les résolutions suivantes :

  • préparer les concours administratifs de catégorie A et de catégorie B qui me sont accessibles pour espérer accéder à un poste intéressant d'ici mi-2010 ;
  • chercher un job alimentaire pas trop inintéressant d'ici septembre 2009 ;
  • trouver, à défaut de job alimentaire, un stage quelconque pas trop inintéressant qui soit un minimum rémunéré (merci le statut étudiant conservé jusqu'en décembre et renouvelable en janvier pour une ultime année) grâce à une convention de stage avec l'université - au moins pour parvenir à payer le plus gros de mon loyer (705 €, mein gott) ;
  • trouver des activités annexes rémunératrices en cas de stage (cours de soutien à domicile ?).

Il est délicat de faire le deuil d'une activité intellectuelle mais celle-ci, au cours de ces années de thèse, avait beaucoup trop tendance à entrer en contradiction avec mes angoisses du matériel systématiquement présentes, enivrantes et lancinantes.

Avec le recul, je me dis que quitter Paris pourrait être une solution. Retourner vivre dans le Sud de la France, en retrouvant ma chambre perso chez mes parents, par exemple. Cette solution serait séduisante s'il n'y avait trois problèmes fondamentaux :

  1. je ne crois pas que mes parents voient ce retour à la case départ d'un très bon oeil (cf. réflexion ci-après) ;
  2. retrouver une chambre d'adolescent (que j'ai entièrement réaménagée il y a à peu près un an) après avoir vécu 5 ans seul dans un studio est une régression personnelle insupportable ;
  3. mon petit-ami, avec qui nous fêterons nos deux ans en septembre 2009, habite Paris et ne peut pas quitter la capitale (et ses environs) dans son cadre professionnel (ni dans ses désirs personnels, d'ailleurs).

En clair, je suis supposé, donc, faire avec cette idée de vivre à Paris en gagnant très peu d'argent et en payant un loyer très élevé. Pire : compte tenu de l'évolution du marché de la location et de la stabilité relative de mon loyer depuis 4 ans, je ne suis même pas sûr qu'habiter en banlieue proche soit financièrement intéressant par rapport à mon loyer actuel.

Le plus angoissant, dans cette histoire, hormis le fait de ce changement de vie, de perspectives d'avenir, de projections dans le futur et d'incertitudes matérielles renouvelées (qui ne viennent, ceci dit, que se superposer à celles anticipées depuis des mois et des mois), c'est que je me retrouve à soupirer avec angoisse comme un enfant. Comme Tanguy l'adulescent qui ne parvient à se détacher de ses parents.

Car dans tout cela, toute cette question de l'abandon de la thèse, de la tentative personnelle de trouver une activité professionnelle solide dans un avenir proche, de l'aspiration à obtenir une vraie (même minime) autonomie financière, ne représentent  en réalité qu'une seule et même chose : le fait de couper le cordon avec ma mère. Et je ne m'en étais jamais rendu compte, jusqu'à présent.

J'ai prévu ce soir d'annoncer à ma mère, au téléphone, l'abandon définitif de ma thèse, pour laquelle mes parents se sont pourtant saignés pour m'aider à la tenir. J'ai appris, en fin de semaine dernière, que mon père aurait pu (et voulu) partir en CFC (Congé de Fin de Carrière) si je n'avais pas commencé une thèse... Et je n'en avais pas conscience jusqu'à présent... Alors, dans ce sens, l'annonce de l'abandon de la thèse promet d'être particulièrement douloureux pour notre famille et pour ce qu'il implique pour la suite des événements.

Est-ce cela, devenir adulte ? Assumer ses responsabilités face à un échec et couper effectivement le cordon rassurant avec ses parents ?


Lui - 6/x

Un silence pesant s'installa dans la pièce. J'avais le souffle coupé et l'estomac retourné. Ses paroles me firent l'effet d'un coup de poing violent qui me déchiquetait sur place. Je comprenais au moins pourquoi il avait été aperçu la veille, entrant dans le bâtiment principal, Lui avec sa chemise jaune et blanche. Mais pourtant... ... Alors comme ça, il lui... avait défoncé le... ?

- Qu... Qu'est-ce que tu viens de dire ? ...

Il termina en silence de mâcher ce qu'il avait dans la bouche, l'avala et reprit la parole, visiblement calmé :

- J'avais rendez-vous hier soir avec Nathan dans les toilettes pour un plan cul... (Il sembla hésiter et ajouta :) Je ne savais pas ce qui allait lui arriver par la suite.
- Tu... Tu m'as trompé ?
- S'il te plaît, épargne-moi une scène... Tu voulais savoir ce que je faisais hier soir ? Maintenant tu sais. Mange, ça va être froid.
- Je... Mais comment...

J'avais besoin de me détacher raisonnablement de tout cela. De prendre une distance. Comme ces gens qui, au Sri Lanka, avaient saisi leurs caméscopes amateurs et leurs appareil-photos au moment du tsunami de 2004. Pour avoir un regard détaché sur les choses. Pour rationaliser en faisant un pas en arrière de leur corps et ainsi éviter de céder à la panique. Et d'être submergé. Au moins par les émotions.

Mon tsunami perso, ce fut cet instant où mon coeur trahi s'apprêtait à chavirer sous une déferlante terrifiante, une lame de fond qui viendrait sous peu plus que m'embrumer le regard ; et pour l'heure, un sanglot que je savais être à venir commençait à m'agacer les dents et j'avais envie de vomir.

- Mais... Pourquoi... tu as couché avec lui ?
Il marqua un bref silence et répondit :
- Parce que j'en avais l'opportunité... Tu te souviens de la petite discussion qu'on a eu hier après-midi à son sujet ? Eh bien, je voulais vérifier si j'avais tort ou raison. Je suis allé le voir après la fin du cours, alors que tu étais déjà parti ; il était à la bibliothèque.
J'écoutais silencieusement, visualisant la scène, les deux mâchoires grinçant l'une contre l'autre :
- Je lui ai proposé directement de coucher avec lui, en lui disant que j'avais une grosse envie de baiser. Il a éclaté de rire. Alors je lui ai mis la main sur la queue, impassible. Et quand il a vu que j'étais sérieux, il a dit qu'il était d'accord.
- Et... (Je devais rester calme, posé, détaché, rationaliser, prendre le caméscope, il fallait prendre le caméscope... Je voulais savoir...)... Et vous êtes allé directement... dans les toilettes ?
- Non, il avait... (il pouffa de rire)... rendez-vous avec sa petite amie. Je ne savais même pas. Qui l'eut cru, hein ? Alors, on s'est donnés rendez-vous un peu après 20h00, dans les toilettes du bâtiment principal. Une fois qu'on a baisé, je suis rentré chez moi.
- Et il a été... tué... juste après...
- Ouais, voilà, fin de l'histoire. Ca y est, tu es content, tu sais tout, on peut manger maintenant ?

Je laissai aller un râle d'incompréhension. Il avait toujours été particulièrement gonflé mais, là, il dépassait les bornes. Cette fois-ci, c'était moi qui m'étais mis en colère :

- Non mais, tu plaisantes ? Tu me racontes l'air de rien que tu m'as trompé la veille avec un mec qui a été poignardé juste après t'avoir servi de vide-couilles et tu veux te servir en riz cantonnais ?!
- J'ai faim. (répliqua-t-il laconiquement).
- Je rêve... Non mais je rêve complètement ! ... Et elle en pense quoi, la police ?
- Rien, très certainement (répondit-il du tac-au-tac, en se servant effectivement de riz cantonnais).
- Comment ça : « rien » ?
- Elle ne sait pas que nous avons couché ensemble. E-vi-dem-ment (scanda-t-il, détachant chaque syllabe, en me lançant en biais un regard noir).
- Quoi ? T'as rien dit à la police ? T'es le dernier mec à l'avoir vu vivant et t'as encore rien dit à la police ?!
D'un geste brusque, il posa bruyamment ses baguettes en bois sur la table basse.
- Tu crois quoi ? Que je vais m'amener comme une fleur auprès des flics et leur balancer : « Eh, inspecteur, le sperme que vous avez trouvé dans la bouche de la victime, c'est le mien. Et sinon, l'enquête, ça avance ? »
- ... C'est une plaisanterie ?
- ... Oh, c'est vrai, j'ai oublié de te dire : oui, j'ai joui dans sa bouche.
- Non mais putain, pas ça ! Tu n'as rien dit à la police ?
- Eh bien non. Et je crois bien que je vais m'abstenir. Et tu commences sérieusement à me casser les couilles, avec cette histoire de Nathan...
- ... On t'a vu aller au bâtiment principal, hier soir, imbécile ! (lançai-je, hors de moi)
- ...
- Oui, on t'a vu hier soir. Un étudiant avec une « chemise jaune et blanche ». Ca te dit quelque chose ?
- ... On m'a vu hier soir ?
- On t'a vu hier soir (répétai-je encore, dans l'espoir qu'il comprenne). Alors tu ferais mieux d'aller voir les flics avant qu'ils te découvrent par leurs propres moyens.
Il ne répondit pas. Il posa doucement ses baguettes sur la table, porta la serviette en papier à sa bouche et s'essuya les commissures au coin des lèvres. Il resta silencieux un petit moment, visiblement pensif, et finit enfin par me regarder dans les yeux :
- Alors, nous en sommes là ?
Le fait qu'il venait de me tromper me retournait le ventre mais je découvrais combien j'étais faible et combien mon amour propre était somme toute très relatif. C'était la première fois depuis que nous sortions ensemble qu'il affichait ce regard inquiet. Jamais il n'avait été aussi beau. Alors, peu m'importait ce qu'il avait fait : je ne voulais pas qu'il m'échappe. Je fondais littéralement en sa présence ; je voulais l'enlacer, je voulais qu'il se perde pour une fois dans mes bras comme moi jadis je m'étais perdu dans les siens :
- Tout va bien se passer... répondis-je doucement.
- Même si ça fait de moi le suspect principal ?
- Tu ne peux pas faire autrement : ils finiront par savoir, forcément... Tu sais ce qu'il te reste à faire...
Il se leva du canapé sans me regarder et se dirigea vers la porte d'entrée. Mais il se retourna, le regard implorant, comme un enfant qui attend qu'on le sauve d'une tâche qu'il doit pourtant faire ; il aurait pu dire : « Je suis vraiment vraiment obligé ? », mais à la place :
- Tu es sûr que c'est la solution ? me demanda-t-il.
- Oui, je le crains, finis-je par lui répondre, après un instant d'hésitation.

Il se tût, me regarda de ses grands yeux bleus et finit par tourner les talons. Quelques instants plus tard, il était dehors. Il avait claqué la porte.

(à suivre)


Lui - 5/x

J'étais tombé sur son répondeur. J'avais laissé un message laconique sans dire quoique ce fut si ce n'était un vague « Rappelle-moi ». Et 10 minutes plus tard, il m'avait rappelé. Il était en voiture, ne pouvait pas rester au bout du fil mais proposait de passer chez moi, il apporterait du chinois pour le midi. Je ressentais une certaine appréhension (« Une chemise jaune et blanche ? ») mais j'avais accepté.

On sonna à la porte de l'appartement. J'allais ouvrir, laissai la porte entrouverte et m'installai sur le canapé du salon de mes parents. C'était Lui. Il était tout sourire, son sac en plastique odorant le glutamate asiatique entre les mains. J'eus voulu faire davantage preuve de précautions avant d'amener le sujet mais, en voyant son visage radieux, je ne pus m'en empêcher :

- Tu es au courant, pour Nathan ?
Il perdit son sourire, posa le repas sur la table basse et laissa s'échapper un petit soupir, visiblement de déception.
- Oui, je suis au courant. Je t'ai pris des nems.
- Heu, merci. ... Comment tu sais ?
- Sophie m'a appelé ce matin. Il y a du boeuf aux champignons noirs et du riz cantonnais.
- Elle m'a appelé aussi. Je suis allé à la fac ce matin, du coup. Elle était toute retournée...
- Elle en avait l'air, au téléphone. Bon... On mange ?
- J'ai pas très faim... Tu te rends compte qu'il a été... poignardé ? Comme ça craint ?
Il ne répondit pas, les yeux perdus dans sa barquette en plastique, la bouche pleine, en train de mâcher le nem qu'il venait d'ingurgiter. J'hésitai un instant, et décidai maladroitement de me lancer :
- J'arrive pas à réaliser... Le cours s'est fini à 18h00, il a quitté la salle comme nous, et après...
J'attendais une réaction de sa part ; peine perdue. Je poursuivis :
- J'ai fait un tour à la Fnac, en sortant du cours, et après je suis rentré chez moi... Et pendant ce temps, lui, si ça se trouve... (Je marquai une pause.) Et toi, tu faisais quoi, pendant qu'il était... ?
Il lâcha le nem qu'il avait entre les mains dans sa barquette, le jetant presque, tout en sifflant un soupir bruyant et bref qui fleurait bon, cette fois, l'exaspération :
- Mais bordel, on va parler de Nathan toute la journée ?! lança-t-il.
- Hum, non, mais... Mais quand même, il est mort... !
- Oui, il est mort ! Et alors ? Cela devrait m'empêcher de manger ?
- Quoi ? Mais pourquoi tu te mets dans des états pareils ? Je te demandais juste... (j'hésitai un instant compte tenu de son agacement)... où tu étais hier soir, c'est tout ?
- Qu'est-ce qu'on en a à foutre, d'où j'étais hier soir ?! Il est mort ? Il est mort ! Il aurait pu tout aussi bien être écrasé par une voiture ou partir d'un cancer des poumons dans 20 ans, vu comme il puait la clope, ça change rien à l'affaire... Je peux finir mes nems, maintenant ?
Il engouffra à nouveau un nem dans sa bouche. Je ne réagis pas, ne comprenant pas sa réaction. Ou craignant plutôt de trop bien la comprendre. Etait-ce son égoïsme habituel qui parlait ou était-ce autre chose (« Une chemise jaune et blanche ») ? Je devais en avoir le coeur net...
- Inutile de réagir comme ça... C'est juste que... Je voulais juste savoir ce que tu faisais hier soir quand il est mort, c'est tout...
Il me foudroya du regard :
- Ah tu veux vraiment parler de ça ?! Tu veux vraiment parler de Nathan ?! De ce que je faisais hier soir ?! C'est ça que tu veux ?!
Je gardai le silence, les yeux fixés dans les siens, figé de peur et appréhendant sa réponse. Elle ne tarda pas à venir :
- Hier soir, je lui défonçais le cul dans les chiottes, à ton Nathan... (Il marqua une pause) Peu de temps avant qu'il ait été tué, j'imagine...

(à suivre)


Lui - 4/x

Le téléphone s'était mis à sonner. Je n'avais pas entendu les premières sonneries mais seulement les suivantes, à partir de la troisième ou de la quatrième. J'avais difficilement ouvert les yeux, la lumière du soleil matinal perçait timidement les persiennes. Alors, j'avais saisi l'instrument de mon tourment – ce portable qui s'agitait au matin en me sortant de mes rêveries – regardé qui en était l'appelant (« Tiens... ? Sophie de mon groupe de TD du mardi... ? »), m'étais essuyé la bave encore tiède qui avait coulé sur ma joue dans mon sommeil, et finalement vite raclé la gorge en prenant une grande inspiration, et en espérant conserver toute ma dignité en donnant à mes paroles un peu de contenance :

« Alleauuuuu... ? ». Ma voix d'outre-tombe m'avait trahi : Sophie s'excusait déjà de me réveiller.

Entre deux bâillements, essayant de réaliser ce qu'elle me racontait, me frottant les yeux avec le secret espoir de sortir de ma léthargie (« Ou bien de retourner me coucher très vite... Non, ce ne serait pas raisonnable... »), j'essayais de comprendre pourquoi elle m'avait appelé. J'étais le troisième sur sa liste de contacts, elle s'était dit qu'il fallait prévenir tous ceux qui étaient en cours avec lui.

Lui ? Lui, c'était Nathan et il avait été assassiné. La presse régionale allait en faire ses choux gras pour les jours à venir (cf. cette coupure de presse de l'époque).

Deux heures après le coup de fil de Sophie, après m'être vaguement débarbouillé, j'arrivai sur le site du campus.

J'avais hésité. Au début, non, je m'étais dit que c'était la meilleure chose à faire, rencontrer les enquêteurs directement sans attendre qu'ils me contactent, essayer de leur donner des renseignements quelconques même si je ne savais rien de particulier, prendre un peu la température auprès des autres étudiants, voir l'agitation des autorités et puis – qui sait – jeter un oeil au lieu du crime, juste pour voir, en espérant qu'il n'avait pas été nettoyé ?

Et puis, alors que j'étais en train de m'habiller, je m'étais soudain interrompu : et s'ils cherchaient le meurtrier parmi les étudiants ? Dans ce cas, est-ce que le fait de me rendre à la fac pour les rencontrer n'était pas un comportement suspect ? Celui d'un agresseur qui ferait semblant de désirer aider et d'être disponible pour mieux voiler sa culpabilité ?

D'un autre côté, est-ce que le fait de rester chez moi, sans réagir, alors que cette Sophie m'avait prévenu était un comportement suspect ? Et puis, imaginons qu'elle mentait ? Que je faisais partie des suspects pour une obscure raison et que la police lui avait demandé de m'appeler pour me faire venir ? Qu'elle n'avait appelé personne d'autre, en fait ? ...

J'avais secoué la tête, avalé d'un trait l'expresso que je venais de me faire et m'étais fait la réflexion... que je réfléchissais trop, justement.

Sur place, c'était un peu la déception : point d'agitation particulière mais au contraire une absence de réaction. Une cellule psychologique avait été installée dans une grande salle où, habituellement, la fac affichait les résultats d'examens mais aucun étudiant ne s'y trouvait. Le crime avait eu lieu dans les toilettes pour homme ; je m'en étais rendu compte par moi-même en passant à proximité, constatant qu'ils avaient été barrés par des rubans jaunes « Do not cross » comme dans les films américains sauf que, pour le coup, les rubans étaient bien français et arboraient « Zone interdite – Police technique et scientifique ». Il était impossible de voir quoi que ce fut depuis le couloir où le quidam essayait de regarder. Bref, vu que les cours avaient été annulés pour la journée et que nous étions vendredi, j'imagine que la majorité des étudiants qui n'étaient pas des curieux avides de sang étaient heureux de l'aubaine du long week-end de 3 jours qui s'offrait à eux.

J'avais retrouvé Sophie et trois autres étudiants de ma promo dans un café en contre-bas de la faculté. Elle travaillait à la bibliothèque ce matin pour un exposé qui aurait dû avoir lieu dans l'après-midi. C'est la raison pour laquelle elle se trouvait à la fac. La plupart des gens de notre promo n'étaient pas présents puisque nous n'aurions dû avoir cours qu'à partir de 14h00.

Elle nous avait expliqué comment tout s'était passé. Un étudiant avait découvert le corps de Nathan dans les toilettes au petit matin, plusieurs coups de couteau d'après ce qu'elle avait compris. Pas de témoin, cela avait dû se passer dans la nuit ou dans la soirée, après le passage des équipes de nettoyage, qui passaient vers 19h00. Elle était sous le choc, même si Nathan, elle ne le connaissait pas vraiment. Elle était catholique, elle ne comprenait pas comment on pouvait tuer quelqu'un avec autant de violence, c'était horrible, il y avait du sang partout d'après ce que disaient ceux qui avaient découvert le corps. Elle avait pleuré un peu, une de ses copines aussi en conséquence, les deux autres étudiants et moi les avions réconfortées, même si nous n'en menions pas large non plus.

Une fois calmée, elle avait bien voulu nous parler plus en détails de ce qu'elle savait. Personne n'avait vu Nathan aller aux toilettes la veille. Par contre, un autre étudiant lui avait dit qu'une secrétaire de la bibliothèque – qui fermait à 19h45 – avait vu, en sortant, un jeune homme entrer dans le bâtiment principal.

Il s'agissait là d'un élément important. Dans cette faculté, le bâtiment principal n'accueillait normalement plus de cours à partir de 18h ; les cours tardifs (qui pouvaient avoir lieu jusqu'à 21h00) se déroulaient exclusivement dans les bâtiments annexes. Seul le service de nettoyage se retrouvait dans les couloirs du bâtiment principal jusqu'à 19h30 environ, avant que les grilles d'accès au campus ne soient fermées aux alentours de 21h30.

Par conséquent, si un étudiant avait été aperçu aux alentours de 20h00 entrant dans le bâtiment principal, il pouvait s'agir d'un suspect.

Mais lorsque j'appris que, d'après cette rumeur, la secrétaire de la bibliothèque, si elle n'avait pu voir le visage de l'étudiant à distance, avait cependant pu remarquer qu'il portait une chemise jaune et blanche, un frisson m'avait parcouru l'échine.

Jaune et blanche ?

J'avais pris congé de mes camarades, allumé mon téléphone à peine sorti du bar et composé son numéro.

(à suivre)


Lui - 3/x

« J'aime sentir ton foutre dans mon cul. Sur mon visage aussi. »

Cela n'était qu'un fantasme comme les autres. Une pratique sexuelle comme une autre parmi un large panel de pratiques, des plus régulières et inoffensives, aux plus... hétérodoxes et exotiques. Et Dieu sait combien les hommes – a fortiori les homos – sont capables d'inventivité en matière de jeux sexuels !

Pourtant, chez lui, ce n'était pas un jeu. Ou plutôt, je devrais dire que ce n'était pas qu'un simple fantasme. Avec les années et les partenaires, j'ai pu me rendre compte que certains appréciaient de jouer avec le sperme à un moment particulier de l'acte sexuel mais en étaient pourtant détachés (voire même dégoûtés) une fois l'état de satisfaction atteint. Sauf qu'à l'époque de mon histoire avec « Lui », je l'ignorais encore. Et le fait qu'il voyait dans le sperme non pas le symbole du plaisir de l'autre mais le vecteur d'une salissure – ma salissure – était tout sauf anodin. Surtout si on prenait en compte le fait que cette salissure le fascinait et l'excitait.

J'en avais eu la certitude lors d'une discussion qui avait eu lieu quelques jours après le semblant de rupture que nous avions vécu. Une rupture qui n'avait finalement pas été consommée, ne sachant ni les raisons qui l'avaient mis dans une rage folle, ni celles qui l'avaient poussé à finalement revenir auprès de moi comme si de rien n'était.

Cet après-midi là, nous étions assis l'un à côté de l'autre et avions un cours d'amphi qui ne me passionnait guère. Dans ces cas-là, je faisais toujours un effort la première heure mais, la démotivation aidant, je finissais par reposer mon plume avec résignation et à me laisser aller à regarder mes copains étudiants. Et ce que j'appréciais, dans un amphi, c'était la somme colossale de jeunes mecs qu'il était possible de mater tout autour de soi avec délectation.

Et puis, il y avait toujours le garçon. Celui qui attirait notre attention plus que de mesure, pour une nuque délicate, un regard fondant, des lèvres tendres ou des pectoraux simplement dessinés derrière un t-shirt. Dans ce cours-ci, c'était Nathan. Avant de sortir avec « Lui », Nathan avait toujours fait parti de mes fantasmes d'étudiant. Et je n'étais jamais parvenu à savoir s'il était hétéro ou homo. Je m'étais donc laissé aller ce jour-là à baver sur Nathan comme nombreuses de mes soeurs hétérosexuelles en mal d'amour. Et sans doute aussi en mal d'une nuit de baise – enfin (elles en étaient désespérées) – mémorable.

Cela ne « Lui » avait pas plu. Il ne l'avait pas dit explicitement mais c'était tout comme. Nous nous étions retrouvés à la pause pour fumer une cigarette, à l'extérieur de l'amphi. Il avait enfilé sa petite veste en velours beige parce qu'il ne portait qu'une chemise hawaïenne jaune et blanche et que le vent soufflait fort. Le temps d'approcher ses mains de sa bouche pour aider la flamme du briquet à réveiller la braise de sa clope, qu'il m'informait qu'il n'était pas aveugle :

- N'y pense même pas, avait-il lancé.
- Pardon ?
- Avec Nathan. N'y pense même pas.
- Hein ? ... (J'étais pris la main dans le sac). De quoi tu parles ?
- Ne nie pas. De toute façon, ce n'est pas quelqu'un pour toi.
- Attends... De toute façon, tu es mon copain... Et puis c'est pas parce que je regarde que...
- Je suis une exception, Arnaud.
- ... Une exception ? Je ne comprends pas ?
- Nathan n'est pas quelqu'un pour toi. Vous ne faîtes pas partis du même monde.
- Je ne comprends pas... ? (Je ne voyais pas où il voulait en venir.)
Il soupira :
- Tu es laid, Arnaud. Lui ne l'est pas.

Et cela m'avait fait l'effet d'une douche froide. N'importe qui ayant suffisamment confiance en lui aurait sans doute réagi en riant sincèrement. Cela n'avait pas été mon cas. Car jamais je ne m'étais aimé. Et que j'avais toujours souffert de ce désamour que j'adressais tous les jours à mon miroir. Alors, lorsque « Lui » n'avait pas hésité une seule seconde à souligner ces questions d'estime personnelle, je m'étais retrouvé cloué sur place, rabaissé, silencieux, misérable.

Avec le recul, je comprends aujourd'hui que c'est sans doute cette différence de beauté physique – les plus hypocrites auraient dit que je ne rentrais pas dans les canons classiques de l'esthétique – qui tout à la fois nous séparaient, « Lui » et moi, mais aussi nous réunissaient. Autant, « Lui » incarnait cette beauté inaccessible à laquelle j'avais la chance de pouvoir goûter, autant – moi – j'incarnais cette laideur qui l'excitait tant et tant, quand il réclamait que je lui jouisse au visage.

Me rabaisser physiquement faisait sans doute partie de ce jeu particulier qu'il affectionnait tant ; plus j'étais persuadé de cette laideur, plus je l'exprimais dans sa simplicité toute naturelle, informé par le regard de l'autre que mon image relevait du dégoût. Alors, je me résignais à être laid, « Lui » triomphait de cette empire, et hurlait ses orgasmes lorsque je giclais benoîtement dans sa bouche.

Etre aimé pour une laideur tout en se désaimant pour la même raison. Il y avait là un écartèlement malsain entre l'amour propre et l'amour de soi qui aurait pu me mettre la puce à l'oreille, si seulement j'avais été un lecteur de Rousseau à cette époque. Malheureusement, on ne se découvre souvent un intérêt pour l'intelligence des classiques qu'à partir d'un moment où l'on n'est plus en mesure d'en recevoir toute la portée des enseignements ; sans doute parce qu'on n'en saisit l'intérêt personnel qu'à rebours, lorsque l'expérience vient avec ses blessures qu'il est indispensable de panser.

Mais il est des évènements qui suscitent bien d'avantage d'interrogation que le plus pertinent des écrits de philosophe. Et ce fut le cas le lendemain de cet épisode d'humiliation universitaire : le corps de Nathan avait été retrouvé poignardé, au matin, dans les toilettes du bâtiment principal...

(à suivre)


Souvenirs numériques

 Cela fait un petit moment que je farfouille dans des archives que j'ai faites au fil des dernières années. C'est assez terrifiant, ma capacité à archiver tout et n'importe quoi. Le numérique m'aide particulièrement puisqu'il est véritablement aisé de sauvegarder à peu près n'importe quelle information sous n'importe quelle forme grâce à trois clics de souris bien placés.

En faisant un peu de rangement chez moi, je suis tombé sur un DVD qui était le backup d'un vieux disque dur que j'avais possédé et qui est mort il y a environ 5 ans de cela. C'est amusant de retomber sur des vieux cours d'une discipline que je ne pratique plus car j'ai changé entre temps de voie universitaire. Mais ce qui est encore plus plaisant, c'est surtout de retrouver un ensemble de souvenirs personnels.

Hier, je constatais avec étonnement sur le blog de Rouge-Cerise que cela faisait 5 ans que j'avais ouvert mon premier blog. Il y aurait quelques subtilités à raconter. Mais j'y reviendrai un de ces jours, même si ce « cinquième anniversaire » (je n'ai jamais fêté l'anniversaire de mon blog) est passé depuis quelques jours (cf. ce « premier billet »).

Pour l'heure, je suis plutôt amusé de retrouver des textes écrits quand j'avais à peine la vingtaine, avec une certaine fraîcheur grandiloquente et en même temps une certaine pertinence dans les propos, sans pleinement réaliser à l'époque toute la portée de ce qui était dit. Surtout qu'à 20 ans, on fait des trucs bizarres, parfois. On a une pensée fugace qu'on tient pour très profonde, et on la trouve tellement géniale qu'on la note.

A une époque, on l'aurait gribouillée sur un coin de table, derrière la couverture d'un agenda. Mais comme on était déjà à l'ère numérique (si, si, ils le disaient à la télé), j'ouvrais déjà vite, vite, pour ne pas l'oublier, un fichier .doc et j'écrivais la phrase avant de sauvegarder le document.

Et encore ! S'il n'y avait que ces pensées sporadiques... Mais on trouve là un véritable capharnaüm merveilleux de choses qui ont occupé mon esprit d'hier et qui, à la lumière de ce jour, apparaissent comme des trésors d'une futilité bien nécessaire ! Je me retrouve ainsi aujourd'hui avec ces archives personnelles sans queue ni tête, sorte de medley insondable de pensées éparses mais aussi de photos échangées sur Internet avec de parfaits inconnus, de morceaux de conversations MSN ou de chats de discussion archivées parce que sans doute intéressantes sur l'instant, des documents, des archives, des images, des liens orientant vers des sites internet divers qui n'existent plus depuis longtemps ou qui ont migré vers d'autres serveurs...

Bref : c'est là une symphonie de documents offline et online en tous genres qui, bientôt, auront 10 ans d'existence.

Je m'amuse de ce .doc écrit avec Microsoft Word 2000 et qui ne comporte qu'une phrase :

« Retrouver une aspiration d'hier, c'est peut-être trouver une réponse à une question qu'on se pose aujourd'hui ? »

Une ironie toute visionnaire à ma démarche de ces heures...

Je rigole en trouvant les interrogations d'un début de roman que j'ai laissé tomber (ou mis de côté pour l'heure ?) et qui commençait par ce paragraphe :

«  L'Ame Soeur. J’avais reposé le magazine et je m’étais plongé sur Internet avec nonchalance pour en apprendre davantage. Ici, un site rappelait en quelques mots qu’un philosophe grec l’avait mise en avant. C’était Socrate, peut-être Platon, on ne savait pas trop, mais c’était un de ces gugusses de l’époque qui avait inventé la philosophie. Là, on expliquait avec désenchantement que l’Ame Sœur nuisait pour la santé mentale et que seule une sexualité débridée, doublée d’une pratique assidue de la psychanalyse, parviendrait à procurer le bonheur dans l’épanouissement de l’éphémère généralisé. Entre les deux, une page personnelle d’une pauvre fille de 15 ans exposait son désarroi parce que Stéphane, qu’elle avait toujours aimé – en tout cas pendant la semaine qu’ils étaient ensemble – l’avait trompée puis quittée pour Maria, sa meilleure amie, et que l’Ame Sœur, elle n’y croyait plus, du moins jusqu’à ce qu’elle la rencontrerait à nouveau. Elle finissait par un « Carpe Diem » peu convaincant. »

Et la longue litanie des interrogations superficielles cédait la place à encore plus d'ironie quand on se rappelait qu'il s'agissait d'un garçon de 20 ans qui écrivait quelques phrases plus loin :

« D’un geste désabusé, je m’allumai une cigarette. Silence. Les clameurs de la ville perçaient à peine ma fenêtre, fermée, à grands coups de klaxons et de brouhaha bourdonnant. J’aimais fumer ma Chesterfield dans ce faux silence urbain. C’était rassurant. Au moins n’avais-je pas la sensation d’être seul : ma Chesterfield, la ville et moi. Voilà l’harmonie. »

C'était pas si mal, finalement.

Dans d'autres dossiers et répertoires, la cohorte d'ex's et autres plans cul laisse évidemment les traces de ces pseudonymes fugaces et photographies nombreuses, ces visages autrefois aimés, pour une nuit de passage ou une après-midi occupée, pour une semaine intense ou pour une année moribonde, des regards, des sourires, de la provocation et des souvenirs derrière ces images. On pourrait se dire que ces photos numériques – à l'inverse des photographies tirées dans un laboratoire – ne seront sans doute jamais délavées. Et pourtant, à bien y réfléchir, elles le sont déjà par les souvenirs datés et achevés qu'elles rappellent à elles.

Je trouve aussi une photo prise d'une caricature parue dans un magazine en 2003, « Le Virus Informatique » - j'ignore s'il existe encore. C'est une illustration de Bellamy (qui récemment, je l'ai découvert par hasard dans l'émission « Un monde de bulles » du 16 janvier 2009 sur la chaîne Public Senat, a participé à la conception de statuettes provocatrices de ses petits bouts de femmes, les Bellaminettes). Si vous avez du mal à lire le texte qui est d'une contemporanéité affolante, je l'ai retranscrit sous la photo :

virusinfo2003.jpg

« - L'internet, c'est le vecteur de la démocratie du futur ! Grâce à la pluralité d'informations, les gens vont enfin développer leur esprit critique et atteindre une forme de conscience collective qui va réveiller en eux un puissant et sincère élan de civilisation...
- Voyons voir... Philosophie politique, histoire des religions, crise économique et crise de conscience, culture et dictature, analyse transactionnelle, ah ! Voilà : sexe, cul, et gros nichons. Je vais enfin pouvoir développer mon esprit critique... »

Un poncif efficace. J'adore.

Et enfin, il y a bien sûr la somme conséquente de souvenirs qui n'ont aucun intérêt à être partagés sur un site internet, fût-il un « parfois-journal intime public ».

Et c'est comme cela que j'ai constaté avec effroi que j'avais archivé – faut-il être masochiste ou stupide ?! – ma conversation de rupture par MSN avec celui que j'avais nommé « Arnaud » sur un ancien blog aujourd'hui disparu, ce garçon avec qui j'avais fait un bout de chemin pendant presque trois longues années. Dommage qu'on ne puisse pas effacer les fichiers gravés sur un DVD. Quoique. Peut-être parviendrai-je à la relire dans 10 ans pour me rappeler cette époque douce-amère où j'étais encore un « vingtenaire » ?

Bref.

Pendant ce temps, mon copain est aux Etats-Unis depuis plus de trois semaines et, du fait de mon intermède niçois des fêtes de fin d'année, nous ne nous sommes vus que 48 heures les huit dernières semaines. Il me manque cruellement... Sa présence est structurante et m'aide à avancer dans mon travail ; sans lui, j'ai l'impression de tourner en rond comme un chien pouilleux dans sa niche.

C'est dingue que cela soit quand l'autre est loin qu'on en ressent l'impérieuse absence... Dépêche-toi de revenir, j'ai besoin de toi !


Désert

Il s'arrêta brutalement et regarda derrière lui. Le cours de la vie était suspendu, il n'y avait rien d'autre qu'un silence. Un peu de néant, aussi, peut-être. Et du vide, partout du vide, celui des verres qu'on regarde – assoiffé, celui des paquets de cigarettes qu'on a oubliés de racheter et bien sûr de la suite innombrable d'hommes ou de femmes qui ont partagé notre couche avant de s'en éclipser.

Cela lui faisait une drôle de sensation dans le ventre. Non pas qu'il ne côtoyait pas le vide habituellement : à vrai dire, il occupait souvent ses critiques personnelles lorsqu'il essayait de savourer les oeuvres des autres. Il les trouvait trop insipides, sans texture, sans relief, sans sens. « Aucune histoire » dans ceci, « un vague divertissement » dans cela, « ça n'a aucun intérêt » dans cette autre chose.

Et pourtant, il avait toujours poursuivi sa marche dans ce désert plein de lumières et d'ombres, de formes improbables et d'enseignes lumineuses.

Non, le problème, cette fois-ci, c'est qu'il ne constatait pas le vide des autres, tel qu'il le percevait jusqu'à présent, mais le sien propre. Son vide. Sa non-création. L'absence de son oeuvre.

Et donc : cela lui faisait une drôle de sensation dans le ventre.

Il se demandait, naïf : « Comment peut-on marcher ainsi des années sans insouciance et se réveiller un beau jour en constatant combien on manque cruellement de substance ? ». Est-ce que c'était un rêve dont il venait de se réveiller ?

Mais alors, que fallait-il faire, maintenant, si tout ça était un rêve ? On ne l'avait pas prévenu ! On ne l'avait pas formé à ça ! Il ne s'était pas même posé la question ! Fallait-il fermer les yeux pour se rendormir et rêver à nouveau ? Fallait-il se lever du lit pour la première fois de son existence ? Prendre son petit-déjeûner, avec un café chaud pour avoir les idées claires ? Embrasser sa compagne ou son compagnon pour se rassurer de ne pas être seul ?

Bref, que fallait-il faire pour faire disparaître cette drôle de sensation dans le ventre ? Pour faire disparaître ce vide qui soulève le coeur et donne envie de vomir ? Créer ? Mais comment créer quand on constate le gouffre qu'on a laissé béant pendant autant de temps ? Est-il seulement possible de créer ? Et créer quoi au juste ? Pour qui ? Pour soi ? Pour les autres ?

Il poussa un long soupir en ignorant les réponses à ses multiples questions. Dans son dos, les quelques traces de pas déjà effacées qu'il avait laissées dans le sable de son passé. Et devant lui, un désert, l'immensité des possibles, plus terrifiante encore que le plus profond des abîmes.


Tu peux crever, tu sais ?

La maturité, ce n'est pas parvenir à réaliser un objectif en ayant maîtrisé ses passions. Ce n'est pas non plus parvenir à se libérer de quelconques entraves ou de chaînes plus ou moins grossières ou épaisses que tout un chacun trimballe partout où il se traîne. Ce n'est pas non plus avoir un travail, une famille, un appartement, des enfants et un labrador qui s'appellerait Barney.

Non : tout ça, ce sont les piaillements d'un petit oiseau qui se plaint d'être enfermé dans sa cage dorée mais qui ne dit plus rien lorsqu'il a le bec rempli des graînes que son maître lui a gentiment déposées dans sa mangeoire.

La maturité, c'est en réalité bien pire que cela.

C'est parvenir à ne pas succomber à une angoisse métaphysique terrifiante : la communauté des hommes se fiche complètement - mais alors complètement ! - de savoir ce que tu es, ce que tu fais, ce que tu vis - et même si tu vis ! - en tant qu'individu. Elle ne te donnera rien - absolument rien - si tu ne viens pas l'arracher.

La maturité est donc la mort de l'attentisme ; c'est se jeter dans la vie quoi qu'il en coûte et se rendre compte que ni rien, ni personne ne sera là pour te relever, toi qui n'es qu'un anonyme de peu d'importance.

La maturité, c'est accepter l'injustice permanente de l'inégalité des hommes.

Je peux vous assurer que ça fait bizarre quand on commence à s'en rendre compte.


Immaturité et dépendance

Réfléchir sur l'immaturité (et donc sur la maturité), c'est une posture casse-gueule. Bienheureux celui qui sera apte à donner une définition universelle de cette idée-là ! Pour d'aucuns, la maturité, ce sera être capable de gérer un budget mensuel et s'y tenir avec rigueur. Pour d'autres, être mature, cela signifiera la capacité de gérer ses sentiments avec une certaine mesure. Pour d'autres encore, la maturité consistera à être capable de prendre des responsabilités et d'y faire face, avec tout le flou que comporte cette idée de « responsabilités » (une manière de se dérober devant le problème de la définition : « Etre mature, c'est être responsable »).

Le problème de cette idée de maturité, c'est qu'elle est à dimension variable. Aussi bien pour l'intensité de ce qui peut être « maîtrisé » que pour les domaines où elle s'applique. Qu'est-ce que je veux dire par là ?

Eh bien, par « intensité » j'entends par là qu'on réclamera volontiers d'une personne « mature » qu'elle gère des problèmes sentimentaux jugés extérieurement comme anodins mais on sera bien plus indulgent si la personne se retrouve confrontée à des problèmes sentimentaux plus intenses (un divorce, une trahison, par exemple).

Par les domaines où elle s'applique, j'entends cette fois-ci qu'on dira volontiers d'une personne qu'elle est mature pour certaines choses (gérer un budget, assurer ses responsabilités hiérarchiques au travail) mais pas pour d'autre (« Elle est immature dans les sentiments », « Elle est immaature lorsqu'elle joue aux jeux vidéo », « Elle est immature parce qu'elle laisse trop souvent parler l'affectif »).

D'un point de vue général, en fait, être mature, cela voudrait dire : « Etre capable de maîtriser ses passions personnelles en visant un intérêt défini clairement par l'intermédiaire de la Raison, et poursuivre cet intérêt défini par l'exercice de sa volonté ». Une chose que, a priori, l'immature ne serait pas capable de faire.

Pourquoi cette longue introduction sur la définition de la maturité ? Parce que, il y a quelques jours, vendredi soir, j'ai tenté après 10 ans de tabagisme intense (plus de deux paquets de cigarettes par jour), d'arrêter de fumer. J'ai tenu en tout et pour tout 72 heures. Les 72 heures parmi les plus « spaces » de mon existence.

J'ai 28 ans. J'ai un copain stable (nous avons fêté notre premier anniversaire il y a quelques jours), je prépare une thèse d'arrache-pieds et je gère les choses dans ma vie autant que faire se peut, avec un budget parfois très serré (trop serré, ceci dit : merci les fins de mois dans le rouge à attendre avec anxiété que la CAF veuille bien me verser l'allocation logement). Des histoires « d'adulte », donc. Je suis quelqu'un de plus ou moins « responsable », capable de « gérer » des choses, capable de prendre des décisions.

Constatant que j'étais encore une fois dans le rouge et que le tabac est vraiment trop cher, j'ai donc pris la décision d'arrêter de fumer. Mais comme je suis un être de volonté, j'ai voulu le faire avec fermeté : pas de patchs à la nicotine, pas de cigarettes à l'eucalyptus, pas de soutien particulier. Juste l'arrêt brutal et définitif.

Pendant ces 72 heures, tous mes ennuis du moment (un entretien avec mon directeur de thèse qui m'angoisse toujours un peu, ma mutuelle qui me prélève 315 euros de renouvellement annuel sans me prévenir, la préparation d'un séminaire professionnel dans une dizaine de jours) – tous ces ennuis bien identifiés par la Raison se sont retrouvés suramplifiés. J'avais beau essayer de m'en détacher, cela tournait à l'obsession. Le tout avec une légère migraine et l'obsession de cette saleté de cigarette. Au terme de 48 heures, le dimanche soir, je me suis retrouvé à fouiller dans ma poubelle pour observer avec un oeil concupiscent les mégots que j'avais jetés la veille, me demandant si j'allais les éventrer pour récupérer le précieux tabac qu'ils renfermaient. Le fond de sauce tomate d'une boîte de conserve m'en a heureusement découragé.

Et puis, au terme des 72 heures, j'ai fini par craquer devant l'obsession et je me suis précipité dans ma rue. Impression du moment : découvrir des odeurs que je n'avais jamais sentie en étant devant chez moi (parfums de fleur, de lessive, de café devant un cafetier). Je ne saurais dire si c'était l'effet d'un odorat soudainement retrouvé ou parce que mon excitation jubilatoire de retrouver l'objet de mon addiction décuplait mes sens. Mais enfin, j'avais un sourire irrépressible sur le visage doublé d'une douce euphorie en parcourant les quelques mètres me séparant de mon tabac.

Lorsque j'ai rallumé une cigarette, ma tête s'est mise à tourner. Et à l'instant précis où je fumais cette taf tant espérée, dont je retrouvais le goût avec dégoût, je pris conscience avec violence de cette simple vérité : le tabac n'est pas une simple addiction ou une mauvaise habitude. C'est une drogue. Une drogue violente. Et je suis définitivement un toxicomane.

Prendre conscience de cette dépendance – pardon : de cette violente toxicomanie – c'est prendre conscience de la faiblesse de sa volonté. C'est prendre conscience de cette suppression d'une liberté, de cette prison terrifiante. Les non-fumeurs ne connaissent pas cette "faim" qui n'en est pas une, cette obsession permanente qui vous attache, cette chaîne aux gros maillons dont vous avez conscience, que vous détestez en même temps que vous l'adorez. Les fumeurs sont souvent montrés du doigt comme des monstres désagréables ; c'est tout l'inverse. Ce sont des enfants malheureux qui sont la victime d'un bourreau de quelques centimètres de longueur, un fumerolle bleuté au bout.

De fait, je précise ce qu'est la maturité : ce n'est pas tant la capacité de surmonter ses passions pour réaliser avec sa volonté un intérêt défini par la Raison mais plus simplement : être capable d'assurer sa liberté profonde. Etre mature, ce serait donc prendre conscience des entraves à sa liberté et tâcher de s'en affranchir.

Il devient urgent pour moi de me débarrasser de la cigarette. Ma toxicomanie entretient mon immaturité. Ce n'est plus un gouffre financier, ni une destruction de ma santé : c'est une prison dont je dois sortir coûte que coûte.


17 ans - Coming-out

C'est étrange. Le mois d'août, mois de mon anniversaire, a toujours été structurant dans ma vie. Chaque année, avec la régularité d'un métronome, il se passe toujours un événement crucial dans mon existence - comme une impulsion nouvelle (heureuse ou malheureuse mais toujours initiatrice) qui définit de nouveaux contours.

Ainsi, dans quelques jours, je fêterai au jour près les 10 ans de mon premier coming-out. Moment crucial dans la vie de tout jeune homo, l'évènement commun à tous qui justifie à lui seul, au-delà des critères identitaires, l'existence d'une communauté de destin homosexuelle, aussi important – si ce n'est plus – que celui de la « première fois », le coming-out est cette sortie du placard, cette mise en avant de soi dans la foule anonyme, le lever de rideau sur la scène du monde, le premier cri hors de la coquille. « Je suis gay », « Je suis homo », « Je suis pédé », « J'aime les garçons ». Toutes ces formules qui se répondent les unes aux autres comme une seule et unique palabre qui fait saigner l'âme à coeur ouvert. Le coming-out.

Je venais de coucher pour la première fois de mon existence avec un garçon. Pas à la manière de l'enfant, du « petit homme », qui expérimente, mais du jeune homme qui sait ce qu'il fait, qui l'a désiré et qui l'a accompli. Le monde des possibles de la sexualité masculine, le goût de la peau salée, les poils qui excitent les doigts lorsqu'ils glissent sur la peau satinée de sueur, les premiers échanges de salive, toujours, de transpiration aussi, de larmes parfois, de sperme évidemment.

Il s'appelait Chris. Il avait 23 ans, j'en avais 17, presque 18. Il m'avait déposé à la gare de Nice, ce soir-là, parce que je voulais quitter l'antre où nous avions commis ce méfait, je voulais ne plus le revoir, je voulais l'oublier, l'effacer de ma mémoire, l'abandonner, j'étais perdu, oui, j'étais perdu, et je voulais redevenir cet enfant que je ne serai irrémédiablement plus.

Je m'étais jeté sur une cabine téléphonique car les portables étaient encore un luxe en 1998. J'avais appelé mon père pour qu'il vienne me chercher en voiture, prétextant quelque « mauvais plan » avec mes amis et un train inexistant. Cela m'avait laissé près de 40 min le temps qu'il arrive, suffisamment pour raccrocher, encore affolé par ce que je venais de faire et me confier au plus vite à mon meilleur ami de l'époque.

Il s'appelait Nathan. Il avait 17 ans comme moi. Bien que nous ne nous voyons que sporadiquement ces derniers temps parce que nous avons pris des chemins différents, c'est quelqu'un que j'apprécie absolument. Un garçon en qui ma confiance est aveugle encore aujourd'hui. Chaque fois que nous nous voyons, je le retrouve fidèle à lui-même. Non pas qu'il n'ait pas évolué mais plutôt que nous avons échangé en ces temps reculés des choses qui font qu'après un silence d'une ou deux années, nous nous retrouvons comme si nous nous étions quittés la veille, sans jugement, sans reproche, jamais. Il est une des rares personnes parmi mes amis que je ne penserai pas une seule seconde à critiquer. Avec qui nous finissons toujours par tomber d'accord malgré nos divergences de vue. Et, étrangement, sans que chacun ne baisse sa garde et avec qui je n'ai jamais eu en dix ans ne serait-ce qu'une engueulade superficielle. Peut-être cela vient-il du fait que nous nous connaissons suffisamment pour nous faire confiance les yeux fermés, et que malgré les zones obscures de nos existences qui se sont un brin séparées, nous nous sommes dit beaucoup de choses au fil du temps. Suffisamment en tout cas pour se respecter profondément, sans jamais aucune prétention ni domination l'un envers l'autre, en toute simplicité. J'ai appris avec lui – grâce à lui – et d'autres de ses compagnons ce qu'était l'amitié ; j'aurai l'occasion d'y revenir un jour ou l'autre.

C'est le père de Nathan qui décrocha le téléphone ; il me le passa immédiatement :

- Nathan ?
- Arnaud ?
- J'ai fait une connerie, Nathan...
- Qu'est-ce qui se passe... ?
- Je suis à Nice, là. Je viens de coucher avec... une fille.
- Avec une pute ?!
- Hein... ? Non ! Elle a 23 ans. Elle s'appelle... Christelle. Elle est divorcée et elle a un gosse de 2 ans dont elle n'a pas la garde.
- Merde... Et tu te sens comment, là ?
- Je sais plus où j'en suis...
Je sentais les larmes perler nerveusement au coin de mes yeux.
- Bon, ok, Arnaud, t'inquiète pas, tout va bien, je suis là, tu le sais, ça ?
- Merci Nathan... (reniflant) J'aurais besoin d'en parler, tu comprends... ?
- Oui, tu viens à la maison demain et tu dors chez moi. J'ai prévu une soirée, y aura Florence, Marie et Virginie. Ça ira ?
- Oui, ok... Merci d'être là... J'avais juste besoin de me confier. Merci Nathan... Je te laisse, mon père vient me chercher d'ici quelques minutes.

Et je raccrochai.

Nathan et moi, cela faisait finalement peu de temps que nous nous connaissions, mais c'était une belle histoire. Une très belle histoire. Quelques mois auparavant, j'aurais pu dire que j'en étais tombé amoureux. Et Dieu sait que cela fait mal quand un homo tombe amoureux d'un hétéro. Seulement voilà, j'avais fini par dépasser cela parce que, Nathan et moi, c'était avant tout une histoire d'amitié. Une belle amitié. Une vraie amitié. Je ne dis pas ce mot en somnambule ou dans le « sommeil de la langue », comme aurait pu le souligner Christian Bobin. Non, pas une seule seconde.

Si l'on voulait remplacer « amitié » par autre chose, on pourrait dire que Nathan et moi, cela a toujours été une histoire de « sincérité », de bout en bout, sans aucun faux semblant, du « à la vie, à la mort » qui a encore sa pleine valeur aujourd'hui. Si Nathan venait me trouver demain les mains ensanglantées et un cadavre dans le coffre de sa voiture, je prendrai une pelle et le suivrai pour aller l'enterrer sans piper mot. J'ai dans ma courte vie eu la désillusion de connaître l'amour tardivement, sous des formes variées ; seulement, je peux me targuer d'avoir eu une toute autre chance : avoir connu l'amitié dans son élan passionnel adolescent et l'avoir conservé.

Il est vrai que nos chemins respectifs nous ont un peu éloignés. Certes, il y a trois ans à peine, je participai à son déménagement parisien avec entrain, et – depuis – sans doute parce qu'il habite de l'autre côté du périph à l'autre bout de la ville, nous ne nous sommes pas beaucoup vus. La présence de sa petite amie (que j'apprécie beaucoup ceci dit) a aussi donné un autre relief à l'intimité de notre relation. Seulement, il y a un peu plus d'un an, je me souviens d'une discussion que nous avions eu sur MSN. Sur le fait de se retrouver l'un face à l'autre. Pour un sujet de discussion dont le sujet futile m'échappe aujourd'hui (mais qui n'a pas d'intérêt), nous nous étions retrouvés en phase en l'espace de quelques minutes, comme à notre habitude. Et à cet instant, l'émotion était au comble de son intensité. Je me souviens que nous nous étions confié l'un à l'autre dans l'anonymat de nos clavier et écran respectifs, sur le fait qu'il était dommage qu'on ne se prenne pas dans les bras plus souvent parce que les corps peuvent échanger des choses sans dire un mot, et que les standards de la virilité masculine hétérosexuelle du refus de cette proximité des corps de deux hommes était un beau gâchis. Mais qu'il tenait à ce que je sache qu'il ne rechignerait pas à me prendre dans ses bras dans la pureté innocente de l'amitié. Tout simplement.
Nathan, une belle histoire, donc.

Je m'étais retrouvé chez lui le lendemain de ma première fois. Nous avions passé la journée ensemble dans sa maison, tous les deux. Assez peu parlé de celui que j'avais nommé « Christelle », finalement, si ce n'était que je ne savais pas quoi faire : « la » revoir ou ne plus « la » rappeler. Nathan m'écoutait en silence, toujours là pour me réconforter mais sans s'apitoyer, jamais pour me juger, ne tentant pas de me faire parler mais plutôt de me changer les idées, me faisant découvrir sa musique, ses groupes de rock préférés, projetant ensemble nos avenirs respectifs, de ce que nous allions faire pendant ce mois d'août alors que le Bac était derrière nous et la fac à notre portée. Il le faisait avec douceur et sans inquiétude, toujours avec ce petit sourire qu'il avait, qui n'était ni forcé, ni de circonstance, mais simplement complice et bienveillant. Si on y réfléchit, rares sont ces sourires-là dans la vie de tous les jours. La plupart sont artificiels comme ceux de toutes ces pubs de consommation courante où les protagonistes semblent toujours ravis de déguster tel yaourt ou de souscrire à telle nouvelle assurance-vie. Beaucoup sont moqueurs, pas forcément méchants lorsqu'ils viennent de camarades mais rarement compréhensifs. Ce n'est pas non plus le sourire qui dissimule les véritables pensées, le sourire de l'hypocrisie sociale qui mêle à la fois fausse compassion et pitié, parfois prétention et mépris. Ni celui automatique de la politesse qu'on trouve chez le boulanger ou le serveur bien luné, réclamé même sur certains panneaux insipides au détour d'un des nombreux aléas du quotidien (je me souviendrai toujours d'une postière qui affichait sur son guichet à l'attention des clients : « Un sourire ne coûte rien et peut éclairer une journée durant. Offrez votre sourire ! » - cela partait d'un bon sentiment, ceci dit).

Non, le sourire de Nathan ne faisait pas partie de ceux-là ; c'était un sourire précieux.

Le soir, à l'extérieur de sa villa. Marie, Florence et Virginie nous avaient rejoints, comme prévu. Nous nous étions retrouvés au bord de la piscine, étendus tous ensemble sur des transats. Il était 21h00 passées, le soleil s'était couché, la nuit nous enrobait, avec les chants nocturnes des criquets provençaux comme accompagnement. Chacun ou presque avait sa clope au bec – je fumais encore des Philipp Morris à l'époque – et je jouais entre mes doigts avec le bijou que Chris – ce premier amant – m'avait offert la veille, un pendentif en or du signe astrologique de la Vierge.

Je ne pouvais m'empêcher de soupirer en repensant à lui, devant les regards circonspects des filles qui nous avaient rejoints, qui ne comprenaient pas pourquoi – alors que je pensais à « elle » - j'étais là à me morfondre sur cette relation débutante. « C'est compliqué », ne cessais-je de répéter, ne pouvant évidemment confier le terrible secret. Je découvrais en ces temps mon homosexualité de manière véritable : coucher avec un garçon avait été pour moi l'incarnation réelle et concrète de ce qui n'était jusqu'à présent qu'un fantasme. Elaboré depuis plusieurs années, certes, mais un fantasme tout de même. Et c'est cela qui me révolutionnait le corps et le coeur : si Chris me répugnait par certains aspects de sa personnalité – et, ne nous leurrons pas, par le fait qu'il incarnait aussi cette part d'ombre que je n'assumais pas encore et qui m'obscurcissait depuis mes 12 ans – il m'attirait aussi dangereusement, parce qu'il incarnait tous les possibles de la découverte interdite.

Lorsque sur les coups d'1h00 du matin Florence, Marie et Virginie nous avaient quittés, nous nous étions retrouvés à nouveau seuls, Nathan et moi. Nous nous étions installés à une petite table de jardin en plastique, l'un en face de l'autre, fumant nos cigarettes. Mine de rien, Nathan habitant dans les collines de l'arrière-pays niçois, il ne faisait pas très chaud, même si nous étions en août. Habillé à peine d'un T-shirt, même, je grelottais. Et Nathan aussi.

Nous nous mîmes à reparler de « Christelle ». Le fait de mentir à Nathan me gênait un peu, lui qui était si attentif depuis que je l'avais appelé la veille. Justifier mon mal-être par la situation « glauque » d'une jeune femme divorcée et maman d'un gamin de 2 ans était sans doute crédible, mais le fait qu'il ne s'agissait pas d'une jeune femme mais d'un jeune homme divorcé et papa d'un gamin de 2 ans avait tout de suite beaucoup plus de relief !

Je savais que Nathan sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il avait compris qu'un élément lui échappait dont je n'avais pas encore parlé, mais il ignorait lequel.

Je mourrais d'envie de lui parler. J'en mourrais d'envie mais, en même temps, j'en crevais de trouille. Les vieilles angoisses rassérénées depuis des années remontaient comme d'habitude à la surface : comment va-t-il réagir ? Et s'il ne l'acceptait pas ? Et s'il me détestait ? Et s'il me frappait ? Et s'il allait le dire à tout le monde ? Est-ce que je perdrais tous mes amis ? Et s'il avait cette horrible réaction tant de fois angoissée de le voir réagir avec véhémence, me rejetant violemment, vociférant d'un air dégoûté : « Aaah ! Ne me touche plus jamais, sale pédé !!! » ?

Et puis, tremblant au plus haut point, ne sachant pas si le froid en était responsable ou si l'émotion intense faisait son office, sentant mon coeur se mettre à battre la chamade, il y eût quelque chose, un silence peut-être, un instant d'hésitation préludant un long monologue – jamais préparé et pourtant tant de fois anticipé – puis soudain une vomissure d'émotion intense, un flot de souffrance, de libération, de larmes et le désir brûlant d'une épaule accueillante et bienveillante, un don de soi plein d'espoir, que l'autre soit là, que l'autre écoute, que l'autre veuille bien nous recevoir.

- En fait, pour tout te dire, Christelle ne s'appelle pas « Christelle »....
- ... Ah ?
- Oui, en fait, elle... Elle s'appelle « Christophe ».
- ...
- Oui.
- ... J'ai pas tout compris ?
- Je suis homo, Nathan.
- ...

Un silence, une attente, je cherche son regard que je distingue à peine dans l'obscurité du dehors : au-dessus de la table de jardin en plastique, seules luisent nos mains où se reflètent nos braises de cigarettes.

- Je m'en doutais pas mais sache que j'ai aucun problème avec ça, finit-il par répondre.

Les larmes me viennent aux yeux, je tremble de tout mon corps, le froid et l'émotion se conjuguent alors que pour la première fois de mon existence toute entière se réchauffe mon coeur à la flamme chaleureuse d'une amitié entière et nue. Je serai toujours là pour lui, comme lui est là pour moi ; à cet instant je le sais.

Alors je lui raconte tout depuis les origines. Il écoute religieusement, me laisse parler, pose sa main sur la mienne lorsqu'il voit que l'émotion me submerge jusqu'aux yeux pour me calmer et m'apaiser avec bienveillance le temps de reprendre mon discours. Il n'a jamais eu les mains douces, plutôt un peu rugueuses, la peau trop fine et trop sèche ; pourtant, son contact me fait l'effet d'un baiser doux et chaud, plein de compassion. Quelque chose qui touche à l'instant de grâce.

Je ne peux m'empêcher de parler, déballant le tout comme un poids malheureux que je lui confie avec soulagement : je le sais depuis mes 12 ans, non, ça ne veut pas dire que je suis une folle, non, je n'ai jamais été intéressé par les filles, oui, j'aime les garçons et je ne sais pas d'où ça vient, je me suis détesté pendant longtemps, tu sais, et j'en ai souffert, j'en ai souffert à en chialer tous les soirs dans le noir de mon lit, et puis j'avais tellement peur de te perdre, de vous perdre, mes amis. Oui, tu es la première personne à qui j'en parle... Tu comprends mieux pourquoi je t'ai appelé hier, hein ? Oui, je me sens tellement mal, tu sais...

Tout tremblant, encore sous le coup de l'émotion, les frissons de froid entrecoupés de frissons de peur et de larmes de soulagement, je me retrouve là devant cet ami qui est resté bien silencieux et tout à l'écoute. Soudain, il sort la réplique ultime qui brise cet instant plus que romantique, avec tout le pragmatisme bienveillant dont il a toujours su faire preuve :

- En tout cas, c'est cool, parce que j'ai toujours rêvé d'avoir un copain Drag Queen ! Ils me font délirer !
- ... Qu... Que ? Quoi ? Ah mais attends, Nathan, je suis homo, pas une Drag Queen, hein !
- ... Oui, oui, je sais, j'ai compris, mais c'est cool quand même !
- ... Ah, heu... ... D'accord ... ... Merci...

Il me répond par un sourire.

Je n'ai jamais su s'il était sincère dans sa réflexion drag queenesque touchante de naïveté, ou si c'était pour lui l'occasion de briser le dramatique de la soirée en me soulageant par une pirouette d'un trop plein débordant d'émotions.

Quel que soit le vrai, cela n'avait aucune importance : j'étais sûr d'avoir un ami. Et jamais depuis lors n'ai-je regretté de lui avoir confié ce poids depuis si longtemps porté. On peut dire qu'il y a entre nous un amour certain, mais il n'est pas sexuel, quoiqu'il pourrait être physique. C'est un amour fraternel. C'est cela qui – fils unique que je suis – me relie à lui, encore aujourd'hui, quelle que soit la fréquence de nos rencontres et de nos échanges.

Nathan, mon ami, mon frère. Merci.

Deux jours plus tard, alors que j'étais encore chez Nathan chez qui j'allais passer trois jours en tout et pour tout, Chris qui n'avait aucun nouvelle de moi avait essayé de me joindre chez mes parents. Ma mère lui avait donné le numéro de téléphone de Nathan, croyant bien faire. C'est le père de Nathan qui me l'avait passé au téléphone, alors que la petite famille était installée à table pour le dîner. Chris m'avait fait une scène pour cette rupture soudaine de communication. Pendu au téléphone à écouter silencieusement ses reproches, les yeux perdus dans le mur, j'avais fini par lui dire que je ne souhaitais plus le revoir parce que c'était trop difficile pour moi. Il m'avait raccroché au nez.

J'étais remonté à l'étage, rejoindre Nathan dans sa chambre. Je lui avais raconté ma conversation. J'avais le souffle coupé, je me sentais mal, une horrible boule au creux du ventre. Il avait prononcé les mots magiques :
- Tu sais, tu as le droit de pleurer, si tu veux.

Et j'avais éclaté en sanglots dans ses bras.


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