B - 2/3 - Deux évènements

Arnaud Seldon le 4 octobre 2004

Le petit homme

 
 Le petit homme - 02 - Deux évènements - (partie 2/3) [4:44m]: Play Now | Play in Popup | Download

Pourtant, le premier événement, qui s’était déroulé une année auparavant, donnait tout son sens à cette interrogation. Oui, j’avais été amoureux. Mais je ne savais pas que c’était de l’amour. Car cet amour, il était pour un garçon. Et que l’amour, c’était par définition même, un garçon avec une fille. Voulant embrasser une fille. Et pas un garçon. Ca ne pouvait donc pas être de l’amour. Ca ne m’était d’ailleurs pas venu à l’esprit que cela pouvait en être.

Je devais, à cette époque, avoir dans les 9 ans. J’étais donc au CM1. Tous les mercredis, je me rendais dans un centre-aéré puisque mes parents ne pouvaient pas me garder. J’avais fait la connaissance d’un enfant un peu plus jeune que moi, qui devait avoir 7 ans. Je me souviens encore de son prénom et de son nom. Il s’appelait Grégory et je tairai son nom de famille.

Il est amusant de voir combien les années ont de l’importance, quand on est enfant. Avec seulement deux années de décalage, nous avions pourtant l’impression d’être à une grande distance d’âge l’un de l’autre. Cela était conforté par le fait que j’étais dans le groupe des « grands » alors que le jeune enfant était dans le groupe dit des « moyens ». Malgré tout, parfois en journée lorsque de grandes activités communes nous réunissaient, et tous les soirs lorsque nous attendions nos parents pendant deux heures dans la cour de l’école (où avait lieu le centre-aéré), nous discutions et nous amusions ensemble à des jeux de rôles improvisés.

Je me souviens en effet qu’à cette époque, je pratiquais déjà le jeu de rôles de manière assidue. Il ne s’agissait pas encore de jeux avec des règles très élaborées ni consultés dans des livres spécifiques, mais tout se fondait sur la narration et l’interprétation. J’étais d’ailleurs, principalement, le narrateur – le Conteur ou le Maître du Jeu, comme disent les rôlistes dans le jargon.

J’aimais vraiment bien ce garçon. C’était vraiment un bon copain. Il était brun, bien plus petit que moi, avec des beaux yeux bleus. Il est évident que je m’en rappelle avec l’affection de cette époque – inutile de préciser qu’un gamin de 7 ans ne me fait, aujourd’hui, aucun effet. Pourtant, du haut de mes 9 ans, la chose était bien différente. Et je savais que ce que j’aimais bien, chez lui, c’était tant son esprit au jeu et son imagination que son regard bleu que je trouvais vraiment captivant. Jamais je n’avais été copain avec un garçon, fut-il plus jeune que moi, aussi beau, et cette beauté qu’il avait, et que je savais déceler, éveillait en moi un intérêt d’amitié profonde et véritable. De l’amour, vous entends-je penser ? Mais non, pas de l’amour : l’amour, c’était entre un garçon et une fille, pas entre deux garçons. Quelle idée saugrenue vous avez !

Rentrant d’une activité commune entre groupes des « grands » et des « moyens », nous devions nous donner la main deux par deux – et c’est très naturellement que nous nous étions donnés la main, moi jouant le rôle du grand-frère protégeant le petit-frère sur la route. Je me souviens encore – c’est dire si l’événement m’a marqué – que sa main était douce et délicate et je ressentais une telle amitié pour lui que je voulais le protéger à tout prix, au cas où un danger s’était présenté sur le chemin qui nous ramenait jusqu’à l’école, qui accueillait le centre-aéré hebdomadaire.

Sur ce chemin, nous avions commencé un jeu de rôles de ma fabrication où ce jeune garçon devait répondre à des énigmes sous peine de ne pouvoir pénétrer dans une grotte où, en tant qu’aventurier, il devait se rendre. Nous longions alors une petite rivière de ma ville d’enfance, qui s’écoulait dans un canal en béton. Mais Grégory avait échoué à mes énigmes et l’aventurier devait périr dans les flots. Il m’avait alors souri et m’avait dit qu’il se précipiterait dans la rivière. Pris d’une frayeur passagère, j’avais serré sa main davantage – tant parce que je redoutais qu’il le fasse et de me faire alors grondé par les moniteurs si j’en avais été à l’origine, que parce que l’idée qu’il pouvait se noyer m’avait donné un pincement au cœur. Il s’était tourné vers moi, alors que nous continuions de marcher, et m’avait demandé de sa petite voix : « Si je plongeais dans la rivière, tu viendrais me chercher ? ». Sa question m’avait donné de nouveaux frissons et je venais de découvrir une étrange sensation qui m’avait saisi au ventre, avait remonté le long de mon dos et m’avait serré la gorge. « Oui, je suis ton protecteur », lui avais-je répondu. Et tout en continuant de marcher, j’avais ramassé une feuille de laurier qui traînait parterre et une petite brindille que j’y avais enfichée. Puis, de cette petite construction, j’en avais fait un bateau dans notre imagination et je l’avais lancé dans la rivière : « L’aventurier arrive à s’en sortir sur un bateau de fortune et il va voguer vers de nouvelles aventures ». J’avais alors continué de lui faire jouer son rôle jusqu’à ce que nous arrivions enfin à l’école.

L’histoire serait belle si cette première amourette romantique en était restée là. Pourtant, elle allait se prolonger au-delà de ce que je maîtrisais et allait donner lieu à des événements inédits et imprévisibles pour le jeune garçon que j’étais.

(à suivre)

Une réponse à “B - 2/3 - Deux évènements”

  1. Merci de nous faire partager tes experiences, Arnaud. Je suis sur que ca peut aider quelqu’un quelque part.

    2004-10-04 12:28:36 de TarValanion

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