B - 3/3 - Deux évènements

Arnaud Seldon le 5 octobre 2004

Le petit homme

 
 Le petit homme - 02 - Deux évènements - (partie 3/3) [9:54m]: Play Now | Play in Popup | Download

Nous étions assis tous deux sous le préau de l’école, adossés à un mur blanc, échappant à la vigilance évidente des moniteurs. Le jeu de rôles se poursuivait. A nouveau, le principe des énigmes à résoudre s’était représenté. Il y en aurait 3 allant crescendo dans la difficulté. Je ne sais plus quelle en était la teneur, mais certaines étaient relativement complexes. Une règle s’imposa d’elle-même : Grégory devrait effectuer un gage si sa réponse était erronée. Voilà qui allait pimenter un peu les enjeux. Et Grégory échoua à trouver les réponses : les gages allaient se succéder.

Le premier gage était relativement simple : Grégory devait impérativement se rendre aux toilettes à cloche-pieds et revenir. Il parcoura les quelques mètres qui nous séparaient des toilettes, remporta l’épreuve haut la main et se présenta à la seconde énigme. Ce fut peine perdue : le gage suivant se profila. Il devait boire en continu au robinet en retenant sa respiration pendant 30 secondes. Là encore, l’épreuve fut une réussite. Il ne restait plus que le dernier gage, qu’il allait accomplir du fait d’une troisième et fatale mauvaise réponse : se rendre aux toilettes pour faire semblant de faire pipi.

L’observant s’exécuter – hilare – dans les pissotières, je sentis en moi un sentiment insoupçonné. J’étais soudain excité à l’idée qu’on puisse faire quelque chose qui flirtait avec nos intimités profondes respectives. Quelque chose que je n’avais jamais fait jusqu’à présent. Quelque chose qui, de cette amitié profonde pleine d’émotions que j’éprouvais pour lui, allait nous guider vers le chemin d’une intimité partagée.

Le jeu semblait achevé. Pourtant, Grégory, de sa propre initiative, décida de le prolonger davantage. « On va se donner des énigmes chacun notre tour et le perdant devra faire un gage ». L’idée était lancée. Il convenait, désormais, d’aller plus loin que ce qui venait d’être initié.

Grégory me posa une énigme. J’en avais la réponse. Pourtant, excité par l’idée du gage qu’il allait me donner, je donnai volontairement une mauvaise réponse. Fier de lui, il m’amena jusqu’aux toilettes où nous n’avions cessé de faire des allers-retours depuis quelques dizaines de minutes, et me lança un air de défi : « Cette fois, m’annonça-t-il, on va faire pipi l’un à côté de l’autre et on devra regarder le zizi de l’autre. ». Le temps de retourner aux toilettes, nous nous trouvions l’un à côté de l’autre toisant le zizi de l’autre, chacun le tenant de ses petites mains hésitantes. Sa chose était de la même longueur que la mienne, et le fait ne manqua pas de m’étonner vu que nous avions 2 années d’écart.

Et maintenant ? Où allions-nous nous diriger ? Quelle serait la prochaine étape ? Je sentis l’excitation d’un interdit indicible se profiler à mon esprit. L’office accompli, c’était à nouveau à son tour de jouer. La réponse qu’il donna était évidemment mauvaise – et je commençai à le soupçonner de le faire exprès. Il fallait aller plus loin dans le jeu… Allait-il accepter ? J’allais peut-être trop loin. Mon cœur battait la chamade dans ma petite poitrine. Je pris mon courage à deux mains et énonçai le fameux gage tant attendu : « On va faire pareil mais, cette fois, on devra toucher le zizi de l’autre. » Je crus que mon cœur allait exploser. Et s’il refusait ? Et s’il allait le répéter ? Quelques instants plus tard, mes interrogations allaient être levées.

Je n’eus sans doute pas le temps d’achever d’arranger les idées chaotiques qui me passaient par le crâne : nous nous trouvions à nouveau debout devant les pissotières l’un à côté de l’autre. Qui serait le premier à oser porter sa main sur… la chose de l’autre ? Soudain, Grégory rompit définitivement le jeu en prenant une initiative inattendue.

« On va être grondés si on nous voit. On devrait aller dans des wc fermés » lança-t-il.

Nous nous étions donc retrouvés tous deux au-dessus d’une cuvette, en ayant pris soin de fermer la porte à clef derrière nous. Ca y était, nous y étions. Rapidement, nous sortîmes tous deux nos choses de nos slips : elles étaient toutes deux en érection. « On va faire comme les adultes » continua-t-il. C’était lui qui, désormais, avait pris la direction des opérations. Retirant son T-shirt, le jetant nonchalamment parterre, il m’incitait à faire de même. En un instant, nous nous retrouvions tous deux, torses nus, nos choses toutes dures, toutes dressées. Il m’embrassa sur la bouche fortement, posant ses lèvres avec force comme pour imiter ce dont il avait entendu parler : un baiser. Puis, nous nous prîmes dans les bras en nous serrant fortement l’un contre l’autre. Je sentais ma chose dure se plaquer avec force sur son ventre, pendant que la sienne, tout aussi dure, glissait contre ma cuisse.

Il finit par me toiser du regard, son corps chaud blotti contre le mien, et voulut aller encore plus loin. J’étais médusé par ses initiatives et paralysé par la peur comme par l’excitation. Il reprit la parole : « Si on faisait l’amour comme les adultes ? »

Je ne savais pas exactement ce que ceci signifiait. Je ne pouvais imaginer quoique ce soit d’une telle teneur avec un garçon. L’idée buccale ne me venait pas à l’esprit (j’ignorais encore ce qu’était une fellation). Il en était de même de la sodomie. A vrai dire, je ne savais pas ce que « faire l’amour » impliquait véritablement. Et si je savais qu’il fallait être couchés, et que le pénis rentrait dans le vagin, le faire avec un garçon ne représentait rien à mon esprit. Ca n’était pas la question que ça m’était dégoûtant car j’étais terriblement excité, ou que j’essayais de m’interdire quelque chose. C’était simplement que « faire l’amour » ne me semblait pas envisageable, pas possible ou hors propos. Ce que nous faisions, ce n’était pas faire l’amour : c’était faire quelque chose d’excitant que personne ne devrait savoir car ça n’existait pas.

Nous nous étions donc retrouvés nus tous les deux, nos habits parterre, à se blottir fortement l’un contre l’autre pour « faire quelque chose à nos pénis » qui étaient tous durs. Il ne nous venait pas encore, non plus, l’idée que nous pouvions bouger l’un contre l’autre : la masturbation nous était une chose encore inconnue. Seul le contact appuyé l’un contre l’autre semblait avoir un sens. Puis, Grégory me demanda de lui faire l’amour parterre et il s’était allongé à côté de la cuvette, dans ce petit espace exigu, me tirant vers le sol par la main pour que je m’allonge sur lui.

C’en était trop. Quelque chose n’allait pas. Je ne savais pas ce que c’était, mais nous allions trop loin. Oui, j’en avais très envie, de continuer à me blottir fortement contre lui, mais il ne fallait pas le faire. C’était interdit. Nous serions grondés pour ça. Il ne fallait pas le faire. Je ne savais pas ce que c’était mais une voix secrète, indicible, me disait qu’il ne le fallait pas. Ce qui est intéressant, néanmoins, c’est que ce n’est pas parce que nous étions des garçons, qu’il ne fallait pas le faire. Cela rajoutait au caractère secret, bien sûr. Mais ça n’avait pas de vrai conséquence : on ne pouvait, à mes yeux, tomber amoureux que d’une fille. Le vrai problème, à mes yeux, c’était que nous étions des enfants. Et des enfants ne devaient pas faire des choses comme des adultes. Je m’étais rendu compte, soudain, que j’avais une responsabilité vis-à-vis de Grégory. Et s’il m’avait entraîné dans ses propres fantasmes, je restais responsable de lui, du haut de mes deux années supplémentaires.

Je me relevai alors vivement, ne m’étant pas encore couché sur lui. Et je lui dis que nous devions pas faire ça, que, maintenant, ça suffisait. Effrayé que j’étais par l’idée qu’on puisse nous avoir vu, je convins d’un code avec lui. Il sortirait en premier des toilettes et, si personne n’était présent, il devrait siffler pour m’avertir que je puisse sortir. Ce qu’il fit.

Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver nez à nez avec un autre enfant dans les toilettes, qui venait de rentrer, le temps pour moi de tirer la chasse pour rendre la chose plus naturelle. « Il y avait un gros caca dégueulasse dans la cuvette ! Tu aurais dû voir, c’était dégueu ! » lui avais-je dit, histoire de justifier la présence de Grégory dans les mêmes toilettes que les miens, s’il nous avait vu sortir.

Je n’ai revu Grégory qu’une fois, après cet épisode. Le soir, avant de nous quitter, je lui avais fait jurer de n’en parler à personne, surtout pas à sa grand-mère qui venait le chercher au centre-aéré. Ce fut peine perdue : la semaine d’après, il m’expliqua qu’on ne devrait plus jamais faire ça, car il le lui avait dit et elle le lui avait interdit. Il m’avait alors confié qu’il trouvait ça dommage car ça lui avait beaucoup plu. Commençant à être gardé certains mercredis par ma propre grand-mère qui venait de descendre habiter sur la Côte d’Azur, et Grégory quittant sans doute définitivement le centre-aéré dans la même période, je ne l’y ai plus jamais revu quand j’y suis retourné.

Ce fut la première fois que j’expérimentais un sentiment de manque pour quelqu’un. La première fois que je vivais sans doute une forme de chagrin d’amour. Et le plus cocasse, dans cette histoire, c’est que je n’avais même pas conscience qu’il en s’agissait d’un.

Ce premier événement de mon histoire d’homosexuel allait sans doute décider de beaucoup de choses par la suite. Mais alors que le second événement que j’ai relaté hier (à propos de l’inexistence chez moi d’histoires amoureuses, que j’identifiais nécessairement entre un garçon et une fille) – alors que cet événement là, disais-je, m’engageait à comprendre que j’étais différent de Laurent et donc des autres, ce premier événement avec Grégory n’avait pas encore la même teneur, bien que plus poussé dans la forme. Car les actes qu’il représentait, ces actes intimes et poussés presque jusqu’à l’extrême, demeuraient le fruit d’un acte d’enfant. D’un enfant qui découvre qu’il aime un garçon, qu’il peut avoir une excitation avec, mais qui ne sait pas encore qu’il est entrain d’aimer. Qui ne sait pas qu’il est profondément différent des garçons qui l’entourent.

Et c’est précisément à la conjonction de ces deux événements que, quelques années plus tard, je me rendrais compte que oui, j’avais déjà été amoureux ; que ça n’avait jamais été pour une fille mais bel et bien pour un garçon. Et que cet amour m’avait été interdit.

(à suivre)

Une réponse à “B - 3/3 - Deux évènements”

  1. Pourquoi pronfondement différent, l’homosexualité rend différent?
    2004-10-04 20:00:59 de Maizena


    C’est ainsi que je le percevais, en tout cas. C’est lorsqu’on accepte sa propre différence qu’on peut commencer à la relativiser. Mais ceci, ça sera plus tard dans l’histoire ;o)
    2004-10-04 20:36:39 de Arnaud Seldon


    Pardon, je ne suis pas très vif. Tu te percevais comme différent? Alors que tu écris “Qui ne sait pas qu’il est profondément différent des garçons qui l’entourent. “. Tu rajoutes “C’est lorsqu’on accepte sa propre différence qu’on peut commencer à la relativiser” tu penses donc que’être homosexule c’est être différent? Je ne comprends pas. Je me permets une provocation, être homosexuel est aussi différent que d’être con, une étiquette qui éloigne alors que nous devrions nous rapprocher.
    2004-10-04 22:02:54 de Maizena


    C’est toute la question de la construction identitaire. Il ne faut pas confondre la différence identitaire psychologique et la similitude essentielle philosophique.

    Ainsi, si nous sommes tous des Hommes, nous sommes tous différents.

    Pourtant, le problème va plus loin : lorsque la différence est montrée du doigt par l’ensemble (je rappelle que ces événements se passaient à la fin des années 80, peu de temps après que les intégristes catholiques parlaient du SIDA comme du cancer homosexuel), celui qui correspond à cette différence se sent stigmatisé, profondément différent des autres (alors qu’il n’est que d’une différence d’identité sans être différent en essence).

    Ta provocation est sympathique mais il convient de ne pas sombrer dans la naïveté. Comme l’expriment ces textes, je n’avais pas encore conscience d’une différence. Je ne savais pas encore que j’étais homosexuel. Alors que je l’étais. C’est lorsque je me rendrais compte que 1) je correspondrais à cette étiquette sociétale et que 2) cette étiquette serait le corollaire d’une souffrance de vie en société que 3) je me définirais comme profondément différent sans l’avoir revendiqué une seule seconde.

    Mais encore une fois, j’insiste : on apprend des schémas particuliers depuis qu’on est tout petit (un garçon doit aimer une fille) et lorsqu’on se réveille en différence dans les faits et dans la nature, sans aucune volonté de différenciation identitaire, avec ce schéma protégé, on se rend compte qu’on est différent mais qu’on ne le savait pas encore. Et c’est là qu’on souffre.

    Rassure toi, j’aurais bien le temps d’expliquer tout le cheminement qui suivrait cette période de mon enfance… ;o)
    2004-10-04 23:22:29 de Arnaud Seldon


    Tu te définis donc comme différent parce que la société te l’impose, c’est triste, puisque tu ne l’es pas, si ce n’est qu’en apparence. Proclamer sa différence comme identité c’est lui accorder trop d’importance et exclure, non? Je crois qu’il est trop tôt, ce sera bien quand les différences ne compteront plus. J’ai juste envie que nous partagions.
    2004-10-05 22:59:25 de Maizena


    Coucou, Maizena, je n’avais pas vu ton nouveau commentaire.

    Oui, je suis d’accord avec toi pour cette question de la revendication identitaire.

    Néanmoins, ce n’est pas précisément au moment où je me suis rendu compte de la différence que la société m’imposait que j’ai pris conscience de la bêtise de cette différence imposée. Dans un premier temps, on ressent la souffrance. Puis, vient l’injustice. Alors, deux voies sont proposées. La première entraîne vers la revendication de la différence - du fait de s’accaparer l’identité qu’on nous impose pour la faire sienne et s’affirmer dans celle-ci péremptoirement.

    La seconde voie, celle de la sagesse à mon avis, est celle que j’ai empruntée bien plus tard, après mon coming-out que je finirai bien par raconter : c’est celle de l’appel à l’indifférence.

    Je suis en effet en accord avec toi… Avec la subtilité supplémentaire, j’imagine, que je crois en la phase d’affirmation de soi - surtout quand on a que 12 ans et que le monde semble bien lourd à porter.

    Les choses se relativisent plus tard, lorsque la juste mesure du monde est saisie et qu’un forme de Voie du Milieu est empruntée. Mais j’y reviendrai en temps et en heure.

    Au plaisir de te lire :o)

    PS : Si tu as un blog, je serai enchanté de pouvoir y jeter un oeil. Comme tu en as envie, partageons. :o)
    2004-10-14 13:21:17 de Arnaud Seldon

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