C - 1/x - Des jeux d’enfants

C’est un regard posé sur l’hier. Sur ces instants qu’on redécouvre lorsqu’on les goûte avec amertume, quelques années plus tard. Quand on les sort de la boîte de naphtaline qui sommeillait au creux de notre mémoire. Retrouvons les histoires et les sentiments d’hier et donnons leur un sens aujourd’hui. Un sens qu’ils avaient sans doute, mais qu’on ne voyait pas, aveugles que nous étions.
C’était l’entrée du collège. J’étais encore un gamin. J’entrais en 6ème et j’avais la tête pleine de peurs et d’inquiétudes. Etais-je un grand, désormais ? Je sortais du CM2 où je jouais les cadors de la cours de récré, protégeant de mes petits poings les jeunes garçons et les jeunes filles des classes inférieures parce qu’il le fallait. Le CM2. Cette douce année où, un jour, un garçon débile avait osé traiter mon meilleur ami de l’époque de « sale nègre ». Je m’étais mis en colère et j’avais voulu lui refaire le portrait.
Moi qui étais un très bon élève, flirtant avec la place de premier de la classe, ma réaction avait étonné les instituteurs – qui, d’ailleurs, avaient puni le garçon débile lorsque je leur avais expliqué les raisons de mon poing que j’avais tenté de faire plonger dans la figure de cet apprenti raciste. C’était la première fois que je me servais de mes poings dans la colère mais je n’étais pas un garçon bagarreur. Le temps montrera qu’il n’y aura qu’une seule autre bagarre, au cours de mon cursus scolaire, une dizaine d’années plus tard. Quoiqu’il en soit, à cet âge où j’étais encore gamin, je découvrais que je pouvais faire mal. Peut-être est-ce que cela venait du fait que je commençais à découvrir que, du haut de mes 10 ans, je pouvais faire mal à mon papa quand je lui démolissais l’épaule, quand nous jouions tous les deux à « celui qui frappe le plus fort a gagné ». J’étais même arrivé une fois à lui faire un bleu : j’étais fort à ce jeu là. Et ça avait dû m’inspirer pour défendre mon meilleur ami black de l’époque, qui s’appelait Sylvain.
Le récit de cette petite anecdote a son importance car Sylvain ferait partie de mes compagnons de jeu pour les deux années à venir. C’est tout de même fou, quand j’y pense, combien le temps et son étendue sont relatifs à l’âge que l’on arbore. J’ai sans doute été proche de Sylvain pendant à peine 4 années – une période qui s’acheva avec la 4ème – et, dans mon esprit, c’est comme si Sylvain avait été presque mon frère pendant deux décennies. A croire que, plus on vieillit, plus le temps et la conscience qu’on en a se contractent – les années ne devenant plus que des feuilles de calendrier qu’on arrache sur le mur comme on tire des feuilles de Sopalin d’un rouleau, dans une cuisine, bien trop vite terminé.
Je venais de rentrer en 6ème. Je rejoignais le monde des grands, celui du collège et toutes ses inquiétudes, et je redevenais un petit. Les établissements qui se succèdent dans le cursus scolaire sont comme des morts et des renaissances continuelles. De l’école maternelle à la primaire, de la primaire au collège, du collège au lycée, puis du lycée à l’université, des années d’études à celles de recherche, de celles de recherche à celles de l’enseignement – c’est autant de petites morts et de petites renaissances que nous connaissons à chaque fois. Chaque année nouvelle qui commence et chaque nouvel établissement que l’on fréquente, sont autant d’échelles extatiques des paliers de l’apprentissage de la vie, où nous recevons, années après années, cycles après cycles, les initiations vers le monde adulte. Nous sommes les grands d’hier et les petits d’aujourd’hui. Nous sommes les grands d’aujourd’hui et les petits de demain. Belle métaphore de la relativité des classes sociales et de la différence entre les Hommes : nous ne sommes rien de plus que des êtres en perpétuel accomplissement et rien d’autre. Et puis, ne sommes-nous pas tous le con de quelqu’un d’autre ?
Mais je m’égare…
La 6ème, oui. Peu de temps après la première jouissance, que j’ai racontée. Cette première projection de moi dans l’univers de la post-enfance, véritable hymne aux difficultés des années qui se profilaient devant moi.
La 6ème et toutes ses espérances. La 6ème et toutes ses découvertes. Et le sexe. Surtout le sexe. Cette nouvelle obsession, ce nouveau désir, ce premier réveil, qui s’apprêtait à devenir le cœur de mes interrogations futures. Le premier plaisir de la découverte de son corps, dans le secret des parents qui ne doivent pas être au courant – parce qu’on devient autonome, parce qu’on ne veut pas les décevoir, parce qu’on ne veut pas encore montrer qui l’on est vraiment – et, au-delà de cette affirmation de son propre plaisir, les premières turpitudes de notre nature d’animaux sociaux, animaux par nature, sociaux par faiblesse, confrontés que nous sommes aux démons qui se cachent derrière le moindre autrui que nous rencontrons.
La 6ème et les premiers échanges sexuels entre garçons – premiers souvenirs perdus de l’homo que j’étais et qui ne le savais pas encore.
(à suivre)



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