C - 2/x - Des jeux d’enfants

Arnaud Seldon le 15 juin 2005

Le petit homme

 
 Le petit homme - 03 - Des jeux d'enfants - (partie 2/x) [15:45m]: Play Now | Play in Popup | Download

J’allume une cigarette. Dans la pénombre qui précède l’aube de mon appartement vide, en plein déménagement, j’allume une cigarette. Les reflets dorés de la flamme de mon briquet viennent éclairer les zones sombres du creux de ma main. J’allume toujours mes clopes comme ça. Un réflexe. Même lorsqu’il n’y a pas de vent et que je suis seul, chez moi. J’inspire une grande bouffée, plonge ma tête en arrière dans mon fauteuil en cuir, et expire en un long souffle gris vers le plafond. Les premiers rayons de soleil frêles éclaircissent d’un bleu sombre et gris le ciel encore nocturne. L’aube n’est pas encore là mais elle se profile à l’horizon ; le ciel commence à s’éclaircir, tout doucement. Alors, seul, dans mon appartement vide, je replonge le regard sur mon écran.

Autant de temps depuis que je n’ai pas posté ? Autant de temps depuis que je n’ai pas raconté ? Définitivement, ce temps s’égraine et nous file entre les doigts. Un déluge d’encre et de vent, comme le livre sacré de la Bible, qui glisse entre mes doigts boudinés comme un filet de sable : voilà ce qu’est mon blog. Rien de moins, mais rien de plus.

Où m’étais-je arrêté, déjà ? Ah oui. Des jeux d’enfants.

Je souris. Je n’ai pas achevé cette petite période que j’avais à peine entamée. Il est peut être temps. J’ai lu le commentaire d’une charmante lectrice, Charlotte. Son commentaire m’a touché. D’autres l’ont fait avant elle. Mais la différence c’est que je l’ai lu au moment propice. Au moment propice à la reprise de l’écriture, humble et nue, dans le plus simple appareil des mots jetés en pâture.

Des jeux d’enfants…

Je rentrais donc en 6ème. Première année de collège, nouveau sentiment d’être un petit après avoir été un grand. Et premiers pas dans le monde de la préadolescence.

Ce qui va être dit pourra en choquer certains. Surtout les esprits arriérés qui pensent que ce que font les enfants et la sexualité, ce n’est qu’une histoire de petits jeux innocents. Que la sexualité commence avec la majorité. Il n’en est rien. Et nous le savons tous.

La vérité est que dès l’instant où nos hormones s’agitent en nous, nos érections n’ont plus rien d’automatiques. Elles sont insatiables, elles sont désireuses, elles sont « sexualité ». Les obsessions des comparaisons de son zizi avec celui de l’autre, pour faire comprendre qu’on est un peu plus grand que les autres, deviennent le commun de l’adolescent, de ses 10 ans à ses 18, parfois même jusqu’à sa mort pour les moins assurés d’entre nous. La découverte du pénis – ce sceptre de la virilité, cette baguette magique qui résume notre identité masculine – est au cœur même de nos préoccupations de nombreux instants. Nous découvrons notre potentiel créateur en même temps que procréateur, et c’est à nous de savoir précipiter ce plomb en or, de réaliser cette alchimie des sens, pour peu que nous nous en donnions les moyens.

Mais les enfants que nous sommes ne sont pas innocents. L’innocence est morte depuis longtemps. Elle est morte à 2 ans et demi lorsque nous avons tué notre première mouche ou notre première fourmi. Elle est morte lorsque nous avons tiré les premiers cheveux des petites filles. Elle est morte lorsque nous avons piqué notre première colère.

L’innocence des enfants est une vaste fumisterie. Nous ne sommes que des monstres sociaux en puissance, reproduisant les erreurs de nos pères et de nos pairs, découvrant le monde avec un œil candide. L’enfant n’est pas innocent : il est inexpérimenté. Et en expérimentant, il grandit. Il mûrit. Et, ainsi, « tu deviendras un homme, mon fils », disait Rudyard Kipling.

En attendant, je n’étais qu’un fils. Pas encore un homme. J’allais découvrir, du haut de mes trois pommes et de mes 11 ans, les soubresauts de la sexualité.

Je venais donc de rentrer en 6ème. Par chance, je retombais avec de nombreux élèves qui étaient avec moi en CM2. Les petits groupes continuaient de projeter leur existence. Moi, j’étais souvent avec Sylvain, mon copain black de l’époque. Très rapidement, nous sympathisions avec un garçon qui s’appelait Romuald, un très bon élève, à moitié beur, avec les cheveux frisés, sur lequel beaucoup de filles craquaient déjà. Puis avec un autre garçon au délicieux prénom de Julian, dernier de la classe, châtain clair, fin et au visage extrêmement mignon.

Au cours de l’année, nous élaborions avec une folie extatique ce que nous finirions par appeler des « cours de bandage ». Il s’agissait de définir, ensemble, quelle était la meilleure manière de « bander ». Et surtout de « se branler ». Chacun d’entre nous prenait un malin plaisir à réaliser des sortes de guides de sexualité que nous dessinions et définissions pendant les récréations, dessinant nos pénis avec méticulosité et avec attention.

Figure n°1 : comment décalotter la chose.

Figure n°2 : saisir la chose avec la main droite.

Figure n°3 : humecter la main gauche avec la salive.

Figure n°4 : placer la main gauche comme un réceptacle.

Figure n°5 : donner un mouvement de va-et-vient pour stimuler la chose : elle va grossir.

etc. etc.

C’était donc avec tout le sérieux du scientifique en herbe, mais aussi avec toute la honte et le plaisir de réaliser un guide initiatique secret, que nous nous attelions à cette terrible tâche. Quelle innocence voir dans tout cela ? Celle de l’expérimentation, tout simplement. Car, sans cesse, nous ne parlions que de cela, du plaisir que procurait ce « touchement du zizi » dont nous ne connaissions pas le nom avec un grand « M ». Mettant en pratique, quotidiennement, les conseils donnés par les autres, nous entraînant le soir, dans nos lits, nos toilettes, notre bain, à découvrir cette nouvelle occupation qui côtoyait joyeusement nos cours hebdomadaires d’histoire, de français, d’anglais et de géographie.

Pourtant, chacun d’entre nous était partisan d’une technique particulière. Instruit d’une voix secrète, je savais que la meilleure, et plus efficace, des masturbations consistait à se servir de ses mains. Julian était bien d’accord avec moi. Romuald et Sylvain, eux, n’en étaient pas persuadés : ils préféraient largement la technique du frottement sur les draps, étendus de tout leur long sur le ventre.

Le point d’orgue se situa lors d’un voyage organisé, où nous étions partis en Angleterre. Julian ne vint pas, ses parents n’étaient pas assez riches. Seuls Romuald et Sylvain m’accompagnèrent. Et, situation agréable, nous nous étions retrouvés chez une charmante famille de la ville de Bath, qui nous avait hébergés tous les trois. Je me souviens encore des deux garçons de la famille : l’un devait avoir notre âge et semblait en avoir cinq de moins. Quant à l’aîné, qui était bien plus âgé que nous, il semblait à peine être de notre âge. Je me souviens que je le trouvais très mignon, même si je ne savais pas encore que cette « faculté d’appréciation de la beauté d’un garçon » révélerait une nature inavouable…

Le premier soir, Romuald, Sylvain et moi, nous nous étions retrouvés dans une chambre avec trois lits, dormant chez ces hôtes anglais si avenants. Tout le monde était couché dans la maison. Mais nous, nous étions excités à l’idée de passer la première nuit, loin de nos parents, de nos obligations et de nos professeurs : nous nous retrouvions, seuls, dans cette chambre, la lumière éteinte.

Rapidement, bien sûr, les « cours de bandage » allaient pouvoir commencer. Animé par un esprit d’initiative lubrique – que j’ai perdu avec les années, je vous l’assure – j’officiais les festivités. Il était entendu que nous allions tous les trois nous donner du plaisir, par la simple suggestion, chacun dans notre lit, exécutant les descriptions excitées de l’un d’entre nous. J’expliquais alors, sous ma couverture, comment il fallait descendre le pantalon de pyjama en frottant les cuisses pour que ça fasse du bien. Puis comment le slip devait lui aussi frotter l’entrecuisses pour donner du plaisir. Et, enfin, comme faire en sorte que la chose devenue toute dure puisse être stimulée par les mains. Sylvain suivait mes étapes religieusement et je commençais à entendre un bruit régulier venant de sa couche qui avait tendance à m’exciter prodigieusement. Romuald, lui, qui était resté un adepte du frottement sur les draps à plat ventre, s’exécutait à sa manière, mais écoutait tout de même avec attention mes explications de pseudo-expert en masturbation. Une fois les jouissances respectives obtenues, nous pouvions dormir sur nos deux oreilles. Puis les nuits se succédèrent. Nuits où, fatigués de nos visites quotidiennes, nous n’avions qu’une envie, en rentrant : dormir et rien d’autre. Et nous revînmes d’Angleterre, tout naturellement.

En cette fin d’années de 6ème, les autres garçons commençaient à me parler des filles de notre classe. De celle-ci, si mignonne avec son joli sourire. De celle-là, avec ses beaux et grands yeux bleus. Ou encore de la fameuse Magalie, cette fille au sourire enjôleur, à la personnalité affirmée et à la gentillesse envers tous. Tous les garçons étaient amoureux de Magalie, peut-être la plus belle fille du collège. Tous les garçons sauf moi. J’aimais bien Magalie. C’était une amie. Oui, elle était sans doute jolie. Mais je n’en étais pas amoureux, moi. Moi, je n’aimais personne. Par contre, quand je jouais avec ma chose, tout seul, chez moi, c’est à mes copains garçons que je pensais. Et je ne savais pas encore ce que cela impliquait.

Avec l’entrée en 5ème, une nouvelle ère allait s’entamer : les jeux, s’ils allaient changer de forme – j’allais l’apprendre par la suite – commenceraient à s’accompagner de tout un ensemble de fantasmes, plus ou moins élaborés, prenant mes copains comme protagonistes. Avez-vous réfléchi un instant sur la manière dont on construit ces rituels intérieurs, ces films personnels où nous mettons en scène nos connaissances, voire de simples ombres sorties de notre imagination sexuelle ? Et peut-être à la manière, sans doute, dont vous faîtes appel à ces fantasmes, à ces périodes bien définies de votre existence, certains – plus anciens – revenant parfois vous hanter, pendant que d’autres – nouvellement créés – prennent la forme de ce que vous avez vu récemment à la télé ou au cinéma, voire de personnes que vous venez de rencontrer dans votre vie et qui vous ont tapé dans l’œil ?

Bref… La 5ème verrait apparaître, chez moi, les premiers vrais fantasmes où je mettais en scène certaines de mes connaissances, passées ou présentes.

Je venais d’avoir 12 ans quelques mois auparavant. Cela faisait quelques mois, en effet, que j’avais intégré l’année de 5ème. Mes amis m’avaient manqué, pendant l’été. Je n’avais qu’une hâte, c’était de les revoir. Et, naturellement, j’avais retrouvé Sylvain et Romuald. Quant à Julian et à son beau visage, je le retrouvai aussi, même si –lui – avait redoublé. Les cours de bandage étaient devenus plus réguliers.

Un jour, nous nous étions donnés rendez-vous dans la cour de récréation. Assis, les genoux repliés, adossés à un petit muret en retrait, alignés les uns à côté des autres, nous avions placé nos anoraks sur nous comme des couvertures. Le jeu se précisa alors simplement : nous bandions tous les 4 et il fallait montrer comment était fait nos zizis respectifs. Julian fut le premier à montrer sa chose : elle était longue, mais qu’est-ce qu’elle était fine ! Pas comme la mienne, plutôt trapue ! Je fus le second, accueillant les rougeurs honteuses de mes camarades, qui découvraient ma chose. Sylvain, après de longues tergiversations, accéda à notre demande, à Julian et moi, mécontents d’avoir montré nos choses alors que les deux autres ne suivaient pas le mouvement. Quant à Romuald, il était hors de question qu’il nous la montre. Nous avions beau insister, c’était impossible : Romuald était d’une pudeur qui, en comparaison à ce qu’il racontait tout le temps, était surprenante. Il proposa éventuellement d’aller aux toilettes pour la montrer : je fus le premier à répondre par l’affirmative, intrigué et curieux de savoir à quoi la chose de Romuald allait ressembler. Mais Romuald finit par refuser, expliquant qu’il ne voulait pas qu’on s’imagine des choses si on nous voyait entrer comme ça dans les toilettes.

C’est à cet instant précis que je compris quelque chose : il y avait un problème. Ces choses là ne devaient pas aller trop loin. Elles avaient une limite. On pouvait en discuter, on pouvait jouer, mais on ne pouvait pas – on ne « devait » pas - aller plus loin. Parce « qu’ils » pourraient s’imaginer des choses. « Ils », c’était la rumeur des préaux, d’autres diraient le couperet sanglant de la Morale sociale. Quelque chose n’allait pas et je commençai à m’en rendre compte. Ce n’était pas normal de me branler en pensant à mes copains de jeu. Ce n’était pas normal de commencer à former des fantasmes avec mes copains de jeu. Ce n’était pas normal d’imaginer le beau Julian couché dans un lit à côté de moi en train de me branler pendant que je le branlerais. Ce n’était pas normal de n’aimer aucune fille et de ne penser jamais à elles alors que les autres commençaient à s’astiquer avec des photos de filles trouvées dans des magazines. Une différence se profilait, et je me rendais compte que je m’affirmais en étant décalé.

L’année de la cinquième passa, doucement. Seul Romuald voyait encore Julian régulièrement, alors que Sylvain, Romuald et moi étions toujours calés ensemble. Cela ne m’empêchait pas de continuer à fantasmer sur Julian, pensant chaque soir pendant de nombreuses semaines à ce que j’aurais aimé qu’il fasse avec moi. Et je commençais à découvrir, le soir, après avoir joui, qu’une étrange mélancolie se profilait. Mélancolie des instants interdits, de la sensation de faire quelque chose qui n’était pas bien. Quelque chose qui ne « devait » pas être fait.

Je revis Julian lors d’une récréation, en pleine discussion avec Romuald. Je pris de ses nouvelles. Lui qui venais d’avoir 12 ans, il nous expliqua avoir couché avec une femme ! Sa cousine, une belle fille rousse de 18 ans, nous raconta-t-il, qui était terriblement en manque de sexe. Et elle l’avait choisi, lui, pour se donner du plaisir. Sceptique que j’étais alors que Romuald semblait émerveillé, Julian m’expliqua qu’il n’avait pas de préservatif mais qu’ils avaient fait avec : il avait pris un sac plastique, en avait découpé un petit carré, et l’avait attaché autour de sa chose avec un élastique. Un magnifique préservatif artisanal, en somme ! Cela tenait la route. Romuald était totalement convaincu. Quant à moi, je restais un peu sceptique. Mes doutes furent vite levés cependant, au fur et à mesure que, durant plusieurs semaines, je me branlais tous les soirs en imaginant Julian prendre du plaisir avec sa cousine, son morceau de cellophane enroulé autour de sa chose avec un élastique…

Je finis par oublier Julian pour sa singularité dans mes fantasmes et il ne devint plus qu’une ombre parmi Romuald et Sylvain, avec lesquels j’imaginais d’autres jeux en pensée, lorsque je me retrouvais tous les soirs, bien au chaud, seul, dans mon lit.

Pourtant, un nouvel enjeu allait se profiler. S’ajoutant à cette angoisse étrange qui commençait à naître que j’avais quelque chose de différent dans l’affirmation de ma virilité, un nouvel élément s’ajoutait au puzzle. Aux inquiétudes sur la construction masculine que connaît tout garçon, j’avais ajouté celle d’une différence vis-à-vis des autres garçons par mon homosexualité en germes. Mais j’allais découvrir un nouvel élément qui nous rassemblerait, tous, à nouveau dans la quête de la virilité. Un élément qui allait d’ailleurs devenir une nouvelle donnée à intégrer dans la construction de mes fantasmes.

Du sperme. La rumeur avait couru entre nous que Romuald était le premier à avoir du sperme. Et moi ? Allais-je en avoir un jour ?

(à suivre)

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