D - Première fois

Dans les années qui passèrent par la suite, tout au long du collège et du lycée, j’allais découvrir que ce n’était pas les filles qui m’intéressaient mais les garçons. Ces garçons que je côtoyais chaque jour, dont certains étaient sacrément beaux, ou du moins sacrément mignons. J’allais découvrir petit à petit ce qu’était qu’être homosexuel et ce que cela signifiait. J’allais découvrir que ce sentiment m’était interdit par la loi du préau, cette loi indicible qui ne dit mot mais vous susurre au coin de l’oreille ce qui doit être et ce qui ne le doit pas. Etre homosexuel, c’était une honte. La loi du préau me l’avait confié. Et, dès lors, je ne devais rien dire sur ce que j’étais. C’était il y a à peine plus d’une dizaine d’années, et pourtant, la société française était très différente d’aujourd’hui. Les homosexuels correspondaient globalement à cet étrange cliché de la “Cage aux Folles” qui ne cessait d’être asséné. Et moi, dans ma solitude, je détestais ce film plus que tout.
A la fin de ma Terminale, au lycée, l’arrivée d’Internet dans le grand public allait changer la donne. Par ce nouvel outil que les Français commençaient à découvrir, j’allais me rendre compte sur des forums de discussion qu’il existait d’autres homosexuels que moi et qui n’étaient pas du tout honteux. Un vocabulaire nouveau allait s’installer dans mon esprit ; les “coming-out”, “gay pride” et autres “commémorations de Stonewall” allaient enrichir ma culture. Et c’est un beau jour d’août 1998, quelques semaines à peine avant mes 18 ans, que mon modem 56k de l’époque s’apprêterait à m’initier à un nouveau monde.
***
Il s’appelait Chris. Je l’avais rencontré sur un système de dialogue plus ou moins direct qui s’appelait le Talkie, dans les services réservés aux abonnés d’Infonie, un FAI aujourd’hui décédé. Ce soir là, contrairement aux autres soirs où je dialoguais sur Internet, j’avais décidé d’être totalement honnête. Je voulais qu’on me voit comme j’étais. Et si je n’avais pas de photo de moi, j’avais pris la décision de me décrire tel que j’étais, sans faux semblants, en toute franchise, en toute honnêteté. Le masque habituel du net et ses délicieux mensonges protecteurs se devaient de tomber une fois pour toutes, moi qui avait encore 17 ans.
Chris habitait Nice. Il avait 23 ans. Contre toute attente, alors que je m’étais décrit tel que j’étais - puceau, incertain, timide, et pas comme un top model tiré d’un film porno de Bel Ami - il m’avait proposé un rendez-vous chez lui, le lendemain, en début d’après-midi. Je m’étais donc préparé en conséquence. Je me souviens encore des habits que je portais ce jour-là. J’avais coiffé et gominé au gel mes cheveux bruns qui étaient clairsemés de mèches blondes, choisi un T-shirt noir près du corps et enfilé mon plus beau pantalon Docker’s beige pour l’occasion. Le temps de prendre le bus pour me rendre chez lui, selon ses indications, et ça y était. Je me retrouvai là, à un étage de son immeuble, devant la porte de son appartement. Il était temps de sonner.
Hésitant, sentant mon coeur battre la chamade, je pris une grande inspiration, mon courage à deux mains et je pressai le bouton de sa sonnette. Quelques secondes plus tard, un grand et très beau garçon, les cheveux clairs, les yeux verts et au corps sculpté, m’ouvrait la porte :
« - Salut ! Tu es Arnaud ? »
« - Oui, c’est bien moi ! »
« - Je suis le cousin de Chris, il est entrain de prendre sa douche. Je t’en prie, entre ! »
Quelle déception ! Ce mec était vraiment canon. Mais, avec un peu de chance, c’était de famille.
Il m’invita à rentrer dans l’appartement - spacieux, luxueux, splendide. Ce devait être sans doute un 100 m², l’appartement était d’un haut standing. J’aperçus, en marchant dans le couloir central, un piano fascinant dans le coin d’un salon somptueusement décoré. Je ne pouvais m’empêcher de regarder le jeune homme qui m’avait accueilli, cependant : ce garçon qui était devant moi, et que j’avais pris pour Chris le temps d’une seconde, était sans doute la toute première personne au monde à savoir que j’étais homosexuel. Je me sentais profondément mal à l’aise : alors que personne dans la totalité du monde ne savait que j’étais “ce que j’étais”, et que jamais, ô grand jamais, je n’en avais touché mot à quiconque, j’étais soudainement et officiellement défini comme homosexuel dans son regard. Il n’y avait pas de condescendance ou de mépris, cependant. Peut-être était-il aussi homo, après tout. Mais je me retrouvais soudain défini et réduit dans mon identité à ce que j’avais toujours caché jusqu’à présent, et je n’avais aucune maîtrise de cela.
Quelques instants plus tard, je me retrouvai dans la chambre de Chris, seul, attendant qu’il sorte de sa douche, à observer la pièce avec curiosité. Un lit aux couleurs rouge et ocre criardes occupait un coin de la chambre. Ici, une armoire en bois noble refermait peut-être quelque secret jalousement conservé. Là, son ordinateur surfait seul sur le net, orphelin de son propriétaire. Une chaîne hifi et un meuble à CD occupait un dernier pan de mur, pendant qu’un bureau un peu bordélique finissait de meubler la pièce. Je m’étais assis sur le fauteuil de l’ordi, continuant, anxieux, de parcourir la pièce du regard. J’avais remarqué une corbeille en osier posée sur le haut de son bureau, rempli de boîtes de médicaments dont les noms m’étaient inconnus.
Soudain, la porte de la salle de bains s’ouvrit. Une serviette mouillé sur le bras, un bermuda blanc autour de ses fesses et une chemise bleu ciel fermée sur son torse, Chris faisait - enfin - son apparition. Il n’avait rien à voir avec son cousin. Et, pour dire la vérité, c’était une certaine déception. Les cheveux noirs coiffés en brosse, on voyait qu’il sortait de chez le coiffeur, peut-être pour l’occasion, mais la coupe n’était vraiment pas réussie. Il était plutôt petit, et semblait avoir quelques bourrelets de graisse au coin des hanches. Quant à son visage, il était plutôt quelconque. Seules ses fesses attisaient mon regard, car leurs formes bien arrondies mettaient mon appétit sexuel de jeune homo puceau et frustré en éveil.
Après avoir discuté un peu du net et de tout un ensemble de subtilités informatiques qui visaient, vraisemblablement, à meubler la conversation, et après m’avoir offert un bijou (un pendentif en plaqué or de mon signe astrologique) qu’il conservait, parmi d’autres pendentifs identiques d’autres signes dans une boîte (je me suis toujours demandé ce que c’était que cette boîte qui semblait être un matériel de bijoutier en gros), il m’offrit un logiciel d’anatomie intitulé “Le corps humain en 3D“, neuf et emballé, après que je lui eus demandé s’il pouvait m’en faire une copie.
J’étais saisi d’incompréhension : ce garçon, que je ne connaissais pas, qui semblait habiter un endroit luxueux, m’offrait des présents qui - dans l’état des choses - semblaient totalement décalés. Mais ce ne fut que la première des surprises. Car après ces premières bizarreries, qui me mettaient la puce à l’oreille qu’il était quelqu’un d’étonnant, Chris en vint étrangement à me parler spécifiquement, et en détails, de sa vie. Moi qui étais un parfait inconnu, un pauvre paumé rencontré sur le net un jour plus tôt, il était sur le point de me révéler tous ses travers passés. “Je ne souhaite pas cacher quoique ce soit de ma vie, je veux que les choses soient claires”, m’avait-il dit. Etrangeté de la proposition. J’allais apprendre les secrets de la fameuse armoire que j’avais repérée en arrivant, et ce qu’était la nature des médicaments déposés dans la corbeille en osier.
L’armoire contenait tout un ensemble de photographies de son enfance, de son adolescence et d’un bébé qu’il portait dans les bras. J’apprenais qu’il avait vécu une situation difficile avec un garçon de son âge, lorsque, jeune adolescent, il en était tombé amoureux, et que la famille du dit-garçon avait porté plainte pour que les deux enfants ne puissent jamais se revoir. Une plainte qui avait abouti, Chris écopant d’une interdiction de l’approcher à moins d’une centaine de mètres. J’apprenais qu’il avait fait des tentatives de suicide suite à ces histoires - et il m’avait confirmé le fait en me montrant ses cicatrices aux poignets, “dans le mauvais sens pour se donner la mort”, m’avait-il confié - et qui me confortaient dans l’idée que, autant ce garçon était spécial, autant sa condition d’homosexuel était encore plus difficile que celle que j’avais connue jusqu’à présent. J’apprenais enfin qu’il était père d’un enfant de quelques années, après avoir été forcé d’épouser une fille de son âge dont il avait entre temps divorcé, poussé par là par une psy plus cinglée que lui, qui l’avait invité à refouler son homosexualité.
Je basculais, étourdi, de mon monde de classe moyenne classique et bien huilé, dans les normes hétérosexuelles, avec des parents aimants, humbles mais progressistes, des amis formidables et simples, et je découvrais un autre monde, où je n’avais jamais mis les pieds - un monde d’aristocratie dégénérée, d’arrangements familiaux, d’amours interdits et honteux, de violences, de procès et de perversion décadente. La situation m’effrayait plus que tout et je ne savais pas quoi penser. “Jamais je ne coucherai avec un mec pareil, c’est trop zarb“, m’étais-je dit. Quant à la corbeille en osier, elle n’accueillait qu’une somme éparse de neuroleptiques et autres anxiolytiques divers que Chris prenait, aidé par un psychologue un peu plus progressiste que la précédente qui avait contribué à l’enfoncer.
Quelques minutes plus tard, nous étions sur son lit. Nous discutions encore, de choses et d’autres, et je ne pensais qu’à une chose : comment partir d’ici en étant courtois et ne plus avoir à le revoir. C’est alors qu’il me fit une proposition, avec un petit sourire narquois. De celles qu’on ne peut pas refuser :
« - Bon… Et maintenant, si nous faisions “du corps humain en 3D ? », maladroite référence au logiciel qu’il m’avait offert quelques minutes plus tôt.
Je ne savais pas trop quoi répondre. Je balbutiai - surpris, perdu - une réponse à laquelle je ne croyais évidemment pas :
« - C’est que… je ne sais pas si je suis prêt… »
Sa réponse fut simple et habile - machiavélique, quand j’y repense aujourd’hui :
« - Alors, pour le savoir, il faut faire le test des 45 secondes. » A mon regard intrigué et curieux, il répondit en m’expliquant : « On va rester l’un à côté de l’autre pendant 45 secondes sans rien dire. Je ne ferai rien, ça sera à toi de faire quelque chose si tu le désires. » Facile, m’étais-je dit. Je n’ai qu’à me contrôler le temps imparti et je repartirai sous peu de cet appartement.
Spontanément, au bout de quelques secondes d’un imposant et surprenant silence, je prenais sa main, allongé qu’il était sur le lit, ses pieds posés à terre. Je balbutiai quelque chose comme : « Non, je ne crois pas que je sois prêt », tout en sentant pour la première fois de mon existence la chaleur d’un corps d’homme que je savais objet de désir. Et doucement, je commençai à caresser sa paume et ses doigts de ma main, y déposant délicatement un baiser. Ah douceur de la faiblesse humaine qui s’empresse de dire ce qu’elle ne veut pas, pour tenter en vain de s’en convaincre. Faîtes que je fasse ce que je dis et pas ce que je suis entrain de faire.
Quelques secondes plus tard, je me retrouvai de mon plein gré, les genoux à terre, devant lui, déboutonnant son pantalon pour mieux saisir son pénis à pleine bouche. Ca y était. Je faisais la première pipe de mon existence. Pour la première fois de ma vie, de mes 18 ans de silence, de frustration et de virginité, je devenais l’instrument du plaisir d’un homme fait de chair et de sang.
« - C’est la première fois que tu fais une fellation ? » me lança-t-il, entre deux râles de plaisir.
« - Oui… je m’y prends mal ? » demandai-je, honteux.
« - Au contraire, tu t’y prends comme un dieu… » soupira-t-il, en rabattant sa tête en arrière.
Rapidement, nous nous retrouvions sur son lit, nus comme des vers. Au milieu de nos ébats, un petit intermède amusant allait s’immiscer. Chris reçut un coup de fil sur son portable de son cousin (qui avait quitté l’appartement entre temps et dont j’apprenais qu’il n’était pas gay). Et pendant qu’il téléphonait, je me mis à recommencer à le sucer davantage. Je trouvais la situation typiquement cinématographique (et hilarante !) et ce n’est que lorsque Chris ne put s’empêcher de pousser un râle de plaisir, avant de s’excuser ensuite au téléphone, qu’il s’empressa de me demander de ne plus faire une chose pareille. Peu rancunier, cependant, il fit en sorte que je reprenne de plus belle. Par la suite, premier 69 et première fellation ressentie le long de ma chose. Pas de pénétration pour cette première fois, juste de quoi assouvir une frustration qui marquait depuis trop longtemps un quotidien insatisfait. Ce fut aussi la première fois où, étrangement après l’acte uniquement, j’embrassai un garçon sur la bouche, mélangeant un peu de ma salive avec la sienne et un peu de notre CO² partagé. Mais c’était surtout la première fois que je sentais un corps d’homme si proche, que je pouvais embrasser sa peau, prendre plaisir à le caresser, lécher le moindre de ses tétons, savourer le goût de sa chair sucrée et humer l’odeur qu’il émanait. Beauté de l’instant, plénitude de la réalisation de soi. J’étais, dans les actes, homosexuel et, désormais, je le clamerais au monde entier.
Sauf que… Si, effectivement, dans la semaine qui suivit cet événement, j’allais faire mon premier coming-out - un coming-out qui n’allait certes pas être une formalité, (moment magnifique et émouvant auprès de mon ami le plus proche), mais malgré tout une simple concrétisation de mon homosexualité qui s’affirmait dans les faits - il n’en demeurait pas moins que le sentiment de plénitude, et d’une forme de fierté d’un acte enfin consommé, allait cependant rapidement être remplacé par un sentiment d’égarement.
En effet, juste après l’acte, je commençai à sentir poindre un mal de tête. Chris s’empressa de me parler du “post coïtum, animal triste”, théorie selon laquelle un rapport sexuel est suivi d’un moment de déprime. Il se jeta sur sa corbeille en osier et finit par me convaincre de prendre un cachet de je ne sais quelle origine - anxiolytique sans doute - pour écarter ma migraine soudaine. Pourtant, si le mal de tête s’effaça rapidement, une fois que j’avais couché avec Chris et que je me retrouvai satisfait, je n’avais qu’une seule envie en tête : quitter ce monde de fous qui, brutalement, revenait à la charge contre mes références habituelles.
Chris voulut boire une bouteille de champagne qui était dans son réfrigérateur, pour célébrer le fait que nous étions petits-amis. Il m’invita d’ailleurs le soir au restaurant, afin de concrétiser cette union nouvellement contractée. Ah ? Cela faisait partie du contrat ? Il me semblait que je n’avais pas lu les paragraphes écrits en petites lettres, en bas de la feuille. Je me retrouvais donc apprenant les règles relationnelles - qui m’étaient jusqu’alors inconnues - de la sexualité : coucher avec quelqu’un impliquait de poser les choses clairement au préalable pour ne pas avoir à faire souffrir. Je prétextai donc, en réponse à cette invitation, un dîner de famille imposé pour mieux m’éclipser. Refusant de me laisser partir seul, en bus, jusqu’à chez moi, Chris me proposa de me raccompagner en voiture, son cousin devant venir le chercher avec quelques amis pour sortir.
Je commençai à être saisi de panique : non seulement je venais de coucher avec un parfait inconnu qui m’était indifférent physiquement et qui m’effrayait psychologiquement, mais, en plus, je m’apprêtai à découvrir ses amis que je n’avais pas envie de découvrir. Je me retrouvai alors dans l’une des situations les plus inconfortables qui m’aient été donné l’occasion de vivre : dans la voiture, j’étais officiellement le petit-ami de Chris, avec qui il venait de s’envoyer en l’air, et j’étais défini comme homosexuel aux yeux de ces gens qui m’étaient totalement étrangers. Je me dégoûtais.
Me déposant à la gare de Nice, je quittai Chris par un baiser honteux, disant que je l’appellerai dans la soirée. Je ne savais d’ailleurs pas ce que j’allais faire par la suite. En attendant, ma première réaction fut de rechercher un réconfort. Je me sentais perdu. Dans cette obscurité nocturne qui commençait à fondre sur les rues niçoises, je n’étais plus que le fantôme de ma propre ombre - partagé et coupé en deux entre mon adolescence d’hier et l’homme nouveau qui se profilait devant moi et me donnait des vertiges. En détresse, je courus vers une cabine téléphonique et appelai mon père : je ne me sentais pas de rentrer seul en train chez moi et j’avais besoin qu’il vienne me chercher en voiture. Prétextant ne pas pouvoir rentrer faute de trains, il vint donc me chercher. Et en l’attendant, je profitai de mon temps de patience pour appeler mon meilleur ami de l’époque, lui confiant avoir - pour la première fois - couché avec quelqu’un et que cela me faisait un choc. Une fille du nom de Christelle, lui avais-je dit, 23 ans, divorcée, mère d’un enfant, et psychologiquement déséquilibrée. Ce ne serait qu’une semaine plus tard que le nom de Christelle serait remplacé par celui de Christophe lorsque je ferais mon coming-out auprès de lui.
Première expérience, première panique, premières certitudes. Un sentiment de libération de soi qui allait annoncer le début d’une vie nouvelle d’homme nouveau, affirmant peu à peu ce que j’étais aux yeux de mes proches puis aux yeux de tous. En attendant, dans les deux semaines qui suivirent, je revis Christophe plusieurs fois avant de le quitter. J’allais apprendre à être plus exigeant et prudent dans mes choix.



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