07/x - Le Rayon Jaune

Je restai bouche bée devant cette manifeste ubiquité. Comment ça : « Mathilde au bout du fil » ?! Et la Mathilde assise à ma table, alors ?! Je jetai rapidement un coup d’œil à mon téléphone : un numéro de téléphone portable qui n’était pas dans mon répertoire, visiblement.
Mon interlocutrice à l’autre bout du combiné était-elle seulement Mathilde ou quelqu’un qui se faisait passer pour elle ? Qui était la véritable Mathilde ? Celle qui me parlait au téléphone ou la femme qui était assise en face de moi ? Non, ça ne pouvait pas être cette femme au téléphone : la femme avec qui je venais de discuter de longues minutes semblait tellement sympathique ! Et puis, elle paraissait tout savoir de ma famille… Non, ça ne pouvait pas être elle, l’usurpatrice.
Pourtant, je me refusais à prendre le moindre risque : je ne savais pas à quoi m’en tenir. Mon cœur s’était mis à s’emballer et j’étais mort de trouille face à cette situation ubuesque. Qu’est-ce que tout cela signifiait ?
Je faillis me lever de table et m’absenter un instant pour répondre au téléphone en toute tranquillité ; seulement, si la femme en face de moi était l’usurpatrice, je ne pouvais pas prendre le risque de laisser mes affaires – carnet d’Edmond et lampe à huile – à sa portée. J’étais donc coincé.
Je fis un signe à la Mathilde en face de moi, et lui chuchotai un nouveau mensonge (« Ma-directrice-de-mémoire ») pour la faire patienter le temps de cet échange téléphonique. Je devais la jouer fine : elle ne devait pas se douter un seul instant de la personne que j’avais au bout du fil… ou bien du fait qu’on essayait de se faire passer pour elle.
Je repris la conversation téléphonique, les yeux rivés sur le visage de la vieille dame devant moi, observant ses moindres faits et gestes :
- Ah… ! Bonjour ! Je vous remercie de m’avoir rappelé…
- Je vous en prie, Arnaud, c’est tout naturel, siffla l’écouteur de mon portable. Mais je dois dire que vous avez beaucoup de chance !
- Ah oui ?
- Pour tout vous dire, je n’étais pas supposée être à Paris en ce moment. Depuis que j’ai pris ma retraite, je vis surtout à Londres et je ne reviens passer trois mois dans mon appartement parisien qu’à l’automne.
- Oh ? … Et comment se fait-il… (je réfléchis en un éclair à comment poser ma question sans éveiller les soupçons de la femme en face de moi)… que vous soyez disponible ?
- Que je sois disponible… ? Ah, que je sois à Paris, vous voulez dire ? Figurez-vous que j’ai reçu ce matin un coup de fil de ma voisine du dessous. C’est une amie. Elle connaît un terrible dégât des eaux. Une infiltration venant de ma salle de bains apparemment. Alors j’ai accouru chez moi dès que j’ai pu pour faire réparer cela le plus vite possible. Avec l’Eurostar, ce n’est désormais pas bien compliqué, vous savez…
- Je comprends. Alors, j’ai de la chance, si j’ose dire…
- On peut dire les choses ainsi ! Je viens à peine d’écouter votre message sur mon répondeur. Mon Dieu… La dernière fois que j’ai eu Odile au téléphone, vous étiez encore un enfant. Et dire que vous êtes déjà un jeune homme… Cela ne me rajeunit pas ! Quoiqu’il en soit, je serais ravie de faire votre connaissance.
- Moi aussi, répondis-je. Avec grand plaisir, ajoutai-je, en me demandant après coup si ce semblant de familiarité n’allait pas éveiller l’attention de la femme assise devant moi.
- Vous avez fait bon voyage ? Vous êtes de retour à la capitale ?
- Oui, je suis arrivé tout à l’heure.
- Dans ce cas, nous allons pouvoir nous voir. Je vais être assez occupée aujourd’hui pour trouver un plombier. Alors je vous propose que nous nous voyons dans la semaine. A moins que vous ayez des cours ou que vous soyez occupé ?
- Non, non, pas de problème. Je suis disponible quand vous le désirez…
- Alors pourquoi ne dirions-nous pas demain à mon appartement pour prendre une tasse de thé ?
- Ah ! Eh bien, ce sera parfait !
- Disons à 16h. Je préfère que nous nous voyons chez moi, si jamais mon plombier commence les travaux demain. Je n’aime pas laisser des ouvriers travailler chez moi en mon absence. Et puis, ce sera l’occasion de vous montrer des photos de ma famille, et de vous parler un peu de mes parents.
- C’est une excellente idée, Ma…dame. (je faillis dire son prénom – je me rattrapai in extremis, alors que mon coeur se mit à battre la chamade de ma presque bourde).
- Vous pouvez m’appeler Mathilde, vous savez. Bon, alors, demain, 16 h. Je vais vous dire où j’habite. Vous avez de quoi noter ?
- Je vous écoute…
Ce faisant, mon interlocutrice me dicta son adresse. Je tâchai de l’apprendre par cœur en espérant ne pas l’oublier. Il m’était impossible de la noter sur un morceau de papier : si l’usurpatrice était la femme en face de moi, elle devait savoir d’une façon ou d’une autre où habitait Mathilde. Je ne pouvais donc pas prendre ce risque.
Alors que ma correspondante téléphonique me salua d’un « A demain ! » auquel je répondis par un « Merci ! », j’attendis quelques secondes le temps qu’elle raccrochât, avant de faire semblant de me raviser immédiatement, comme si quelque chose m’était revenu en mémoire :
- Oh ! Allo ?! Attendez, j’oubliais ! Qu’est-ce que je dois prendre, comme ouvrages pour le rendez-vous ?
Et je fis semblant de poursuivre une discussion universitaire avec ma soit-disante directrice de mémoire, alors que mon interlocutrice avait déjà raccroché. Le téléphone collé sur la joue, ponctuant ma fausse conversation par des remarques brèves et laconiques (« Daccord. », « C’est noté. », « Très bien ! »), je priai intérieurement pour qu’un ami n’ait pas l’idée de m’appeler à ce moment-là, ce qui aurait grillé ma mascarade.
Cela me laissait tout de même un peu de temps pour réfléchir à la situation.
La femme que j’avais eu au bout du fil allait me recevoir chez elle et me montrer des photos familiales. C’était sans doute elle la véritable Mathilde.
Certes, la drôle de coïncidence d’un dégât des eaux m’intriguait. Je me fis pourtant la réflexion qu’un tel état de fait serait facile à vérifier, une fois sur place : un passage éclair chez la voisine du dessous, l’intervention du plombier, les travaux dans la salle de bains… Non, manifestement, il devait vraiment s’agir d’une authentique coïncidence. Une mystificatrice n’aurait pas pris le risque d’un mensonge aussi aisément vérifiable. Surtout que c’était l’élément clef pour expliquer les différents éléments que j’avais en main.
En effet, je posai tout d’abord l’hypothèse que ma correspondante au téléphone était l’imposteur. En me proposant une rencontre le lendemain (voire dans la semaine) et pas le jour même, cela me laissait largement le temps d’avoir une éventuelle conversation avec ma grand-mère et de vérifier des faits comme l’adresse du domicile de Mathilde. Et cela laissait également largement le temps à la véritable Mathilde de m’appeler le cas échéant. Si cette femme au téléphone était l’usurpatrice, elle n’aurait pas pris ce risque.
De plus, postuler que la femme au téléphone était l’auteur d’une telle perfidie n’expliquait pas pourquoi la véritable Mathilde – la femme en face de moi – avait voulu me rencontrer dans l’urgence de mon arrivée à Paris, dans un salon de thé inconnu : cette urgence de la rencontre que j’avais d’abord pris comme une aubaine me devenait soudain très suspecte.
Alors, l’hypothèse que la femme en face de moi était en fait une usurpatrice se précisa d’avantage. Pourquoi cette urgence d’une rencontre – dans un salon de thé qui plus est et pas chez elle – si ce n’était l’opportunité de minimiser les risques que j’entre en contact avec la véritable Mathilde ?
Certes, cela n’expliquait pas pourquoi elle avait risqué de me rencontrer directement à visage découvert… Seulement, si on ajoutait le fait que la véritable Mathilde – la femme au téléphone – habitait normalement à Londres et n’aurait pu consulter son répondeur parisien qu’en automne (nous étions au printemps), cela laissait à la fausse Mathilde – la femme en face de moi – tout le temps nécessaire pour me rencontrer sans prendre le risque d’être découverte.
Sauf que l’imposteur ne pouvait pas prévoir un dégât des eaux et un retour précipité de la véritable Mathilde. Elle ne pouvait donc pas se douter que la personne que j’avais au bout du fil était Mathilde en personne, la croyant encore à Londres pour quelques mois. Cela me donnait une avance sur elle.
Je reposai mon téléphone après avoir congédié ma correspondante imaginaire. Puis, je portai la tasse de thé à mes lèvres en prenant mon temps pour la boire lentement : c’était quelques secondes de gagnées pour poursuivre ma réflexion. La lenteur de mes gestes en silence était à l’extrême opposé de la vivacité de mon esprit, occupé à résoudre mille questions en même temps.
La femme en face de moi était une mystificatrice. Qui était elle ? Pourquoi se faisait-elle passer pour Mathilde ? Pourquoi prendre un tel risque de me rencontrer en face à face ? Comment avait-elle eu mon numéro de téléphone ? Comment savait-elle que je cherchais à rencontrer la cousine de ma grand-mère ? Avait-elle pu écouter le message sur le répondeur de Mathilde ? Est-ce que tout ce qu’elle venait de me raconter sur Mathilde et son père était vrai ? Que désirait-elle ? Le carnet ? Etait-elle seulement au courant de la lampe ? Que voulait-elle ? Peut-être était-elle dangereuse ?
Je me concentrai en silence, buvant lentement mon thé, gorgée après gorgée, une boule dans le ventre, alors que la femme en face de moi restait impassible. On eut dit qu’il y avait dans l’air du petit salon une sorte de flottement insaisissable : je plongeai mon regard dans celui de la femme qui était en face de moi et dont j’ignorais tout. Elle souriait en silence. Je reposai ma tasse de thé vide et lui répondis par un sourire tout aussi silencieux.
Je pris une grande inspiration et plantai mon regard dans ses yeux comme un poignard aiguisé :
- Maintenant, vous allez me dire qui vous êtes vraiment et ce que vous désirez de moi.
Elle ne réagit pas et continua de sourire en silence. Nous nous regardâmes l’un et l’autre, mon rythme cardiaque s’accéléra, je guettai la moindre de ses réactions. Un ange passa.
Quand, soudain, je basculai la tête à l’envers !
Tout se passa très vite : la femme avait renversé la table sur moi en bondissant hors de sa chaise, dans un acte brutal d’une incroyable rapidité ! La planche s’écrasa sur mon menton, ma chaise valdingua en arrière, je perdis l’équilibre, me cognai la nuque sur le sol, les tasses se brisèrent avec fracas et je me retrouvai étalé de tout mon long, à terre, écrasé par le mobilier. Je tournai la tête sur le côté, hébété, le torse oppressé par la plaque de bois, et j’eus à peine le temps d’apercevoir la vieille femme courir en direction de la sortie, mon sac à dos sous le bras !
Je me levai tant bien que mal, titubant – mon menton me faisait terriblement souffrir – et m’élançai maladroitement mais à toute hâte à sa poursuite. Je manquai presque de me cogner la tête en m’engageant dans le premier boyau sinueux séparant le « petit salon » de la salle le précédant.
La vieille dame détalait comme un lapin ! Je débouchais à peine dans une des salles de ce chapelet architectural que je la voyais la quittant déjà par le petit couloir suivant. Elle avait mon carnet, elle avait la lampe à huile, c’était donc ça qui l’intéressait ?!
Salle suivante, ambiance jaunâtre, elle se faufilait avec aisance, je l’entendis distinctement crier « Extraction ! », je bousculai un serveur qui laissa tomber son plateau, les yeux des clients rivés sur moi, se demandant ce qui arrivait, « Dégagez ! Arrêtez-la ! Arrêtez-la ! », vite, vite, précipitation, putain de chaise au milieu, « Bouge de là, toi ! », je gagnais du terrain, un autre serveur, un coin de table dans la hanche, douleur vivace, la voilà qui s’engouffrait par la porte d’entrée.
Je me précipitai au dehors à sa suite, la porte encore ouverte, plissai les yeux habitués à l’ambiance sombre qui retrouvaient la lumière aveuglante du jour, un regard à gauche, un regard à droite, c’était elle, elle courrait encore !
Je m’engageai à sa poursuite, poussant les passants le long de la rue heureusement peu fréquentée. La femme avait beau être véloce, j’étais tout de même plus rapide qu’elle et la rattrapai enfin au coin d’une ruelle. « Arrête toi, connasse ! », lançai-je, à gorge déployée. Quand sortie de nulle part, une voiture gris argent – une Mégane me sembla-t-il – freina brusquement devant elle alors que la porte arrière s’ouvrit pour l’accueillir : elle avait des complices !
Je bondis en avant, fondant sur elle, les bras tendues et les mains ouvertes s’apprêtant à se refermer sur sa robe, sur son corps, sur sa chair, comme un oiseau de proie, alors qu’elle tentait de plonger sur les sièges arrière de la voiture, hurlant un « Démarre ! » au chauffeur que je ne voyais pas. Ma main droite se referma sur mon sac à dos que j’eus la chance de saisir. La voiture démarra en trombes, j’agrippai mon sac qu’elle tenait encore et basculai en arrière lorsqu’elle finit par lâcher prise. Le temps de relever la tête, le véhicule filait déjà au loin dans un crissement de pneus tout hollywoodien, me laissant assis sur le bitume, mon sac à dos sur les genoux, sous le regard éberlué des passants parisiens habituellement blasés par les mésaventures du quidam.
Je me relevai difficilement, me touchai le menton – pas de sang malgré la douleur vive – regardai au bout de la rue la voiture disparaître et tentai de reprendre mes esprits.
J’ouvrai le sac à dos, inquiet : ouf ! Le carnet d’Edmond et la lampe à huile étaient toujours là. J’inspectai la lampe pour vérifier qu’elle ne fut pas brisée, malgré le bout d’étoffe dans lequel je l’avais protégée. Elle semblait bel et bien intacte.
Je restai quelques minutes ainsi, debout, sur le trottoir, complètement sonné par cet intermède. Mais qui diable étaient cette femme et ses complices ?! Et comment avait-elle pu être au courant de ma possession du carnet ? Savait-elle seulement que je possédais la lampe ?
Je décidai de rentrer au salon de thé récupérer ma veste, espérant en apprendre davantage sur cette vieille femme auprès des serveurs du lieu… et ne pas avoir à payer pour les dégâts occasionnés par cette course poursuite aussi brève qu’intense.
(à suivre)
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