E - 1/3 - Coming-out

Arnaud Seldon le 17 août 2008

Le petit homme

C’est étrange. Le mois d’août, mois de mon anniversaire, a toujours été structurant dans ma vie. Chaque année, avec la régularité d’un métronome, il se passe toujours un événement crucial dans mon existence - comme une impulsion nouvelle (heureuse ou malheureuse mais toujours initiatrice) qui définit de nouveaux contours.

Ainsi, dans quelques jours, je fêterai au jour près les 10 ans de mon premier coming-out. Moment crucial dans la vie de tout jeune homo, l’évènement commun à tous qui justifie à lui seul, au-delà des critères identitaires, l’existence d’une communauté de destin homosexuelle, aussi important – si ce n’est plus – que celui de la « première fois », le coming-out est cette sortie du placard, cette mise en avant de soi dans la foule anonyme, le lever de rideau sur la scène du monde, le premier cri hors de la coquille. « Je suis gay », « Je suis homo », « Je suis pédé », « J’aime les garçons ». Toutes ces formules qui se répondent les unes aux autres comme une seule et unique palabre qui fait saigner l’âme à coeur ouvert. Le coming-out.

Je venais de coucher pour la première fois de mon existence avec un garçon. Pas à la manière de l’enfant, du « petit homme », qui expérimente, mais du jeune homme qui sait ce qu’il fait, qui l’a désiré et qui l’a accompli. Le monde des possibles de la sexualité masculine, le goût de la peau salée, les poils qui excitent les doigts lorsqu’ils glissent sur la peau satinée de sueur, les premiers échanges de salive, toujours, de transpiration aussi, de larmes parfois, de sperme évidemment.

Il s’appelait Chris. Il avait 23 ans, j’en avais 17, presque 18. Il m’avait déposé à la gare de Nice, ce soir-là, parce que je voulais quitter l’antre où nous avions commis ce méfait, je voulais ne plus le revoir, je voulais l’oublier, l’effacer de ma mémoire, l’abandonner, j’étais perdu, oui, j’étais perdu, et je voulais redevenir cet enfant que je ne serai irrémédiablement plus.

Je m’étais jeté sur une cabine téléphonique car les portables étaient encore un luxe en 1998. J’avais appelé mon père pour qu’il vienne me chercher en voiture, prétextant quelque « mauvais plan » avec mes amis et un train inexistant. Cela m’avait laissé près de 40 min le temps qu’il arrive, suffisamment pour raccrocher, encore affolé par ce que je venais de faire et me confier au plus vite à mon meilleur ami de l’époque.

Il s’appelait Nathan. Il avait 17 ans comme moi. Bien que nous ne nous voyons que sporadiquement ces derniers temps parce que nous avons pris des chemins différents, c’est quelqu’un que j’apprécie absolument. Un garçon en qui ma confiance est aveugle encore aujourd’hui. Chaque fois que nous nous voyons, je le retrouve fidèle à lui-même. Non pas qu’il n’ait pas évolué mais plutôt que nous avons échangé en ces temps reculés des choses qui font qu’après un silence d’une ou deux années, nous nous retrouvons comme si nous nous étions quittés la veille, sans jugement, sans reproche, jamais. Il est une des rares personnes parmi mes amis que je ne penserai pas une seule seconde à critiquer. Avec qui nous finissons toujours par tomber d’accord malgré nos divergences de vue. Et, étrangement, sans que chacun ne baisse sa garde et avec qui je n’ai jamais eu en dix ans ne serait-ce qu’une engueulade superficielle. Peut-être cela vient-il du fait que nous nous connaissons suffisamment pour nous faire confiance les yeux fermés, et que malgré les zones obscures de nos existences qui se sont un brin séparées, nous nous sommes dit beaucoup de choses au fil du temps. Suffisamment en tout cas pour se respecter profondément, sans jamais aucune prétention ni domination l’un envers l’autre, en toute simplicité. J’ai appris avec lui – grâce à lui – et d’autres de ses compagnons ce qu’était l’amitié ; j’aurai l’occasion d’y revenir un jour ou l’autre.

C’est le père de Nathan qui décrocha le téléphone ; il me le passa immédiatement :

- Nathan ?
- Arnaud ?
- J’ai fait une connerie, Nathan…
- Qu’est-ce qui se passe… ?
- Je suis à Nice, là. Je viens de coucher avec… une fille.
- Avec une pute ?!
- Hein… ? Non ! Elle a 23 ans. Elle s’appelle… Christelle. Elle est divorcée et elle a un gosse de 2 ans dont elle n’a pas la garde.
- Merde… Et tu te sens comment, là ?
- Je sais plus où j’en suis…
Je sentais les larmes perler nerveusement au coin de mes yeux.
- Bon, ok, Arnaud, t’inquiète pas, tout va bien, je suis là, tu le sais, ça ?
- Merci Nathan… (reniflant) J’aurais besoin d’en parler, tu comprends… ?
- Oui, tu viens à la maison demain et tu dors chez moi. J’ai prévu une soirée, y aura Florence, Marie et Virginie. Ça ira ?
- Oui, ok… Merci d’être là… J’avais juste besoin de me confier. Merci Nathan… Je te laisse, mon père vient me chercher d’ici quelques minutes.

Et je raccrochai.

Nathan et moi, cela faisait finalement peu de temps que nous nous connaissions, mais c’était une belle histoire. Une très belle histoire. Quelques mois auparavant, j’aurais pu dire que j’en étais tombé amoureux. Et Dieu sait que cela fait mal quand un homo tombe amoureux d’un hétéro. Seulement voilà, j’avais fini par dépasser cela parce que, Nathan et moi, c’était avant tout une histoire d’amitié. Une belle amitié. Une vraie amitié. Je ne dis pas ce mot en somnambule ou dans le « sommeil de la langue », comme aurait pu le souligner Christian Bobin. Non, pas une seule seconde.

Si l’on voulait remplacer « amitié » par autre chose, on pourrait dire que Nathan et moi, cela a toujours été une histoire de « sincérité », de bout en bout, sans aucun faux semblant, du « à la vie, à la mort » qui a encore sa pleine valeur aujourd’hui. Si Nathan venait me trouver demain les mains ensanglantées et un cadavre dans le coffre de sa voiture, je prendrai une pelle et le suivrai pour aller l’enterrer sans piper mot. J’ai dans ma courte vie eu la désillusion de connaître l’amour tardivement, sous des formes variées ; seulement, je peux me targuer d’avoir eu une toute autre chance : avoir connu l’amitié dans son élan passionnel adolescent et l’avoir conservé.

Il est vrai que nos chemins respectifs nous ont un peu éloignés. Certes, il y a trois ans à peine, je participai à son déménagement parisien avec entrain, et – depuis – sans doute parce qu’il habite de l’autre côté du périph à l’autre bout de la ville, nous ne nous sommes pas beaucoup vus. La présence de sa petite amie (que j’apprécie beaucoup ceci dit) a aussi donné un autre relief à l’intimité de notre relation. Seulement, il y a un peu plus d’un an, je me souviens d’une discussion que nous avions eu sur MSN. Sur le fait de se retrouver l’un face à l’autre. Pour un sujet de discussion dont le sujet futile m’échappe aujourd’hui (mais qui n’a pas d’intérêt), nous nous étions retrouvés en phase en l’espace de quelques minutes, comme à notre habitude. Et à cet instant, l’émotion était au comble de son intensité. Je me souviens que nous nous étions confié l’un à l’autre dans l’anonymat de nos clavier et écran respectifs, sur le fait qu’il était dommage qu’on ne se prenne pas dans les bras plus souvent parce que les corps peuvent échanger des choses sans dire un mot, et que les standards de la virilité masculine hétérosexuelle du refus de cette proximité des corps de deux hommes était un beau gâchis. Mais qu’il tenait à ce que je sache qu’il ne rechignerait pas à me prendre dans ses bras dans la pureté innocente de l’amitié. Tout simplement.

Nathan, une belle histoire, donc.

Je m’étais retrouvé chez lui le lendemain de ma première fois. Nous avions passé la journée ensemble dans sa maison, tous les deux. Assez peu parlé de celui que j’avais nommé « Christelle », finalement, si ce n’était que je ne savais pas quoi faire : « la » revoir ou ne plus « la » rappeler. Nathan m’écoutait en silence, toujours là pour me réconforter mais sans s’apitoyer, jamais pour me juger, ne tentant pas de me faire parler mais plutôt de me changer les idées, me faisant découvrir sa musique, ses groupes de rock préférés, projetant ensemble nos avenirs respectifs, de ce que nous allions faire pendant ce mois d’août alors que le Bac était derrière nous et la fac à notre portée. Il le faisait avec douceur et sans inquiétude, toujours avec ce petit sourire qu’il avait, qui n’était ni forcé, ni de circonstance, mais simplement complice et bienveillant. Si on y réfléchit, rares sont ces sourires-là dans la vie de tous les jours. La plupart sont artificiels comme ceux de toutes ces pubs de consommation courante où les protagonistes semblent toujours ravis de déguster tel yaourt ou de souscrire à telle nouvelle assurance-vie. Beaucoup sont moqueurs, pas forcément méchants lorsqu’ils viennent de camarades mais rarement compréhensifs. Ce n’est pas non plus le sourire qui dissimule les véritables pensées, le sourire de l’hypocrisie sociale qui mêle à la fois fausse compassion et pitié, parfois prétention et mépris. Ni celui automatique de la politesse qu’on trouve chez le boulanger ou le serveur bien luné, réclamé même sur certains panneaux insipides au détour d’un des nombreux aléas du quotidien (je me souviendrai toujours d’une postière qui affichait sur son guichet à l’attention des clients : « Un sourire ne coûte rien et peut éclairer une journée durant. Offrez votre sourire ! » - cela partait d’un bon sentiment, ceci dit).

Non, le sourire de Nathan ne faisait pas partie de ceux-là ; c’était un sourire précieux.

Le soir, à l’extérieur de sa villa. Marie, Florence et Virginie nous avaient rejoints, comme prévu. Nous nous étions retrouvés au bord de la piscine, étendus tous ensemble sur des transats. Il était 21h00 passées, le soleil s’était couché, la nuit nous enrobait, avec les chants nocturnes des criquets provençaux comme accompagnement. Chacun ou presque avait sa clope au bec – je fumais encore des Philipp Morris à l’époque – et je jouais entre mes doigts avec le bijou que Chris – ce premier amant – m’avait offert la veille, un pendentif en or du signe astrologique de la Vierge.

Je ne pouvais m’empêcher de soupirer en repensant à lui, devant les regards circonspects des filles qui nous avaient rejoints, qui ne comprenaient pas pourquoi – alors que je pensais à « elle » - j’étais là à me morfondre sur cette relation débutante. « C’est compliqué », ne cessais-je de répéter, ne pouvant évidemment confier le terrible secret. Je découvrais en ces temps mon homosexualité de manière véritable : coucher avec un garçon avait été pour moi l’incarnation réelle et concrète de ce qui n’était jusqu’à présent qu’un fantasme. Elaboré depuis plusieurs années, certes, mais un fantasme tout de même. Et c’est cela qui me révolutionnait le corps et le coeur : si Chris me répugnait par certains aspects de sa personnalité – et, ne nous leurrons pas, par le fait qu’il incarnait aussi cette part d’ombre que je n’assumais pas encore et qui m’obscurcissait depuis mes 12 ans – il m’attirait aussi dangereusement, parce qu’il incarnait tous les possibles de la découverte interdite.

Lorsque sur les coups d’1h00 du matin Florence, Marie et Virginie nous avaient quittés, nous nous étions retrouvés à nouveau seuls, Nathan et moi. Nous nous étions installés à une petite table de jardin en plastique, l’un en face de l’autre, fumant nos cigarettes. Mine de rien, Nathan habitant dans les collines de l’arrière-pays niçois, il ne faisait pas très chaud, même si nous étions en août. Habillé à peine d’un T-shirt, même, je grelottais. Et Nathan aussi.

Nous nous mîmes à reparler de « Christelle ». Le fait de mentir à Nathan me gênait un peu, lui qui était si attentif depuis que je l’avais appelé la veille. Justifier mon mal-être par la situation « glauque » d’une jeune femme divorcée et maman d’un gamin de 2 ans était sans doute crédible, mais le fait qu’il ne s’agissait pas d’une jeune femme mais d’un jeune homme divorcé et papa d’un gamin de 2 ans avait tout de suite beaucoup plus de relief !

Je savais que Nathan sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il avait compris qu’un élément lui échappait dont je n’avais pas encore parlé, mais il ignorait lequel.

Je mourrais d’envie de lui parler. J’en mourrais d’envie mais, en même temps, j’en crevais de trouille. Les vieilles angoisses rassérénées depuis des années remontaient comme d’habitude à la surface : comment va-t-il réagir ? Et s’il ne l’acceptait pas ? Et s’il me détestait? Et s’il allait me frapper ? Et s’il allait le dire à tout le monde ? Est-ce que je perdrais tous mes amis ? Et s’il avait cette horrible réaction tant de fois angoissée de le voir réagir avec véhémence, me rejetant violemment, vociférant d’un air dégoûté : « Aaah ! Ne me touche plus jamais, sale pédé !!! » ?

Et puis, tremblant au plus haut point, ne sachant pas si le froid en était responsable ou si l’émotion intense faisait son office, sentant mon coeur se mettre à battre la chamade, il y eût quelque chose, un silence peut-être, un instant d’hésitation préludant un long monologue – jamais préparé et pourtant tant de fois anticipé – puis soudain une vomissure d’émotion intense, un flot de souffrance, de libération, de larmes et le désir brûlant d’une épaule accueillante et bienveillante, un don de soi plein d’espoir, que l’autre soit là, que l’autre écoute, que l’autre veuille bien nous recevoir.

- En fait, pour tout te dire, Christelle ne s’appelle pas « Christelle »….
- … Ah ?
- Oui, en fait, elle… Elle s’appelle « Christophe ».
- …
- Oui.
- … J’ai pas tout compris ?
- Je suis homo, Nathan.
- …

Un silence, une attente, je cherche son regard que je distingue à peine dans l’obscurité du dehors : au-dessus de la table de jardin en plastique, seules luisent nos mains où se reflètent nos braises de cigarettes.

- Je m’en doutais pas mais sache que j’ai aucun problème avec ça, finit-il par répondre.

Les larmes me viennent aux yeux, je tremble de tout mon corps, le froid et l’émotion se conjuguent alors que pour la première fois de mon existence toute entière se réchauffe mon coeur à la flamme chaleureuse d’une amitié entière et nue. Je serai toujours là pour lui, comme lui est là pour moi ; à cet instant je le sais.

Alors je lui raconte tout depuis les origines. Il écoute religieusement, me laisse parler, pose sa main sur la mienne lorsqu’il voit que l’émotion me submerge jusqu’aux yeux pour me calmer et m’apaiser avec bienveillance le temps de reprendre mon discours. Il n’a jamais eu les mains douces, plutôt un peu rugueuses, la peau trop fine et trop sèche ; pourtant, son contact me fait l’effet d’un baiser doux et chaud, plein de compassion. Quelque chose qui touche à l’instant de grâce.

Je ne peux m’empêcher de parler, déballant le tout comme un poids malheureux que je lui confie avec soulagement : je le sais depuis mes 12 ans, non, ça ne veut pas dire que je suis une folle, non, je n’ai jamais été intéressé par les filles, oui, j’aime les garçons et je ne sais pas d’où ça vient, je me suis détesté pendant longtemps, tu sais, et j’en ai souffert, j’en ai souffert à en chialer tous les soirs dans le noir de mon lit, et puis j’avais tellement peur de te perdre, de vous perdre, mes amis. Oui, tu es la première personne à qui j’en parle… Tu comprends mieux pourquoi je t’ai appelé hier, hein ? Oui, je me sens tellement mal, tu sais…

Tout tremblant, encore sous le coup de l’émotion, les frissons de froid entrecoupés de frissons de peur et de larmes de soulagement, je me retrouve là devant cet ami qui est resté bien silencieux et tout à l’écoute. Soudain, il sort la réplique ultime qui brise cet instant plus que romantique, avec tout le pragmatisme bienveillant dont il a toujours su faire preuve :

- En tout cas, c’est cool, parce que j’ai toujours rêvé d’avoir un copain Drag Queen ! Ils me font délirer !
- … Qu… Que ? Quoi ? Ah mais attends, Nathan, je suis homo, pas une Drag Queen, hein !
- … Oui, oui, je sais, j’ai compris, mais c’est cool quand même !
- … Ah, heu… … D’accord … … Merci…

Il me répond par un sourire.

Je n’ai jamais su s’il était sincère dans sa réflexion drag queenesque touchante de naïveté, ou si c’était pour lui l’occasion de briser le dramatique de la soirée en me soulageant par une pirouette d’un trop plein débordant d’émotions.

Quel que soit le vrai, cela n’avait aucune importance : j’étais sûr d’avoir un ami. Et jamais depuis lors n’ai-je regretté de lui avoir confié ce poids depuis si longtemps porté. On peut dire qu’il y a entre nous un amour certain, mais il n’est pas sexuel, quoiqu’il pourrait être physique. C’est un amour fraternel. C’est cela qui – fils unique que je suis – me relie à lui, encore aujourd’hui, quelle que soit la fréquence de nos rencontres et de nos échanges.

Nathan, mon ami, mon frère. Merci.

Deux jours plus tard, alors que j’étais encore chez Nathan chez qui j’allais passer trois jours en tout et pour tout, Chris qui n’avait aucun nouvelle de moi essaya de me joindre chez mes parents. Ma mère lui donna le numéro de téléphone de Nathan, croyant bien faire. C’est le père de Nathan qui me le passa au téléphone, alors que la petite famille était installée à table pour le dîner. Chris me fit une scène pour cette rupture soudaine de communication. Pendu au téléphone à écouter silencieusement ses reproches, les yeux perdus sur le mur, je finis par lui dire que je ne souhaitais plus le revoir parce que c’était trop difficile pour moi. Il me raccrocha au nez.

J’étais remonté à l’étage, rejoindre Nathan dans sa chambre. Je lui racontai ma conversation. J’avais le souffle coupé, je me sentais mal, une horrible boule au creux du ventre. Il prononça les mots magiques :

- Tu sais, tu as le droit de pleurer, si tu veux.

J’éclatai en sanglots dans ses bras.

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