2/x - Lui

Arnaud Seldon le 5 mars 2008

 
 Lui - partie 2 [2:55m]: Play Now | Play in Popup | Download

Il était tard à l’heure où je rentrais chez moi. Mes parents s’étaient absentés pendant quelques jours – du moins, je l’imaginais car, de toute façon, je l’ignorais. Ca ne m’intéressait pas. Ce qui m’intéressait, c’était Lui. Ce garçon qui partageait ma vie depuis peu. Ce garçon qui à chaque instant m’apportait une lumière dans cette vie bien sombre que je menais depuis des années.

Il habitait à deux pâtés de maisons de mon appartement.

C’est amusant, quand j’y pense… Dans l’existence, il se présente à nous des coïncidences que nous nous empressons d’interpréter comme des signes. Surtout quand cela nous arrange, surtout comme ça nous arrange.

Pour lui et moi, cela tenait à peu de choses. Il y en avait deux, en fait. Le premier signe, c’est qu’il habitait à 50 m de chez moi depuis des années. Je savais précisément où il habitait mais je n’avais jamais eu le droit d’y aller – sa mère, homophobe et mauvaise, m’avait-il dit. D’ailleurs, il venait toujours chez moi, et chez mes « parents adorables », me disait-il. En tout cas, je trouvais au moins amusant que nous ayons pu nous croiser tous les jours dans la rue pendant des années sans jamais nous « rencontrer ». Le second signe, c’était nos numéros de téléphone. Nous avions les mêmes numéros mais dans le désordre. C’est dire : nous étions faits pour finir ensemble.

Le problème, avec les signes, c’est que lorsqu’on les remarque, on ne sait pas toujours les interpréter correctement. On a bien trop tendance à les interpréter comme ça nous arrange, alors que si on y prêtait plus attention, ces étranges coïncidences pourraient tout aussi bien être des avertissements. Bref…

Ce soir là, j’étais donc rentré chez moi vers 23h00. J’avais eu cours très tard à la fac et j’étais allé dîner avec un ami étudiant. Je n’avais pas vu mon petit-ami de la journée, alors qu’il étudiait en fac avec moi. Cela m’avait intrigué et j’avais essayé de le joindre sur son portable - en vain. Alors, ce soir là, rentrant chez moi, j’avais décidé de prendre mon courage à deux mains et de lui rendre directement visite. Au pire, s’il n’était pas là et que je tombais sur sa mère, je m’étais dit que je me présenterais comme un collègue de fac venant apporter les cours à son ami.

Je m’étais retrouvé devant la porte de son immeuble, un vieil immeuble à même la rue, avec une petite mais vieille et lourde porte en bois, et des vieux murs de pierre qui sentent la vieille humidité froide. Et un interphone encastré dans le pan de mur. Neuf, l’interphone, pour le coup. J’avais sonné. Il m’avait répondu et il était descendu. Il était habillé chaudement avec un anorak : il semblait avoir prévu de sortir.

Il s’en était suivi une scène surréaliste. Il m’avait demandé sèchement pourquoi j’étais venu le voir alors qu’il me l’avait interdit. Puis, il avait commencé à s’énerver, s’était mis à hurler devant le pas de la porte de l’immeuble, m’avait dit que j’avais tout gâché, qu’après m’avoir vu il ne pouvait sortir, que ça ne marcherait pas, qu’il ne pourrait pas le faire, que j’étais sa parenthèse de tranquillité, son havre de paix, et que je venais de tout gâcher. Il avait fini par me claquer la porte au nez et était remonté dans son appartement.

Je m’étais retrouvé seul devant le pas de la porte de son immeuble, à moitié hébété, à moitié dégoûté.

Puis j’étais rentré chez moi et j’avais pleuré. Toute la nuit, j’avais pleuré. Je ne savais pas vraiment ce que j’avais fait mais j’avais tout gâché. J’avais cassé quelque chose, une magie qui existait entre nous, ou que sais-je encore. Et jamais plus je ne le reverrais. C’était fini, connement fini, pour une action inconsidérée dont je ne mesurais aucune conséquence. Mon rayon de soleil, ce garçon qui me gardait en vie depuis un, deux ou trois mois, m’avait échappé. Ce serait la dernière fois que je le verrais. Du moins, ce soir là, j’en étais persuadé…

Car, le lendemain matin, il s’était tranquillement présenté chez moi avec un grand sourire et m’avait proposé d’aller me balader au bord de mer. C’est qu’il faisait beau, ce jour là : c’était bien un jour pour se balader.

Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais ça ne l’avait pas fait. Car quand on est amoureux, qu’on pense avoir tout perdu en une nuit, mais qu’on se rend compte qu’on se trompait, on ferme les yeux. On ferme les yeux et on ne cherche pas à comprendre. On savoure l’objet perdu qu’on vient de retrouver, sans rien dire, et on se tait. Et c’est ce que j’avais fait.

L’amour rend aveugle, dit-on. Mais j’étais bien loin d’imaginer que c’était à ce point.

(à suivre)

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