1/3 - L’émissaire

Le vieil homme replia le couvercle de la boîte en bois précieux qui reposait sur son bureau. Il saisit l’outil de découpe d’une main et, de l’autre, engouffra le cigare dans sa bouche. Il libéra le barreau de son cachet ; le temps de l’allumer avec son briquet Reitland en argent qu’il exhalait déjà un long souffle de fumée grise. L’odeur caractéristique de son Humbert, à la fois ambrée et musquée, habitait la petite pièce mal éclairée comme l’encens d’une église ; écœurante, avait un jour fait remarquer sa secrétaire, une faute de mauvais goût sanctionnée par un licenciement.
Il reposa son vice dans son cendrier en ivoire et se leva difficilement de son fauteuil ; ses rotules le faisaient tellement souffrir ! Lentement, il se dirigea d’un pas peu assuré jusqu’à son armoire des offices où il rangeait tout son matériel après les rites. Puis, il ôta son tablier marqué de l’équerre et du compas, rangea sa dagyde en or fin dans sa cassette et replaça son pendentif sur son coussin en soie pourpre. Quand le téléphone sonna.
- Ah, Georges, c’est vous… J’attendais votre coup de fil… répondit-il
- Le rendez-vous a été fixé à 19h00.
- Parfait. Dans la grande salle ?
- Cela me semble le plus adéquat.
- Très bien.
Et il raccrocha.
L’homme resta quelques instants debout devant le téléphone, l’air pensif, puis finit par se rasseoir à son bureau. Il prit le cigare dans la main, laissant ses effluves l’imprégner le visage avant de se décider à le porter de nouveau à la bouche. Puis, il posa son regard sur le dossier qui trônait devant lui. Il tourna la première page, plissa les yeux pour essayer de mieux voir et se résigna à mettre ses lunettes de lecture sur le nez. Il scruta longuement le visage du jeune homme sur la photo. Puis, il bascula la tête en arrière et poussa un soupir en regardant le plafond. Oui, ce serait lui l’émissaire, il en était convaincu.
* * * * *
Georges saisit à nouveau son téléphone et composa un numéro sur le cadran à impulsions. Quelques sonneries, puis :
- Bonjour, ma soeur. Georges à l’appareil. Pourrais-je parler au père Alexandre, s’il vous plaît ?
- Un instant, je vous prie.
Une minute après, à l’autre bout du fil :
- Georges, je vous écoute.
- Bonjour, Alexandre. Le rendez-vous a été fixé à 19h00, dans la grande salle.
- Le candidat sera-t-il présent ?
- Oui, il sera là.
- Alors, qu’il en soit ainsi. A plus tard, répondit son interlocuteur avant de raccrocher.
Georges reposa le combiné sur son socle et appuya sur le bouton noir à l’extrémité de ce dernier :
- Madeleine, je vais devoir m’absenter pour cette fin d’après-midi. Veuillez reporter mes rendez-vous, s’il vous plaît.
- Bien monsieur, cracha le haut parleur du téléphone d’une voix féminine.
Il se leva et se planta devant la baie vitrée. C’était le moment de la journée qu’il préférait. Du haut du 25ème étage, il pouvait admirer l’ensemble du quartier baigné de lumière. Le soleil faisait scintiller les parois en verre des immeubles environnants.
Il laissa glisser ses doigts à la surface de son bureau en bois noir jusqu’à son bord. Puis, tout en se frottant le pouce et l’index l’un contre l’autre pour se débarrasser d’une poussière inexistante, il se dirigea devant le miroir dépouillé qui siégeait au-dessus de sa commode. Il passa sa main dans ses cheveux pour s’assurer qu’ils étaient bien coiffés, joua un instant avec sa moustache et ajusta le nœud de sa cravate. Il se fit la réflexion que les rayures blanches sur fond noir s’accordaient parfaitement avec son costume noir Yves-Saint-Laurent ; quoique des rayures noires sur fond blanc auraient pu être une fantaisie originale. Il finit par s’adresser un sourire de satisfaction, se saisit de son attaché-case et sortit de son bureau.
- Monsieur le directeur…, le salua dans le couloir un jeune homme à lunettes les bras chargés de dossiers.
Il lui répondit par un simple sourire, vu que, de toute façon, il ignorait le nom du personnage.
Suivi d’un « Bon après-midi, Cécile », qu’il lança à la charmante trentenaire qu’il croisait désormais et qui, flattée qu’il se souvienne de son prénom, lâcha – confuse – un « Merci… ! A vous aussi, monsieur le directeur ! ».
Tout en se retournant, il se dit qu’il conviendrait d’étudier plus avant le cas de cette nouvelle employée dont le dévouement pour l’entreprise n’avait d’égal que la forme rebondie et accueillante de ses fesses.
- Bon après-midi, monsieur le directeur, commenta Madeleine, sa secrétaire, lorsqu’il passa devant son bureau. Il arbora ce même sourire qui le rendait si séduisant auprès des femmes et, surtout, de ses subordonnées à qui il appréciait de faire visiter les différents recoins de son bureau.
Il s’engouffra dans l’ascenseur et descendit au sous-sol où l’attendait son chauffeur dans sa DS aux vitres teintées.
- Où allons-nous, monsieur ? demanda le chauffeur.
- Au siège de la compagnie, je vous prie, répondit-il, sur un ton sec.
Et le chauffeur s’exécuta derechef.
(à suivre)
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