Ces objets qui nous possèdent

Arnaud Seldon le 16 août 2008

Humeurs
Il y a dans l’objet que l’on chérit quelque chose qui touche à l’aliénation. C’est cette réflexion (très classique) qui me taraudait, ce matin, sur le chemin pour aller bosser à mon job d’été.

Depuis quelques semaines, mon esprit est occupé par un achat matériel assez conséquent : un nouvel appareil photo numérique. A l’origine, l’idée était d’acheter un appareil photo compact. « Quitte à ce que ce soit le plus cher de tous », m’étais-je dit, comme si le prix avait une quelconque relation automatique avec la qualité du matériel. Conseil clef pour tout achat électronique : « A caractéristiques égales, prends le plus cher », m’avait un jour dit un ami ; j’avais appliqué son conseil en oubliant que – lui – avait les moyens. Maman m’avait pourtant prévenu d’éviter de fréquenter des riches ; peine perdue, la plupart de mes amis sont des bourgeois dont les préoccupations sont bien éloignées du milieu ouvrier. Cela a son avantage (profiter de la piscine au bord de la villa en été) mais aussi ses inconvénients (vivre clairement au-dessus de ses moyens).

Quoiqu’il en soit, après avoir hésité longtemps entre un compact et un bridge (un appareil photo intermédiaire entre un compact et un reflex), j’ai fini par m’orienter vers un bridge (plus cher, évidemment), hésitant entre une poignée d’appareils.

Aparté. Je tiens à remercier mon compagnon au pragmatisme éclairé, pour cette seconde phase délicate. Au terme d’un long monologue insoluble (pour résumer : « Mais tu comprends, un Bridge, en voyage, ça risque d’être encombrant ; mais en même temps, avec un Compact, la qualité photo est beaucoup moins bonne »), il m’a offert la clef ultime, fortement agacé par mes soliloques incontinents (« Tu dois définir une priorité : soit la compacité, soit la qualité d’images, et tu t’y tiens, parce que tu ne pourras pas avoir les deux »). Avec ses propres mots, il a résolu mon dilemme céphalique d’une dizaine de jours, illustrant à sa manière et par sa compréhension intuitive de la chose, le problème du syllogisme des philosophes grecs de l’Antiquité : on ne peut pas comparer des oranges avec des pommes en utilisant la couleur pour les unes et le goût pour les autres, car ce serait absurde. Dire « La compacité est aux Compacts ce que le piqué d’image est au Bridge » ne veut strictement rien dire car on pourra dire beaucoup de choses sur ce qu’est la compacité d’un Compact, et cela ne nous éclaire pas une seule seconde sur ce qu’est le piqué d’image pour un Bridge ; sans compter que ce raisonnement par analogie n’apporte rien en terme de « vérité » si ce n’est celle du discours du locuteur à proprement parler ; bref, c’est nul, et, de toute façon, Aristote l’avait dit à son époque : « Prendre un Bridge, c’est mieux pour les focales ».

Problème essentiel : j’ai décidé de mettre une priorité à la qualité de l’image par rapport à la capacité. Un Bridge, donc. C’est là que je suis tombé dans le piège des comparatifs disponibles sur le net et dans les magazines : si ma priorité est l’image, pourquoi acheter un Bridge, alors que je peux… acheter un Reflex ?

Et voici que de fil en aiguille, je me suis retrouvé à passer d’un un appareil photo compact d’excellente qualité (autour des 300 €) à un appareil photo réflex de plutôt bonne qualité (870 €) - boîtier nu, évidemment, auquel il faudra ajouter une ou deux optiques (500 € pièce pour avoir de la qualité), une sacoche fourre-tout, un filtre UV et la pléthore de cartes mémoire affiliées. Passer de 300 € à 1300 €, y a pas à dire, ça a du bon de fréquenter des riches (et pourtant, Maman m’avait prévenu)…

Excité par ce nouvel achat qui m’ouvrira prochainement des perspectives intéressantes (pouvoir enfin m’essayer à mon vieux fantasme de la photo en sortant du cadre des photos-souvenirs automatiquement et platement «tout est net » des appareils compacts), j’ai cependant été de nouveau confronté à ma première hésitation mais sous un autre aspect. Certes, un Reflex donne beaucoup plus de libertés et d’opportunités pour essayer des petits bijoux de photos ; et c’est tout de même drôlement encombrant. Mais surtout, c’est fragile. Et cher. Et ce qui est fragile et cher promet une certaine dose d’angoisse pour les paranoïaques comme moi.

Or, c’est à l’instant précis où j’ai songé à cela (un Reflex risque davantage de casse qu’un Compact, car c’est gros et donc plus exposé) que je me suis dit que le véritable problème de l’encombrement d’un tel objet n’était pas une question « physique » mais en réalité une question « psychologique ».

Cet objet pendu autour de mon cou serait peut-être prochainement, dans mon voyage dans un pays très particulier, une barrière pour ma communication sociale avec mon prochain. Ne serait-ce que parce que, spontanément, on rechigne moins à exposer un appareil photo à 300 euros qu’un autre à 1300 €… A l’instant où cette pensée est venue à mon esprit, je me suis imaginé plongé dans une rue bondée de ce pays étranger et avoir peur d’abîmer mon appareil photo Reflex, m’empêchant de ce fait d’apprécier ce contact avec les autochtones, et craindre qu’on ne le casse, qu’on ne le vole, cet objet « si cher, et si fragile, et donc si important » - ô divine possession qui nous possède !

J’ai couplé immédiatement cette réflexion à une autre pensée qui m’avait submergé un temps jadis, alors que mon compagnon me proposait de quitter éventuellement Paris pour s’installer à l’étranger. Dans l’absolu, je n’étais pas du tout contre à cette idée, et même plutôt intéressé par un changement de paysage, de culture, de population. Seulement, la première idée qui m’était venue à l’esprit n’était pas celle-ci mais plutôt : « Si je déménage à Londres ou à New York, qu’est-ce que je vais faire de mon téléviseur LCD 102 cm ? Et de mon appareil à charge guidée et ses poids de 80 kg ? ». Bref, l’attachement à – et de – la possession qui venait m’entraver comme un poids vissé au pied de mon esprit… Ridicule, finalement, puisque qu’en quoi la possession d’un gros téléviseur viendrait remettre en question un déménagement à l’étranger, on se le demande…

J’ai donc tenté d’élargir la vision. Quelque part, posséder un objet est une entrave. D’abord pour l’acte d’achat : c’est un sacrifice matériel sur l’autel sacré de son portefeuille. Puis, selon la taille de l’objet, c’est un volume ou un poids physique à proprement parler qui empêche un déplacement aisé. Et enfin c’est la peur développée à l’occasion de sa conservation, de sa protection, de son entretien : l’angoisse du « bon fonctionnement ». Sans compter l’angoisse jumelle de la perte : la dépossession, l’amputation, disons-le : la castration. Quelle liberté peut-on alors revendiquer vis-à-vis d’un objet qui nous possède ? La plus grande s’il est relégué à l’état d’outil (c’est l’idéal) ; mais la moindre s’il n’a d’intérêt que pour lui-même.

Affirmer cela, au passage, c’est s’éloigner très loin de l’éloge du design qui sous couvert d’insérer l’Art (ou du moins sa dimension plastique) dans tout objet d’une certaine gamme de consommation, finit tant par tuer la caractéristique « utilitaire » de l’outil que de banaliser l’Art dans sa dimension bêtement plastique. Car l’engin utile enfant du design devient une sorte de bâtard schizophrène propre à donner des vertiges : la démarche artistique de « l’objet d’Art » est effacée car n’est conservée que la dimension plastique (une régression par rapport à l’Art Contemporain ?) alors que l’ « utilitarité » (pour ne pas utiliser le concept d’utilité, trop marqué par le courant de l’utilitarisme) de l’objet est relativisée par cette pseudo dimension artistique de la décoration. L’outil n’est plus seulement qu’un outil : c’est un concentré d’attention per sé. Et voici que se profile « le beurre et l’argent du beurre », mélangés ensemble, au prix du cul du crémier. Pour ma part, je n’ai jamais apprécié trouver des confettis de billets de 500 EUROS dans une plaquette de beurre demi-sel ; j’ai du mal à le digérer.

Alors, quelque part, j’ai fini par me dire que, dans cet avenir si proche, si mon appareil photo hors de prix se retrouvait confronté à une foule immense, cela ne devait avoir aucune importance. Il n’y a en effet qu’une porte de sortie venant réconcilier le tout : je devrai tuer cette peur en tuant la possession. Tuer la possession, ce n’est pas refuser de posséder mais plutôt se détacher de la possession qu’a l’objet sur nous dès l’instant où on le possède.

Le souvenir d’une époque s’amenuise à mesure que l’époque s’éloigne, c’est l’Anamnesis. La mémoire, elle, Mneme, procède à l’inverse : elle prétend que l’objet de son attention est derrière elle alors qu’il se trouve devant, elle crée son objet au lieu d’en procéder comme le souvenir. Quelque part, se déposséder d’un objet que l’on possède, cela implique d’abord de le posséder, puis, ensuite, dès la signature apposée en bas d’un chèque, de le reléguer à l’état de souvenir, en devenir amnésique. Et se retrouver nu – soi confronté à soi-même.

Faire le deuil d’une possession, c’est comme faire le deuil d’un amour qu’on croit pouvoir enfermer entre ses doigts recroquevillés : faire un pas de plus vers une certaine libération.

Gautama Siddharta le Bouddha avait donc bel et bien raison. Il n’en a jamais parlé parce qu’il s’en était dépossédé, mais c’est une certitude : il devait posséder un Reflex. Je me demande si c’était un Canon, un Nikon ou un Pentax ?

2 réponses à “Ces objets qui nous possèdent”

  1. Eh bien, avec toi, c’est difficile de choisir “rapidement” quelque chose. Remarque, avec moi, c’est la même chose. J’ai bien mis quelques mois pour me décider sur ma prochaine acquisition ^^.
    J’espère que tu nous feras l’honneur de nous faire partager tes premiers essais avec ton nouvel appareil ?!

  2. JM> Oui, c’est prévu ! Je pense m’être arrêté sur le modèle mais je n’ai pas encore la totalité de la somme pour acheter le boîter + l’objectif que je veux, arf ! (en fait, pour LES objectifs que je veux ; mais je vais commencer humblement avec un objectif avant d’acheter le second, un peu plus tard). Compte-tenu du salaire que je toucherai à la fin août, en solde de tout compte, je devrai pouvoir acheter tout ça tout début septembre. Et en attendant, je trépigne d’impatience comme un gamin, arf…

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