La moindre plume

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vendredi 19 juin 2009

Lui - 8/x

Je me retrouvai devant la porte de son immeuble. Un vieil immeuble à même la rue, avec une petite mais vieille et lourde porte en bois, et des vieux murs de pierre qui sentaient la vieille humidité froide. Et un interphone encastré dans le pan de mur. Neuf, l’interphone, pour le coup. J’avais sonné. Mais il n'avait pas répondu. Il était presque 21h : était-ce trop tard ? Lui et sa mère, que je n'avais toujours pas rencontrée, étaient-ils en train de dîner ? Est-ce que je devais faire demi-tour ? J'hésitai et attendis un instant devant la porte, ne sachant exactement que faire.

Alors qu'à l'horizon le soleil inexistant en ce jour assombri semblait se dissimuler derrière de noirs nuages, les oiseaux de nuit commençaient leur litanie lugubre pour avertir les passants de la fin de la journée. Une petite brise presque tiède vint me faire regretter de ne pas avoir prévu, malgré la chaleur, une veste légère pour accompagner mon escapade de début de soirée.

Je jetai rapidement un oeil autour de moi : alors que se profilait la période estivale en cette fin de juin, il n'y avait nulle âme qui vive dans les rues de notre petite bourgade de la banlieue niçoise. Une habitude pour cette ville résidentielle qui s'endormait bien tôt tout au long de l'année dès l'instant que les commerces abaissaient leurs rideaux de fer. L'esprit embrumé par l'alcool, le silence environnant ne se faisait pas rassurant ; un hoquet indélicat d'une bière de trop vint d'ailleurs me rappeler un souvenir d'un instant auparavant, lorsque je partageais avec mes collègues étudiants quelques éclats dorés d'orge liquide : et si le meurtre de Nathan n'était pas isolé mais le fait d'un serial killer ? Si l'hypothèse farfelue nous avait occasionné quelques frissons de rire, le ciel menaçant et lourd qui accompagnait le silence pesant contribua à la rendre - tout compte fait - un brin inquiétante.

Soudain, un coup de tonnerre tonitruant me fit sursauter ; les alarmes de quelques voitures garées dans une rue voisine se mirent à retentir, les vitres sans doute choquées par un éclair tombé pas très loin. Et alors qu'un petit bruit sec et répétitif montait doucement des alentours, je compris bien vite quelle en était la teneur lorsque l'odeur suave et écoeurante du bitume mouillé de grosses gouttes me parvint jusqu'aux narines. Si je restais devant la porte de cet immeuble, je finirais rapidement trempé par cet orage de chaleur en moins de temps qu'il n'eut fallu pour dire « ouf ! ».

La porte s'ouvrit à cet instant et un homme d'une trentaine d'années en émergea. Profitant qu'il me tenait la porte, je m'engouffrai dans le hall en le saluant d'un « merci » rapide, bien trop heureux d'échapper à la pluie violente qui s'abattait au dehors. J'étais ainsi seul dans cette entrée humide mal éclairée et à l'odeur de cave et profitait de l'aubaine pour poser le regard sur les boîtes aux lettres. Je ne mis pas longtemps à identifier celle qui Lui appartenait, son nom de famille inscrit sur l'étiquette, au milieu des quelques autres qui scandaient ses voisins au sein de cet immeuble à taille humaine. L'étage n'était pas indiqué mais étant donné qu'il ne devait y en avoir que trois ou quatre au maximum, l'occasion méritait bien une ultime tentative avant de m'en retourner chez moi.

Et ce fut au quatrième et dernier étage, après avoir sonné trois fois dans un dernier acte d'individu imbibé et donc nécessairement bien décidé, que la porte finit par s'ouvrir. Alors, c'était donc là qu'Il habitait...

(à suivre)

jeudi 11 juin 2009

Lui - 7/x

C'est à ce moment précis que les événements échappèrent à mon contrôle. Il est troublant de constater (avec effroi, même) combien la vie, par un ensemble d'éléments anodins, est en mesure de vous retirer toute capacité de gestion du flux du temps à partir d'un moment particulier auquel vous ne vous attendiez pas. Dépossédé, vous vous retrouvez confronté à des machines, à des rouages, à des enchaînements imbriqués et plus ou moins bien huilés, au sein desquels de toute façon le moindre grain de sable à défaut de ralentir la progression inéluctable des engrenages ne pourrait être que broyé.

Ce que je ne savais pas, au moment où Il claqua la porte, c'est que la machine était déjà en route et que les événements étaient sur le point de se dérouler en dehors de ma participation.

Pourtant, je m'étais acharné à vouloir en être un spectateur impuissant placé aux premières loges, sorte de démiurge fantasmé proprement incapable de modifier quoi que ce fut dans le déroulement du mauvais film qui était projeté devant mes yeux.

* * *

Je m'étais toujours demandé pourquoi il était amoureux de moi. Ou plutôt, pour être tout à fait exact, pourquoi il sortait avec moi alors qu'il pouvait avoir tous les garçons qu'il désirait. Je ne me trouvais pas « beau » ; et je pourrais même confesser sans honte mais sans fierté que j'étais tout à fait « moche ».

Toutefois, ce que j'ai appris, au travers de cette histoire, c'est que les motivations des uns et des autres, et en particulier les motivations amoureuses, échappent très largement à la logique habituelle qu'on peut leur donner. Dans ce cas précis, ce qui est objectivement, esthétiquement et plastiquement « beau » n'est pas forcément ce qui est « attirant » pour tout le monde. Et quelque part, à bien y réfléchir, on recherche toujours ce qui nous fait défaut. Si c'est bien le cas, la laideur était ce qui l'intéressait dans la vie, Lui qui était un monstre de beauté plastique. Il en était même un véritable artisan.

* * *

Cela faisait deux semaines que je n'avais pas eu de nouvelles de Lui. Il n'était plus venu à la fac depuis ce jour où il avait claqué la porte. Il ne répondait pas sur son téléphone et, à vrai dire, même si j'étais convaincu qu'il était innocent, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il était en fait retenu par la police judiciaire.

Pourtant, de ce que nous en savions officiellement, l'enquête piétinait. Sophie, qui prenait l'affaire très à coeur, semblait être en contact avec un des officiers en charge de l'affaire – à un tel point d'ailleurs que les rumeurs allaient bon train sur sa relation « intime » avec les forces de police. Quoi qu'il en soit, elles ne semblaient pas avoir le moindre suspect sur leurs listes. Et si cela me rassurait un brin quant au devenir de mon petit-ami et à sa présence indélicate auprès de Nathan peu de temps avant le meurtre, son silence soudain me désespérait. Le doute s'immisça insidieusement dans mon esprit : avais-je fait quelque chose de mal pour qu'il ne me rappelle pas ?

Je n'arrêtais pas de ressasser à l'esprit la dernière discussion que nous avions eu. Et plus les jours passaient, plus une de ses phrases sonnait bizarrement : « Alors, nous en sommes là ». Au début, j'avais interprété ceci comme s'Il apprenait qu'il avait été vu par un témoin et se sentait donc obligé de faire face à ses responsabilités devant les forces de police ; « Nous en sommes là » : l'affaire en est là, donc.

Mais son silence et son refus de me rappeler donnait au fil du temps un relief passé d'abord inaperçu à cette discussion : et si le « nous » auquel il faisait référence n'était pas du tout sa situation par rapport à cette affaire mais... « notre » situation, en tant que « couple » par rapport à autre chose ? Par rapport aux griefs que je lui avais fait, par exemple ? Oui parce que, quelque part, je lui avais demandé d'aller voir la police, de cesser d'être un gamin inconsistant ou un « je m'en foutiste » comme il se comportait à son habitude. Et peut-être que cette affirmation qu'il avait eu signifiait en réalité : « Alors voici où, nous, toi et moi, nous sommes dans notre relation : ça y est, nous avons atteint ce point particulier ».

Pourtant, si tel était le sens de cette affirmation, je ne comprenais toujours pas ce que cela impliquait. Quel était ce « point particulier » ? Et puis, je ne saisissais toujours pas quel était le rapport avec mon injonction d'aller voir la police. Est-ce que, d'une quelconque façon, il m'en voulait ? Est-ce que ce silence soudain était un rappel de cette fois où, m'étant rendu chez lui, il m'avait fait une véritable sortie propre à me faire pleurer pour des heures pour un abandon que j'avais crû définitif ? Est-ce que cela voulait dire que nous avions atteint un point de retour où je l'avais agacé définitivement ?

Alors, l'affaire avec Nathan n'importait plus ; toute cette histoire me semblait bel et bien secondaire. Ce qui importait, c'est que cela faisait deux semaines que je n'avais pas de nouvelles de Lui. Que je commençais à m'en sentir responsable et que son absence me faisait l'effet d'un trou béant dans le ventre.

Il fallait que j'en ai le coeur net, il fallait que je sache ce qu'il en était. Et un soir où, déprimé de ne plus avoir de nouvelles de Lui, j'avais bu une bière de trop en compagnie de mes collègues de fac, j'avais pris la décision d'aller directement chez lui pour enfin gagner un peu en certitude. L'alcool aidant, j'affrontai mon appréhension en bravant l'interdit qu'il avait fixé tout au long de ces quelques mois que nous étions sortis ensemble : sonner en bas de son immeuble et le confronter en direct live dans son appartement.

(à suivre)

mercredi 4 mars 2009

Lui - 6/x

Un silence pesant s'installa dans la pièce. J'avais le souffle coupé et l'estomac retourné. Ses paroles me firent l'effet d'un coup de poing violent qui me déchiquetait sur place. Je comprenais au moins pourquoi il avait été aperçu la veille, entrant dans le bâtiment principal, Lui avec sa chemise jaune et blanche. Mais pourtant... ... Alors comme ça, il lui... avait défoncé le... ?

- Qu... Qu'est-ce que tu viens de dire ? ...

Il termina en silence de mâcher ce qu'il avait dans la bouche, l'avala et reprit la parole, visiblement calmé :

- J'avais rendez-vous hier soir avec Nathan dans les toilettes pour un plan cul... (Il sembla hésiter et ajouta :) Je ne savais pas ce qui allait lui arriver par la suite.
- Tu... Tu m'as trompé ?
- S'il te plaît, épargne-moi une scène... Tu voulais savoir ce que je faisais hier soir ? Maintenant tu sais. Mange, ça va être froid.
- Je... Mais comment...

J'avais besoin de me détacher raisonnablement de tout cela. De prendre une distance. Comme ces gens qui, au Sri Lanka, avaient saisi leurs caméscopes amateurs et leurs appareil-photos au moment du tsunami de 2004. Pour avoir un regard détaché sur les choses. Pour rationaliser en faisant un pas en arrière de leur corps et ainsi éviter de céder à la panique. Et d'être submergé. Au moins par les émotions.

Mon tsunami perso, ce fut cet instant où mon coeur trahi s'apprêtait à chavirer sous une déferlante terrifiante, une lame de fond qui viendrait sous peu plus que m'embrumer le regard ; et pour l'heure, un sanglot que je savais être à venir commençait à m'agacer les dents et j'avais envie de vomir.

- Mais... Pourquoi... tu as couché avec lui ?
Il marqua un bref silence et répondit :
- Parce que j'en avais l'opportunité... Tu te souviens de la petite discussion qu'on a eu hier après-midi à son sujet ? Eh bien, je voulais vérifier si j'avais tort ou raison. Je suis allé le voir après la fin du cours, alors que tu étais déjà parti ; il était à la bibliothèque.
J'écoutais silencieusement, visualisant la scène, les deux mâchoires grinçant l'une contre l'autre :
- Je lui ai proposé directement de coucher avec lui, en lui disant que j'avais une grosse envie de baiser. Il a éclaté de rire. Alors je lui ai mis la main sur la queue, impassible. Et quand il a vu que j'étais sérieux, il a dit qu'il était d'accord.
- Et... (Je devais rester calme, posé, détaché, rationaliser, prendre le caméscope, il fallait prendre le caméscope... Je voulais savoir...)... Et vous êtes allé directement... dans les toilettes ?
- Non, il avait... (il pouffa de rire)... rendez-vous avec sa petite amie. Je ne savais même pas. Qui l'eut cru, hein ? Alors, on s'est donnés rendez-vous un peu après 20h00, dans les toilettes du bâtiment principal. Une fois qu'on a baisé, je suis rentré chez moi.
- Et il a été... tué... juste après...
- Ouais, voilà, fin de l'histoire. Ca y est, tu es content, tu sais tout, on peut manger maintenant ?

Je laissai aller un râle d'incompréhension. Il avait toujours été particulièrement gonflé mais, là, il dépassait les bornes. Cette fois-ci, c'était moi qui m'étais mis en colère :

- Non mais, tu plaisantes ? Tu me racontes l'air de rien que tu m'as trompé la veille avec un mec qui a été poignardé juste après t'avoir servi de vide-couilles et tu veux te servir en riz cantonnais ?!
- J'ai faim. (répliqua-t-il laconiquement).
- Je rêve... Non mais je rêve complètement ! ... Et elle en pense quoi, la police ?
- Rien, très certainement (répondit-il du tac-au-tac, en se servant effectivement de riz cantonnais).
- Comment ça : « rien » ?
- Elle ne sait pas que nous avons couché ensemble. E-vi-dem-ment (scanda-t-il, détachant chaque syllabe, en me lançant en biais un regard noir).
- Quoi ? T'as rien dit à la police ? T'es le dernier mec à l'avoir vu vivant et t'as encore rien dit à la police ?!
D'un geste brusque, il posa bruyamment ses baguettes en bois sur la table basse.
- Tu crois quoi ? Que je vais m'amener comme une fleur auprès des flics et leur balancer : « Eh, inspecteur, le sperme que vous avez trouvé dans la bouche de la victime, c'est le mien. Et sinon, l'enquête, ça avance ? »
- ... C'est une plaisanterie ?
- ... Oh, c'est vrai, j'ai oublié de te dire : oui, j'ai joui dans sa bouche.
- Non mais putain, pas ça ! Tu n'as rien dit à la police ?
- Eh bien non. Et je crois bien que je vais m'abstenir. Et tu commences sérieusement à me casser les couilles, avec cette histoire de Nathan...
- ... On t'a vu aller au bâtiment principal, hier soir, imbécile ! (lançai-je, hors de moi)
- ...
- Oui, on t'a vu hier soir. Un étudiant avec une « chemise jaune et blanche ». Ca te dit quelque chose ?
- ... On m'a vu hier soir ?
- On t'a vu hier soir (répétai-je encore, dans l'espoir qu'il comprenne). Alors tu ferais mieux d'aller voir les flics avant qu'ils te découvrent par leurs propres moyens.
Il ne répondit pas. Il posa doucement ses baguettes sur la table, porta la serviette en papier à sa bouche et s'essuya les commissures au coin des lèvres. Il resta silencieux un petit moment, visiblement pensif, et finit enfin par me regarder dans les yeux :
- Alors, nous en sommes là ?
Le fait qu'il venait de me tromper me retournait le ventre mais je découvrais combien j'étais faible et combien mon amour propre était somme toute très relatif. C'était la première fois depuis que nous sortions ensemble qu'il affichait ce regard inquiet. Jamais il n'avait été aussi beau. Alors, peu m'importait ce qu'il avait fait : je ne voulais pas qu'il m'échappe. Je fondais littéralement en sa présence ; je voulais l'enlacer, je voulais qu'il se perde pour une fois dans mes bras comme moi jadis je m'étais perdu dans les siens :
- Tout va bien se passer... répondis-je doucement.
- Même si ça fait de moi le suspect principal ?
- Tu ne peux pas faire autrement : ils finiront par savoir, forcément... Tu sais ce qu'il te reste à faire...
Il se leva du canapé sans me regarder et se dirigea vers la porte d'entrée. Mais il se retourna, le regard implorant, comme un enfant qui attend qu'on le sauve d'une tâche qu'il doit pourtant faire ; il aurait pu dire : « Je suis vraiment vraiment obligé ? », mais à la place :
- Tu es sûr que c'est la solution ? me demanda-t-il.
- Oui, je le crains, finis-je par lui répondre, après un instant d'hésitation.

Il se tût, me regarda de ses grands yeux bleus et finit par tourner les talons. Quelques instants plus tard, il était dehors. Il avait claqué la porte.

(à suivre)

dimanche 1 mars 2009

Lui - 5/x

J'étais tombé sur son répondeur. J'avais laissé un message laconique sans dire quoique ce fut si ce n'était un vague « Rappelle-moi ». Et 10 minutes plus tard, il m'avait rappelé. Il était en voiture, ne pouvait pas rester au bout du fil mais proposait de passer chez moi, il apporterait du chinois pour le midi. Je ressentais une certaine appréhension (« Une chemise jaune et blanche ? ») mais j'avais accepté.

On sonna à la porte de l'appartement. J'allais ouvrir, laissai la porte entrouverte et m'installai sur le canapé du salon de mes parents. C'était Lui. Il était tout sourire, son sac en plastique odorant le glutamate asiatique entre les mains. J'eus voulu faire davantage preuve de précautions avant d'amener le sujet mais, en voyant son visage radieux, je ne pus m'en empêcher :

- Tu es au courant, pour Nathan ?
Il perdit son sourire, posa le repas sur la table basse et laissa s'échapper un petit soupir, visiblement de déception.
- Oui, je suis au courant. Je t'ai pris des nems.
- Heu, merci. ... Comment tu sais ?
- Sophie m'a appelé ce matin. Il y a du boeuf aux champignons noirs et du riz cantonnais.
- Elle m'a appelé aussi. Je suis allé à la fac ce matin, du coup. Elle était toute retournée...
- Elle en avait l'air, au téléphone. Bon... On mange ?
- J'ai pas très faim... Tu te rends compte qu'il a été... poignardé ? Comme ça craint ?
Il ne répondit pas, les yeux perdus dans sa barquette en plastique, la bouche pleine, en train de mâcher le nem qu'il venait d'ingurgiter. J'hésitai un instant, et décidai maladroitement de me lancer :
- J'arrive pas à réaliser... Le cours s'est fini à 18h00, il a quitté la salle comme nous, et après...
J'attendais une réaction de sa part ; peine perdue. Je poursuivis :
- J'ai fait un tour à la Fnac, en sortant du cours, et après je suis rentré chez moi... Et pendant ce temps, lui, si ça se trouve... (Je marquai une pause.) Et toi, tu faisais quoi, pendant qu'il était... ?
Il lâcha le nem qu'il avait entre les mains dans sa barquette, le jetant presque, tout en sifflant un soupir bruyant et bref qui fleurait bon, cette fois, l'exaspération :
- Mais bordel, on va parler de Nathan toute la journée ?! lança-t-il.
- Hum, non, mais... Mais quand même, il est mort... !
- Oui, il est mort ! Et alors ? Cela devrait m'empêcher de manger ?
- Quoi ? Mais pourquoi tu te mets dans des états pareils ? Je te demandais juste... (j'hésitai un instant compte tenu de son agacement)... où tu étais hier soir, c'est tout ?
- Qu'est-ce qu'on en a à foutre, d'où j'étais hier soir ?! Il est mort ? Il est mort ! Il aurait pu tout aussi bien être écrasé par une voiture ou partir d'un cancer des poumons dans 20 ans, vu comme il puait la clope, ça change rien à l'affaire... Je peux finir mes nems, maintenant ?
Il engouffra à nouveau un nem dans sa bouche. Je ne réagis pas, ne comprenant pas sa réaction. Ou craignant plutôt de trop bien la comprendre. Etait-ce son égoïsme habituel qui parlait ou était-ce autre chose (« Une chemise jaune et blanche ») ? Je devais en avoir le coeur net...
- Inutile de réagir comme ça... C'est juste que... Je voulais juste savoir ce que tu faisais hier soir quand il est mort, c'est tout...
Il me foudroya du regard :
- Ah tu veux vraiment parler de ça ?! Tu veux vraiment parler de Nathan ?! De ce que je faisais hier soir ?! C'est ça que tu veux ?!
Je gardai le silence, les yeux fixés dans les siens, figé de peur et appréhendant sa réponse. Elle ne tarda pas à venir :
- Hier soir, je lui défonçais le cul dans les chiottes, à ton Nathan... (Il marqua une pause) Peu de temps avant qu'il ait été tué, j'imagine...

(à suivre)

vendredi 27 février 2009

Lui - 4/x

Le téléphone s'était mis à sonner. Je n'avais pas entendu les premières sonneries mais seulement les suivantes, à partir de la troisième ou de la quatrième. J'avais difficilement ouvert les yeux, la lumière du soleil matinal perçait timidement les persiennes. Alors, j'avais saisi l'instrument de mon tourment – ce portable qui s'agitait au matin en me sortant de mes rêveries – regardé qui en était l'appelant (« Tiens... ? Sophie de mon groupe de TD du mardi... ? »), m'étais essuyé la bave encore tiède qui avait coulé sur ma joue dans mon sommeil, et finalement vite raclé la gorge en prenant une grande inspiration, et en espérant conserver toute ma dignité en donnant à mes paroles un peu de contenance :

« Alleauuuuu... ? ». Ma voix d'outre-tombe m'avait trahi : Sophie s'excusait déjà de me réveiller.

Entre deux bâillements, essayant de réaliser ce qu'elle me racontait, me frottant les yeux avec le secret espoir de sortir de ma léthargie (« Ou bien de retourner me coucher très vite... Non, ce ne serait pas raisonnable... »), j'essayais de comprendre pourquoi elle m'avait appelé. J'étais le troisième sur sa liste de contacts, elle s'était dit qu'il fallait prévenir tous ceux qui étaient en cours avec lui.

Lui ? Lui, c'était Nathan et il avait été assassiné. La presse régionale allait en faire ses choux gras pour les jours à venir (cf. cette coupure de presse de l'époque).

Deux heures après le coup de fil de Sophie, après m'être vaguement débarbouillé, j'arrivai sur le site du campus.

J'avais hésité. Au début, non, je m'étais dit que c'était la meilleure chose à faire, rencontrer les enquêteurs directement sans attendre qu'ils me contactent, essayer de leur donner des renseignements quelconques même si je ne savais rien de particulier, prendre un peu la température auprès des autres étudiants, voir l'agitation des autorités et puis – qui sait – jeter un oeil au lieu du crime, juste pour voir, en espérant qu'il n'avait pas été nettoyé ?

Et puis, alors que j'étais en train de m'habiller, je m'étais soudain interrompu : et s'ils cherchaient le meurtrier parmi les étudiants ? Dans ce cas, est-ce que le fait de me rendre à la fac pour les rencontrer n'était pas un comportement suspect ? Celui d'un agresseur qui ferait semblant de désirer aider et d'être disponible pour mieux voiler sa culpabilité ?

D'un autre côté, est-ce que le fait de rester chez moi, sans réagir, alors que cette Sophie m'avait prévenu était un comportement suspect ? Et puis, imaginons qu'elle mentait ? Que je faisais partie des suspects pour une obscure raison et que la police lui avait demandé de m'appeler pour me faire venir ? Qu'elle n'avait appelé personne d'autre, en fait ? ...

J'avais secoué la tête, avalé d'un trait l'expresso que je venais de me faire et m'étais fait la réflexion... que je réfléchissais trop, justement.

Sur place, c'était un peu la déception : point d'agitation particulière mais au contraire une absence de réaction. Une cellule psychologique avait été installée dans une grande salle où, habituellement, la fac affichait les résultats d'examens mais aucun étudiant ne s'y trouvait. Le crime avait eu lieu dans les toilettes pour homme ; je m'en étais rendu compte par moi-même en passant à proximité, constatant qu'ils avaient été barrés par des rubans jaunes « Do not cross » comme dans les films américains sauf que, pour le coup, les rubans étaient bien français et arboraient « Zone interdite – Police technique et scientifique ». Il était impossible de voir quoi que ce fut depuis le couloir où le quidam essayait de regarder. Bref, vu que les cours avaient été annulés pour la journée et que nous étions vendredi, j'imagine que la majorité des étudiants qui n'étaient pas des curieux avides de sang étaient heureux de l'aubaine du long week-end de 3 jours qui s'offrait à eux.

J'avais retrouvé Sophie et trois autres étudiants de ma promo dans un café en contre-bas de la faculté. Elle travaillait à la bibliothèque ce matin pour un exposé qui aurait dû avoir lieu dans l'après-midi. C'est la raison pour laquelle elle se trouvait à la fac. La plupart des gens de notre promo n'étaient pas présents puisque nous n'aurions dû avoir cours qu'à partir de 14h00.

Elle nous avait expliqué comment tout s'était passé. Un étudiant avait découvert le corps de Nathan dans les toilettes au petit matin, plusieurs coups de couteau d'après ce qu'elle avait compris. Pas de témoin, cela avait dû se passer dans la nuit ou dans la soirée, après le passage des équipes de nettoyage, qui passaient vers 19h00. Elle était sous le choc, même si Nathan, elle ne le connaissait pas vraiment. Elle était catholique, elle ne comprenait pas comment on pouvait tuer quelqu'un avec autant de violence, c'était horrible, il y avait du sang partout d'après ce que disaient ceux qui avaient découvert le corps. Elle avait pleuré un peu, une de ses copines aussi en conséquence, les deux autres étudiants et moi les avions réconfortées, même si nous n'en menions pas large non plus.

Une fois calmée, elle avait bien voulu nous parler plus en détails de ce qu'elle savait. Personne n'avait vu Nathan aller aux toilettes la veille. Par contre, un autre étudiant lui avait dit qu'une secrétaire de la bibliothèque – qui fermait à 19h45 – avait vu, en sortant, un jeune homme entrer dans le bâtiment principal.

Il s'agissait là d'un élément important. Dans cette faculté, le bâtiment principal n'accueillait normalement plus de cours à partir de 18h ; les cours tardifs (qui pouvaient avoir lieu jusqu'à 21h00) se déroulaient exclusivement dans les bâtiments annexes. Seul le service de nettoyage se retrouvait dans les couloirs du bâtiment principal jusqu'à 19h30 environ, avant que les grilles d'accès au campus ne soient fermées aux alentours de 21h30.

Par conséquent, si un étudiant avait été aperçu aux alentours de 20h00 entrant dans le bâtiment principal, il pouvait s'agir d'un suspect.

Mais lorsque j'appris que, d'après cette rumeur, la secrétaire de la bibliothèque, si elle n'avait pu voir le visage de l'étudiant à distance, avait cependant pu remarquer qu'il portait une chemise jaune et blanche, un frisson m'avait parcouru l'échine.

Jaune et blanche ?

J'avais pris congé de mes camarades, allumé mon téléphone à peine sorti du bar et composé son numéro.

(à suivre)

mercredi 11 février 2009

Lui - 3/x

« J'aime sentir ton foutre dans mon cul. Sur mon visage aussi. »

Cela n'était qu'un fantasme comme les autres. Une pratique sexuelle comme une autre parmi un large panel de pratiques, des plus régulières et inoffensives, aux plus... hétérodoxes et exotiques. Et Dieu sait combien les hommes – a fortiori les homos – sont capables d'inventivité en matière de jeux sexuels !

Pourtant, chez lui, ce n'était pas un jeu. Ou plutôt, je devrais dire que ce n'était pas qu'un simple fantasme. Avec les années et les partenaires, j'ai pu me rendre compte que certains appréciaient de jouer avec le sperme à un moment particulier de l'acte sexuel mais en étaient pourtant détachés (voire même dégoûtés) une fois l'état de satisfaction atteint. Sauf qu'à l'époque de mon histoire avec « Lui », je l'ignorais encore. Et le fait qu'il voyait dans le sperme non pas le symbole du plaisir de l'autre mais le vecteur d'une salissure – ma salissure – était tout sauf anodin. Surtout si on prenait en compte le fait que cette salissure le fascinait et l'excitait.

J'en avais eu la certitude lors d'une discussion qui avait eu lieu quelques jours après le semblant de rupture que nous avions vécu. Une rupture qui n'avait finalement pas été consommée, ne sachant ni les raisons qui l'avaient mis dans une rage folle, ni celles qui l'avaient poussé à finalement revenir auprès de moi comme si de rien n'était.

Cet après-midi là, nous étions assis l'un à côté de l'autre et avions un cours d'amphi qui ne me passionnait guère. Dans ces cas-là, je faisais toujours un effort la première heure mais, la démotivation aidant, je finissais par reposer mon plume avec résignation et à me laisser aller à regarder mes copains étudiants. Et ce que j'appréciais, dans un amphi, c'était la somme colossale de jeunes mecs qu'il était possible de mater tout autour de soi avec délectation.

Et puis, il y avait toujours le garçon. Celui qui attirait notre attention plus que de mesure, pour une nuque délicate, un regard fondant, des lèvres tendres ou des pectoraux simplement dessinés derrière un t-shirt. Dans ce cours-ci, c'était Nathan. Avant de sortir avec « Lui », Nathan avait toujours fait parti de mes fantasmes d'étudiant. Et je n'étais jamais parvenu à savoir s'il était hétéro ou homo. Je m'étais donc laissé aller ce jour-là à baver sur Nathan comme nombreuses de mes soeurs hétérosexuelles en mal d'amour. Et sans doute aussi en mal d'une nuit de baise – enfin (elles en étaient désespérées) – mémorable.

Cela ne « Lui » avait pas plu. Il ne l'avait pas dit explicitement mais c'était tout comme. Nous nous étions retrouvés à la pause pour fumer une cigarette, à l'extérieur de l'amphi. Il avait enfilé sa petite veste en velours beige parce qu'il ne portait qu'une chemise hawaïenne jaune et blanche et que le vent soufflait fort. Le temps d'approcher ses mains de sa bouche pour aider la flamme du briquet à réveiller la braise de sa clope, qu'il m'informait qu'il n'était pas aveugle :

- N'y pense même pas, avait-il lancé.
- Pardon ?
- Avec Nathan. N'y pense même pas.
- Hein ? ... (J'étais pris la main dans le sac). De quoi tu parles ?
- Ne nie pas. De toute façon, ce n'est pas quelqu'un pour toi.
- Attends... De toute façon, tu es mon copain... Et puis c'est pas parce que je regarde que...
- Je suis une exception, Arnaud.
- ... Une exception ? Je ne comprends pas ?
- Nathan n'est pas quelqu'un pour toi. Vous ne faîtes pas partis du même monde.
- Je ne comprends pas... ? (Je ne voyais pas où il voulait en venir.)
Il soupira :
- Tu es laid, Arnaud. Lui ne l'est pas.

Et cela m'avait fait l'effet d'une douche froide. N'importe qui ayant suffisamment confiance en lui aurait sans doute réagi en riant sincèrement. Cela n'avait pas été mon cas. Car jamais je ne m'étais aimé. Et que j'avais toujours souffert de ce désamour que j'adressais tous les jours à mon miroir. Alors, lorsque « Lui » n'avait pas hésité une seule seconde à souligner ces questions d'estime personnelle, je m'étais retrouvé cloué sur place, rabaissé, silencieux, misérable.

Avec le recul, je comprends aujourd'hui que c'est sans doute cette différence de beauté physique – les plus hypocrites auraient dit que je ne rentrais pas dans les canons classiques de l'esthétique – qui tout à la fois nous séparaient, « Lui » et moi, mais aussi nous réunissaient. Autant, « Lui » incarnait cette beauté inaccessible à laquelle j'avais la chance de pouvoir goûter, autant – moi – j'incarnais cette laideur qui l'excitait tant et tant, quand il réclamait que je lui jouisse au visage.

Me rabaisser physiquement faisait sans doute partie de ce jeu particulier qu'il affectionnait tant ; plus j'étais persuadé de cette laideur, plus je l'exprimais dans sa simplicité toute naturelle, informé par le regard de l'autre que mon image relevait du dégoût. Alors, je me résignais à être laid, « Lui » triomphait de cette empire, et hurlait ses orgasmes lorsque je giclais benoîtement dans sa bouche.

Etre aimé pour une laideur tout en se désaimant pour la même raison. Il y avait là un écartèlement malsain entre l'amour propre et l'amour de soi qui aurait pu me mettre la puce à l'oreille, si seulement j'avais été un lecteur de Rousseau à cette époque. Malheureusement, on ne se découvre souvent un intérêt pour l'intelligence des classiques qu'à partir d'un moment où l'on n'est plus en mesure d'en recevoir toute la portée des enseignements ; sans doute parce qu'on n'en saisit l'intérêt personnel qu'à rebours, lorsque l'expérience vient avec ses blessures qu'il est indispensable de panser.

Mais il est des évènements qui suscitent bien d'avantage d'interrogation que le plus pertinent des écrits de philosophe. Et ce fut le cas le lendemain de cet épisode d'humiliation universitaire : le corps de Nathan avait été retrouvé poignardé, au matin, dans les toilettes du bâtiment principal...

(à suivre)

mercredi 5 mars 2008

Lui - 2/x

Il était tard à l’heure où je rentrais chez moi. Mes parents s’étaient absentés pendant quelques jours – du moins, je l’imaginais car, de toute façon, je l’ignorais. Ca ne m’intéressait pas. Ce qui m’intéressait, c’était Lui. Ce garçon qui partageait ma vie depuis peu. Ce garçon qui à chaque instant m’apportait une lumière dans cette vie bien sombre que je menais depuis des années.

Il habitait à deux pâtés de maisons de mon appartement.

C’est amusant, quand j’y pense... Dans l’existence, il se présente à nous des coïncidences que nous nous empressons d’interpréter comme des signes. Surtout quand cela nous arrange, surtout comme ça nous arrange.

Pour lui et moi, cela tenait à peu de choses. Il y en avait deux, en fait. Le premier signe, c’est qu’il habitait à 50 m de chez moi depuis des années. Je savais précisément où il habitait mais je n’avais jamais eu le droit d’y aller – sa mère, homophobe et mauvaise, m’avait-il dit. D’ailleurs, il venait toujours chez moi, et chez mes « parents adorables », me disait-il. En tout cas, je trouvais au moins amusant que nous ayons pu nous croiser tous les jours dans la rue pendant des années sans jamais nous « rencontrer ». Le second signe, c’était nos numéros de téléphone. Nous avions les mêmes numéros mais dans le désordre. C’est dire : nous étions faits pour finir ensemble.

Le problème, avec les signes, c’est que lorsqu’on les remarque, on ne sait pas toujours les interpréter correctement. On a bien trop tendance à les interpréter comme ça nous arrange, alors que si on y prêtait plus attention, ces étranges coïncidences pourraient tout aussi bien être des avertissements. Bref…

Ce soir là, j'étais donc rentré chez moi vers 23h00. J’avais eu cours très tard à la fac et j’étais allé dîner avec un ami étudiant. Je n’avais pas vu mon petit-ami de la journée, alors qu’il étudiait en fac avec moi. Cela m’avait intrigué et j’avais essayé de le joindre sur son portable - en vain. Alors, ce soir là, rentrant chez moi, j’avais décidé de prendre mon courage à deux mains et de lui rendre directement visite. Au pire, s’il n’était pas là et que je tombais sur sa mère, je m’étais dit que je me présenterais comme un collègue de fac venant apporter les cours à son ami.

Je m’étais retrouvé devant la porte de son immeuble, un vieil immeuble à même la rue, avec une petite mais vieille et lourde porte en bois, et des vieux murs de pierre qui sentent la vieille humidité froide. Et un interphone encastré dans le pan de mur. Neuf, l’interphone, pour le coup. J’avais sonné. Il m’avait répondu et il était descendu. Il était habillé chaudement avec un anorak : il semblait avoir prévu de sortir.

Il s’en était suivi une scène surréaliste. Il m'avait demandé sèchement pourquoi j’étais venu le voir alors qu’il me l’avait interdit. Puis, il avait commencé à s’énerver, s'était mis à hurler devant le pas de la porte de l’immeuble, m'avait dit que j’avais tout gâché, qu’après m’avoir vu il ne pouvait sortir, que ça ne marcherait pas, qu’il ne pourrait pas le faire, que j’étais sa parenthèse de tranquillité, son havre de paix, et que je venais de tout gâcher. Il avait fini par me claquer la porte au nez et était remonté dans son appartement.

Je m’étais retrouvé seul devant le pas de la porte de son immeuble, à moitié hébété, à moitié dégoûté.

Puis j’étais rentré chez moi et j’avais pleuré. Toute la nuit, j'avais pleuré. Je ne savais pas vraiment ce que j’avais fait mais j’avais tout gâché. J’avais cassé quelque chose, une magie qui existait entre nous, ou que sais-je encore. Et jamais plus je ne le reverrais. C’était fini, connement fini, pour une action inconsidérée dont je ne mesurais aucune conséquence. Mon rayon de soleil, ce garçon qui me gardait en vie depuis un, deux ou trois mois, m’avait échappé. Ce serait la dernière fois que je le verrais. Du moins, ce soir là, j’en étais persuadé...

Car, le lendemain matin, il s'était tranquillement présenté chez moi avec un grand sourire et m'avait proposé d’aller me balader au bord de mer. C’est qu’il faisait beau, ce jour là : c’était bien un jour pour se balader.

Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais ça ne l’avait pas fait. Car quand on est amoureux, qu’on pense avoir tout perdu en une nuit, mais qu’on se rend compte qu’on se trompait, on ferme les yeux. On ferme les yeux et on ne cherche pas à comprendre. On savoure l'objet perdu qu'on vient de retrouver, sans rien dire, et on se tait. Et c’est ce que j’avais fait.

L’amour rend aveugle, dit-on. Mais j’étais bien loin d’imaginer que c’était à ce point.

(à suivre)

Lui - 1/x

- Tu es sûr que c’est la solution ? me demanda-t-il.

- Oui, je le crains. finis-je par lui répondre, après un instant d’hésitation.

Il se tût un instant, me regarda de ses grands yeux bleus et finit par tourner les talons. Quelques instants plus tard, il était dehors. Il avait claqué la porte.

Je ne sais pas depuis combien de temps nous sortions ensemble : un mois, deux mois, peut-être trois ? Quand j’étais avec lui, je me sentais vivre. Je ne voyais pas le temps passer. Ce n’est pas anodin si je ne me souviens toujours pas, aujourd’hui, combien de temps nous étions restés ensemble. Ses grands yeux bleus, ses cheveux bruns courts, et son sourire radieux. Je m’en souviens encore aujourd’hui. Il avait un visage qu’on ne pouvait pas oublier. De ceux que, lorsqu’on les regarde, on se dit qu’on a vu une des plus belles choses du monde et que la grâce a fondu sur nous.

Mais il m’avait trompé. J'aurais dû le savoir dès le début : je n’étais pas assez beau pour lui, et puis trop intelligent. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Et pourtant...

Je me souviens que lorsque je commençais à partir en live, il se mettait à sourire en silence et me mettait un doigt sur la bouche. C’était un jouisseur de la vie, pas un découvreur comme moi je l’étais – et le suis encore. Quand nous sortions au-dehors et que nous respirions le soleil et les effluves iodées du bord de mer, je ne pouvais m’empêcher d’entrouvrir mes lèvres et de commenter mes sentiments. Je crois qu’il ne le supportait pas. Parce que lui, c’est en silence que son esprit voyageait. C’est en silence qu’il attrapait les nuages et qu’il se laissait pénétrer des rayons dorés du plus vieil astre de notre monde. Je me demande encore pourquoi il m’avait souri la première fois. Et pourquoi il m’avait embrassé. S’était-il mis avec moi par erreur ? Etait-il resté par pitié ?

Il était mannequin. Ou du moins souhaitait-il le devenir. Grand, musclé, imberbe, un fin trait de pilosité venait s'enfouir de son nombril jusque dans son entre-cuisses. Je crois que ce qui était le plus effrayant, chez lui, c’était son insolente beauté. Celle de ses grands yeux bleus qui faisait fondre tout pédé qu’on croisait ici ou là. Celle de sa petite fossette au milieu du menton qui changeait de forme quand il souriait. Celle de ses belles dents blanches qu’il découvrait sans retenue lorsqu’il riait à gorge déployée.

Mais un jour, il m’avait trompé. Il ne m’avait rien dit. C’est moi qui l’avais découvert. Comme ça, du jour au lendemain. Tout était là depuis le début, devant mes yeux. Tout tenait dans ses virées nocturnes sur lesquelles je ne posais aucune question, ayant trop peur de ce qu’elles impliquaient. Et un beau jour, le hasard me révéla la vérité. Un beau jour, je découvrai par hasard qu’il était lié à toute cette histoire. Et ce, pour mon plus grand désespoir...

(à suivre)

L'émissaire - 3/3

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La petite salle était aménagée en salon. Ici, des tapis usés mal entretenus s'étalaient sur le sol ; là, accrochées aux murs, des tapisseries improbables depuis longtemps abimées. De part et d'autre de la pièce, de étagères en bois sombre présentaient des ouvrages obscures aux couvertures de cuir, dont les titres aux lettres d'or avaient été effacés par le temps. Quelques flammes crépitaient dans l'âtre d'une vieille cheminée, devant laquelle reposaient des fauteuils Louis XV inoccupés. A l'exception d'un seul, où était assis le jeune homme.

Cela faisait plus d'une heure qu'il attendait ici et il commençait à trouver le temps long. Sur un côté de la pièce, une grande double porte en bois sculptée attendait d'être ouverte. Durant son attente, il avait largement eu le temps d'en détailler les gravures qui l'avaient un rien intrigué : le battant droit était orné d'un berger qui, muni d'un long bâton dans une main et d'une lanterne dans l'autre, guidait son troupeau de moutons. Les bêtes étaient toutes tournées vers lui alors que, au-dessus du personnage, resplendissait un soleil dont les rayons s'écartaient jusqu'aux bords de l'encadrure. Sur l'autre battant – le gauche – un personnage aux yeux bandés tendait les mains en avant comme pour se diriger alors qu'un second, identique au premier mais sans bandeau, semblait le guider à ses côtés. De part et d'autre de la porte, deux hommes d'une quarantaine d'année en costumes sombres gardaient l'entrée, le regard perdu dans le plancher.

Soudain, trois coups retentirent de l'autre côté de la porte. Le jeune homme se leva de son fauteuil. Les deux gardiens saisirent chacun une poignée en fer à l'horizontal de la porte, qu'ils tirèrent en même temps, laissant entendre un bruyant cliquetis. Puis, les deux battants s'ouvrirent, laissant percevoir une pièce plongée dans l'obscurité. Le jeune homme s'avança, hésitant, se tourna vers l'un des gardiens en demandant « Je peux entrer ? » mais il n'obtint en réponse qu'un hochement de tête sans même que l'homme ne croisa son regard. Il pénétra donc dans la grande salle d'un pas mal assuré.

« - Approchez, mon jeune ami ».

La voix résonnait comme dans une église. Le jeune homme s'avança dans cette vaste et sombre pièce vide recouverte de dalles en pierre. Il s'étonna de l'absence de fenêtres en cette grande pièce obscure et songea, mal à l'aise, au caractère théâtral de l'endroit : les trois hommes se tenaient devant lui, au bout de la pièce, assis à une large table en marbre blanc mal éclairée, alors que d'insaisissables faisceaux de lumière partaient du plafond pour éclairer du dessus ses interlocuteurs. Non, pas du plafond : de grosses colonnes sombres qui se dressaient, majestueuses, derrière les trois personnages.

Il reconnut au milieu l'homme de la quarantaine avec qui il s'était déjà entretenu à plusieurs reprises – Georges – avec qui il avait convenu de ce rendez-vous. Il ne connaissait pas les deux autres hommes, plus âgés, qui le scrutaient en silence, les mains reposées sur la table. Le jeune homme s'approcha du groupe et se tint debout d'un air solennel. Georges prit la parole, en arborant un large sourire :

- Si vous vous trouvez devant nous aujourd'hui, c'est parce que nous fondons de grands espoirs en vous. Notre collaboration nous permettra de réaliser de grandes choses et nous avons foi en votre capacité à nous aider à les réaliser.

- Pourquoi moi ? demanda le jeune homme, un peu hésitant.

- Parce que nous avons pu observer votre verve et votre dévouement, mon jeune ami, répondit Alexandre. Vous savez manier le verbe et vous savez le faire avec conviction.

- Et que nous avons besoin de forces vives qui défendent haut et fort les véritables valeurs de la République, ajouta François à la suite.

- Je vois... répondit le jeune homme, flatté qu'on reconnaisse les qualités qu'il se savait avoir.

- Nous vous aiderons dans votre démarche parce que nous croyons que vous pourriez être en mesure de remettre notre pays sur les rails, souligna Georges, qui avait remarqué que la flatterie ne le laissait pas indifférent.

Alexandre s'éclaircit la gorge et poursuivit :

- La France d'aujourd'hui connaît certaines entorses à la famille traditionnelle qui risquent d'être un danger pour l'avenir de notre si beau pays. Les femmes sont précipitées dans un tourbillon de malheur social qui les empêche de remplir leurs prérogatives et leur désir de fonder une famille. Et puis je dois avouer, au risque de paraître vieux jeu, que nous ne voyons pas d'un très bon oeil la prise de parole publique des... (il marqua une pause)... des homosexuels.

- Si cela peut vous rassurer, les pédés n'ont jamais été ma tasse de thé, monsieur, plaisanta le jeune homme, qui se demanda un instant s'il pouvait se permettre un accès de familiarité. Il fut vite rassuré lorsque Alexandre lui répondit par un sourire :

- Je vois que nous nous comprenons.

François poursuivit :

- En sus de ces difficultés que connaît la famille s'ajoutent celles d'une plus grande famille. Je veux parler de notre Nation. Je dois confier notre inquiétude quant à certains brassages et mouvements de population qui risquent de mettre en péril l'intégrité de notre pays et des valeurs que partagent nos concitoyens. Nous n'en voyons peut-être pas encore les effets aujourd'hui mais je crois qu'il faudra être vigilant de ce côté. (Il s'interrompit, puis ajouta : ) Même si je ne doute pas que je prêche un converti, puisque vous avez déjà prouvé votre grande capacité à percevoir et défendre ce genre d'enjeux, jeune homme brillant que vous êtes.

- Il ne saurait en être autrement, monsieur, répondit le jeune homme, qui jubilait intérieurement.

- Quant aux réformes fondamentales que réclame notre si beau pays, continua Georges, il sera indispensable de les mener à bien avec rigueur et sérénité. C'est cela, le véritable progrès et la défense des véritables libertés. D'abord pour lutter contre le péril communiste et surtout pour s'assurer que l'économie française abreuve le monde de toute sa grandeur. La France est une lumière pour les autres nations du monde, et doit resplendir dans sa toute puissance économique. De nombreuses entreprises comptent sur notre action – et donc sur votre action – pour défendre leurs intérêts. Or, nous pensons qu'en se reposant sur vos grandes capacités, nous pourrons ensemble élaborer et concrétiser un monde meilleur pour tous.

- Il n'y a pour moi de tâche plus noble que celle-ci, monsieur, répondit le jeune homme plein d'emphase. La candeur de la réponse ne manqua pas d'émouvoir François et Alexandre qui se laissèrent aller à un large sourire.

- Pour ce faire, reprit Georges, comme je vous l'ai déjà dit, vous disposerez de tous nos moyens matériels et financiers pour mener à bien cette noble entreprise. Nous croyons en vous et en votre capacité à devenir un homme très important dans l'avenir ; et nous mettrons tout en œuvre pour que cette prophétie se réalise.

- Vous pourrez également compter, ajouta François, sur de nombreux soutiens politiques et institutionnels, car nous ne sommes que les représentants visibles de groupes d'intérêt qui attendent celui qui sera capable de brandir les couleurs d'un monde idéal pour le futur de la France. Cet homme providentiel, ce jeune homme plein d'avenir, nous pensons que cela sera vous. Et nous ferons tout pour nous assurer que cela se concrétise.

Le jeune homme sentait monter en lui une agréable sensation de puissance matinée d'une douce béatitude tissée dans des rêves de grandeur ; il se sentait pousser des ailes, il eut été capable de saisir le monde entier sur ses épaules si seulement ils les avaient eues assez larges.

- Inutile de préciser que vous profiterez également de certains avantages conséquents, matériels et autres, ajouta Alexandre, manquant cependant de conviction.

Georges s'en rendit compte et rattrapa son comparse en forçant un clin d'œil :

- En somme, le pouvoir et l'argent : ce qui guide le monde !

Georges ponctua sa remarque d'un grand éclat de rire, partagé par les deux autres hommes. Le jeune homme qui se sentait en confiance les accompagna bien volontiers.

- Alors, demanda l'homme d'affaires, voulez-vous travailler avec nous pour construire l'avenir ?

- Je crois que je serais bien mal avisé de décliner cette offre ! répondit le jeune homme avec un large sourire. Il se fit la réflexion qu'il pénétrait enfin dans la cour des grands.

- A la bonne heure ! reprit Georges.

- Voilà une heureuse nouvelle, enchérit François. Nous nous rencontrerons donc régulièrement à l'avenir pour déterminer quels seront les modalités que nous devrons défendre ensemble dans la sphère publique. En contrepartie, nous serons disponibles pour vos différentes doléances et les obstacles qui se dresseront sur votre route.

- Puisse cette collaboration être source de réussites, pour préserver l'intégrité et la grandeur de notre pays, ajouta le prêtre. Nous comptons sur vous pour que de véritables réformes puissent être tenues par le futur.

- Il serait sans doute malvenu de ma part de vous confier combien je considère l'honneur que vous me faîtes, répondit le jeune homme qui avait du mal, surexcité qu'il était, à cacher son emballement. Mais le cœur y est !

Les trois hommes esquissèrent simultanément un sourire.

- Une dernière chose, ajouta Georges. Comme je vous l'ai déjà dit, notre collaboration devra demeurer discrète, pour ne pas dire secrète. Notre soutien officieux vous permettra de vous assurer une plus grande marge de manœuvres par le futur.

Le jeune homme acquiesça de la tête avec un air grave.

- Nous vous recontacterons prochainement, précisa François, pour définir le protocole pour entrer en contact et pour que vous puissiez nous rejoindre lorsque nous tiendrons nos réunions.

- C'est noté, j'attendrai que vous me contactiez, répondit le jeune homme, le sourire aux lèvres.

- Qu'il en soit ainsi, conclut le prêtre. A bientôt, Monsieur Sarkozy.

Et le jeune homme prit congé des trois hommes jusqu'à leur prochaine rencontre.

(Fin)

L'émissaire - 2/3

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Georges profita du trajet pour jeter un dernier coup d'œil au dossier : s'agissait-il de la personne adéquate ? Certes, il avait appris à reconnaître la valeur des hommes dès les premiers échanges, mais comment pouvait-il en avoir la certitude ? Et les enjeux étaient trop importants pour tolérer la moindre erreur. Il finit par s'assoupir sur le siège arrière alors que le soleil commençait à descendre à l'horizon.

Quelques heures plus tard, roulant le long d'une ancienne route de campagne mal goudronnée, la voiture arriva à destination. Elle s'arrêta un instant devant un imposant portail en fer forgé avant de s'engager sur une longue allée de gravier qui courait entre deux parterres de pelouse bien entretenus, jusqu'au pied d'un vieux manoir. Georges descendit de la DS alors que le chauffeur s'éloignait pour se garer au parking adjacent, sous le porche de ce qui avait sans doute été des écuries.

Le portier accueillit l'homme d'affaires en se penchant respectueusement en avant, sans rien dire. Il franchit les lourdes portes en bois et déboucha dans le grand hall ; deux grands escaliers de part et d'autre se rejoignaient pour mener à l'étage. Il attendit quelques instants, le temps que ses yeux s'habituent au défaut d'éclairage : seuls quelques grands chandeliers aux bougies dégoulinantes de cire dispensaient un peu de lumière. Il jeta un œil au grand lustre en cristal qui perçait au milieu de la coupole du plafond : les bougies n'étaient pas allumées. « Quel gâchis », se dit-il, en lui-même. Il en convint de glisser un mot à l'intendant à la prochaine assemblée pour relier le lustre au courant électrique.

Il fit quelques pas pour monter à l'étage quand s'approcha de lui un vieil homme aux cheveux gris et avec un costume sobre, qui attendait au pied des escaliers. Il salua l'homme d'affaires en se penchant en avant, sans lever les yeux sur lui :

- Bonjour, monsieur. Votre visiteur est arrivé, lui confia-t-il, à voix basse.

- Merci, répondit Georges sèchement, en ne lui adressant pas même un regard.

Il gravit les grands escaliers en marbre mal éclairés pour se rendre à l'étage. Il connaissait si bien les lieux qu'il ne faisait plus attention aux différentes peintures qui ornaient les murs ; divers représentations classiques inspirées de scènes des enfers de Dante Alighieri.

En haut des marches, il jeta un rapide coup d'oeil à sa gauche puis à sa droite : de chaque côté du corridor qui surplombait le hall d'entrée, une petite porte était gardée par un appariteur. Il se dirigea sur la droite, salua le gardien d'un signe de tête qui se pencha silencieusement en avant, et franchit la porte qu'il venait d'ouvrir pour lui.

Puis, il s'engagea dans un long couloir froid et sombre ; bien qu'il avait l'habitude des lieux, il frissonna en maudissant les vieilles demeures mal isolées et se frotta les mains l'une contre l'autre comme pour les réchauffer. Le bruit de ses pas résonnaient sur le dallage noir ; les flammes des candélabres latéraux dansaient à son passage et dessinaient en mouvance son ombre sur les murs. Au bout du couloir, il gagna enfin la petite porte en bois travaillé qui débouchait sur la grande salle. On avait gravé sur le cadre, tout autour, les vingt-six lettres de l'alphabet ; quant à la porte en elle-même, on pouvait y observer sculptée une représentation de la Mort personnifiée qui tenait sa faux dans une main et une lanterne dans l'autre. A ses pieds, un sablier renversé et brisé étalait son sable sur le sol. « La Fin du Temps » murmura Georges en poussant la petite porte qu'il ne connaissait que trop bien.

Il pénétra enfin dans la pièce par l'arrière. Il s'agissait d'une grande salle carrée presque vide de plus d'une vingtaine de mètres de haut, sans aucune fenêtre ou ouvertures latérales, précipitée dans l'obscurité. Il était délicat d'en percevoir le plafond qui se perdait dans l'ombre. Quant à la surface réelle, qui devait avoisiner les 300 m², elle était incertaine car l'absence de lumière d'ensemble trompait les sens et jouait avec les murs jusqu'à donner à l'endroit des dimensions irréelles. A l'arrière de la pièce (où Georges se trouvait pour l'heure car il était entré par la petite porte arrière des officiants), deux gigantesques colonnes de 3 m de diamètre, recouvertes de plaques en marbre gris sombre, à la surface lisse, se perdaient dans le plafond. Seul endroit vraiment éclairé, au milieu de la salle, devant les colonnes, une table aux pieds en fer forgé et en marbre blanc, de 5 mètres de longueur et de 2 m de largeur, sur laquelle deux lampes de lecture à la lueur blanche, rabattues vers le bas comme celles des magistrats, avaient été déposées, chacune à une des extrémités. Derrière la table, au pied des colonnes, trois sièges en bois précieux – on aurait pu dire des trônes – étaient quant à eux baignés d'une lumière dirigée, en faisceaux plongeant vers le sol, par deux spots lumineux qui se trouvaient en hauteur, chacun incrusté dans la pierre, quelque part à mi-hauteur des colonnes.

D'où il était, à une dizaine de mètres, Georges pouvait apercevoir de dos ses deux comparses assis chacun sur son siège ; Alexandre, le prêtre, se trouvait sur sa gauche, François, lui, occupait la droite. Leurs voix résonnaient dans la pièce comme dans une église :

- Et maintenant, après les femmes, ce sont les sodomites ! On aura vraiment tout vu... Il devient impérieux d'agir ! s'enflamma le prêtre, avant de partir dans une quinte de toux.

- Je partage vos angoisses, Alexandre, vous le savez... répliqua François. Mais une action immédiate ne donnerait qu'un fruit vicié puisque c'est précisément contre la répression que ces voix infantiles s'élèvent... Non, je crois qu'il est temps de rentrer en sommeil pour un certain temps et d'agir cette fois sur le long terme...

- Que voulez-vous dire ? répondit Alexandre. Laisser ces flammes de perdition s'éteindre d'elles-mêmes pour bâtir silencieusement un avenir conforme à nos idéaux ?

- Je ne l'aurais pas mieux dit, mon frère, lança Georges qui venait de rejoindre ses deux camarades.

Ceux-ci se retournèrent et le saluèrent de la tête. Il s'installa sur son siège entre les deux hommes et reprit la parole :

- Nous avions prévu tout cela, relativisa Georges, même si j'avoue que l'ampleur des évènements me dépasse.

Il s'interrompit et poussa un soupir avant de poursuivre :

- Mais rien n'est immuable. Certes, les forces du progrès ont initié une impulsion dont on perçoit avec horreur des effets spectaculaires ; seulement, l'esprit des hommes est faible : nous saurons le reconquérir avec le temps. Il va falloir être patient. Progressivement désunir ce qui veut se réunir. Et bien quantifier les ressorts à utiliser.

- A la place de la confiance, nous devons encourager la méfiance à l'égard du prochain, proposa François. J'y ai bien réfléchi et j'en suis arrivé à la conclusion que dans un climat où la sécurité ne sera plus acquise, les individus ne chercheront plus à se prendre la main mais à ériger les murs les plus inimaginables entre eux et leurs voisins ! Nous devrons peut-être entretenir un sentiment de révolte parmi quelques laissés pour compte, les plus agités et les plus vindicatifs : la majorité viendra pleurer pour qu'on restaure l'ordre milicien. Ces policiers qu'ils honnissent aujourd'hui, vous verrez qu'ils les réclameront, demain. La peur sera la corde sensible que nous ferons vibrer.

- Toujours cette même recette... Vous ne vous en lassez donc jamais ? interrogea Alexandre avec un sourire, sans attendre aucune réponse. Cela dit, pour le problème de la... (Il marqua une pause et fit mine de dégoût)... de la liberté sexuelle telle qu'exprimée aujourd'hui, si vous pensez que nous ne devons pas agir, je crois dans ce cas qu'elle finira par connaître ses propres remises en question. Logiquement, les maladies se manifesteront d'elles-mêmes, si Dieu le veut bien ; nous n'aurons qu'à appuyer là où ça fait mal au moment où il le faudra. Il nous suffira de bien souligner le péril familial et moral que constituent des billevesées comme les pratiques sodomites et l'émancipation de la femme. Surtout l'émancipation de la femme. Reste qu'il nous faudra un moteur, une motivation...

- C'est là que j'interviens, interrompit Georges. Nous agirons par le biais de l'économie. Si avoir, c'est être – si posséder se révèlera la condition sine qua non pour exister – vous verrez que les hommes se concentreront d'eux-mêmes sur leurs propres intérêts. Smith l'avait dit en son temps : "Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage..." En détournant l'hédonisme généralisé qui a tant de succès dans nos jeunes générations vers une consommation qui entretient ses propres besoins, nous devrions parvenir à renforcer les idées d'individualisme et de séparativité.

- N'est-ce pas un danger pour l'intégrité de la République ? objecta François. Si les citoyens ne sont plus que des individus centrés sur eux-mêmes, coupés les uns des autres, ce sera la porte ouverte aux anarchistes, et Dieu sait que nous avons déjà du mal à en découdre avec les drapeaux noirs ; inutile de leur apporter de l'eau au moulin.

- C'est pourquoi il faudra la jouer le plus finement possible et sur la longueur, répondit Georges. En troquant progressivement l'attachement à la République contre un sentiment national renouvelé, nous devrions échanger un sentiment d'appartenance contre un autre. Et celui-ci ne devrait pas être contradictoire avec le ressort économique de l'individualisme grandissant. Qu'en pensez-vous ?

- Que l'idée est excellente, s'enthousiasma François. A condition que ce sentiment soit suffisamment diffus ; il ne s'agit pas de réitérer les erreurs du passé : la Nation ne doit pas prendre le pas sur les libertés.

- Sur certaines libertés, souligna Georges. En concentrant nos efforts sur les libertés du ressort économique et en supprimant progressivement les autres, nous devrions atteindre un équilibre suffisamment subtile pour qu'il ne soit pas contesté. Et qui s'entretiendra de lui-même comme la solution optimale à la marche du monde. Mais il faudra l'instiller avec patience et modération.

- Mais comment réveiller un sentiment national alors que nous encouragerons les individus à se désunir ? demanda Alexandre.

- C'est là qu'interviendra le rôle du bouc-émissaire, répondit François. Un groupe d'individus contre lesquels nous brandirons notre étendard. Ils devront impérativement partager une culture dissidente ; si ce sont des étrangers, ce sera d'ailleurs beaucoup plus aisé, précisa-t-il. Cela sera notre liant. Seulement, nous devrons aussi veiller à ce que le bouc-émissaire ait une dimension internationale. Il va falloir admettre, mes frères, que le monde qui s'annonce sera total ou ne sera pas ; c'est là une concession fondamentale que nous devons faire aux forces du progrès. Sauf que nous la retournerons contre eux par le biais du bouc-émissaire.

- Vous pensez aux nègres ? s'étonna le prêtre. Pourtant la situation est bien difficile à gérer de ce côté-là : le mouvement des droits civiques américain semble trop profond... Et la race est un mécanisme qui a déjà été utilisé par le passé. Avec une certaine réussite, cela est vrai, mais non sans écueils...

- Nostalgique du Maréchal, Alexandre ? fit remarquer François non sans malice.

- Pas vraiment : la situation nous a sensiblement échappé. Et puis le massacre des juifs s'est trouvé être un détail fort embarrassant. Oui, fort embarrassant.

- Je vous taquinais, précisa François, le sourire aux lèvres. Je pensais à un bouc-émissaire plus politique. Une religion, peut-être, plutôt qu'un peuple ou une race. Je ne sais pas encore. Un ennemi commun qui nous permettrait d'entretenir une alliance future avec les pays où notre fraternité compte des membres. S'unir contre une religion, cela permettrait également de renforcer l'idée que les autres religions – les nôtres – ont une véritable valeur. Et faire d'une pierre deux coups.

Alexandre leva les sourcils et acquiesça de la tête comme s'il venait de saisir la subtilité de la démarche ; oui, sa religion sortirait grandie si une autre devenait la cible de la future alliance. Et c'était là une opportunité pour casser les délires œcuméniques de l'ancien Pape.

- Nous verrons le temps venu, trancha l'homme d'affaires.

- Cependant, qu'en sera-t-il de l'espérance ? interrogea Alexandre, pensif. (Il poursuivit, en se tournant vers Georges). Détruire les utopies, c'est prendre le risque d'un monde désenchanté. Monter les individus les uns contre les autres et animer le pantin du bouc-émissaire, cela ne suffira pas ; il faudra conserver un élément de sacré pour encourager les hommes à l'avenir, pour entretenir une transcendance.

- C'est là toute la subtilité, répondit Georges en esquissant un sourire, nous la laisserons disparaître pour qu'elle renaisse de ses cendres plus forte qu'auparavant. C'est précisément lorsque ce monde désenchanté sera précipité que les hommes désunis rechercheront d'eux-mêmes de quoi satisfaire leurs individualités : nous n'aurons même pas à intervenir ! Les plus matérialistes chercheront à satisfaire les besoins que nous créerons pour eux ; tant pis pour leur âme, il faut savoir faire des sacrifices. Pour les autres, vous verrez qu'ils viendront spontanément chercher un réconfort dans le sacré des traditions : lorsque l'avenir apparaît sombre et incertain, le passé et les valeurs sûres retrouvent leurs lettres de noblesse. Si la chance est de notre côté, le retour de la morale suivra. Et nous nous en saisirons pour l'établir de manière durable.

Alexandre hocha de la tête en silence puis finit par commenter :

- Je dois reconnaître que la démarche est brillante. Mais il conviendra d'être attentif aux évènements et de bien saisir les opportunités lorsqu'elles se présenteront.

- Ayons confiance en l'humain et en sa capacité à créer de lui-même ses propres démons, conclua François, philosophe. Nous pourrons ainsi préparer le terrain pour notre émissaire. D'ailleurs, le candidat est-il arrivé ?

- Oui, il attend dans le vestibule, répondit Georges.

- Parfait. N'oubliez pas, mes frères. Il ne doit se douter de rien. Il ne sera qu'un pion et ne devra rien savoir de nos intérêts réels.

- Son ambition démesurée devrait suffire à nous assurer une loyauté sans failles.

- Tout de même, je le trouve bien jeune ; il peut très bien changer avec le temps, objecta le prêtre.

- Voyez cela comme une chance, souligna Georges. Nous pourrons lui inculquer nos principes insidieusement et nous avons les moyens d'assurer sa conviction que travailler avec nous sera la garantie de sa réussite.

- De notre réussite, fit remarquer Alexandre.

- De notre réussite, concéda Georges.

- Accueillons le candidat, se résigna le vieux prêtre.

(à suivre)

L'émissaire - 1/3

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Le vieil homme replia le couvercle de la boîte en bois précieux qui reposait sur son bureau. Il saisit l'outil de découpe d'une main et, de l'autre, engouffra le cigare dans sa bouche. Il libéra le barreau de son cachet ; le temps de l'allumer avec son briquet Reitland en argent qu'il exhalait déjà un long souffle de fumée grise. L'odeur caractéristique de son Humbert, à la fois ambrée et musquée, habitait la petite pièce mal éclairée comme l'encens d'une église ; écœurante, avait un jour fait remarquer sa secrétaire, une faute de mauvais goût sanctionnée par un licenciement.

Il reposa son vice dans son cendrier en ivoire et se leva difficilement de son fauteuil ; ses rotules le faisaient tellement souffrir ! Lentement, il se dirigea d'un pas peu assuré jusqu'à son armoire des offices où il rangeait tout son matériel après les rites. Puis, il ôta son tablier marqué de l'équerre et du compas, rangea sa dagyde en or fin dans sa cassette et replaça son pendentif sur son coussin en soie pourpre. Quand le téléphone sonna.

- Ah, Georges, c'est vous... J'attendais votre coup de fil... répondit-il

- Le rendez-vous a été fixé à 19h00.

- Parfait. Dans la grande salle ?

- Cela me semble le plus adéquat.

- Très bien.

Et il raccrocha.

L'homme resta quelques instants debout devant le téléphone, l'air pensif, puis finit par se rasseoir à son bureau. Il prit le cigare dans la main, laissant ses effluves l'imprégner le visage avant de se décider à le porter de nouveau à la bouche. Puis, il posa son regard sur le dossier qui trônait devant lui. Il tourna la première page, plissa les yeux pour essayer de mieux voir et se résigna à mettre ses lunettes de lecture sur le nez. Il scruta longuement le visage du jeune homme sur la photo. Puis, il bascula la tête en arrière et poussa un soupir en regardant le plafond. Oui, ce serait lui l'émissaire, il en était convaincu.

* * * * *

Georges saisit à nouveau son téléphone et composa un numéro sur le cadran à impulsions. Quelques sonneries, puis :

- Bonjour, ma soeur. Georges à l'appareil. Pourrais-je parler au père Alexandre, s'il vous plaît ?

- Un instant, je vous prie.

Une minute après, à l'autre bout du fil :

- Georges, je vous écoute.

- Bonjour, Alexandre. Le rendez-vous a été fixé à 19h00, dans la grande salle.

- Le candidat sera-t-il présent ?

- Oui, il sera là.

- Alors, qu'il en soit ainsi. A plus tard, répondit son interlocuteur avant de raccrocher.

Georges reposa le combiné sur son socle et appuya sur le bouton noir à l'extrémité de ce dernier :

- Madeleine, je vais devoir m'absenter pour cette fin d'après-midi. Veuillez reporter mes rendez-vous, s'il vous plaît.

- Bien monsieur, cracha le haut parleur du téléphone d'une voix féminine.

Il se leva et se planta devant la baie vitrée. C'était le moment de la journée qu'il préférait. Du haut du 25ème étage, il pouvait admirer l'ensemble du quartier baigné de lumière. Le soleil faisait scintiller les parois en verre des immeubles environnants.

Il laissa glisser ses doigts à la surface de son bureau en bois noir jusqu'à son bord. Puis, tout en se frottant le pouce et l'index l'un contre l'autre pour se débarrasser d'une poussière inexistante, il se dirigea devant le miroir dépouillé qui siégeait au-dessus de sa commode. Il passa sa main dans ses cheveux pour s'assurer qu'ils étaient bien coiffés, joua un instant avec sa moustache et ajusta le nœud de sa cravate. Il se fit la réflexion que les rayures blanches sur fond noir s'accordaient parfaitement avec son costume noir Yves-Saint-Laurent ; quoique des rayures noires sur fond blanc auraient pu être une fantaisie originale. Il finit par s'adresser un sourire de satisfaction, se saisit de son attaché-case et sortit de son bureau.

- Monsieur le directeur..., le salua dans le couloir un jeune homme à lunettes les bras chargés de dossiers.

Il lui répondit par un simple sourire, vu que, de toute façon, il ignorait le nom du personnage.

Suivi d'un « Bon après-midi, Cécile », qu'il lança à la charmante trentenaire qu'il croisait désormais et qui, flattée qu'il se souvienne de son prénom, lâcha – confuse – un « Merci... ! A vous aussi, monsieur le directeur ! ».

Tout en se retournant, il se dit qu'il conviendrait d'étudier plus avant le cas de cette nouvelle employée dont le dévouement pour l'entreprise n'avait d'égal que la forme rebondie et accueillante de ses fesses.

- Bon après-midi, monsieur le directeur, commenta Madeleine, sa secrétaire, lorsqu'il passa devant son bureau. Il arbora ce même sourire qui le rendait si séduisant auprès des femmes et, surtout, de ses subordonnées à qui il appréciait de faire visiter les différents recoins de son bureau.

Il s'engouffra dans l'ascenseur et descendit au sous-sol où l'attendait son chauffeur dans sa DS aux vitres teintées.

- Où allons-nous, monsieur ? demanda le chauffeur.

- Au siège de la compagnie, je vous prie, répondit-il, sur un ton sec.

Et le chauffeur s'exécuta derechef.

(à suivre)

L'Age nouveau

Le Pont d'Héraclite de René Magritte

Paris, 3h00 du matin. Dans la pénombre, le vieil homme jouait avec ses doigts sur le vieux Zippo qu'il tenait de son père. L'ouvrant, le refermant. L'ouvrant, le refermant. Clic, clac. Clic, clac. Un bruit sec qui résonnait dans son petit appartement bien vide. A mesure qu'il le faisait cliqueter, les flashs des étincelles de la pierre à briquet éclairaient les murs en un éclair. Ils avaient été blancs il y a longtemps. Désormais, ils oscillaient entre le gris du temps qui passait et le jauni des nombreuses clopes qu'il avait fumées des années durant. Devant lui, au mur, au-dessus de son bureau, le dernier tableau qu'il avait laissé accrocher : une reproduction du "Pont d'Héraclite" de René Magritte. Un tableau que sa mère adorait. Le vieil homme finit par allumer une cigarette avec son briquet, braise orpheline perdue dans l'obscurité. Une inspiration, une volute de fumée, et une expiration en un long souffle. Quelques toussotements rauques, comme il en avait l'habitude. Le tabac n'avait pas fini par le tuer, finalement. Il plongea la main dans sa poche-avant de chemise, vérifia que la petite boîte métallique s'y trouvait bien et hocha la tête avec satisfaction.La cigarette aux coins des lèvres, il se leva difficilement de son fauteuil dans lequel il était reclus depuis plusieurs années. Les derniers temps, il ne sortait plus de chez lui. A quoi bon donner l'illusion que tout allait bien ? C'était bien inutile : la fin s'annonçait davantage, chaque jour, inexorablement. Alors, pour éviter d'affronter ces visages de la vie quotidienne qui n'avaient rien compris, il se faisait livrer par internet. La nourriture. Les vêtements. Les produits d'entretien.

Chaque mois, il touchait sa pension de rmiste. Il avait fait prélever automatiquement le loyer mensuellement pour être sûr de ne pas avoir de problèmes. Le loyer, c'était le plus important. Après venaient les factures. L'électricité, d'abord, indispensable. Puis le forfait de télécommunication, qui intégrait le téléphone, l'internet par fibre optique, la communication sans fil, la multitélévision à la demande et ses 2000 chaînes, la radiodiffusion métaquarkienne pour les échanges de données et la gestion du serveur d'hébergement personnalisé. Et puis, après, il y avait la nourriture. Toutes les deux semaines, les mêmes aliments, qu'il avait choisis sur le site d'UltraPrix, le consortium de supermarchés qui tenait les enseignes du territoire européen. Toutes les deux semaines, la même quantité de viande de basse qualité - du poulet en barquettes d'1kg -, la même quantité de bouteilles d'eau minérale - 21 litres -, la même quantité de légumes - quatre laitues fraîches, 1 kg de haricots verts, 1kg de pommes de terre et 1kg de carottes -, la même quantité de fruits - un filet d'oranges, un filet de pommes et un filet de kiwis -, et toujours 30 yaourts, à raison de deux consommés par jour, ce qui en faisait toujours deux de trop, qui finissaient toujours à la poubelle. Une fois par mois, il commandait une barquette de beurre, un grand paquet de sel et une boîte de café soluble. Tout le reste lui servait à se fournir en conserves vides qu'il utilisait pour la mise sous conditionnement. Rarement, il s'accordait le plaisir d'une tablette de chocolat - du 70% de cacao - avec les quelques euros qu'il lui restait sur sa pension. C'était les mois où il ne les dépensait pas sur le réseau pour s'acheter un morceau de musique inconnu qui n'était pas disponible sur le Freenet - le réseau libre qu'avaient constitué les internautes qui ne supportaient plus les limitations et la censure de ce qu'avait été autrefois le réseau internet. Et toutes les deux semaines, méticuleusement, il mettait un peu de ses achats de côté en attendant le grand jour. Surtout le poulet, l'eau minérale et les pommes de terre qui seraient les seules denrées qui resteraient consommables.

Lentement, il s'était levé de son fauteuil, en toussant un peu, et il avait allumé la lumière tamisée de sa lampe halogène. Dans son studio, il n'y avait plus beaucoup de meubles. Sa salle principale tournait autour de son bureau, sur lequel il avait installé ses trois ordinateurs. Il y avait ensuite son lit, dont il n'avait pas changé les draps depuis longtemps, et bien sûr sa bibliothèque où seuls les ouvrages des sciences de la vérité avaient une place. A côté, sa petite cuisine, dans laquelle il ne faisait pas souvent à manger, et sa salle de douche, qui n'avait guère plus de douche que le nom. C'est cette dernière pièce qui était vraiment importante, pour lui. Parce qu'elle était parfaitement isolée et qu'il avait fait combler les bouches de ventilation et l'évacuation de l'eau de douche avec du ciment. Il avait fait retirer les meubles qui n'avaient aucune utilité et s'était aménagé l'endroit parfait en préparation des temps à venir. Chaque jour, dans sa cuisine, il faisait bouillir le poulet dans des marmites, le mélangeait aux pommes de terre, en mangeait un peu lors des repas du jour, et passait le reste dans la machine à mise sous vide en conserve par déshydratation dont il avait fait l'acquisition au terme de nombreuses années d'économie. Les conserves remplies, il les entreposait dans sa salle de douche, les unes sur les autres, empilées comme des gigantesques tours de métal, à l'endroit où se trouvait autrefois sa machine à laver. L'autre côté de la petite pièce lui servait à entreposer les nombreux packs d'eau minérale qu'il entassait les uns sur les autres, renouvelant tous les deux ans le stock de ceux qui étaient proches de leur date de péremption. Il fallait pouvoir tenir 365 jours, en parfaite autonomie. Pour les boîtes de conserve, il n'y avait guère à s'inquiéter : le dispositif de mise sous vide en conserve par déshydratation était tel que les denrées conditionnées pouvaient rester en l'état près de cinquante années durant. Entre les deux, le lavabo où l'eau courante lui permettait de faire sa toilette quotidienne et, parfois, de laver quelques uns de ses vêtements.

Le jour était enfin venu. Cela faisait longtemps qu'il le savait. Les sciences de la vérité l'en avaient informé, lui qui savait lire entre les lignes de la destinée des hommes. Il était temps que tout cela cesse. Il était temps que tout s'arrête, enfin. Pour préparer l'âge nouveau.

Lorsqu'il l'avait appris, il n'avait que 26 ans. On lui avait indiqué la date et les manœuvres nécessaires afin de s'y préparer. Toute sa vie durant, cette date inéluctable lui avait dicté sa conduite quotidienne. Rien d'autre n'avait vraiment de saveur, ni plaisir quel qu'il soit, aussi solitaire et égoïste qu'il pouvait l'être, ni aucun engagement que ce soit qui pouvait avoir un véritable intérêt dans la communauté des hommes. Parce que l'épée de Damoclès était telle que savoir le jour où le fil de crin finirait par céder empêchait toute autre perspective. L'inéluctabilité de la fin. On lui avait dit qu'il devrait faire partie de ceux qui s'en sortiraient. Ce qu'il n'avait pas compris, à l'époque, c'est pourquoi on l'avait prévenu à cet instant précis. Peut-être parce que, les années filant, il aurait perdu la foi en ces questions-là ou parce qu'il ne serait plus capable de comprendre les fils de la destinée des hommes. Il n'avait pas compris pourquoi, en tout cas, il devait faire parti de ceux qui s'en sortiraient. A 70 ans, quel rôle pouvait-il encore jouer ?

Le jour tant attendu était enfin arrivé. Il s'appliqua à exécuter, après tant d'années d'attente, ce qu'il avait préparé en pensée depuis qu'on lui avait donné les instructions.

Lentement, il avait ouvert les fenêtres de son petit appartement. Il avait ensuite rabattu les volets en fer qu'il avait fait installés. Il se dirigea vers sa cuisine, ouvrit un tiroir, et sortit les trois gros rouleaux de scotch marrons qu'il entreposait ici depuis de nombreuses années. Méticuleusement, il boucha chacune des ouvertures laissées par les interstices des volets de métal : il était indispensable que ni la lumière ni l'air ne puisse passer. Lorsque ce fut fait, il referma les fenêtres et s'occupa d'en calfeutrer le pourtour avec attention : deux précautions valaient mieux qu'une.

Puis, il se rendit dans la cuisine : c'était les bouches d'aération qu'il était désormais indispensable de sceller hermétiquement. Ce fut fait sans trop de difficulté, quoique son arthrose l'obligea à s'y reprendre à deux fois. Le régénérateur d'air qu'il avait fait installer pourrait fonctionner plusieurs années s'il le fallait, grâce à sa batterie longue durée intégrée, bien que cela ne serait sans doute pas nécessaire.

Ensuite, il ouvrit un autre tiroir dans lequel il entreposait de la pâte à modeler. Il en roula quatre grosses boules au creux des mains et se dirigea vers son évier. Il en plaça une dans le robinet, dont il avait pris soin de ne pas se servir les derniers quinze jours pour éviter qu'il soit humide et en profita pour le scotcher par-dessus fermement. Il fallait éviter tout reflux d'eau viciée éventuelle dans les jours à venir. C'est pourquoi il obstrua ensuite le trou d'évacuation de l'évier, avec une seconde boule, en la scotchant également, et fit de même pour le lavabo de la salle de bains - robinet et trou d'évacuation. Il rabaissa la cuvette en plastique de ses toilettes, la scotcha avec excès sur la porcelaine puis se retrouva dans son hall d'entrée. Il ne restait plus, désormais, que la porte de son appartement.

Il hésita un instant et se demanda si cela était nécessaire. Mentalement, il imagina les filets d'air vicié pénétrer par la portée d'entrée de l'immeuble et gagner doucement les cages d'escalier. Avant d'arriver jusqu'à sa porte. Oui, cela était donc nécessaire. Il regarda sa montre à gousset qu'il tenait de son grand-père, hocha la tête avec satisfaction pour lui-même, et tira un long ruban de scotch dans un "scratch !" retentissant. Il s'occupa de faire tout le tour de la porte d'entrée avec attention. Il regarda sa montre à nouveau, la rangea dans sa poche, et retourna s'installer dans son fauteuil. Il écrasa la cigarette qu'il portait au bec dans son cendrier, sortit un peu de tabac de sa poche, roula une nouvelle cigarette, et l'alluma aussi sec avec son Zippo paternel.

En quelques touchés sur son écran tactile, il fit défiler les informations du jour. La guerre faisait rage comme à son habitude ici et là, les cordons de la bourse filait toujours le beau fixe de l'hypocrisie financière internationale, et les chaînes de télévision diffusaient leurs programmes habituels. Machinalement, il jeta un œil à sa chaîne préférée - TV Europe 4. Elle passait une énième diffusion d'un vieux téléfilm des années 1990 - "Le Fléau", basé sur un roman de Stephen King. Le vieil homme faillit presque s'étrangler devant l'ironie de la situation et, levant à moitié les yeux au ciel, adressa un salut aux dieux qui ne manquaient définitivement pas d'humour devant notre innocence. Il finit par jeter un œil sur les quelques forums de discussion qu'il fréquentait quotidiennement, disant mentalement adieu à tous ces inconnus qui se cachaient derrière des pseudos anonymes et bénit la chance qu'ils avaient d'ignorer ce qui allait se profiler dans les jours à venir. Il resta ainsi de nombreuses minutes les yeux fixés sur son écran : ce vieux compagnon qu'était le Freenet lui manquerait, sans aucun doute. Il avait été l'une des constructions des hommes les plus abouties, et sans doute la plus sous-évaluée en ces temps de folie. Il sourit en disant adieu à ce bon vieux Windows Galaxy qui n'était jamais parvenu à se libérer de ses failles de sécurité récurrentes, secoua la tête en imaginant qu'il ne toucherait sans doute plus jamais à un ordinateur de sa vie, et finit par éteindre ses trois machines non sans un pincement au cœur.

Lentement, il se releva de son fauteuil, ouvrir son cagibis, et coupa net l'électricité et l'arrivée d'eau. A nouveau, il se retrouvait dans l'obscurité.

Dans la pénombre, le vieil homme jouait avec ses doigts sur le vieux Zippo qu'il tenait de son père. L'ouvrant, le refermant. L'ouvrant, le refermant. Clic, clac. Clic, clac. Un bruit sec qui résonnait dans son petit appartement bien vide. Il sortit la petite boîte en métal de la poche-avant de sa chemise, l'ouvrit dans un petit cliquetis et prit les deux boules Quies qui se trouvaient à l'intérieur. Il en plaça une dans chaque oreille, sortit une cigarette de son paquet, la glissa entre ses lèvres et l'alluma.

Du dehors, un bruit sourd retentit. Suivi d'un autre. Puis d'un grand bruit aigu que personne n'avait jamais entendu. Et enfin, le vacarme assourdissant d'une gigantesque explosion qui n'en finissait pas de résonner. Tout se mit à trembler dans l'appartement. Le vieil homme ferma les yeux, confiant. L'hallogène tomba en grand fracas, les meubles se mirent à trembler de toute part, les ouvrages tombant des étagères. Quelque vaisselle de la cuisine s'éclata sur le carrelage, à peine audible tant le bruit strident et monstrueux retentissait de toute part. De la salle de douche, les boîtes de conserves s'effondrèrent les unes sur les autres, dans une cacophonie métallique à peine dissonante vu le vacarme violent qui sévissait au dehors. Le mur au-dessus du bureau émit un craquement, sembla tenir le coup un instant devant la secousse et finit par se lézarder de part en part d'une fissure apparue comme par enchantement.

Au terme de quelques minutes, le bruit cessa, les secousses se calmèrent et les lointaines vibrations s'amenuisèrent jusqu'à disparaître comme elles étaient venues. Dans son silence soudain retrouvé, le vieil homme retira ses boules Quies et les rangea dans leur boîte de métal, qu'il replaça dans sa poche. Dehors, des alarmes et des sirènes battaient leur plein ici et là au milieu d'un silence autrement terrifiant. Derrière ces cris stridents de la terreur des hommes, le vieil homme imaginait les voitures stoppées, les cadavres de passants réduits en cendres et - partout - dans ce silence de l'activité des hommes qu'il devinait régner derrière les sirènes déchirantes qui finiraient par se taire - la fin de toute vie humaine. Presque "toute". Lui était en vie.

Il y avait ceux très peu nombreux qui, comme lui, connaissaient les fils de destinée des hommes et qui avaient sans doute préparé les jours à venir depuis de nombreuses années, tout comme lui l'avait fait. Mais il y avaient aussi ceux qui, pour l'instant, étaient dans des endroits clos. Qui feraient l'erreur d'ouvrir leurs fenêtres - si elles avaient tenu le coup de l'explosion - pour voir ce qui se passait au dehors. Ou qui auraient la morbide curiosité affolée de jeter un œil dans les rues pour comprendre ce qui venait de se passer. Terrible et fatale curiosité qui les tuerait bien vite dans les minutes qui suivraient. Certains rentreraient à nouveau à l'intérieur, et mourraient en contaminant leurs proches dès l'instant où ils entreraient en contact avec eux, maris réconfortant leurs femmes, mères réconfortant leurs enfants. Pour ceux qu'un sommeil lourd ou qu'un somnifère bien senti aurait permis d'éviter d'être réveillés, il ne faudrait que quelques heures, le temps que l'air vicié vienne les cueillir dans leur sommeil définitif. Se trouver de ce côté-ci de la planète pouvait tout de même donner davantage de chances, par rapport à l'autre face du globe, en pleine journée, propice à la panique et à l'exposition directe aux événements alors que les gens vaquaient à leurs occupations quotidiennes, frappés de plein fouet.

Mais il y aurait quelques autres survivants, qui auraient eu l'idée de se calfeutrer et de s'enfermer chez eux. Informés par les radios, peut-être, si l'onde électromagnétique n'avait pas détruit les vieux postes de radio archaïques qui survivaient à ce type d'événement. En quelques jours, ceux qui consommeraient l'eau courante seraient emportés par la maladie. Et c'est là que la faim finirait par les faire sortir. Certains décideraient de partir en exploration, pour trouver de quoi manger. Pour les rares qui parviendraient à se protéger, tout serait avarié et contaminé. Et puis les grandes pluies viendraient laver l'air et le sol mais toute nourriture resterait contaminée de ce mal étrange et inconnu. A l'exception des poulets protégées de l'air et de la lumière. Mais encore fallait-il en trouver qui soit encore vivants et qui ne soient pas exposés. Et encore fallait-il savoir que le poulet serait le seul animal encore comestible.

Les semaines passeraient et ce serait le commencement de l'âge sombre. L'âge où les hommes, mus par la faim, commenceraient à ne pouvoir trouver qu'une seule nourriture véritablement comestible : l'humain. Et le cannibalisme deviendrait la règle de survie, le temps que l'âge nouveau puisse advenir.

Le vieil homme soupira, alluma une bougie avec son Zippo paternel et regarda autour de lui : son appartement semblait avoir bien tenu le coup. Avant toute chose, il jeta un œil dans sa salle de douche : les tours de conserves s'étaient écroulées mais aucune n'avait été brisée ; c'est bien pour cela qu'il les avait achetées en métal.

Quant au reste, le peu de meubles et l'absence de bibelots avait évité que tout ne vire au foutoir, et - hormis une partie de la vaisselle et les livres - tout était plus ou moins resté à sa place. Il regretta d'avoir laissé le tableau accroché au mur. Si le tableau avait bel et bien tenu, par quelque miracle insondable, la fissure qui lézardait le mur le déchirait de part et d'autres du clou à béton. Le planter si profondément avait sans doute fragilisé la structure même de la pierre ! Fort heureusement, après une brève inspection, l'intégrité de l'appartement ne semblait pas contrariée.

Les sirènes au dehors s'arrêtèrent de hurler et le silence absolu reprit ses droits.

Il sourit avec satisfaction, s'assit sur son fauteuil, jeta un œil aux écrans éteints de ses ordinateurs et souffla la flamme de sa bougie. Dans la pénombre, le vieil homme jouait avec ses doigts sur le vieux Zippo qu'il tenait de son père. L'ouvrant, le refermant. L'ouvrant, le refermant. Clic, clac. Clic, clac. Un bruit sec qui résonnait dans son petit appartement bien vide. Il était en vie et il fallait maintenant survivre. Pour enfin comprendre quel était le sens pour lequel sa vie avait été épargnée.

Dans la pénombre, quelques instants plus tard, le vieil homme ne comprit pas d'où vint le petit bruit de glissement qu'il venait d'entendre. Ni ce qui fut l'origine du grand coup qu'il reçut en plein visage, le faisant tomber à la renverse. Ni le bruit de verre brisé qui retentit dans le silence - fracassant. Il fut tué sur le coup.

"Le Pont d'Héraclite" venait se de décrocher du mur. Il avait ricoché sur un écran d'ordinateur, le coin du cadre en bois venant frapper le menton du vieil homme, qui s'était retrouvé projeté à terre. Dernière retombée, le cadre avait glissé, le verre s'était brisé et la gorge du vieil homme avait été tranchée. Nette.

* * * * * * * * * * * *

Six mois plus tard, une femme qui s'apprêtait à accoucher trouva refuge dans l'appartement. Elle sortit le cadavre du vieil homme en décomposition et put s'enfermer ensuite de longs mois durant. Grâce aux réserves de son ancien hôte, elle fut en mesure de nourrir son enfant, loin des yeux de tous.

Une petite fille.

Qui serait celle que l'humanité attendait pour qu'enfin advienne l'âge nouveau.

[Fin]

After Hours - 4/4

Un léger bruit se fit entendre du dehors. Comme une rafale. Comme un claquement. Il n’y en avait jamais, à Nice. Du vent. Jamais il n’y avait de vent. Juste quand il pleuvait. Et là, dans cette petite pièce à la lumière rose tamisée, sans fenêtres sur l’extérieur ni vitres transparentes pour les passants curieux, je ne pouvais pas savoir s’il s’était mis à pleuvoir au dehors.

Je me retrouvai donc en haut de ces escaliers qui menaient à quelques antichambre secrète dont seuls les riches propriétaires avaient le secret.

Je devais aller vite. Descendre les escaliers, aller dans la salle principale, repérer l’hôtesse d’accueil, lui demander le téléphone, appeler mon père, et sortir. Vite. Sortir. Avant que le propriétaire de la Mercedes ne vienne révéler mon mensonge par omission. Voilà ce que je devais faire. Vite. En un éclair. Quelques minutes tout au plus. Et le problème serait réglé.

Une nouvelle rafale de vent se fit entendre au-dehors. Le vent ou quelque cadavre dans un placard, vint fouetter la lourde porte d’entrée par où j’étais arrivé, où seul transparaissait un petit judas. Je tressaillis.

Les escaliers faisaient dans les un mètre de large. Ils descendaient en colimaçon sur la gauche. En haut de ces escaliers, à côté d’où je me trouvais, il y avait une barrière en bois, contre laquelle une grosse plante grasse dans un pot s’appuyait.

Je m’engageai.

Sur les murs, des tableaux et des photos. Toujours en harmonie avec la couleur rosacée sombre du hall, et qui envahissait aussi le chemin de l’escalier, dont je n’étais pas parvenu à percevoir la source lumineuse. Des tableaux et des photos, donc. Des tableaux d’art contemporain de quelque origine inconnue. Des photos de flous aux couleurs rose, jaune, orange et ocre. Cela donnait aux lieux une dimension chaleureuse par ces couleurs chaudes, mais, par le dépouillement d’un style moderne, une sensation d’endroit distingué.

J’arrivais en bas des escaliers. Un couloir. La couleur avait changé. Elle avait cédé la place à une sorte de bleuâtre sombre, qui émanaient de lampes halogènes aux murs et au plafond que j’identifiais cette fois distinctement. Une telle froideur était étonnante, par rapport à l’ambiance chaleureuse de l’accueil. Ca en était presque mystérieux. Sur les murs, rien d’autre que ces lampes halogènes espacées avec la régularité d’un métronome. Point de tableaux ni de photos. J’étais clairement autre part.

Et au bout du couloir, une porte. Je ne sus pas exactement pourquoi mais j’eus un mauvais pressentiment. Une appréhension. L’impression que… que quelque chose allait se passer. Que j’allais découvrir quelque chose. Que j’allais mettre les pieds quelque part où je ne devais pas être présent.

La porte se présentait devant moi, blanche ou bleu ciel, bleuie de toute façon par la lumière des halogènes. Les basses d’une musique rythmée mais lente, à consonance de jazz, perçaient difficilement l’épaisseur de la porte. Le cœur palpitant, la sueur froide glissant malgré moi le long de ma tempe, je posai la main sur la poignée. Métallique et pourtant chaude. Comme si une main l’avait actionnée quelques secondes auparavant. J’ouvrai la porte.

La musique, familière, retentissait dans les baffles discrètement disséminées. Derrière la porte, je me retrouvai sur une plateforme en marbre, qui trônait en haut de larges escaliers qui descendaient. Quatre marches plus bas, une ambiance tamisée bleue et noire, sombre.

J’avançai un peu, guidé par cette mélodie familière, et regardai autour de moi.

Un plafond bas. Des plantes grasses ici et là. Et une grande et vaste salle, le plancher satiné de moquette aux carreaux bleu sombre et noir. Des canapés liés les uns aux autres qui entouraient des tables basses diverses. Des cocktails, des bouteilles, des verres, s’entrechoquaient sur leurs surfaces. Un peu plus loin, une salle fermée, mais dont les murs percés de fenêtres laissaient transparaître une lumière plus claire, était entourée de sièges disposés comme pour… regarder ce qui se passait dans la pièce. Je ne compris pas sur l’instant, mais...

Mais là, devant moi, juste devant moi, là… l’horreur… l’horreur était devant moi…

Une orgie. J’étais devant une orgie. Moi, jeune homme plein d’innocence, comme découvrant le monde pour la première fois, je voyais des corps de tous âges se mélanger avec horreur sur les canapés. Des corps d’hommes. Des corps de femmes. De 20, 30, 40, 50 ans. Dans un coin, sur un canapé, un homme d’une cinquantaine d’années faisait un cunnilingus à une jeune femme blonde qui ne devait pas dépasser la vingtaine. Dans un autre, une vieille baronne distinguée proche de la soixantaine pompait allégrement le dard d’un jeune homme plus proche de la vingtaine que de la trentaine.

Malaise. Profond malaise. Ma tête me tournait. J’étais pris de dégoût. Je n’osais plus bouger. Je n’osais plus bouger. Je vacillai. Je perdais pied. A nouveau, j’avais traversé le miroir.

Chercher l’hôtesse ? Mais comment pouvais-je avancer dans cet endroit de perdition ? Comment pouvais-je oser m’avancer ? Les sons se mélangeaient aux rythmes des actes de ces créatures perdues, où les genres brillaient d’un soleil sombre au côté des autres genres… Je croyais deviner, ici, des hommes se caresser, là, des femmes se toucher…

C’était inconcevable… C’était purement inconcevable… Je venais chercher un téléphone… Un simple téléphone… Et encore une fois, il allait m’échapper. Encore une fois, il allait m’être retiré, privé de tous repères que j’étais… Je croyais avoir traversé le miroir d’Alice, et je m’étais trompé : je n’en avais encore apprécié que le reflet.

Et voilà… que la lumière sombre s’offrait à moi, dans le stupre et la luxure. Monde dépravé de la bourgeoisie niçoise. Monde dépravé des apparences de la bonne et due forme qui s’effaçait, derrière les murs de chair grasse et de la sueur dégoulinante… La bouche grande ouverte de l’absurdité, de l’absence de sens, qui me montait jusqu’aux tréfonds de ma cervelle, jusqu’aux tréfonds de mon âme…

Et quelques minutes plus tôt, je remerciai la Providence. Quelques minutes plus tôt, je m’amusais, sûr de moi, à jouer les jeunes friqués condescendants et nobles… Alors que là, je n’étais plus qu’un enfant perdu qui découvrait – parce que trop jeune et trop naïf – un film porno grandeur nature et qui cherchait du regard son père ou sa mère, pour qu’ils viennent le sauver. Papa ? Maman ? Où êtes-vous ? Où êtes-vous ? Où êtes-vous ?! Perdu. J’étais à nouveau complètement perdu. Et affolé.

Mais surtout, j’étais coincé. Que pouvais-je faire ? Avancer dans ce monde, au risque d’être happé par ces tentacules de chair suintante de purulence, pour trouver une hôtesse ? Ou remonter les marches et sortir d’ici au plus vite, au risque de tomber le masque devant le majordome à l’étage ? Le doute. J’hésitai. Et j’étais donc pris au piège.

Je ne savais pas quoi faire. Alors je restai planté là. Planté là, constatant ce spectacle fascinant d’horreur, la musique résonnant dans mes oreilles.

Et pourtant, l’horreur ne s’arrêtait pas là.

Quelle était cette salle, dans l’arrière de la pièce ? Quelle était cette salle carrée, on où pouvait rentrer par une porte ? Et où les quatre murs étaient percés de larges fenêtres ? Cette salle qui émanait une lumière plus claire, d’un bleu ciel qui, dans cette semi-obscurité étouffante, faisait l’effet d’un soleil éclatant ? Pourquoi des chaises réunies autour de ces murs ? Pourquoi des hommes assis sur ces chaises en regardant au travers des vitres ?

Guidé par quelque malsain désir et par une curiosité dévorante – cherchant, il faut bien le comprendre, à trouver la moindre parcelle de réalité pleine de sens dans ce lieu qui n’en avait aucun – je m’étais avancé. Je m’étais avancé vers la pièce, repérant un endroit où il n’y avait pas de vieille de 60 berges se faisant sodomiser allégrement par quelque vieux mâle de 50 ans qui venait de prendre son tour, dans la file d’attente.

Ils se masturbaient. Sur ces chaises, disposées autour de la salle, les hommes – les vieux hommes, dégoûtants – se masturbaient.

Au milieu de la pièce, que je découvrais être habillée d’un simple matelas posé sur un sommier rudimentaire, un magnifique jeune homme d’une vingtaine d’années, au magnétisme sexuel, était entrain de baiser violemment une jeune femme non moins bien formée. Je ne pouvais m’empêcher de regarder ce jeune homme, qui devait avoir mon âge, au corps glabre et lisse, brillant de la sueur de l’effort, les cheveux noirs et mouillés, les yeux plissés de plaisir, exposant son torse dessiné aux tétons fébriles, au-dessus de son ventre plat dont un fin trait de pilosité venait rejoindre son organe, qui était en pleine activité. J’étais fasciné. Je sentais en moi un mélange d’excitation et de profond dégoût. Et au fond de la pièce, des miroirs.

J’avais compris. Mon esprit s’anima avec vélocité, découvrant le sens de toute cette mascarade. La pièce était couverte de miroirs sans teint. Ce jeune couple exhibitionniste baisait devant de vieux pervers qui se branlaient en les regardant de l’autre côté des miroirs. Les coups de reins énergiques du jeune éphèbe trouvaient alors un écho tant dans les gémissements de sa moitié que dans les bruits réguliers et extatiques de la branlette des voyeurs.

Je m’apprêtai à détourner le regard pour m’enfuir d’ici. Je m’apprêtai à partir de ce lieu qui ne me correspondait pas. Qui n’était pas moi. Qui n’était pas ce que j’étais. J’étais pris la main dans le sac et je devais partir. Partir loin d’ici. Partir, au plus loin, oublier ce que j’avais vu, oublier ce que j’avais compris, oublier ce lieu, oublier ce club, oublier jusqu’à son emplacement, jusqu’à son nom, même. Oublier, oublier tout cela. Oublier, définitivement, poser le voile de l’oubli sur la dépravation humaine.

Pourtant, l’éphèbe exhibitionniste m’interpella du regard. Non, ce n’était pas possible, c’était un miroir sans teint, j’en étais sûr. Comment pouvait-il me regarder ? Non, il se regardait dans le miroir. Il se regardait baiser sa femme. Il se regardait baiser sa femme et il ne croisait pas vraiment mon regard. Non, ce n’était pas possible. Non, c’était inconcevable.

Et là, il se mit à sourire. Et à parler. Je l’entendis distinctement. Etrangement, malgré l’impossibilité, malgré que la pièce était fermée, je l’entendis parler. Comme si j’étais à côté de lui. Comme s’il parlait à côté de moi :

- Tu n’étais pas encore arrivé. Il fallait bien que je m’occupe, en attendant.

Mais qu’est-ce que ça voulait dire ?! Je me retournai pour voir s’il parlait à quelqu’un d’autre : derrière moi, seuls les corps mélangés et troubles des créatures de perdition laissaient échapper leurs murmures et leurs gémissements à peine audibles. Je retournai mon regard devant moi.

Et là, soudain, je compris. Je compris tout. Ce garçon, je le connaissais. Je le connaissais depuis longtemps. Je le connaissais depuis toujours. Ce n’était pas Arnaud, mon petit-ami, ce n’était pas un de mes ex, ce n’était pas un ami, un collègue ou que sais-je encore. C’était Lui. C’était celui que j’aimais. C’était lui avec qui j’avais déjà partagé mon corps. C’était celui qui était l’Unique. C’était celui qui avait pris mon cœur. C’était Lui. Enfin, c’était Lui. C’était celui que j’attendais. Et il m’attendait. C’était Le Garçon.

Soudain, je compris.

Pris d’une soudaine panique mais aussi – ENFIN – d’un éclair de lucidité, je fis demi-tour. Je tournai les talons, courai sans me soucier un instant des créatures de tous âges, encore gémissantes autour de moi, montai les quatre marches jusqu’à la plateforme de marbre, retraversai le couloir bleuté, remontai les marches de l’escalier rosacé, et me retrouvai à l’accueil. Là, le majordome me regarda un instant, sans rien dire, alors que le possesseur de la Mercedes était adossé au comptoir. Le garde du corps m’ouvra naturellement la porte, comme si l’évidence était enfin de mise.

Je me retrouvai à nouveau dehors, mais le froid ne me faisait plus rien. La pluie avait commencé à tomber, mais je n’en sentais plus les gouttes.

La plage, tel était mon but.

Je courai à travers les grandes rues de Nice, me rapprochant encore de la fameuse plage, en face de la mer sombre que j’anticipai. Ici, je croisai le maquereau qui m’avait attaqué. Là, la prostituée qui m’avait accueilli pour un instant dans son antre. A un carrefour, sans rien dire, la tenancière du bar malfamé me regardait marcher d’un pas agile et décidé, pendant qu’à un feu rouge, le policier, silencieux, tournait la tête vers moi sans la moindre expression.

La plage. J’étais sur la plage. Et sur les galets niçois, éclairé par les lampadaires de la Promenade des Anglais à quelques mètres, un clochard. Un clochard à demi-nu m’attendait. Un clochard, qui n’avait plus son pantalon vert. Tranquillement assis, le regard perdu dans la nuit noire, à siroter les effluves marines qui remontaient jusqu’à nous avec le bruit des vagues.

Il était celui que je devais rencontrer. Le fil conducteur de toute cette absurdité.

- C’est un rêve, n’est-ce pas ?

Il tourna la tête vers moi et sourit. Dans ce sourire, le soulagement mental que je ressentis alors, était à la mesure de la colère que je me mis à sortir de m’être ainsi fait trompé :

- Mais quel sens à cette absurdité ?! Je veux bien apprendre à être conscient d’un rêve… Je veux bien apprendre à découvrir le sens, directement, au cœur de mes propres rêves… Mais pourquoi ? Pourquoi ces absurdités ?! Pourquoi ces choses dégoûtantes ?! Pourquoi ces choses qui ne sont pas moi ? Pourquoi cet abîme de perdition où j’ai été plongé ? Pourquoi Celui qui est mon Amour que je retrouve ainsi dans une posture si dérangeante ? Pourquoi ces immondices qui s’acharnent à détruire ce que je suis ? Pourquoi cette incommensurable sensation de m’être fait roulé dans la farine ? Quel sens à tout cela ? Quel sens dans cette absence de sens ? Quel sens dans toute cette absurdité ainsi présente ?!

Là, le vieux clochard à demi-nu dont je ne pensais même pas à regarder la partie basse, toussa. Dans ce rêve qui, soudain, était devenu conscient. Dans ce rêve qui, après m’avoir laissé appréhender les détails, les sons, les musiques, les odeurs, les couleurs, les voix, les sensations, les sentiments, et les nombres – dans ce rêve, disais-je, qui était devenu conscient. Il toussa. Et il me répondit :

- Parce qu’il fallait que tu appréhendes l’autre partie de toi !

Je ne dis mot à cet être que je ne savais s’il était vraiment émané de mon inconscient encore endormi, dans le lit niçois que j’avais retrouvé, raccompagné quelques heures plus tôt de ce bar de jazz, par une amie qui possédait une voiture. Il enchaîna :

- Comment veux-tu rencontrer celui qui est ton Autre, si tu joues sans cesses avec tes sentiments ? Comment veux-tu appréhender vraiment celui que tu rencontreras si tu voiles une partie de toi ? Comment veux-tu rencontrer celui qui t’aimera comme tu l’aimeras si tu n’oses pas rompre avec ton petit-ami ? Comment veux-tu vivre pleinement ton existence si, sans cesse, tu te trompes toi-même ?

Je baissai mentalement la tête tout en continuant de le regarder, fasciné :

- Mais alors, dis-je, suis-je un dépravé ?

Il secoua la tête, regarda un instant les étoiles que je savais briller dans ce ciel que je ne faisais qu’imaginer, comme s’il tentait d’en tirer quelque sagesse, et il me regarda à nouveau :

- Tout cela n’est que métaphores… Il fallait bien que tu puisses baisser ta garde pour toucher le cœur de ton être…

- Mais alors, demandai-je, inquiet, est-ce que je le rencontrerai un jour, cet Amour ?

Il répondit en ajoutant l’ultime parole :

- Authenticité. Uniquement si tu apprends l’authenticité. Et à devenir ce que tu as toujours été.

Et là, je me réveillai.

Ah, mystère et grandeur des rêves conscients…

[FIN]

After Hours - 3/4

Il faisait froid. Il commençait à faire froid, putain.

Et j’étais là, errant dans le coton niçois, à presque 4h00 du matin, dans le froid de février. Et dans ce froid qui commençait à me piquer la chair partout, partout, une chose demeurait immuable : l’insoutenable pensée qu’un SDF bourré ne luttait même pas contre la fraîcheur, cul nul, son pantalon vert déposé sur sa couche.

Je faisais à nouveau un détour pour aller sur le quai de la gare. Vide. Désespérément vide. Derrière les rails, des vieux immeubles froids, éteints, me toisaient de leur regard. A une époque, j’avais un ami qui habitait là-dedans : pourquoi n’habitait-il plus par ici, bordel, pourquoi n’habitait-il plus par ici ?!

Les horaires du prochain train ne changeaient pas. Immuables, figés dans l’espace à mesure que je me décomposais dans cette nuit surréaliste, ils ne changeaient pas. 6h00 et quelques du matin. Cela serait l’heure où je pourrais monter dans un train. Et, enfin – enfin ! – rentrer chez moi.

Mais ça n’était pas encore le cas. Il était 3h50 du matin et il fallait que je trouve une occupation pour deux petites heures. Je ne pouvais pas rester dans la rue : il faisait trop froid. Il fallait que je trouve une solution. L’idée était simple : retourner au Vieux Nice, proche de la mer, pour tenter de dégotter un bar, un pub ou quoique ce soit qui soit encore ouvert et où prendre un peu de chaleur dans ce froid encore hivernal, pour deux petites heures. Deux minuscules petites heures.

A nouveau sur le parvis de la gare, je regardai autour de moi : toujours pas âme qui vive, et nulle trace du SDF, si ce n’est son pantalon vert, toujours à la même place. Je décidai de descendre l’Avenue Jean-Médecin. … sauf que j’avais oublié un instant que, sur l’avenue, une voiture brûlait peut-être encore. Avec des… … des ombres, dedans. J’hésitai. Devrais-je prendre des ruelles parallèles pour accéder au Vieux Nice ou essayer de redescendre la grande avenue ? Des ruelles sombres où les pires choses pourraient encore m’arriver ? Ou l’ersatz d’avenue toute en travaux avec une voiture qui brûlait ?

Je prenais l’option de l’avenue. Je ravalai ma salive, avec difficulté. Mes lèvres commençaient à être sèches de ce froid et mes yeux rougis par la fatigue et l’alcool commençaient à avoir du mal à rester ouverts. Je m’engageai vers l’avenue.

Du monde. Enfin, depuis plusieurs heures de rencontres étranges, absurdes et effrayantes, du monde. La divine foule qui s’amasse. La divine foule qui nous effraie le jour et qui nous rassure la nuit. La divine foule qui nous perd lorsque nous cherchons notre chemin mais qui nous guide lorsque nous cherchons à ne plus être seuls. Du monde. Enfin. Devant moi. Réunis autour de la carcasse d’où sortaient maintenant des volutes de fumée. Un petit camion de pompier et une voiture de police. Des flics, autour, qui empêchaient les gens de trop s’approcher. Des pompiers en tenue qui maniaient un drôle d’objet à mi-chemin entre la lance à incendie et l’extincteur. Et les gens, autour. Des voisins, des passants, ou que sais-je encore. Une dizaine à peine mais une foule monstrueuse pour moi. Une foule de dix passants, mais une foule rassurante.

L’un d’entre eux, oui, l’un d’entre eux… aurait un téléphone ! Un téléphone portable ! Téléphone, allo papa, oui il est tard, j’ai raté mon train, j’ai passé une nuit bizarre, s’il te plaît viens me chercher, à tout de suite papa, merci, bisous, bisous !

J’approchai de la foule, contenue par le flic et une sorte de barrière en plastique bleu ciel. Je tentai ma chance :

- S’il vous plaît… Est-ce que quelqu’un aurait un téléphone portable, s’il vous plaît ?

Quelques regards méprisants, et un grand silence. Quoi ? Comment ça, pas de réponse ? Mais je vais pas me laisser faire, moi !

- S’il vous plaît, c’est très important ! Je voudrais rentrer chez moi et je n’ai plus de batterie sur mon portable. S’il vous plaît, quelqu’un aurait un téléphone portable ?

Toujours pas de réponse. Mais pourquoi ne répondent-ils pas ? Ce sont des zombies, ou quoi, merde, putain, fais chier !

Et là, je me rendis compte du cocasse de la situation : une foule de riverains, réveillée entre 3h00 et 4h00 du matin par camion de pompier et voiture de police, hébétée par des cadavres fumants dans une carcasse en flammes, voyait arriver un jeune con de fêtard, qui sentait peut-être encore l’alcool, demander un téléphone portable. Si ça m’était arrivé, peut-être ne l’aurais-je même pas regardé, ce jeune fêtard.

Je me trouvai con. Et je retrouvai mes conventions sociales : tout ça était déplacé. Tout ça était surréaliste : je ne pouvais pas demander un téléphone portable à ces gens. C’était trop décalé. Trop hors propos. Et leur silence me le faisait comprendre. D’ailleurs, je songeais à ce que m’avait dit un ami, quelques semaines plus tôt, quand on a une demande à faire à quelqu’un : « Ne jamais la faire à un groupe car personne ne réagira, espérant que quelqu’un d’autre répondra à sa place. Il faut faire des demandes individuelles ». Alors, je remarquai dans la foule une jeune femme, d’une trentaine d’années :

- Mademoiselle ? Bonsoir, mademoiselle. Je sais que la situation est un peu décalée, mais j’ai été agressé et je voudrais rentrer chez moi… Vous auriez un téléphone, s’il vous plaît ?

Elle me regarda, me jaugea de haut en bas, prit un sourire plein d’excuses et finit par me répondre :

- Non, désolée, je n’ai pas de portable...

Maudit… J’étais maudit… Je pensais que cette foule allait me rassurer, me donner une compagnie dans cette nuit blanche si chargée, et rien à faire : j’étais en réalité tout aussi seul. Mais c’était compréhensible, après tout. J’avais traversé le miroir. Ces gens-là, tirés de leur sommeil, n’étaient que les habitants du jour qui faisaient un bref passage dans la nuit. Moi, le miroir, je l’avais traversé et j’étais encore de l’autre côté. Pas eux. Eux qui se réveilleraient le lendemain pour reprendre leur travail. Moi, j’étais désormais du côté des prostituées, des mendiants et des meurtriers : je faisais désormais partie, au moins pour un temps, de l’autre monde. De l’autre dimension. De l’autre aspect du centre urbain. J’étais Alice au Pays des Merveilles. Et pour le monde des vivants, je n’étais plus qu’un fantôme, invisible, méprisable, impalpable.

Soudain, une idée me vint à l’esprit : les flics ! Oui, les flics ! Je détestais les flics – héritage lointain de la conscience des événements de Stonewall, sans doute, ou de ma chère maman anarchiste – mais, pour une fois, ils allaient m’être utiles. J’allais les voir, leur parler, leur expliquer, et ils m’aideraient. Ils m’aideraient à rentrer chez moi. Ils me ramèneraient chez moi. Ou dans un poste. Pour me protéger. Moi, petit pédé frêle, fragile et fatigué. Moi qui n’avais jamais enfreint la loi, si ce n’est pour tirer un maigre MP3 sur un site ou tirer une taffe sur un joint finement roulé. Moi, petit citoyen, moi, pauvre paumé, ils allaient m’aider. C’était une certitude.

J’approchai de l’un d’eux, qui empêchait la foule de dix personnes de se tenir trop près de la carcasse et je l’interpellai :

- Heu… Monsieur ? Je réfléchissais à la bonne manière de dire. Monsieur… l’agent de police ?

Il ne répondit pas. Il restait stoïque.

- Heu… Monsieur l’agent ? S’il vous plaît ? J’ai un problème… !

Il finit par me lancer un regard méfiant :

- Hmmm, moui ?

- Voilà… heu… Je lançai un regard rapide à la voiture que j’avais vue en flammes, songeant que des cadavres calcinés avaient peut-être été retirés. Ce n’est peut-être pas le bon moment, mais heu… comment vous dire, comment vous expliquer depuis le début, heu… j’ai passé une nuit difficile et je voudrais rentrer chez moi…

- Vous avez des taxis à côté de la gare SNCF.

- Je sais, je sais, mais… hum… je n’ai plus d’argent. J’ai une carte bleue mais elle ne fonctionne pas au distributeur, lançai-je, le regard plein de supplication – du moins je l’espérais.

- Vous ne voyez pas qu’il y a eu un accident ? répondit-il, froidement.

- Oui, je sais, j’ai vu la voiture en flammes, tout à l’heure, quand il n’y avait personne, répondis-je.

Il me toisa du regard et m’interpella :

- Vous avez vu l’accident ?

- Heu... non, je remontais juste l’avenue et je suis tombé sur la voiture en flammes… J’hésitai. Et je crois qu’il y avait… des gens dedans.

A nouveau, il me regarda avec un air suspicieux :

- Et c’est vous qui avez appelé les pompiers ?

- Non, non.

Je marquai une pause… avant de me rendre compte de la portée de mes propos. J’essayai de me rattraper :

- En fait, je voulais mais je n’avais plus de batterie sur mon téléphone portable.

Mais pourquoi ne me regardait-il pas dans les yeux ? Pourquoi regardait-il mon front ?

- Ah vous n’aviez plus de batterie ? C’est bête, ça, quand même ?

- Heu… oui, et j’ai cherché une cabine téléphonique mais il n’y en a plus, France Telecom en a tellement retirées…

- Vous en aviez à la gare, répondit-il du tac au tac.

- Oui, mais elle ne marche pas. Et ma carte bleue non plus, d’ailleurs.

Mais qu’est-ce qu’il a, mon front ? Pourquoi il n’arrête pas de le regarder ?

- C’est marrant comme rien ne marche quand on en a besoin, hein ?

Je poussai un soupire de soulagement : enfin, j’étais compris !

- Oui, vous pouvez le dire, monsieur l’agent ! Et, après, j’ai cherché un bar où téléphoner et j’ai fini par rencontrer une pros…

Je m’interrompis net. Là, j’allais faire une gaffe. Mais je suis con, ou quoi ? Je suis entrain de déballer toute ma nuit à un flic, et lui dire quoi ? Que je suis allé voir une prostituée ? A 3h00 du matin ? Pour téléphoner ? Et mon cul, c’est du poulet ? Mais n’importe quoi ! Vraiment n’importe quoi ! Je suis bon ! Mon compte est bon !

J’achevai la discussion :

- En fait, j’ai passé une sale nuit et je voudrais vraiment rentrer chez moi… Je n’ai plus de portable, plus d’argent, et aucun moyen de locomotion pour rentrer chez moi…

Son regard sembla s’illuminer un instant. Etrange.

- Vous n’avez pas de voiture ? me demanda-t-il.

- Non, pas ici. Enfin, je n’en ai plus. Enfin ! Pas. Je n’ai pas de voiture. En fait, je n’ai pas de permis de conduire.

Pourquoi avais-je hésité ? J’étais sans doute impressionné : j’ai toujours un peu honte d’avouer, surtout devant des monstres de virilité comme les flics, que j’ai peur de conduire et que c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais passé mon permis.

Le flic me regarda encore un instant et finit par me répondre :

- Bon, attendez là, je vais voir avec mon chef.

Je le vis s’éloigner et se rapprocher d’un autre mec, qui n’était pas en uniforme. De loin, collé à la fameuse barrière en plastique bleue, à côté des autres membres de la foule anonyme et voyeuse, je regardais le flic discuter avec l’autre mec. L’autre mec me regardait de temps en temps, le regard sévère. Je le vis très distinctement froncer plusieurs fois les sourcils.

Machinalement, je passai ma main sur mon front. Aïe ! Mais c’est que ça faisait mal ! Je regardais ma main : noire d’une sorte de suie, un peu de sueur et un peu de sang. Je me figeais sur place : je saignais ? Mon front saignait ?

Juste à côté de moi, contre le mur, à côté d’un tabac fermé par une grille, il y avait une surface avec un miroir. Je me regardai dedans. Là, l’horreur : j’étais complètement décoiffé, mes lunettes avait la branche gauche déformée, j’avais le visage couvert d’une suie noire, celle qui m’avait fouettée le visage lorsque j’avais remontée l’avenue Jean Médecin, la première fois que j’avais découvert la voiture. Ma chemise avait le haut de la manche déchirée et était elle-même couverte de petits morceaux de suie noire. Quant à mon front, mélange de suie et de sueur, il commençait à orner une sacrée bosse qui suintait un peu de sang. Je n’étais pas qu’éraflé, finalement : les violences du maquereau avaient fait leurs offices. Je souriais un peu, levant les yeux au ciel : quelle gueule j’avais… A me voir, on m’aurait cru rescapé miraculeusement d’un quelconque carambolage et…

Mon sang ne fit qu’un tour. Je lançai vivement un regard vers les deux flics qui continuaient de discuter et de me regarder.

Bordel. Bordel de bordel. Putain de bordel de merde. Putain. Putain de putain ! Ils croient que... ?! Ils croient que… je suis responsable ?! Je n’ai pas de voiture, plus de voiture, j’ai hésité ! J’ai fait un lapsus ! J’étais au courant pour la voiture, ils croient que je reviens sur les lieux ! J’ai une bosse, je saigne, les lunettes déformées, de la suie, j’étais dans la voiture ! Ils pensent que j’étais dans la voiture ! Ils pensent que j’étais un passager ! Je dois sentir l’alcool, ils voient que je suis bourré… ils pensent même que j’étais le conducteur ! Que j’étais dans la voiture et que j’ai abandonné mes amis – c’était sûrement des jeunes, ils rentraient d’une boîte, et je rentre d’une soirée – ils pensent que je suis responsable ! Ils pensent que je suis responsable de l’accident, que c’est moi qui conduisait, ils ne vont jamais me croire, personne ne me croira, une prostituée – mais quelle idée d’aller voir une prostituée pour téléphoner – qui croirait une chose pareille ?! Qui penserait qu’une telle chose est vraie ?! Je dois partir d’ici ! Je dois partir d’ici ! Ils vont m’arrêter ! Ils vont m’arrêter !

Ni une ni deux, je reculais derrière la foule et, ipso facto, m’éclipsais dans une ruelle parallèle. Je recommençai à courir. Je devais partir d’ici. Dans le Vieux Nice. Je devais aller dans le Vieux Nice. Un pub, un café, ou que sais-je encore, et j’y serai.

Je regardai ma montre : 4h20 du matin. Cette nuit n’en finissait pas. Non, cette nuit n’en finissait pas.

Par une rue parallèle, j’arrivais enfin à la place Masséna, qui ouvre le quartier du Vieux Nice. Il est fou, quand j’y pense, de se dire qu’une ville peut être aussi vide et morte. Quand il fait froid, rares sont ceux qui profilent le nez dehors, surtout sur la Côte d’Azur où les habitants ne sont pas habitués au froid. Une petite fontaine s’offrait à moi. Argh, que l’eau était froide ! Méticuleusement, je me lavai le visage et les mains, mis un peu d’eau sur mon front, et, avec mon paquet de mouchoirs, m’essuyai le visage et tentai de frotter sans grand succès les tâches de suie sur ma chemise. Puis, je redressai la branche de mes lunettes tordues et remerciai mon opticien de m’avoir conseillé une paire en titane.

Brrrr, mais quel imbécile : je ne pouvais pas attendre d’être dans un bar, avant de faire ça ? J’allais m’attraper froid, maintenant ! Le premier endroit bien au chaud serait le bienvenu !

Une voiture se mit à arriver au niveau de la place, à quelques mètres devant moi. Elle se posa devant le trottoir, déjà occupé par de nombreuses voitures garées. Une belle voiture. Je n’y connais rien en marques mais ça devait être une Mercedes ou quelque chose dans le genre. Une belle femme, habillée d’un manteau de fourrure marron, la trentaine, blonde, maquillée, en descendit. Eclairée par la lumière d’un lampadaire, elle se pencha en avant et s’appuya à la fenêtre du siège passager. Le conducteur, que je devinais avoir dans la trentaine pour ce que je voyais de son visage à travers le pare-brise, lui dit quelques mots que je n’entendais pas. La femme lui répondit, toujours penchée sur la fenêtre :

- Essaye au parking souterrain, il devrait y avoir des places. Je t’attends à l’intérieur.

Le mec poursuivit son chemin, passant devant moi, alors que la femme s’engagea derrière une porte. Je regardai l’endroit : le « Blue Velvet ». Un bar chic ou un club de riches, me suis-je mis à penser. Je me regardai dans un autre de ces miroirs qui ornent certains murs dans les rues : ça allait déjà mieux. Bon, ma chemise était un peu déchirée en haut, à moitié trempée et j’avais une grosse bosse sur le front, mais, pour le reste, cela allait. Une petite chemise sexy, un pantalon taille basse, une besace en bandoulière, c’était quand même pas mal. Je décidai, après une minute d’hésitation, de pousser la porte du club.

Fermée. Une sonnette à l’entrée. Oh, ils n’allaient pas m’emmerder, hein : j’expliquerai en quelques mots, je sais être convaincant et parler avec un style alambiqué de richard, je demanderai juste de passer un coup de fil, et ça sera parfait.

La porte s’ouvrit. Un colosse en costume sombre me regarda de haut en bas et me fit entrer. « Bonsoir, monsieur, je vous en prie ». Eh bien, je n’ai rien eu à dire, plus accueillants que je ne le pensais, les richards.

Derrière la porte, je tombai sur une petite salle à la lumière rose sombre tamisée. A gauche, un guichet avec indiqué « Vestiaires », ainsi qu’une porte marquée « Toilettes ». Sur ma droite, une sorte de comptoir avec un autre mec habillé en costume sombre, la quarantaine, bel homme, avec de la classe. Derrière lui, une vieille horloge, et un tableau affichant un texte, une sorte de règlement, ainsi qu’une étrange suite de tarifs. Devant moi, des escaliers qui semblaient descendre à un sous-sol. Si ça c’était pas un endroit bien chic ! m’étais-je mis à penser. En plus, il faisait chaud, c’était parfait. J’approchai du mec au comptoir, avec en tête qu’il s’agissait d’une sorte de majordome. Il était tout sourire. Je lui répondis d’un sourire et commençai à parler de façon obséquieuse, histoire de tromper sur la marchandise :

- Bonsoir…

- Bonsoir, monsieur ! me répondit-il, toujours tout sourire.

Plus proche désormais, je regardai le tableau affiché derrière lui. Tarifs de carte de membre, abonnement au mois, entrée pour une soirée : 30 euros. Argh.

- J’aurais besoin de téléphoner, mais j’ai malheureusement oublié mon téléphone chez moi : si ce n’est pas stupide de ma part !

Je forçai un éclat de rire condescendant. Le mec me répondit par un sourire encore plus grand :

- Bien sûr, monsieur. Demandez à l’hôtesse dans la grande salle au sous-sol, elle vous apportera un téléphone.

Oui, oui, oui, oui ! Gagné ! Gagné ! Gagné !

Je reposai les yeux sur le tableau derrière le mec : entrée pour une soirée : 30 euros. Re-argh. Il fallait faire avaler le truc :

- Hmmm… Par contre, pour le paiement de l’entrée… heu… eh bien…

Le mec sembla réagir au mot « paiement », faisant une fausse mine de dégoût. Ca s’annonçait mal. Pourtant, la Providence, qui m’avait laissé tomber jusqu’à présent, se mit étrangement de mon côté :

- Ne vous inquiétez pas, votre amie a déjà réglé. Elle nous a prévenus que vous arriviez.

- Ah… ? Oh ! … mon amie…

Le cul bordé de nouilles. J’avais le cul bordé de nouilles. J’avais sacrément le cul bordé de nouilles. Après une putain de nuit monstrueusement surréaliste, la chance venait enfin de mon côté. La Roue de la Fortune finit toujours par tourner, même dans le monde d’Alice au Pays des Merveilles, après tout !

Le majordome me prenait sans doute pour le mec qui était allé chercher une place où garer sa grosse Mercedes. Qui finirait sans doute par être garée dans le parking souterrain du Vieux Nice.

Mais le timing promettait d’être serré, du coup : il fallait que je dégotte un téléphone, appelle vite mon père, et je ne pouvais plus resté ici, vu que l’autre mec allait arriver.

J’avais l’impression d’être une sorte d’espion, comme dans Alias ou dans James Bond, qui était là en mission secrète et devais vite remplir un objectif avant d’être découvert. La situation était excitante.

Après avoir fait un détour par les toilettes où sécher ma chemise au sèche mains, et après m’être recoiffé un peu, je finis par revenir dans le hall d’accueil, et par m’engager dans les escaliers. Qui savait quelles merveilles du monde des riches j’allais découvrir ?

Je m’attendais à tout. Mais pas à ça. Pas à ce que le pauvre naïf que j’étais était sur le point de découvrir. La Providence. La Providence s’apprêtait encore une fois… à me jouer un tour.

(à suivre)

After Hours - 2/4

Sombre nuit. Sombre et délicate nuit. Précipitation dans un univers parallèle. Dans une dimension faite d’ombres et de souvenirs. Derrière le miroir de Lewis Carol, qui jouerait avec sa petite poupée indécise – je suis Alice aux Pays des Merveilles. Sauf que les Merveilles, elles n’ont rien de merveilleux, pour le coup. C’est Arnaud au Pays de la Nuit. Pas la Nuit festive des Drag Queens parisiennes, des clubbers extatiques, ni des clubs de jazz qui vous chantent le groove. La Vraie Nuit. Celle qui étend les bras de son long manteau pour recouvrir nos repères habituels. Celle qui habite l’esprit morbide des hommes depuis ses origines. Celle qui réveille la fange de notre exclusion. Celle qui régnait au fond des âges préhistoriques où les premiers meurtres étaient commis. Celle qui résonnait dans tous les recoins de l’Univers lorsque les vieilles Forces Cosmiques de l’Ombre s’animaient dans l’Age des Ténèbres. La Vraie Nuit. Celle de nos tourments. De notre décrépitude. De notre petitesse.

Au milieu d’elle, ses règles, ses habitudes, ses gens, sa population, ses fous, ses absurdités. Nul besoin d’en appeler aux fantômes et aux sorcières : la réalité des hommes est bien pire lorsque la chape de plomb nocturne se pose sur nos villes. Nos doubles nocturnes nous remplacent lorsque nous dormons, ils marchent comme des ombres qui glissent sur les pavés autrefois tumultueux de nos cités. Nous entrons dans le monde de notre inconscient.

Je me retrouvai sur le parvis de la gare. Tout autour de moi, un silence. Un silence étouffant qui prenait aux tripes. Je regardai tous ces vieux bâtiments morts et froids, toutes ces fenêtres éteintes, comme si leurs habitants avaient disparu pour un temps. Comme s’ils n’existaient plus. Moi qui, d’habitude, me sentais libre, vraiment libre, lorsque j’étais seul au milieu des rues nocturnes, j’étais maintenant pris au piège. Au piège de ces grands immeubles froids, monuments de mon sursis passager. Au piège de ma bêtise, de mon manque de prévoyance, de mes erreurs. Plus d’argent, plus de téléphone, dépossédé de ma consistance d’homme moderne, j’étais nu et sans les armes nocturnes que je ne connaissais pas, ni ne voulais connaître. J’allais m’en rendre compte.

Il y avait bien cette cabine téléphonique d’où j’avais voulu appeler les pompiers. Mais c’était trop tard pour les pompiers, maintenant. J’avais le fol espoir que le 18 aurait peut-être été encore gratuit, si cette cabine fonctionnait. Cependant, non seulement la question ne se posait plus désormais, mais, surtout, ce n’était pas avec le 18 que j’allais pouvoir appeler mes parents, seul numéro que j’avais encore en mémoire. Les autres, ceux de mes amis, je ne m’en souvenais pas. Mon annuaire était dans mon portable. Qui était HS : plus de batterie.

J’allais donc voir la prostituée.

Elle me remarqua à peine, dans un premier temps. Elle ne commença à réagir que lorsque j’étais suffisamment proche d’elle. C’était une jeune femme. Très jeune femme. 17, 18 ou 19 ans à peine. Le visage de poupée de porcelaine fardé à l’extrême par du maquillage de supermarché que lui avait dégoté son maq’, sans doute. Une jeune femme blonde, un manteau en fausse fourrure blanche posé nonchalamment sur un corps nu. J’observais innocemment sa peau qu’on devinait : blanche, fragile. Elle finit pas se rendre compte que je m’approchais d’elle, mais ses yeux semblaient troublés, comme si elle regardait les rues derrière moi à travers moi, me regardant sans me voir. Je pris la parole, encore sous le choc :

- Heu… bonsoir, mademoiselle… voilà, j’ai un problème, j’aimerais rentrer chez moi j’ai raté mon train, j’ai vu une voiture en feu… mais je n’ai plus d’argent, pas de téléphone, et… heu… j’aurais besoin de téléphoner… vous auriez un téléphone portable s’il vous plaît ?

Pas de réponse. La jeune femme continuait de me regarder, impassible, d’un visage qui mêlait l’inexpressif à l’incompréhension. Elle parlait français, au moins ? Nonchalamment, je regardais sur ma gauche : nous n’étions pas seuls. Sur le parvis de la gare, allongé, parterre, à côté de litrons de rouge vidés, entre des cartons, des sacs poubelle et des couvertures, il y avait un clochard qui avait trouvé refuge. Il dormait. Je ne l’avais pas vu tout de suite dans son bordel. Je remarquai qu’il portait un pantalon vert clair. Etrange couleur de pantalon, pensais-je. Un pantalon vert… Je revenais à la fille :

- Heu… mademoiselle, vous me comprenez ? Téléphone ? lui fis-je avec un geste de la main vers mon oreille.

Elle cligna des yeux comme si elle venait de comprendre, comme si son cerveau venait de se mettre en marche – elle, cet étrange automate de la nuit, machine de plaisir automatique sans âme que les frustrés de leur existence venaient animer dans leurs virées nocturnes.

- Oui, j’ai compris…

Une voix douce. Une voix terriblement douce. Une voix de jeune femme, ou de jeune adolescente. Une voix avec un léger accent d’Europe de l’Est. Une voix éthérée qui chantait les évidences. Et pourtant, une voix pleine de lourdeur, de blessures. Elle m’avait compris. Mais ce qui était clair, c’est qu’elle était shootée jusqu’aux tréfonds de ses narines…

Lentement, très lentement, elle me regarda de haut en bas, de bas en haut, pencha la tête sur le côté, regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelque chose du regard, regarda derrière elle, puis me regarda de nouveau :

- … Quelle heure il est… ?

- Heu… il est … 3h15 passées, dis-je, après avoir regardé ma montre.

Elle sembla hésiter un instant, mais, difficilement, elle sortit quelques mots :

- T’as l’air… d’avoir passé une sale soirée, toi… J’ai pas de portable… mais viens, j’habite derrière la gare… j’ai un téléphone…

Je ne savais pas trop quoi penser, en cet instant. Il y avait cette jeune femme avec cette voix si douce, ce visage si jeune, qui était en fait une prostituée, qui me proposait de venir chez elle pour téléphoner… Je sentis mon cœur s’accélérer… Aller chez cette femme, cette… prostituée ? Allez chez elle ? Faire quoi ? Téléphoner ?

Je regrettais mon geste. Je voulais m’enfuir en courant. Mais je ne pouvais pas faire ça. Pas maintenant que je lui avais demandé de me rendre un service. Ca n’était pas correct. Seulement, ce que je ne savais pas encore, c’est que la nuit, les règles changent, tout comme les gens changent. Ca, je ne le savais pas encore. Pour l’heure, je me devais de trouver une solution :

- Heu… mais… heu… je voudrais pas, heu… enfin, que vous vous déplaciez, si vous attendez ici, et heu… qu’il y a un… client, enfin, heu… je voudrais pas…

Elle me coupa net, fait étrange alors que son cerveau fonctionnait au ralenti une minute auparavant :

- Tard…. Il est tard… je reviens d’un rendez-vous… avec un client… bon pour ce soir…

Mon sang ne refit qu’un tour. A nouveau, je me figeais sur place, me glaçait sur le champ. Cette femme allait m’aider mais je ne voulais pas qu’elle m’aide. Je voulais un téléphone portable. Pas aller chez elle. Non, pas aller chez elle. Qui sait ce que j’allais découvrir ? Rien, sans doute, mais pas une prostituée, pitié, pas une prostituée… Non, non, non, j’allais mettre les pieds dans un autre monde… Le miroir, je ne voulais pas le traverser… Et si j’allais chez une prostituée… Non, tout ça était surréaliste… Et si les flics passaient… Et s’ils me voyaient… Ils m’embarqueraient tout de suite… Et je devrais leur expliquer, la voiture, la tenancière de bar mal famé, le téléphone, mais je suis homosexuel, monsieur l’agent, je peux pas coucher avec une femme de toute façon, non monsieur l’agent, je veux rentrer chez moi, j’ai pas d’argent, s’il vous plaît et…

- O… Ok…

J’avais accepté… Connement, bêtement, penaud, imbécile, naïf, manipulé par mon éducation, pris à mon propre piège, j’avais accepté… Je laissais parler ma morale, mon sens des valeurs, mon éthique… Après tout, c’était une femme comme les autres, et puis, je suis homosexuel, il n’y a pas d’ambiguïté, surtout que je vois pas comment je pourrais refuser alors que je lui ai demandé de m’aider… Le piège s’était donc refermé. Je voulais téléphoner mais pas comme ça, pas chez elle, pas chez cette femme… et, pourtant, j’avais accepté.

Je la suivis jusqu’à chez elle, passant par de petites ruelles, la suivant de pas trop près. J’avais peur qu’on me voit avec elle. J’avais peur qu’on me prenne pour un de ses clients. J’avais peur qu’on sache que j’allais avec une prostituée. Et si on me voyait, vous rendez-vous compte ?

Connerie de quand dira-t-on… Je n’habitais plus sur la Côte depuis des mois, je n’avais croisé personne d’autre dans les rues depuis plus d’une heure, quel quand dira-t-on ? Peu importait… Je marchais dans la rue avec une prostituée pour aller chez elle… Plusieurs fois, sur le chemin, la regardant titubant à moitié, semblant s’appuyer sur les murs des petites ruelles pour s’aider à marcher, semblant parfois simplement les frôler comme le font les petites filles qui s’amusent de tout, je m’étais dit que j’allais faire demi-tour. Plusieurs fois, je m’étais dit : je vais le lui dire, je vais lui dire au revoir, que finalement j’ai changé d’avis, attends tu n’est pas une lopette, tu es un adulte, tu peux changer d’avis, tu as le droit, tu ne lui dois rien, tu trouveras un autre moyen, tu dormiras sur la plage, tu attendras 6h00 du matin, tu rentreras chez toi, et tu n’as pas à te justifier, il n’y a pas à se justifier, après tout, c’est une prostituée, elle en a vu d’autres, tu peux pas faire du social tout le temps, tu n’as pas à avoir honte, et…

- C’est… là…

Nous y étions. Une petite ruelle derrière la gare, un vieil immeuble décrépi, une entrée mal éclairée, loin des lampadaires. Je rentrai avec elle. Un vieil ascenseur, exigu, une cage transparente, des grilles noires rouillées depuis longtemps.

Dans ce petit lieu qui nous amenait à un étage quelconque, les secondes duraient des heures. J’étais là, aux yeux de tous, au milieu de la nuit, éclairé par la lumière des couloirs qui ressemblaient à des néons glauques, à 10 cm d’une femme nue habillée d’un manteau en fausse fourrure blanche, complètement shootée. Et, je m’en rendis compte, qui sentait mauvais. Elle sentait l’eau de Cologne mais elle sentait mauvais. L’odeur de la ville sale. Ou pire encore. Qu’est-ce qui m’attendait ?

Nous étions à l’étage. Je reculais d’un pas : sur le mur, là, à côté d’une porte d’appartement miteux, un gros et fatigué cafard noir se tapait un somme. Non, non, non, j’ai une phobie des cafards, non, non, non, c’est pas possible, il n’y en a pas chez elle, non, non, non, je vous en supplie, pas de cafards chez elle, j’ai peur, je vous en prie, mon Dieu, donnez moi la force, je sais que vous m’entendez, je vous en prie, pas de cafards, pas de cafards.

Un cliquetis. Une porte qui s’ouvre. Nous étions à l’intérieur.

C’était un appartement composé de deux pièces. Deux pièces seulement. Une pièce avec une cuisine dans un coin, une table appuyée au mur, un banc en bois devant elle, un lit, des posters, des vêtements de femmes, partout, parterre, des vêtements de femme, un miroir, des produis de beauté sur la table, des dizaines, partout. Et pas de cafards. Non, pas de cafards. C’était le bordel, mais ça n’était pas sale. Ca sentait une odeur de renfermé, comme quand des gens ont dormi dans une chambre toute une nuit et qu’ils n’ont pas ouvert la fenêtre pour aérer. Ca sentait le lit. Ca sentait la femme. Mais ça n’était pas sale. J’étais presque rassuré.

Ca ne dura qu’un instant : jusqu’au moment où j’entrais dans la seconde pièce.

Elle était beaucoup plus petite. Il y avait une sorte de meuble qui ressemblait à un coffre à vêtements. Là encore, des vêtements partout. Mais aussi des boîtes et des cartons. Des cartons empilés les uns sur les autres, avec des dessins de magnétoscopes dessinés dessus. Des flocons de polystyrène, parterre, aussi. Et des bouteilles. Des bouteilles de bière, des bouteilles d’alcool. Et des flacons. D’étranges petits flacons comme ceux d’alcool à 90, vides, éparpillés sur le sol. Et dans un coin de la pièce, un petit matelas. Et sur le matelas, une chose.

Je ne pensais plus au téléphone. Non, plus du tout au téléphone. Il y avait cette chose qui dormait. Une chose recroquevillée dans un coin, sur le matelas. Une chose, mélangée avec les draps, laissait dépasser des pieds, des bras, et une tignasse de cheveux noirs. C’était une femme. C’était une autre femme. Une autre prostituée, j’en étais sûr. J’étais venu téléphoner, et je me retrouvais chez deux putes qui faisait de la colocation.

Elle dormait. Pour l’instant, elle dormait. Elle émanait une étrange odeur. Chimique. Industrielle. Quelque chose qui sentait fort. Qui sentait mauvais. C’était la même odeur que celle qui m’avait accueilli, mais en plus fort encore. C’était elle qui l’émanait. Et, là, je me rendis compte qu’il y avait quelque chose sur elle. Un liquide. Il y avait un liquide sur tout son corps. Un liquide transparent, visqueux, comme du gel. Sur tout ce que je voyais de son corps, il y avait cet étrange liquide. Qu’est-ce que c’était ? Bordel, c’est quoi, ce liquide, pourquoi ça pue autant, putain, qu’est-ce que je fais là, mais qu’est-ce que je fais là, mais je suis con, pourquoi je suis venu, pourquoi je suis venu ! Crise de panique. Bienvenue au Pays des Horreurs, Alice. Bienvenue au Pays des Horreurs.

Mon hôtesse posa son sac sur une chaise, alors que je restais debout, droit comme un « i » pour éviter de toucher à quoique ce soit. Elle commença à déplacer des vêtements : elle cherchait quelque chose :

- Téléphone… hmmm… où il est…

Oui, le téléphone ! J’allais enfin pouvoir téléphoner ! Un simple coup de fil, un simple coup de fil et tout serait fini ! Merci madame, au revoir madame, j’ai pas d’argent mais si je vous recroise, un jour, une nuit, je vous donnerai 20 euros, oui madame, sans coucher, je suis homosexuel vous savez, non, non, je vous assure, merci beaucoup, au revoir madame, et surtout adieu !

Seulement, 5 minutes plus tard, elle cherchait encore le téléphone. Je remarquais sur le coffre à vêtements une base de téléphone sans fil. Allez savoir où était le combiné… Putain, mais sale conne, tu vas le trouver, ce téléphone, putain ?! Je veux me casser d’ici, moi, je veux me casser d’ici !

Et là, soudain, comme orchestré dans une pièce de théâtre, comme dans un rituel organisé avec perfection, devant l’œil ébahi des spectateurs, Kafka devant mes yeux s’incarna. Kafka, Franz de son prénom, le maître de l’absurde, nous fit une petite visite.

Un cliquetis. La porte d’entrée qui s’ouvra dans la pièce d’à côté. Des bruits de pas lourds. La prostituée qui se retourna vers la porte de la pièce. Regard de panique dans ses yeux. Incompréhension dans les miens. Une ombre fit irruption dans la pièce. Un homme, bien bâti, une trentaine d’années, châtain clair, cheveux coupés courts, la peau du visage picorée de petits trous, fit irruption dans la pièce. Il me regarda, étonné. Je ne savais pas quoi dire.

La prostituée commença à dire des mots en russe ou dans une langue de cet acabit, tout doucement. Il éleva la voix. Il l’engueula, elle recula, les mains en avant, elle continua de parler doucement en russe. Il gueula davantage, en lançant vers moi des gestes violents des mains sans me regarder, lui demandant sans doute ce que je faisais ici. J’étais tétanisé. Je n’arrivais pas à bouger. Je n’arrivais pas à parler. Il allait me tuer. J’en étais sûr, il allait me tuer. Il avait un flingue sur lui, un couteau, il allait me frapper, il allait me tuer. Il continua de crier fort. La chose sur le matelas se réveilla, elle hurla : « Putaaaain… ta gueuuule ! » Il hurla encore, la prostituée tremblait de peur, j’étais tétanisé, je devais partir d’ici, je devais partir d’ici, et je n’arrivais pas à bouger. J’avais peur, maman, j’avais peur, il allait me tuer, il allait me tuer, il allait me tuer !

Il m’attrapa soudainement par le bras, je fis un geste en arrière, je le repoussai, il s’énerva davantage, la prostituée lui cria dessus, suppliante, je reculai encore, je cognai contre une chaise, je manquai de tomber parterre. Il m’attrapa à nouveau par le bras d’une poigne monstrueuse, me jeta dans la première pièce. Je tombai, déséquilibré par le poids de ma sacoche, et je me cognai la hanche sur le coin de la table. Douleur, déséquilibré. Je me cognai la tête contre le banc en bois, mes lunettes valsèrent, je m’étalai parterre. J’avais peur, j’étais totalement tétanisé, j’avais envie de pleurer. Il continua d’hurler. Il finit par dire en français : « Dégage ! »

En toute hâte, je ramassai mes lunettes, elles n’étaient pas cassées, je remis vite ma besace, je touchai mon front, j’avais mal, je pris mes jambes à mon cou, je sortis de l’appartement, je fonçai dans les escaliers, je les descendis quatre par quatre, je courrai, les étages n’en finissaient plus, je me mis à pleurer en courant, j’avais envie d’hurler de peur, j’avais peur, j’allais mourir, j’allais mourir… Je sortis de l’immeuble manquant de glisser sur les dernière marches en marbre et de tomber encore, je courai dans les ruelles, je courai encore et encore, je pleurai sans pouvoir m’arrêter, j’avais la peur de ma vie.

Quelques minutes plus tard, je me retrouvai dans un endroit familier. Je ne savais pas exactement comment j’avais fait, mais j’étais à nouveau à mon point de départ. Le parvis de la gare. Seul à nouveau.

Je regardai ma montre. Il était 3h45 du matin. Seul, à nouveau. Je me touchai le visage. Rien de cassé. Non, rien de cassé. Je remontais ma chemise. Elle n’était pas déchirée, mais ma hanche, elle, avait une sacrée éraflure. Je me touchai le front, il semblait juste éraflé. J’allais avoir une grosse bosse, mais pas de sang. Ca ne saignait pas. C’était déjà ça.

Je me retrouvais seul, sur le parvis de la gare, retour au point de départ.

Un souvenir. Un souvenir me revint en tête. Un clochard. Il y avait un clochard, tout à l’heure. Je regardai dans le coin. Toujours des cartons et des sacs poubelle. Toujours des bouteilles de pinard. Renversées, cette fois. Toujours des couvertures. Tirées, cette fois. Mais plus de clochard. Il n’était plus là.

A sa place, un pantalon. Un pantalon vert. Et là, je me dis que ce n’était pas possible. Là, je me dis qu’il devait y avoir quelque chose. Que quelque part, là-haut, on m’en voulait. Je ne savais pas ce que j’avais fait, mais on m’en voulait.

Car la première chose qui me traversa l’esprit, après tout ce qui m’était arrivé, c’était que rien n’était encore terminé. C’était qu’un clochard bourré était dans le coin, quelque part, pas loin de moi. Que je ne le voyais pas, mais qu’il était là. Et qu’il se baladait, à 3h45 du matin, dans les rues de Nice, déambulant à demi nu, sans pantalon pour l’habiller.

(à suivre)

After Hours - 1/4

Quelle soirée formidable ! Je venais de passer quelques heures dont le nombre m’échappe avec un plaisir rare. Ce pub du Vieux Nice m’était connu de nom mais je n’y avais jamais mis les pieds. Alors comme ça, le dimanche soir, ils y jouaient du jazz et la clientèle ne tombait pas en-dessous des 22 / 23 ans ? Ca changeait des lieux à la con où musique de merde côtoyait petits cons et petites connes. Là, j’entrais dans le monde adulte. Ce jazz résonne encore dans mes oreilles. Et ce garçon qui semblait si inspiré en excitant sa contre-basse… Et cet autre garçon, beau comme un dieu cette fois, qui faisait jouer ses doigts sur sa guitare… Nous voilà, bougeant en rythme avec ce jazz inspirant, à nous sortir la tête de notre marasme quotidien.

J’avais quitté le pub vers 2h00 du matin. J’abandonnais ainsi mes amies pour quelques semaines à nouveau. Cette soirée venait couronner une semaine de vacances passée à Nice qui avait été des plus garnies. Chaque soir, une soirée différente, avec des amis et des gens différents. Amis hérités du collège, amis hérités du lycée, amis de ma première filière d’enseignement, amis de la seconde, anciens profs de fac avec qui nous avions sympathisés… Tant de personnes qui sont pour moi comme des points de repère dans mon existence, les redécouvrant, les savourant, m’élançant avec eux dans les voies mystérieuses de l’amitié – ces voies qui font que, dès le premier instant, vous pouvez sympathiser avec quelqu’un sans trop savoir pourquoi alors que, avec d’autres, l’effort acharné ne vous permettra pas de décrocher pour eux le moindre sentiment amical.

2h00 du matin. Je m’apprêtais à rejoindre mes pénates aixoises le lendemain. Pour l’heure, je me devais de repartir chez moi, à Cagnes sur mer, petite ville à quelques kilomètres de la vieille Nicaïa.

Deux solutions s’offraient à moi : soit je trouvais la gare, soit je prenais un taxi. La gare était le choix le plus judicieux : c’était moins cher, et, s’il n’y avait vraiment aucun train, je pouvais toujours prendre un taxi juste à côté pour rentrer, j’imaginais.

Je déambulais donc dans les rues niçoises, vides et mortes, seulement éclairé par la lumière des lampadaires. La nuit, il existe une autre dimension à nos villes. La nuit, les fantômes se réveillent, les ombres se mettent à danser, les souvenirs oubliés reprennent leurs droits. Nous croyons que nous sommes dans le même lieu mais ce n’est pas vrai. La nuit, à partir d’une certaine heure qu’il est bien difficile d’isoler clairement, nous passons dans une autre dimension. Il existe alors dans ces lieux qui nous sont si coutumiers le jour, une autre population, d’autres règles, d’autres mesures, d’autres gens. J’allais le découvrir sous peu.

Je remontais l’avenue Jean Médecin, en travaux monstrueux ces derniers mois, pour essayer de retrouver la gare. La gare était devant moi, à 5 minutes. Pourtant, au milieu de ces grilles, grillages et autres gravas, qui m’empêchaient de passer correctement, quelque chose allait se profiler. Quelque chose que je n’avais pas prévu. Quelque chose qui allait peut-être changer mon existence. Cela commença par une odeur. Une odeur âcre et désagréable. Une odeur forte. Puis, des particules étranges commencèrent à me fouetter le visage. Des sortes de morceaux de poussière, des morceaux de suie qui dansaient avec la maigre brise. Puis à mesure que je m’engageais davantage sur cette avenue, une lueur. Je ne l’avais pas vue tout de suite : les panneaux des sociétés de construction des travaux sur la voie me l’avaient cachée. Mais elle était bien là. Elle et sa chaleur qui commençait à arriver jusqu’à moi. Une voiture. Une simple voiture. Elle brûlait. Au milieu de l’avenue, là, bloquant le passage, elle se consumait, petit à petit. Dans le manteau de la nuit étouffant qui réveille les ombres et les souvenirs, une voiture brûlait.

Il n’y avait personne autour d’elle. Pas de malfrats responsables. Pas de conducteurs bourrés qui auraient raté un virage. Personne. Juste cette voiture. Qui brûlait. C’était donc de là que venait cette odeur forte, qui mélangeait l’odeur chimique et industrielle à une sorte de barbecue. Je restais là, observant ce spectacle fascinant pendant plusieurs minutes, ne réfléchissant même pas à ce qu’il fallait faire ou pas. N’ayant même pas l’idée que la voiture pourrait exploser ou que ma vie pourrait être en danger.

Au bout d’un moment dont je ne connais pas la longueur, j’avais fini par réagir. Parce que j’avais vu quelque chose. Là, au milieu de ces langues de feu gigantesques qui léchaient la carrosserie au-dedans et au-dehors, j’aperçus quelque chose. Etait-ce une de ces ombres que la nuit réveille ? Je n’en étais pas sûr. Mais une chose était claire : au milieu de cette carcasse flamboyante, il y avait une paire de lunettes. Posée sur le tableau de bord. Elle était là, étrange chose qui ne se consumait pas. Dans ces instants où tout va très vite, notre esprit est capable de se poser mille questions en un instant et d’y trouver rapidement des réponses. Là, je n’avais qu’une seule question en tête : comment une paire de lunettes pouvait ne pas brûler dans une telle fournaise ? Mais je n’avais pas de réponse.

Soudain, je remarquai autre chose. Cette paire de lunettes n’était pas seule. En fait, elle était sur quelque chose. A côté de quelque chose. Qu’est-ce que c’était ? Une ombre, encore ? Quelle était cette chose qui était une sorte de masse noire difforme que laissait percevoir la fumée sombre qui sortait de cette voiture ? Une brise vint à souffler. La fumée s’éparpilla un instant le temps de reprendre ses droits. Mais l’instant fut suffisant. Cette masse noire n’était pas la seule dans cette carcasse en flammes. Il y en avait une autre à côté d’elle. Et d’autres derrière. Et ces masses avaient des protubérances au-dessus d’elles, plus petites cette fois. Rondes. Sombres comme le reste. J’avais compris. C’était donc de là que venait cette odeur de barbecue : ça sentait aussi la viande grillée.

Je me mis à trembler. Comme jamais je ne m’étais mis à trembler. Je n’arrivais pas à ouvrir ma sacoche en bandoulière. Saleté de fermeture éclair, tu vas t’ouvrir, oui ?!! Mais quel bordel dans ce sac, c’est pas possible, il faudra que je pense à le ranger un de ces jours, un vrai sac de bonne femme, il est trop petit, je dois trouver le portable, vite, le portable, je dois le trouver, il est quelque part, qu’est-ce que c’est, ah non c’est le portefeuille, et là, ah non l’étui à lunettes, et ça c’est quoi, non encore l’étui à lunettes, mais pourquoi je le trouve pas, ne me dîtes pas que je l’ai oublié, ça serait bien ma veine, pourquoi j’ai rangé mes clefs là, et le dictaphone numérique n’a aucun intérêt j’ai pas cours cette semaine, j’aurais dû le laisser, et… Enfin ! Le portable ! Je le saisis avec violence. Switch on. Vite, le code PIN. Vite, l’accueil. Je fais quoi comme numéro ? Police secours ? Je le connais plus. Les pompiers ! C’est un feu ! Les pompiers ! 18, allons y ! … … Allo ? Allo ? Allo ?!!

Je regardai mon portable : éteint. Eteint, tout seul. Plus de batterie. Mais quel con ! Pourquoi je ne l’ai pas rechargé ?!! Pourquoi je n’ai pas eu l’intelligence de le recharger, ce con de portable de merde ?!! Putain de merde, fais chier ! Je dois téléphoner. Quelque part, je dois téléphoner. Une cabine téléphonique ! Je dois trouver une cabine téléphonique, je n’ai pas de télécarte mais ce n’est pas grave j’ai ma carte bleue tout va bien je vais téléphoner ça va bien je vais téléphoner.

Je fis donc demi-tour en courant, ne pouvant plus passer par l’avenue, obstruée par cette épave en flammes, pour emprunter une petite ruelle perpendiculaire. Loin de la carcasse, le silence reprenait ses droits. Et l’ombre aussi. Les lampadaires étaient redevenus faiblards. Mais j’avais chaud. Je posais ma main sur mon visage tout en marchant : mon visage était bouillant. J’étais peut-être resté trop près de la voiture, j’avais dû me prendre une brûlure au second degré en pleine poire. Mais putain, une cabine, il n’y a plus de cabines ?! Merci France Telecom, connards, ils ont enlevé plein de cabines téléphoniques, et on fait comment maintenant, connards, et le mec responsable d’en avoir retiré une dans ce quartier, parce qu’il y en avait une je le sais j’en suis sûr, est responsable si on peut pas sauver à temps ces gens dans la voiture, oui on peut les sauver, je le sais, on appelle les pompiers, ils éteignent le feu, et ils seront sauvés, on pourra les sortir de là, et ça sera bon, oui, j’en suis certain. Crise de panique. Je ne sais plus où je suis. Je me suis perdu dans les ruelles. Je ne sais plus où je suis. Où est la gare ? Où est l’avenue Jean Médecin ? Où est l’épave ? Où est la… Ouiiii ! Une cabine téléphonique ! Devant moi, une cabine téléphonique !

Je me mis donc à courir vers elle, vers cette cabine perdue à une intersection de petite ruelles qui déversaient leur obscurité sur un rond point autour d’une fontaine, les vieux bâtiments dressés autour d’elle dans le plus pur style niçois et méditerranéen. Je rentrai dedans, m’écorchai le bras avec la porte à double battants, et décrochai le combiné téléphonique. Grésillements. Je composai le 18. Attente. Rien. Ah le 18 est payant il faut une carte bleue alors putain les enfoirés le 18 ils pourraient le faire gratuit c’est une urgence c’est un scandale connards de France Telecom depuis que c’est privatisé merci le service public connards. Crise de panique. J’ouvris à nouveau ma besace, pour saisir mon portefeuille. Carte bleue. Fente de la cabine. Ah un bruit dans le combiné. Code de la carte bleue. Numéro de téléphone. 18. Attente. Rien. Grésillements. Rien. Elle marche pas. Je trouve une putain de cabine téléphonique dans ces ruelles paumées et elle marche pas ! Putain France Telecom connards irresponsables service public chier putain ! Je récupérai la carte bleue et la remis dans mon portefeuille, lui-même dans ma besace. Bon. Téléphoner, je dois téléphoner.

Et là, en face de moi, une lueur d’un bar. Dans une petite ruelle sombre, là, devant moi, un bar, ouvert à 2h30 du matin, qui n’attendait que moi. Là, devant moi, la fin de mon tourment : une âme vivante à qui m’adresser, à qui donner mon désespoir, à qui transmettre ma panique, à qui demander un combiné téléphonique qui marche (connards France Telecom service public même pas fichus de faire marcher une cabine connards fais chier putain).

J’entrai dans le bar. Petit. Sombre. Vieux bar français avec un comptoir. Lumières verte et rouge. Ne manquaient à l’appel que les poivrots tardifs. Là, juste une vieille femme. Vieille niçoise qui tenait le comptoir. Elle me regarda entrer, me lança un œil accusateur. Quoi ma gueule qu’est-ce qu’elle a ma gueule c’est pas le moment vieille bique ! Je m’approchai d’elle, civilités d’usage :

- Bonsoir madame j’espère que vous n’êtes pas fermée je dois téléphoner il y a eu un accident sur l’avenue Jean Médecin une voiture brûle et il y a des gens à l’intérieur mon portable ne fonctionne plus et la cabine téléphonique au coin de la rue ne marche pas non plus vous avez un téléphone pour appeler les pompiers ?

Silence. La femme me regarda d’un mauvais œil comme si j’étais un extra-terrestre. Machinalement, je me regardai dans le miroir derrière elle, derrière le comptoir : j’avais les yeux marqués, et je crois que les larmes m’étaient venus aux yeux. En plus, je sortais d’une soirée, j’étais décoiffé, j’avais un peu de suie sur le visage, et je devais sentir la bière à 10 km. Au bout d’un moment qui m’avait semblé être une éternité, elle finit par me répondre :

- Pour téléphoner, ici, il faut consommer. Qu’est-ce que je vous sers ?

J’hallucinais. Pauvre conne. Il y a un putain d’accident avenue Jean Médecin, il est 2h30 du mat’, je veux rentrer chez moi, et toi, connasse, tu me demandes ce que je veux à boire pour pouvoir téléphoner ?

- Mais, madame, il faut que je téléphone ! Je ne veux rien à boire, je voudrais rentrer chez moi et il y a cette voiture qui brûle il faut appeler les pompiers, madame !

Elle me toisa du regard, et je vis son visage se métamorphoser :

- Non, pas de consommation, pas de téléphone ! Je ne suis pas une cabine téléphonique, vous en avez une au coin de la rue si vous voulez téléphoner ! Alors vous prenez quelque chose à boire et vous pourrez téléphoner, sinon dehors !

Non. Je suis entrain de rêver, là. Non, ce n’est pas possible. Quelque chose ne tourne pas rond, c’est pas possible. C’est une blague, ça doit être une blague. Non, c’est hallucinant, c’est pas possible.

Je saisis donc mon portefeuille, regardant combien j’avais sur moi : rien. J’avais dépensé tous mes petits billets bleus dans le pub, plus tôt dans la soirée. Même pas un euro qui traînait : inspiré par la super soirée que j’avais passée, j’avais joué les grands seigneurs et avais abandonné mes pièces en guise de pourboire généreux. Heureusement, j’avais ma carte bleue. Je m’étais dit, en un instant : je lui prends un jus d’orange, je paye avec ma carte, j’appelle les pompiers, et je rentrerai chez moi, problème réglé, connasse.

- Je n’ai pas d’espèces, vous prenez la carte bleue ?

Elle me regarda avec ce que je crus interpréter comme un sourire en coin – cette connasse elle se moque de ma gueule alors qu’une voiture crame sur l’avenue principale – et me montra un panneau à côté de sa vieille caisse enregistreuse : « Nous ne prenons pas les cartes bancaires, merci. »

J’hallucinais. C’est pas possible, c’est le fantôme de Kafka qui me joue un tour, c’est pas possible. Connasse ! Bon, je vais retirer de l’argent à un distributeur – ça tombe bien, ça me permettra d’en prendre pour moi si j’ai besoin, on sait jamais – je reviens, je téléphone, je me casse et je rentrerai chez moi, ça me saoule là. Affolé, je lui demandai :

- Vous savez où il y a un distributeur ?

- Deux rues plus loin, sur la gauche, Crédit Lyonnais.

- D’accord, je reviens tout de suite.

Connasse. Connasse, connasse, connasse. Vieille connasse.

Je m’engageai donc en courant à nouveau dans les ruelles. Pas âme qui vive. Si : au loin, sur une avenue, près de la gare, je vis une prostituée. … La gare ! Je suis juste à côté de la gare ! Génial, je suis pas si paumé que ça, en fin de compte ! Nickel !

J’arrivai au distributeur. J’insérai la carte dans la fente. Je composai mon code. 20 euros. … Comment ça, ça marche pas ? Refus de ma banque ?!! Je réessayai. Carte, fente, code, 20 euros. Refus de paiement ?!! Putain de merde mais putain fais chier mais putain j’hallucine c’est dingue c’est pas vrai on m’en veut on m’en veut merde mais putain fais chier j’ai pas de chance putain j’hallucine enculés d’enculés putain !!! Bon, j’en ai marre.

Je reprenais le chemin vers le bar. La vieille, elle allait me laisser téléphoner sans consommer, faut pas déconner. Je les appellerai, ces putains de pompiers. Je les appellerai et je prendrai ensuite le train pour rentrer chez moi !

Le bar. Plus de lumières. Tout était éteint. Une grille coulissante fermait l’entrée. Il était 3h00 du matin. C’était marqué sur le panneau. Elle fermait à 3h00 du matin. Il était 3h00 du matin. Elle avait donc fermé. Implacable logique.

Quelques jurons et quelques larmes versées plus tard, il était 3h10, j’arrivai à la gare. Toujours pas âme qui vive dans les rues. Si, quelqu’un : la prostituée, jeune, blonde, sans doute d’Europe de l’Est, habillée comme une prostituée, était toujours là. Elle attendait des clients tardifs. J’entrai dans la gare par l’entrée de nuit. Le prochain train était à… 6h00 du matin. Restait l’option du taxi : je retournai sur le parvis de la gare, regardant le panneau des taxis. Un numéro de téléphone à appeler. « Hep ! taxi » marqué sur l’enseigne. Un numéro de téléphone à appeler. Et pas de téléphone pour appeler. Pas de carte téléphonique. Une cabine téléphonique pour au moins appeler les pompiers, peut-être ? Je rentrai dans la cabine sur le parvis de la gare.

Mais, tout d’un coup, un bruit résonna dans les rues. Un bruit énorme, écrasant, monstrueux, effrayant. Un grand clash, un grand boum, un grand bruit sourd. Mon sang ne fit qu’un tour : une explosion. C’était une explosion. Quelque part, dans la ville de Nice, une explosion venait d’avoir lieu. Et je savais ce que c’était : la voiture. C’était la voiture. C’était la voiture que j’avais abandonnée. J’avais peur. J’étais saisi par la peur. J’avais raté quelque chose, c’était un acte manqué. Soudain, un autre bruit dévala quelques rues plus loin. La sirène. La sirène des pompiers. Ils sont sur les lieux, plus de doutes maintenant. Un passant, un résident ou que sais-je encore les avais appelés. Il avait un téléphone qui marchait, lui. Il n’avait pas oublié de recharger son portable, lui. Il n’avait pas rencontré une vieille connasse tenancière de bar mal famé, lui. Lui, il avait pris son téléphone et il avait appelé. Un peu tard, un peu trop tard, peut-être. Plus de doutes, désormais : les gens dans la voiture n’étaient plus. D’ailleurs, cela faisait longtemps qu’ils n’étaient plus. Mais là, ils n’étaient plus… du tout.

Résumons la situation. Je regardais ma montre. Il était 3h14 du matin. Je ne pouvais rentrer chez moi que trois heures plus tard par le train. Impossible de joindre un taxi et impossible de le payer de toute manière. Plus de téléphone portable, plus d’argent, plus de télécartes. Rien. J’étais seul, sans le moindre sou. Tous mes numéros de téléphones étaient dans mon portable, qui étaient HS. Un seul numéro me revenait en tête : celui de mes parents. Je devais donc les appeler. Appeler mon père pour que, au beau milieu de la nuit, il vienne me chercher en bagnole. Il allait râler mais peu importait : quand je lui expliquerais tout ce qui m’était arrivé, il ne rechignerait plus. Restait le problème du téléphone : aucun moyen d’appeler. Aucun.

J’étais seul, pas âme qui vive, sur le parvis de la gare de Nice. Si, quelqu’un : la prostituée. Elle était là, toujours à attendre.

Je décidai d’aller la voir. Elle aurait sans doute un téléphone.

(à suivre)