Les Vagues, buvard à vin, reposent sur un coin de la petite table blanche en métal, pas très stable. Je souris à Jérôme. Il me demande si le livre m’a été prêté ; je lui réponds qu’il m’appartient. Que c’est un cadeau mais que ce n’est pas grave. Derrière lui, les farandoles de vacanciers glissent le long des arbres. Les jardins du Luxembourg sont si agréables, en cette saison. Je me sens bien. Je ne ressens aucune animosité, aucun ressentiment. Dix jours nous séparent de notre rupture chez Prune, ce lieu qui me déplaît et dont je ne comprends pas le succès. J’espérais des explications supplémentaires de sa part. En fin de compte, c’est moi qui vais les lui apporter. Je lui raconte mon besoin d’une stabilité après ma précédente relation. Je lui raconte que c’est la fin d’une relation de deux ans qui me déçoit et pas de le perdre. Je me rends compte que, moi non plus, je ne le désire plus. Que je ne l’aime plus. Que j’aurais dû le voir plus tôt, qu’il a bien fait de rompre, que c’était heureux que cela se passe ainsi. Que j’aurais pu le faire mais que j’en ai rarement le courage. Les relations s’achèvent, parfois. Ma réaction au café n’était pas anodine. C’est la déception de la mort d’un idéal, celui de la vie de couple, qui m’animait. Pas la fin de notre relation à tous les deux. Moi non plus, je ne le désire plus, je ne l’aime plus. Les relations s’achèvent, parfois. Je lui rends quelques affaires qu’il avait laissées chez moi ; il m’en rend quelques autres que j’avais laissées chez lui. Il me reparle de la veille du 14 juillet. Du bal des pompiers où nous nous sommes vus et que, très vite, il avait quitté. Il me parle du jeune homme qui m’accompagnait. Il m’interroge, il s’interroge, pourquoi il m’accompagnait. « Rencontré dans la file », demande-t-il, « après tous ces mois écoulés ? ». Je hausse les épaules : « Non, nous avons dîné ensemble et je lui ai proposé de m’accompagner. » Sa bouche se crispe, il esquisse un sourire auquel il ne croît pas, un rictus en vrai. « Il a fini par l’avoir, son diner ! » lance-t-il, flèche désespérée, tentative acerbe, pleine d’amertume. « Tout vient à point à qui sait attendre… », lui dis-je, avec un sourire. Avant d’ajouter : « A vrai dire, nous avions pris un verre juste avant. », ellipse verbale qui me permet de parler de l’avant pour éviter de parler de l’après, de la nuit amoureuse qui a suivi. Machinalement, je glisse le doigt le long des pages souillées des Vagues. Tout est dit, finis d’un trait la lie qui s’était déposée au fond de mon verre renversé, laissant leur transparence rosacée aux parois de verre. J’ouvre ma besace, y glisse ma main, y plonge les Vagues souillées de vin. Nous nous levons, nous nous insérons l’un avec l’autre, l’un à côté de l’autre, deux étrangers, parmi la farandole de vacanciers, nous glissons le long des arbres, je respire à plein poumons l’air sec des jardins du Luxembourg, si agréables en cette saison. Jérôme m’accompagne, silencieux, alors que je songe à l’ironie des Vagues, buvard à vin, glissées dans ma besace. Le soleil nous écrase et les parisiens ont tous revêtu leurs habits d’été. Ici, des jeunes hommes qui déambulent en bermudas au teint clair et chemisettes estivales ; là, des demoiselles élégantes aux chemisiers échancrés et petites jupes légères. A quelques enjambées, je vois d’ici le grand portail. Nous nous trouvons de nouveau sur le trottoir, le long des grilles blanches. Nous prenons congés l’un de l’autre, revoyons-nous bientôt, oui, bientôt, peut-être, bientôt, un jour, qui sait. En me séparant de lui, je quitte cette relation de deux années comme si je m’étais naturellement réveillé d’une nuit sans rêves. Je pense d’abord faire un crochet par une librairie pour racheter un exemplaire des Vagues car cela m’agace un brin. Finalement, le symbole étant trop beau, l’histoire étant trop belle, je le dévorerais les jours suivants sur la version décorée par le vin, passage d’une histoire à une autre, écume qui glisse sur les plages de ma vie comme le vin a glissé sur les pages, y déposant sa lie.
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« Le soleil de ce bel après-midi réchauffait les champs, ajoutait une touche d’azur aux ombres, une touche de rouge aux blés. Les champs vernis comme de la laque s’étendaient au soleil. Une charrette, un cheval, une bande de corneilles, tout ce qui se mouvait dans cette étendue semblait baigner dans de l’or. Chaque pas d’une vache avançant dans un pré se prolongeait en remous dorés, et ses cornes semblaient plaquées de lumière. Des touffes de blé blond s’accrochaient aux haies, laissées derrière eux par les chariots de forme antique et basse roulaient dans le ciel sans se déformer, sans perdre un atome de leur rotondité. Ils prenaient au passage un village tout entier dans leur filet d’ombres, et, en s’éloignant, ils le relâchaient. Loin, très loin à l’horizon, parmi des myriades de grains de poussière bleue, on voyait flamber une vitre, ou se détacher la silhouette solitaire d’un arbre ou d’un rocher. »
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Je retrouvai le jeune homme ce matin, chez lui, je m’étais glissé, à mi-chemin. J’étais amoureux, déjà, un sentiment délicieux qui emportait le cœur. A peine une poignée de jours après ma rupture, j’étais amoureux. La glace fondue au soleil, les flammes d’une passion nouvelle insoupçonnée, une adéquation, une porte sur un avenir nouveau. Le jeune homme m’accueillit de ses baisers délicats, j’apprenais de sa bouche qu’il avait affirmé sur les réseaux sociaux qu’il n’était plus célibataire, c’était tellement rapide, Trois jours à peine, il le savait, ce n’est pas trop rapide, dis, dis, ce n’est pas trop rapide ? Je voulais l’indiquer aussi, mais c’était indécent, pour l’autre, le garçon abandonné, que j’avais abandonné, ah non je me trompais, « qui » m’avait abandonné, j’attendrais avant de le crier au monde, à qui voulait l’entendre. Mais je ne faisais que passer chez le jeune homme, je m’étais glissé chez lui juste pour lui susurrer quelques mots doux, mais je devais déjà repartir. Direction les jardins du Luxembourg. J’y avais donné un rendez-vous, je trouvai l’idée bonne : ils sont si agréables en cette saison. Alors que je m’apprêtai à tourner les talons et à prendre congé de lui, il me demanda d’attendre un moment, il s’éclipsa dans sa chambre en courant et réapparut quelques instants plus tard, un petit emballage cadeau entre les mains. Surpris de cette attention alors que nous ne sortions ensemble que depuis quelques jours, je déchirai le papier et découvris son présent. Un titre qui avait compté pour lui. Un de ses livres préférés. Avec moi, il voulait le partager. Avec moi, il voulait l’aimer. Emu, je lui déposai un baiser sur les lèvres. « Les Vagues » de Virginia Woolf. Je ne le connaissais pas ; j’allais le découvrir. Un ultime baiser, le cœur qui bat, l’œil qui brille, son sourire, ses si jolis yeux bleus, et je partais m’échouer aux jardins du Luxembourg, les Vagues glissées dans ma besace.