La moindre plume

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dimanche 22 août 2010

Les Vagues - 5/5

Les Vagues, buvard à vin, reposent sur un coin de la petite table blanche en métal, pas très stable. Je souris à Jérôme. Il me demande si le livre m’a été prêté ; je lui réponds qu’il m’appartient. Que c’est un cadeau mais que ce n’est pas grave. Derrière lui, les farandoles de vacanciers glissent le long des arbres. Les jardins du Luxembourg sont si agréables, en cette saison. Je me sens bien. Je ne ressens aucune animosité, aucun ressentiment. Dix jours nous séparent de notre rupture chez Prune, ce lieu qui me déplaît et dont je ne comprends pas le succès. J’espérais des explications supplémentaires de sa part. En fin de compte, c’est moi qui vais les lui apporter. Je lui raconte mon besoin d’une stabilité après ma précédente relation. Je lui raconte que c’est la fin d’une relation de deux ans qui me déçoit et pas de le perdre. Je me rends compte que, moi non plus, je ne le désire plus. Que je ne l’aime plus. Que j’aurais dû le voir plus tôt, qu’il a bien fait de rompre, que c’était heureux que cela se passe ainsi. Que j’aurais pu le faire mais que j’en ai rarement le courage. Les relations s’achèvent, parfois. Ma réaction au café n’était pas anodine. C’est la déception de la mort d’un idéal, celui de la vie de couple, qui m’animait. Pas la fin de notre relation à tous les deux. Moi non plus, je ne le désire plus, je ne l’aime plus. Les relations s’achèvent, parfois. Je lui rends quelques affaires qu’il avait laissées chez moi ; il m’en rend quelques autres que j’avais laissées chez lui. Il me reparle de la veille du 14 juillet. Du bal des pompiers où nous nous sommes vus et que, très vite, il avait quitté. Il me parle du jeune homme qui m’accompagnait. Il m’interroge, il s’interroge, pourquoi il m’accompagnait. « Rencontré dans la file », demande-t-il, « après tous ces mois écoulés ? ». Je hausse les épaules : « Non, nous avons dîné ensemble et je lui ai proposé de m’accompagner. » Sa bouche se crispe, il esquisse un sourire auquel il ne croît pas, un rictus en vrai. « Il a fini par l’avoir, son diner ! » lance-t-il, flèche désespérée, tentative acerbe, pleine d’amertume. « Tout vient à point à qui sait attendre… », lui dis-je, avec un sourire. Avant d’ajouter : « A vrai dire, nous avions pris un verre juste avant. », ellipse verbale qui me permet de parler de l’avant pour éviter de parler de l’après, de la nuit amoureuse qui a suivi. Machinalement, je glisse le doigt le long des pages souillées des Vagues. Tout est dit, finis d’un trait la lie qui s’était déposée au fond de mon verre renversé, laissant leur transparence rosacée aux parois de verre. J’ouvre ma besace, y glisse ma main, y plonge les Vagues souillées de vin. Nous nous levons, nous nous insérons l’un avec l’autre, l’un à côté de l’autre, deux étrangers, parmi la farandole de vacanciers, nous glissons le long des arbres, je respire à plein poumons l’air sec des jardins du Luxembourg, si agréables en cette saison. Jérôme m’accompagne, silencieux, alors que je songe à l’ironie des Vagues, buvard à vin, glissées dans ma besace. Le soleil nous écrase et les parisiens ont tous revêtu leurs habits d’été. Ici, des jeunes hommes qui déambulent en bermudas au teint clair et chemisettes estivales ; là, des demoiselles élégantes aux chemisiers échancrés et petites jupes légères. A quelques enjambées, je vois d’ici le grand portail. Nous nous trouvons de nouveau sur le trottoir, le long des grilles blanches. Nous prenons congés l’un de l’autre, revoyons-nous bientôt, oui, bientôt, peut-être, bientôt, un jour, qui sait. En me séparant de lui, je quitte cette relation de deux années comme si je m’étais naturellement réveillé d’une nuit sans rêves. Je pense d’abord faire un crochet par une librairie pour racheter un exemplaire des Vagues car cela m’agace un brin. Finalement, le symbole étant trop beau, l’histoire étant trop belle, je le dévorerais les jours suivants sur la version décorée par le vin, passage d’une histoire à une autre, écume qui glisse sur les plages de ma vie comme le vin a glissé sur les pages, y déposant sa lie.


***

« Le soleil de ce bel après-midi réchauffait les champs, ajoutait une touche d’azur aux ombres, une touche de rouge aux blés. Les champs vernis comme de la laque s’étendaient au soleil. Une charrette, un cheval, une bande de corneilles, tout ce qui se mouvait dans cette étendue semblait baigner dans de l’or. Chaque pas d’une vache avançant dans un pré se prolongeait en remous dorés, et ses cornes semblaient plaquées de lumière. Des touffes de blé blond s’accrochaient aux haies, laissées derrière eux par les chariots de forme antique et basse roulaient dans le ciel sans se déformer, sans perdre un atome de leur rotondité. Ils prenaient au passage un village tout entier dans leur filet d’ombres, et, en s’éloignant, ils le relâchaient. Loin, très loin à l’horizon, parmi des myriades de grains de poussière bleue, on voyait flamber une vitre, ou se détacher la silhouette solitaire d’un arbre ou d’un rocher. »


***

Je retrouvai le jeune homme ce matin, chez lui, je m’étais glissé, à mi-chemin. J’étais amoureux, déjà, un sentiment délicieux qui emportait le cœur. A peine une poignée de jours après ma rupture, j’étais amoureux. La glace fondue au soleil, les flammes d’une passion nouvelle insoupçonnée, une adéquation, une porte sur un avenir nouveau. Le jeune homme m’accueillit de ses baisers délicats, j’apprenais de sa bouche qu’il avait affirmé sur les réseaux sociaux qu’il n’était plus célibataire, c’était tellement rapide, Trois jours à peine, il le savait, ce n’est pas trop rapide, dis, dis, ce n’est pas trop rapide ? Je voulais l’indiquer aussi, mais c’était indécent, pour l’autre, le garçon abandonné, que j’avais abandonné, ah non je me trompais, « qui » m’avait abandonné, j’attendrais avant de le crier au monde, à qui voulait l’entendre. Mais je ne faisais que passer chez le jeune homme, je m’étais glissé chez lui juste pour lui susurrer quelques mots doux, mais je devais déjà repartir. Direction les jardins du Luxembourg. J’y avais donné un rendez-vous, je trouvai l’idée bonne : ils sont si agréables en cette saison. Alors que je m’apprêtai à tourner les talons et à prendre congé de lui, il me demanda d’attendre un moment, il s’éclipsa dans sa chambre en courant et réapparut quelques instants plus tard, un petit emballage cadeau entre les mains. Surpris de cette attention alors que nous ne sortions ensemble que depuis quelques jours, je déchirai le papier et découvris son présent. Un titre qui avait compté pour lui. Un de ses livres préférés. Avec moi, il voulait le partager. Avec moi, il voulait l’aimer. Emu, je lui déposai un baiser sur les lèvres. « Les Vagues » de Virginia Woolf. Je ne le connaissais pas ; j’allais le découvrir. Un ultime baiser, le cœur qui bat, l’œil qui brille, son sourire, ses si jolis yeux bleus, et je partais m’échouer aux jardins du Luxembourg, les Vagues glissées dans ma besace.

samedi 21 août 2010

Les Vagues - 4/5

Je suis plongé dans ma lecture, toujours assis à ma petite table blanche en métal, pas très stable. Les jardins du Luxembourg sont agréables, en cette saison. Je ne le vois pas venir parmi les farandoles de vacanciers glissant le long des arbres. C’est parce qu’il est en retard alors que ça ne lui arrive jamais. Il m’a prévenu par SMS tout à l’heure. Il est apparu de nulle part, il porte un bermuda au teint clair et un t-shirt vulgaire : lui ne met jamais de chemisette estivale. Il prend une chaise et s’assoit à ma petite table blanche en métal. Elle n’est pas très stable : il fait un geste brusque, la table vacille, le verre se renverse, le livre se trouve inondé. Le vin rouge glisse en filets abondants le long des pages souillées. Les Vagues sont désormais un buvard à vin. Je ne veux pas perdre la face, pas devant lui, alors je minimise la situation : « Ce n’est pas grave, ce n’est qu’un livre de poche, quelques mouchoirs et ce sera réglé, le vin n’était pas bon, de toute façon, oui, c’est bizarre, le vin n’était pas bon, c’est bizarre pour un Brouilly, il était râpeux et presque âpre, c’était un signe, oui, voilà, c’était un signe, il devait être renversé. » J’éponge mon livre en riant intérieurement, ironie des dieux : en faisant vaciller cette table et en souillant ce livre, Jérôme ne pouvait pas mieux tomber.


***

« Les vagues se gonflaient, se recourbaient, puis se brisaient, faisant rejaillir des cailloux, du gravier. Les vagues lavaient les rochers, et l’embrun, bondissant très haut, mouillait les parois de cavernes restées à sec jusque-là. Quand le flot se retirait, il laissait derrière soi des flaques sur le rivage, avec parfois un poisson frétillant, abandonné. »


***

La nuit était déjà tombée. Le jeune homme et moi nous rendions jusqu’à la caserne. Sur le chemin, entre deux discussions, prenant conscience soudainement que j’allais faire participer le jeune homme à un jeu auquel il n’avait peut-être pas envie de jouer, le téléphone pas encore à bout d’énergie, je prétextai recevoir un message d’un de mes amis présents sur place, m’informant de la présence de Jérôme au bal des pompiers. Et que je ne voulais donc pas le mettre mal à l’aise. Il haussa les épaules et maintint sa proposition de m’accompagner.

Comme prévu, l’entrée était occupée par une longue file d’attente. Nous nous y engouffrâmes et je décidai d’appeler mes amis grâce au téléphone du jeune homme. J’expliquai à mon ami surpris de l’appeler via ce numéro que j’avais dîné avec le jeune homme, que je n’avais plus de téléphone et que nous étions tous deux dans la file d’attente.

Après trois quart d’heure à faire la queue, nous finîmes par franchir les portes de la caserne et par rejoindre nos amis communs. Comme prévu, Jérôme m’y attendait. Je saluai chacune des personnes présentes en gardant le meilleur pour la fin. Visiblement sous le choc de me voir particulièrement enjoué et en charmante compagnie, Jérôme, crispé, me fit la bise du coin des lèvres. Mais c’est le jeune homme aux si jolis yeux bleus qui, involontairement, donna le coup de grâce, en feignant se rappeler de son prénom : « Bonjour, Jérémy ! », lui lança-t-il, avec un grand sourire triomphant et en lui tendant fièrement la main. Jérôme ne fit aucun commentaire sur la bourde, propre à le rabaisser encore davantage. Il s’adressa à une amie commune, lança, visiblement dégoûté : « Je crois que j’ai besoin d’un verre… », tourna les talons et s’enfuit vers la buvette. Savourant intérieurement cette revanche, je lui remis le double des clefs de son appartement à son retour, peu de temps avant qu’il ne prit congé de notre petite assemblée.

Le bal se déroula en douceur. Nous nous abritâmes sous la tente au champagne, laissant pétiller les bulles dans les yeux et dans les cœurs, parvenant à isoler une table pour une partie de notre congrégation. A un moment précis, les yeux dans les yeux, qu’il avait si jolis, l’un à côté de l’autre, le jeune homme et moi devînmes silencieux au milieu d’une improbable conversation ; je glissai ma main dans la sienne sous la table, loin du regard de nos amis communs. Le frisson tiède et amer de la rupture ressenti quelques jours auparavant cédait la place à celui, chaud et humide, des baisers défendus et du cœur qui bat la chamade.

Faisant appel à l’excuse éculée de la fin de service du métro pour les correspondances, le jeune homme me proposa de dormir chez lui pour m’éviter les bus de nuit aléatoires. Une heure plus tard, dans son appartement, après nous être longuement embrassés devant deux tasses d’un thé nocturne, nous retirâmes nos vêtements pour partager sa couche.

(à suivre : suite et fin)

vendredi 20 août 2010

Les Vagues - 3/5

Je regarde les farandoles de vacanciers glisser le long des arbres. Toujours attablé à la petite table blanche en métal pas très stable. Les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. A côté de moi, un couple s’assoit à une table. Monsieur porte un bermuda au teint clair et une chemisette estivale ; Madame, élégante, un chemisier échancré et une petite jupe légère. Ils interpellent le serveur. Ils commandent chacun un verre de vin. J’ouvre ma besace et y plonge ma main. J’en ressors le livre de poche que j’y avais glissé. J’éparpille les pages très vite avec le pouce pour sentir l’odeur du papier neuf. J’ai toujours aimé ça. Je lis le quatrième de couverture un brin intrigué. Puis je regarde la photo sur la couverture. Une aquarelle d’une insaisissable jeune femme adossée à une balustrade, dos à un bord de mer. Le titre, enfin. Les Vagues. De Virginia Woolf. J’éparpille les pages très vite avec le pouce pour sentir l’odeur du papier neuf. J’ai toujours aimé ça. Je laisse égarer mon regard autour de moi et je ne pense plus à ce café d’il y a quelques jours. Je pense aux Vagues. J’en entame la lecture. Le serveur m’apporte mon verre de vin. Je laisse son parfum interroger mes narines. J’observe l’ambre rouge à la lumière du blanc de la petite table en métal pas très stable. J’y trempe les lèvres. C’est un Brouilly et il est frais. Bizarrement, il est râpeux et presque âcre. Je décide de le laisser respirer dans son verre. J’inspire profondément, je laisse égarer mon regard autour de moi, des farandoles de vacanciers qui glissent le long des arbres, je reprends ma lecture.


***

« Les vagues se brisaient, et leur flot rapide se répandait sur la plage. Elles se soulevaient l’une après l’autre, puis retombaient, entraînant leur embrun dans la violence de leur recul. Un réseau de lumière diamantée tremblait sur leur échine teintée d’un bleu profond, qui ondulait comme le dos des grands chevaux en marche. Les vagues déferlaient, reculaient puis déferlaient de nouveau, avec un bruit pareil au piétinement d’une bête énorme. »


***

Trois mois avaient passé. Nous avions rompu depuis deux jours. Je m’étais affairé à diverses tâches en ne songeant pourtant à rien d’autre qu’à cette rupture soudaine. Je n’étais pas effondré : j’étais juste en colère. En colère de me retrouver encore une fois dans cette position. Un sentiment de lassitude allait vite prendre place, cependant. Je prévins mes amis les plus proches de cette nouvelle situation, annonçai la nouvelle sur Facebook par le fameux « n’est plus en couple » et tentai vainement d’analyser ses motivations. Je couchai mon désarroi sur mon blog sans réelle conviction. Puis, une fois les mots dressés sur mon papier virtuel, je saisis mon téléphone et entrepris d’écrire un message. Au jeune homme. Aux si jolis yeux bleus. J’étais désolé de ne pas avoir été disponible ces derniers mois, la thèse, toutes sortes de choses, mais s’il était toujours partant, je serais enchanté de le revoir pour un déjeuner, un verre ou un diner. Et j’indiquai en post-scriptum, comble de l’indélicatesse et avec le culot de celui qui n’a rien à perdre, que – pour information – j’étais célibataire. Ce faisant, j’indiquai au-dessus de ma tête un magnifique néon clignotant « à emporter » comme on aurait pu en trouver sur la vitrine d’un traiteur chinois. Il répondit, enchanté, à l’invitation.

Ainsi, nous nous retrouvâmes le lundi suivant, dans l’après-midi. Nous étions la veille du 14 juillet et j’avais rendez-vous le soir avec des amis pour un bal des pompiers. Les mêmes amis dont trois mois nous séparaient de la pendaison de crémaillère. Je devais par ailleurs y retrouver Jérôme, également présent, pour lui remettre le double des clefs de son appartement. Cela faisait désormais moins d’une semaine que nous avions rompu.

Le jeune homme était toujours aussi mignon. Il portait un béret qui, quoique désuet, lui donnait une élégance certaine. Et ses yeux bleus étaient toujours aussi jolis. Guidé par ses soins, nous nous rendîmes dans un charmant café où, fait amusant, par le passé, je rencontrais souvent mon ex-petit-ami. Deux verres s’échangèrent, les paroles nombreuses, passionnantes, les accompagnèrent.

Revenant sur cette fameuse pendaison de crémaillère où nous passâmes plus de 4 heures à discuter tous deux, assis sur le canapé, le jeune homme m’apprit qu’il s’était demandé à l'origine qui était ce grand garçon qui venait nous déranger à plusieurs reprises et qui lui lançait régulièrement des regards noirs de désapprobation. Il m’affirma n’avoir pris conscience qu’il s’agissait de mon petit-ami, visiblement jaloux de cet échange en longueur, qu’à partir du moment où, à mon départ, je le lui avais présenté. Je souris en imaginant parfaitement les regards courroucés de Jérôme envers ce pauvre garçon. Puis lui avouai dans la foulée que j’avais sans doute davantage parlé avec lui lors de cette simple soirée qu’en deux ans de relation avec mon ex-petit-ami.

Au terme de quelques heures noyées dans nos boissons respectives, je l’informai de mes plans du soir. Il me proposa de dîner ensemble dans un petit restaurant du quartier qu’il affectionnait tout particulièrement. Je convins de l’y accompagner bien volontiers.

C’est à table qu’une question se posa. Je me rendis compte que ma batterie de téléphone était sur le point de me faire défaut. Problème : je devais rejoindre ces amis au bal. Compte-tenu de la foule potentielle, l’absence de téléphone rendait la tâche ardue. Or, le jeune homme connaissait également les amis en question puisque leur pendaison de crémaillère avait suscité notre rencontre. Il me proposa d’utiliser son téléphone pour les joindre. En vain. Alors, habitant non loin de la caserne où j’allais me rendre – serviable, bienfaisant – il se décida même à m’accompagner jusqu’au bal, au moins pour s’assurer que je les retrouvasse – avec la possibilité, à défaut, d’utiliser son téléphone sur place. Bien que contraint d’acquiescer sous peine de ne pouvoir les repérer, j’hésitai à accepter sa proposition.

En effet, à cet instant, je ne pensais qu’à une seule chose : Jérôme se trouverait au bal des pompiers et me verrait arriver avec ce jeune homme. Aux si jolis yeux bleus. Ce même jeune homme qui avait suscité sa méfiance trois mois auparavant. Ce même jeune homme avec qui il savait que j’avais entamé un bref échange par SMS avant de rompre soudainement le contact. Ce même jeune homme dont j’avais appris, ce soir, qu’il avait reçu de la part de Jérôme des foudres silencieuses et des regards noirs d’une jalousie certaine.

J’hésitai, disais-je, à accepter sa proposition. Mais pour un instant seulement. Une hésitation fugace car je décidai bien vite de ne rien dire au jeune homme sur la présence de Jérôme à la soirée : l’occasion trop belle, je fermai les yeux sur toute considération morale, acquiesçai à sa proposition et m’apprêtai à savourer, par le jeu des coïncidences, une vengeance froidement servie sur un plateau. Oui, je m’apprêtais à me rendre au bal des pompiers rejoindre mon ex et j’y viendrais accompagné d'un jeune homme propre à susciter bien des convoitises.

(à suivre)

jeudi 19 août 2010

Les Vagues - 2/5

Les farandoles de touristes glissent le long des arbres. D’autres se prélassent sur des chaises longues. Je me dis que les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. Je suis assis à la petite table blanche en métal, pas très stable. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez et j’interpelle de nouveau le serveur. En vain. Je laisse égarer mon regard autour de moi et repense à ce café d’il y a quelques jours. Nous nous sommes vus chez Prune. C’est à la mode, il paraît. Je ne sais pas pourquoi : le lieu me déplaît. Je ne comprends pas son succès. Il revient de 10 jours chez ses parents. Il n’a pas l’air dans son assiette. Je lui raconte ma vie durant son absence. Il reste distant, comme il l’a toujours été. Je l’interroge. Il lâche le morceau. C’est toujours le même problème. Son manque de libido lui pèse. Je lui rappelle que c’est sans doute lié à son manque d’estime, à sa prise de poids récente. Il me répond que c’est possible mais que ça ne peut plus durer. Il me dit qu’il ne me supporte plus physiquement. Il ne sait pas pourquoi, non je n’ai rien fait, je ne l’attire plus et c’est tout. Il ne veut plus m’embrasser. Nous sommes assis à une table avec une mère et son jeune enfant ; un bébé se met à brailler à côté de moi. Je lui demande s’il veut qu’on en arrête là. Il répond par l’affirmative. Oui, il veut que tout se termine. Je ressens ce fameux sentiment bizarre que j’ai déjà ressenti auparavant. Le frisson tiède qui paralyse le ventre, qui donne envie de vomir et qui donne envie de pleurer. Le feu tiède des larmes qu’on versera bientôt, la bile noire et amère des histoires qui s’achèvent. Le frisson tiède de la rupture. Je ne sais pas quoi dire, je reste silencieux. Et je m’énerve. « J’en ai marre, c’est toujours pareil. Vous êtes tous pareils. Vous me faîtes chier. Vous ne savez pas vous engager. J’en ai vraiment ma claque des histoires à la con qui se terminent en eau de boudin. Franchement, ça me gonfle, mais ça me gonfle ! Mais quand est-ce que je vais tomber sur un mec qui voudra s’engager ? ». Il me regarde, un peu ahuri, surpris de ma réaction. Je lui dis que je n’y attendais pas, que j’ai envie de partir, que je ne sais pas quoi dire, que je ne comprends pas. Une idée me vient en tête : c’est moi qui vais payer nos deux bières. Parce que je veux maîtriser la situation. Parce que je vais l’obliger à m’être redevable. Parce que je le déteste. Je me lève, vais payer au comptoir. Je me retrouve au dehors. J’hésite à partir mais je l’attends. Nous reprenons le métro, chemin commun vers la même station, départ ensuite chacun de notre côté. Je suis célibataire. Je ne désire pas l’être. Je rentre chez moi. Je ne verse pas une larme. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez. Décidemment, elles sont trop grandes. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez. Les farandoles de vacanciers glissent le long des arbres. Les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. Je suis assis à la petite table blanche en métal, pas très stable. J’interpelle le serveur de nouveau. Je commande un verre de vin.


***

« Le soleil prenait de la hauteur. Des vagues bleues, des vagues vertes promenaient sur la rive un rapide éventail, entouraient de leur onde les piquants du chardon marin, mettaient çà et là sur le sable de minces étangs de lumière, et laissaient derrière elles un pâle cerne noir. Les roches cessaient d’être moelleuses, enveloppées de brumes ; elles durcissaient, et montraient leurs crevasses rouges. »


***

Le réveil fut difficile ; la veille, l’alcool avait coulé à flot. Jérôme prépara le petit déjeuner : ce serait un brunch, ce matin. Je me remémorai le soir précédent : la pendaison de crémaillère, le canapé, la discussion avec le jeune homme jusqu’à tard dans la nuit, l'insistance de Jérôme pour que nous partions. Soudain, contre toute attente, je reçus un message sur mon téléphone. C’était lui, évidemment. Le jeune homme (aux si jolis yeux bleus) me recontactait. Il me remerciait pour la discussion de la veille. Songeant à mon engagement vis-à-vis de Jérôme, à notre vie de couple, à notre quasi-serment de fidélité, j’hésitai un instant et lui en parlai. « Tiens, c’est le jeune homme d’hier soir ! Il me propose qu’on aille déjeuner ensemble un de ces jours. ».

Jérôme m’interrogea sans y toucher sur la nature de notre discussion de la veille. Je lui répondis que ce jeune homme (aux si jolis yeux bleus) me faisait de la peine, qu’il avait du mal à faire le deuil de sa précédente relation de couple, que j’étais passé par là auparavant et que je me sentais le devoir de l’aider à passer le cap. A lui donner des conseils sur cette notion de pardon, sur le fait de laisser l’autre partir, d’accepter la souffrance de la rupture sans en vouloir à l’autre de cette décision. Jérôme acquiesça, me confia qu’il comprenait mieux, que je faisais ce que je voulais. Pour ma part, je repensais au jeune homme (et à ses jolis yeux bleus) et lui proposai en réponse à son texto de se voir la semaine qui approchait.

Nous échangeâmes quelques messages pour convenir d’une date prochaine. Il était surchargé de travail et il annula notre repas – profondément désolé – lorsque je confirmai, la veille d’un jour de semaine, notre déjeuner initialement prévu. Les semaines suivantes, alors que nous ne nous étions pas encore revus, malgré nos prises de contact impersonnelles, je sentais naître en moi un vague désir coupable. Sur le point de partir une semaine à Berlin avec des amis, je lui indiquai ne pas pouvoir organiser notre déjeuner avant mon retour. Je lui proposai de nous recontacter après mon escapade outre-Rhin.

Chose qu’à mon retour, je m’étais refusé de faire. Vis-à-vis de Jérôme. De mon engagement. De notre vie de couple. De notre quasi-serment de fidélité. Me ressaisissant de mon errance, écartant la tentation avant qu’elle ne s’exprimât, je pris conscience que je jouais avec ce jeune homme (aux si jolis yeux bleus) un jeu dangereux qui pourrait menacer ma relation présente. Il m’envoya un dernier message à mon retour de la capitale allemand auquel je ne répondis pas : c'en était fini des échanges avec le jeune homme aux si jolis yeux bleus.

(à suivre)

mercredi 18 août 2010

Les Vagues - 1/5

Je descends du bus à l’arrêt que j’avais repéré. Je suis à l’heure, cette fois-ci ; cela changera de d’habitude. Le soleil nous écrase et les parisiens ont tous revêtu leurs habits d’été. Ici, des jeunes hommes qui déambulent en bermudas au teint clair et chemisettes estivales ; là, des demoiselles élégantes aux chemisiers échancrés et petites jupes légères. A quelques enjambées, je vois d’ici le grand portail ; à peine ai-je traversé la rue que je reçois un message sur mon téléphone. Je râle un peu à la nouvelle et remonte le trottoir le long des grilles blanches : je trouverai sans doute une place. J’accède à l’entrée principale et pénètre dans le parc. Les arbres élancés offrent des ombres bienvenues en ce jour de grosse chaleur. Quoiqu’un peu secs par endroits, les jardins du Luxembourg sont toujours aussi agréables en cette saison. Je me faufile entre les farandoles de vacanciers et de parisiens en goguette qui glissent le long des arbres pour me frayer un chemin jusqu’à un des bars qui parsème les jardins. Une petite table blanche en métal, pas très stable, semble m’y attendre. Les lunettes de soleil enfoncées sur le nez, je m’y attèle et fais signe à un serveur.


***

« Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche. La houle s’arrêtait, puis s’éloignait de nouveau, avec le soupir d’un dormeur dont le souffle va et vient sans qu’il en ait conscience. Peu à peu la barre noire de l’horizon s’éclaircit : on eût dit que de la lie s’était déposée au fond d’une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. »


***

La nuit tombée, dans la fraîcheur d’avril, nous avions fait un crochet par une petite épicerie pour acheter un peu d’alcool. C’était une pendaison de crémaillère chez des amis à lui, devenus d’ailleurs mes propres amis, entre temps. Partant à l’heure comme à son habitude (il était très attaché à la ponctualité), nous fûmes parmi les premiers à arriver. En conséquence, naturellement, j’avais un peu aidé nos hôtes à agencer les bouteilles et les amuse-gueules à grignoter sur les tables, pour le buffet. Et durant la première heure de la soirée, le flux des invités arrivant ne cessa de s’interrompre. C’est à ce moment précis que je remarquai ce garçon particulier.

Il était certes tout à fait mignon, avec des yeux bleus à tomber à la renverse, mais ce n’était pas ce qui attira mon regard ; c’était surtout sa façon de s’habiller, avec une chemise, un gilet et une petite cravate, qui lui donnaient à la fois un air élégant mais, dans le même temps, délicieusement désuet. La voix mélodieuse et un brin maniérée – pédé, obviously - le jeune homme suscitait ma curiosité. Il offrit à nos hôtes un tourteau fromager, affirmant qu’il s’agissait d’une spécialité de sa région ; il s’agissait d’un gâteau au fromage blanc brûlé, drapé dans un emballage aluminium d’une marque quelconque. Je criai au scandale auprès d’une amie, commérant avec médisance en précisant que la « spécialité de sa région » n’était qu’un cheese-cake déguisé que j’avais remarqué la veille dans mon Monoprix. Cela la fit pouffer de rire.

Jérôme apprit auprès de nos hôtes que le garçon avait fait la même grande école que moi, pour laquelle j’avais conservé une certaine circonspection ; il me le confia volontiers, remarquant peut-être que le jeune homme attirait mon regard. C’est en tout cas ce que je me dis à cet instant. Alors, je fis figure de me dégager en feignant un jugement auquel je ne croyais pas : « Ah ! Il a fait la même école que moi ? Cela ne m’étonne pas : il en transpire la suffisance. » Rassuré peut-être, Jérôme gloussa de plaisir.

Quelques minutes plus tard, pourtant, quelques verres de vin aidant, je me retrouvai devant le garçon et entamai la discussion. S’il avait fait mon école, il fallait que je fasse un effort (… et puis, il avait de si jolis yeux !). Il avait entendu ma remarque désobligeante sur son gâteau-Monoprix et m’accompagna volontiers lorsque je lâchai des rires confus. Révélant nos passages respectifs par la case de notre grande école, nous entamâmes une discussion sur nos activités respectives. Il m’expliqua, une flamme dans les yeux, son parcours professionnel prestigieux et les domaines de son activité ; je lui racontai mes recherches pour ma thèse, feignant en être encore passionné alors que le doute m’étouffait depuis déjà plus d’une année.

Nous nous assîmes sur un canapé et continuâmes notre discussion, parlant de tout et de rien. Jérôme vint gentiment m’indiquer qu’il était déjà 1h00 du matin et que le dernier métro se profilait à grand pas. Je repris ma discussion avec le garçon : il me confia sa passion pour la Chine, où il était déjà parti à plusieurs reprises. Il était intarissable sur ce pays et sur ses expériences là-bas, d’étudiant expatrié et d’amoureux sinophone ; je l’écoutais avec délectation.

Jérôme vint de nouveau me taper sur l’épaule, me rappelant qu’il était déjà tard – je le congédiai d’un revers de main. L’alcool aidant, le garçon et moi embrayâmes sur nos confidences, toujours assis sur le même canapé. Il évoqua qu’il était célibataire, avec des difficultés pour faire le deuil de sa précédente relation. Comme j’avais également connu le deuil très difficile d’une relation quelques années auparavant, avec la trahison d’un ami proche (que j’avais pu exorciser par un déjeuner au cours duquel j’avais « pardonné » mon ex-amant), je lui confiai les ressorts de cette sombre histoire pour l’aider à faire son propre deuil.

Pourtant, à peine ce sujet abordé, la réalité reprit le dessus : Jérôme revint me voir une nouvelle fois, et m’indiqua qu’il était déjà 2h et demi du matin : le bus de nuit serait notre lot pour rentrer ! Déçu d’interrompre notre discussion à cet instant précis où je m’apprêtai à raconter les détails de feu ma relation difficile, je l’exprimai tel quel avec désarroi. Puis, je présentai rapidement Jérôme au jeune homme : « Je te présente Jérôme, mon petit-ami ». On me raconta ultérieurement que le jeune homme salua Jérôme un brin confus mais j’étais trop imbibé d’alcool pour remarquer ce genre de détail. Ni que nous venions de discuter l’un avec l’autre plus de 4 heures d’affilée. D’ailleurs, aidé par cette affable ébriété, j’exprimai au jeune homme – en face de Jérôme qui manqua de s’étouffer - qu’il était bien dommage d’interrompre, là, cette discussion pour une simple question de transport et que je désirai la poursuivre prochainement. Tout de go, je lui demandai son numéro de téléphone, que j’obtins en lui confiant le mien, et en lui proposant de poursuivre cette discussion lors d'un prochain déjeuner.

Nous rentrâmes, Jérôme et moi, par le bus de nuit jusqu’à l’appartement de ce dernier.

(à suivre)

vendredi 10 juillet 2009

Célibat, lassitude et retour à la case départ

Jour de deuil pour moi. A croire qu'il y a des périodes où tout va mal et que les situations dégénèrent de mal en pis. Alors que le dernier pilier de stabilité dans ma vie me semblait tenir le choc face à mon effondrement et conservait une note d'espoir pour mon avenir ("Lorsque tu auras trouvé un emploi stable, tu pourras envisager ce dont vous avez déjà parlé avec ton copain : emménager ensemble."), c'est en plein dans la figure que la décision unilatérale a été prise.

En clair : me voilà de nouveau largué. On prend les mêmes et on recommence.

Ce n'est pas qu'il ne m'appréciait plus ; c'est que son désir sexuel pour moi, me disait-il, avait disparu ces derniers mois. Les crises de libido existent, dans les couples ; simplement, celle-ci a dûré de son côté et il n'a pas souhaité la résoudre. Je ne peux pas lui en tenir rigueur : en quoi serait-il responsable si son attirance vis-à-vis de moi a changé ? Ou bien si son désir sexuel disparaît ?

Mais peu importe, je perçois ce caractère inéluctable, je courbe l'échine et je m'incline : je suis de nouveau largué.

Et les dieux dans le ciel étoilé que de se gausser devant tant d'errance : "L'opération destruction d'Arnaud a été lancée ; annihilons tout ce à quoi il appartient et apprenons-lui la dépossession. Biens, finances, avenir professionnel et histoire de coeur : détruisons tout et voyons s'il est capable de se relever. "

Lorsque Nietzsche, le "trop de fois cité" Nietzsche, disait "Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort", il n'envisageait peut-être pas que les ruptures et les crises dans la vie, qu'elles soient financières ou amoureuses, étaient en soi autant de petites morts ajoutées les unes aux autres. Alors, finalement, la phrase si connue qui prétend justifier la résistance perd toute sa saveur car nombreux sont ces "Tout" qui à défaut de nous rendre plus fort, doucement nous tuent.

Voici la souffrance, voici la langueur, voici la flamme qui lentement s'essouffle, vacille et puis s'éteint.

Mais là où Nietzsche percevait avec pertinence le monde, c'est dans cet éternel retour, obsession peut-être même, du recommencement. Et c'est ce qui m'agace le plus dans cette histoire qui, de nouveau, s'achève. Pas tant le fait de le perdre lui en tant que personne mais plutôt le goût amer de la vanité. Deux ans d'investissement dans une relation à laquelle on a crû et tout cela pour ça ? Tout cela pour en arriver exactement au même point qu'auparavant ? Vanité que tout cela ! Vanité, tout est vanité !

Pour l'heure, dégoûté encore une fois de cette nouvelle mort et de ce deuil forcé qui s'ajoute à un mal-être lancinant de plusieurs semaines, je me retrouve las.

Je crois que jamais dans ma vie un mot n'a aussi bien correspondu à mon état d'âme : lassitude. Je suis las de vivre. Je suis véritablement las de vivre. Je suis las de devoir préparer des concours pour prouver mes compétences à une administration insipide alors que j'ai un cursus prestigieux derrière moi qui devrait suffire à m'ouvrir des portes closes. Je suis las d'être confronté aux mêmes obstacles et aux mêmes histoires que celles déjà vécues et de les voir s'achever toujours de la même manière. Je suis las de voir chaque rayon d'espoir sur un avenir heureux systématiquement transformé en désespérance assaisonnée à la sauce désillusion.

Je suis las de devoir recommencer encore une fois une histoire à zéro. Je suis las de devoir réapparendre à connaître un nouveau garçon, d'abord la rencontre, les hésitations et excitations des premiers instants qui désormais ne m'amusent guère plus de temps qu'il n'en a fallu pour qu'elles apparaissent, puis les premiers émois pour l'autre, et ensuite la longue pente à gravir pour construire quelque chose à deux, "Je dors chez toi ce soir, est-ce qu'on se voit demain ?", "J'ai amené une brosse à dents, ce sera plus pratique", "Tiens, je te le mets là, ce sera ton t-shirt pour dormir", "Et si on partait en week-end rien que tous les deux ?", "Je te présente mes amis, ce seront désormais les tiens", "Je crois que je t'aime, m'as-tu déjà aimé ?", "Je ne sais pas encore mais je ne veux pas de chien".

Le pire dans cette histoire ? Ce n'est pas le sentiment d'avoir complètement gâché à tous les niveaux les dernières années de ma vie. Ni le fait que c'est précisément ces projets de vie à deux hypothétique qui m'ont lentement incliné ces derniers mois vers un abandon de ma thèse et une tentative de professionnalisation. Non, ce n'est pas cela le pire. Le pire, c'est le clin d'oeil des dieux hilares tranquillement installés dans le ciel étoilé : angoissante période de l'année. Mon copain m'a largué le 8 juillet. Or, c'est un 5 juillet que lors de ma précédente histoire d'amour qui a compté, et qui s'achevait il y a 2 ans souvenez-vous, je me suis retrouvé le coeur déchiré de larmes.

C'est désormais décidé : début juillet sera mon antithèse personnelle du 14 février, une Anti-Valentin se prolongeant sur quelques jours d'écho macabre. Ce seront 4 jours, du 5 au 8 juillet, comme la Fête du Cinéma mais ce sera la Fête des Divorcés. On y célèbrera le Thanatos du coeur plutôt que l'Eros cupidonesque. Alors, chaque année je verrai poindre ce festival avec angoisse lors d'éventuelles histoires d'amour futures. Dans l'absolu, il est facile de dire qu'il y en aura, bien sûr. Mais ai-je vraiment envie, encore une fois, de perdre mon temps pour rien d'autre que des souvenirs mélangés à des cendres pleines d'amertume ?

Rencontrerai-je un jour celui pour lequel je pourrai dire qu'il est "le bon" ? Et surtout, aurai-je encore assez d'espérance pour le prendre par la main avec insouciance ?

dimanche 29 juillet 2007

Les maux d'amour

Il n'est pas forcément évident de parler d'une relation lorsqu'elle commence à peine. Il n'est pas forcément évident non plus d'en parler lorsqu'elle vient de s'achever. Mais je crois qu'il est encore moins évident d'en parler lorsqu'on ne sait pas si elle commence, si elle s'achève ou si elle se poursuit.

Revenons en arrière.

Tout est une histoire de mots. En amour peut-être bien plus qu'ailleurs. Car comme le disait Christian Bobin, "peut-être ne tombe-t-on amoureux que pour enfin commencer à parler" (ah que j'aurais aimé être l'auteur de cette phrase). Je pensais en avoir mesuré tout le sens, je me suis rendu compte ces derniers mois que je m'étais trompé.

Ma relation avec P. s'entamait à peine. Nous nous sommes vus, nous nous sommes appréhendés. Nous avons appris à apprivoiser nos corps, à découvrir nos plaisirs, à flirter avec nos défauts si invisibles de prime abord. Et puis, tout s'est précipité. Des mots de sa part, "je t'aime", venant jeter un froid dans mon esprit, et puis les mêmes mots de ma part, "je t'aime", pour me réchauffer le cœur.

Je t'aime. J'ai envie de faire l'amour avec toi. Je veux être avec toi. Quand tu n'es pas là, tu me manques. Quand je viens de baiser avec toi et que je n'ai plus de désir sexuel pour toi, je te sens près de moi, j'aime ta chaleur qui me réchauffe, j'aime ton odeur qui m'enivre, j'aime ton souffle sur ma nuque quand tu te blottis contre moi au creux de la nuit. Je t'aime.

Quelques projets de sorties, ici ou là, lui qui parle d'emménager ensemble, peut-être, un jour, qui sait, non il ne veut pas d'enfants, moi j'en voudrais bien, mais qui sait, peut-être, un jour, et nous partirons en vacances ensemble, et cela sera bien, et je voudrais te faire découvrir les lieux où j'ai grandis, ces rues pleines de souvenirs et de fantômes, ma mère t'appréciera, tu verras, me disait-il.

Fin mai. Nous sommes ensemble. Il m'aime. Je l'aime. Nous nous le disons. Jamais en même temps. Toujours tour à tour.

Et puis, une décision à prendre. On me propose de travailler tout le mois de juin à Nice. J'hésite. Je lui demande ce qu'il en pense. S'il pense que cela va être difficile pour lui. Si, honnêtement, il pense que c'est une bonne chose pour notre relation qui commence à peine, depuis quelques semaines concrètement, depuis quelques mois dans l'absolu. Il me dit qu'il en sera triste mais qu'il faut que je parte parce que c'est de l'argent, et que je reviendrai en juillet, et que même s'il travaillera on se verra, et que je redescendrai en août, mais que ce n'est pas grave, on se verra.

Je pars à Nice début juin. Je l'ai au téléphone tous les jours, comme à notre habitude depuis notre rencontre, à la fin janvier. Nous ne parlons pas beaucoup mais je suis fatigué du boulot car je me lève tôt et me couche tard. Une semaine passe.

Une étrangeté se fait jour. Il ne veut plus que je lui dise les mots. "Je t'aime". Il commence une psychothérapie. Cela le désarçonne, on dirait. Je ne sais pas ce qu'il a en tête. "Ne me dis plus je t'aime", m'assène-t-il. Je lui réponds que, lorsque je le dis, je le pense et que ce ne sont pas des paroles en l'air. Mais lui ne les dit plus. Et me dit que cela l'étouffe. Qu'il faudra qu'on en discute à mon retour. Qu'il ne veut pas en parler au téléphone. Qu'il est mal à l'aise quand il m'entend dire ces mots. Je lui demande s'il veut qu'on rompe. Mon cœur bat très fort, je ne comprends pas très bien. Il me répond que non. Qu'il est bien avec moi et ne veut pas rompre. Mais que "je t'aime" sont des mots qu'on dit trop souvent à la légère.

Alors, je me retiens. Tous les jours, pendant un mois, je ravale ma salive lorsque je veux lui dire. Tous les jours, toutes les heures, j'y pense, sans cesse. Cela me frustre. Lorsque j'aime - et je découvre que peut-être avant lui je n'ai jamais aimé - je veux dire ces mots. Parce qu'ils expriment dans leur simplicité banale une vérité profonde. Dans l'instant, un mot simple qui vient exprimer du vrai. Pur et simple. Sans arrière pensée. Sans détour. Directement. Dans le plus simple appareil. "Je t'aime". Des mots de foudre qui ébranlent les montagnes par le bruit assourdissant qu'ils font quand je les prononce.

J'attends quelques jours pour les lui dire alors que ce feu soudain couvé me brûle la poitrine. Il ne veut toujours pas les entendre. "Ne dis pas ça, Arnaud.". D'ailleurs, il ne les dit plus lui-même.

Je hurle intérieurement. Je hurle comme un écorché vif qu'on aurait rendu muet. Je me dis que je veux rompre avec lui. Rompre par amour. Parce que tout cet amour qui veut sortir de moi ne peut pas lui être donné. Parce qu'il ne veut pas de cet amour. Je veux rompre avec lui par amour.

Mais je ne le fais pas. Je me dis que ce n'est pas une solution. Alors je me tais en sons. Et je prends ma plume. J'y pense un matin dans un bus, en allant au boulot. Il ne veut pas entendre ces mots ? Soit : je les coucherai sur le papier. Dans un petit carnet. Un carnet de l'éphémère. Chaque fois que je voudrai les lui dire, je l'écrirai dans ce carnet. Peut-être lui donnerais-je un jour, me dis-je. Peut-être pas. En attendant, c'est la meilleure solution.

Je t'aime - 28/06/07 - 7h40

Dans le bus qui me mène au boulot.

J'imagine cette idée de carnet pour tordre le coup à ma frustration.

Et je rentre à Paris. Et l'on finit par se voir. Pour une dé-pendaison de crémaillère qui préfacera un déménagement qu'on fera d'ailleurs ensemble.

J'essaye de lui montrer que je ne suis pas content, même si je suis content de le voir. Etre malheureux d'être heureux de le voir, en somme. Il finit par dormir chez moi. On couche ensemble. Je saisis mon carnet dont quelques pages sont déjà garnies et j'écris.

Je t'aime - 01/07/07 - 7h30

Dans mon lit.

Je me réveille, te regarde dormir, je souris et me rendors.

L'angoisse grandit, je le sens s'éloigner.

Je t'aime - 01/07/07 - 10h30

Dans mon lit.

Je viens de faire un rêve où je te perdais - ça m'a réveillé. J'ai envie de te prendre dans mes bras mais tu dors encore ; tant pis.

Les jours passent, je pense à lui, sa présence me manque. J'ai envie de pleurer. Et cette angoisse grandissante sur son éloignement. Et toujours son refus que je lui dise les mots. Je tiens bon et continue d'écrire.

Je t'aime - 04/07/07 - 22h10

Allongé sur le plancher, chez M.

J'ai bu un verre de Muscat de trop ; je pense à toi, je vais te voir demain après-midi à ta sortie de chez le psy - j'espère que tu te sentiras bien… Et le plafond de M. ressemble à de la meringue. Et cela me fait penser que je n'ai jamais demandé si tu aimais la tarte au citron meringuée. L'amour au quotidien, cela tient vraiment à peu de choses.

Le 5 juillet se précipite. Il vient me voir. Il reste habillé. Je le vois hésitant. L'angoisse irrationnelle est à son comble, je ne supporte plus cette situation, il ouvre la bouche. Il balbutie quelques mots, se rétracte, j'insiste pour qu'il parle, qu'il me dise ce qu'il a en tête, toujours ces mots qui reviennent.

Cette fois, ils font mal. Voilà donc pourquoi il ne me les disait plus.

Je souris, partagé entre la tristesse et le soulagement, enfin ce qui devait être dit a été dit, nous couchons ensemble juste après.

Je t'aime - 05/07/07 - 23h30

Chez moi.

Nous avons rompu cet après-midi. Je dois dire que je m'y attendais. Peut-être que nous serons tous les deux amis dans les semaines à venir. Au début, après la rupture, j'étais soulagé ; là, je m'inquiète. Je sens une boule au ventre à laquelle je n'avais pas été confronté auparavant ; je crois que je t'aime encore. Est-ce que je vais arriver à gérer cette nouvelle relation avec toi. ? Pourquoi me manques-tu autant ? Et surtout : que va-t-il advenir de ce carnet ?

Le carnet devient silencieux pendant quelques jours. Nous nous revoyons à plusieurs reprises : nous ne sommes plus des "amoureux", désormais, disent les mots. Nous sommes des "amis", de ce qu'en dit le dictionnaire.

Et à chaque fois que nous nous voyons, nous couchons ensemble. En "amis".

Je t'aime - 11/07/07 - 18h20

Chez moi.

Ce soir, je te vois. Tu auras du retard à cause de ta psy. Cela va faire une semaine que nous avons rompu. J'ai pensé plusieurs fois à te dire " je t'aime ", cette semaine. Mais je voulais être sûr avant de l'écrire à nouveau sur ce carnet. Oui, je crois bien que je t'aime. Différemment, désormais. Mais je t'aime. Tu me manques. Surtout lorsque je te vois.

Le carnet retombe dans le silence. Nous nous voyons encore quelques fois. A plusieurs reprises. A nouveau, nous couchons ensemble. Tu me manques. Je ne sais plus si je t'aime. Je l'ai oublié. Ces mots m'ont échappé. Je n'arrive plus à les dire parce que tu m'en as empêché pendant trop longtemps. Et maintenant, je ne sais plus les prononcer. Et je ne sais plus s'ils veulent dire quelque chose.

Ces mots ont été pressés comme des citrons et ils n'ont plus de jus. Ils sont vides. Vides de leurs sentiments. Mais où est donc passé ce jus si acide qui agrémentait mon quotidien d'un peu de joie ?

Entre nous, les mots "amour", "ensemble" et "couple" n'existent plus. Peut-être qu'ils te faisaient trop peur. Cela fait peur, un mot, parfois. Alors, ils ont été remplacés par "affection", "sexe" et "amitié". Et pourtant, dans les faits, qu'est-ce qui a vraiment changé ? Cette "liberté" de pouvoir rencontrer quelqu'un d'autre ? Cette liberté que tu réclamais tant et dont je ne t'ai pourtant jamais privé ?

Et voilà qu'à nouveau, hier, tu te reposes des questions. Moi parti, tu profites de mon absence pour fixer des choses de ton côté. Pour prendre une nouvelle liberté vis-à-vis de moi, pour ronger la mienne encore une fois, un peu plus.

Voilà que, à mon retour en septembre, tu ne voudras plus que l'on couche ensemble. "Pour t'aider à passer à autre chose", m'as-tu dit. Alors que tu as encore du désir pour moi, avoues-tu. Et que moi j'en ai pour toi.

"Ah, c'est donc pour ça qu'on ne couche plus régulièrement avec un ex, normalement ?", dis-je à une amie au téléphone.

Ô mon non-amour... Crois-tu que je t'ai attendu ? Pour qui me prends-tu ? Est-ce que j'aurais dû te parler de ces garçons rencontrés avant mon départ de Paris ? De ces garçons avec qui j'ai voulu coucher et dont je ne me suis pas privé ? Crois-tu que je sois si dépendant que cela de toi ? Pour qui me prends-tu ? Quels sont ces mots qui te hantent et dont tu as si peur ? Qu'est-ce que tu veux, exactement ?

Je t'aime - 26/07/07 - 2h00

Dans mon lit, à Nice.

J'ai du mal à trouver le sommeil. Je repense à ce dernier garçon que j'ai rencontré à Paris avant de partir. J'ai couché avec lui la veille de mon départ. Il a tout pour plaire : il est beau, drôle, il a 20 ans, est passionné de politique et il baise bien. Oui mais voilà, il a un gros défaut : il n'est pas toi. Tu me manques.

Et j'ai hâte de te revoir en septembre.

Non, je ne t'aime plus. Car ce mot "amour" n'a plus le droit d'être dans ma bouche. Tu l'en as arraché lorsque tu m'as fait découvrir ce sentiment qui allait avec. Tu me demandais que je te fasse confiance malgré mes réticences. Et voilà que tu trompes ma confiance à peine ai-je accepté de te la donner. Et que tu rognes ma liberté en réclamant la tienne. Loué soit l'égo tant de fois retrouvé ?

"Je t'aime". Les mots magiques. Tu as été le premier à les dire. Tu serais le premier à les taire.

Ne reste que le silence.

PS : Tu m'excuseras mais j'ai jeté ta brosse à dents.

mardi 7 mars 2006

3/3 - Un amour sur le Nil

Tout bascula le 25 décembre. J’étais toujours obnubilé par ce garçon en chaque instant, m’abaissant jusqu’à l’approcher lors de nos visites en groupe pour respirer son odeur, faite d’un peu de sueur et d’un parfum dont la marque m’échappe encore aujourd’hui. Pourtant, lors de notre dernière visite du soir, dans un petit temple près des berges du Nil, alors que le soleil glissait de sa lumière rosée sur les pierres jaunes millénaires, j’allais tenter un premier contact.

Je l’attendais, cette première approche, ces premiers mots échangés, me faisant sortir de mon anonymat, le faisant sortir de son indifférence. En tout et pour tout, dans le groupe, nous n’étions que quelques jeunes. Il y avait mon amour accompagné de son frère, une jeune femme qui devait avoir notre âge dans la vingtaine et une adolescente accompagnée, elle, de son petit frère. Pour l’heure, les deux frères semblaient avoir un rien sympathisé avec la jeune femme de la vingtaine, comme seuls les garçons en rut peuvent le faire quand leurs hormones hétéros se mettent en marche.

C’est la nuit délicate qui commençait à tomber sur le temple qui fut mon alliée. Doux manteau d’obscurité claire, recouvrant la terre et le ciel de sa douceur, ne laissant que poindre la lumière pâle de la Lune et celle scintillante des étoiles, éclairant alors les monuments d’une lueur fantomatique.

Je prenais avec mon appareil photo numérique des photos de nuit. Sans flash, bien sûr, celui-ci dénaturant horriblement les couleurs, et n’étant de toute façon pas de grande utilité pour illuminer un temple nocturne. Je préférai de loin régler mon appareil en mode « ouverture du diaphragme prolongée » pour capter davantage de lumière, en posant l’appareil sur des murets ou tout autre support fixe, afin de ne pas bouger pendant la prise et éviter tout effet de flou.

C’est là que je me rendis compte que la jeune femme, munie de son appareil photo numérique que son père lui avait offert la veille, se désespérait de voir combien ses photos de nuit, malgré le flash, ne donnaient rien. Et les deux frères se demandaient avec elle comment faire en sorte que les photos soient plus réussies. C’est donc innocemment que j’expliquai à la fille la technique de l’ouverture prolongée et de ce qu’elle recouvrait, en tentant de trouver sur son appareil comment enclencher ce mode. Et c’est donc devant les yeux grands ouverts des trois compagnons que l’appareil se mit à faire des photos merveilleuses.

Ca y était. J’avais fait le premier pas, j’avais brisé la glace et je m’apprêtais à intégrer le petit groupe. Mieux encore : l’objet de toute mon affection m’avait même souri, impressionné de ma si grande sapience, et m’avait lancé un « merci ». J’avais tressailli et balbutié quelques paroles de peu d’importance, et étais rentré avec eux jusqu’au bateau.

Les jours qui suivirent, nous nous installèrent plus proches les uns des autres dans les bus, firent ensemble les visites des sites et des temples et nous amusèrent à quelques conneries raisonnables et plaisanteries douteuses comme seuls des mecs de la vingtaine peuvent le faire. L’adolescente avait d’ailleurs rejoint notre petit groupe et tout se passait à merveille.

Mais, en réalité, je n’étais pas totalement sincère. Bien sûr, je les apprécias, tous, et j’appréciais beaucoup ces moments échangés. Pourtant, je n’étais pas tout à fait honnête, car je n’avais qu’une seule idée en tête : décrypter les moindres faits et gestes du garçon dont j’étais amoureux, précipiter, vu le peu de jours qui nous restaient, une éventuelle amitié avec lui, et déterminer si je pouvais, ou pas, avoir une chance.

Un après-midi, nous avions eu une conférence faite par notre guide sur la société égyptienne : son histoire contemporaine, son économie, sa vie politique, ses mœurs. Or, à un moment donné, la question d’une surpopulation d’enfants orphelins fut mise sur le tapis. Et le garçon lança une remarque qui me figea sur place :
- Les égyptiens n’ont qu’à légaliser l’adoption des homosexuels : comme ça, plus de problèmes avec les enfants orphelins !
La remarque déclencha un rire gêné chez l’ensemble de l’assistance qui ne décrocha même pas un sourire chez ce garçon. Celui-ci ajouta même un innocent :
- Ben, c’est vrai quoi…
Je confirmai sa proposition, et interpellai même mon guide quant au sujet de l’homosexualité en Egypte : elle était tabou mais l’Egypte respectait les droits de l’homme. Je ne pouvais pas prévoir, à l’époque, qu’un certains nombre d’égyptiens allaient être condamnés pour leur homosexualité à une peine qui m’échappe (la mort ? la prison ?), quelques mois plus tard.

En tous les cas, sur l’instant, les choses devenaient de plus en plus claires : le garçon, s’il n’était pas homo, était en tout cas sympathisant de la cause homosexuelle. Et ceci était très bon signe.

Les jours passèrent, j’organisai une ou deux sorties le soir pour aller boire un verre avec tout le petit groupe de jeunes dans les bars des hôtels huppés que nous fréquentions, et encourageai la cohésion de groupe et la sympathie partagée.

Un jour, dans le bus, nous étions les uns à côté des autres, et le garçon, au détour d’une discussion où je laissais volontairement planer une incertitude sur ma sexualité, me demanda si j’étais un « Fénochio ». Je lui demandai ce que c’était et il me répondit qu’en italien, « fénochio » voulait dire « gay ». J’étais paralysé face à cette question. J’avais évidemment très envie de lui répondre (et, par la même occasion, de l’embrasser à pleine bouche !), mais un problème se posait.

Mes parents et les siens étaient à quelques mètres de nous. Et ils entendaient nos discussions. Et voilà qu’en cet instant, pour ne pas avoir à mettre mes parents dans l’embarras vis-à-vis de mon homosexualité que j’assumais pourtant totalement habituellement, je décidai de ne rien répondre. La plupart des gens savent que je suis homosexuel : mes parents, mes amis, mes collègues étudiants. Mais il est une situation où je la tais : lorsque cela peut faire un quelconque tort à mes parents, ou les mettre mal à l’aise. Surtout mon père. Ils ont toujours accepté mon homosexualité sans aucune hésitation, avec un amour gigantesque : je n’avais pas à leur imposer un malaise non souhaité. Ils n’étaient pas responsables et je devais être le seul à assumer mon homosexualité et ses horribles conséquences sociales.

En un instant, j’imaginais commencer à fréquenter ce garçon dont j’étais tombé amoureux. Coucher avec lui, même. Et que cela se saurait. Et que les parents du garçon s’en rendraient compte. Et qu’ils m’auraient tenu pour responsable. Et qu’ils se seraient adressé à mes parents en les tenant pour responsables.

En un instant, donc, par une paranoïa toute homosexuelle soudainement retrouvée, accumulée pendant des années et se précipitant étrangement à nouveau alors que mon coming-out était loin derrière moi, je m’étais forcé à me taire. Bêtement. J’avais donc esquivé la question du garçon, lui répondant que je ne savais pas que « fénochio » avait cette signification, et la discussion avait suivi son cours. En attendant, le problème était que je n’étais toujours pas certain de la sexualité de ce garçon, qui semblait terriblement hétéro et pourtant en même temps curieux et ouvert sur la question.

Quelques jours plus tard, vers le jour du départ, je me disais que je devais trouver une ultime solution. Je forçai donc les membres du petit groupe de jeunes que nous étions à échanger une fiche avec les autres où chacun mettrait son numéro de téléphone ou son adresse e-mail s’il le souhaitait. Ainsi, me disais-je, lorsque je serais rentré chez moi, je lui enverrais un mail lui expliquant tout et je serais fixé.

Le verdict avait fini par tomber. Il était hétéro, se doutait bien que j’étais homosexuel, n’avait rien contre l’homosexualité, mais « aimait trop les femmes pour tenter quoique ce soit avec un garçon ».

Quelques semaines plus tard, nous perdîmes le contact définitivement.

Après avoir reçu son mail de réponse, peu après mon retour en France, il me fallut trois jours. Mes propres pensées me revinrent à l’esprit :

« Ne t’inquiète pas, cela ira mieux. Trois jours. Comme à chaque fois, tu devras attendre trois jours pour oublier cette vision fugace et cette tristesse qui t’habite. Chaque nuit viendra effacer petit à petit ce terrible souvenir et dans trois jours, enfin, comme d’habitude, tu seras libéré ».

[Fin]

lundi 6 mars 2006

2/3 - Un amour sur le Nil

Ce visage, ce regard, ce sourire. C’est drôle. Parfois, je me mets à repenser à lui et j’ai de l’amertume. Oh, cela m’arrive rarement : j’ai appris à relativiser les sentiments et à devenir parfois aussi froid qu’une pierre. Mais quand je revois son visage, quand je repense à lui, je n’arrive pas à retenir un soupir. Putain de soupir. Surtout lorsque j’écoute un morceau de Muse. C’est lui qui m’avait fait découvrir ce groupe. Surtout le morceau Sunburn. La « brûlure du soleil ». Douce évocation tant du soleil d’Egypte que de la brûlure indélébile que ce garçon avait laissé sur mon cœur. Il est étonnant de se rendre compte combien un morceau de musique peut remémorer beaucoup de choses, des événements, des sentiments, des visages.

Je venais de prendre ma chambre sur le bateau. Je possédais une belle cabine individuelle, alors que mes parents étaient logés dans une cabine à chambre double. Le bateau était encore à quai. Entre l’avion et le bus, nous avions voyagé toute la nuit et nous étions arrivés au petit matin. Le soleil commençait déjà à se refléter sur l’eau du Nil, délicieuse chaleur du Sud alors que le froid battait son plein, tant à Nice qu’à Paris. Les premiers bruits de la ville se laissaient entendre au dehors et j’apercevais les rives de l’autre côté du fleuve, avec un faux intérêt. J’avais posé mes bagages nonchalamment dans un coin de la cabine et je m’étais laissé tombé sur le lit pour dormir, enfin.

Je pensais au garçon. Je pensais à ce garçon qui se trouvait sur le même bateau que moi, dans mon groupe de visite. Et que j’allais le voir tous les jours. Et que sa beauté, sa présence, sa peau, ses yeux, son nez, sa bouche, son torse, ses bras, ses mains, son regard, son sourire, me faisaient fondre littéralement. Et qu’il m’était sans nul doute inaccessible. Je m’étais endormi de fatigue et d’épuisement d’un sommeil sans rêve. Nous étions le 23 décembre au matin.

La journée fut consacrée à la détente sur le bateau pendant que nous voguions sur le Nil, jusqu’à un lieu de visite pour le lendemain. A chaque repas, le matin, le midi et le soir, je voyais toujours ce garçon s’asseoir à une table, ignorant mon existence. J’avais hâte de le voir, je n’attendais que cela. Je guettais ses arrivées avec sa famille, son frère et ses parents. J’attendais de le voir, c’est tout ce qui m’importait. Chaque fois que je pouvais poser mon regard sur lui, mon cœur se mettait à s’emballer, mon souffle devenait bref et saccadé. Et lui m’ignorait. Mes parents me trouvaient bien tête en l’air, je ne leur avais pas confié cette attirance, qu’ils ignorent encore aujourd’hui : j’ai toujours été mal à l’aise à l'idée de confier mes histoires d’amour à mes parents, sorte de tabou que je me suis imposé sans trop en savoir la raison.

Lors des visites qui allaient se succéder les jours à venir, je n’avais qu’une idée en tête : m’approcher de lui, tenter de l’effleurer, sentir son odeur. Innocemment, je ralentissais lorsque je le voyais à la traîne ; j’accélérais lorsque je le voyais partir devant. Si vous le voyiez quelque part, vous pouviez être sûr que je n’étais pas loin. J’écoutais ses conversations avec son frère, avec son père, avec sa mère, ne portant que guère d’intérêt aux pierres égyptiennes pourtant sublimes : je voulais le connaître sans qu’il ne me connaisse. Je voulais déceler dans sa voix la beauté du canon qu’il était ; et dans ses paroles, j’espérais entendre quelque allusion à une homosexualité cachée qui m’aurait donné de l’espoir. Puis, je brandissais mon appareil photo pour viser des monuments, mais c’est l’objet de mon affection qui traversait mon objectif et dont je tentais de capter le visage. Je devenais fou de désir pour lui et je souffrais pourtant de ce terrible secret, que je voulais cacher aux yeux de tous. Pendant ce temps, mes parents me trouvaient distant et ne comprenait pas pourquoi : j’expliquais que j’étais fatigué et que cela s’améliorerait dans les jours à venir.

Mais cela était faux : chaque heure passée en sa présence m’ébranlait, m’obsédait. A mesure que je le voyais, je fondais davantage, me consumant de désir et me consumant de souffrance. Je souffrais, je souffrais, au point de défaillir : ce garçon était devenu mon seul et unique intérêt et je n’avais de goût à rien d’autre. Et cela en deux jours seulement. J’étais fou amoureux de lui sans rien savoir de ce qu’il était et je me demandais si un jour je serais apte à sympathiser avec lui, comme je l’avais fait les années précédentes avec les membres de mes groupes de visites. Mais comment le pourrais-je ? Il était si beau ! La moindre de mes paroles se ferait hésitante et je deviendrais inintéressant et indigne de lui. Je le sacralisais malgré moi, en en faisant l’icône de ma vie amoureuse frustrée et de ma relation d’alors avec Alex qui tombait en décrépitude.

Alors vint le 24 au soir. Ce terrible réveillon de Noël. Je redoute toujours les fêtes de fin d’année. Surtout celle de Noël. Elle me remplit toujours de tristesse. Je la passe toujours avec mes parents mais j’ai toujours l’impression de la rater. J’ai toujours l’étrange sensation de ne pas retrouver l’excitation des jours passés où, enfant, j’attendais d’ouvrir les cadeaux avec empressement. Et bizarrement, j’ai toujours cette angoisse de me retrouver seul. C’est lorsque je passe le 24 au soir avec mes parents que je me sens le plus seul au monde. Pire : lorsque je me mets à penser que je trouve cette soirée ratée et que mes parents sont présents, je pense à leur amour pour moi et au fait qu’ils sont malgré eux les artisans inconscients d’une soirée de fête ratée. Et cela m’attriste encore davantage : j’ai l’impression de ne pas me montrer à la hauteur de leur amour. Le réveillon de Noël devrait être un soir joyeux et il est toujours pour moi une angoisse terrible teintée d’une mélancolie dépitée.

Et cette année, nous le passions pour la première fois loin de notre appartement, loin des sapins, des boules de décoration, des guirlandes et des pères noël. Cette année, nous le passions sur un bateau sur le Nil, à manger un repas dans un restaurant qui n’était pas très bon. Cette année, pour la première fois, l’intransigeante prophétie d’un Noël raté allait se réaliser. Et au milieu de tout cela, le garçon, à la table d’à côté, qui riait à gorge déployée avec son frère. Ce bonheur affiché, alors que je souffrais de sa beauté insoutenable qui me rongeait le cœur, rajoutait une terrible couche.

C’en était trop. A la fin du repas, je prétextai être fatigué et quittai la table de mes parents avant le dessert, évitant par là même le semblant de fête dansante sur une musique que j’anticipais merdique – à raison. Et en remontant dans ma cabine, je croisai le garçon dans le hall, assis à côté d’une jeune femme blonde, qu’il tentait de faire rigoler. Il était hétéro. Il était certainement hétéro. Il était inaccessible. C’était terminé. Je m’apprêtais à passer une semaine entière à côtoyer malgré moi un garçon dont j’étais éperdument amoureux qui était définitivement inaccessible.

Je rentrai dans ma chambre, enfilai mes sous-vêtements de nuit et me laissai choir sur mon lit. Et comme cela ne m’était pas arrivé depuis des années, je m’étais mis à pleurer. Longuement. A chaudes larmes. Pleurant sur ma solitude. Pleurant sur ce garçon qui ne me serait jamais accessible. Pleurant, rageant, sur le fait d’être homosexuel. Je me détestais. Alors que je vivais mon homosexualité publiquement avec une facilité déconcertante pour nombre d’hétéros, alors que j’avais assimilé mon homosexualité sans aucun complexe, je me détestais. Je détestais cet état de fait. Je détestais avoir des sentiments pour ce qui m’était interdit. Je détestais souffrir malgré moi. Et je m’étais endormi d’épuisement dans mon lit, les yeux rouges et les joues boursouflées, l’oreiller mouillé de mon désespoir, en pensant à ce garçon à qui je ne pourrais jamais prendre la main.

(à suivre)

dimanche 5 mars 2006

1/3 - Un amour sur le Nil

Je crois que je n’ai pas souvent été amoureux dans ma vie. A bien y réfléchir, je n’ai dû l’être que deux ou trois fois, pas plus. Je ne parle pas de vagues sentiments, d’une forme d’affection poussée mélangée à un désir sexuel : ça, c’est généralement ce qui peut m’inviter à entamer une relation avec quelqu’un – relation qui finit généralement par s’essouffler, d’ailleurs. Non, je parle d’autre chose. De cette passion dévorante qui vous obscurcit l’esprit, qui vous prend au ventre et vous fait mal. De celle qui fait que, lorsque vous êtes en compagnie de celui que vous aimez, votre vie ne tient plus qu’à un fil ou à un souffle, suspendu que vous êtes au moindre regard que vous pourrez déposer sur lui, à la moindre de ses paroles que vous pourrez entendre. L’amour comme pathos, l’amour comme maladie, l’amour comme dépendance.

Je n’ai jamais vécu aucune relation dite amoureuse où j’étais vraiment amoureux. Ca n’était que cette « affection matinée de désir » dont je parle. Pas cette passion dévorante qui vous emporte. Je n’ai jamais eu de relation avec quelqu’un que j’aimais profondément. Et je n’ai d’ailleurs jamais aimé de la sorte que trois fois dans ma vie.

Il existe plusieurs formes d’amour. Il y a bien sûr celui que l’on donne ou que l’on reçoit de nos parents, celui qui nous lie à des amis, à différents degrés. Puis celui que l’on porte pour des objets, pour des auteurs, pour des œuvres d’art, pour des concepts, pour des idéaux. Et il reste l’amour dans sa dimension fusionnelle, celle qui nous emporte et nous lie avec quelqu’un. Ou peut-être nous lie POUR quelqu’un. Liés que nous sommes, nous voilà pris au piège, tel un rat dans sa souricière, espérant un moment de répit ou au moins un peu d’air pour continuer à survivre. Cette bouffée d’air tant réclamée, c’est la présence de l’Autre, celui pour qui vous vous retrouvez pieds et mains liés.

Il y a peut-être une autre forme d’amour qui peut nous lier à quelqu’un : après celle du désir sexuel, après celle de l’affection presque amicale et après celle de la passion dévorante, je me dis qu’il doit y avoir une autre forme d’amour, qui reprend la forme de la passion mais à un autre niveau ou à un autre plan. Ce serait pour moi l’amour au sens idéal du terme : un amour qui engage à la fusion des deux êtres mais sans que l’un des deux ne se voit privé de sa liberté. Non pas une interdépendance mais une union véritable – sans doute cette idée qu’a voulu symboliser le mariage des religions puis de la République.

Mais je n’ai pas encore connu cet amour. Et comme je l’ai dit, je ne suis tombé amoureux de passion que trois fois dans ma vie. J’aurai l’occasion de développer deux d’entre elles un de ces jours. Mais en attendant, pour aujourd’hui, laissez-moi vous conter la dernière fois où je suis tombé amoureux.

C’était il y a deux ans à peine. Mon petit-ami était encore Alex, dont je me détachais chaque jour davantage. Je me posais sans cesse la question de savoir si je devais m’en séparer. Je ne l’aimais plus, ne l’avais sans doute jamais aimé, mais je ne savais pas comment le lui dire, par faiblesse, par peur de lui faire mal, par celle de me retrouver seul. Et puis aussi par cette horrible habitude de reporter toute action désagréable au lendemain. Afin de me dire continuellement « jusqu’ici tout va bien » et de laisser au futur les moments délicats à passer. J’ai toujours eu cette faiblesse, pas qu’en amour d’ailleurs, et j’ai tendance à toujours reporter toute tâche que je trouve désagréable au lendemain. Cela va du ménage au rangement, de l’interro écrite révisée la veille dans la nuit à la moindre obligation administrative. Et mes relations amoureuses, en réalité « d’affection matinée de désir », ne dérogent pas à la règle : je reporte, je reporte sans cesse, dans l’espoir que cela sera fait, dans l’espoir que tout se terminera naturellement, et je soupire et soupire encore en attendant silencieusement que l’on fasse cela à ma place. Et lorsque mes relations amoureuses, mes « affections matinées de désir » ne deviennent plus que des obligations administratives, alors j’attends en errance que le fameux moment de rompre soit venu – en vain.

Nous étions en décembre. Mes parents et moi, nous avions décidé de partir pour un voyage organisé, en groupe, de 8 jours en Egypte. Nous partions le 22 décembre, il était prévu que nous passions le jour de Noël sur un bateau de croisière sur le Nil et que nous revenions le jour de l’an dans la douce contrée de Nice.

A l’époque, j’habitais à Nice, donc nous étions obligés de passer par Paris, puisqu’il n’y avait pas de vol direct pour Le Caire. Nous nous étions retrouvés à l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, à attendre, pendant plusieurs heures, que notre avion – en raison des intempéries – veuille bien décoller. Je me souviens du monde qu’il y avait dans ce gigantesque et horrible aéroport, digne d’un entrepôt pour faire patienter du bétail. Nulle place où s’asseoir si ce n’est, à un moment opportun, une table d’un maigre bar miteux, où nous avions fini par trouver des places.

Et là, le rayon de soleil se mit à poindre.

Juste devant moi, à une table juste à côté de la notre, un couple et deux garçons s’étaient installés. Et l’un des deux était d’une beauté hallucinante. Une vingtaine d’années, un sourire craquant, les cheveux châtains coupés courts et coiffés déstructurés, les yeux noisettes, un humble jogging large, un petit polo beige moulant et une écharpe blanche accrochée avec élégance autour du cou. Ce garçon était plus que mignon ou plus que beau : il était divin.

Je ne pouvais supporter son visage. Je ne pouvais à la fois m’empêcher de le regarder et sa vue me remplissait d’une terrible souffrance : je souffrais, en chaque instant, de le voir si beau et de le trouver si inaccessible, de percevoir ses muscles dessinés avec volupté derrière ses habits si simples et combien il pouvait être craquant quand il esquissait le moindre sourire. Le coup de foudre. Terrible et implacable, mélange de fascination, d’attirance, de soumission et de souffrance. Pour ce garçon. Incarnation humaine de l’alchimie des gènes qui révèle chez certains d’entre nous les plus subtiles mélanges propices à l’ivresse des sens.

Je n’avais qu’une seule idée en tête : que mon avion arrive pour ne plus souffrir de sa vue – moment que j’attendais avec angoisse car il signifiait aussi de perdre l’objet indispensable à ma folie passionnelle.

Et puis, les heures passèrent, je découvris en tendant l’oreille que les deux garçons étaient frères, et je me persuadais chaque instant davantage avec l’espoir pathétique de celui qui ne peut que rêver, que ce garçon si beau ne pouvait être que gay. Vint enfin le moment où mon avion était prêt à partir et je fis le chemin vers l’embarquement, perdant mon regard dans les magasins et me répétant ce que je me répète chaque fois qu’un sentiment de tristesse et de déprime comment à m’habiter : « Ne t’inquiète pas, cela ira mieux. Trois jours. Comme à chaque fois, tu devras attendre trois jours pour oublier cette vision fugace et cette tristesse qui t’habite. Chaque nuit viendra effacer petit à petit ce terrible souvenir et dans trois jours, enfin, comme d’habitude, tu seras libéré ».

Mais je n’avais pas prévu que le couple et les deux garçons s’apprêtaient à prendre le même avion que moi.

Je ne m’en étais pas rendu compte sur l’instant. Certes, je l’avais entraperçu dans le terminal d’attente, non loin de ma porte d’embarquement, mais je m’étais dit : « Et le revoici pour un dernier instant ; il s’envolera vers sa destination et moi vers la mienne ». Sauf que la destination était la même.

Et c’est donc en arrivant au Caire, n’ayant pas pu m’empêcher de me remémorer son visage chaque seconde durant le voyage, par le fol espoir de ne pas l’oublier, par le masochisme de m’en rappeler, que je cherchais, avec mes parents, le représentant de la compagnie de tourisme local qui devait nous recevoir. Il s’agissait de Kuoni, une compagnie plutôt bourgeoise. Il y avait plusieurs circuits touristiques en cours et le représentant nous dirigea vers un bus qui correspondait au nôtre. Etrange surprise, dès lors, d’apercevoir le couple et ses deux enfants se diriger vers le même représentant : ce garçon était-il, lui aussi, dans un circuit Kuoni ? Et s’il se retrouvait sur le bateau avec moi ? Je n’avais plus que cela en tête, le voyage ne m’importait plus, les merveilles annoncées de l’Egypte majestueuse n’avaient plus aucun intérêt pour moi : j’avais trouvé mon monument, j’avais trouvé mon chef d’œuvre de grâce, et il n’était pas fait de pierres mais de muscles et de sang.

Et c’est avec la plus grande des excitations, la plus folle des passions, la plus terrible des peurs, que je me retrouvai avec ce garçon, sur un bateau, pour une croisière de 8 jours.

(à suivre)

mercredi 12 octobre 2005

Je suis amoureux !

Les jours passent et je me sens bien.

Cela fait maintenant plus de deux semaines que j’ai emménagé dans mon petit appartement parisien. La déco est loin d’être achevée, j’attends encore un ou deux meubles, mais je me sens chez moi.

C’est étrange… Autant Aix-en-Provence a été une expérience un peu morose, autant Paris est pour moi une sorte d’accomplissement. Je me sens profondément bien, dans cette ville. Je continue de ressentir, alors que j’y suis cette fois pour travailler et pour un bon bout de temps, cette étrange sensation de me sentir à ma place, que j’avais sentie lorsque j’étais venu pour trouver un appartement.

Il faut dire que mon quartier est sympa et tranquille. Je peux facilement me déplacer pour sortir le soir tout en pouvant dormir comme je veux lorsque je suis crevé. Et puis, mon appartement me plaît. J’aime le bichonner, y faire ma vaisselle – éclairé par la lumière du dehors dans ma cuisine, découvrir les joies de la lessive – qui devient sans doute ma tâche ménagère préférée – ou bien encore passer l’aspirateur en entretenant autant que faire se peut la moquette qui orne mon plancher. En fait, je me sens bien, dans mon appartement. Mes meubles me plaisent et la thématique de couleur que j’ai choisi d’installer pour ma salle de séjour (rouge/bordeaux et orange/ocre) me met de bonne humeur lorsque je suis chez moi. J’aime me lever le matin en entendant les oiseaux piailler dans les peupliers et les jardins de ma cour arrière. J’aime ouvrir les volets et voir les rayons de soleil balayer mon appartement du matin jusqu’au soir. J’aime, enfin, me dire que je n’ai que quelques pas à faire pour attraper une bouche de métro et arpenter les rues de la capitale.

Parlons en, de ces rues innombrables. Ce que j’aime, à Paris, c’est la diversité des rues. Des petites escarpées qui sentent les petites villes et la vie de quartiers, comme la rue Mouffetard. Des grandes aérées, cette fois, où on peut se balader avec délectation, comme le boulevard Saint-Marcel ou le boulevard Saint-Germain. J’aime ces petites places perdues au coin d’une église ou au fin fond des quartiers, aux noms énigmatiques, telle la Place du Puits de l’Ermite. Ou encore ces grandes places majestueuses qu’on prend plaisir à arpenter pour accéder à toutes sortes de grands magasins pour le shopping, comme la Place d’Italie. J’aime, en fait, descendre à chaque fois à un nouvel endroit, à un moment du jour ou de la nuit différent, dans un nouvel arrondissement, et découvrir un nouveau lieu, une nouvelle ambiance, de nouvelles merveilles, timides et mystérieuses, ou grandioses et majestueuses.

Et tout cela à pied, bien sûr, mais aussi par le métro. Ce réseau souterrain qui fascine tant d’étrangers, perd tant de touristes et blase tant de parisiens. Pour l’heure, j’aime y mettre les pieds. J’aime déambuler dans les couloirs en cherchant mon numéro de ligne et ses correspondances, car j’ai toujours été un grand gamin fan des labyrinthes et des jeux de piste. Et puis, n’ayant pas de voiture et étant coutumier des transports en commun à Nice, le métro et ses rames toutes les 10 minutes est une promotion sociale novatrice, pour moi.

J’aime aussi cette idée de mixité sociale plus ou moins importante selon les lignes sur lesquelles on se retrouve. C’est un plaisir que je découvre, dans cette capitale, dans le métro comme dans les rues. Malgré des dominantes sociales selon où je me retrouve, il y a tout de même une mixité que je n’avais jamais aperçue auparavant. Des blancs, des blacks, des asiats et des beurs, mélangés selon des savants dosages, précipitant différentes couleurs arc-en-ciel selon les quartiers découverts. Et j’aime cette idée. Si ce mélange n’est sans doute pas la spécialité de Paris, c’est en tout cas tout le contraire en ce qui concerne Nice ma belle contrée d’origine, la « ville la plus facho de France », disait Bernard Lavilliers. En fait, j’ai apprécié, il y a une semaine, être assis dans une rame de la ligne 10 et voir deux hommes lire devant moi. Celui de gauche, de peau blanche, lisait un livre dont le sous-titre était écrit en hébreu. L’autre, de peau noire, tournait les pages d’un ouvrage manifestement écrit en arabe. J’ai aimé, ça, et leur indifférence réciproque.

Je ne rentrerai pas dans le détail des découvertes régulières et de l’émerveillement perpétuel. Se retrouver subitement devant le bâtiment de l’hôtel de ville, percevoir au loin la Tour Eiffel éclairée la nuit, en prendre plein les yeux devant les enseignes lumineuses de Pigalle, fixer un rendez-vous devant le Palais Royal pour aller dans un resto des Halles, ou tout simplement vouloir prendre la ligne 5 parce que le métro est aérien et qu’on pose son nez collé à la vitre pour observer les lumières de la ville se refléter sur la Seine, ce sont autant d’occasions pour moi d’alimenter mon émerveillement perpétuel. Je suis loin d’être blasé, je suis un garçon urbain et je me laisse volontiers enivrer par ces plaisirs simples de newbie de la capitale.

Il faut dire que j’ai un petit coup de pouce, pour l’instant : je m’apprête à avoir des cours dans une discipline qui me plaît, le beau temps m’accompagne pour l’instant jusqu’à cette mi-octobre, et le hasard a voulu que de très bons amis (et de très bonnes amies) aient emménagé en même temps que moi à la capitale. Tout pour encourager une belle et heureuse rentrée universitaire dans une ville aussi grande que Paris.

Je regrette juste de ne pas avoir pu profiter de ces beaux jours pour entretenir ma forme en reprenant mon jogging au Jardin des Plantes ou au Bois de Vincennes : ma blessure au pied n’est pas encore totalement guérie et je préfère que tout soit clean avant de reprendre un effort physique soutenu.

En tout cas, je suis désormais un parisien et mes premières impressions confirment mon sentiment passé : je crois que je suis amoureux. De cette ville, à n’en point douter.