La moindre plume

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dimanche 24 juillet 2011

Burn-out

A 3 heures du matin, je m'étais réveillé, angoissé, en pensant aux urgences que j’aurais à gérer au boulot dans cette journée de vendredi.

Cela faisait deux semaines que je bossais comme un dingue, restant à plusieurs reprises jusqu'à 21h passées à mon bureau, consacrant le temps de transport à planifier mes journées du lendemain sur l’agenda amélioré de mon iPhone, hiérarchisant les urgences, priorisant les tâches, estimant les volumes horaires d’activité, organisant les plannings pour savoir à qui déléguer quoi en ces temps d’organisation de crise. Forcément : ils auraient dû être au complet tous les trois et se trouvaient être tous en arrêt maladie.

Mais, à dire vrai, en retirant le caractère de crise à l’organisation de mon service, je suis confronté à une suractivité au sein de mon poste qui dure depuis que j’ai été embauché en avril 2010, au sein du Cœur, le centre décisionnel et de pilotage de l’ensemble des divisions et des départements de la compagnie, présidé par le Super Chef. Le Cœur est un lieu fascinant parce qu’hyper stratégique mais la pression a tendance à s’accumuler sur les responsables de façon excessive.

J’ai fait l’analyse avec ma N+1 en début d’année parce qu’il me semblait que, définitivement, j’avais vraiment beaucoup de choses à gérer en même temps : manager d’une équipe difficile peu autonome et averse au travail, référent sur des documents juridiques sensibles qui proviennent de tous les départements de la compagnie et que le Cœur centralise, chef de projet sur le déploiement d’un logiciel colossal aux conséquences organisationnelles fortes, analyste pour l’activité de pilotage du Cœur. Artisan-analyste, devrais-je dire, car je suis obligé de produire certaines données avec un comptage à la main. Et puis, bien sûr, je joue le rôle de pompier pour toutes les urgences et situations de crise en rapport avec mon service. En ajoutant le fait d’être directeur de projet pour un projet secondaire voué à être construit sur les deux prochaines années et de construire les habituels tableaux de bord tellement à la mode pour le « reporting », nous sommes parvenus à une estimation de volume moyen hebdomadaire oscillant entre les 55 et les 60 heures de travail effectif (sans compter les pauses y compris pour déjeuner). Ce qui, au bout d’un an et demi, commence à faire beaucoup.

Ces deux semaines ont donc été la fameuse goutte d’eau qui fait déborder le vase et, ce vendredi matin à 3h00 du mat’, mon esprit mortifère a fini par dire : FUCK.

Un mail envoyé à 4h00 du matin à ma N+1 lui indiquant ne pas me sentir bien, de longs paragraphes pour lui indiquer les urgences à traiter dans la journée et les correspondants à contacter, et j’ai filé chez mon médecin à la première heure. Au terme d’un entretien d’une demi-heure avec cette dernière au cours duquel je sens bizarrement les larmes me monter aux yeux, et alors que je me suis rendu chez elle pour être arrêté pour ce seul vendredi, celle-ci m’annonce m’arrêter pour deux semaines :

- Pardon ?! Deux semaines ?! Mais je ne peux pas être arrêté si longtemps, ça n’est pas possible, j’ai tout à gérer au boulot, et le projet comment va-t-il avancer, ce n’est pas possible, surtout en ce moment où je fais face à une équipe qui manifeste visiblement des arrêts de complaisance…

- Je pense que vous n’avez pas tout à fait compris ce qui vous arrive, M. Seldon.

Et elle me tend mon arrêt maladie. Dans la case du motif médical, sobrement : « burn-out ».

Je me défends, rechigne, affirme qu’elle doit faire erreur, qu’un burn-out c’est quand on est bloqué sans plus pouvoir quoi faire, qu’on ne ressent plus rien, qu’on ne parvient plus à se concentrer, à agir.

Et elle de me rétorquer que c’est là la phase finale du burn-out, celle où il est trop tard pour agir, où la reconstruction prend des mois voire des années. Et que c’est ce qui me guette d’ici quelques semaines si je ne m’arrête pas sur le champ. Interdiction formelle de consulter mes mails à distance ; interdiction de penser, lire ou réfléchir au moindre aspect du boulot ; obligation thérapeutique de m’accorder un plaisir par jour (culturel, sportif, culinaire ou autre). Elle pense que deux semaines ne seront sans doute pas suffisantes mais que c’est déjà un bon début. Qu’il conviendra de revenir si, le jour de reprise, je ne me sens pas de rentrer et qu’elle me prolongera alors pour un mois.

Les deux semaines ont passé, la situation de crise est à peu près la même, j’ai repris le travail très difficilement mais j’ai refusé d’entrer dans une spirale infernale des arrêts longue durée. Je tente donc de me ménager en apprenant à être plus directif vis-à-vis de ma N+1 (« Je partirai désormais le soir aux alentours de 17h30 et tâcherai de ne pas dépasser cet horaire ; c’est thérapeutique. » ; « Non, ça n’est pas possible dans le temps imparti pour une personne aux horaires raisonnables : il va donc falloir recruter ou reporter la deadline », « Non, je ne ferai plus cela. Pourquoi ? Parce que je ne peux pas être au four et au moulin. »). J’essaie (mais j’ai cette fois-ci beaucoup de mal) d’être désagréable avec les gens au téléphone. C’est une recommandation explicite de mon médecin qui m’en a même fait une démonstration éloquente : être cassant et sec au téléphone, c’est s’assurer une vraie tranquillité uniquement troublée lorsque des urgences réelles se font jour. Cela m’est toutefois assez difficile à mettre en œuvre ; cela dit, j’initie une technique qui consiste à réclamer de recevoir un mail stipulant la demande: cela permet, en deux clics de souris, de déléguer la tâche à un subalterne.

Parviendrai-je à m’astreindre à respecter cette règle d’aménagement d’un temps pour mon job en m’imposant, comme me l’a conseillé mon médecin, de me fixer une heure de départ comme référence, quitte à laisser de côté ce que je suis en train de rédiger pour le lendemain ? Depuis trois semaines que je suis rentré, cela fonctionne à peu près ; reste que je suis tout de même très irritable. A voir si je parviendrai à retrouver le calme intérieur. Où se trouve donc la quiétude qui m’habitait il y a quelques années lorsque j’étais un universitaire sans le sou et sans boulot, certes, mais à l’esprit affuté qui adorait prendre tout son temps pour couper les cheveux en quatre ?

lundi 16 août 2010

Journal d'un homo en quête de sens

Il y a désormais quelques années - je ne sais plus à quel moment précisément - j'avais décidé une migration de mon blog un peu particulière. L'idée avait été de créer "une autre sorte de blog", en abandonnant mon ancien pseudonyme et en abandonnant la précédente forme de mon blog, qui s'intitulait "Journal d'un homo en quête de sens".

A vrai dire, la dimension "journal intime" me pesait.

Déjà, j'avais commis une grosse erreur en communiquant l'adresse de mon blog à des proches et je n'avais plus cette si suave liberté que procure l'anonymat. Ensuite, l'aspect très "sexuel" de certains de mes billets (rares, cela dit)... me choquait presque, arf ! Comme si, les années aidant, mon manque de pudeur des premiers temps me rattrapait soudain. Enfin, je voulais me concentrer essentiellement sur l'activité d'écriture qui, quoique rencontrant moins de succès auprès des lecteurs que l'aspect journal intime du blog, m'amusait beaucoup.

Donc, très logiquement, j'avais migré du "Journal d'un homo en quête de sens" à "La moindre plume", sorte de blog crypto-littéraire ou de proto-écriture, quittant Dotclear pour Wordpress par la même occasion.

Et ce fut un échec.

Un échec, d'abord, parce que le lectorat n'avait pas vraiment suivi : il faut dire que j'avais découragé les lecteurs en ne voulant pas que l'ancien blog oriente sur le nouveau blog, avec l'instauration dans un premier temps d'un jeu d'énigmes où je m'étais drôlement amusé pour indiquer la nouvelle adresse. Puis, finalement, compte-tendu des nombreuses protestations par mail, j'avais fini par indiquer la nouvelle adresse sur l'ancien blog.

Mais la vraie raison de l'échec était... que j'en avais tout simplement marre de publier sur mon blog. Or, comme toujours dans ma vie, j'ai laissé le machin pourrir tout seul, me refusant à trancher en le fermant, préférant le laisser s'éteindre. Que cela soit pour les préparations de concours administratifs, pour ma thèse ou pour certaines de mes relations de couples sans intérêt, j'ai toujours fonctionné pareil : je laisse pourrir et on finit, à la fin, par tout jeter à la poubelle. Résultat, le changement de flacon qu'était ce nouveau blog n'y avait évidemment rien fait : ce n'est pas en changeant la bouteille d'un vin aigre que celui-ci deviendra buvable.

Bref, j'avais passé un peu de temps à peaufiner l'apparence du blog (qui ne m'avait jamais vraiment satisfait) et puis... presque plus rien. Un billet par-ci, un billet par-là, l'écriture d'une ou deux parties ensuite pour "Le Rayon Jaune", quelques autres pour la petite nouvelle "Lui" et puis plus rien. En fait, sur ce nouveau blog, je ne me suis jamais senti "chez moi". Avec l'impression d'avoir cassé quelque chose, d'être seul, de ne pas être lu et - finalement - de combler du vide avec du vide.

Il faut dire que, dans le même temps, les événements de ma vie n'avaient pas été très folichons. Quoique je me refuse à appeler cela une dépression, je pense que je n'en étais pas loin.

Le motif essentiel était que je ne savais pas quoi faire de ma vie professionnelle. Après des études longues et prestigieuses, en économie et en science-politique, j'avais l'impression de gâcher mon temps avec ma thèse, que j'aurais dû abandonner en cours de route. Mais, paradoxalement, plus les mois (et années) passaient, plus l'impérieuse nécessité de rendre des comptes devenait pressante (aussi bien d'un point de vue global que vis-à-vis de mon directeur de thèse) ; et plus le gâchis de temps engagé dans la thèse me semblait important. Abandonner en cours de route consistait à la fois à reconnaître un échec, à reconnaître un gâchis de temps et à faire face à mes responsabilités. Par conséquent, comme toujours dans ma vie, j'avais laissé pourrir car je refuse systématiquement de regarder les choses en face. Et finalement, je n'achevai pas ma thèse qui - malgré quelques lectures - n'avait sans doute jamais vraiment commencé. Au bout de 3 ans et la nécessité de justifier une demande de dérogation pour la prolonger d'une année supplémentaire, je décidai de la laisser tomber purement et simplement.

Il convient d'ajouter que c'était pour moi la source d'une terrible angoisse. J'ai toujours, depuis ma plus tendre enfance, été taraudé par des peurs diverses. Je suis l'incarnation même de la petite peur. Du noir aux insectes volants, en passant par les cafards ou l'eau profonde, les lieux inconnus jusqu'aux entretiens d'embauche, je suis pétri d'une somme faramineuse d'angoisses en tous genres qui dessinent ma personnalité de tous les jours et m'occasionnent bien des tracas. Et la mésestime de soi que j'avais cultivée pendant 3 ans de pseudo-thèse après l'obtention de mon dernier diplôme de Master ne m'encourageait pas dans le bon sens. J'avais la singulière impression d'être un râté, d'être inapte, d'être sans intérêt, incapable d'oeuvrer pour la société ou de trouver ma place, d'être dans une impasse et d'être trop vieux et surdiplômé (sans compétences particulières pour autant) pour le moindre emploi.

Autant dire que ces impressions et cette mésestime profonde de soi n'aidaient pas mes éventuelles démarches pour trouver un emploi - bien au contraire. Là encore, j'avais quelque part "laissé pourrir" cette pseudo-recherche car je ne supportais pas l'idée de devoir envoyer des CV et des lettres de motivation (alors que j'étais profondément démotivé) car cela m'exposait au risque d'avoir en retour un refus ou un silence méprisant, et de prendre conscience de mon inaptitude à la société. Ce qui aurait été concrétiser mes angoisses paranoïaques les plus profondes et par conséquent les plus pernicieuses.

Quoi qu'il en soit, mis devant le fait accompli, je décidai de laisser tomber ma thèse. Cela fut l'occasion d'organiser une rupture avec mes parents, du moins une coupure du cordon ombilical qui me reliait à eux depuis tant et tant d'années. En effet, l'essentiel de mes revenus, à quelques exceptions près, provenait de mes parents, qui s'étaient sacrifiés pour me permettre de m'engager dans cette thèse ; une pression sociale qui, de façon totalement paradoxale, m'invitait à la fois à poursuivre ma thèse compte-tenu du sacrifice engagé et m'angoissait terriblement quant au résultat, exacerbant ce faisant mes angoisses de perfectionnisme qui finissent par devenir paralysantes. Un ami m'a un jour décrit ce perfectionnisme paralysant par une petite métaphore : c'est comme si j'étais planté devant une porte que je devais simplement ouvrir mais que, obnubilé par la perfection de l'acte d'ouverture, je prenais un temps infini à me décrire en pensée tous les détails de la porte, de ses dimensions à sa couleur, de l'aspect chromé de la poignée à la forme subtile de la serrure, ainsi que l'acte d'ouverture de la porte, de la façon de saisir la poignée jusqu'à l'inclinaison de la main refermée pour actionner l'ouverture. Sans jamais ouvrir la porte. Bref : l'angoisse de perfection paralysante.

Au terme d'une crise parents-enfant qui s'est achevée avec des larmes et des pulsions de mort terrifiantes (le temps d'une soirée, d'une nuit et d'une matinée particulièrement éprouvante), j'en arrivai finalement à la conclusion suivante : je devais trouver un boulot, quel qu'il fut, et - ultérieurement - je finirais éventuellement ma thèse, le temps de m'assurer une vraie stabilité financière et matérielle. Et donc une certaine autonomie. Et, pour ce faire, j'allais préparer ce qui s'apparentait le plus à mes facilités naturelles tout le long de ma scolarité : les concours administratifs. C'était aussi l'occasion d'avoir une vraie rémunération qui pourrait préparer le terrain à un emménagement à deux avec mon copain du moment : nous l'avions évoqué quelques mois auparavant et cela me semblait une issue heureuse. Trouver un boulot, gagner un salaire, et emménager avec mon copain : une jolie façon de rentrer dans la vie active.

Pourtant, au lendemain de cette décision d'engagement dans les concours, avec l'espoir futur de trouver un boulot plus facilement que via le marché du travail classique car me permettant d'affirmer mon "droit" à obtenir un poste, mon ancien petit-ami, égoïstement centré sur lui-même, prit la décision - on ne pouvait plus à propos - de me larguer.

Il est vrai que notre relation de 2 années n'avait plus grand intérêt : elle était d'une quiétude effrayante. Même si, sans doute, elle l'avait été depuis le début. Seulement, elle m'apportait une vraie tranquillité par rapport à mes angoisses dans les autres pans de ma vie. Ainsi, sur les derniers mois, nous ne couchions plus ensemble ; pas de mon fait mais du sien, sa libido étant amoindrie. Cela dit, même si cette rupture s'est faite sans heurts, je lui en ai particulièrement voulu. A la fois parce que je n'avais rien vu venir mais surtout parce que ma relation de couple m'offrait une stabilité qui était le dernier pilier de mon existence que je croyais solide. Je me retrouvai donc, début juillet 2009, nouvellement célibataire, ayant abandonné ma thèse et préparant officiellement des concours administratifs.

Cette situation fut pourtant de courte durée : de manière presque incroyable, 5 jours à peine après avoir été largué, je reprenais contact avec un garçon croisé dans une soirée quelques mois auparavant (j'y reviendrai peut-être un jour) et nous passions la nuit ensemble. Point de temps de faire le moindre deuil de ma relation précédente, je passai ainsi avec une facilité déconcertante de ma précédente relation - de deux années, plate et morne, quoique rassurante - à une nouvelle histoire, qui perdure encore aujourd'hui, une histoire d'amour sans hésiter, avec un garçon intelligent, brillant, cultivé, sexy, gentil, moral, aimant, attentionné... Bref, la perle rare ! Et un rayon de lumière certain dans mon existence qui serait le prélude à une sortie de la tête de l'eau.

Ainsi, les mois passèrent, entre fin 2009 et cette année 2010. Je n'étais pas très motivé par les préparations de concours administratifs pour autant, bien qu'il fallait que je m'y mette. Alors, sans grande conviction, je faisais le minimum syndical, au dernier moment, dans l'urgence, comme je l'avais toujours fait pour mes examens au cours de ma scolarité. De façon purement scandaleuse et injuste, fort de mes facilités d'apprentissage et de mémorisation que j'avais exercées lors des nombreux examens passés auparavant, j'obtins la quasi totalité des écrits à tous les concours de catégorie A préparés (alors que je découvrais les matières quelques jours avant les épreuves, hum...). Et, finalement, je refusai le bénéfice des concours de la plupart d'entre eux pour préférer un autre dont j'avais réussi l'oral.

Je suis ainsi devenu officiellement un fonctionnaire heureux, depuis désormais quelques mois et, quoique mon activité soit particulièrement intense (une cinquantaine d'heures par semaine, quand même !), je m'éclate dans ma fonction. Je n'en dirai pas d'avantage, cela dit, car il y a eu suffisamment d'histoires de contradictions entre des blogs et le devoir de réserve vis-à-vis de son administration (et de sa fonction), pour que je m'amuse à ce genre d'exercice potentiellement répréhensible.

Revenons-en au blog.

L'un des derniers billets que j'ai publiés sur la précédente mouture de "La moindre plume" était un billet évoquant une photographie de calendrier où je posais nu. N'étant décidément pas à l'abri des paradoxes, je décidai en effet de contredire ma circonspection sur mes billets "sexualisés"... en posant nu, comme dans une sorte d'acte sacrificiel désespéré qui entrait en accord avec mes angoisses existentielles sur le fait d'obtenir une place dans la société. Me mettre à nu au sens propre, cet exhibitionnisme décalé, c'était pour moi une tentative symbolique de déshabiller mes angoisses, d'exposer une espèce de simplicité et un désir de table-rase, un trop plein d'apparences et de convenances. Et pourtant, quelque part, c'était aussi sans doute, dans le même temps et inconsciemment, en contradiction complète avec l'enrobage intellectuel que je viens d'énoncer, une tentative désespérée... de séduction ! Séduction d'un lectorat avec l'idée que la sexualité serait une manière de s'attirer des lecteurs. Ridicule et pathétique tentative. Il n'est sans doute pas anodin que le billet fut le dernier publié depuis novembre 2009 jusqu'à ce jour.

J'ai supprimé ce billet qui n'avait aucun intérêt ainsi d'ailleurs que les billets relatant des histoires de sexualité d'adultes. Ces histoires-là me semblent aujourd'hui purement anecdotiques et ne représentent plus rien. Seules celles parlant de la découverte de la sexualité en tant que jeune homo me semblent encore pertinentes pour le moment, pour l'aspect innocent qu'elles représentent ; je verrai un jour si elles nécessitent d'être conservées en l'état ou si elles doivent finir par disparaître à leur tour.

Quoiqu'il en soit, grosse lassitude vis-à-vis du blog. Grosse lassitude, refus d'écrire, disparition du plaisir de jeter des mots sur le papier virtuel, essentiellement de par la sensation de ne plus être lu, de ne plus plaire, et par conséquent vanité de l'acte d'écriture. J'ai en effet découvert le fait certain que mon plaisir d'écrire sur un blog (qui est différent de celui d'écrire pour moi, certainement) a toujours été animé par le désir secret de plaire et d'être aimé. Désir très égocentrique du paraître.

Cela a longtemps guidé nombre de mes actes, d'ailleurs : le désir d'être aimé. Le besoin vital d'être apprécié. Même vis-à-vis de mes amis, de mes études, de mon boulot actuel : j'aime rendre service parce que je suis en quête d'amour. Je n'ai jamais été aussi performant (dans mes études ou dans mon boulot) qu'en introduisant une dimension affective dans le rapport au travail. Non pas accomplir le travail pour le simple travail mais l'accomplir dans le secret espoir d'obtenir un sourire, un remerciement, un encouragement, une gratitude. C'est totalement contradictoire avec la quête de sagesse qui anime ma vie depuis mon adolescence mais je me rends compte que je me nourris de cela. Je pense que je devrai travailler sur cet aspect-là, un jour, afin d'en extraire la quintessence de la motivation intrinsèque. Motivation qui me permettra, en la comprenant, de sortir de cette spirale affective, de la transcender avec Raison. Mais pour l'heure, l'essentiel de mes motivations doit quelque part entrer en écho avec cette motivation du secret espoir d'être aimé...

Quoi qu'il en soit, me rendant compte que les commentaires sur mon blog se faisaient de plus en plus rares (faute de billets intéressants sans doute), j'ai fini par le laisser mourir sans en affirmer la fin. Le plaisir d'écrire (pour plaire) avait disparu : je n'avais simplement plus rien à dire et mon mutisme n'avait d'égal que mes angoisses étouffantes de doctorant frustré : de quoi aurais-je pu parler, si ce n'était de mon angoisse existentielle permanente, désespoir étouffant et désir de mort sociale ? Non, encore une fois saisi dans mes considérations paradoxales : je me refusais de faire de mon blog un de ces sempiternels journaux intimes de désespérés qui crient leur mal-être à qui veut l'entendre. Je préférais me réfugier dans un silence public pour savourer une souffrance lancinante. Le blog s'est naturellement éteint.

Et puis, fort de ma nouvelle fonction, j'ai pu prendre quelques jours de congés en ce mois d'août. J'ai profité de mon salaire désormais confortable pour faire de la déco dans mon appart' : nouvelle table basse, ré-agencement des meubles, renouvellement de mon linge de maison... Et en correspondance directe avec cet effort d'aménagement de mon intérieur, celui de faire quelque chose avec cette pomme pourrie de "La moindre plume" qui reposait depuis trop de temps dans ma corbeille à fruits.

J'aurais pu le fermer silencieusement, en catimini. Pourtant, je pense que je peux encore en faire quelque chose d'attrayant. Même si je n'ai jamais achevé "Le Rayon Jaune", j'ai imaginé une trame complète qui mériterait que j'en poursuive un jour la rédaction et je jubile régulièrement à l'idée que de futurs lecteurs puissent prendre plaisir à être excités par son suspens. Et puis, il y a l'actualité et des aspects de la société qui, si mon point de vue n'a sans doute rien d'original, continuent de m'interpeler régulièrement.

Bref, jamais convaincu par Wordpress, je viens d'effectuer une migration vers Dotclear 2, retrouvant ce faisant mes premières amours dotcleariennes ; un logiciel de blog qui m'enchante par sa simplicité épurée et sa communauté francophone si sympathique. En ayant nettoyé ma base des billets qui n'entrent plus en correspondance avec mon sentiment présent, ré-agencé les catégories avec quelque chose d'un peu différent, je relance donc présentement mon blog avec un peu plus de simplicité. J'ai à nouveau envie de me confier, de parler d'aspects de la société, d'en retrouver l'aspect "journal intime", même de façon sporadique. Et on verra bien pour l'écriture "fictionnelle".

Le fait d'avoir rompu la spirale infernale pleine d'inertie de mes 3 années de thèse n'y est sans doute pas étranger : enfin libéré de mes angoisses professionnelles, amoureux d'un garçon formidable, je me dis qu'à défaut d'être intéressants, mes billets ne seront au moins plus le reflet d'une monomanie désespérée.

Tel le phoenix, que revive "La moindre plume", espérant retrouver l'étincelle plaisante et enjouée d'un "Journal d'un homo en quête de Sens" !

jeudi 11 juin 2009

Au pire, je m'engage dans l'armée

« Mais qu'est-ce que vous avez, avec l'armée, tous les mecs ?! » me demandait avec presque de l'agacement mon amie Dolorès hier après-midi. Après de longues heures d'incontinence désespérée sur un avenir incertain, j'avais lâché comme un leitmotiv :

"Au pire, je plaque tout et je m'engage dans l'armée." Etrange phrase et - au-delà de la forme - étrange idée que voilà.

Comme si le fait de s'engager dans l'armée (sous-entendu sans doute au grade de troufion ou de soldat de base) consistait en une cassure complète et totale avec "la vraie vie qui est faite de turpitudes".

Est-ce la dimension décérébrée qu'on veut souligner (avec une condescendance exagérée et méprisante, très certainement) ? L'aspect de soumission totale à une autorité supérieure nous empêchant de penser à nos responsabilités personnelles ? L'incarnation du "je ne suis qu'un instrument au service d'autre chose qui dépasse mon individualité" ? Fantasmons-nous, nous hommes mâles masculins virils sur cette décorporation de soi et de l'abandon des responsabilités qui y est attachée ?

Ou bien cet appel à la référence militaire est une sorte de souvenance, un rappel intemporel d'un mythe pseudo-originel de la fusion virile avec l'entité nationale, incarnée merveilleusement par le principe de la "Légion étrangère" qui efface les données individuelles pour donner une toute nouvelle identité dans le cadre de la défense de la Nation en péril ? Et, attaché à ce mythe, la dimension aventurière qui consiste à tout quitter, à abandonner la terre d'origine pour découvrir d'autres peuples, d'autres lieux, "Vous verrez du pays, qu'i' disaient" ? Tout cela avec ces données fondamentales de l'affrontement du danger, de la peur, de la mort, tous ces vieux obstacles traditionnels qui "rendent vivant" au sens restreint, corporel et physique du terme ?

Y aurait-il alors une contradiction entre cette déresponsabilisation, cet effacement, cette soumission individuelle à une autorité autre, et cette paradoxale découverte de mondes nouveaux, d'horizons lointains, de peurs et de dangers nous attendant à chaque coin de rue, de jungle ou de brousse qui nous rappellent notre existence en tant qu'homme (avec un petit "h" comme dans "pénis") ?

Sans doute pas, à bien y réfléchir, tant cette référence militaire incarne une sorte de réincarnation individuelle. Une table rase des errances et des échecs qu'on constate avoir agrégé dans sa petite existence et dont on souhaite se débarrasser pour recommencer une vie qu'on espère différente.

Alors, dans le fantasme de ce mythe de l'armée salvatrice, on retrouve quelque part l'idéal du Chevalier reconquérant son honneur d'homme ("un homme, un vrai") au travers d'une quête d'un graal mythique désiré de tous. Catalysant les angoisses de l'homme-individu égaré dans la société contemporaine, cette armée-qui-sauve incarnerait quelque part une forme de suicide public presque christique.

Est-ce une des raisons non pas logiques, historiques ou philosophiques mais émotionnellement tripantes pour lesquelles le christianisme a su animer des foules de dévotion guerrière au fil des siècles ?

Et surtout : existe-il un équivalent à cet "engagement dans l'armée" pour nos amies féminines ? M'est idée que cela pourrait être : "J'épouse le premier venu et je lui fais trois gosses".

Si c'est bien le cas, on pourrait en conclure deux choses, pas forcément exclusives l'une de l'autre :

  • cet engagement pour des activités qui signifieraient la négation de nos angoisses d'individus serait en réalité un rappel de logiques traditionnelles sécurisantes, c'est-à-dire des mythes traditionnels de l'attachement national (l'armée salvatrice et le mariage-poupons) ;
  • ces mythes traditionnels de la construction des nationalismes sont particulièrement puissants et persistants (et donc brillants !) parce que se fondant sur les angoisses de l'individu confronté à la société inégalitaire et injuste (et donc désespérante) et proposent une "sortie de soi" qui incarne un salut de l'âme moderne façon christianisme augustinien.

A réfléchir...

Cela étant dit, dans tous les cas évoqués et quelles que soient les hypothèses considérées, la même logique sous-jacente semble se dessiner : c'est le défaut de sens existentiel (au sens de "signification" et au sens de "direction") qui exciterait les foules à s'animer, afin de combler ce vide intrinsèquement insupportable.

mardi 9 juin 2009

La peur du vide ou le complexe de Tanguy

J'ai toujours détesté le film éponyme alors que je n'en ai jamais vu que la bande-annonce. C'est que j'ai bien trop peur de m'y reconnaître et d'y percevoir, désespérantes, mes angoisses du moment.

J'ai pris une décision il y a quelques semaines (je devrais dire quelques mois) et je suis sur le point de l'annoncer à ma mère, même si j'ai préparé le terrain : j'abandonne ma thèse.

Après trois années d'errances difficiles, de mauvaise organisation, d'angoisses et de peurs en tous genres sur un avenir professionnel bien trop incertain, je jette l'éponge. Non seulement la précarité matérielle m'est de plus en plus difficile à vivre, non seulement se profile - thèse en poche ou pas - le même état de fait sur les difficultés d'insertion professionnelle post-doctorat, non seulement mon sujet me sort par les yeux et mon objet d'étude doit se dérober au moins pendant un temps à mon regard d'aveugle, mais surtout j'ai besoin d'être rassuré sur des opportunités d'avenir professionnel.

L'ennui est que ce qui se profile m'engage inéluctablement vers des difficultés croissantes, de ce côté-là. Mon père prend sa retraite en janvier 2010 et, à partir de ce moment-là, mes parents ne seront plus en mesure de me donner le coup de pouce financier sur lequel je pouvais compter jusqu'à présent.

J'ai donc pris les résolutions suivantes :

  • préparer les concours administratifs de catégorie A et de catégorie B qui me sont accessibles pour espérer accéder à un poste intéressant d'ici mi-2010 ;
  • chercher un job alimentaire pas trop inintéressant d'ici septembre 2009 ;
  • trouver, à défaut de job alimentaire, un stage quelconque pas trop inintéressant qui soit un minimum rémunéré (merci le statut étudiant conservé jusqu'en décembre et renouvelable en janvier pour une ultime année) grâce à une convention de stage avec l'université - au moins pour parvenir à payer le plus gros de mon loyer (705 €, mein gott) ;
  • trouver des activités annexes rémunératrices en cas de stage (cours de soutien à domicile ?).

Il est délicat de faire le deuil d'une activité intellectuelle mais celle-ci, au cours de ces années de thèse, avait beaucoup trop tendance à entrer en contradiction avec mes angoisses du matériel systématiquement présentes, enivrantes et lancinantes.

Avec le recul, je me dis que quitter Paris pourrait être une solution. Retourner vivre dans le Sud de la France, en retrouvant ma chambre perso chez mes parents, par exemple. Cette solution serait séduisante s'il n'y avait trois problèmes fondamentaux :

  1. je ne crois pas que mes parents voient ce retour à la case départ d'un très bon oeil (cf. réflexion ci-après) ;
  2. retrouver une chambre d'adolescent (que j'ai entièrement réaménagée il y a à peu près un an) après avoir vécu 5 ans seul dans un studio est une régression personnelle insupportable ;
  3. mon petit-ami, avec qui nous fêterons nos deux ans en septembre 2009, habite Paris et ne peut pas quitter la capitale (et ses environs) dans son cadre professionnel (ni dans ses désirs personnels, d'ailleurs).

En clair, je suis supposé, donc, faire avec cette idée de vivre à Paris en gagnant très peu d'argent et en payant un loyer très élevé. Pire : compte tenu de l'évolution du marché de la location et de la stabilité relative de mon loyer depuis 4 ans, je ne suis même pas sûr qu'habiter en banlieue proche soit financièrement intéressant par rapport à mon loyer actuel.

Le plus angoissant, dans cette histoire, hormis le fait de ce changement de vie, de perspectives d'avenir, de projections dans le futur et d'incertitudes matérielles renouvelées (qui ne viennent, ceci dit, que se superposer à celles anticipées depuis des mois et des mois), c'est que je me retrouve à soupirer avec angoisse comme un enfant. Comme Tanguy l'adulescent qui ne parvient à se détacher de ses parents.

Car dans tout cela, toute cette question de l'abandon de la thèse, de la tentative personnelle de trouver une activité professionnelle solide dans un avenir proche, de l'aspiration à obtenir une vraie (même minime) autonomie financière, ne représentent  en réalité qu'une seule et même chose : le fait de couper le cordon avec ma mère. Et je ne m'en étais jamais rendu compte, jusqu'à présent.

J'ai prévu ce soir d'annoncer à ma mère, au téléphone, l'abandon définitif de ma thèse, pour laquelle mes parents se sont pourtant saignés pour m'aider à la tenir. J'ai appris, en fin de semaine dernière, que mon père aurait pu (et voulu) partir en CFC (Congé de Fin de Carrière) si je n'avais pas commencé une thèse... Et je n'en avais pas conscience jusqu'à présent... Alors, dans ce sens, l'annonce de l'abandon de la thèse promet d'être particulièrement douloureux pour notre famille et pour ce qu'il implique pour la suite des événements.

Est-ce cela, devenir adulte ? Assumer ses responsabilités face à un échec et couper effectivement le cordon rassurant avec ses parents ?

dimanche 1 février 2009

Souvenirs numériques

 Cela fait un petit moment que je farfouille dans des archives que j'ai faites au fil des dernières années. C'est assez terrifiant, ma capacité à archiver tout et n'importe quoi. Le numérique m'aide particulièrement puisqu'il est véritablement aisé de sauvegarder à peu près n'importe quelle information sous n'importe quelle forme grâce à trois clics de souris bien placés.

En faisant un peu de rangement chez moi, je suis tombé sur un DVD qui était le backup d'un vieux disque dur que j'avais possédé et qui est mort il y a environ 5 ans de cela. C'est amusant de retomber sur des vieux cours d'une discipline que je ne pratique plus car j'ai changé entre temps de voie universitaire. Mais ce qui est encore plus plaisant, c'est surtout de retrouver un ensemble de souvenirs personnels.

Hier, je constatais avec étonnement sur le blog de Rouge-Cerise que cela faisait 5 ans que j'avais ouvert mon premier blog. Il y aurait quelques subtilités à raconter. Mais j'y reviendrai un de ces jours, même si ce « cinquième anniversaire » (je n'ai jamais fêté l'anniversaire de mon blog) est passé depuis quelques jours (cf. ce « premier billet »).

Pour l'heure, je suis plutôt amusé de retrouver des textes écrits quand j'avais à peine la vingtaine, avec une certaine fraîcheur grandiloquente et en même temps une certaine pertinence dans les propos, sans pleinement réaliser à l'époque toute la portée de ce qui était dit. Surtout qu'à 20 ans, on fait des trucs bizarres, parfois. On a une pensée fugace qu'on tient pour très profonde, et on la trouve tellement géniale qu'on la note.

A une époque, on l'aurait gribouillée sur un coin de table, derrière la couverture d'un agenda. Mais comme on était déjà à l'ère numérique (si, si, ils le disaient à la télé), j'ouvrais déjà vite, vite, pour ne pas l'oublier, un fichier .doc et j'écrivais la phrase avant de sauvegarder le document.

Et encore ! S'il n'y avait que ces pensées sporadiques... Mais on trouve là un véritable capharnaüm merveilleux de choses qui ont occupé mon esprit d'hier et qui, à la lumière de ce jour, apparaissent comme des trésors d'une futilité bien nécessaire ! Je me retrouve ainsi aujourd'hui avec ces archives personnelles sans queue ni tête, sorte de medley insondable de pensées éparses mais aussi de photos échangées sur Internet avec de parfaits inconnus, de morceaux de conversations MSN ou de chats de discussion archivées parce que sans doute intéressantes sur l'instant, des documents, des archives, des images, des liens orientant vers des sites internet divers qui n'existent plus depuis longtemps ou qui ont migré vers d'autres serveurs...

Bref : c'est là une symphonie de documents offline et online en tous genres qui, bientôt, auront 10 ans d'existence.

Je m'amuse de ce .doc écrit avec Microsoft Word 2000 et qui ne comporte qu'une phrase :

« Retrouver une aspiration d'hier, c'est peut-être trouver une réponse à une question qu'on se pose aujourd'hui ? »

Une ironie toute visionnaire à ma démarche de ces heures...

Je rigole en trouvant les interrogations d'un début de roman que j'ai laissé tomber (ou mis de côté pour l'heure ?) et qui commençait par ce paragraphe :

«  L'Ame Soeur. J’avais reposé le magazine et je m’étais plongé sur Internet avec nonchalance pour en apprendre davantage. Ici, un site rappelait en quelques mots qu’un philosophe grec l’avait mise en avant. C’était Socrate, peut-être Platon, on ne savait pas trop, mais c’était un de ces gugusses de l’époque qui avait inventé la philosophie. Là, on expliquait avec désenchantement que l’Ame Sœur nuisait pour la santé mentale et que seule une sexualité débridée, doublée d’une pratique assidue de la psychanalyse, parviendrait à procurer le bonheur dans l’épanouissement de l’éphémère généralisé. Entre les deux, une page personnelle d’une pauvre fille de 15 ans exposait son désarroi parce que Stéphane, qu’elle avait toujours aimé – en tout cas pendant la semaine qu’ils étaient ensemble – l’avait trompée puis quittée pour Maria, sa meilleure amie, et que l’Ame Sœur, elle n’y croyait plus, du moins jusqu’à ce qu’elle la rencontrerait à nouveau. Elle finissait par un « Carpe Diem » peu convaincant. »

Et la longue litanie des interrogations superficielles cédait la place à encore plus d'ironie quand on se rappelait qu'il s'agissait d'un garçon de 20 ans qui écrivait quelques phrases plus loin :

« D’un geste désabusé, je m’allumai une cigarette. Silence. Les clameurs de la ville perçaient à peine ma fenêtre, fermée, à grands coups de klaxons et de brouhaha bourdonnant. J’aimais fumer ma Chesterfield dans ce faux silence urbain. C’était rassurant. Au moins n’avais-je pas la sensation d’être seul : ma Chesterfield, la ville et moi. Voilà l’harmonie. »

C'était pas si mal, finalement.

Dans d'autres dossiers et répertoires, la cohorte d'ex's et autres plans cul laisse évidemment les traces de ces pseudonymes fugaces et photographies nombreuses, ces visages autrefois aimés, pour une nuit de passage ou une après-midi occupée, pour une semaine intense ou pour une année moribonde, des regards, des sourires, de la provocation et des souvenirs derrière ces images. On pourrait se dire que ces photos numériques – à l'inverse des photographies tirées dans un laboratoire – ne seront sans doute jamais délavées. Et pourtant, à bien y réfléchir, elles le sont déjà par les souvenirs datés et achevés qu'elles rappellent à elles.

Je trouve aussi une photo prise d'une caricature parue dans un magazine en 2003, « Le Virus Informatique » - j'ignore s'il existe encore. C'est une illustration de Bellamy (qui récemment, je l'ai découvert par hasard dans l'émission « Un monde de bulles » du 16 janvier 2009 sur la chaîne Public Senat, a participé à la conception de statuettes provocatrices de ses petits bouts de femmes, les Bellaminettes). Si vous avez du mal à lire le texte qui est d'une contemporanéité affolante, je l'ai retranscrit sous la photo :

virusinfo2003.jpg

« - L'internet, c'est le vecteur de la démocratie du futur ! Grâce à la pluralité d'informations, les gens vont enfin développer leur esprit critique et atteindre une forme de conscience collective qui va réveiller en eux un puissant et sincère élan de civilisation...
- Voyons voir... Philosophie politique, histoire des religions, crise économique et crise de conscience, culture et dictature, analyse transactionnelle, ah ! Voilà : sexe, cul, et gros nichons. Je vais enfin pouvoir développer mon esprit critique... »

Un poncif efficace. J'adore.

Et enfin, il y a bien sûr la somme conséquente de souvenirs qui n'ont aucun intérêt à être partagés sur un site internet, fût-il un « parfois-journal intime public ».

Et c'est comme cela que j'ai constaté avec effroi que j'avais archivé – faut-il être masochiste ou stupide ?! – ma conversation de rupture par MSN avec celui que j'avais nommé « Arnaud » sur un ancien blog aujourd'hui disparu, ce garçon avec qui j'avais fait un bout de chemin pendant presque trois longues années. Dommage qu'on ne puisse pas effacer les fichiers gravés sur un DVD. Quoique. Peut-être parviendrai-je à la relire dans 10 ans pour me rappeler cette époque douce-amère où j'étais encore un « vingtenaire » ?

Bref.

Pendant ce temps, mon copain est aux Etats-Unis depuis plus de trois semaines et, du fait de mon intermède niçois des fêtes de fin d'année, nous ne nous sommes vus que 48 heures les huit dernières semaines. Il me manque cruellement... Sa présence est structurante et m'aide à avancer dans mon travail ; sans lui, j'ai l'impression de tourner en rond comme un chien pouilleux dans sa niche.

C'est dingue que cela soit quand l'autre est loin qu'on en ressent l'impérieuse absence... Dépêche-toi de revenir, j'ai besoin de toi !

jeudi 22 janvier 2009

Désert

Il s'arrêta brutalement et regarda derrière lui. Le cours de la vie était suspendu, il n'y avait rien d'autre qu'un silence. Un peu de néant, aussi, peut-être. Et du vide, partout du vide, celui des verres qu'on regarde – assoiffé, celui des paquets de cigarettes qu'on a oubliés de racheter et bien sûr de la suite innombrable d'hommes ou de femmes qui ont partagé notre couche avant de s'en éclipser.

Cela lui faisait une drôle de sensation dans le ventre. Non pas qu'il ne côtoyait pas le vide habituellement : à vrai dire, il occupait souvent ses critiques personnelles lorsqu'il essayait de savourer les oeuvres des autres. Il les trouvait trop insipides, sans texture, sans relief, sans sens. « Aucune histoire » dans ceci, « un vague divertissement » dans cela, « ça n'a aucun intérêt » dans cette autre chose.

Et pourtant, il avait toujours poursuivi sa marche dans ce désert plein de lumières et d'ombres, de formes improbables et d'enseignes lumineuses.

Non, le problème, cette fois-ci, c'est qu'il ne constatait pas le vide des autres, tel qu'il le percevait jusqu'à présent, mais le sien propre. Son vide. Sa non-création. L'absence de son oeuvre.

Et donc : cela lui faisait une drôle de sensation dans le ventre.

Il se demandait, naïf : « Comment peut-on marcher ainsi des années sans insouciance et se réveiller un beau jour en constatant combien on manque cruellement de substance ? ». Est-ce que c'était un rêve dont il venait de se réveiller ?

Mais alors, que fallait-il faire, maintenant, si tout ça était un rêve ? On ne l'avait pas prévenu ! On ne l'avait pas formé à ça ! Il ne s'était pas même posé la question ! Fallait-il fermer les yeux pour se rendormir et rêver à nouveau ? Fallait-il se lever du lit pour la première fois de son existence ? Prendre son petit-déjeûner, avec un café chaud pour avoir les idées claires ? Embrasser sa compagne ou son compagnon pour se rassurer de ne pas être seul ?

Bref, que fallait-il faire pour faire disparaître cette drôle de sensation dans le ventre ? Pour faire disparaître ce vide qui soulève le coeur et donne envie de vomir ? Créer ? Mais comment créer quand on constate le gouffre qu'on a laissé béant pendant autant de temps ? Est-il seulement possible de créer ? Et créer quoi au juste ? Pour qui ? Pour soi ? Pour les autres ?

Il poussa un long soupir en ignorant les réponses à ses multiples questions. Dans son dos, les quelques traces de pas déjà effacées qu'il avait laissées dans le sable de son passé. Et devant lui, un désert, l'immensité des possibles, plus terrifiante encore que le plus profond des abîmes.

vendredi 9 janvier 2009

Tu peux crever, tu sais ?

La maturité, ce n'est pas parvenir à réaliser un objectif en ayant maîtrisé ses passions. Ce n'est pas non plus parvenir à se libérer de quelconques entraves ou de chaînes plus ou moins grossières ou épaisses que tout un chacun trimballe partout où il se traîne. Ce n'est pas non plus avoir un travail, une famille, un appartement, des enfants et un labrador qui s'appellerait Barney.

Non : tout ça, ce sont les piaillements d'un petit oiseau qui se plaint d'être enfermé dans sa cage dorée mais qui ne dit plus rien lorsqu'il a le bec rempli des graînes que son maître lui a gentiment déposées dans sa mangeoire.

La maturité, c'est en réalité bien pire que cela.

C'est parvenir à ne pas succomber à une angoisse métaphysique terrifiante : la communauté des hommes se fiche complètement - mais alors complètement ! - de savoir ce que tu es, ce que tu fais, ce que tu vis - et même si tu vis ! - en tant qu'individu. Elle ne te donnera rien - absolument rien - si tu ne viens pas l'arracher.

La maturité est donc la mort de l'attentisme ; c'est se jeter dans la vie quoi qu'il en coûte et se rendre compte que ni rien, ni personne ne sera là pour te relever, toi qui n'es qu'un anonyme de peu d'importance.

La maturité, c'est accepter l'injustice permanente de l'inégalité des hommes.

Je peux vous assurer que ça fait bizarre quand on commence à s'en rendre compte.

mercredi 1 octobre 2008

Immaturité et dépendance

Réfléchir sur l'immaturité (et donc sur la maturité), c'est une posture casse-gueule. Bienheureux celui qui sera apte à donner une définition universelle de cette idée-là ! Pour d'aucuns, la maturité, ce sera être capable de gérer un budget mensuel et s'y tenir avec rigueur. Pour d'autres, être mature, cela signifiera la capacité de gérer ses sentiments avec une certaine mesure. Pour d'autres encore, la maturité consistera à être capable de prendre des responsabilités et d'y faire face, avec tout le flou que comporte cette idée de « responsabilités » (une manière de se dérober devant le problème de la définition : « Etre mature, c'est être responsable »).

Le problème de cette idée de maturité, c'est qu'elle est à dimension variable. Aussi bien pour l'intensité de ce qui peut être « maîtrisé » que pour les domaines où elle s'applique. Qu'est-ce que je veux dire par là ?

Eh bien, par « intensité » j'entends par là qu'on réclamera volontiers d'une personne « mature » qu'elle gère des problèmes sentimentaux jugés extérieurement comme anodins mais on sera bien plus indulgent si la personne se retrouve confrontée à des problèmes sentimentaux plus intenses (un divorce, une trahison, par exemple).

Par les domaines où elle s'applique, j'entends cette fois-ci qu'on dira volontiers d'une personne qu'elle est mature pour certaines choses (gérer un budget, assurer ses responsabilités hiérarchiques au travail) mais pas pour d'autre (« Elle est immature dans les sentiments », « Elle est immaature lorsqu'elle joue aux jeux vidéo », « Elle est immature parce qu'elle laisse trop souvent parler l'affectif »).

D'un point de vue général, en fait, être mature, cela voudrait dire : « Etre capable de maîtriser ses passions personnelles en visant un intérêt défini clairement par l'intermédiaire de la Raison, et poursuivre cet intérêt défini par l'exercice de sa volonté ». Une chose que, a priori, l'immature ne serait pas capable de faire.

Pourquoi cette longue introduction sur la définition de la maturité ? Parce que, il y a quelques jours, vendredi soir, j'ai tenté après 10 ans de tabagisme intense (plus de deux paquets de cigarettes par jour), d'arrêter de fumer. J'ai tenu en tout et pour tout 72 heures. Les 72 heures parmi les plus « spaces » de mon existence.

J'ai 28 ans. J'ai un copain stable (nous avons fêté notre premier anniversaire il y a quelques jours), je prépare une thèse d'arrache-pieds et je gère les choses dans ma vie autant que faire se peut, avec un budget parfois très serré (trop serré, ceci dit : merci les fins de mois dans le rouge à attendre avec anxiété que la CAF veuille bien me verser l'allocation logement). Des histoires « d'adulte », donc. Je suis quelqu'un de plus ou moins « responsable », capable de « gérer » des choses, capable de prendre des décisions.

Constatant que j'étais encore une fois dans le rouge et que le tabac est vraiment trop cher, j'ai donc pris la décision d'arrêter de fumer. Mais comme je suis un être de volonté, j'ai voulu le faire avec fermeté : pas de patchs à la nicotine, pas de cigarettes à l'eucalyptus, pas de soutien particulier. Juste l'arrêt brutal et définitif.

Pendant ces 72 heures, tous mes ennuis du moment (un entretien avec mon directeur de thèse qui m'angoisse toujours un peu, ma mutuelle qui me prélève 315 euros de renouvellement annuel sans me prévenir, la préparation d'un séminaire professionnel dans une dizaine de jours) – tous ces ennuis bien identifiés par la Raison se sont retrouvés suramplifiés. J'avais beau essayer de m'en détacher, cela tournait à l'obsession. Le tout avec une légère migraine et l'obsession de cette saleté de cigarette. Au terme de 48 heures, le dimanche soir, je me suis retrouvé à fouiller dans ma poubelle pour observer avec un oeil concupiscent les mégots que j'avais jetés la veille, me demandant si j'allais les éventrer pour récupérer le précieux tabac qu'ils renfermaient. Le fond de sauce tomate d'une boîte de conserve m'en a heureusement découragé.

Et puis, au terme des 72 heures, j'ai fini par craquer devant l'obsession et je me suis précipité dans ma rue. Impression du moment : découvrir des odeurs que je n'avais jamais sentie en étant devant chez moi (parfums de fleur, de lessive, de café devant un cafetier). Je ne saurais dire si c'était l'effet d'un odorat soudainement retrouvé ou parce que mon excitation jubilatoire de retrouver l'objet de mon addiction décuplait mes sens. Mais enfin, j'avais un sourire irrépressible sur le visage doublé d'une douce euphorie en parcourant les quelques mètres me séparant de mon tabac.

Lorsque j'ai rallumé une cigarette, ma tête s'est mise à tourner. Et à l'instant précis où je fumais cette taf tant espérée, dont je retrouvais le goût avec dégoût, je pris conscience avec violence de cette simple vérité : le tabac n'est pas une simple addiction ou une mauvaise habitude. C'est une drogue. Une drogue violente. Et je suis définitivement un toxicomane.

Prendre conscience de cette dépendance – pardon : de cette violente toxicomanie – c'est prendre conscience de la faiblesse de sa volonté. C'est prendre conscience de cette suppression d'une liberté, de cette prison terrifiante. Les non-fumeurs ne connaissent pas cette "faim" qui n'en est pas une, cette obsession permanente qui vous attache, cette chaîne aux gros maillons dont vous avez conscience, que vous détestez en même temps que vous l'adorez. Les fumeurs sont souvent montrés du doigt comme des monstres désagréables ; c'est tout l'inverse. Ce sont des enfants malheureux qui sont la victime d'un bourreau de quelques centimètres de longueur, un fumerolle bleuté au bout.

De fait, je précise ce qu'est la maturité : ce n'est pas tant la capacité de surmonter ses passions pour réaliser avec sa volonté un intérêt défini par la Raison mais plus simplement : être capable d'assurer sa liberté profonde. Etre mature, ce serait donc prendre conscience des entraves à sa liberté et tâcher de s'en affranchir.

Il devient urgent pour moi de me débarrasser de la cigarette. Ma toxicomanie entretient mon immaturité. Ce n'est plus un gouffre financier, ni une destruction de ma santé : c'est une prison dont je dois sortir coûte que coûte.

jeudi 10 juillet 2008

Lector in fabula

Ecrire, c'est prendre le risque d'une confrontation.

Dans un sens, c'est une confrontation à soi. On cherche à isoler en soi les contours de sa pensée, à définir les circonvolutions de son esprit, à extraire la quintessence de son oeuvre intérieur. Puis, c'est l'histoire de se précipiter soi-même, de se distiller et de se fondre dans l'athanor pour modeler ce qui sera sa pierre philosophale.

Dans un autre sens, c'est une confrontation à l'autre. A son regard et à son appréhension, à sa capacité à comprendre et intégrer l'image élaborée qu'on lui mettra devant les yeux, dans le fol espoir - avorté dès l'origine - de le voir ingérer l'intégralité de ce que l'on aura mis en forme. Une mise en forme qui se retrouvera ensuite prise dans le tourbillon de son esprit, analysant, synthétisant, isolant pour lui-même ce que son esprit aura saisi de ce qu'on lui aura proposé.

Ecrire est donc une infinité de reflets de deux miroirs, placés l'un au devant de l'autre, l'un affrontant l'autre, mais légèrement décalés l'un de l'autre, comme si, tour à tour, l'un se mettait en avant pendant que l'autre se mettait en retrait, le premier reflétant le second, reflétant le premier reflétant le second, reflétant le premier reflétant le second reflétant le premier reflétant le second.

Parce qu'écrire, c'est d'abord se mettre hors de soi (ou en-soi) pour façonner sa pensée et en fixer une image.

Puis, c'est la mettre en forme sous l'aspect d'un texte, d'un écrit à proprement parler, d'une succession de mots et de phrases qui seront forcément en décalage avec la fulgurance de sa pensée : l'image de l'image.

On confronte ensuite cette image écrite au regard du lecteur qui lira et comprendra, ressentira, touchera, goûtera cet écrit en fonction de ses capacités cognitives, de ses goûts et de son expérience. "L'image de l'image de l'image".

Enfin, cette "image de l'image de l'image", nous ayant totalement échappée, la voici qui interpelle le lecteur, qui la fait sienne et la médite, qui en fait un noeud de réflexion, de réaction de sensibilité, d'interprétation. C'est l'image de "l'image de l'image de l'image".

Ecrire, c'est donc se déposséder de sa pensée pour l'offrir à l'autre - aux autres, même - tout en en réclamant la paternité. Alors, tel une grande fille autonome, il lui reviendra de faire son propre chemin dans le monde, sous le regard critique de ceux qui s'en saisiront pour la faire vivre, sous les yeux désemparés du géniteur qui s'en ressentira toujours responsable.

Du père aux pairs, l'écriture est une mise en abîme.

samedi 18 juin 2005

Quitter son appartement

Tant de déboires administratifs auxquels nous sommes confrontés… Une résiliation d’abonnement France Telecom, une résiliation de Free, un dossier d’inscription envoyé ici, un autre envoyé par là… Des cours à ranger, des étagères à vider… Des cartons à remplir…. Partout, des cartons, qui se profilent et qui s’entassent, attendant leur heure…

Je pars dans quelques heures pour Nice, histoire de me poser un peu. Puis, dimanche matin, je prendrai l’avion pour Paris, la douce capitale, où je devrais (si tout se passe bien) poursuivre mes études pour l’année qui vient. J’y pars une semaine, accompagné de mon pôpa et de ma môman, pour chercher un appartement.

C’est drôle, quand j’y pense. Ma mère, qui ne m’a guère vu pendant cette année, a insisté avec une telle hargne pour m’accompagner à Paris que cela en était presque étonnant. Comme si elle voulait me rappeler qu’elle m’aimait. Comme si elle voulait me rassurer et me dire : « Oui, oui, on sait, tu es parti… Mais on t’aime, hein ! Et on est là, à côté de toi ! ».

Alors, à la toute fin juin, je reviendrai à Aix pour trois petits jours. Il ne restera qu’un lit, une cuisinière, un frigo et un bureau. De quoi ranger mes dernières affaires. De quoi dire au revoir à ceux que j’ai rencontrés à Aix – pas vraiment des amis mais au moins des gens que j’ai appréciés – et que je ne rencontrerai peut-être plus jamais. Nous échangerons parfois quelques mails, puis quelques coups de fil, et nous nous oublierons, dans les annuaires respectifs de nos téléphones portables. Jusqu’au jour où, y occupant trop de place, nous en serons effacés au profit d’une rencontre d’un soir.

Je suis allé rendre visite à un copain d’Aix, ce soir, justement, avec qui je suis tombé d’accord pour dire que nous n’avons pas assez organisé de soirées ensemble, pendant l’année, dans nos appartements respectifs. Maintenant, il est un peu tard. Et pourtant… Je suis certain que nous aurions pu nous lier davantage : je ne ferai pas la même erreur avec mes rencontres à Paris.

Quoiqu’il en soit, moins d’une année s’est écoulée depuis que j’ai emménagé. Je ne me sens pas encore tout à fait chez moi, ici – et je n’aurais pas l’occasion d’aller plus loin dans ce sens, de toute façon. Je n’ai jamais vraiment commencé ma décoration et je ne me suis pas vraiment approprié les lieux. Pourtant, je me suis senti bien, ici. Non pas que l’appartement était sympathique – même si c’est pourtant le cas. Non pas qu’il était bien placé – même si le quartier était plutôt agréable. C’est surtout parce que cet appartement était « mon » premier appartement. Le premier endroit où je pouvais recevoir de gens en mon nom propre. Le premier appart’ où je pouvais mettre le bordel et où le seul à pouvoir l’organiser n’était autre que moi. Le premier « chez moi » où j’étais responsable de la vaisselle, du ménage et du linge à y faire. En fait, le premier lieu où j’étais seul, tranquille, loin de mes parents, que j’aime pourtant énormément.

Dans une dizaine de jours, à mon retour de Paris, je réemménagerai chez mes parents. Mes livres prendront sans doute leur place sur mes anciennes étagères. Mes CD occuperont à nouveau mon armoire. Et mon ordinateur portable se posera sur mon bureau qui a dû prendre la poussière. Et je serai à nouveau hébergé. Et je serai à nouveau nourri. Et je serai à nouveau blanchi.

Je ne me suis jamais tout à fait senti chez moi dans mon appartement aixois mais je sais que je ne sentirai plus jamais chez moi dans l’appartement niçois de mes parents. Je serai « chez eux », pas « chez moi ».

En réalité, dans une dizaine de jours, je n’aurai plus de repères. J’aurai un appartement parisien que je louerai pour rien pendant les vacances d’été mais je n’aurai plus aucune racine. Je serai une âme vagabonde, qui passe d’un lieu à un autre comme une ombre qui glisse sur un mur blanc. Un nomade. Un « sans domicile fixe » hébergé dans un refuge.

Retrouverai-je un jour mon « chez moi » ? Ou dois-je simplement apprendre à le construire à l’intérieur de moi, pour simplement me sentir bien quel que soit l’endroit où je me trouverai ?

mardi 4 janvier 2005

Ne pas être à sa place

C'est drôle... Cela fait quelques temps que je n'avais pas ressenti ce sentiment étrange. Ce sentiment bizarre qui vous tient le coeur et vous fait tressaillir jusqu'aux trémolos dans la voix. Ce sentiment qui vous prend, vous emporte, vous emmène dans un lieu insoupçonné, au coeur de vous-même, parce qu'au moins, là, vous savez que vous êtes un peu chez vous. Ce sentiment-là, c'est le sentiment de ne pas être à sa place.

Comme si un matin vous vous réveillez et que vous vous rendez compte que ce que vous êtes entrain de faire n'a pas de sens, n'a pas de portée, n'a pas de signification. Comme si les engagements que vous avez pris ne signifient plus rien pour vous. Qu'ils vous pèsent plus qu'une simple perte de temps en vous y consacrant, mais bel et bien comme un fardeau indicible qui vous donne envie de vous enfouir sous votre couette, dans votre intimité, au creux de vous-même, parce qu'au moins, là, vous savez que vous êtes un peu chez vous.

Je ne voudrais pas rentrer dans des détails sur ma vie d'étudiant pour l'instant. Disons simplement que j'ai fait deux cursus. Et si le second m'a permis de trouver ma voie, de m'y accomplir, de réaliser tout ce dont je rêvais, j'ai décidé pour cette année, avant de monter sur Paris, de m'installer à Aix-en-Provence, pour boucler définitivement mon précédent cursus que je voulais voir se terminer par un Bac + 5. Alors j'ai pris la décision de venir dans cette petite ville. Une petite ville très sympathique, très étudiante, et où je me sens plutôt bien.

Il se trouve que je suis très attaché à mes amis. J'ai de nombreux groupes d'amis, à vrai dire. Un groupe qui date du collège, auquel se sont greffées d'autres personnes par la suite. Un groupe que j'ai découvert en Terminale, avec qui d'ailleurs j'ai passé le nouvel an cette année. Un autre hérité de mes années lors de mon premier cursus universitaire, et un dernier qui comporte quelques amis de mon second choix d'études, de mon crédo, de ma voie. Je n'avais pas revus tous ces amis depuis quelques mois, en en voyant seulement quelques uns pour des soirées.

Or, la semaine dernière, entre deux soirées très sympathiques et le jour de l'an, j'ai pu revoir certains de mes amis. Et je me suis rendu compte combien ils me manquaient tous profondément, dans ma vie aixoise.

C'est drôle parce que je ne m'en étais pas rendu compte avant. J'avais l'impression de ne pas les avoir quittés, qu'ils n'étaient pas bien loin. L'adage qui dit qu'on ne se rend compte qu'on tient à une chose que lorsqu'on l'a perdue, n'est donc pas tout à fait vrai dans mon cas. Ou alors, c'est que je me suis rendu compte que j'étais loin d'eux lorsque je les ai revus à nouveau ces derniers jours. Et pour chacune des trois grosses soirées que j'ai faites - nouvel an inclus - , je ne découvrais qu'un seul désir, qu'une seule envie : ne pas les quitter, tous ces amis que j'aime et à qui je tiens énormément. Ne pas partir, rester le plus longtemps possible, continuer à les voir, à les sentir, à les toucher, à les prendre dans les bras, à rester près d'eux, moi qui allait m'envoler à nouveau dans les jours qui se profilaient à l'horizon.

Le lendemain de la Saint-Sylvestre, ce fut le paroxysme : nous sommes tous restés dans la maison où nous étions, celle d'un ami, pour le jour de l'an, et nous ne nous sommes séparés qu'en fin de journée. Et j'ai senti mon coeur se déchirer, même si j'ai évité de le montrer. Mais cette absence de mes amis que je ressens, là, dans le corps, comme un trou béant qui saigne, ne suffit pas à expliquer cette sensation étrange d'être là... sans être là.

Ce lundi 3 janvier, j'étais supposé prendre le bus pour retourner à Aix en Provence, puisque j'avais cours l'après-midi. Or, je ne l'ai pas fait. Je suis encore dans la banlieue de Nice, à me demander si ce que je fais comme études cette année me correspond vraiment. Entre mes amis qui me manquent profondément et ces études qui ne viennent que boucler un cursus universitaire que j'avais entamé et que je voulais voir s'achever par un point d'orgue avant de revenir dans ma voie de pensée - entre ces amis et ce bouclage de cursus avorté, disais-je, j'ai l'impression de ne pas être à ma place.

Vendredi, j'ai un examen. Dans une matière que je déteste absolumment. Je déteste ce truc qui n'a pas de sens, qui est insupportable, et que je me refuse à étudier. La semaine d'après, il en est de même pour un autre examen. Ce sont deux matières qui me donnent des boutons. Deux matières qui ne sont pas que l'incarnation d'un simple désintérêt mais plutôt, symboliquement, la forme de ce que j'avais rejeté en bloc deux années auparavant, en changeant de voie universitaire. Deux matières sur lesquelles j'aurais dû plancher pendant ces vacances de Noël, de faire l'effort de m'y concentrer.

Mais entre la pression de la première semaine que j'ai passée dans ma famille auvergnate, et la révélation du besoin sensuel, charnel et physique de mes amis niçois dans la seconde semaine, j'ai refusé catégoriquement d'ouvrir mes livres de cours et mes feuilles de notes pour me plonger dans cet univers que je n'aime pas, voire que j'exècre.

Demain matin, je vais reprendre le bus pour Aix-en-Provence. Et je vais d'ailleurs, par ce biais, rater une autre journée de cours, puisque j'aurais dû rentrer hier. Je vais essayer de me motiver pour passer ces deux matières dans les jours qui viennent. Mais elles me semblent tellement dénuées de sens, tellement abjectes, tellement éloignées de moi, de mes turpitudes, de mes réflexions, de mes conceptions, de mes conclusions, de mon univers personnel, que j'ai l'impression de me salir encore davantage en m'y plongeant avec la froideur intellectuelle de celui qui se dit qu'il doit étudier pour avoir une note correcte. Et pas en s'y plongeant par la passion de la voie, du credo, de la note de résonance intérieure.

Je ne suis même pas encore rentré à Aix-en-Provence que je me dis que je ne suis pas à ma place... Et si je n'ai pas pris le bus lundi matin, c'est que je sens une vague de démotivation complète se profiler. Il faut que je fasse attention : si je n'y prends pas garde, je vais entrer dans une phase de dépression.

jeudi 14 octobre 2004

Rencontre fortuite

J’ai fait, l’autre jour, une rencontre fortuite dans un TER. Une personne que je n’avais pas vue depuis très longtemps.

Ce soir, donc, je devais me rendre à Nice et prendre un TER, un Train Express Régional. Non seulement parce que j’habite en banlieue niçoise mais, surtout, et ça aide pas, parce que je ne suis pas « véhiculé » (non, ce terme ne correspond pas une nouvelle pratique sodomite…).

Toujours en retard (c’est plus qu’une habitude, chez moi, c’est un principe), je cours le long des rues qui me séparent de la gare SNCF en espérant parvenir à attraper mon train. Arrivant sur le quai, le train en gare, je me rends compte que je ne peux prendre mon billet qu’à un distributeur automatique, les guichets étant fermés. Problème : je n’ai que des billets – pas de pièces, donc – et ma carte bleue. Mais il se trouve que ma carte bleue est particulièrement lente sur ces distributeurs car, une Visa Electron, on vérifie systématiquement le solde de mon compte avant de le débiter. C’était clair : si j’insérais ma carte bleue dans le distributeur, je risquais de rater mon train. Du coup, ni une ni deux, je m’engouffre dans un wagon (on doit dire « voiture », d’ailleurs, parce que les wagons, c’est pour les bêtes et les marchandises – ce que nous sommes, finalement, quand on regarde notre application à être des moutons quand on est dans les transports en commun, mais passons).

Trop honnête, je choisis le dernier wagon (on doit dire « voiture » d’ailleurs, parce que les wagons… enfin, vous m’avez compris) pour espérer avoir le contrôleur et lui acheter un billet spontanément : dans ce genre de situation et de présentation spontanée de l’usager, les contrôleurs sont plutôt cool et vous font généralement un billet de train sans vous faire payer la taxe du tarif de bord qui devrait être d’usage.

Problème : c’était 50 / 50 et je me retrouve à la mauvaise queue du train. Je m’engage alors à traverser l’ensemble des voitures pour arriver de l’autre côté et rencontrer ce bon contrôleur. Et là, dans le dernier wagon où se trouve le contrôleur, j’entends soudain, derrière moi, une voix s’élever : « Hé ! Arnaud ! ». Je me retourne, ne reconnaissant aucune voix familière, et là… je me retrouve nez à nez avec une vieille connaissance que je n’avais pas vue depuis des années. Une personne que j’appréciais beaucoup à l’époque. Une personne avec qui j’avais beaucoup échangé. Une personne dont le visage restait encore gravé dans ma mémoire. Je sus immédiatement qui c’était : je l’avais connu au centre-aéré, il y a maintenant plus d’une dizaine d’années. Etrange coïncidence que de le revoir à nouveau, alors que deux jours avant, je relatais sur mon blog certaines expériences de cette époque… Mon sang ne fit qu’un tour et je lui répondis : « Oh ! C’est marrant ! Si je m’attendais à ça ! ». Il retire sa besace du siège à côté de lui et m’invite à m’asseoir. « Ecoute, je dois aller voir le contrôleur car je n’ai pas de billet. Mais j’arrive ! ».

Le temps d’aller voir le contrôleur, de lui expliquer la situation avec un petit mensonge (« Regardez, cher monsieur, je n’ai que des billets, le guichet était fermé, et ma carte bleue – une Visa Electron – ne fonctionne pas au distributeur »), de repartir sans billet puisque le contrôleur n’avait pas de monnaie et m’ayant dit que ça irait pour cette fois et que je devrais essayer d’avoir des pièces pour la fois prochaine, et j’arpentais à nouveau les quelques mètres qui me séparaient de ma vieille connaissance.

Flavien. Il s’appelait Flavien. Hé non, ce n’était pas Grégory... Mais cela importait peu : de revoir ce Flavien, qui était – quelque part – mon meilleur ami de l’époque, m’a fait quelque chose. Il m’a reparlé de quelques amis communs de l’époque du centre-aéré dont il avait suivi en partie le devenir – des amis que j’avais presque oubliés – et m’a expliqué qu’il était SVP, Surveillant de la Voie Publique, sorte de flic qui n’en a ni le statut, ni le salaire. Je n’ai pas osé lui parler de Grégory mais Flavien m’a demandé mon adresse e-mail avant que je ne descende du train et m’a dit qu’il m’écrirait : pour l’instant, pas de nouvelles, mais s’il m’écrit, je lui demanderai s’il connaissait Grégory et s’il a su ce qu’il est devenu. Il m’a aussi précisé qu’il avait vu un ami de l’époque devenir Surveillant-Secouriste sur la plage de ma petite ville et qu’il était désormais drôlement baraqué (si ce gars est aussi mignon que dans les souvenirs qui me sont revenus, faudra que je passe le voir à son poste de surveillance, histoire de se remémorer le bon vieux temps… en espérant qu’il sera torse nu).

Quelque chose m’a frappé, cependant, chez Flavien. Dans mon souvenir, c’était quelqu’un d’intelligent, avec une certaine culture, une certaine ruse et une voix claire et nette dans l’expression. Or, le Flavien que j’ai rencontré ce soir était drôlement différent : sa façon de s’exprimer semblait limitée. Il ne possédait pas de vocabulaire, n’avait pas poussé les études au-delà de la Seconde et avait un étrange accent un peu bête, comme s’il était un peu atteint mentalement. Je me suis alors rendu compte de la différence qui peut exister entre tant d’années de séparation. De la façon dont on peut être déçu par quelqu’un que l’on a connu et qu’on découvre sous un autre visage, si proche de ce qu’on connaissait à l’époque, et si éloigné dans la conscience présente que l’on a des choses et du monde. Quelque part, Flavien n’avait pas changé depuis ses 10 ans : c’est moi, qui avait intellectuellement grandi. Et, sans prétention car ce n’est pas ce que je veux dire, le Flavien que j’avais devant moi n’avait pas beaucoup évolué, et avait eu un parcours que je n’avais pas connu. Et c’est finalement devant un étranger que je me retrouvais à présent.

Et si un jour je revoyais Grégory ? Que se passerait-il ?

jeudi 1 juillet 2004

Abus de silence

Parfois, dans la vie, on se retrouve silencieux.

A vrai dire, je vis depuis deux, voir trois semaines, dans un état peu recommandable d'hédonisme généralisé. Après avoir réussi mes examens avec brio, je me suis laissé totalement allé comme jamais je ne l'avais fait - histoire sans doute d'évacuer la pression du boulot monstre de ces derniers mois.

C'est simple : depuis le 11 juin et cette fameuse soirée où je me suis cassé la voix dans une parodie mémorable, je n'ai pas arrêté de sortir tous les soirs, sans exception. Jamais je n'ai profité d'un temps de vacances avec une telle volonté de plaisir extatique !

Retrouvant mes différents groupes d'amis que j'avais pour un temps délaissés, je me suis regardé fumer des joints chaque soirée et enfiler bières, Martini Blanc, Manzanita et autres alcools plus ou moins forts avec une étrange volonté d'aller toujours plus loin.

Alors que chez d'aucuns l'usage de drogues (légales, tel l'alcool, ou illégales, tel le haschich) est synonyme de mal-être à effacer, cela a été pour moi tout l'inverse - comme si je désirais aller plus loin que la seule et humble expression de ma joie d'être en vacances et de réussir mes examens.

Tout a commencé avec cette soirée d'au-revoir avec mes profs et mes collègues étudiants, où j'ai connu, pour la première fois de ma vie, une véritable "standing ovation" après avoir poussé la chansonnette. Imaginez-vous un seul instant combien ces longs applaudissements qui m'étaient destinés ont été aussi grisants ? Vraiment détonnant... Ce spectacle de fin d'année avait été une réussite pleine d'émotions.

Bref, peut-être ai-je voulu prolonger ce plaisir immense que je connaissais soudain au travers de ces paradis artificiels, alcoolique et jointesque - non pas pour échapper à une réalité, mais pour aller encore plus loin dans son expression.

Certains de mes lecteurs savent que j'ai développé une certaine foi, en l'Homme bien sûr, mais en la Nature surtout. C'est assez amusant car j'étais athée puis agnostique, à l'origine. Surtout que je n'ai jamais connu d'enseignement religieux et que je ne suis pas baptisé. Le plus étonnant est que j'ai découvert la Foi, au travers de la sensation directe de la Grâce, de la Beauté, du Sens, précisément à une période de ma vie où rien n'était jamais allé aussi bien : j'avais des amis formidables, je venais de faire mon coming-out quelques mois auparavant, j'avais un petit ami, ... bref, la vie me semblait merveilleuse. Et brutalement, un beau jour, sans que je ne m'y attende, cette "chose" m'est tombée sur le coin de la figure : le Sens existentiel, la Beauté du monde, la Grâce du mystique. Ce qui est amusant est que ce n'est pas la souffrance ou la tristesse qui m'a conduit vers ce sentiment mais au contraire la joie et la tranquillité de l'esprit. Ma foi est à l'inverse de "l'opium du peuple" qui souffre : elle s'est révélée lorsque je ne la cherchais pas et lorsque ma vie était comblée. C'est peut-être la raison pour laquelle elle est à l'inverse d'un intégrisme de cathos zélés. Ou qu'elle ne s'oppose en rien à un vrai et profond attachement de gauche.

Pourquoi je parle de cela ? Parce que le parallèle avec les paradis artificiels peut être intéressant : les drogues que j'ai prises ces dernières semaines n'ont pas été la conséquence d'un mal-être mais la volonté d'aller encore plus loin dans un bien-être. Comme ma Foi qui s'est révélée alors que j'allais on ne peut mieux. Je ne dois pas être foutu comme tout le monde (mon père me dit parfois qu'il m'a fini à la pisse : j'imagine qu'il ne doit pas avoir tout à fait tort...).

Bref, quoiqu'il en soit, je ne regrette absolument rien de ces dernières semaines. Néanmoins, la réalité m'a quand même rattrapé. Ah, douce réalité de la contingence...

Je me suis en effet rendu compte que, davantage à cause du hachich que de l'alcool, j'expérimentais un des fameux effets secondaires de la délicate fumette : fumant tous les soirs, je commençais à être dans un état second en journée. Les symptômes sont bien trop connus mais je les avais oubliés : un état vaseux généralisé, des difficultés à trouver certains mots, l'impossibilité d'avoir une discussion cohérente plus d'une minute. Sans compter l'habituelle dilatation du temps et de la mémoire - trouvant que le temps s'écoule drôlement lentement alors que les souvenirs de court terme semblent excessivement lointains. Tout cela se concentrant sur la sensation étrange de n'être définitivement pas à sa place. Je me souviens d'une journée, par exemple, où j'ai osé sortir de chez moi pour m'acheter des cigarettes... et être rentré avec un sac de courses avec deux melons, un quart de pastèque, des bananes, une plaquette de beurre ... et pour 15 euros de mets vietnamiens cuisinés à faire réchauffer le soir au micro-ondes. Tout cela avec la conscience d'acheter les choses parce que j'en avais envie, mais trouvant ridicule après coup d'avoir dépensé autant pour des caprices d'un instant.

Je n'ai plus fumé depuis une semaine, et les effets secondaires se sont donc estompés. Quant à l'alcool, je suis revenu à une consommation classique d'un ou deux verres pour la soirée. Car la prise de conscience de cet état étrange dans lequel j'étais m'a inquiété (rien d'inquiétant en réalité : si on n'est pas dépendant – ce à quoi il faut prendre garde, je dis ça pour ceux qui seraient tentés ! – les effets secondaires s'estompent au bout d'une semaine ; simplement, quand on expérimente cet état étrange de conscience teintée d'absences momentanées de Raison, on cultive l'inquiétude, encouragé que l'on est par la paranoïa propre au cannabis).

En réalité, les paradis artificiels ne fondent leur pseudo-bonheur que sur une seule chose : la mise entre parenthèses de la Raison. Ils procèdent donc à l'inverse de la Foi véritable du mystique qui, lui, intègre la Raison comme une part indispensable à l'expression de son être profond. C'est là toute la différence.

Quelque part, la drogue est un abus de silence, alors que la Grâce est un silence retrouvé.