La moindre plume

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L'investigateur

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Le Rayon Jaune - 07/x

Je restai bouche bée devant cette manifeste ubiquité. Comment ça : « Mathilde au bout du fil » ?! Et la Mathilde assise à ma table, alors ?! Je jetai rapidement un coup d'œil à mon téléphone : un numéro de téléphone portable qui n'était pas dans mon répertoire, visiblement.

Mon interlocutrice à l'autre bout du combiné était-elle seulement Mathilde ou quelqu'un qui se faisait passer pour elle ? Qui était la véritable Mathilde ? Celle qui me parlait au téléphone ou la femme qui était assise en face de moi ? Non, ça ne pouvait pas être cette femme au téléphone : la femme avec qui je venais de discuter de longues minutes semblait tellement sympathique ! Et puis, elle paraissait tout savoir de ma famille... Non, ça ne pouvait pas être elle, l'usurpatrice.

Pourtant, je me refusais à prendre le moindre risque : je ne savais pas à quoi m'en tenir. Mon cœur s'était mis à s'emballer et j'étais mort de trouille face à cette situation ubuesque. Qu'est-ce que tout cela signifiait ?

Je faillis me lever de table et m'absenter un instant pour répondre au téléphone en toute tranquillité ; seulement, si la femme en face de moi était l'usurpatrice, je ne pouvais pas prendre le risque de laisser mes affaires – carnet d'Edmond et lampe à huile – à sa portée. J'étais donc coincé.

Je fis un signe à la Mathilde en face de moi, et lui chuchotai un nouveau mensonge (« Ma-directrice-de-mémoire ») pour la faire patienter le temps de cet échange téléphonique. Je devais la jouer fine : elle ne devait pas se douter un seul instant de la personne que j'avais au bout du fil... ou bien du fait qu'on essayait de se faire passer pour elle.

Je repris la conversation téléphonique, les yeux rivés sur le visage de la vieille dame devant moi, observant ses moindres faits et gestes :

- Ah... ! Bonjour ! Je vous remercie de m'avoir rappelé...
- Je vous en prie, Arnaud, c'est tout naturel, siffla l'écouteur de mon portable. Mais je dois dire que vous avez beaucoup de chance !
- Ah oui ?
- Pour tout vous dire, je n'étais pas supposée être à Paris en ce moment. Depuis que j'ai pris ma retraite, je vis surtout à Londres et je ne reviens passer trois mois dans mon appartement parisien qu'à l'automne.
- Oh ? ... Et comment se fait-il... (je réfléchis en un éclair à comment poser ma question sans éveiller les soupçons de la femme en face de moi)... que vous soyez disponible ?
- Que je sois disponible... ? Ah, que je sois à Paris, vous voulez dire ? Figurez-vous que j'ai reçu ce matin un coup de fil de ma voisine du dessous. C'est une amie. Elle connaît un terrible dégât des eaux. Une infiltration venant de ma salle de bains apparemment. Alors j'ai accouru chez moi dès que j'ai pu pour faire réparer cela le plus vite possible. Avec l'Eurostar, ce n'est désormais pas bien compliqué, vous savez...
- Je comprends. Alors, j'ai de la chance, si j'ose dire...
- On peut dire les choses ainsi ! Je viens à peine d'écouter votre message sur mon répondeur. Mon Dieu... La dernière fois que j'ai eu Odile au téléphone, vous étiez encore un enfant. Et dire que vous êtes déjà un jeune homme... Cela ne me rajeunit pas ! Quoiqu'il en soit, je serais ravie de faire votre connaissance.
- Moi aussi, répondis-je. Avec grand plaisir, ajoutai-je, en me demandant après coup si ce semblant de familiarité n'allait pas éveiller l'attention de la femme assise devant moi.
- Vous avez fait bon voyage ? Vous êtes de retour à la capitale ?
- Oui, je suis arrivé tout à l'heure.
- Dans ce cas, nous allons pouvoir nous voir. Je vais être assez occupée aujourd'hui pour trouver un plombier. Alors je vous propose que nous nous voyons dans la semaine. A moins que vous ayez des cours ou que vous soyez occupé ?
- Non, non, pas de problème. Je suis disponible quand vous le désirez...
- Alors pourquoi ne dirions-nous pas demain à mon appartement pour prendre une tasse de thé ?
- Ah ! Eh bien, ce sera parfait !
- Disons à 16h. Je préfère que nous nous voyons chez moi, si jamais mon plombier commence les travaux demain. Je n'aime pas laisser des ouvriers travailler chez moi en mon absence. Et puis, ce sera l'occasion de vous montrer des photos de ma famille, et de vous parler un peu de mes parents.
- C'est une excellente idée, Ma...dame. (je faillis dire son prénom – je me rattrapai in extremis, alors que mon coeur se mit à battre la chamade de ma presque bourde).
- Vous pouvez m'appeler Mathilde, vous savez. Bon, alors, demain, 16 h. Je vais vous dire où j'habite. Vous avez de quoi noter ?
- Je vous écoute...

Ce faisant, mon interlocutrice me dicta son adresse. Je tâchai de l'apprendre par cœur en espérant ne pas l'oublier. Il m'était impossible de la noter sur un morceau de papier : si l'usurpatrice était la femme en face de moi, elle devait savoir d'une façon ou d'une autre où habitait Mathilde. Je ne pouvais donc pas prendre ce risque.

Alors que ma correspondante téléphonique me salua d'un « A demain ! » auquel je répondis par un « Merci ! », j'attendis quelques secondes le temps qu'elle raccrochât, avant de faire semblant de me raviser immédiatement, comme si quelque chose m'était revenu en mémoire :
- Oh ! Allo ?! Attendez, j'oubliais ! Qu'est-ce que je dois prendre, comme ouvrages pour le rendez-vous ?

Et je fis semblant de poursuivre une discussion universitaire avec ma soit-disante directrice de mémoire, alors que mon interlocutrice avait déjà raccroché. Le téléphone collé sur la joue, ponctuant ma fausse conversation par des remarques brèves et laconiques (« Daccord. », « C'est noté. », « Très bien ! »), je priai intérieurement pour qu'un ami n'ait pas l'idée de m'appeler à ce moment-là, ce qui aurait grillé ma mascarade.

Cela me laissait tout de même un peu de temps pour réfléchir à la situation.

La femme que j'avais eu au bout du fil allait me recevoir chez elle et me montrer des photos familiales. C'était sans doute elle la véritable Mathilde.

Certes, la drôle de coïncidence d'un dégât des eaux m'intriguait. Je me fis pourtant la réflexion qu'un tel état de fait serait facile à vérifier, une fois sur place : un passage éclair chez la voisine du dessous, l'intervention du plombier, les travaux dans la salle de bains... Non, manifestement, il devait vraiment s'agir d'une authentique coïncidence. Une mystificatrice n'aurait pas pris le risque d'un mensonge aussi aisément vérifiable. Surtout que c'était l'élément clef pour expliquer les différents éléments que j'avais en main.

En effet, je posai tout d'abord l'hypothèse que ma correspondante au téléphone était l'imposteur. En me proposant une rencontre le lendemain (voire dans la semaine) et pas le jour même, cela me laissait largement le temps d'avoir une éventuelle conversation avec ma grand-mère et de vérifier des faits comme l'adresse du domicile de Mathilde. Et cela laissait également largement le temps à la véritable Mathilde de m'appeler le cas échéant. Si cette femme au téléphone était l'usurpatrice, elle n'aurait pas pris ce risque.

De plus, postuler que la femme au téléphone était l'auteur d'une telle perfidie n'expliquait pas pourquoi la véritable Mathilde – la femme en face de moi – avait voulu me rencontrer dans l'urgence de mon arrivée à Paris, dans un salon de thé inconnu : cette urgence de la rencontre que j'avais d'abord pris comme une aubaine me devenait soudain très suspecte.

Alors, l'hypothèse que la femme en face de moi était en fait une usurpatrice se précisa d'avantage. Pourquoi cette urgence d'une rencontre – dans un salon de thé qui plus est et pas chez elle – si ce n'était l'opportunité de minimiser les risques que j'entre en contact avec la véritable Mathilde ?

Certes, cela n'expliquait pas pourquoi elle avait risqué de me rencontrer directement à visage découvert... Seulement, si on ajoutait le fait que la véritable Mathilde – la femme au téléphone – habitait normalement à Londres et n'aurait pu consulter son répondeur parisien qu'en automne (nous étions au printemps), cela laissait à la fausse Mathilde – la femme en face de moi – tout le temps nécessaire pour me rencontrer sans prendre le risque d'être découverte.

Sauf que l'imposteur ne pouvait pas prévoir un dégât des eaux et un retour précipité de la véritable Mathilde. Elle ne pouvait donc pas se douter que la personne que j'avais au bout du fil était Mathilde en personne, la croyant encore à Londres pour quelques mois. Cela me donnait une avance sur elle.

Je reposai mon téléphone après avoir congédié ma correspondante imaginaire. Puis, je portai la tasse de thé à mes lèvres en prenant mon temps pour la boire lentement : c'était quelques secondes de gagnées pour poursuivre ma réflexion. La lenteur de mes gestes en silence était à l'extrême opposé de la vivacité de mon esprit, occupé à résoudre mille questions en même temps.

La femme en face de moi était une mystificatrice. Qui était elle ? Pourquoi se faisait-elle passer pour Mathilde ? Pourquoi prendre un tel risque de me rencontrer en face à face ? Comment avait-elle eu mon numéro de téléphone ? Comment savait-elle que je cherchais à rencontrer la cousine de ma grand-mère ? Avait-elle pu écouter le message sur le répondeur de Mathilde ? Est-ce que tout ce qu'elle venait de me raconter sur Mathilde et son père était vrai ?  Que désirait-elle ? Le carnet ? Etait-elle seulement au courant de la lampe ? Que voulait-elle ? Peut-être était-elle dangereuse ?

Je me concentrai en silence, buvant lentement mon thé, gorgée après gorgée, une boule dans le ventre, alors que la femme en face de moi restait impassible. On eut dit qu'il y avait dans l'air du petit salon une sorte de flottement insaisissable : je plongeai mon regard dans celui de la femme qui était en face de moi et dont j'ignorais tout. Elle souriait en silence. Je reposai ma tasse de thé vide et lui répondis par un sourire tout aussi silencieux.

Je pris une grande inspiration et plantai mon regard dans ses yeux comme un poignard aiguisé :

- Maintenant, vous allez me dire qui vous êtes vraiment et ce que vous désirez de moi.

Elle ne réagit pas et continua de sourire en silence. Nous nous regardâmes l'un et l'autre, mon rythme cardiaque s'accéléra, je guettai la moindre de ses réactions. Un ange passa.

Quand, soudain, je basculai la tête à l'envers !

Tout se passa très vite : la femme avait renversé la table sur moi en bondissant hors de sa chaise, dans un acte brutal d'une incroyable rapidité ! La planche s'écrasa sur mon menton, ma chaise valdingua en arrière, je perdis l'équilibre, me cognai la nuque sur le sol, les tasses se brisèrent avec fracas et je me retrouvai étalé de tout mon long, à terre, écrasé par le mobilier. Je tournai la tête sur le côté, hébété, le torse oppressé par la plaque de bois, et j'eus à peine le temps d'apercevoir la vieille femme courir en direction de la sortie, mon sac à dos sous le bras !

Je me levai tant bien que mal, titubant – mon menton me faisait terriblement souffrir – et m'élançai maladroitement mais à toute hâte à sa poursuite. Je manquai presque de me cogner la tête en m'engageant dans le premier boyau sinueux séparant le « petit salon » de la salle le précédant.

La vieille dame détalait comme un lapin ! Je débouchais à peine dans une des salles de ce chapelet architectural que je la voyais la quittant déjà par le petit couloir suivant. Elle avait mon carnet, elle avait la lampe à huile, c'était donc ça qui l'intéressait ?!

Salle suivante, ambiance jaunâtre, elle se faufilait avec aisance, je l'entendis distinctement crier « Extraction ! », je bousculai un serveur qui laissa tomber son plateau, les yeux des clients rivés sur moi, se demandant ce qui arrivait, « Dégagez ! Arrêtez-la ! Arrêtez-la ! », vite, vite, précipitation, putain de chaise au milieu, « Bouge de là, toi ! », je gagnais du terrain, un autre serveur, un coin de table dans la hanche, douleur vivace, la voilà qui s'engouffrait par la porte d'entrée.

Je me précipitai au dehors à sa suite, la porte encore ouverte, plissai les yeux habitués à l'ambiance sombre qui retrouvaient la lumière aveuglante du jour, un regard à gauche, un regard à droite, c'était elle, elle courrait encore !

Je m'engageai à sa poursuite, poussant les passants le long de la rue heureusement peu fréquentée. La femme avait beau être véloce, j'étais tout de même plus rapide qu'elle et la rattrapai enfin au coin d'une ruelle. « Arrête toi, connasse ! », lançai-je, à gorge déployée. Quand sortie de nulle part, une voiture gris argent – une Mégane me sembla-t-il – freina brusquement devant elle alors que la porte arrière s'ouvrit pour l'accueillir : elle avait des complices !

Je bondis en avant, fondant sur elle, les bras tendues et les mains ouvertes s'apprêtant à se refermer sur sa robe, sur son corps, sur sa chair, comme un oiseau de proie, alors qu'elle tentait de plonger sur les sièges arrière de la voiture, hurlant un « Démarre ! » au chauffeur que je ne voyais pas. Ma main droite se referma sur mon sac à dos que j'eus la chance de saisir. La voiture démarra en trombes, j'agrippai mon sac qu'elle tenait encore et basculai en arrière lorsqu'elle finit par lâcher prise. Le temps de relever la tête, le véhicule filait déjà au loin dans un crissement de pneus tout hollywoodien, me laissant assis sur le bitume, mon sac à dos sur les genoux, sous le regard éberlué des passants parisiens habituellement blasés par les mésaventures du quidam.

Je me relevai difficilement, me touchai le menton – pas de sang malgré la douleur vive – regardai au bout de la rue la voiture disparaître et tentai de reprendre mes esprits.

J'ouvrai le sac à dos, inquiet : ouf ! Le carnet d'Edmond et la lampe à huile étaient toujours là. J'inspectai la lampe pour vérifier qu'elle ne fut pas brisée, malgré le bout d'étoffe dans lequel je l'avais protégée. Elle semblait bel et bien intacte.

Je restai quelques minutes ainsi, debout, sur le trottoir, complètement sonné par cet intermède. Mais qui diable étaient cette femme et ses complices ?! Et comment avait-elle pu être au courant de ma possession du carnet ? Savait-elle seulement que je possédais la lampe ?

Je décidai de rentrer au salon de thé récupérer ma veste, espérant en apprendre davantage sur cette vieille femme auprès des serveurs du lieu... et ne pas avoir à payer pour les dégâts occasionnés par cette course poursuite aussi brève qu'intense.

(à suivre)


Le Rayon Jaune - 06/x

J’avais tout juste eu le temps de jeter mes affaires chez moi et de m’engouffrer dans la bouche de métro la plus proche, tout en conservant le carnet d'Edmond et la lampe à huile dans mon sac à dos. Un rapide coup d’œil sur mon plan de la capitale – objet indispensable pour tout parisien d’adoption – et j'avais su immédiatement comment me rendre au salon de thé désigné. Quelques dizaines de minutes plus tard, je me retrouvai planté sur le trottoir, face à la devanture.

Il s’agissait d’un petit salon de thé huppé du 7ème arrondissement, dans une ruelle parallèle au Boulevard Saint-Germain, dont l’entrée, discrète et qui échappait presque à l’attention, était bien vite rattrapée par une enseigne puant l’opulence aux caractères dorés : « La Pangée ». Un nom étrange pour un salon de thé en plein dans le quartier des bourgeois de la capitale. On ne voyait rien par la fenêtre adjacente de la porte, et je me fis la réflexion que, spontanément, je n'aurais jamais mis les pieds dans l'endroit s'il m'avait pris l'idée de me balader dans le coin.

Une fois à l’intérieur, l'inhabituel des lieux arrachait le regard : je me retrouvai dans une petite salle qui ne comportait aucune fenêtre donnant sur la rue. Quoique ce serait mentir : celle que j'avais aperçue au dehors était en fait recouverte par un panneau d'un bois approximatif, sans doute pour laisser les ombres jouer avec les éclairages intérieurs, nombreux et colorés. Ils se répondaient avec disharmonie : les angles des plafonds étaient éclairés par des spots rouges en lumière indirecte qui tranchaient clairement avec l’éclairage ambiant de la pièce, touchant lui au jaunâtre artificiel.

Après avoir fait quelques pas, je me rendis compte que le salon comportait non pas une mais quatre petites salles qui se succédaient les unes aux autres, de tailles variables et aux formes incertaines (j'eus été incapable de dire s'il s'agissait de rectangles, de triangles ou de quoique ce soit d'autres, sortes de polygones déstructurés greffés par endroits à des petits arcs de cercle). Les quatre salles étaient enfilées les unes à la suite des autres par des petits couloirs exigus et sinueux aux plafonds bas qui m’obligeaient à me courber pour pouvoir passer, moi et mes 1m90. Bref, le rêve psychédélique d’un architecte sous acides.

La seconde petite salle où je débouchai comportait elle aussi les spots rouges mais l'ambiance lumineuse y était cette fois bleutée. Tout un assemblage hétéroclite de mauvais-goût – comble de l’avant-garde peut-être ? – tranchait avec les jeux de lumière de ces recoins obscures : en pénétrant dans cette succession de petites salles biscornues, je finis ainsi par comprendre le nom de la boutique ; un ensemble disparate de tableaux, cornes d’éléphants, fusils, peaux de bêtes, masques africains et autres vestiges du second-empire, ornaient les murs dans un style tout à fait colonial.

Dans ce drôle de lieu propre à créer des vocations de décorateurs d'intérieur, des mignons s’agitaient dans tous les sens, apportant des desserts sans nul doute hors de prix, charlottes à la rose et autres tartes au jasmin, laissant derrière leurs allées et venues les effluves sucrées et fleuries de leurs délices servis dans des gestes précieux. Des tables de toutes sortes, petites et grandes, rondes, rectangulaires ou carrées, rappelant quelques fois la simple brasserie et d’autres le restaurant chic avec banquettes en cuir détourées de bordures en ronces de noyer, occupaient les coins des différentes pièces, ici et là, avec une anarchie sans doute toute ordonnée.

Quant aux clients, il me semblait qu’ils se faisaient presque rares, quoique l’assemblage de l’endroit ne permettait guère d’avoir une vision d’ensemble. J’avais pour ma part rendez-vous au « petit salon » : c’était la dernière salle au fond, de ce que Mathilde m’en avait dit.

Une fois passé devant le comptoir où des clients attendaient pour régler leur addition, je m’engouffrai dans la salle suivante - la troisième donc - ricochant d’une sur l’autre au travers des maigres boyaux qu’on aurait pensé creusés à même la roche (ce qui manifestement n'était pas possible puisqu'il s'agissait de béton) ; je me retrouvai enfin devant le fameux salon. L’ambiance y était bleutée, les tables y étaient petites et rondes, l’endroit était désert : bref, ce « petit salon » plutôt que d’un salon de thé ressemblait d’avantage aux recoins glauques d’un piano-bar – la fumée en moins – ou à une backroom d’une boîte gay du Marais – le silence en plus. A peine engagé et une espèce d’arche miniature franchie (discrètement ornée d’un panneau indiquant « Petit salon », elle surplombait l’entrée de la petite pièce), un serveur – au ton obséquieux et décidé – se jeta sur moi :

- Vos affaires, monsieur.
Il m'avait pris par surprise. J’avais eu du mal à réaliser.
- Mes… affaires ?
- Votre veste, monsieur, répondit-il avec un grand sourire. Et votre sac. Que je puisse les déposer au vestiaire.
- Oh !
Je ne me sentais pas très à l’aise. C’est que j’étais fils de prolétaires, moi, et j’étais souvent troublé par les us et coutumes du beau monde sur lequel je jetais un regard critique tout en me pliant pourtant à ses règles lorsque, décontenancé, j'y étais confronté. Machinalement, je retirai mon manteau et lui tendis. Puis, alors que je m’apprêtais à lui donner aussi mon sac, je le conservai :
- Je crois que je vais garder mon sac. Un temps. Heu, je vous remercie.
- C’est pour faciliter le passage des serveurs, monsieur, et afin de ne pas vous encombrer, précisa-t-il, toujours avec un grand sourire.
Je ne pus m’empêcher de penser à la lampe à huile et au journal d’Edmond que j’avais conservés dans mon sac. Je jetai un œil au petit salon autour de moi et constatai qu’il était bel et bien désert, à l’exception d’une table occupée par une vieille dame qui regardait dans ma direction. Mathilde ! Je reposai mon regard sur le serveur :
- Il n’y a pas foule, ça n’encombrera rien du tout. Je vais garder mon sac avec moi, merci, répondis-je, avec un peu plus d'assurance, affichant moi-même un grand sourire.
- Vous en êtes sûr, monsieur ? Vous serez plus à votre aise, vous le reprendrez en partant, et…
Je le coupai un peu agacé :
- Merci, je vais le garder !
- Hum, très bien, monsieur, finit-il par répondre, visiblement déçu.
Ce serveur était bien insistant ! Ou comment le « petit personnel » dans les manières de ce monde « d'au-dessus » reproduisait dans ses pratiques toute la domination sociale des règles de convenance.

Je me dirigeai auprès de la vieille dame attablée. Une permanente tirant sur le blond, cheveux mi-longs et impeccables, des boucles d’oreille en formes de petites boules dorées suspendues à quelques maillons, et une paire de lunettes rondes sur le nez. Un peu de maquillage pour s’entretenir, pas trop me semblait-il de ce que j'en percevais dans l'éclairage bleuté incertain, et un sourire esquissé sur un visage dur et renfrogné. Peut-être ma grand-mère version chic et huppée.
- Mathilde ? demandai-je. Elle me répondit en souriant :
- Arnaud. Je vous en prie, installez-vous, fit-elle en m'invitant à m'asseoir de la main.
- Enchanté de faire votre connaissance. Et merci de m'avoir rappelé aussi vite après mon coup de fil !, lançai-je, en m'asseyant en face d'elle.
- Oh, vous savez, je ne suis pas très occupée, je suis à la retraite. J'ai été intriguée par votre coup de fil qui mentionnait des recherches généalogiques.
- Ah... Heu, oui, en effet, je me penche sur mon passé familial, j'essaye de connaître un peu mieux mes racines...
- Je vois, je vois, répondit-elle, toujours aussi souriante. Alors mais dîtes-moi, qu'est-ce que vous faîtes dans la vie ?
- Eh bien, je suis étudiant. En sciences-économiques, à Paris donc.
- Comme c'est intéressant ! Et pour déboucher sur quoi ?
- Je ne sais pas encore, à vrai dire. La recherche, peut-être, je veux dire, enseignant-chercheur à l'université.
- Je vois...
Le serveur nous interrompit, nous commandâmes tous deux un thé à la mûre, « la spécialité des lieux » précisa Mathilde.
- Alors, ces recherches généalogiques, dîtes m'en plus, mon jeune ami...
- Oh, eh bien, en fait, le but est d'essayer de connaître un peu mieux mes ancêtres, savoir ce qu'ils faisaient dans la vie, leurs aspirations, etc. Ce n'est pas qu'une bête recherche administrative, j'ai envie de dire, précisai-je, en souriant à mon tour.
- Je comprends. Et c'est très louable de votre part.
- Déjà, Mathilde, je ne vous connais pas vraiment (doux euphémisme, avais-je envie d'ajouter mais je me retins pour ne pas la froisser). Ma grand-mère, votre cousine Odile, n'a jamais été très bavarde !, précisai-je, en feintant un éclat de rire.
- Oui, nous n'avons pas beaucoup de contacts, répondit-elle, d'un air entendu.
- C'est ce que j'ai cru comprendre. Du coup, dîtes m'en plus à votre sujet : qu'est-ce que vous faîtes dans la vie ?
- Voyons... Que vous dire... Je m'appelle Mathilde Soliard, mais cela vous le savez déjà, j'ai 77 ans cette année, je suis à la retraite, et je tenais un petit magasin d'antiquités autrefois que j'avais hérité de mes parents.
- Ah, vos parents étaient antiquaires ?
- Oui. Enfin, mon père – Guillaume – l'était.
- Je vois. Et Guillaume – enfin votre père – est donc décédé ?
- Oui, il y a plus de 20 ans, maintenant, à 90 ans.
- Il a vécu vieux. Et donc il était antiquaire ?
- En effet. Il tenait un magasin dont j'ai hérité très tôt. En fait, pour tout vous dire...
Mathilde fit une pause, poussa un soupir et poursuivit :
- Pour tout vous dire, mon père a été interné dans un hôpital psychiatrique peu de temps après que le père d'Odile ait décidé de faire sa vie. Odile a dû vous en parler ?
Guillaume interné dans un hôpital psychiatrique ? Première nouvelle.
- Heu... Non, ma grand-mère ne m'en a jamais parlé ?
- Vraiment ? Eh bien, la disparition de son frère Edmond a été un choc pour lui. Ils étaient très proches, de ce que ma mère me disait. Et il n'a pas supporté ce départ. Car personne ne sait ce qu'il est devenu, il a coupé les ponts avec toute la famille.
- Je vois... Je savais qu'Edmond avait abandonné sa femme et sa fille mais pour le reste...
- Du coup, j'ai été élevé par ma mère, qui tenait aux origines la comptabilité de la boutique pour mon père. Mais elle n'a jamais vraiment apprécié le métier des antiquités. Et finalement, lorsque j'ai eu 21 ans, j'ai pris en main la boutique.
- Je vois... Et votre mère ?
- Elle est décédée également, elle a été emportée par une mauvaise grippe, en 1970. Elle avait... voyons... 61 ans. Oui, c'est cela, 61 ans.
- D'accord, je vois.
Tout cela me mettait un peu mal à l'aise. Je me devais d'embrayer.
- Pour en revenir au magasin d'antiquités. De quoi s'agissait-il exactement ?
- C'était une boutique spécialisées dans les antiquités orientales, objets d'art et artisanat indiens essentiellement. J'avais suivi la ligne de mon père qui avait ses clients et ses fournisseurs. En fait, plus que d'antiquités, on aurait pu dire qu'il s'agissait même d'une entreprise d'import-export.
- D'artisanat indien ? C'est intéressant... Comment votre père s'était retrouvé à se spécialiser dans ce domaine ?
- Mon père avait toujours eu une sensibilité pour l'Orient et il était passionné par les Indes. Enfin, jusqu'à ce qu'il s'enferme dans sa douleur, en tout cas...
- Je vois.
C'était difficile pour moi d'essayer de poser des questions sur Guillaume alors que le pauvre homme s'était retrouvé interné en hôpital psychiatrique. J'avais peur de mettre Mathilde mal à l'aise. Pourtant, j'étais là pour ça. Et Mathilde semblait tout à fait prête à répondre à mes multiples questions. J'essayai d'en apprendre plus et d'arriver au coeur du sujet
- Dîtes-moi, Mathilde... Votre père... Est-ce qu'il avait des... croyances particulières ? (j'hésitai et tentai de noyer le poisson) Je veux dire, quel était son rapport à la religion, par exemple ?
- Il croyait en Dieu, il me semble. Il était catholique, assez peu pratiquant mais croyant, oui. Pourquoi cette question ?
- Heu, en fait, je suis curieux, j'essaye de comprendre qui il était, d'en apprendre d'avantage sur lui.
- Ah, je comprends...
Mathilde semblait intriguée. Je devais pourtant en avoir le coeur net. Je précisai ma pensée :
- Une question qui va sans doute vous semble bizarre mais... est-ce qu'il était intéressé par des choses touchant à l'ésotérisme ? Enfin, ce genre de choses ?
Mathilde écarquilla grands les yeux avant d'éclater de rire :
- Eh bien ! En voilà une question ! Non, pas que je sache. Vous m'intriguez, Arnaud, pourquoi ces questions ? Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
- Oh, eh bien, c'est que je suis très curieux, je vous l'ai dit...
Vu sa réaction, Mathilde ne semblait pas au courant – je décidai pour l'instant de ne pas rentrer dans les détails.
- En fait, on m'a dit que mon arrière-grand-père, Edmond... (Devais-je lui parler du carnet ? Je décidai de lancer la piste de la société secrète sans avoir l'air d'y toucher.) Enfin, comment vous dire... J'ai trouvé des livres sur... la franc-maçonnerie dans la bibliothèque d'Edmond, donc je me suis demandé s'il ne l'avait pas été... Et peut-être que son frère aussi, étant donné qu'ils étaient très proches, comme vous l'avez dit...
- La franc-maçonnerie ? Non, pas que je sache. Mais cela m'étonnerait qu'il en ait fait partie.
- Je vois. Hum... Et est-ce qu'il avait des affaires, des documents personnels que vous auriez conservé ?
- Qu'est-ce que vous entendez par documents personnels ?
- Eh bien, je ne sais pas, des écrits personnels, par exemple, vu qu'il semblait lettré...
- Il l'était, en effet, mais pourtant... Elle marqua une pause. J'ai l'impression que vous ne dîtes pas tout ?
- En fait, je me demandais si... (Peut-être fallait-il être plus précis ?) Si Guillaume aurait tenu par exemple, mettons... un journal intime.
- Un journal intime ? (Elle avait l'air surprise) Eh bien, c'est étonnant ! Pourquoi un journal intime? Qu'est-ce qui vous a mis cette idée en tête ?
- Eh bien... Hum... Je ne sais pas, une idée comme ça...
- Etrange idée. A moins que... (Elle marqua de nouveau une pause et sembla me juger du regard.)... A moins que n'ayez trouvé un journal intime écrit par Edmond, peut-être ? Cela ne serait pas ça ?
Un frisson me parcourut l'échine, je ne pus réprimer un regard étonné ; l'air de rien, Mathilde semblait vraiment une femme perspicace ! En avais-je trop dit, pour lui mettre ainsi la puce à l'oreille ?
- Heu ! (Pris de cours, je finis par répondre par l'affirmative) Hum, oui, vous avez vu juste... C'est bien cela... Et je me demandais si son frère, votre père, n'aurait pas fait la même chose.
- Je n'ai pas le souvenir d'une telle chose du vivant de mon père, en tout cas... Et je n'ai rien dans les quelques rares affaires qu'il me reste de lui qui y ressemble de près ou de loin. Mais parlez-moi de ce journal d'Edmond...
- Eh bien... Oh, c'est un journal intime, rien de particulier en fait...
- Et de quoi parle-t-il dans ce journal ?
- Eh bien, disons que... heu... Ce sont plus des réflexions sur la vie... Des pensées qu'il avait. Mais rien de concret.
- Oh ! C'est drôlement intéressant, ça... Et il parle de la franc-maçonnerie dedans ?
- Heu, non, non, rien de tout cela (Je réalisai que la discussion m'échappait - c 'était elle qui posait les questions, désormais.).
- Et il me serait possible de le voir ?
- Heu... Oui, bien sûr, à l'occasion, pourquoi pas ? (Je me demandai, affolé, comment j'allais m'en sortir.)
- Ah vous ne l'avez pas sur vous ?
- (Je devais absolument trouver un échappatoire !) Heu, non, je l'ai laissé dans ma valise dans mon appartement, répondis-je, tout en songeant au carnet qui sommeillait dans mon sac à dos.
- Oh, quel dommage... J'aimerais beaucoup y jeter un oeil. (Elle marqua un silence)... Oui, je ne connaissais pas Edmond et je me dis que, peut-être, ceci pourrait me permettre de comprendre ce qui a entraîné la déchéance de mon père, vous comprenez ?
- Ah, heu, eh bien, à l'occasion, d'accord... (J'étais sauvé pour le moment mais il fallait que je réfléchisse à la façon d'enrober le bonbon pour éviter qu'elle ne consultât ce journal à l'avenir)
- Bon, eh bien, et sinon... Comment va votre grand-mère ? Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas eu de ses nouvelles...
- Oh, eh bien, elle va bien... Enfin, elle a quelques soucis d'arthrite en ce moment qui la font souffrir et...

Soudain, mon téléphone sonna ; l'occasion était trop belle pour couper court à la conversation : Mathilde aurait peut-être pu m'en apprendre davantage mais j'avais commis l'erreur de lui parler du carnet.
- Oh pardon, excusez-moi, on m'appelle, lançai-je, soulagé. (Je décrochai mon téléphone, sans même regarder le numéro de téléphone affiché) :

« - Arnaud ? Arnaud Seldon ? cracha l'écouteur.
- Oui, c'est moi ? répondis-je.

En l'espace d'un instant, mon visage se crispa. Je pris une grande inspiration avant d'avoir le souffle coupé, mille questions surgirent dans mon esprit, toutes tournant autour d'une seule et même interrogation. Incrédule, figé, foudroyé sur place, je plongeai mon regard dans les yeux de la femme qui était assise en face de moi. Cette femme avec qui je venais de tenir une conversation depuis plus d'une dizaine de minutes. Mon interlocuteur au téléphone était une interlocutrice :

- Bonjour Arnaud. C'est Mathilde au bout de fil. Je viens d'écouter votre message sur mon répondeur, à propos de vos recherches généalogiques. Et donc, je vous rappelle. »

(à suivre)


Le Rayon Jaune - 05/x

Aussi silencieusement que possible, je me levai de la cuvette, retenant la lunette pour éviter qu'elle ne claquât et ne révélât se faisant ma présence. Mon voisin continuait de vider sa vessie dans un bruit sinistre pourtant familier qui, dans la situation, me glaçait le sang. Je tentai de m'asseoir parterre dans le petit espace exigu. Et de m'allonger. Simulant un malaise. Détendant mes jambes, les os engourdis de mon genou et de ma cheville émirent un petit craquement. Clac ! Je m'immobilisai.

"Merde, il a entendu, je suis repéré, merde, putain, je suis repéré, il va venir, putain, vite, poser ta tête parterre, simuler un malaise..."

J'attendis encore. Mon voisin tira la chasse. Quelques secondes plus tard, j'entendis le lavabo. Il se lavait les mains. Il n'avait pas entendu. Un autre bruit de porte puis le silence. Il était sorti. Putain, j'avais le cul bordé de nouilles, oui, le cul bordé de nouilles. Je soupirai presque de soulagement quand la porte s'ouvrit à nouveau. Je m'immobilisai encore une fois, crispé de peur. J'entendis une voix. Puis une seconde. Quelque chose qui ressemblait à de l'allemand, je ne compris pas ce qui se disait. Un autre bruit de porte, la même que précédemment - la cabine adjacente à la mienne. Et là, la poignée de ma cabine s'actionna. J'étais figé sur place.

"Putain, on va me découvrir, on va me découvrir, ils vont enfoncer la porte quand ils vont voir qu'elle est fermée, je vais être découvert. Putain de putain..."

La poignée s'immobilisa. Une autre porte s'ouvrit, à côté de ma cabine, de l'autre côté de la précédente. Un bruit d'urine déversée dans la cuvette. Et un second, de l'autre côté. Comme un concert en stéréo, je découvris que deux hommes urinaient chacun dans leurs cuvettes respectives, de part et d'autre de ma cabine, dans deux débits réguliers ponctués de petits à-coups. Ils finirent par tirer leurs chasses, dans un arpège salvateur presque simultané. Déluge de chasses d'eau eu la mineur. Les deux portes s'ouvrirent, ils échangèrent quelques mots dans leur langue - peut-être pas de l'allemand mais du hollandais, tout compte fait - et deux robinets furent actionnés.

Délicatement, je saisis mon téléphone portable et regardai l'heure. 2h20 du matin. Si j'en croyais le décalage originel - il indiquait 17h30 la veille alors qu'il était en réalité 1h30 - il devait être quelque chose comme... je calculai mentalement... aux alentours de 10h20 !

Des visiteurs ! Mes voisins de toilettes étaient sans doute des visiteurs ! Oui, ça y était ! Mon supplice allait prendre fin ! Le musée venait d'ouvrir ! J'attendis encore quelques minutes, la porte des toilettes s'ouvrit à nouveau. Une nouvelle porte de cabine, un nouveau bruit d'urine déversée dans la cuvette. Je voulais sortir mais j'avais peur.

"Et si ce n'était pas des visiteurs, finalement ? Et si, exceptionnellement, le musée était fermé aux visiteurs ? Et si c'était des responsables quelconques ? Une délégation de... de quoi, d'ailleurs ? ... de spécialistes d'art européens, voilà ? En direct de Berlin ou d'Amsterdam ? Et je me retrouverais bien con, soudainement..."

Au terme de longues minutes, dans un silence retrouvé, je pris mon courage à deux mains et décidai d'ouvrir la porte de ma cabine. Très légèrement, d'abord, pour voir s'il n'y avait personne. C'était bien le cas. Puis, je me hissai doucement jusqu'à la porte des toilettes, planté devant elle. J'hésitai. Et finis par m'engager.

Je me retrouvai dans la cage d'escalier, surpris par un brouhaha diffus. Je tombai nez-à-nez avec un couple d'adolescents montant jusqu'à l'étage, ils me lancèrent un regard méprisant. D'où je me trouvai, je voyais des gens s'agiter à l'étage supérieur. D'autres à l'étage inférieur.

Je jubilais. J'étais le meilleur. C'était trop incroyable pour être vrai. J'avais vaincu. J'avais vaincu la nuit du musée. Vite, il fallait que je sorte. Le plus vite possible. Je devais sortir de ce musée maudit. Prendre l'air décontracté, surtout. Oui, comme si de rien n'était. Ne regarder personne, non, personne, et faire comme si j'étais là comme un visiteur et que j'avais bien apprécié les collections. Faire semblant de jeter un œil aux tableaux et aux sculptures, aussi. Oh, le joli tableau, oh la jolie sculpture. Oui, voilà, mais ne pas être trop précipité non plus.

Je me retrouvai à l'étage inférieur, au milieu d'autres visiteurs. Je jetai un œil à une exposition temporaire indéfinissable d'un artiste inconnu, qui ne m'intéressait pas le moins du monde, ne pouvant m'empêcher de regarder du coin de l'œil les gardiens du musée et les escaliers me ramenant au rez-de-chaussée et, de là, vers l'extérieur. L'air de pas y toucher, surtout, l'air de pas y toucher. "Dans un instant, je m'engouffrerai dans ces escaliers et je me retrouverai au dehors, libéré".

Soudain, mon regard fut attiré par un homme juché sur une échelle. Il s'affairait sur ce qui semblait être une caméra de surveillance, immédiatement à la sortie des escaliers que je venais de descendre. Au bas de l'échelle, un autre personnage semblable, un badge sur la poitrine, discutait avec un gardien de musée en uniforme noir.

Des techniciens s'affairant sur des dispositifs de surveillance ? M'avait-on repéré ? Y avait-il quelque chose qui clochait ?

Je saisis un bout de phrase de leur discussion, c'était le gardien qui parlait : "...pour l'incident de cette nuit...".

Je me figeai sur place alors que mon cœur se mit à bondir hors de ma poitrine. J'avais envie de prendre mes jambes à mon cou et de m'enfuir le plus vite possible. Pourtant, piqué d'une dangereuse curiosité, je fis tout l'inverse. Je me mis à fuir à l'envers. Je me rapprochai donc en me dissimulant derrière un panneau d'exposition qui trônait dans un coin de la salle et tentai d'écouter un brin la conversation. Je devais savoir si j'avais été repéré, d'une façon ou d'une autre. Je devais être fixé :

- Oui, c'est ça, totalement brouillées comme de la friture, on ne voyait rien du tout, dit le gardien.

- L'équipe est déjà intervenue hier soir. Vous êtes sûr que ça ne vient pas de vos moniteurs ? interrogea le technicien.

- Ah ben j'en sais rien, répondit le gardien. Ce que je sais c'est qu'un peu avant la fermeture au public, hier soir, aux alentours de 17h30, on a la moitié des caméras de l'étage au-dessus qui sont tombées en rade. Oh, ça a bien duré 5 minutes. Je suis allé vérifier avec d'autres gars, on a fait une ronde, mais il n'y avait rien de spécial. Et puis les gars des moniteurs nous ont dit que ça remarchait, même s'il y avait encore des parasites à l'image. Alors on vous a appelé.

- Oui, on a vérifié et il n'y avait rien sur les potentiomètres.

- La brigade de nuit nous a prévenus ce matin que ça avait refait le même coup aux alentours d'1h45 du matin, mais pas tout à fait sur les mêmes caméras. Une partie de celles à l'étage et les deux qui sont orientées à la sortie des escaliers, à l'étage au-dessus et à cet étage-ci, en fait. Et ça a duré quelques minutes aussi.

- Il doit y avoir un problème de surtension quelque part, dans le circuit vidéo. Ou un autre équipement qui fait parasite. Un dispositif d'alarme, peut-être. On va vérifier ça.

Je n'étais donc pas repéré. Voilà qui était tout de même étrange. Des perturbations sortant de l'ordinaire ? Qu'avait-il bien pu se passer ?

Je m'éclipsai doucement d'où j'étais, l'air de rien, pour rejoindre la cage d'escalier opposée à la première et qui me ramenait au rez-de-chaussée. Quelques minutes plus tard, je me retrouvai au dehors. Excité, jubilant, poussant un cri de soulagement dans la rue, j'appelai ma copine Sylvia au téléphone pour lui raconter toute l'histoire.

* * *

Sylvia exhala un long filet de fumée blanche. C'était ses cigarettes qui faisaient ça. Des Vogue, longues et fines, parfumées à la menthe. Assis sur un coussin devant sa table basse, j'allumai ma propre clope fraîchement roulée avec mon briquet.

- Ecoute, Arnaud... commença-t-elle. Ce n'est pas que je ne te crois pas, hein, soyons bien d'accord. Mais c'est un peu... comment dire...

- Je te jure que c'est ce qui s'est passé. Je me suis retrouvé debout, la lampe à huile dans les mains, au milieu des toilettes du musée, près de 8 heures plus tard.

- Oui, oui, j'ai bien compris. Je dis simplement que ce que tu as vécu n'est pas nécessairement un truc surnaturel, tu comprends ?

- Je ne vois pas comment expliquer ça autrement, franchement ?

- Mouais. Tu sais, quand ma sœur a été internée en H.P., elle aussi elle disait ça...

C'était donc ça qu'elle avait derrière la tête. H.P. comme Hôpital Psychiatrique.

- Tu crois que... je suis cinglé, c'est ça ?

- Pas cinglé, Arnaud, non. Je n'aime pas ce mot-là. Mais comment dire...

Je capitulai, un peu agacé :

- Vas-y et ne tourne pas autour du pot. Dis-moi le fond de ta pensée...

Elle hésita et poursuivit :

- Honnêtement ? Ce que tu me décris, c'est une crise d'hallucinations... Cliniquement, cela relève de la psychose. Je ne suis pas psy, hein, mais vraiment, Arnaud, ça me fait penser à ma sœur. Elle entendait des voix et elle discutait avec des anges... Et tu sais comment ça s'est terminé ?

- Non...

- On l'a internée en plein milieu d'un repas de famille. Parce que l'un de ses anges lui avait ordonné de prendre le verre qu'elle avait devant elle et de se l'exploser sur le visage.

Je sentis un malaise me retourner l'estomac tout en restant silencieux. Etais-je en train de perdre la tête ? Est-ce que ces visions n'étaient que des hallucinations ? Les premiers signes avant-coureurs de tout autre chose ? Objectivement, il m'était impossible ne pas accorder de crédit à ce que Sylvia soulignait. Mais c'était tellement difficile à croire... Elle enfonça le clou :

- Ne t'inquiète pas, de toute façon : je suis là, tes parents sont là, tu es entouré par des gens qui peuvent t'aider. Cela se traite très bien, de nos jours. Ils te donnent quelques médicaments, rien de très contraignant, éventuellement tu fais une petite thérapie pour déterminer quels sont les nœuds dans ton inconscient qui ont entraîné ces délires, et cela finit par cesser. Ma sœur va très bien, maintenant : elle a repris une vie normale, elle a rencontré quelqu'un et elle envisage même d'avoir un bébé...

- Sylvia, je ne dis pas... Mais quand même, les caméras ? Et le carnet de mon arrière-grand-père, je ne l'ai pas inventé, quand même ! Et la lampe à huile ?

- Les caméras du musée ? Une coïncidence. Tu sais, quand on veut croire à quelque chose, on s'attarde sur tous les détails qui entrent en concordance avec sa croyance et on écarte tous les milliers d'autres qui ne correspondent pas. Les signes, les présages, les coïncidences : rien d'extraordinaire dans l'univers des paranoïaques...

- Hé, ho, je ne suis pas paranoïaque, hein ! Tu vas un peu loin, là, non ?

- Crois-tu ? Qui est-ce qui s'est fait enfermer dans les toilettes d'un musée pour y passer une nuit entière à se ronger les sangs ? Si tu veux mon avis, c'est pas anodin, Arnaud. Même chose pour le truc de ton arrière-grand-père : je ne dis pas que toute l'histoire est inventée, soyons clairs. Seulement, tous ces trucs avec cette secte de spiritisme, la lampe à huile, tout ça a peut-être été l'occasion pour toi de te mettre en scène. De te rendre intéressant. De te sentir important, en fait.

- Non, je ne suis pas d'accord. Bon, c'est vrai que j'ai trouvé tout ça fascinant et amusant au début mais, là, ça ne me fait plus rire du tout. Attends, je m'en serais bien passé, moi, de tout ça...

- Ah, vraiment ? Ce n'est pas toi qui me disais, il y a quelques semaines, que ton existence n'avait aucun sens ? Que tu ne savais pas quoi faire de ta vie ? Que tu ne croyais en aucun avenir ? Que tu étais en dépression ? Et là, soudainement - oh, quel drôle de hasard ! - tu te retrouves précipité au milieu d'une histoire d'ésotérisme qui traverse l'Histoire, avec des conspirateurs et des machins magiques dignes d'un mauvais film fantastique ? Franchement, Arnaud, honnêtement ?

Touché.

- Je... je ne sais pas, non... Non, c'est faux, je...

Sylvia ne me connaissait que trop bien. Oui, l'histoire d'Edmond me fascinait. Oui, toutes ces choses m'excitaient. Oui, j'avais envie de connaître le fin mot de l'histoire, quoi qu'il m'en coûtât. Elle m'acheva :

- Et je parie que, de retour à Paris, tu vas aller au Musée Condé de Chantilly pour aller voir ce fameux manuscrit, je me trompe ?

- Non, je... enfin, je... oui, je pensais que... Je me suis dit que...

Je me retrouvai dos au mur. Et j'avais toujours détesté ça. J'explosai :

- Ah, mais merde, Sylvia, tu me fais chier avec ton jargon de psy ! Bien sûr que je vais y aller, à Chantilly ! J'en ai jamais entendu parler de ce manuscrit et là, hop, dans une vision, j'en apprends l'existence, et puis quoi ? Je découvre sur Internet qu'il existe bel et bien ! Bien sûr que je vais essayer de le consulter, ce manuscrit ! Ne serait-ce que pour comprendre tout ça !

- Et donner ainsi du crédit à tes hallucinations... Arnaud... Tu sais que je t'aime comme un frère... J'ai vu ma propre sœur sombrer dans ses délires et se réveiller lorsqu'il était trop tard... Je ne veux pas revivre ça avec toi... J'ai le numéro de sa psy, si tu veux. Prends un rendez-vous et vois avec elle ; je t'assure, c'est quelqu'un de formidable...

- Ah la merde, à la fin ! J'aurais crû que tu m'aurais soutenu mais non ! Tu fais chier ! ... J'irai la voir, ta psy à la con ! Pffff...

Et ce faisant, hors de moi, j'écrasai avec violence ma cigarette dans le cendrier. Victorieuse, elle se leva, prit son calepin dans son sac-à-main, nota un nom et un numéro de téléphone sur un post-it et me le tendit. Je le saisis d'un geste bref et sec et l'engouffrai dans ma poche.

* * *

J'avais méticuleusement préparé mes affaires pour prendre le train qui me ramènerait à Paris. La nuit avait été de bon conseil. Sylvia m'avait rappelé sur mon téléphone portable et avait insisté pour que j'aille voir cette fameuse psy. Je l'avais envoyée bouler mais notre discussion avait fait son chemin. Oui, cette histoire bizarre dans le musée n'était pas claire du tout. Oui, c'était vrai que tout ceci était particulièrement dérangeant. Oui, une vision pareille ressemblait plus à une hallucination qu'à autre chose.

Il était hors de question que j'aille voir une psy : j'y avais échappé jusque là et ce n'était pas demain la veille que j'allais me rendre chez de tels personnages. Ceci dit, j'avais été interpellé par ce qu'avait dit Sylvia. La vision - ou l'hallucination ? - au MAMAC, suivie d'une nuit traumatisante dans les toilettes du musée, m'avait complètement retourné. Et je consentais à accepter l'idée que me rendre au musée Condé de Chantilly consistait à donner du crédit à ce qui pouvait être une hallucination. Il faut dire que le manuscrit que l'unijambiste avait mentionné ne m'était pas inconnu, en réalité. Je crus dans un premier temps en apprendre l'existence lors de la vision mais cela était faux. Cela m'était revenu entre temps : à la réflexion, j'en avais entendu parler dans un journal télé un an plus tôt, lorsqu'il avait exposé au public, courant 2005. Je me souvenais du bleu profond maculé d'or qu'il exposait à l'attention des visiteurs. Ce n'était donc pas anodin. Comme une remontée de mon inconscient. Je ne connaissais rien aux manuscrits du Moyen-Âge. Et, comme par hasard, c'était le seul dont j'avais un jour entendu parler qui devenait soudain une information centrale dans mon enquête sur le passé de mon arrière-grand-père. C'était un peu gros. Et tout cela m'effrayait encore.

J'étais de nature plutôt rationnelle et il fallait absolument que je dépassionne tout cela. C'est pourquoi j'avais décidé de ne pas me rendre au musée tant que je n'avais pas exploré les autres pistes qui s'offraient à moi. Celles dont je ne pouvais douter. Il faut dire qu'à ce moment là de mon investigation, il me restait bien d'autres pistes à explorer. Et bien sûr de nombreuses interrogations.

Malgré l'incident du musée, j'étais en effet bien décidé à continuer mon enquête sur le passé tumultueux d'Edmond. Il y avait une différence entre reconnaître la fiabilité de l'information qui m'avait été donné par le fantôme insaisissable d'un vieil arabe unijambiste et les éléments tangibles que je possédais sur le passé de mon arrière-grand-père. Le carnet d'Edmond, la fiche du 666 glissée dans la couverture de l' "Histoire de Trois Potiers Célèbres", la lampe à huile que j'avais trouvée dans le grenier, celle - jumelle - que j'avais pu observer au musée municipal de Vichy, et le témoignage de ma grand-mère : tout cela relevait du tangible. Tout cela, je ne l'avais pas inventé. C'était donc là-dessus que je devais me concentrer.

Je tentai donc de me convaincre que cette vision / hallucination obsédante n'avait rien de très réel, sorte de rêve éveillé impalpable que j'essayai tant bien que mal de refouler dans les méandres de l'oubli. Du moins, pour l'heure. Il serait toujours temps d'en vérifier véritablement la teneur si cela était nécessaire.

Je réfléchis à ce qui pouvait m'inspirer. Le carnet d'Edmond ne m'apprendrait a priori rien de plus. Il en était de même de la fiche du 666 bien énigmatique que j'avais trouvée dans la couverture de l'ouvrage biographique sur les trois potiers. Pour comprendre cette dernière, il me fallait peut-être en apprendre davantage sur ce qu'était le Cercle, incarnation moderne de feu la Lunar Society. Il restait donc pour l'heure deux pistes inexplorées : celle de la bienfaitrice propriétaire terrienne dont j'avais chargé ma grand-mère de retrouver le nom et l'adresse, et celle du frère d'Edmond dont je ne savais rien si ce n'était la présence d'une fille, Mathilde, encore vivante aujourd'hui et qui habitait à Paris.

A peine installé à ma place dans le TGV me ramenant à la capitale, je profitai donc du voyage pour appeler ma grand-mère avec mon téléphone portable. Après quelques banalités échangées ("il fait pas beau, ici", "quel temps, quel temps", "j'me fais vieille" et autres "quand est-ce que tu reviens me voir"), ma chère mamie consentit à me donner le nom de l'illustre bienfaitrice qui avait aidé la femme d'Edmond à la disparition de celui-ci. Et qui en avait par ailleurs fait l'éducation livresque : une certaine Marie-Claire Brunne. Quant à Mathilde, la cousine de ma grand-mère et fille du frère d'Edmond, j'obtins son numéro de téléphone parisien.

Je m'enquis de l'appeler dans les minutes qui suivirent mon premier coup de fil. Après un premier appel infructueux où j'entendis le bruit caractéristique d'un fax, je tombai sur un répondeur impersonnel ("Vous êtes bien au numéro que vous avez demandé. Votre correspondant étant indisponible, vous pouvez laisser un message. Parlez après le bip sonore. ") et laissai donc mon message, expliquant seulement faire des recherches d'ordre généalogiques sur ma famille.

Une dizaine de minutes plus tard, je finis par recevoir un coup de fil sur mon téléphone portable. Une voix de vieille dame âgée - distinguée cependant - m'interpella :

"- Allo, Arnaud ?

- Oui ?

- Mathilde à l'appareil.

- Oh, bonjour ! Vous avez eu mon message ?

- Je viens de l'écouter. Je suis prête à répondre à toutes vos questions.

Eh bien ? La vieille dame semblait tout à fait volontaire.

- C'est formidable, je vous remercie, répondis-je, un peu surpris.

- Vous êtes de retour à Paris ?

- Je suis dans le train, pour l'instant. J'arrive en début d'après-midi.

- Dans ce cas, que diriez-vous de nous voir cet après-midi ? proposa-t-elle.

- Oh ! Eh bien, j'ai peur d'être un peu fatigué à l'arrivée du train et...

Elle m'interrompit :

- Allons, allons, un jeune homme comme vous. Disons cet après-midi, voulez-vous ?

- Heu... bon, eh bien, d'accord... Je n'ai pas votre adresse, ceci dit... ?

- Que diriez-vous plutôt d'un salon de thé ? Je n'aime pas recevoir chez moi. J'en connais un qui se prêtera très bien à la discussion, nous serons tranquilles et pas dérangés.

- Ah ? Heu, alors, ma foi, dans ce cas...

- Parfait, alors c'est dit !"

Et elle me donna l'adresse du salon de thé que j'écrivis sur le coin d'un papier journal. La conversation avait été brève. La vieille dame semblait particulièrement bavarde et dynamique. Avec un peu de chance, elle serait prête à me révéler tout ce qui m'intéressait. J'avais bon espoir d'en apprendre plus sur le frère d'Edmond.

Mathilde, je ne l'avais jamais rencontrée. J'en avais appris l'existence quelques jours auparavant. Il faut dire que j'avais un rapport particulier avec ma famille, du côté auvergnat. Je n'en connaissais pas le dixième mais cela m'importait peu. La famille, moi, ça m'avait toujours gonflé. Les repas interminables, les banalités déconcertantes, les courbettes respectueuses pour des gens sans intérêt. Du côté corse, on m'appelait "le sauvage". Parce que je n'appelais jamais pour les fêtes ou les anniversaires. Ou seulement quand j'avais besoin d'argent. J'appelais ça mon " contrat affectif ". Un coup de fil pour la nouvelle année équivalait à un chèque en retour par la poste. Un baiser et un sourire pour un anniversaire et c'était un billet glissé dans la poche par mon grand-père ou ma grand-mère. Mais du côté auvergnat, c'était différent. Il n'y avait pas ce contrat-là. Tout le monde dans la famille était un peu "le sauvage" à sa façon et c'était très bien ainsi.

Du coup, quand j'imaginais cette Mathilde que je m'apprêtais à rencontrer, je ne pouvais m'empêcher de penser à ma grand-mère auvergnate habillée avec des fringues de luxe. Je la voyais très bien avec un immonde sac Louis Vuiton sous le bras. C'est en tout cas ce que sa voix distinguée au téléphone me laissait penser. J'étais très loin d'imaginer comment ma rencontre allait se dérouler.

Comme à mon habitude, me rongeant les sangs de ne pouvoir fumer de cigarettes sur ce long voyage en TGV me ramenant à Paris, je m'étais assoupi d'un sommeil sans rêves. La voix du conducteur dans les enceintes crachotantes du train finit par me réveiller. Ça y était enfin : j'étais de retour dans la capitale.

(à suivre)


Le Rayon Jaune - 04/x

- Attendez ! lançai-je en jetant ma main en avant et en refermant mes doigts sur l'air qui nous séparait. Attendez !

Le vieil homme unijambiste se faufilait avec aisance au travers de la salle d'exposition vers la cage d'escaliers. J'avais la ferme intention de ne pas le laisser s'en aller. La coïncidence de la rencontre avec cet étrange personnage, semblable à la description qu'en faisait Edmond dans son journal intime au Caire, était sidérante. D'autant plus que les événements du Caire étaient supposés se dérouler en 1926. Soient 80 années auparavant.

Il commençait tout doucement à descendre les marches alors que je m'étais mis à courir pour le rejoindre.

- Mais attendez-moi, merde ! m'énervai-je. Qui êtes-vous... Dîtes m'en plus... !

J'arrivai en haut des marches. En contrebas, je pouvais voir le vieil homme sur le palier d'entre-deux étages, au beau milieu de la cage d'escalier. Il s'arrêta un instant, devant la porte des toilettes du Musée qui se trouvaient entre les deux étages. Puis, sans me lancer le moindre regard, il disparut de mon champ de vision en s'engageant vers les escaliers que je savais conduire au niveau inférieur. Je descendis les marches quatre à quatre.

Surprise. Parvenu sur le palier de l'entre-deux et voyant, dos aux toilettes, l'étage inférieur se profiler en bas des escaliers, je constatai brutalement que le vieil homme s'était tout bonnement volatilisé. Il avait disparu au beau milieu de la cage d'escalier. C'est alors qu'une voix caverneuse, semblable à celle du vieillard unijambiste, retentit derrière moi :

- Méfie-toi de mon frère, il t'induira en erreur.

Je me retournai. Devant moi, un spectacle surréaliste s'offrit à mes yeux. Sur ce palier d'entre-deux étages, la porte des toilettes publiques n'était plus. A sa place, c'était l'entrée d'une large grotte qui s'y trouvait. De trois mètres de large sur quatre de haut, une grotte noire et sombre dont on ne pouvait évaluer la profondeur se trouvait devant moi. Creusée dans le mur dont le pourtour était soudainement fait de roches brutes et saillantes, grises et couvertes d'un léger givre, comme à flanc de montagne. Issu d'une mauvaise série B, un vent mystérieux - que je ne ressentais pas sur ma peau - semblait jouer avec ses parois profondes dans un sifflement grave et creux. J'étais donc au Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Nice, dans la grande cage d'escalier qui menait à l'étage inférieur, devant ce qui avait été jadis une porte de toilettes publiques, et, à sa place, une grotte de montagne était sculptée dans le mur du palier de l'entre-deux. Mais bien sûr... Et la marmotte, elle met le chocolat...

Me retrouvant bouche bée devant cette caverne béante, je ne pus m'empêcher de me raccrocher à ma rationalité. Etais-je en train de rêver ? J'eus à peine le temps de me poser la question.

Soudain, je ressentis une vive brûlure à la main qui me sortit de ma léthargie. Une chose brûlante m'échappa des mains. Un bruit de choc métallique retentit sur le sol. J'étais dans une obscurité complète et je venais de reprendre mes esprits.

* * *

Il existe trois formes de peurs. Harmonieusement disséminées dans la nature.

La première, peut-être la plus courante, est celle qui nous rapproche de la plupart des animaux. Celle de la proie qui ressent le danger partout autour d'elle. Celle qui l'incite à prendre ses pattes, ses nageoires ou ses ailes à son cou le plus vite possible, en hurlant de terreur, alertée par tous ses sens que sa vie est en danger. C'est la peur qui pousse la proie à décamper, celle qui réveille les instincts de la conservation à tout prix. La fuite.

La seconde, plus rare sans doute, est celle que ressentent la plupart de nos prédateurs dans le monde animal. Cette peur qu'ils ressentent parce qu'ils ont une chance de s'en sortir. D'user des capacités violentes dont la nature les a pourvus pour faire face à leurs ennemis. C'est la peur qui pousse au crime et au meurtre, celle qui réveille les instincts de la destruction, le prédateur apeuré qui tente de dominer ce qui l'effraie. Celle qui a fait imaginer chez les Scandinaves le mythe du berserk, ce guerrier animé de fureur insensible à la douleur, folie d'extermination guidée par la peur de l'autre. La rage.

Et puis reste la troisième et ultime forme, insondable. Incompréhensible. Illogique. Irrationnelle. Celle de l'ailleurs. Du désir d'être ailleurs. Du vide. De l'absence. Celle qui est répandue parmi quelques rares animaux et quelques insectes espérant passer inaperçus. Celle des tentatives infructueuses pleines de lâcheté. Celle de l'impuissance et de l'incapacité à réagir. Celle qui fait qu'on s'en tient là, qu'on ne veut pas être ici, qu'on y est, qu'on ne peut pas faire autrement mais qu'on y est pas vraiment. En pensée. La pensée prend la fuite. Alors, le corps s'enrage à rester immobile. C'est la peur qui pousse à l'inaction, à la passivité suprême, à la vulnérabilité absolue, folie la plus irrationnelle qui soit, qui se fonde sur l'espoir. L'espoir que tout se finisse bien. Comme par un enchantement. C'est la folie de la Foi. La catatonie.

L'obscurité m'entourait. Il y avait eu cette sensation de brûlure suivie de ce bruit métallique au sol. Avais-je lâché quelque chose ? Où étais-je ? Je savais que je ne rêvais plus ; j'en étais convaincu, malgré la sensation bien réelle de me trouver dans un lieu irréel. "Allez, bouge", me dis-je. "Bouge de là !". Mais je ne bougeais pas. Mon esprit et mon corps étaient déconnectés. Le premier regardait la scène de l'extérieur et ne voyait rien, le second vivait la scène et ne ressentait rien.

Des trois formes de peur, c'est la troisième que j'avais inconsciemment choisie. Celle qui me correspondait si bien, finalement, moi qui errais dans ma vie comme un médiocre spectateur indécis. Je ne savais pas ce que je faisais là. Je ne savais pas où je me trouvais. Je ne voyais rien, je n'entendais rien. Et j'étais paralysé. De peur. La catatonie.

Le temps de reprendre mes esprits, la première information qui me fit réagir fut une sorte de douleur. Lancinante. Aux mains. Je venais de me brûler. Avec quoi, je l'ignorais, mais je venais de me brûler les paumes des mains.

Puis, le goût me revint en mémoire. J'avais comme un goût métallique dans la bouche. Pas très agréable. Je me rendis compte qu'il s'agissait d'un peu de sang : je m'étais mordu la langue.

Ensuite, ce fut l'odeur. Une sorte d'odeur forte de produits d'entretiens, mais légèrement parfumée. A la cannelle. Une odeur qui me rappelait quelque chose d'indéfinissable et qui m'était pourtant familière.

Après cela, le son parvint jusqu'à mes oreilles. Un petit bruit régulier, réglé comme un métronome, espacé de quelques secondes. Un bruit qui résonnait dans le lieu où je me trouvais. Comme des gouttes. Oui, c'étaient des gouttes d'eau qui tombaient doucement les unes à la suite des autres.

Et, enfin, magistrale, la vue me revint petit à petit. J'étais dans l'obscurité mais mes pupilles s'étaient suffisamment dilatées. Par un petit panneau "Sortie de secours" accroché au-dessus d'une porte, je pouvais enfin voir où je me trouvais. Et surtout que quelque chose de bizarre luisait sur le sol. Pas tout à fait fluorescent mais comme émanant une très légère lueur. Comme une lampe torche dont les batteries seraient sur le point d'être épuisées et qu'on aurait, en plus, pris le soin de recouvrir d'un tissu opaque.

Les toilettes. J'étais debout, les mains écartées, dos à la porte, dans les toilettes du musée. A ma gauche, les lavabos qui se reflétaient dans les miroirs muraux. A ma droite, les cabines fermées destinées aux esprits les plus prudes. Et parterre, devant moi, la chose qui luisait sur le sol n'était rien d'autre que la lampe à huile. Celle que j'avais trouvée dans le grenier de ma grand-mère. Celle de l'aleph. Elle luisait, doucement, presque imperceptiblement dans cette obscurité toute relative.

Je me penchai pour la saisir mais retirai la main vivement : elle était chaude. Pas bouillante mais chaude. Je secouai la tête pour moi-même, incrédule devant cette surprenante caractéristique. Je cherchai des yeux un interrupteur près de la porte et l'allumai. Je plissai les yeux, agressés un instant par les néons, puis, après avoir inspecté mes mains qui n'avaient aucune trace de brûlure et qui ne me faisaient d'ailleurs plus souffrir, je regardai autour de moi.

Les toilettes du musée d'art moderne. Mais bordel, qu'est-ce que je faisais là ? Et le vieil unijambiste disparu ? Et l'entrée de la grotte ? Une hallucination ? Oui, c'est ça, j'hallucinais complètement. Tu deviens grave, Arnaud. Il faut que tu te fasses soigner. Et la lampe qui luisait ? Ah ben non, elle ne luisait plus. Et elle était d'ailleurs froide comme à son habitude. Je la rangeai dans mon sac à dos. Un effet de l'esprit ? Le surmenage ? ... Ou une expérience surnaturelle ? Je laissai échapper un petit soupir amusé, levant les yeux au plafond comme pour me moquer de mes propres hallucinations. Il fallait vraiment que j'aille consulter. J'étais à la fois inquiet de ce qui venait de m'arriver mais rassuré que tout ceci ne fut pas réel. Du moins, c'était ce que j'imaginais.

Il convenait d'appeler la copine avec qui j'étais venu au MAMAC, Sylvia. Il fallait que je lui raconte ce qui venait de m'arriver. C'était trop... indéfinissable. Elle devait sans doute en avoir fini avec son exposition temporaire. Je saisis mon téléphone portable et regardai l'heure machinalement : 17h45, le musée n'allait pas tarder à fermer.

- Coucou, Sylvia, c'est moi.

- Arnaud ! Ben alors, qu'est-ce qui t'est arrivé ?

- Un truc assez hallucinant, je te raconterai de vive voix tout à l'heure. Tu as fini de voir ton expo ?

Elle sembla hésiter un instant :

- Ben... Oui, oui, j'ai eu le temps... C'était pas mal du tout, d'ailleurs... Tu auras dû venir voir... Et toi, alors, Yves Klein ?

- Très intéressant. Oui, vraiment très intéressant. Bon, on se retrouve à l'entrée ?

- ... A l'entrée de quoi ?

- Ben, à l'entrée du musée.

- Du musée ? Mais... tu n'es pas rentré chez toi ?

- Hein ? Ben non... ?

- Tu es encore à Nice, alors ? ... Tu n'as plus de train pour rentrer, à cette heure-ci, j'imagine ?

J'avais un peu du mal à comprendre :

- A cette heure-ci ? Ben... Oui, j'ai des T.E.R., mais, ... Attends, tu as quitté le musée ?

- ... Evidemment ! Tu as vu l'heure ? Ils ferment à 18h00, je te rappelle ! Tu veux que je vienne te chercher en bagnole ?

- Heu... ben je ne sais pas, je pensais qu'on allait se retrouver à la fermeture...

- Oui, eh bien, je t'ai attendu à la fermeture, Arnaud. Et tu étais déjà parti. Je t'ai laissé trois messages sur le répondeur, tu ne les as pas écoutés ?

- Hein ? Ben non, je ne les ai pas écoutés... Mais attends... Comment ça, j'étais déjà parti ? Le musée n'est pas encore fermé, il ferme dans 10 minutes...

- Arnaud... Je ne sais pas ce que tu as fumé mais il est presque 2h00 du matin, là...

Mesdames et messieurs, bienvenue à bord du TGV. Attention à la fermeture des portières et attention au départ.

- Mais... mais, mais... Mais non, il n'est pas...

Le téléphone à l'oreille, j'ouvris la porte des toilettes. Les néons inondèrent l'entre-deux étages de leur pâle éclairage, dessinant au sol un triangle de lumière. Le musée dormait doucement dans une obscurité toute nocturne. Du dehors, à travers les lucarnes, la lueur argentée de la lune donnait aux lieux une ambiance fantomatique. Tant l'étage de l'exposition d'Yves Klein que celui qui lui était inférieur. Tout était silencieux. Dans le coin d'un étage, il me sembla apercevoir une petite diode rouge sombre clignoter. Une caméra ou une alarme, peut-être. Je me réfugiai vite fait dans les toilettes, affolé, regardant autour de moi, éteignant la lumière, me retrouvant à nouveau dans l'obscurité. J'étais dans la merde.

* * *

Je me mis à chuchoter.

- Merde. Merde, merde, merde. Putain, Sylvia, je ne suis pas dans la merde.

- Hein ? Qu'est-ce qui se passe, Arnaud ?

- Putain, je suis dans les toilettes de musée... Je ne sais pas comment c'est possible, je me suis endormi, j'en sais rien, mais je suis encore dans le musée, putain !

- Hein ?! Arrête... tu déconnes, là ?

- Je te jure que c'est vrai ! Putain, c'est pas possible...

Je regardai mon téléphone : 17h55. Quelque chose clochait. Clairement.

- Putain de merde, je fais quoi ? ... Il doit y avoir des caméras de surveillance et des alarmes. Et des gardiens de nuit, aussi. Ils doivent être armés. Ils vont me prendre pour un voleur, putain ! Je fais quoi, merde, je fais quoi ?!

Elle resta silencieuse un instant et reprit :

- Arnaud, tu me racontes une connerie, là, c'est ça ?

- Sylvia, je te jure que c'est la vérité... Tu dois avoir une idée, hein, dis moi, je fais quoi, putain, je fais quoi ?!

- Dans quoi tu t'es mis, encore... Un silence. Bon, Arnaud, il faut que tu ailles voir les gardiens directement. Et puis tu leur expliques la situation. Elle ajouta : Et avant ça appelle les flics avec ton portable pour les prévenir. Je ne sais pas, ça montrera ta bonne foi... ?

- Putain... Comme si j'avais besoin de ça... Quelle merde... Bon, je te rappelle...

Et je raccrochai. Je me retrouvai dans l'obscurité silencieuse des toilettes du musée. Je commençai à paniquer, je sentis mon rythme cardiaque s'accélérer... Je me mis à calculer les différentes possibilités...

"Appeler les flics avant toute chose ? Non, ils vont croire à un canular, c'est certain. Mais ils se rendront compte que ça n'en était pas un quand je me rendrai auprès des gardiens du musée. Ou bien quand je vais pénétrer dans une des salles, il va sans doute y avoir une alarme. D'ailleurs, si ça se trouve, un gardien a vu la lumière venant des toilettes. Ou il m'a entendu parler avec Sylvia quand je parlais au téléphone. Et je vais me retrouver sur les vidéos de surveillance. Est-ce qu'il y en avait dans la cage d'escaliers, d'ailleurs, des caméras ? Et qu'est-ce qui s'est passé ? Comment savoir ? Mon téléphone indique bientôt 18h00... Et il est en réalité 2h00 du matin... C'est dingue... Je regarde l'exposition d'Yves Klein et je me retrouve projeté 8 heures plus tard, la lampe à huile à la main, après une rencontre surréaliste avec un arabe unijambiste. Et cette grotte. C'était quoi, cette grotte, putain ? Et la lampe à huile, elle luisait, je suis pas fou ? Qu'est-ce qui s'est passé pendant ces 8 heures ? J'étais là, ou j'étais pas là ? Sans doute pas, sinon, on m'aurait déjà arrêté... Alors j'étais où ? Comment est-ce possible ? Non, ça n'existe pas, ce genre de trucs, ça n'existe pas ! Comment je vais expliquer ça aux flics, moi ? Ce que je fais là ? Oh ben, vous voyez, j'enquête sur les délires ésotériques de mon arrière-grand-père qui a volé cette lampe à huile au musée du Caire ; rien de bien anormal, en somme, étant donné que je me retrouve comme un voleur dans un musée près de 80 ans plus tard ; c'est un truc de famille, vous ne pouvez pas comprendre ; et sinon, vous, la vie, ça va ?"

Je me fis la réflexion que c'était terriblement injuste. Qu'il y avait des situations où des innocents avaient peut-être été arrêtés et incarcérés pour des crimes ou des méfaits qu'ils n'avaient pas commis, précipités dans des aléas surnaturels comme je pouvais l'être sur l'instant. Et les scientifiques, alors ? Pourquoi ils n'étudiaient pas ce genre de phénomènes, merde ? Il devait bien y avoir des preuves quelque part, non ?! Ah mais oui, des preuves ! J'y songeai soudainement : les caméras de surveillance prouveraient mes dires ! Elles m'auraient sans doute vu descendre les escaliers, peut-être même pénétrer dans les toilettes et disparaître de la vision de tous pour mieux en ressortir 8 heures plus tard ! Il fallait que je rationalise tout ça...

"Disons que je ne me suis pas senti très bien. Que je suis allé aux toilettes, voilà. Et qu'après, c'est le black-out. Oui, voilà, le black-out. Je ne me souviens de rien, j'ai perdu connaissance. Et je me suis réveillé dans les toilettes, parterre. Non, je ne me suis pas cogné la tête, j'ai eu de la chance. Oui, j'aurais pu me faire très mal. Ma mère est diabétique. Oui, voilà, c'est peut-être un début de diabète chez moi. J'étais peut-être en hyperglycémie. Ah, merde, l'hyperglycémie, ça ne fait pas perdre conscience. C'est l'hypoglycémie qui le fait, quand on a trop surchargé sa dose d'insuline. Merde. Alors ça ne peut pas être un diabète que je découvre soudainement. Bon, ben, j'ai perdu conscience, voilà tout. Et je me suis réveillé dans les toilettes. Oui, voilà. D'un autre côté... les gardiens doivent sans doute contrôler les toilettes, avant la fermeture du musée. Ben oui, logiquement, ils ne vont pas permettre aux gens de s'enfermer dans le musée pour la nuit. Merde..."

Je me servis de mon téléphone portable comme une source d'éclairage et je regardai autour de moi. Les portes des différents cabinets étaient toutes closes. Et il n'y avait pas d'interstice sous les portes. Je m'engouffrai silencieusement dans l'une des cabines et refermai doucement la porte derrière moi. Je m'assis sur la cuvette.

"Peut-être qu'ils ne vérifient pas les cabinets, après tout. Et quand bien même, les caméras me discréditeront. Oui, elles montreront que je n'ai pas menti. Que j'étais bien dans les toilettes. De toute façon, il ne peut pas en être autrement : comment j'aurais pu me retrouver ici, sinon ? ... Oui, à condition que j'ai bien disparu pendant 8 heures... Et si je n'avais pas disparu ? C'est surréaliste, cette histoire... C'est pas possible, non, je dois être en train de rêver... Putain, je fais quoi, merde, putain, je fais quoi... ?!! Ou alors, je ne bouge pas. Oui, voilà, je ne bouge pas. Je reste là, dans l'obscurité, et j'attends. La réouverture du musée. Oui, voilà. Il ouvre à 10h00, je crois. Putain, 8 heures à attendre et à ne rien faire. Dans les toilettes. Dans l'obscurité. Putain, c'est n'importe quoi. Je peux pas faire ça... D'un autre côté, je vais raconter quoi, aux flics ? Et s'ils me croient, ils vont faire quoi ? M'amener à l'hôpital ? Et si les médecins prouvent que je n'ai rien du tout ? Et il y aura un psy, comme dans la série Urgences, qui viendra faire un examen psychologique... Et ils vont me donner des neuroleptiques. Ils vont me prendre pour un cinglé. Putain, je suis pas dans la merde... Non, le mieux, c'est de rester là. Oui, voilà, de rester là. Et si jamais il y a un gardien qui vient, je ferai le mec inconscient. Oui, voilà. Et il essaiera de me réveiller. Et je jouerai le mec qui ne sait pas où il est. Oui, voilà, je ferai semblant de m'être évanoui. Que personne ne s'est rendu compte que j'étais là. Que j'ai passé la nuit dans les toilettes. Hum... Mais d'un autre côté ça sent le désinfectant, là. La femme de ménage a dû nettoyer les toilettes à la fermeture du musée. Pourquoi n'a-t-elle rien dit, si j'étais dans les toilettes ? Non, ce n'est pas crédible... Et ça ne m'explique toujours pas où j'étais pendant ces 8 heures d'inconscience, putain ! ... Qu'est-ce que je dois faire..."

Les minutes passèrent. Puis les dizaines de minutes. Dans le silence. Dans cette obscurité angoissante. J'étais complètement paniqué. Parfois, je sortais mon téléphone portable pour prévenir la police, mais je le refermais aussitôt. D'autres fois, je me levais, me disais que j'allais sortir pour voir les gardiens, mais je me ravisais aussitôt, rattrapé par mes angoisses. Mais la plupart du temps, je restais là, assis. Sans rien faire. Je n'étais même pas fatigué. Je n'avais pas envie de dormir. Je restai sur le qui-vive. J'appréhendai l'instant où des gardiens de nuit viendraient faire une ronde éventuelle dans les toilettes. Pour vérifier qu'un Arsène Lupin ne s'était pas hissé par une quelconque bouche d'aération pour organiser quelque cambriolage de musée spectaculaire.

Seulement, les heures passant, temps irréel et indéfinissable, perdant tous mes repères, la fatigue finit par me prendre. La porte refermée, la tête en arrière, assis sur la cuvette, la nuque plaquée contre le mur froid en carrelage, les yeux bercés par l'obscurité, je m'assoupis. Je me réveillai quelques dizaines de minutes plus tard, inquiet qu'on ne me découvrit. Et le manège se répéta plusieurs fois de suite, m'assoupissant à chaque fois de fatigue et d'ennui ; me réveillant ensuite dans le noir comme si un monstre allait m'emporter brutalement en surgissant de nulle part.

Quand soudain, la porte des toilettes s'ouvrit. Les néons cliquetèrent avant de s'allumer. Je fus réveillé en sursaut. Je pris une bouffée d'air, retins ma respiration et attendis. Un autre bruit de porte. Dans la cabine immédiatement adjacente, quelqu'un se soulageait. Un gardien... Putain, c'était un gardien qui venait pisser... Et il allait contrôler les toilettes par la même occasion... Mon cœur se mit à battre de plus en plus vite... J'étais tétanisé par la peur.

"Merde, j'aurais dû me mettre parterre et jouer l'inconscient. Merde, quel con, putain, mais quel con. Qu'est-ce que je fais, putain, qu'est-ce que je fais ?!"

(à suivre)


Le Rayon Jaune - 03/x

Ce fut après mon petit-déjeuner, alors que je feuilletais l'ouvrage sur les trois potiers célèbres, que je me posai une question. Si cette référence à la " rue des Trois Potiers " était une énigme, l'ouvrage en lui-même constituait peut-être une clef à part entière. Je réunis les informations que je possédais à son sujet. Une rue, la rue des Trois Potiers, un numéro, 314, et trois personnalités de l'histoire de la poterie qui se caractérisaient pour avoir évolué dans la sphère de l'ésotérisme : tour à tour, deux alchimistes puis un des membres actifs de la Lunar Society.

Je pris mon plan de Vichy en jetant un œil à la liste des rues qui étaient référencées dans l'index : peut-être que l'une d'entre elles s'appelait Bernard Palissy, Josiah Wedgwood ou Frederic Böttger. Mais ce n'était pas le cas. La " rue Bernard " me mit cependant la puce à l'oreille. Surtout lorsque je me rendis compte qu'elle commençait à l'intersection de la " rue Frédéric II ". Et s'il n'existait pas de " rue Josiah ", c'est lorsque j'aperçus que les deux rues formaient un triangle avec " l'avenue Charles Darwin " que les coïncidences ne me semblèrent pas le fruit d'un simple hasard.

J'avoue sans honte que ceci me dépassait. Ces coïncidences étranges me semblaient trop grosses pour être vraies. Une correspondance presque grossière entre trois rues vichyssoises organisées en triangle et quelques détails de trois auteurs réunis dans un ouvrage poussiéreux posait quelques questions. Je me souvenais du " Pendule de Foucault " d'Umberto Eco, où les personnages principaux élaboraient à partir de rien une histoire de correspondances à travers l'Histoire qui semblait avoir une logique. Après une journée entière passée dans des livres et excité par mes propres fantasmes, je me dis que je reproduisais peut-être la même logique - voyant des symboles et des signes là où il n'y en avait aucun ; ou, du moins, ceux qu'il m'arrangeait de considérer. Au mieux, je me laissais happer par les traces laissées par mon Casaubon d'aïeul illuminé ; au pire, tout ceci n'était que des coïncidences qui me faisaient perdre mon temps et rien de plus.

Restait que ceci méritait tout de même une vérification. Car, en ces jours que je croyais être terriblement ennuyeux passés à Vichy chez ma grand-mère, j'avais trouvé de quoi m'occuper. Je décidai de vérifier mon hypothèse. D'autant plus que je devais repartir le lendemain pour passer un week-end à Nice avec ma mère avant de remonter sur Paris. Si je ne tentais pas une petite excursion sur le terrain vichyssois, je pouvais peut-être le regretter ultérieurement.

Muni de mon plan, je prétextai auprès de ma grand-mère et de ma mère vouloir aller au cinéma et pris le bus pour rejoindre le centre-ville. Je trouvai facilement l'avenue Charles Darwin et m'y engouffrai jusqu'à la rencontre de l'une des deux autres rues.

Il s'agissait d'un vieux quartier vichyssois non loin de la vieille gare SNCF. La zone couverte par le fameux triangle faisait environ 18 hectares : la partie de l'avenue Charles Darwin faisait 800 m et les deux autres segments de rue respectivement 500 m et 600 m environ. Je me rendis vite compte que trouver quoi que ce soit dans cette zone ne serait pas aisé. Plusieurs habitations, des squares, des magasins, un cinéma… Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Je me posai donc sur un banc et ressortis ma carte. Il me fallait affiner mes critères de recherche.

Je me fis la remarque que si l'indication donnée par Edmond avait un sens, il devait y avoir un minimum de précision. Le numéro de l'adresse - le 314 - devant sans nul doute indiquer quelque chose. Première constatation : aucun des trois tronçons de rues (c'est-à-dire aucun des côtés du triangle) ne comportait un tel numéro. En revanche, 314 ressemblait au fameux 3,14, le nombre Pi, que j'avais déjà rencontré la veille sur la couverture du journal intime et dans le récit même d'Edmond. Nouvelle coïncidence ? Je décidai de tenter quelque chose.

A main levée, je dessinai deux cercles. Le premier englobait le triangle et passait par les trois sommets du triangle - c'est-à-dire par les trois intersections des rues. Le second cercle, quant à lui, était inscrit dans le triangle et était à peu près le plus gros cercle que je pouvais dessiner dont la ligne était tangente à chacun des trois côtés. Dans le premier cas, cela donnait une nouvelle zone à explorer, bien plus grande que celle dessinée par le triangle ; dans le second, cela la limitait au cœur du triangle mais elle restait tout de même conséquente.

L'idée n'était peut être pas complète. Je me dis que, si l'on cherchait la précision, l'unique point qu'indiquait un tel cercle sur une carte ne pouvait être que le centre. Vu la forme du triangle, je me retrouvais avec deux points, disposés à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre. J'avisai ma carte plus précisément et regardai si une quelconque information pouvait m'éclairer. Les deux points se trouvaient précisément de part et d'autre d'une place précise, présente dans le triangle : la place Frantz Glénard. Dans l'incertitude et peu convaincu d'y trouver quoi que ce soit d'intéressant, je décidai tout de même de m'y rendre (voir la carte de Vichy)

Il s'agissait d'une petite place ombragée qui s'ouvrait sur des maisons et des commerces. Il y avait quelques arbres - des platanes - plantés dans des carrés de gazon, des parterres de fleurs et quelques bancs. Un chemin de pavés lézardait les lieux de part en part. Je commençai à chercher quelque élément qui aurait pu me marquer l'esprit. Le chemin était plutôt grossier et ne semblait pas indiquer quoi que ce soit d'intéressant. Après avoir fait le tour de la place, je ne remarquai pas de quelconque plaque commémorative si ce n'était le nom de la place, Frantz Glénard, en l'honneur d'un médecin. Bredouille, je recherchai même sur les écorces des arbres si quelque signe cabalistique aurait pu être gravé par mon arrière-grand-père plus de 60 ans auparavant. En vain. Las et soupirant, je finis par m'asseoir sur un banc à nouveau, regardant autour de moi les commerces et les passants. Mon intuition était-elle seulement la bonne ? Le lieu était-il seulement celui que voulait indiquer Edmond ? Et d'ailleurs, Edmond voulait-il seulement indiquer un lieu ou passais-je complètement à côté du sens de l'énigme ? La question demeurait en suspens. Je décidai de m'atteler à la terrasse d'un café qui s'ouvrait sur la place. J'allais prendre un Coca et envisageais de retourner chez ma grand-mère pour lire le journal intime plus en détails.

Lorsque le barman, un monsieur de la cinquantaine, vint m'apporter ma boisson, j'eus tout de même une idée. Je l'interpellai :

- Excusez-moi… Vous pourrez peut-être me renseigner…

- Si je peux, je le ferai, monsieur.

- Bien. Voilà : je suis étudiant en histoire et je cherche des renseignements sur la place Frantz Glénard. Vous sauriez quelque chose d'intéressant, à propos de cette place ?

- Quelque chose d'intéressant ? C'est-à-dire ?

- Eh bien, je ne sais pas, justement ! lui répondis-je avec un sourire confus. Quand est-ce qu'elle a été inaugurée, s'il y avait un bâtiment ici avant sa création, s'il y a eu un événement particulier par le passé qui s'est déroulé ici…

- Alors là, j'en ai aucune idée, mon bon monsieur.

Il hésita un instant et repris.

- Elle a toujours été là depuis que je suis tout gosse et elle s'est toujours appelée comme ça. Faudrait peut-être demander à la mairie?

- Ah… fis-je d'un air déçu. C'est une bonne idée. J'irai fait un saut dans l'après-midi. Merci pour les renseignements.

Il embraya :

- Et alors, vous étudiez quoi, en histoire ?

Surtout, il convenait de ne pas griller le mensonge spontané et de rester vague :

- Heu, eh bien, j'étudie… l'histoire antique, en fait. Oui, voilà. Et je me demandais pour la place si… enfin, bref, je ne vais pas vous ennuyer avec ça.

- Ah, les romains et tout ça ? Eh bien, à ce que j'en sais, ils ont trouvé des trucs dans le quartier.

- Des trucs ? demandai-je, intéressé.

- Oui, des statues, des bijoux, des trucs dans le genre. Des trucs romains, je crois. D'ailleurs, maintenant qu'on en parle, je crois bien qu'ils ont trouvé une statue dans le coin.

- Une statue ?

- Ouaip. Quand ils ont fait les travaux d'aménagement des égouts, ils ont trouvé des vestiges, une belle statue et tout un tas de trucs. Je le sais parce que je suis allé au musée municipal avec ma femme et qu'elle m'avait fait remarquer qu'ils avaient trouvé tout ça sous la place Glénard, justement. La place de mon lieu de travail, en fait ! Peut-être que ça peut vous intéresser...

- Une statue sous la place exposée au musée municipal, vous dîtes ? Et il est où, ce musée ?

- Oh ben c'est pas compliqué. C'est rue du Maréchal Foch, dans le centre culturel.

- Eh bien, c'est peut-être ce que je recherche. Merci beaucoup pour le renseignement, Monsieur.

- Si je peux aider…

Une statue romaine avait donc été trouvée ici ? Ce n'était peut-être rien mais ça pouvait valoir le déplacement. Restait toujours l'incertitude de chercher dans la mauvaise direction. Il fallait un brin de folie - ou beaucoup d'ennui à vrai dire - pour s'engager dans une voie à la recherche de quelque chose sans savoir ni si la voie était pertinente, ni si le " quelque chose " existait vraiment. J'étais tout de même bien décidé à vérifier toutes les hypothèses, même les plus farfelues. Après avoir acheté un sandwich dans une buvette, je m'étais donc dirigé vers la rue Maréchal Foch pour rejoindre le musée municipal.

Le centre culturel faisait partie de ces nouveaux bâtiments construits par la ville dans les années 70. Il en possédait toutes les caractéristiques habituelles : architecture se voulant moderne et néanmoins has been, couleurs marquantes supposées originales et néanmoins criardes, organisation des lieux se voulant ergonomique et néanmoins bordélique. A l'intérieur, je n'eus toutefois pas trop de difficultés pour trouver le musée municipal. Le musée rénové au moment de la construction du centre culturel, les collections d'art qu'il comportait y avaient été déplacées à cette occasion. Deux collections principales pouvaient y être rencontrées : parmi des œuvres de Moreau, Picasso, Rodin ou Zadkine, une collection de peintures de Louis Neillot, dernier peintre fauve d'origine vichyssoise. Par ailleurs, la section archéologique présentait des vestiges romains et grecs trouvés dans les fondations de Vichy et des environs. A côté de cela, il restait les expositions temporaires - celle du moment était consacrée aux richesses régionales insoupçonnées du bassin de l'Allier et proposait des photographies de différentes époques montrant les effets, voire les méfaits, de l'aménagement du territoire au fil des décennies depuis le 19ème siècle.

Pour l'heure, cependant, ce n'était pas ce qui m'intéressait. Je m'étais dirigé vers la section des vestiges antiques et m'efforçai de trouver un gardien. Je tombai sur une gardienne de la trentaine, de petite taille, dans un petit tailleur un peu cheap, qui arborait des petites lunettes violet sombre transparentes du plus bel effet. J'espérais qu'elle serait en mesure de m'aider à trouver ce que je cherchais :

- Bonjour, mademoiselle. Vous pourrez peut-être me renseigner…

- Bonjour, monsieur. Je l'espère ! répondit-elle avec un grand sourire. Je me fis la remarque que les vichyssois étaient tout de même sacrément agréables et sympathiques, comparés aux populations d'autres villes que j'avais fréquentées.

- Je recherche un lot de découvertes de la période romaine - dont une certaine statue m'a-t-on dit - qui ont été trouvés dans les fondations du Vieux Vichy, sous la place Frantz Glénard. Je ne sais pas à quelle période les fouilles ont été entreprises, ceci dit - avant ou après guerre. Ça vous dit quelque chose ?

- Oui, bien sûr : vous voulez sans doute parler de la statuette du Bacchus.

- Le Bacchus ?

- Oui, une splendide statuette de 30 cm qui a été découverte sous la place Frantz Glénard dans l'entre-deux-guerres. C'est sans doute l'une des plus belles pièces de la section Antique du musée.

- Oh ! Et où peut-on l'admirer ? Elle est exposée ?

- Deuxième salle à gauche, une statuette en bronze dans la vitrine. Vous ne pourrez pas la manquer. Elle est entourée d'autres pièces trouvées au moment des fouilles, essentiellement des fibules et des poteries.

- Merci beaucoup !

Je me ruai donc devant la vitrine. Bacchus m'y attendait. Il s'agissait en effet d'une statuette d'une trentaine de centimètres de hauteur, entièrement en bronze. Le personnage divin portait une grappe de raisins et une coupe de vin entre ses mains. Bacchus était la représentation romaine de Dionysos, le dieu de l'ivresse, des plaisirs mais aussi d'une certaine forme d'initiation chez les Grecs. Il existait en effet, aux côtés des Ecoles des Mystères d'Eleusis - les principaux rites d'initiation grecs - certains temples d'initiation de teneur ésotérique au premier rang desquels les célébrations dionysiaques (de Dionysos) trouvaient leur place, et qui prendraient une forme éludée chez les Romains avec les Bacchanales (du Bacchus romain).

Je scrutai le moindre détail de la statuette, cherchant si une quelconque indication ou subtilité aurait pu être relevée par Edmond comme la source d'une nouvelle énigme. Seulement, après un bon quart d'heure d'étude attentive, rien n'émergeait dans mon esprit. La datation de la sculpture indiquait le 1er siècle après J.-C. - cela ne m'avançait guère.

Soudain, alors que je laissais errer mon regard aux alentours de la statuette, je trouvai enfin quelle était la chose que je recherchais. Elle était là, présente depuis le début ; seulement, trop occupé par la statuette, je ne lui avais pas prêté attention. Etrangement, au même instant où je l'aperçus, je me rendis compte que mes recherches de ces derniers jours tenaient toujours à la même subtilité : à chaque fois que je recherchais quelque chose de précis, la clef se situait au bon endroit mais pas sur le bon objet. C'était comme si chaque indication, chaque mystère, voire chaque énigme, indiqué par Edmond invitait à une prise de distance, une prise de perspective par rapport à l'objet de mon attention. Ainsi, les secrets se révélaient à moi par une sorte de " heureux hasard " venant compléter mes investigations.

Elle était là, présente depuis le début. A côté de la statuette, sur le rayonnage des poteries romaines. Semblable à celle que j'avais déjà vue la veille. La même couleur, la même matière, la même structure. Les mêmes motifs sommaires. Une lampe à huile. Une lampe à huile romaine. Seule différence, à la place de l'Aleph, on y trouvait un A majuscule, l'équivalent latin de la première lettre de l'alphabet hébreu. (voir la lampe avec un A).

J'avais donc raison depuis le début. Edmond savait cela. Edmond savait que la place repérée sur le plan à partir du cercle et des trois rues en triangle allait amener l'investigateur à trouver une statue d'un Bacchus romain qui, pourtant démuni de son sceptre initiateur dans un musée, l'amènerait à être initié au secret : la lampe à huile dérobée au Caire avait une sœur jumelle dans le monde romain.

Il y avait clairement un caractère excitant à découvrir ainsi d'étranges secrets conservés comme tels pendant plus de soixante ans. Restait à savoir quel était le but de tout cela. Tant les mystères qui reliaient deux lampes à huile de deux civilisations différentes que les raisons qui avaient poussé Edmond à élaborer un jeu de piste à travers le temps. Que voulait apprendre mon arrière-grand-père à celui qui mettrait le doigt sur son journal intime ? Que voulait-il signifier, quelles étaient ses intentions véritables ? Comment s'étaient déroulé les événements après sa disparition ? Qu'était devenu le Cercle après les années 30 ? S'il avait survécu à plus d'un siècle, peut-être existait-il encore aujourd'hui ? Et quel était donc le lien avec ce psychopathe d'Henri Désiré Landru et le meurtre de la première femme et de la fille d'Edmond ?

Toutes ces questions restaient pour l'heure sans réponse. Mais j'étais bien décidé à percer ces secrets. Si Edmond m'avait guidé jusque là par-delà la tombe, il devait bien y avoir un moyen d'aller plus loin. Peut-être qu'en lisant le journal intime dans son intégralité j'en apprendrais davantage.

Le soleil recommençait, comme chaque jour, à disparaître. La nuit se profilait à l'horizon et cela signifiait pour moi le retour nécessaire au bercail.

J'étais donc reparti le lendemain pour Nice après avoir passé la soirée à préparer mes affaires. J'avais pris soin de tout remettre en place avant mon départ : la lampe à huile gravée d'un aleph, les photos, les ouvrages que j'avais dérangés. J'étais tout de même bien décidé à avancer dans cette histoire à distance, en attendant un éventuel retour : j'emportai avec moi le journal intime et l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres ", n'étant pas certain d'avoir exploré l'ensemble des subtilités de l'ouvrage. Peut-être que l'ouvrage sur les potiers alchimistes n'apportait rien d'autre que l'emplacement de la seconde lampe à huile - celle marquée d'un A latin - mais je n'arrivais pas à me défaire de l'idée que l'ouvrage pouvait signifier autre chose.

En effet, précipité dans les délires d'Edmond, je me rendais compte que chacune des informations et des énigmes qui se posaient comportaient plusieurs niveaux de lecture. Comme si chaque élément possédait plusieurs niveaux d'interprétation possibles, semblant tous plus hétéroclites les uns par rapport aux autres et pourtant reliés comme un ensemble par une logique qui m'échappait. La question qui m'habita tout le long du voyage en train vers Nice fut de savoir si cette logique était sous-jacente et ne demandait qu'à être découverte ou si c'était l'esprit de l'homme qui la faisait naître par sa propre imagination. A quel moment la limite était-elle franchie entre la causalité effective des éléments abordés et la projection de ses propres fantasmes guidés par de curieuses coïncidences ? Il en était de même des signes : on prenait souvent plaisir à les noter lorsque ceux-ci nous interpellaient mais ne passions-nous pas en réalité à côté d'une somme monstrueuse d'éléments et d'événements se précipitant devant nous ? En clair, là encore, la question se posait : ce qu'on appelait " signes ", était-ce simplement des coïncidences anodines qui nous interpellaient parce qu'on y faisait attention pour telle ou telle raison, ou de réels messages qui nous étaient adressés directement, voire personnellement par un " dieu " ou un " sens métaphysique " quelconque ?

J'avais laissé la question en suspens et avais profité de mes nombreuses heures de voyage SNCF pour lire le journal intime. Vu le nombre de pages et l'écriture quasi-cunéiforme de mon aïeul, je n'eus pas le temps de le lire dans son intégralité. Ceci dit, j'en appris tout de même davantage sur son histoire.

Chaque mercredi, Edmond se rendait " au lieu habituel ", pour assister à une séance de spiritisme. Apportant les deux objets appartenant à feu sa femme et son fils, il disait entrer en contact avec leurs esprits et conversait avec eux pour une soirée durant. Chacun des participants faisait de même autour de la table, chacun à son tour, et " le Maître " - le médium du Cercle - semblait être celui qui permettait une telle communication avec le monde des morts.

Tout avait commencé avec la disparition de la famille d'Edmond, en février 1918. Catherine et son fils demeuraient introuvables. Quelques semaines après leur disparition, Edmond fit un rêve qui l'invita à abandonner ses recherches : sa femme et son fils lui étaient apparus. Ils lui avaient expliqué qu'ils venaient de quitter leurs corps, assassinés par un monstre du nom d'Henri Désiré Landru. Ils l'avaient réconforté, lui avaient demandé de refaire sa vie et d'oublier sa peine. Edmond s'était réveillé en pleurs, bouleversé par cette vision. Mais surtout, il venait d'apprendre l'existence de leur assassin bien avant que son nom ne marquât l'histoire des meurtriers en série.

Une semaine plus tard, en mars 1918, les corps de sa femme et de son fils furent retrouvés dans une forêt, égorgés et éventrés. Bouleversé, Edmond avait confié son rêve aux autorités, qui ne l'avaient bien sûr pas pris au sérieux. C'est à ce moment précis, alors qu'il touchait le fond, que son frère lui parla du Cercle, auquel lui-même appartenait. Il s'agissait d'une réunion de spirites qui se tenait tous les mercredi soirs pour contacter les esprits des trépassés. Edmond, désespéré, avait accepté. Il lui avait été demandé d'apporter un objet appartenant aux décédés : une pince à épiler de sa femme et le doudou de son fils. Ce fut la première séance d'une très longue série qui dura jusqu'en 1937.

Lors de cette première séance, j'apprenais dans le journal qu'Edmond avait été contacté par une entité que le Cercle surnommait " le Supérieur Inconnu ". Cet être, supposé être un guide vivant sur d'autres plans magiques, était vénéré par le Cercle comme le représentant d'une sorte de hiérarchie spirituelle oeuvrant pour le bien de l'humanité et agissant par le biais de ses disciples. Le Maître - le médium - recevait des instructions du Supérieur Inconnu sur un certain nombre d'actions à réaliser. C'est par ordre du Supérieur Inconnu qu'Edmond avait d'ailleurs intégré le Cercle par l'intermédiaire de son frère, dépêché auprès de lui pour le recruter. Au fil des années, en gravissant les degrés initiatiques au sein du Cercle, sorte de loge maçonnique, Edmond avait ainsi découvert que le Cercle n'était pas qu'une simple réunion de spirites de Province : non seulement le Cercle possédait des réunions de spiritisme tous les mercredi soirs dans plusieurs endroits en France mais, surtout, il comportait des disciples au niveau international.

Faction avancée de l'humanité, le Cercle se proposait de précipiter les " événements nécessaires à l'émancipation des hommes ". J'appris ainsi l'existence d'une sorte de " Plan ", dont des bribes étaient supposées révélées par l'intermédiaire des Maîtres - médiums des différentes réunions de spirites locales. Ce Plan avait pour but d'apporter la Paix Universelle à l'ensemble de l'Humanité pourvu que le Grand Œuvre soit réalisé.

Pourtant, Edmond ne donnait dans son journal aucun détail sur ce que représentait ce Plan, ni sur la teneur du Grand Œuvre et sur ce qu'il représentait. J'appris juste que le vol de lampe à huile au Musée du Caire avait été orchestré par le Cercle et qu'Edmond y avait été envoyé pour une sorte de rite de passage initiatique. Voler la lampe et la rapporter au Cercle était la preuve pour le Cercle de la loyauté de mon aïeul envers le Plan, dicté aux Maîtres par le Supérieur Inconnu.

Cependant, il n'y avait aucun détail sur le Rayon Jaune et sur ce qu'il représentait. Ce n'est que dans la dernière entrée du journal qu'il y était fait mention et que je découvrais donc - avec Edmond - que le Supérieur Inconnu n'était autre qu'Henri Désiré Landru, l'assassin de sa femme et de son fils.

Edmond avait découvert avec effroi qui était le sinistre personnage d'Henri Désiré Landru dans la presse quelques années auparavant. Le 12 avril 1919, plus d'un an après le meurtre de la femme et du fils d'Edmond, Henri Désiré Landru était arrêté par les forces de l'ordre. Mon arrière-grand-père apprit ainsi qui était ce personnage que Catherine avait nommé en rêve près d'un an avant sa sinistre notoriété publique. Fils d'un chauffeur dans une fonderie et d'une couturière, Henri Désiré Landru était accusé d'une douzaine de meurtres de femmes entre 1914 et 1919, dont il était supposé avoir brûlé les cadavres dans une vieille cuisinière à bois. Séduisant des femmes, veuves pour la plupart, il les invitait dans une villa où il mettait fin à leurs jours. Pourtant, le meurtre de la femme et du fils d'Edmond ne fut pas retenu par les autorités comme commis de la main du meurtrier. Aucune preuve et aucune déclaration du tueur ne permettaient d'en arriver à une telle conclusion : seul le rêve étrange d'Edmond semblait l'indiquer. Reconnu cependant coupable de meurtres et condamné à mort le 30 novembre 1921, Henri Désiré Landru fut guillotiné le 25 février 1922.

Comment expliquer, dès lors, que lorsque la voix du Supérieur Inconnu trouva son visage - celui d'Henri Désiré Landru - celle-ci se manifesta à Edmond à la fois de son vivant, en 1918, mais surtout en 1937, près de quinze ans après le décès du meurtrier ? Comment et pourquoi l'assassin qui semblait n'être qu'un banal mais néanmoins horrible tueur en série était relié au Cercle ? Et surtout comment, s'il s'agissait bien de Landru, était-il capable de se manifester ainsi aux spirites à la faveur des effluves astrales de l'éther ? Encore une question qui restait en suspens.

J'avais fini par reposer le journal intime, bercé par les remous des voitures du train. Après une petite heure de sommeil, j'arrivai enfin à la gare de Nice dans la soirée où mon père m'attendait avec sa voiture.

Le lendemain, je m'étais réinstallé à Nice chez mes parents. La chaleur était étouffante : pour un mois d'avril, c'était particulièrement étonnant, même à Nice. Ceci dit, sur la Côte d'Azur, le soleil avait parfois ses caprices qui faisait tomber les pulls et les t-shirts même en plein printemps. Et je ne pus m'empêcher de penser, vu la nouvelle coïncidence qui allait se profiler, que cette chaleur soudaine m'accueillant dans mes pénates originelles n'était pas due au hasard. Le hasard est le véhicule qu'emprunte Dieu lorsqu'il passe inaperçu, disait Edmond à plusieurs reprises dans son journal intime. Mais de quel dieu s'agissait-il ? De celui omnipotent et omniprésent, violent et vengeur, décrit dans la Bible ou une forme de conscience intérieure qui venait nous confier ses secrets à voix basse au creux de l'oreille ?

J'avais quitté ma chemise et mon pantalon et m'étais laissé tomber en arrière dans mon fauteuil. Il faisait si chaud que, même en boxer, mon dos transpirant collait au cuir de mon assise. Les yeux perdus sur mon écran d'ordinateur, j'essayais de trouver un moyen d'avancer dans mon investigation. Peut-être devais-je essayer de contacter Mathilde, la fille du frère d'Edmond, que ma grand-mère avait mentionnée comme habitant à Paris. Peut-être savait-elle quelque chose de cette histoire ou du moins avait conservé des affaires de son père qui m'en apprendraient davantage ? D'ailleurs, quel était le niveau d'implication de mon arrière-grand-oncle dans le Cercle ? Après la découverte qui semblait effrayer Edmond, de quel côté s'était-il rangé ? De quoi était-il vraiment au courant ? La piste méritait d'être explorée.

J'ouvrai l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres " : après quelques heures de lecture attentive, je n'appris rien de nouveau de ce que je savais déjà. Une filiation étrange entre trois personnages potiers sur plusieurs siècles, tous reliés entre eux par un travail sur les émaux qui touchait à l'alchimie. Je remarquai combien la fixation des couleurs et leurs correspondances avec les oxydes métalliques avaient leur importance : l'or donnait le rouge, le manganèse le violet, le cobalt le bleu profond et le vert. Cependant, je me fis la réflexion que si Bernard Palissy semblait un authentique alchimiste, ses deux successeurs semblaient s'éloigner progressivement de son art. Le premier, Frederic Böttger, s'il s'était penché sur la question, semblait avoir été corrompu par les finances qu'apportait la recherche alchimique du plomb transformé en or - ou du moins par celles provenant de ses mécènes fortunés car il n'était confirmé nulle part qu'il avait été capable de réaliser la fameuse transmutation. Quant au second, Josiah Wedgwood, c'était davantage la dimension industrielle et commerciale qui semblait l'intéresser, alors qu'il fréquentait la Lunar Society qui, dans la tradition des obédiences maçonniques, ne me semblait pas des plus transparentes. Devais-je comprendre de cet ouvrage - ou tout du moins du fait qu'Edmond le montrait du doigt - que la Lunar Society tentait d'accomplir " quelque chose " dans la lignée des recherches alchimiques d'un Bernard Palissy mais qui se détachait de l'intention originelle de l'art ? Si c'était bien le cas, qu'était ce " quelque chose " ? Transformer le plomb en or ? Ou quelque chose qui m'échappait pour l'instant ? Là encore, si la piste avait son intérêt, elle demeurait plus une question qu'un début de réponse.

Epuisé sur mon fauteuil collant de sueur, à demi-nu, ce fut encore une fois un geste malheureux qui précipiterait les événements. Il était amusant de constater combien ces instants anodins de maladresse ou d'errance hasardeuse venaient compléter de longs moments de réflexion intense tentant de relier ensemble les fils d'une logique qui m'échappait complètement. Tout avait commencé par une boîte à musique qui m'avait échappée des mains ; cette fois, ce fut lorsque l'ouvrage s'abattit lourdement sur le sol carrelé de ma chambre que le deuxième acte de cette recherche prit naissance.

Il est un fait notable qui n'échappe pas aux bouquinistes ou, du moins, aux adeptes des bibliothèques. Le papier, cette matière vivante qui boit l'humidité ambiante, supporte mal le climat méditerranéen. Surtout lorsque la saison chaude frappe de plein fouet la Côte d'Azur. Ventilation et climatisation sont normalement de mesure. Il n'est en effet pas rare, lorsqu'on les ouvre un peu brusquement, de voir la colle reliant les pages entre elles se ramollir légèrement - suffisamment, en tout cas, pour que l'ouvrage se désagrège à moitié entre les mains. Pour l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres ", ce n'était pas le cas. Les pages étaient reliées entre elles par des fils de tissus tressés. En revanche, je remarquai que l'intérieur de la couverture en cuir comportait une sorte de feuille cartonnée collée qui maintenait l'ouvrage au sein de la couverture. Cette feuille cartonnée semblait se décoller sous la pression des fortes températures moites de la Côte d'Azur et avait pris un mauvais pli lors de sa chute sur le sol. Chagriné d'avoir abîmé l'ouvrage par ma maladresse, je m'empressai de jeter un œil à l'intérieur de la couverture pour voir si je pouvais la recoller. Quelle ne fut ma surprise lorsque je me rendis compte qu'entre la feuille cartonnée et le cuir, une feuille pliée en deux… avait été insérée ! Je décollai donc délicatement la feuille cartonnée en évitant de trop la déchirer et saisit mon nouveau trésor avec hâte : s'agissait-il d'un nouvel indice laissé par Edmond à mon attention ? Je dépliai la feuille.

La feuille comportait un long texte écrit à la main. A priori, en comparant cette écriture avec celle du journal intime, l'écriture n'était pas la même. En tête de ce texte, en gros, en haut de la feuille, on trouvait le nombre 666 dessiné à la plume avec délicatesse. Le texte suivant semblait en fournir une explication :

" 666. Ce nombre a déchaîné moult passions depuis son apparition dans l'Apocalypse de Saint-Jean. Défini comme le nombre de la Bête et comme étant cependant un nombre d'homme, nombreux sont ceux qui y ont vu la clef de la compréhension de l'Apocalypse. Cela est exact à condition qu'on en comprenne toute la teneur. Elevé au cube, il devient le 6x6x6 = 216. C'est un nombre considéré comme parfait par les kabbalistes juifs. Néanmoins, il touche essentiellement à la matière et est donc une clef fondamentale pour l'art de l'alchimie. Il viendra un temps où l'on comprendra que la matière ultime est constituée de 6 particules plus petites encore que ne le sont les protons, ces 6 particules étant les 6 directions dont parle le Sepher Ha Zohar, Livre de la Splendeur - c'est-à-dire les quatre points cardinaux, le dessus et l'en-dessous. Il sera révélé (Apocalypse signifie " révélation ") 216 combinaisons de ces 6 particules directions et tel sera le cœur de la matière. Ce secret physique et alchimique a été compris par un moine enlumineur du 14ème siècle qui, comme chez tous les maîtres de l'Art, est resté dans l'anonymat des écrits. Si ses travaux ont été égarés, ils ont servi de base aux trois frères bien connus du15ème siècle pour extraire la racine du bleu de cobalt. C'est dans ce bleu que se trouve toute la clef de la compréhension de la matière : sa contemplation révèle à l'homme la totalité de l'être et la teneur du 666. Alors se créera un pont dans le ciel et le secret sera révélé. "

Le texte s'achevait là. Voilà qui était bien énigmatique ! Tout ceci méritait une recherche google-ienne pour en apprendre davantage. Maintenant que j'avais accès au net, le monde pourrait se révéler à moi.

Je n'appris pas grand-chose au sujet des trois frères mentionnés et n'en retrouvais pas vraiment la trace. Il était bien fait mention au détour d'une page de trois frères italiens - les frères Conrado à l'origine de la faïence - mais ceux-ci avaient vécu entre le 16ème et le 17ème siècles. Je laissais donc de côté cette référence.

Par contre, je pus glaner quelques données sur le reste. Le Sepher ha Zohar, le Livre de la Splendeur, était effectivement un écrit mystique juif écrit au 13ème siècle. On y trouvait bien l'idée que la matière du monde avait été formée dans les 6 directions mentionnées dans le texte. Et je découvris au hasard de ce 216 mystérieux à quoi le texte faisait allusion. Alors que le texte n'avait pas pu être écrit après 1937, sa prophétie s'avérait parfaitement juste ! Je me rendis compte en effet que les 6 particules dont le texte parlait n'étaient autres que les fameux quarks… découverts dans les années 1960 ! Le nombre de combinaisons possibles de quarks qu'il était envisageable d'imaginer pour la constitution de la matière s'élevait à 216 et étaient appelées les hadrons. Voilà qui était une découverte particulièrement étonnante. Mais cette référence ne m'étonna pas davantage : je pus lire sur le net que le physicien à l'origine de la découverte des quarks avait fait une bien étrange déclaration à la presse spécialisée. A la question de savoir ce que cela lui faisait d'avoir découvert des particules de matière bien plus petites que ce que l'homme connaissait jusqu'à présent, le physicien répondit avec sympathie qu'il n'avait rien découvert et… que les alchimistes les avaient découvertes 500 ans avant lui ! L'alchimie était-elle un art qui avait un fond de vérité ? Mais si tel était le cas, comment se pouvait-il que, sans instruments pointus, des hommes aient été capables - par le simple biais de réflexions métaphysiques particulières - d'identifier des lois de la matière des plus pointues et inattendues ? Etait-ce le fruit d'une coïncidence bien étonnante ou de tout autre chose ?

Encore une fois, la question restait sans réponse. Je découvris cependant quant au bleu de cobalt quelque chose d'intéressant. Effectivement, cet oxyde métallique permettait d'obtenir une couleur bleue ou verte selon les manipulations qui étaient faites. Or, avec la mention de ce bleu si particulier, supposé - selon le texte que je venais de découvrir - amener une révélation dans la contemplation, j'avais là un point commun avec la mention de l'utilisation des oxydes métalliques qu'on trouvait dans l'ouvrage sur les trois potiers célèbres. Il était en effet précisé, à plusieurs reprises, que la recherche sur les couleurs et la façon de les fixer sur la céramique, était une recherche d'ordre alchimique. J'avais d'ailleurs déjà découvert, dans l'ouvrage, notamment dans la partie concernant Bernard Palissy, que le cobalt était prisé pour fixer la couleur bleue. Je me dis donc que cette coïncidence ne devait pas être fortuite et que la piste du bleu de cobalt se devait d'être explorée davantage.

Or, je me rendis compte en cherchant un peu sur le net que ce bleu avait interpellé un artiste contemporain d'Edmond qui en avait fait le fer de lance de l'ensemble de son œuvre. Il s'agissait d'Yves Klein, qui avait même déposé son nom pour un bleu de cobalt bien particulier : l'I.K.B., International Klein Blue. L'I.K.B., s'il avait été ainsi déposé, était en réalité obtenu à partir du cobalt et semblait déjà utilisé dans la poterie et dans des enluminures du Moyen-Âge. Je découvris qu'Yves Klein était un rosicrucien, c'est-à-dire un adepte de l'ordre mystique de la Rose-Croix, et spécifiait que le bleu de l'I.K.B. exprimait pour lui la totalité de la pureté de l'être et l'expression première de la matière. Il semblait que ce bleu tournait à l'obsession chez Klein puisqu'il réalisa un nombre d'œuvres hallucinantes exclusivement colorées de ce bleu si particulier. C'est ainsi que je découvris rapidement qu'il existait à Nice même, au MAMAC (Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain) une exposition particulièrement fournie de l'œuvre de Klein.

Voilà donc où se trouvait ma prochaine destination. Je ne savais si la piste était pertinente puisque Klein n'avait que 9 ans en 1937. Ceci dit, poussé par une intuition nouvelle, je me dis qu'il pouvait être prolifique de découvrir de mes propres yeux quel était ce bleu particulier qui avait inspiré cet artiste. Je me dis, sans grande conviction mais avec un brin de mysticisme ludique, que je découvrirais peut-être, en face de ces œuvres, ce qui serait en mesure de révéler le fameux " secret " ?

C'était dit. J'appelais une amie versée dans les arts et l'invitait à m'accompagner au MAMAC pour découvrir ce Klein qu'elle connaissait déjà que trop. Au pire, ce serait une sortie culturelle qui ne pouvait que m'enrichir un peu l'esprit.

Je m'étais retrouvé donc dans l'après-midi à déambuler dans les différentes salles consacrées à Klein au MAMAC. Etre accompagné comme je l'étais de mon amie versée dans les arts était une aubaine : je pouvais ainsi aller au-delà du simple critère esthétique des œuvres et recevoir quelques explications et références biographiques bien senties. J'appris ainsi que, dès l'adolescence, Yves Klein s'était penché vers une recherche d'ordre spirituelle. Cela commença dès ses 19 ans, en 1947, avec le judo, vu essentiellement à l'époque comme un art martial d'élévation intellectuelle et de maîtrise de soi, plus que comme un simple sport comme cela tend à être le cas aujourd'hui. Il partit même au Japon perfectionner son art, atteignant un haut grade de la ceinture noire qu'aucun français n'avait encore atteint à son époque. Parallèlement, dès son entrée dans le monde de judo, il s'intéressa à la mystique de la Rose-Croix et finit par devenir membre d'une des obédiences les plus connues, l'AMORC. Très tôt, dès ses vingt ans, il développa une obsession pour la couleur bleue et vit en elle " la couleur pure ". Sur un fascicule livré avec l'exposition, je pus lire à ce sujet qu'il déclara " Le bleu n'a pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs elles en ont ... Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes ... tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible. ". Cette obsession le conduisit à développer toute une série de monochromes d'un bleu très particulier dont il élabora une formule spécifique, brevetée en 1960 sous le nom d'I.K.B. Tout au court de sa carrière d'artiste, il développa ainsi une série d'œuvres, dont des formes de sculptures murales, avec des éponges marines collées à même la toile et imprégnées de cette couleur. Il finit par décéder très jeune, à 34 ans à peine, d'une crise cardiaque, en 1962.

Je dois avouer que ce bleu si particulier qu'était l'I.K.B. avait un drôle d'effet sur moi. Il s'agissait d'une sorte de bleu sombre qui avait pourtant l'étrange caractéristique d'être lumineux. Comme si des profondeurs de ce bleu irréel une lumière venait iriser chacune de ses particules et procurait une lumière intérieure à la couleur pourtant sombre. Je fus particulièrement impressionné par une petite salle qui comportait un gigantesque bac à sable dont le sable était uniquement de cette couleur. Voilà qui était particulièrement grisant !

Mon amie me laissa seul une dizaine de minutes. Elle souhaitait voir l'exposition temporaire d'une sculpteur qui ne m'intéressait guère et je profitai de l'occasion pour me laisser imprégner de cette couleur un brin irréelle. Dans ce silence de la galerie bien vide et me retrouvant seul face à ces sculptures peintes de ce bleu cobalt étonnant, je m'interrogeai. En observant avec attention cette couleur si spéciale, une intuition soudaine allait-elle me venir à l'esprit et m'éclairer sur le sens de la démarche d'Edmond ? Que désirait me dire mon aïeul ? Que signifiait ce bleu si particulier ? Je laissai mon esprit divaguer. Ce bleu rayonnant était celui de la mer et celui du ciel. Sombre pour le premier ; clair pour le second. L'I.K.B. était-il le bleu parfait qui se trouvait à l'horizon, à la rencontre des cieux et de l'océan ? Le bleu sombre marin éclairé du soleil céleste qui colorait l'atmosphère au-dessus des eaux ? D'où provenait véritablement cette lumière qui semblait en émaner ? Venait-elle vraiment rebondir sur les pigments excités du cobalt ou était-ce le cobalt qui lui-même l'émanait ?

Une voix grave me sortit brutalement de ma rêverie. Je sursautai :

- Ah, l'Art contemporain et ses fantasmes. Une simple resucée de ce qui se faisait déjà autrefois.

Je tournai la tête vers ma droite : juste à côté de moi, à ma hauteur, un homme m'avait rejoint et venait de jeter ces mots. Les yeux fixés sur la sculpture que j'étais en train de regarder, il reprit la parole :

- L'intuition de l'artiste était bonne, cependant. Mais a-t-on jamais vu un membre de l'AMORC être un véritable Rose-Croix ?

Etait-il en train de me parler ou faisait-il à voix haute des commentaires pour lui-même ? Ce qui était certain, c'est que je ne supportais pas ces gens qui se permettaient de juger en vulgaire l'art contemporain. Qui plus est en public et à voix haute. Même si nous n'étions que deux dans la salle. Une chose était sure, cela m'importunait. D'autant plus qu'il était presque collé à moi. Ne connaissait-il pas les règles de base sur la notion d'espace vital ?

Il s'agissait d'un homme de grande taille, la soixantaine. Il avait la peau foncée et ridée, de type arabe, une petite moustache, et une barbe grisonnante lui dessinait le tour du visage. Ses cheveux gris, en bataille, étaient coiffés d'une sorte de fichu en tissu gris et marron, abîmé et déchiré. Sa voix était grave et avait un léger accent arabe qui lui faisait rouler les " r ". J'eus presque envie de lui faire remarquer sa familiarité bien inconfortable quand il me prit de court en se tournant vers moi :

- Comment, ne me dîtes pas que vous accordez un quelconque crédit à cet artiste de bas étage ? Yves Klein avait une bonne intuition. Il était pur, aux origines. Mais il s'est laissé très vite prendre au jeu de la célébrité et de l'argent à profusion. Il s'est pris pour ce qu'il n'était pas. Son œuvre n'a aucun intérêt.

Je répondis, sur la défensive, tentant même de me justifier :

- Je ne vois pas ce qui vous permet de dire une telle chose. D'ailleurs, j'aime ce bleu qu'il a breveté. Je n'en ai jamais vu de pareil !

- C'est que vous n'avez pas suffisamment cherché, mon jeune ami. dit-il, avec un petit sourire narquois.

Nous n'avions échangé que deux phrases et je bouillonnais : voilà qu'il me prenait de haut ! Je ne le connaissais même pas et pourtant il m'exaspérait ! J'haussai la voix et répliquai sèchement :

- Chercher ? Et chercher quoi, je vous prie ?

Il se remit à sourire et me répondit d'une voix calme :

- Chercher d'où vient vraiment le bleu de cobalt, allons.

Je fis un pas en arrière, surpris. Les questions fusèrent dans mon esprit, se chevauchant les unes sur les autres : comment savait-il que… savait-il quelque chose sur… que me voulait cet homme qui… qui était-il d'ailleurs ? Sa réponse me figea, bouche bée :

- Ne perdez pas bêtement votre temps avec Yves Klein. Concentrez vous plutôt sur ce qui a une véritable valeur. Vous qui habitez Paris, vous n'aurez pas de mal pour faire une halte au musée Condé de Chantilly.

Je bégayai, hébété :

- Que… Comment savez-vous que je… ? Mais vous... ?

Son ultime réponse, lancée dans un dernier sourire, finit par me clouer définitivement sur place :

- Je suis certain que " Les Très Riches Heures du Duc de Berry " des frères Limbourg vous révéleront bien des secrets. Peut-être même de quoi ériger un pont dans le ciel. Qui sait ?

Sur ces derniers mots, il tourna les talons et, sans me lancer le moindre regard, s'éloigna de moi. Son allure semblait étrange. Il n'y avait guère de mot pour la décrire. Il semblait se déplacer comme par une sorte de flottement, comme s'il glissait tout en marchant. C'est lorsqu'il fit quelques mètres qu'un détail qui m'avait échappé me frappa soudainement. Le vieil homme de type arabe était unijambiste. Et c'est avec une jambe de bois qu'il se déplaçait pourtant avec une aisance presque surnaturelle.

Mon sang ne fit qu'un tour. L'anecdote du Musée du Caire me revint en mémoire. Je m'élançai vers lui pour l'empêcher de partir.

(à suivre)


Le Rayon Jaune - 02/x

Après un repas conséquent comme seule ma grand-mère, pourtant seule au fourneau et avec trois fois rien, sait le faire, vint l'heure du café. Nous nous retrouvions donc autour de la table, ma grand-mère, ma mère, mon oncle et moi.

Mon oncle, qui habitait la région, s'était lui aussi déplacé pour quelques jours, logeant chez ma grand-mère, à l'occasion de ma venue. C'était une personne que j'appréciais beaucoup car c'était un passionné de beaucoup de choses.

Je n'ai pas beaucoup d'affinités avec ma famille, habituellement. A quelques exceptions près, j'ai tendance à les considérer comme des connaissances et je n'éprouve pas de sentiments pour eux. J'en suis détaché - ils me laissent indifférent. Surtout ceux qui pensent que je devrais les aimer parce que je suis leur neveu, leur petit-fils, leur cousin ou que sais-je encore. Cela n'a aucun sens, pour moi. Et je me rends compte que ce sont précisément ceux qui voudraient que je les appelle régulièrement qui me laissent le plus de marbre. Quelque part, je réagis avec eux comme dans mes relations amoureuses : plus l'autre me fait la démonstration de son affection en réclamant la mienne, plus j'ai tendance à me renfermer dans une froideur égoïste.

Mon oncle, lui, faisait partie des exceptions. Il ne m'avait jamais harcelé en quoi que ce soit, je n'avais un contact avec lui qu'une fois l'an au téléphone, et cela me faisait pourtant terriblement plaisir de le voir lorsque j'avais l'occasion de me retrouver à Vichy pour quelques jours. Lorsque j'étais gamin, déjà, il s'illustrait par des centres d'intérêt qui ne peuvent que susciter la fascination chez un gosse : outre la culture populaire de sa région, le bassin de la Sioule, et la photographie, son dada à lui c'était les OVNIs. Officier qu'il avait été dans l'Armée de l'Air, il avait accès à des sources d'informations insoupçonnées et d'une grande crédibilité, tels que des pilotes d'aviation militaire qui avaient été confrontés à de curieuses manifestations célestes. On peut aisément imaginer combien ce genre d'occupations pouvait attirer l'attention d'un enfant expatrié en Auvergne pour les vacances.

Bref, nous prenions tous les quatre le café autour de la table. Seulement, lorsque je dis "tous les quatre", cela était faux : ma grand-mère, comme à son habitude, s'était réfugiée dans la cuisine pour faire un brin de vaisselle après le repas. J'hésitai un instant mais me risquai tout de même à aborder la question de mon arrière grand-père :

- En commençant à faire le tri dans le grenier tout à l'heure, je suis tombé sur des vieilles photos jaunies. Et il y avait une photo d'Edmond, le père de Mamie, en uniforme de poilu. Qu'est-ce que vous pouvez me dire, sur lui ?

Ma mère interpella son frère du regard, semblant ne pas savoir grand-chose sur la question et mon oncle me répondit :

- A vrai dire, peu de chose. Il a fait la première guerre, il s'en est tiré avec une balle dans la jambe, et ça lui a sauvé la vie puisqu'il s'est retrouvé à l'arrière. Et après il a rencontré ma grand-mère, Madeleine, dans l'entre-deux-guerres.

- Ah. Et tu sais s'il avait des passions particulières, un centre d'intérêt quelconque, quelque chose, ou bien… ?

Mon oncle réfléchit un instant et poursuivit :

- Pas plus que ça. Voyons… C'était un paysan, à la base. Mais il adorait lire, il était passionné d'histoire. Puis il a quitté sa femme du jour au lendemain à la veille de la seconde guerre et on n'en a plus entendu parler. Ton arrière-grand-mère a éduqué ma mère toute seule. Je n'en sais pas plus. Mais peut-être qu'il faudrait le lui demander directement. Maman ? Tu peux venir ?

Mon oncle interpella ma grand-mère qui était dans la cuisine. On entendit un grognement suivi d'un "Qu'est-ce qu'il y a, encore" à voix basse mais qu'on savait volontairement audible pour être entendu. Ma grand-mère fit irruption dans la pièce avec un torchon entre les mains :

- Maman, ton père, tu sais quoi, sur lui, exactement, à part son histoire à la jambe ? lui demanda mon oncle.

Ma grand-mère parut étonnée de la question, s'essuya les mains avec le torchon, le posa à côté d'elle et s'assit difficilement sur sa chaise en bout de table.

- Tu en as de drôles, de questions. répondit-elle, sèchement.

- Arnaud a trouvé des photos d'Edmond en poilu, donc il s'interroge sur qui il était.

Ma grand-mère soupira un brin, se tourna vers moi et sourit en faisant craqueler sa peau ridée :

- J'ai pas beaucoup connu mon père, tu sais. Il est parti courir la gueuse quand j'avais 4 ou 5 ans et on l'a jamais revu.

- Tonton me disait que c'était un passionné d'histoire, fis-je remarquer.

- Ah ça oui ! répondit ma grand-mère. La Mado - ma mère, Madeleine - était très amoureuse de mon père et elle me racontait souvent des choses sur lui quand j'étais jeune. C'était un paysan mais il avait le certificat d'études. Il était passionné de lecture. Il travaillait à la ferme de... Comment elle s'appelait, déjà ? Ah, j'me fais vieille, la mémoire, la mémoire... Enfin, d'une dame qui possédait des terres et qui lui prêtait les livres de sa bibliothèque. Une grande dame, ah ça oui. Elle a aidé ma mère à trouver un travail quand mon père nous a abandonnés. Mais bon, il en avait aussi, des livres. Dès qu'il avait un sou de côté, il en dévorait un nouveau. Je me rappelle qu'il y avait une sacrée bibliothèque à la maison…

Mon intérêt s'égaya soudainement. J'interrompis ma grand-mère dans ses souvenirs :

- Et ces livres, qu'est-ce qu'ils sont devenus ? Tu les as gardés ?

- Oh oui, j'en ai même lus quelques uns. Mais il y en a tellement. Beaucoup de livres d'histoire et des romans aussi. Des vieux livres. Ceux que j'ai lus sont dans la bibliothèque, au milieu des miens, mais la plupart croupissent dans des cartons au grenier.

Je tenais peut-être une piste. Je me dis qu'il y avait peu de chances de tomber sur des ouvrages ésotériques puisque mon arrière-grand-père pratiquait son spiritisme dans le plus grand secret. Cela pouvait tout de même être intéressant d'y jeter un œil.

- Et les livres d'histoire, ce sont plutôt des livres d'histoire de France ? demandai-je.

- Pour la plupart, oui. répondit ma grand-mère. Ça et quelques livres par-ci par-là sur l'Antiquité. Il était fasciné par l'Egypte des pharaons. Et c'est pas peu dire : mes parents sont partis en Egypte, pour leur lune de miel, d'ailleurs. Et pourtant, ils roulaient pas sur l'or. M'enfin… C'est du passé, tout ça…

L'Egypte Ancienne, civilisation de tous les mystères, propice à toutes sortes d'imaginations. Je gardai l'idée en tête en me disant que je pourrais tenter de découvrir quelque chose de ce côté-là.

- Et il avait de la famille de son côté ? Un frère, une sœur, des cousins ? interrogeai-je.

- Oh, il avait un frère. Le père de ma cousine, Mathilde. Elle habite Paris, je crois. Mais on n'a pas trop de contacts. Ca fait des années que je ne l'ai pas vue.

Résumons. Mon arrière-grand-père était un paysan lettré qui se faisait prêter des ouvrages d'histoire par sa propriétaire terrienne - une "grande dame" qui avait par ailleurs aidé Madeleine quand celle-ci s'était retrouvée seule avec sa fille. Edmond possédait de nombreux ouvrages d'histoire, sur la France et sur l'Antiquité, qu'avait gardé ma grand-mère. Il était aussi allé en Egypte à l'occasion de sa lune de miel, alors qu'il ne semblait en avoir guère le sou. Une étrangeté de plus qu'il me faudrait peut-être élucider. Il avait effectivement un frère, comme l'évoquait le journal intime, et ce frère avait eu une fille, Mathilde, qui vivait à Paris.

Après avoir bu le café, mon oncle me proposa d'aller faire un tour en ville pour acheter le journal du jour. Je me dis que ce serait l'occasion de respirer un peu le bon air auvergnat et de ne pas rester enfermé dans la maison : je décidai donc de l'accompagner.

Sur le chemin, j'eus l'idée de lui demander s'il connaissait une rue appelée "rue des Trois Potiers", cette rue qu'Edmond mentionnait dans son journal comme le "nouveau lieu" où se déroulaient les séances de son Cercle spirite. Il avait secoué la tête et demandé pourquoi je cherchais cette rue ; j'avais haussé les épaules et bredouillé une excuse inventée sur l'instant. En conséquence, je m'étais dis qu'il me faudrait sans doute acheter un plan de Vichy à la librairie et chercher où se trouvait la rue.

C'est donc bien évidemment ce que je fis. Seulement, le plan en main, je me retrouvai bredouille : aucune rue de ce nom-là n'apparaissait dans l'index. Sans doute la rue avait été renommée entre temps par quelque rue "Général De Gaulle", "Jean Jaurès" ou autres "Libération". Je me fis tout de même la réflexion que la rue devait être longue puisque les réunions du Cercle se déroulaient au numéro 314.

A mon retour, me trouvant seul avec ma grand-mère, je l'interrogeai sur la fameuse adresse. Elle qui avait vécu à Vichy depuis son enfance, elle serait sans doute en mesure de me dire où elle se trouvait. Pourtant, ce fut en vain. Elle connaissait bien la ville et suggéra donc que si cette rue avait été renommée à la Libération, elle était bien jeune à cette époque (elle avait 8 ans en 1945) et ne s'en souvenait peut-être plus. Je balbutiai un remerciement alors qu'elle râlait un peu en lançant comme d'habitude un récurrent "j'me fais vieille, la mémoire, la mémoire…". Je décidai donc de m'isoler au grenier pour explorer davantage les éventuelles affaires d'Edmond et poursuivre ma lecture, tranquille, de son journal intime.

Je retrouvai donc le lieu où tout avait commencé. Ce grenier poussiéreux - qui tranchait bizarrement avec l'obstination maniaque de ma grand-mère. Cela faisait sans doute partie de ces incohérences qui nous caractérisent tous, de ces parts d'ombre ou d'impensé qui viennent compléter notre vie sociale tout comme l'intimité trahit nos personnalités profondes. De ce passé qu'on enterre dans un placard, ou de cette poussière que l'on cache d'un coup de balais et que l'on retrouve en soulevant les tapis. Bref, de ces secrets dissimulés aux yeux de tous et révélés au grand jour au moment le plus inopportun. Comme ceux d'Edmond oubliés sans doute pendant plus de 50 ans dans le socle creux d'une boîte à musique.

Après une dizaine de minutes, je tombai sur un de ces cartons qu'avait mentionné ma grand-mère : il était rempli de livres en reliures de cuir, noires, rouges ou vertes, qui sentaient bon le papier vieilli. Il s'agissait essentiellement de romans : Stendhal, Balzac, Flaubert, Lamartine, Chateaubriand… A côté de ce premier carton, un autre était cette fois rempli d'ouvrages d'histoire des civilisations anciennes, dont une sorte d'encyclopédie de l'histoire des civilisations, dont chaque tome était consacré à une région particulière de l'Antiquité : Mésopotamie, Egypte, Grèce, Rome, etc. L'Egypte prédominait tout de même sur le reste. Il y avait des ouvrages sur la dynastie des pharaons, sur le panthéon des divinités égyptiennes, et sur les us et coutumes de l'Egypte ancienne. Je feuilletai chacun d'eux sans conviction à la recherche de quelque mystérieuse coupure de journal ou lettre pliée qui aurait été jetée au milieu de pages dédiées à quelque Ramses ou Toutankhamon. En vain. J'en conclus que cela ne servait à rien d'aller plus loin si je ne savais pas quoi chercher.

C'est pourquoi je me rabattis sur la petite commode dans laquelle j'avais déjà trouvées la boîte à musique et les photographies de mes arrière-grands-parents. Elle semblait réunir quelques unes de leurs affaires et peut-être allais-je y découvrir quelque chose digne d'attention. Je décidai donc d'en faire l'inventaire.

Une vingtaine de photographies (je me fis la remarque que pour l'époque c'était un luxe pour des gens d'humble condition), de vieilles factures datant apparemment de l'époque de Madeleine et Edmond, la fameuse boîte à musique et ses multiples secrets, trois plumes d'oie, deux encriers dont l'encre noire avait séché, de vieux papiers buvards utilisés, des lettres reçues de divers correspondants de mes arrière-grands-parents et, enfin, chose que je n'avais pas aperçue dans la matinée car dissimulée au fond du tiroir : un nécessaire à écriture, sorte de petit coffret d'une quinzaine de cm de long, en bois sommaire, qui avait été empaqueté par des bouts de ficelle noués entre eux.

J'ouvrai naturellement le coffret, m'attendant à y rencontrer des encriers de rechange. Or, au milieu d'un morceau d'étoffe quelconque, nul outil de cet acabit mais un objet bien incongru. D'environ 10 cm sur 5cm, de forme arrondie, de couleur ocre et muni d'une anse sur le côté, je me retrouvai devant une antique petite lampe à huile en terre cuite. La preuve en était ses deux orifices, l'un - central et large - pour remplir l'objet avec de l'huile ; le second - au bout et plus petit - pour accueillir la flamme. Elle ne comportait presque aucune décoration si ce n'était comme des pétales de fleurs autour de l'orifice central, ainsi qu'une lettre gravée dans la terre cuite. Je la reconnus aussitôt, m'étant penché dans un passé lointain sur les subtilités linguistiques d'une culture qui m'était bien étrangère : la première lettre de l'alphabet hébreu, Aleph, ?, représentée dans sa forme carrée (voir la lampe).

Quel étrange endroit pour ranger une lampe à huile d'origine juive ! Désireux de trouver de quoi avancer dans mon enquête familiale, je plongeai mes doigts dans l'orifice de la lampe. Ils se refermèrent sur du vide. J'ignorai ce que cette petite lampe faisait ici mais elle n'avait sans doute contenu que ce qu'elle avait contenu pendant des siècles : de l'huile et rien d'autre. Je la reposai donc précautionneusement dans son petit coffret et la posai à terre.

Il s'agissait pour l'heure d'une impasse. Point de "314, rue des Trois Potiers" à l'horizon, point d'informations supplémentaires sur l'intérêt d'Edmond pour l'Egypte ancienne et une lampe à huile en terre cuite qui n'avait rien de très original.

Alors que j'étais sur le point de reposer le tout et de lire davantage le journal intime, je feuilletai machinalement les photographies dans lesquelles j'avais déjà vu Edmond dans son uniforme de poilu. Il y en avait quelques unes de lui, quelques unes de mon arrière-grand-mère Madeleine, et quelques autres où ils se retrouvaient tous les deux, dans des lieux divers. Seulement, l'une d'elles attira mon attention. Elle était un peu claire et en partie surexposée, comme si le photographe avait laissé le diaphragme de son appareil ouvert trop longtemps. Du coup, mes deux arrière-grands-parents avaient une pâleur qui ne faisait vraiment pas honneur à la belle femme qu'avait été Madeleine. Le lieu dans lequel ils se trouvaient, en revanche, plus sombre, apparaissait davantage sur la photo. Il s'agissait d'un intérieur. Je ne reconnus pas l'endroit immédiatement, cherchant à voir dans quel endroit de l'actuelle maison de ma grand-mère la photo avait été prise. Mes deux aïeux posaient à côté d'une sorte de vaisselier dans lequel un objet décoratif semblait entreposé. Je pris d'abord le meuble pour une vieille armoire à vaisselle bien vide, comme un vieux living. Mais c'est en plissant les yeux du fait du manque de netteté de l'arrière-plan de la photo que je finis par comprendre : il y avait dans le coin supérieur gauche, juste derrière mes arrière-grands-parents, une pancarte vissée sur un pied. Elle indiquait : "Cairo Exhibition". Le Caire ! Cette photo avait été prise pendant la lune de miel de Madeleine et Edmond ! Ce que je prenais pour un vaissellier était une vitrine d'une exposition dans un musée égyptien ! Et dans laquelle se trouvait une pièce qui, d'ailleurs, ressemblait à s'y méprendre à … une petite lampe à huile en terre cuite !

Mon sang ne fit qu'un tour, persuadé d'avoir trouvé quelque chose. Je retournai machinalement la photographie : il y était griffonné "printemps 1926".

Je saisis le journal intime et regardai les différentes dates du printemps 1926, "l'an 8 après la grande guerre". En survolant les différents récits de ces dates, il s'agissait toujours de récits de séances de spiritisme où Edmond se rendait dans un endroit dont l'adresse n'était pas indiquée ("le lieu habituel", était-il précisé) et communiquait avec sa femme et son fils assassinés par le tristement célèbre Henri Désiré Landru. Je remarquai tout de même une interruption de plusieurs semaines à partir de la mi-mars jusqu'à début mai. A l'exception toutefois d'une date, le 7 avril 1926, qui venait préciser les raisons de cette soudaine interruption à la tenue régulière du récit. J'en commençai la lecture :

"7 avril 1926, l'an 8 après la grande guerre

Cela fait six jours que Madeleine et moi sommes arrivés en Egypte. Jamais je n'aurais espéré voir de mes propres yeux les merveilles érigées par les Premiers Bâtisseurs. Le voyage qui nous a amené de France au travers de la Méditerranée était un peu long mais le jeu en valait la chandelle. Madeleine semble ravie. Comme convenu, nous avons visité le Musée du Caire : je crois que Madeleine était captivée par mes explications. J'aimerais tant que ce voyage soit aussi plaisant pour elle que pour moi. Et j'aurais tant aimé que Catherine et mon fils soient présents eux aussi pour partager mon bonheur. Ne pas parler avec eux me manque cruellement mais je sais que ce n'est que pour quelques semaines. L'importance de ce voyage est trop grande pour le Cercle. Nous repartirons demain pour Louksor en remontant le Nil.

La lampe est à côté de moi. Quand je la regarde, je ne peux m'empêcher de penser à toutes ces années pendant lesquelles nous l'avons recherchée alors que je la tiens enfin entre les mains. Elle est bien celle qui nous manquait pour parachever le Grand Oeuvre. Lorsque j'imagine toutes les difficultés qu'a eu le Cercle pour mettre la main dessus depuis plus d'un siècle, je suis plus que joyeux et même extatique au point d'en verser des larmes. Les dernières traces que nous avions de la lampe était celles consignées dans les archives de feu la Lunar Society. La vieille organisation scientifique en avait pris connaissance au travers des inventaires réalisés par les sous-officiers du futur Empereur Français. Mais qui pouvait deviner que Napoléon était lui-même un initié qui s'était penché sur les Mystères d'Isis ? J'ai récemment fait l'acquisition d'un ouvrage qui semble l'indiquer. Fort heureusement, si Bonaparte connaissait l'existence de la lampe, il était bien loin de savoir s'en servir et d'en connaître l'utilité, que les spécialistes de la Lunar Society connaissaient très bien.

Lorsque Napoléon Bonaparte a entamé sa campagne d'Egypte en 1798 pour couper la route des Indes aux Britanniques, il fit la découverte de certaines reliques égyptiennes très intéressantes. Aux côtés de la Pierre de Rosette découverte en 1799 qui servit à Champollion pour déchiffrer les hiéroglyphes plus de 20 ans plus tard, un ensemble de trésors antiques furent mis au jour. Au premier rang desquels la lampe à huile qui avait été trouvée dans une tombe au pied des Pyramides de Gizeh, que je tiens aujourd'hui entre mes mains. Pourtant, lors de la capitulation des forces françaises en 1801, les Britanniques au côté des forces Ottomanes exigèrent de récupérer les monuments antiques.

C'est à ce moment que la section occulte de feu la Lunar Society, dont le Cercle en est l'héritage, faillit mettre la main sur la lampe. Par l'intermédiaire des scientifiques de la Lunar présents au British Museum, il avait été prévu que la relique qui semblait bien anodine soit rapatriée en Angleterre. Ce fut peine perdue puisque les alliés Ottomans décidèrent de garder une partie des butins de peu de valeur au milieu desquels la lampe s'était retrouvée égarée. Malgré les tentatives de la section occulte de la Lunar Society, la lampe resta donc aux mains des Ottomans, et nous en perdîmes la trace. La perte de la lampe fut un coup dur pour l'organisation qui finit par voir sa dissolution en 1813 : la manipulation des scientifiques et de leurs travaux par les membres du cercle intérieur manquait d'efficacité. Il fut donc décidé d'opérer autrement. De fait, cette dissolution officielle entrait en concordance avec la fondation du Cercle qui se proposait de retrouver les origines de la Lunar Society (fondée d'ailleurs en 1765 sous le nom du Lunar Circle). Les activités du Cercle devinrent dès lors entièrement occultes. Et voici que plus d'un siècle plus tard, j'ai pu remettre la main sur cette lampe tant recherchée. Elle a été achetée il y a quelques mois avec d'autres vestiges auprès d'un antiquaire d'Istanbul par le Musée égyptien.

Comme convenu, le contact du Cercle m'attendait donc devant le Musée du Caire, armé de son appareil photographe. Il n'était pas difficile de le reconnaître : il s'agissait d'un vieil égyptien à la barbe grise coupée court, unijambiste, qui reposait sa jambe tronquée sur une longue barre de bois. Cela ne retirait en rien à la vélocité de l'homme dont la démarche, quoique inhabituelle, était animée d'une habileté incompréhensible, à la limite du surnaturel. Je crus que la vue de cet étrange personnage pourrait effrayer Madeleine : il n'en fut rien. Bien au contraire, elle fit preuve à son égard d'une compassion insoupçonnée - peut-être parce qu'elle pressentait que, de par mon accident lors de la grande guerre, mon sort à la jambe aurait pu être semblable au sien. Nous avons finalement visité le musée et mon contact prit plusieurs photographies de nous posant dans différents angles. Nous pûmes de ce fait repérer les failles de sécurité et constater que la lampe qui venait de faire sa réapparition, mais qui semblait de moindre valeur aux yeux du conservateur, n'était protégée que par une maigre façade de verre. Ce faisant, nous réussîmes deux jours plus tard, la nuit tombée, à la dérober.

Jamais je ne me serais crû capable d'une telle opération ! Mais il en allait des impératifs de l'organisation, à laquelle je viens d'être initié au cercle intérieur. Je puis seulement soulever que je ne fis qu'appliquer les ordres de mon contact qui avait un plan très précis pour nous faire pénétrer dans le musée. J'ignore comment il a pu mettre la main sur un double des clefs du conservateur mais celui-ci nous fut indispensable. Quant aux rondes des gardes, il semblait capable - comme par une sorte de précognition - de savoir à quel moment il était sauf pour nous de nous faufiler entre les allées de statues et de sarcophages. Un diamant de vitrier nous permit enfin de récupérer la lampe sans le moindre bruit.

Lorsque je me suis retrouvé au dehors, à l'abri de tout danger et de toute menace, mon contact avait subitement disparu. Je ne l'ai d'ailleurs pas revu depuis. Je suis donc rentré à l'hôtel où Madeleine dormait toujours profondément. Madeleine… Serai-je un jour en mesure de lui dire toute la vérité sur mes escapades du mercredi soir et sur le Cercle ? A chaque fois que je suis obligé de lui mentir, je sens une boule dans ma gorge qui me pousserait presque à tout lui avouer. Mais l'importance des événements à venir m'oblige à tenir le secret. Et pourtant… Voilà que son amour est sans failles et que nous sommes aujourd'hui mariés. La grande guerre n'est qu'un lointain souvenir et l'avenir me semble plein d'espoir. Si le Cercle parvient à réaliser le Grand Œuvre, l'avenir de l'humanité sera à jamais radieux. Et peut-être en serai-je un des humbles artisans. Alors nous construirons un futur éloigné des guerres et plein de félicité pour nos futurs enfants. Je le dois aussi à Catherine et à mon fils décédés : ils furent les vecteurs bien involontaires de ma motivation. Sans eux, jamais je n'aurais été amené à rencontrer le Cercle. Le Sens des événements prend parfois une forme bien surprenante…

Demain, nous reprenons le bateau pour Louksor. Jusqu'à la fin du voyage, je ferai en sorte de conserver la lampe sur moi pour que rien de fâcheux ne lui arrive jusqu'à mon retour en France."

Le passage s'arrêtait là. La vie d'Edmond me semblait soudainement encore plus étonnante. Voilà qu'après avoir appris qu'il était veuf, adepte du spiritisme et passionné d'histoire, je le découvrais maintenant voleur de musée ! Qui savait quels autres secrets les tribulations d'Edmond recelaient ? Et cette lampe à huile si anodine et pourtant si mystérieuse, que représentait-elle ? Le Cercle était-il simplement un groupe de spirites comme je l'avais imaginé ou bien autre chose ? Ses racines, au travers de cette étrange Lunar Society dont je n'avais jamais entendu parler, semblaient au contraire indiquer qu'il s'agissait d'une sorte de vieille société secrète du genre de la Franc-Maçonnerie. Je cherchais des réponses aux questions que posaient mes premières découvertes et je me retrouvais avec de nouvelles questions. Je me dis qu'il devenait indispensable de lire le journal intime dans son intégralité.

Auparavant, je décidai de jeter un œil aux ouvrages sur l'Egypte antique que j'avais découverts dans les cartons pour en apprendre peut-être plus sur cette mystérieuse lampe à huile. Seulement, a priori, aucune information au sujet de la lampe ne s'y trouvait consignée. J'eus l'idée de regarder si Edmond possédait des ouvrages sur Napoléon ou sur sa campagne d'Egypte : peut-être que, si je le trouvais, l'ouvrage dont parlait Edmond à propos de l'empereur et de son intérêt pour les Mystères initiatiques égyptiens m'en apprendrait davantage. Y découvrirais-je de plus amples informations sur la fameuse lampe à huile ? Si Edmond avait possédé cet ouvrage, il se trouvait peut-être dans la bibliothèque de ma grand-mère, que je savais admirative de l'empereur et de ses frasques.

Je fis donc un tour dans la bibliothèque au rez-de-chaussée, excité par cette histoire de haut vol égyptien tout aussi fascinante qu'inquiétante. J'étais bien décidé à trouver la moindre information à propos de cette fameuse lampe à huile ornée d'un Aleph hébraïque. Je m'étais installé dans le petit salon qui s'ouvrait sur la bibliothèque et avais empilé les ouvrages pouvant être intéressants sur la table basse. J'avais volontairement mis de côté les quelques ouvrages d'histoire de France, sur la monarchie, la révolution française, et le 19ème siècle, et m'étais essentiellement consacré à ceux traitant de Napoléon et de sa campagne d'Egypte, espérant y trouver quelque donnée nouvelle. L'obstination maniaque de ma grand-mère était bien utile : elle avait classé tous ses ouvrages par thèmes sur les rayonnages et je n'eus quasiment qu'à saisir tous ceux qui, côte à côte, traitaient des escapades africaines de l'empereur ajaccien, en omettant tous ceux édités après 1940.

Après deux bonnes heures passées à lire en diagonal ces quelques ouvrages d'Edmond qui se trouvaient dans la bibliothèque, je me retrouvai encore une fois bredouille. Il n'y avait bien sûr aucune note écrite à la main placée sciemment par Edmond au milieu de quelque livre, que ma grand-mère - puisqu'elle les avait lus - aurait de toute façon découvert depuis longtemps. Quant à la référence à quelque lampe à huile particulière qui aurait pu intéresser le bon vieux Bonaparte, je n'en décelai trace nulle part. Je me retrouvai donc au point de départ.

Je reposai le dernier ouvrage sur les campagnes de Napoléon sur la table basse devant moi et poussai un soupir. Pensif, vérifiant machinalement si je n'avais oublié aucun ouvrage susceptible d'être intéressant, mon regard se balada sur les rayons de la bibliothèque. Entre les quelques ouvrages d'Edmond - plus nombreux que ce qu'en disait ma grand-mère - et ceux qui appartenaient à cette dernière, la bibliothèque était sacrément bien fournie. Il s'agissait essentiellement d'ouvrages d'histoire, sur toutes sortes de sujets, d'époques et de lieux différents. Si ma grand-mère n'avait presque pas connu son père Edmond et avait fini par devenir aide-soignante, elle avait hérité de lui tant son caractère d'autodidacte cultivé que son intérêt pour l'Histoire de France et de Navarre.

Je m'apprêtai à retourner au grenier pour continuer, à l'abris des regards de ma famille, la lecture du journal intime et avancer un peu dans toute cette histoire quand une découverte inopinée allait totalement redéfinir la donne. Mon regard s'était posé sur un ouvrage de la bibliothèque, vieux livre à la reliure en cuir vert dont le titre aux lettres dorées presque effacées était pourtant éloquent : " Histoire de trois potiers célèbres ".

Je clignai des yeux et sentis une décharge électrique dans tout le corps : avais-je bien lu ? Je saisis l'ouvrage et le regardai de plus près. " Histoire de trois potiers célèbres - Bernard Palissy, Frederic Böttger et Josiah Wedgwood ", par Emile Jonveaux, 1874. L'ouvrage ancien avait très certainement appartenu à Edmond. Se pouvait-il que sa référence au " 314 rue des Trois Potiers " - comme nouveau lieu de tenue des réunions du Cercle dans la dernière note de son journal intime - fut une sorte de message caché ? J'en jubilai d'avance et jetai un œil à l'ouvrage.

Il s'agissait de trois biographies réunies et chacune était consacrée à l'un de ces trois potiers célèbres dont - je dois bien l'avouer - je découvrais l'existence. J'entrepris donc la lecture de l'ouvrage.

Bernard Palissy était un potier qui officiait au cours du 16ème siècle. Issu d'une famille modeste, il se vantait de ne parler ni le grec, ni le latin. Il s'agissait d'un autodidacte protestant étonnant, ayant failli faire les frais de l'édit d'Henri II contre les protestants, et qui mourut en 1589 " de faim, de froid et de mauvais traitements " en prison, à la Bastille de Paris. Durant sa vie, il produisit de nombreuses faïences émaillées et composa des vitraux. L'ouvrage insistait lourdement sur le fait que ce potier polémiste et écrivain, avait passé l'essentiel de sa vie dans une quête désespérée pour découvrir le secret de l'émail, une pâte se vitrifiant sous l'action de la température lors de la cuisson. L'émail était couplé de colorants de l'ordre des oxydes métalliques tels que le plomb pour une coloration jaune, le cobalt pour un bleu profond et le vert, le manganèse pour le mauve et enfin l'or métallique pour un rouge soutenu. Il était précisé que ces différentes subtilités de la recherche du secret de l'émail ressemblaient étrangement aux recherches sur les substances et les métaux initiées par les alchimistes du Moyen-Âge.

Frederic Böttger, quant à lui, était un potier qui avait officié plus d'un siècle plus tard, né en 1682 et décédé en 1719. Ce chimiste allemand s'était illustré pour avoir notamment recherché la pierre philosophale des alchimistes, trouvant comme mécène Frédéric-Auguste de Saxe. Pourtant, Frédéric Böttger sembla abandonner rapidement ses recherches dans ce domaine pour se consacrer à la poterie et réussit le premier en Europe à fabriquer de la porcelaine. Etourdi par une fortune bien trop rapide, il se retrouva étourdi par des excès qui raccourcirent sa vie précipitamment. L'ouvrage insistait sur le fait que, contrairement aux apparences, les travaux de recherche de la pierre philosophale par ce potier étaient simplement devenus secrets par la suite : ses recherches autour de la céramique et en particulier de la porcelaine n'étaient en aucun cas étrangères à ses découvertes dans le domaine alchimique.

Enfin, le dernier personnage évoqué, Josiah Wedgwood, se trouvait agir quelques décennies plus tard, né en 1730 et décédé en 1795. Nulle référence à l'alchimie cette fois-ci : Wedgwood était un potier qui avait développé la poterie à un niveau de production industrielle. Contractant la variole enfant, il était resté fortement blessé au genou toute sa vie, ce qui l'avait rendu, dans ses premiers âges, incapable de travailler sur un tour à potier. En conséquence, il s'était concentré essentiellement sur l'élaboration des poteries plutôt que sur leur fabrication. Alors qu'il avait commencé à travailler avec le potier le plus renommé de l'époque - Thomas Whieldon - il expérimenta une large variété de techniques de poterie qui coïncidèrent avec l'industrialisation émergeante de la ville de Manchester. Ainsi, ses expériences techniques et technologiques avaient fait de l'artisanat de la poterie la première véritable usine potière. Il finit par devenir une référence dans le domaine (notamment auprès de la Reine Charlotte). Il était aussi mentionné que sa petite-fille, Emma, n'était autre que l'épouse de l'évolutionniste bien connu, Charles Darwin. Outre le fait que Wedgwood était apparemment fasciné par la civilisation des Etrusques (dont la porcelaine noire avait été découverte lors de fouilles en Italie du vivant de Wedgwood - une passion révélatrice qui avait d'ailleurs donné à l'industriel son premier succès commercial majeur au travers de la duplication de ce qu'il avait appelé le " Basalte Noir "), une subtilité de sa biographie attirait particulièrement mon attention. Wedgwood avait été, en effet, le membre d'un club de réflexion qui réunissait des notables et des scientifiques de l'époque : la Lunar Society.

Par une coïncidence que je ne soupçonnais pas anodine, je pus ainsi apprendre ce qu'était exactement que cette organisation qu'Edmond mentionnait, la Lunar Society (la Société Lunaire). De ce qu'en présentait l'ouvrage, il s'agissait d'un club d'industriels et de scientifiques qui se rencontraient régulièrement à Birmingham, entre 1765 et 1813. Appelé aux origines le Lunar Circle (le Cercle Lunaire), il prit son nom de Lunar Society en 1775. Le nom de la société venait de leur pratique qui consistait à organiser leurs réunions au moment de la pleine lune. Puisqu'il n'y avait à l'époque aucun éclairage de rue, la lumière prégnante de la pleine lune rendait le chemin de retour chez soi plus simple et plus sécurisé. J'appris que cette société était très influente en son temps, et réunissait des personnalités telles qu'Erasmus Darwin, le grand-père du Charles Darwin bien connu, Josiah Wedgwood ou encore James Watt. Il existait également de nombreux personnages et correspondants de l'organisation tels que Benjamin Franklin, Thomas Jefferson ou Antoine Lavoisier. Nulle mention n'était faite, cependant, du " cercle intérieur " de cette organisation pourtant scientifique ni des recherches ésotériques dont parlait Edmond dans son journal intime.

Tout cela était bien inattendu. Les informations et les pistes semblaient se recouper les unes avec les autres. Mais si l'adresse du " 314 rue des Trois Potiers " était supposée indiquer quelque chose de particulier, je me retrouvais tout de même dans l'expectative : l'histoire de ces trois personnages était certes intéressante mais je ne voyais pas très bien ce que j'étais supposé comprendre.

Après avoir passé l'après-midi dans les livres, au-dehors, le soleil commençait à se coucher et la lumière se retrouvait amoindrie. Je décidai d'en arrêter là pour ce jour et de m'y replonger le lendemain.

Et je m'apprêtais à découvrir que le jeu de pistes d'Edmond était bien plus subtile que de simples excursions bibliographiques dans des ouvrages poussiéreux.

(à suivre)


Le Rayon Jaune - 01/x

C'était il y a quelques mois à peine. Comme les lecteurs réguliers de mon blog le savent, je m'étais rendu à Vichy, la ville où habite ma grand-mère, pour lui rendre visite (et d'ailleurs voir également ma mère, montée de Nice pour l'occasion). J'ai hésité avant de parler de cette histoire. J'ai hésité parce que je ne savais pas si je devais en parler : ce que j'ai découvert me semblait tellement intriguant que je ne pouvais en aucune façon décider à la légère d'en parler publiquement.

Et puis, finalement, les événements se sont précipités. J'y ai bien réfléchi et il n'est plus possible pour moi de me taire. Les choses dont il s'agit me dépassent complètement. Je ne sais pas quoi en penser. Mon Dieu, je ne sais vraiment pas quoi en penser. C'est tellement poignant : dois-je lui accorder un quelconque crédit ? Je n'ai pas osé en parler à ma grand-mère, ni même à ma mère. Un jour, peut-être, je devrai leur en toucher mot. Mais en attendant, ce secret est trop dur à conserver. Voilà pourquoi j'en parle aujourd'hui.

Nous étions un mercredi. Ma grand-mère avait profité de ma présence pour me demander de l'aide pour une tâche bien ingrate : l'aider à ranger son grenier. Il faut dire qu'elle a tendance à être voutée et qu'elle a des difficultés pour se déplacer. J'avais donc bien évidemment accepté de lui donner un coup de main, non sans soupirer un brin devant l'immensité de l'office ! Vieux meubles, vieilles malles et autres cartons s'offraient donc à moi ce jour-là, dans un grenier exigu seulement éclairé par une lucarne sale.

Cela faisait plusieurs heures que je tentais de trier tout ce que je pouvais y trouver : des boîtes à cigares qui avaient appartenu à mon grand-père et remplies de vieilles photos jaunies, des vieilles factures soigneusement reliées entre elles par des bouts de ficelle et néanmoins posées nonchalemment au fond d'une malle, et tout une somme incroyable d'objets hétéroclites telles que ces étranges épingles sculptées en forme de chat appelées aussi épingles à thé. Ces petites épingles servaient à maintenir une petite éponge sous le bec verseur d'une théière afin d'en recueillir les gouttelettes qui risquent de glisser le long de la théière une fois qu'on a versé le thé. Et je ne parle pas de tous ces objets dignes d'un antiquaire, ou du moins d'une vente au marché des trouvailles dans quelque foire à l'étalage organisée le dimanche matin !

Et puis, ce fut à ce moment-là que je le trouvai.

Il y avait cette petite commode. J'avais fait jouer mes mains sur la surface rugueuse de ce vieux meuble en bois massif : j'y laissais ce faisant les petites traces de mes doigts sur la couche de poussière. Dans le tiroir, que je dus forcer un peu pour ouvrir, il y avait différents papiers, des vieilles factures, d'autres photographies jaunies. L'une d'elles représentait mon arrière-grand-père, Edmond, en uniforme de poilu. Je savais qu'il avait fait la première guerre mondiale – il avait 26 ans quand l'Allemagne avait attaqué la France, en 1914. 26 ans. Presque l'âge que j'ai aujourd'hui. Il s'en était sorti avec une balle dans la jambe qui l'avait ramené à l'arrière et lui avait sauvé la vie ; on savait ça, dans la famille, on m'en avait parlé de nombreuses fois. Il avait rencontré mon arrière-grand-mère, Madeleine, dans l'entre-deux guerres et ma grand-mère, Odile, fruit de leur union, était née en 1933. Quelques années plus tard, Madeleine, mon arrière-grand-mère, s'était réveillée un beau matin et Edmond les avait quittées dans la nuit, et elle n'avait plus jamais entendu parler de lui. Sans doute avait-il rencontré quelque femme pour refaire sa vie, m'avait toujours dit ma grand-mère.

Accompagnant ces photos, dans le même tiroir, je découvris une petite boîte en bois verni. Rectangulaire, elle était fermée par un petit fermoir doré. Une mosaïque en céramique représentait sur le dessus du couvercle le dessin d'une jeune fille sur une balançoire. Fait étrange, il y avait sur le côté de la boîte une espèce de petite manivelle dorée ; en la tournant plusieurs fois, elle finit par se bloquer juste après un drôle de cliquetis. Je décidai d'ouvrir la boîte : je sursautai. Je ne m'y attendais pas : c'était une boîte à musique et les premières notes m'avaient pris par surprise. La boîte m'avait échappé des mains avec fracas sur le sol. La petite peur passée, je ris nerveusement de ma couardise et rouvrit la boîte : elle marchait toujours. Il y avait une danseuse avec un tutu blanc qui tournait sur la fine mélodie. Je ne savais pas de quand datait l'objet mais il devait avoir une sacrée valeur, surtout considérant que le mécanisme fonctionnait encore. Mais c'est à cet instant que je ressentis un frisson me parcourir l'échine : lorsque la boîte m'avait échappée des mains, j'en avais abîmé le socle.

Comme lorsqu'un enfant est pris la main dans le sac après avoir fait une grosse bêtise, je me sentis paniqué, désireux de réparer ma maladresse : si ma grand-mère, ce tyran, se rendait compte que j'avais abîmée cette boîte, j'aurais droit à des reproches culpabilisants. Et Dieu sait qu'elle excellait dans ce genre de situation ; ma mère en savait quelque chose. Je tentai de réinsérer la petite plaque de bois du socle dont elle s'était détaché. Je me rendis compte alors qu'elle s'y insérait parfaitement, comme si la brisure avait toujours été là. Cette plaque de bois détachée n'était rien d'autre... que le couvercle d'un compartiment secret ! Le socle de la boîte à musique était donc creux !

Tout excité à l'idée de découvrir quelque trésor, je retirai la plaque à nouveau et plongeai mes doigts dans l'interstice à la découverte de quelque bijou caché. Ils se refermèrent sur quelque chose. Je tentai de pencher la boîte pour faire sortir l'objet par cette ouverture. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris qu'il s'y cachait un carnet relié de cuir noir. Je l'attrappai avec dextérité du bout des doigts et le sortis de sa cachette. Ce faisant, des morceaux de papiers jaunis et déchirés tombèrent de l'orifice de la boîte.

Je choisis d'abord de jeter un oeil au petit carnet. Au centre de sa couverture, il y avait un cercle doré et – en son coeur – une lettre grecque, dorée elle aussi : la lettre du chiffre magique de la racine du cercle : Pi, 3,14. J'entrepris de découvrir quels secrets de famille le carnet révélait. En l'ouvrant, de la tranche, une vieille coupure de journal pliée en deux s'échappa. Il s'agissait d'une page arrachée du « Moniteur » de mars 1918. Le gros titre parlait de terribles offensives allemandes sur la Somme et en Flandre. Mais, un peu plus bas, un article de seconde importance avait été entouré au stylo-plume : « Une femme et son fils sauvagement assassinés ». L'article parlait d'une certaine Catherine S., et de son enfant, dont les corps avaient été découverts un mois après leur soudaine disparition. Je reposai la coupure de journal et feuilletai rapidement le carnet.

Il était écrit à la plume avec ce genre d'écriture que seuls les anciens peuvent avoir, prenant le temps de coucher chaque lettre avec méticulosité sur le papier. Les lettres étaient fines, très petites, véritables pattes de mouche dessinées avec une incroyable attention. Je me rendis compte qu'il s'agissait d'une sorte de journal intime : chaque chapitre qui y était écrit, chaque épisode, était précédé d'une date. Il commençait en 1918 et la dernière entrée s'achevait en 1937.

Un fait m'interpela tout de suite : chaque date était suivie d'une phrase qui faisait référence à la première guerre mondiale. J'imaginai le choc que cela avait dû être pour l'auteur de ce journal de vivre une telle époque. La « grande guerre », la « der des ders ». Le commencement de la confrontation des hommes à l'horreur mise en scène avec la guerre technologique. Les gazs moutarde, les bombes, l'aviation guerrière, les lance-flammes. J'imaginai et je me fis la réflexion que ce ne serait jamais assez. On regarde aujourd'hui ces événements lorsqu'ils ornent nos livres d'histoire mais on ne parvient pas à imaginer. C'est trop lointain, et pourtant si présent autour de nous. Las, lorsqu'on en parle à la télévision, on zappe pour regarder un film un peu plus agréable. Mais ceux et celles qui l'ont vécue furent marqués à jamais par l'horreur de ces jours de cendres. Je me remémorai à cet instant un ouvrage d'un philosophe, Emile Chartier, dit Alain, et de son oeuvre terriblement humaine, « Mars ou la Guerre Jugée ».

Bref, chaque date de ce journal intime était suivie d'une phrase qui faisait référence à la première guerre mondiale. Elle ne pouvait être dénommée ainsi à l'époque : ce ne fut qu'à la lueur de la seconde que la « grande guerre » devint la « première ». En ces temps là, cette première guerre devint un nouveau point immuable de référence dans l'échelle du temps. Ainsi, je pouvais lire, en entête du dernier épisode couché dans le journal : « 14 avril 1937, l'an 19 après la grande guerre ».

Mais ce qui m'intrigua le plus fut le premier épisode de ce journal, le premier chapitre, la première date, sur la première page. Il s'intitulait : « 12 mars 1918, dernière année de la grande guerre ». Je feuilletai encore les pages : tous les épisodes de 1918 étaient intitulés ainsi, les mois se succédant, précédant toujours cette dénomination de « 1918, dernière année de la grande guerre ». Ce n'est qu'à partir de 1919 que le titre changea comme « l'an 1 après la grande guerre ». Comment l'auteur de ce journal pouvait savoir, s'il écrivait en 1918, que cette année serait la dernière du premier conflit mondial ? Je me dis que la seule possibilité était que le journal avait été écrit sans doute après la fin de la première guerre, après ce fâmeux armistice, encore célébré aujourd'hui, du 11 novembre 1918.

Bien décidé à lire ce journal intime avec application, je le reposai un instant, intrigué par les morceaux de papier déchirés qui étaient tombés à l'ouverture du socle de la boîte à musique. Méticuleusement, j'essayai de les réassembler. Il s'agissait en fait d'une lettre qui avait été déchirée et dont les morceaux avaient été placés dans la cache. Je découvris qu'elle était de la plume de mon arrière-grand-père, Edmond, et qu'elle s'adressait à mon arrière-grand-mère Madeleine que je n'avais jamais connue. Elle était inachevée et rayée de part en part. Visiblement, Edmond avait décidé de ne pas la lui donner et l'avait ensuite déchirée. Restait le mystère de la raison pour laquelle ces morceaux de papier se trouvaient dans la cachette de la boîte à musique. Les morceaux rassemblés, j'en entamai la lecture :

« 17 avril 1937, l'an 19 après la grande guerre,

Ma chère Madeleine,

Je ne sais par quoi commencer. Bien que cela ne soit point de coutume, je devrais prendre le temps de te dire que je t'aime. Lorsque tu liras cette lettre, je serai parti. Nous ne nous reverrons sans doute jamais. Je ne peux pas te dire où je vais, cela pourrait te mettre en danger.

Ô Madeleine, j'ai fait des erreurs par le passé. J'étais guidé par le désespoir, j'ai joué avec ce qui devait resté enterré. Dans l'inconstance de ma jeunesse, j'ai entrouvert une porte que j'aurais dû laissée close. Et voici qu'elle me rattrappe et qu'ils en ont après moi.

Je t'ai menti. Je t'ai menti tant de fois. Chaque mercredi, tous les soirs, tu me croyais avec mes amis à jouer à la belote. Ce n'était pas le cas. Chaque mercredi soir, depuis mars 1918, je fréquente un cercle très spécial de spirites, pour contacter les esprits des trépassés. Tu dois me prendre pour un fou mais Madeleine, ô Madeleine, si tu savais ce que j'ai vu et ce que je vois chacun de ces soirs depuis lors, tu ne douterais pas un seul instant.

Je t'ai menti encore, mon amour, car je suis veuf et que je ne t'en ai jamais touché mot. C'était inexprimable, ça l'est encore aujourd'hui. En 1918, la dernière année de la grande guerre, j'ai perdu ma femme et mon fils. Elle avait 20 ans, il en avait 4 seulement. L'âge de notre fille. La police ne trouvait aucune piste mais je savais qu'ils étaient déjà morts. Et c'est là que mon frère m'a parlé de ce cercle de spiritisme. J'étais désespéré, Madeleine, j'étais désespéré au point de vouloir en mourir. Je voulais les revoir, je voulais revoir ma femme - Catherine - je voulais revoir mon fils. Et c'est ce qui est arrivé. Chaque mercredi, sans manquer un seul rendez-vous, chaque mercredi je me rendais auprès de ce cercle pour les contacter, leur âme ou que sais-je, errant, là, auprès de nous, dans l'éther.

Notre fille a eu 4 ans la semaine dernière. Et je crains pour toi et pour elle. Il s'est passé quelque chose, à la séance de mercredi dernier, et je ne puis pas te dire ce que... »

La lettre s'arrêtait là. Elle avait été raturée, rayée, froissée et déchirée.

Je saisis le carnet de cuir orné de son cercle doré avec la lettre Pi en son coeur. Comme un enquêteur sur une piste, fasciné par ces étrangetés ésotériques et découvrant que mon arrière-grand-père avait de bien étranges occupations, je tournai les pages pour lire la fin du carnet. 14 avril 1937. Le dernier épisode retranscrit. La lettre, elle, était datée du 17 avril de la même année. Il avait donc écrit dans son journal intime ce qui s'était passé, trois jours avant de rédiger cette lettre qu'il avait fini par déchirer. Mon arrière-grand-mère l'avait elle seulement lue ? Etait-ce Edmond qui avait inséré tout ceci dans cette boîte à musique, ou mon arrière-grand-mère comme un indicible secret de famille ? Je débutai la lecture :

« 14 avril 1937, l'an 19 après la grande guerre »

Il s'est passé quelque chose d'effrayant, ce soir. Je crains pour la vie de ma femme et de ma fille. Je crains de devoir faire ce qu'il dit : comment pourrait-il en être autrement ?

Comme chaque mercredi, je me suis donc saisi des deux objets pour contacter ma femme et mon fils décédés. J'ai embrassé ma femme lui prétextant comme toujours mes parties de belote, ai fait un détour par le bureau, et ai saisi la pince à épiler appartenant à mon ex-femme et le doudou de mon fils. J'ai enfilé mon manteau et me suis rendu comme d'habitude à l'adresse du Cercle. Mon frère, par qui j'ai connu le Cercle la dernière année de la grande guerre, m'avait prévenu, le soir de l'anniversaire de ma fille – la semaine dernière – que l'adresse avait changé. C'était donc au 314 rue des Trois Potiers que les séances s'organiseraient désormais.

Je me suis rendu à l'adresse, il n'y avait pas un chat. Les lampadaires à gaz éclairaient pâlement la ruelle et, comme un mauvais augure, celui censé éclairer la porte d'entrée ne fonctionnait pas. J'ai tapé à la porte, ai donné le mot de passe, et c'est mon frère qui m'a accueilli.

Nous avons fait le même rituel comme chaque mercredi. Le Maître, aussi calme et léthargique que d'habitude, nous as fait nous asseoir en cercle autour de la table ronde. C'était la même que nous utilisons depuis les débuts du Cercle, toujours avec ce nombre Pi brodé en doré sur le bleu sombre du napperon posé au centre de la table. Le Maître, dans son état de médium, est rentré en catalepsie et ses yeux se sont révulsés. Nous nous sommes donnés la main, cela a été à mon tour de placer les objets sur la nappe – la pince à épiler et le doudou de mon fils – et j'ai fermé les yeux. C'est là que tout a commencé.

Je me suis retrouvé comme d'habitude à voyager dans l'éther. Mais cette fois-ci, contrairement aux voyages astraux habituels, ce ne sont pas ma femme et mon fils qui me sont apparus. J'ai senti l'obscurité fondre sur moi, je me sentais très mal à l'aise et j'ai commencé à avoir peur. Je me suis retrouvé dans le noir. Et c'est là que la voix s'est à nouveau faite entendre. Cette même voix que j'avais entendue une seule fois dans ma vie précédemment. C'était la voix caverneuse de celui qui s'était adressé à moi en mars 1918, la première fois que je tentai une expérience de spiritisme avec le Cercle. Cette même voix qui m'avait dit, presque 20 ans plus tôt, que cette année serait la dernière année de la grande guerre. Je la croyais bénéfique, voix d'un ange ou de quelque Supérieur Inconnu s'adressant à moi et m'accordant de pouvoir converser avec ma femme et mon fils par delà les limbes. Mais j'ai appris ce soir que je m'étais trompé.

Car, ce soir, cette voix a trouvé son visage : celui d'Henri Désiré Landru. L'assassin de ma femme et de mon fils il y a maintenant 19 ans.

Pris d'effroi, j'ai essayé de revenir à la conscience mais je n'y arrivais pas : j'étais tétanisé de peur et prisonnier de cette bulle dans l'éther, hors de l'espace et du temps, piégé avec l'homme que je haïssais le plus au monde !

Et c'est là qu'il s'est adressé à moi. Il m'a dit que, comme tous les autres, j'avais été choisi. Que ma femme et mon fils servaient un plan qui me dépassait et dont je ne comprendrais que plus tard les rouages. Il m'a dit qu'il existait par-delà la mort. Qu'il m'avait élu pour être un de ses disciples après avoir délivré ma femme et mon fils de leurs vies, auxquels il avait, dans la mort, apporté un sens. J'ai vu son rictus, sur son visage, j'ai vu ce même rictus qu'il arborait lors du procès qui l'avait condamné à mort 16 ans plus tôt. Et c'est là qu'il m'a dit que je devais être heureux, car je serais choisi pour la seconde fois dans mon existence : Madeleine et ma fille devraient lui être apportées.

J'ai senti à cet instant la présence de tous les autres membres du Cercle autour de moi. J'ai su qu'ils voyaient la même chose que moi. Et c'est là que le rayon jaune m'est apparu – nous est apparu. J'ai vu son regard pénétrant qui me disait de le rejoindre. J'entends encore ses paroles résonner dans mon crâne : « Vois le secret du rayon jaune. Vois et rejoins moi. » Et à cet instant précis, j'ai compris de quoi il voulait parler.

C'est là que je suis retourné à la conscience. J'étais toujours assis autour de la table, en sueur. Le Maître avait toujours les yeux révulsés, en catalepsie. Tous les autres étaient en transe et voyageaient encore dans l'éther : j'étais le seul qui avait retrouvé son corps ! C'était la première fois que je voyais ça.

J'ai pris peur pour ma vie et pour celle de ma famille. Profitant de ce que tout le monde était encore en transe, j'ai saisi à la volée les objets qui appartenaient à ma première femme et à mon fils et je me suis enfui. Je suis retourné chez moi, ma femme et ma fille étaient couchés. Après m'être assurés qu'ils allaient bien, je me suis installé dans le fauteuil devant la porte et j'ai pris mon fusil : si les autres membres du Cercle avaient vu la même chose que moi, ma famille était en danger. J'ai veillé toute la nuit, mais – finalement – rien ne s'est passé.

Ce matin, je suis allé voir mon frère mais sa porte était close et il n'y avait personne chez lui. Il en était de même au 314 de la rue des Trois Potiers.

Ma femme et ma fille. Qu'est-ce que j'ai fait... Je ne comprends pas comment Landru a pu me contacter de son vivant, en 1918, la dernière année de la grande guerre, alors qu'il n'avait pas encore été arrêté par les autorités. Comment est-ce possible ? Et le rayon jaune... S'il s'agit bien de ce que j'ai compris, les enjeux sont terrifiants. Ce que j'ai vu était-il bien réel ?

Je dois partir, c'est la seule solution. Je dois partir pour leur sauver la vie. Puissent-elles comprendre mon départ. Je ne vois pas d'autre échappatoire. »

Et le carnet s'achevait par ces lignes. C'est à ce moment que ma grand-mère m'appela pour me prévenir que le repas était prêt. Je lui criai que je m'apprêtai à descendre du grenier. Machinalement, je pliai la coupure de journal et la réinsérai au milieu du carnet. Je mis ce dernier dans ma poche droite, avant de ramasser les morceaux de la lettre déchirée et de les engouffrer dans l'autre poche de mon pantalon.

Je m'apprêtai à entamer une enquête sur un passé familial bien insoupçonné.

(à suivre)