La moindre plume

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mardi 15 mars 2011

Le nucléaire est dans l'air

Sans mauvais jeu de mots pour nos amis japonais qui ont tout mon soutien en ces temps particulièrement difficiles, je suis surpris de deux coïncidences dans le visionnage des épisodes sortis il y a quelques jours de deux séries télé que je suis en ce moment : "The Event" et le remake de la série "V".

Attention spoilers :

Pour faire simple : dans l'épisode de cette semaine de "V", tout tourne autour d'une tentative de faire exploser le noyau d'une centrale "d'énergie bleue" (sensée être beaucoup plus dangereuse que de l'énergie nucléaire), avec le risque - si explosion - d'une destruction tout autour à 160 km à la ronde. Il est spécifiquement évoqué le cas de la centrale de Three Mile Island et que - je cite la série - l'accident de Three Mile Island avait gelé pendant 30 ans toute construction de nouvelles centrales électriques nucléaires (sur le sol américain ?).

Alors que, dans l'épisode de "The Event", tout tourne autour d'un vol de combustible dans une centrale nucléaire en Californie par l'intermédiaire d'un portail de téléportation et que les méchants à l'origine de ce plan machiavélique avaient déjà tenté cette manoeuvre dans une certaine ville d'Ukraine appelée Tchernobyl. Résultat : études à l'écran des cartes de Tchernobyl pour comprendre comment s'était manifestée l'explosion, etc. Et tout cela en invitant par ailleurs une délégation japonaise, dont le Président japonais, à la Maison Blanche. Arf.

Fin des spoilers :

A croire définitivement que les scénaristes de ces deux séries télés s'étaient donné le mot pour être visionnaires sur cet événement terrible qui a lieu en ce moment au Japon. Funeste présage, oui, funeste présage. Et télescopage coïncidentale bien malheureux...

lundi 30 octobre 2006

Jeux du soir, bonsoir

Paris, de nuit

  • à 1h30, joue au jeu : "Merde, je boirais bien un Coca". Prends tes clefs et, sans faire de bruit, sors de chez toi. La rue est morte, Paris dort. Retire des sous au distributeur et fais toi la remarque que les touches du DAB font drôlement de bruit quand le silence règne dans ton quartier.
  • à 1h35, joue à "Merde, l'épicerie est fermée". Remonte la longue avenue avant de rentrer chez toi pour ne pas paraître tout penaud et ridicule si par hasard un caméraman te filmait la nuit à sortir de chez ton appartement. Donc, devant l'épicerie, ne rebrousse pas chemin, fais comme si ce n'était pas vital pour toi, continue dignement à marcher et prends la première rue à droite, même si elle se situe à 200 m devant toi.
  • à 1h37, joue à "Hop, j'évite le liquide qui tombe du balcon", parce que tu ne sais pas exactement si c'est bobonne qui vient d'arroser ses plantes qui débordent ou si c'est deux étudiants bourrés qui sont en train de s'entraîner à pisser le plus loin depuis leur terrasse.
  • à 1h39, joue à "Je suis schizophrène" et parle-toi à toi-même à voix haute dans la rue comme si tu parlais à ton ami imaginaire. Dis quelque chose comme "Tant pis, en rentrant, je me ferai un thé bien sucré" et toussote légèrement lorsque tu te rends compte que la masse avec une couverture d'urgences dorée est un SDF que tu viens de réveiller. Et qu'il t'aurait pris pour un cinglé de plus si seulement il n'était pas aussi bourré que tu l'étais la veille dans une soirée arrosée.
  • à 1h40, joue à "Moi aussi, je suis un ninja", en ouvrant délicatement la porte d'entrée de l'immeuble pour ne pas réveiller tes voisins du rez-de-chaussée. Puis faufile toi dans les escaliers sans qu'on entende tes chaussures taper dessus et fais des mouvements amples comme dans les dessins animés où les personnages marchent sur la pointe des pieds. Fais toi la remarque que tu as l'air ridicule mais que tu t'en fiches puisque tout le monde dort, à 1h40, sauf toi. Et le caméraman qui te suit depuis l'épicerie fermée, bien sûr. Enfin, tu ouvriras doucement la porte d'entrée d'appartement, que tu refermeras tout aussi délicatement parce que tu ne veux pas réveiller tes voisins. Et que tu n'as pas envie que l'un d'eux apprenne que tu n'as pas de vie, un dimanche soir, pour sortir à 1h30 chercher une bouteille de Coca. Parce que, tu le sais, tu le sens, chacun d'eux a l'oeil collé au judas de sa porte et il épie tes moindres faits et gestes.
  • à 1h45, joue aux "Mikado avec ta vaisselle". Souviens-toi d'abord de ta concierge du rez-de-chaussée qui n'aime pas que tu fasses la vaisselle à 4h00 du matin. Remémore toi qu'elle ne supporte pas quand il y a du bruit dans ta cuisine passées 22h30. Ensuite, constate avec effroi que la vaisselle que tu as fait 4 heures plus tôt est une sorte de montagne monstrueuse sur l'égouttoir qui a disparu littéralement sous les casseroles, les poêles, les bols et les assiettes. Puis, rappelle-toi de ce jeu avec ces petites baguettes en bois auquel tu jouais dans ton enfance - le Mikado - et dis toi que tu vas faire la même chose avec ta vaisselle. Pour accéder à la casserole qui se trouve en-dessous, amuse toi silencieusement à retirer chaque pièce de ta vaisselle sans toucher ni faire bouger un seul instant la montagne de vaisselle enchevêtrée qui est devant toi. Pousse un cri étouffé dans l'oeuf lorsque le couvercle en fer de tes poêles s'apprête à faire un "Chboiiiiing !" très résonnant mais plaque le vite contre ton torse pour en arrêter le bruit avant que ta portugaise de concierge ne soit réveillée au milieu de sa nuit qui a commencé avec le coucher du soleil. Enfin, pousse un soupir de soulagement, remplis tout doucement ta casserole avec de l'eau du robinet, place la tout en silence sur la plaque électrique et fais chauffer l'eau.
  • à 1h48, joue à "Je fais pipi aussi : j'en ai une énorme envie !". Comme tu es décidemment très respectueux de tes voisins car tu aimes l'adage "Je ne fais pas de bruit parce que, toi, voisin chéri, tu n'en fais pas non plus", tu fais pipi assis comme Pascal, en espérant que ça fera moins de bruit que debout et que ça ne s'entendra pas trop, tu te dis que tu ne vas quand même pas tirer la chasse tout de suite parce que ça ferait peut-être du bruit, mais tu n'aimes pas laisser un pipi dans une cuvette parce que c'est pas hygiénique, alors tu mets de l'Ajax en poudre dedans pour tuer les bactéries, mais tu constates que ça commence à faire de la fumée qui est âcre et désagréable. Tu constates que tu es en train de faire une grosse connerie, alors tu pries pour que tes voisins ne soient pas réveillés et tu tires finalement la chasse avec un nouveau soupir de soulagement.
  • à 1h50, joue à "Moi, bobo dans l'âme, je prends du thé dans une boule à thé". L'air fier et prétentieux, scrute le haut de ton étagère où se trouvent tes sachets de thé du Palais des Thés, que tu as achetés directement dans la boutique et pas sur Internet, avec un air pensif comme si le caméraman - toujours derrière toi même si tu ne le vois pas - prenait une séquence de toi s'extasiant devant un tube fluorescent de Dan Flavin. Puis, l'air circonspect, hésite un instant entre du Thé aux fruits du Népal et du Montagne Bleue. Comme un bon bobo qui refuserait absolument de prendre du thé en sachet parce que c'est tellement populaire, lis un instant les compositions des deux thés entre lesquels tu hésites. "Thé noir savoureusement parfumé avec des fleurs de lotus, des lychees, des mangues et de la cannelle" pour le premier ; "Thé noir délicieusement parfumé avec du miel, de la lavande, des bleuets, de la fraise, et de la rhubarbe" pour le second. Note donc, avec intérêt, que le premier est "savoureux" et que le second est "délicieux". Prends le premier d'un air satisfait parce que tu es d'humeur "savoureuse" ce soir, insère délicatement ta cuillère à thé que tu aurais aimer être en argent parce que c'est tellement plus chic, alors que c'est une cuillère à café en inox acheté chez Monop', et remplis comme il faut ta boule à thé avec précision. Deux cuillières et demi. Pas plus, pas moins, darling, parce que la mesure fait les gens heureux. Laisse refroidir un brin l'eau chaude qui ne doit être que frémissante, verse-la délicatement sur ta boule à thé et attends 5 minutes précisément que le thé soit parfaitement infusé.
  • à 2h00 pile, joue à "Et si je faisais ma valise, maintenant ?" Repose ta cuillère à thé avec satisfaction. Fais ta valise pour le lendemain, dis toi que tu n'arriveras pas à dormir puisque tu t'es levé à 15h00 dans l'après-midi et hausse les épaules en te disant que tu dormiras dans le train. En première classe, bien sûr, parce que tu n'es pas n'importe qui. Juste un futur thésard paumé qui joue les riches parisiens alors qu'il est un pauvre provincial qui va passer 10 jours dans sa famille à Nice. Bienvenue dans le monde réel.

(photo d'Olivier Thereaux : source)

mercredi 12 avril 2006

Hymne matinal

Parfois je me demande si tout ce que l’on fait avant de se réveiller est quelque chose dont on a vraiment conscience. Non, me direz-vous, puisque nous ne sommes pas encore levé. Oui, mais parfois, on se lève, on s’affaire, on coupe son réveil parce qu’on doit se lever, et on se dirige doucement vers l’endroit qui va nous accueillir pour la prochaine demi-heure. Mais on n’est pas encore réveillé. Le sommeil se prolonge, doucement. Et tout-petit-à-petit, et Tout – petit-à-petit – se réveille en nous.Mais en attendant, on fait des choses dont on n’a pas vraiment conscience et pourtant, on les fait. On les fait comme si on avait tout trouvé, comme si les choses se déroulaient d’elles-mêmes, comme si la connaissance nous était déjà acquise. Mais ce que l’on sait – ou plutôt dont on n’a pas vraiment conscience mais que l’on sait quand même – c’est que les choses peuvent se révéler à nous facilement, pour peu qu’on y mette un p’tit peu de soi.

Alors on s’affaire. On se demande ce qui se passe. On s’imagine. On protège notre futur en faisant attention de ne pas trop y penser, et puis… on essaye de s’imaginer ce que l’instant qui va venir va être.

Et là, la Connaissance se profile.

On sent la Vérité qui vous prend les sens. On sent cette délicate fumée vous saisir le nez. On sent ce délicat fumet vous saisir les narines. Et doucement, on passe sa langue sur ses lèvres pour les humecter – elles qui ont été asséchées pendant toute une nuit.

Petit à petit, on voit les choses s’écouler. On voit le temps qui s’égraine devant nous, goutte après goutte, vapeur après vapeur. Un peu de chaleur vous saisit le corps. Un léger frisson – non pas de froid mais d’une chaleur indicible – vous saisit le long de l’échine. Et au lieu de descendre votre corps, il le remonte. Il remonte jusqu’à votre tête. Il remonte jusqu’à vous éveiller les sens. Vous sentez votre chair qui s’anime. Alors, on sait que dans les instants qui vont suivre, on va être initié. On sait que du dormeur que nous étions, nous allons être un éveillé. L’Eau de la Vie. Le Réveil Ultime. La découverte des Sens.

Alors, dans cette journée qui commence, pour cette nuit qui s’achève, il faut trouver l’instant doré, la goutte d’or qui saura réveiller le voile noir qui se profile devant nous.

Et subitement, l’instant arrive… L’instant… se fait…

[…]

Et là, devant soi, le miracle – enfin – s’est accompli. Le café. Le café du matin est enfin prêt.

jeudi 30 décembre 2004

La princesse de Machiavel ou bonjour grand-mère

Nous partons pour la douce ville de Vichy. Une ville au passé chargé – c’est le moins que l’on puisse dire – mais qui a le mérite d’être une ville douce et tranquille, pleine de machins « thermales » et autres trucs reposants. Par contre, Vichy, en hiver, c’est froid. Très froid. Pire que le Mistral qui souffle dans les rues étroites du centre-ville aixois.

A notre arrivée, la même subtilité que d’habitude : la rencontre avec ma douce famille auvergnate. J’aime ma famille auvergnate. Mais elle souffre de défauts qui, à l’image de toutes les autres familles sans doute, finissent par gravement taper sur le système. Et, comme tout microcosme sociétal, ma famille comporte des personnages hauts en couleurs qui, derrière l’apparente sympathie courtoise voir mielleuse, cachent des monstruosités de la nature humaine.

Pour les quelques jours qui viennent, nous emménagerons chez ma grand-mère maternelle. J’aime beaucoup ma grand-mère. Ayant divorcé de son mari (mon grand-père maternel, remarié, et habitant aussi à Vichy) vers ses 35 ans, elle habite depuis toute seule. C’est elle qui me gardait sur la Côte d’Azur lorsque, enfant, je ne désirais plus aller en centre-aéré. Un court intermède de mon enfance où elle habitait à 500 m de chez nous ; ce qui avait fini par se solder par son retour dans son Auvergne natale lorsque sa présence niçoise s’était achevée par une engueulade avec mon père (son beau-fils) puis, surtout, avec ma mère (sa fille).

Parce que, voyez-vous, ma grand-mère est une femme très particulière. Cultivée, passionnée d’Histoire (elle connaît sur le bout des doigts la généalogie des rois, reines et autres maîtresses des Capéciens jusqu’à Napoléon), elle possède néanmoins l’étrange facilité à se réclamer du catholicisme lorsque cela l’arrange (et uniquement lorsque cela l’arrange, elle qui a finalement divorcé à une époque où ce n’était pas évident, qui a trompé son mari, et qui assène avec froideur des propos à faire pâlir Jésus Christ lui-même de honte), avant de proférer les propos les plus immondes sur « les arabes » avec une facilité déconcertante. Les « cette vermine universelle » côtoient sympathiquement les « mais qu’est-ce qui a pris au bon dieu de foutre une saleté pareille sur la Terre ? ». Et vous pouvez imaginer combien la chose est agaçante (ah, douceur de l’euphémisme).

Ceci ne serait rien comparé à l’ensemble des français racistes enclin aux pires généralisations sur les groupes sociaux qu’ils pensent connaître, s’il n’y avait que cela. Mais, problème : ma grand-mère a, en sus de cela, une faculté particulière qui consiste à apprendre aux autres la plus belle valeur qui soit : la culpabilité. C’est par ce terme que ma propre môman m’avait expliqué son départ de chez elle à 19 ans, fuyant cet étrange apprentissage qui avait lieu auprès de sa mère. D’ailleurs, si ma mère est diabétique (insulino-dépendante avec piqûres quotidiennes), je soupçonne la manipulation de ma grand-mère sur l’auto-culpabilité d’être responsable du développement d’un terreau propice à ce genre de maladies auto-immunes.

Néanmoins, ma grand-mère possède d’autres qualités : elle tient sa maison avec une propreté irréprochable. Non, ce n’est pas exactement ça. Disons plutôt qu’on pourrait manger à même le sol, mais sans user de la métaphore. Or, un tel état de propreté, de rangement, de perfection, ça s’entretient. Résultat, la moindre action, la moindre activité, la moindre intervention, suit des règles d’entretien domestique strictes et rigoureuses. Je ne pousserai pas le vice à vous les énumérer mais tout est ritualisé, tout est réglé, systématiquement, du lever au coucher. Les repas sont à heure fixe, la porte d’entrée fermée à double tour, le soir, à 20h00. Je n’ose même pas parler de mes obsessions de fumeur qui, ne pouvant évidemment pas s’adonner à sa drogue favorite à l’intérieur, est obligé de sortir systématiquement dans le froid négatif hivernal pour pouvoir s’en griller une. Tout cela en endurant le silence méprisant de la grand-mère qui regarde son toxicomane de petit-fils sombrer dans la perdition. Mais toujours en silence et sans remarques directes, toujours par des allusions approximatives, sinon, ça ne serait pas marrant, on ne pourrait pas culpabiliser. Heureusement, pour cette fois, je m’y rends avec mes parents, et leur « laxisme » fait écho au mien pour tenir tête à ma grand-mère. Mais les fois où je suis venu seul, en été, pendant quelques jours, l’enfer était présent.

Pourtant, tout ceci ne permet pas d’expliquer la vraie monstruosité qui se cache derrière ma douce grand-mère.

Un autre problème est que, lorsque vous rentrez dans la vie de cette femme, ne serait-ce que pour quelques jours, vous franchissez les portes de l’irréel, pénétrant dans son univers, perdu que vous êtes de toutes ces références étranges et nouvelles qui se profilent devant vous.

C’est que, voyez-vous, cette maison est piégée. Oui, vous avez bien lu : piégée. Chaque porte, chaque fenêtre, chaque placard, chaque tiroir, chaque tapis, chaque chaise, chaque table, le moindre meuble, la moindre étagère, le moindre objet, comporte un vice volontairement caché qui réclame, pour le non-initié (comprendre pour toute autre personne que ma grand-mère), la plus grande des précautions. Car la moindre des choses risque de se briser, de tomber, de se casser, de se détacher, de s’écrouler, de s’effondrer… Tout est organisé de cette manière. Et tout cela dans un environnement hostile, truffé de dizaines de mines antipersonnelles distillées dans le sol avec soin : des petits tapis dans chaque pièce dans lesquels vous vous prenez les pieds, des cuvettes et des seaux pleins d’eau dans chaque recoin dont vous n’arrivez pas à comprendre le sens et l’objectif, des élastiques accrochés aux poignées des portes et aux fenêtres dont l’utilité vous échappe (un haussement d’épaules suffit à ma grand-mère pour vous en expliquer la raison). A croire que la chose est volontaire, tellement tout est organisé de cette façon. Résultat : un stress continuel à mal faire.

Pas grave, me direz-vous. Oui, bien sûr. Sauf que vous ne connaissez pas la deuxième donnée essentielle qui explique l’origine de la monstruosité : la machine à culpabilité.

Cette seconde raison révèle en effet toute l’horreur de la situation. A la moindre erreur, à la moindre remarque désobligeante, à la moindre maladresse faisant qu’un bouton de tiroir reste dans les mains, ma grand-mère prend un air effaré, et se dessine sur son visage la moue de celui qui voit son monde s’effondrer avec fracas. Elle vous fait donc comprendre que la situation est VRAIMENT dramatique. Parce que, comprenez, si la barre à serviettes suspendue au-dessus de la baignoire s’écroule, c’est qu’elle est maintenant cassée, et qu’elle n’en retrouvera jamais plus une de cette couleur. Que si le bouton de tiroir vous reste dans les mains quand vous le tirez, c’est VRAIMENT une horreur parce que c’est une antiquité qu’elle tient de sa propre grand-mère. Que si cet élastique vous casse dans les mains lorsque vous ouvrez une fenêtre, c’est VRAIMENT terrible parce qu’elle n’en trouvera plus jamais un à la bonne taille. Mais au lieu de faire éclater son désespoir (pensez donc : un bouton de tiroir qui reste dans les mains, c’est, comme dit ma mère, un « incident diplomatique »), elle ne va pas vous accuser directement. Elle va plutôt préférer bouder et vous faire remarquer, plus tard, par des allusions et des remarques sarcastiques, que vous êtes le responsable de son malheur et que, bien sûr, elle ne vous en veut pas, parce que ce n’est pas votre faute si vous n’avez pas vu que vous la faisiez souffrir. Elle peut d’ailleurs aller jusqu’à pleurer lorsque vous osez lui faire la moindre remarque désobligeante et elle s’enferme alors dans sa cuisine le temps de vous faire culpabiliser de votre outrecuidante méchanceté.

Avenante à l’extrême, faisant une cuisine très conséquente, elle refuse catégoriquement que vous l’aidiez pour la moindre fourchette manquante ou la moindre vaisselle à faire… mais s’arrange pour que vous sachiez que c’est elle qui souffre en plongeant les mains dans sa bassine de vaisselle et que vous ne l’aidez pas. En fait, pour toute situation, elle s’arrange pour vous faire comprendre que vous êtes responsable de son plus grand malheur, fait en sorte de feindre de ne pas vous en vouloir, et, le comble, boudant en jouant la carte de la martyre, vous fait devenir un monstre penaud de culpabilité. Telle est la situation pour le MOINDRE échange avec elle.

Je ne peux m’empêcher de parler d’un dernier petit exemple, le soir du réveillon de Noël. Après le repas (qu’elle a passé quasi-intégralement dans sa cuisine sans partager les bons mets qu’elle nous avait pourtant préparés), vient l’heure de l’ouverture des cadeaux. Nous nous échangeons nos petits présents – mon oncle (venu pour l’occasion), mes parents et moi – et les cadeaux pour ma grand-mère continuent de trôner sur la table. Elle ne vient pas : elle préfère faire la vaisselle. Une heure plus tard (la vaisselle de ma grand-mère suit un étrange rituel, faite systématiquement dans 3 cuvettes, l’une remplie d’eau chaude, la seconde d’eau tiède et la dernière d’eau froide – un rituel que ma mère elle-même avoue n’avoir jamais compris), ma grand-mère finit par venir nous voir pour les ouvrir. Au menu des réjouissances, un charmant calendrier 2005 avec plein de photos de chats (je n’en ai pas parlé mais ma grand-mère recueille les chats du quartier, au nombre de 3 pour l’instant, et adore ces petites bêtes qu’elle empêche néanmoins de vivre leur vie féline tranquillement), un superbe vase qui incorpore une bougie gélatineuse aux reflets bleus, et une photo de nous trois (mes parents et moi) dans un cadre. Notons également un caddy de grand-mère pour faire les commissions (puisqu’elle a pété le sien), mais celui-ci n’était pas encore arrivé, commandé aux 3 Suisses.

La réaction de la grand-mère aux différents présents a été éloquente. Pour le calendrier, elle assène quelque chose comme : « Oh, il ne fallait pas, je n’ai pas encore ouvert celui de l’année dernière. » Pour le vase : « C’est le genre de choses qui n’a pas sa place chez moi : avec tous ces chats, il sera cassé en moins de deux. Je vais le mettre dans l’armoire. ». Et enfin, pour la photo : « Oh, mais je ne sais pas où l’accrocher. Ah, on peut poser le cadre debout sur une table ? Même problème que pour le vase, il va finir par être cassé ». Elle finit doucement par nous remercier pour ces cadeaux et retourne dans sa cuisine... Effrayant. A donner des frissons.

Culpabilisme, culpabilisation, culpabilité. Les 3 mots magiques de ma douce grand-mère auvergnate.

Je me rends compte que je n’apprécie pas d’être ici. Chaque action dans la journée s’accompagne d’une pression insoutenable. Je m’enfuis sur mon traitement de texte, Natalie Imbruglia dans les oreilles. Heureusement que mes parents sont là : ils vont m’aider à tenir le coup.

A vrai dire, cela faisait quelques mois que je n’avais plus pensé à ma grand-mère. Pas depuis septembre lorsque je lui avais rendu visite, culpabilisant pour sa voix déchirante au téléphone lorsqu’elle me disait qu’elle ne me verrait peut-être plus jamais, si je ne venais pas la voir pour quelques jours. Ces fêtes de Noël me rappellent soudain cet étrange univers que j’avais quitté quelques mois plus tôt.

Non, décidemment, je ne me laisserai plus prendre à ce petit jeu.

Sauf que, le jour du départ, voyant ma grand-mère sur le parvis de sa petite maison, nous regardant nous éloigner – nous qui étions animés par des longs soupirs de soulagement – enfin, nous partions ! – la voyant sur le parvis, disais-je, les bras croisés pour réchauffer son vieux corps fripé et frêle, la peau usée comme du vieux parchemin, les yeux rougis par ce sentiment de ne plus nous voir pour quelques mois, je ne peux m’empêcher de penser que cette horrible femme, ce monstre de mère, cette insupportable grand-mère, continue de me briser le cœur lorsque je la vois rongée par une solitude qu’elle a pourtant choisie.

Pauvre Mamie… Si tu savais comme ton petit-fils t’aime malgré tes immondes défauts… Et cela malgré le fait que, dans ton homophobie déclarée, c’est une partie de moi que tu t’accordes à haïr…