La moindre plume

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mercredi 1 octobre 2008

Immaturité et dépendance

Réfléchir sur l'immaturité (et donc sur la maturité), c'est une posture casse-gueule. Bienheureux celui qui sera apte à donner une définition universelle de cette idée-là ! Pour d'aucuns, la maturité, ce sera être capable de gérer un budget mensuel et s'y tenir avec rigueur. Pour d'autres, être mature, cela signifiera la capacité de gérer ses sentiments avec une certaine mesure. Pour d'autres encore, la maturité consistera à être capable de prendre des responsabilités et d'y faire face, avec tout le flou que comporte cette idée de « responsabilités » (une manière de se dérober devant le problème de la définition : « Etre mature, c'est être responsable »).

Le problème de cette idée de maturité, c'est qu'elle est à dimension variable. Aussi bien pour l'intensité de ce qui peut être « maîtrisé » que pour les domaines où elle s'applique. Qu'est-ce que je veux dire par là ?

Eh bien, par « intensité » j'entends par là qu'on réclamera volontiers d'une personne « mature » qu'elle gère des problèmes sentimentaux jugés extérieurement comme anodins mais on sera bien plus indulgent si la personne se retrouve confrontée à des problèmes sentimentaux plus intenses (un divorce, une trahison, par exemple).

Par les domaines où elle s'applique, j'entends cette fois-ci qu'on dira volontiers d'une personne qu'elle est mature pour certaines choses (gérer un budget, assurer ses responsabilités hiérarchiques au travail) mais pas pour d'autre (« Elle est immature dans les sentiments », « Elle est immaature lorsqu'elle joue aux jeux vidéo », « Elle est immature parce qu'elle laisse trop souvent parler l'affectif »).

D'un point de vue général, en fait, être mature, cela voudrait dire : « Etre capable de maîtriser ses passions personnelles en visant un intérêt défini clairement par l'intermédiaire de la Raison, et poursuivre cet intérêt défini par l'exercice de sa volonté ». Une chose que, a priori, l'immature ne serait pas capable de faire.

Pourquoi cette longue introduction sur la définition de la maturité ? Parce que, il y a quelques jours, vendredi soir, j'ai tenté après 10 ans de tabagisme intense (plus de deux paquets de cigarettes par jour), d'arrêter de fumer. J'ai tenu en tout et pour tout 72 heures. Les 72 heures parmi les plus « spaces » de mon existence.

J'ai 28 ans. J'ai un copain stable (nous avons fêté notre premier anniversaire il y a quelques jours), je prépare une thèse d'arrache-pieds et je gère les choses dans ma vie autant que faire se peut, avec un budget parfois très serré (trop serré, ceci dit : merci les fins de mois dans le rouge à attendre avec anxiété que la CAF veuille bien me verser l'allocation logement). Des histoires « d'adulte », donc. Je suis quelqu'un de plus ou moins « responsable », capable de « gérer » des choses, capable de prendre des décisions.

Constatant que j'étais encore une fois dans le rouge et que le tabac est vraiment trop cher, j'ai donc pris la décision d'arrêter de fumer. Mais comme je suis un être de volonté, j'ai voulu le faire avec fermeté : pas de patchs à la nicotine, pas de cigarettes à l'eucalyptus, pas de soutien particulier. Juste l'arrêt brutal et définitif.

Pendant ces 72 heures, tous mes ennuis du moment (un entretien avec mon directeur de thèse qui m'angoisse toujours un peu, ma mutuelle qui me prélève 315 euros de renouvellement annuel sans me prévenir, la préparation d'un séminaire professionnel dans une dizaine de jours) – tous ces ennuis bien identifiés par la Raison se sont retrouvés suramplifiés. J'avais beau essayer de m'en détacher, cela tournait à l'obsession. Le tout avec une légère migraine et l'obsession de cette saleté de cigarette. Au terme de 48 heures, le dimanche soir, je me suis retrouvé à fouiller dans ma poubelle pour observer avec un oeil concupiscent les mégots que j'avais jetés la veille, me demandant si j'allais les éventrer pour récupérer le précieux tabac qu'ils renfermaient. Le fond de sauce tomate d'une boîte de conserve m'en a heureusement découragé.

Et puis, au terme des 72 heures, j'ai fini par craquer devant l'obsession et je me suis précipité dans ma rue. Impression du moment : découvrir des odeurs que je n'avais jamais sentie en étant devant chez moi (parfums de fleur, de lessive, de café devant un cafetier). Je ne saurais dire si c'était l'effet d'un odorat soudainement retrouvé ou parce que mon excitation jubilatoire de retrouver l'objet de mon addiction décuplait mes sens. Mais enfin, j'avais un sourire irrépressible sur le visage doublé d'une douce euphorie en parcourant les quelques mètres me séparant de mon tabac.

Lorsque j'ai rallumé une cigarette, ma tête s'est mise à tourner. Et à l'instant précis où je fumais cette taf tant espérée, dont je retrouvais le goût avec dégoût, je pris conscience avec violence de cette simple vérité : le tabac n'est pas une simple addiction ou une mauvaise habitude. C'est une drogue. Une drogue violente. Et je suis définitivement un toxicomane.

Prendre conscience de cette dépendance – pardon : de cette violente toxicomanie – c'est prendre conscience de la faiblesse de sa volonté. C'est prendre conscience de cette suppression d'une liberté, de cette prison terrifiante. Les non-fumeurs ne connaissent pas cette "faim" qui n'en est pas une, cette obsession permanente qui vous attache, cette chaîne aux gros maillons dont vous avez conscience, que vous détestez en même temps que vous l'adorez. Les fumeurs sont souvent montrés du doigt comme des monstres désagréables ; c'est tout l'inverse. Ce sont des enfants malheureux qui sont la victime d'un bourreau de quelques centimètres de longueur, un fumerolle bleuté au bout.

De fait, je précise ce qu'est la maturité : ce n'est pas tant la capacité de surmonter ses passions pour réaliser avec sa volonté un intérêt défini par la Raison mais plus simplement : être capable d'assurer sa liberté profonde. Etre mature, ce serait donc prendre conscience des entraves à sa liberté et tâcher de s'en affranchir.

Il devient urgent pour moi de me débarrasser de la cigarette. Ma toxicomanie entretient mon immaturité. Ce n'est plus un gouffre financier, ni une destruction de ma santé : c'est une prison dont je dois sortir coûte que coûte.

dimanche 17 août 2008

17 ans - Coming-out

C'est étrange. Le mois d'août, mois de mon anniversaire, a toujours été structurant dans ma vie. Chaque année, avec la régularité d'un métronome, il se passe toujours un événement crucial dans mon existence - comme une impulsion nouvelle (heureuse ou malheureuse mais toujours initiatrice) qui définit de nouveaux contours.

Ainsi, dans quelques jours, je fêterai au jour près les 10 ans de mon premier coming-out. Moment crucial dans la vie de tout jeune homo, l'évènement commun à tous qui justifie à lui seul, au-delà des critères identitaires, l'existence d'une communauté de destin homosexuelle, aussi important – si ce n'est plus – que celui de la « première fois », le coming-out est cette sortie du placard, cette mise en avant de soi dans la foule anonyme, le lever de rideau sur la scène du monde, le premier cri hors de la coquille. « Je suis gay », « Je suis homo », « Je suis pédé », « J'aime les garçons ». Toutes ces formules qui se répondent les unes aux autres comme une seule et unique palabre qui fait saigner l'âme à coeur ouvert. Le coming-out.

Je venais de coucher pour la première fois de mon existence avec un garçon. Pas à la manière de l'enfant, du « petit homme », qui expérimente, mais du jeune homme qui sait ce qu'il fait, qui l'a désiré et qui l'a accompli. Le monde des possibles de la sexualité masculine, le goût de la peau salée, les poils qui excitent les doigts lorsqu'ils glissent sur la peau satinée de sueur, les premiers échanges de salive, toujours, de transpiration aussi, de larmes parfois, de sperme évidemment.

Il s'appelait Chris. Il avait 23 ans, j'en avais 17, presque 18. Il m'avait déposé à la gare de Nice, ce soir-là, parce que je voulais quitter l'antre où nous avions commis ce méfait, je voulais ne plus le revoir, je voulais l'oublier, l'effacer de ma mémoire, l'abandonner, j'étais perdu, oui, j'étais perdu, et je voulais redevenir cet enfant que je ne serai irrémédiablement plus.

Je m'étais jeté sur une cabine téléphonique car les portables étaient encore un luxe en 1998. J'avais appelé mon père pour qu'il vienne me chercher en voiture, prétextant quelque « mauvais plan » avec mes amis et un train inexistant. Cela m'avait laissé près de 40 min le temps qu'il arrive, suffisamment pour raccrocher, encore affolé par ce que je venais de faire et me confier au plus vite à mon meilleur ami de l'époque.

Il s'appelait Nathan. Il avait 17 ans comme moi. Bien que nous ne nous voyons que sporadiquement ces derniers temps parce que nous avons pris des chemins différents, c'est quelqu'un que j'apprécie absolument. Un garçon en qui ma confiance est aveugle encore aujourd'hui. Chaque fois que nous nous voyons, je le retrouve fidèle à lui-même. Non pas qu'il n'ait pas évolué mais plutôt que nous avons échangé en ces temps reculés des choses qui font qu'après un silence d'une ou deux années, nous nous retrouvons comme si nous nous étions quittés la veille, sans jugement, sans reproche, jamais. Il est une des rares personnes parmi mes amis que je ne penserai pas une seule seconde à critiquer. Avec qui nous finissons toujours par tomber d'accord malgré nos divergences de vue. Et, étrangement, sans que chacun ne baisse sa garde et avec qui je n'ai jamais eu en dix ans ne serait-ce qu'une engueulade superficielle. Peut-être cela vient-il du fait que nous nous connaissons suffisamment pour nous faire confiance les yeux fermés, et que malgré les zones obscures de nos existences qui se sont un brin séparées, nous nous sommes dit beaucoup de choses au fil du temps. Suffisamment en tout cas pour se respecter profondément, sans jamais aucune prétention ni domination l'un envers l'autre, en toute simplicité. J'ai appris avec lui – grâce à lui – et d'autres de ses compagnons ce qu'était l'amitié ; j'aurai l'occasion d'y revenir un jour ou l'autre.

C'est le père de Nathan qui décrocha le téléphone ; il me le passa immédiatement :

- Nathan ?
- Arnaud ?
- J'ai fait une connerie, Nathan...
- Qu'est-ce qui se passe... ?
- Je suis à Nice, là. Je viens de coucher avec... une fille.
- Avec une pute ?!
- Hein... ? Non ! Elle a 23 ans. Elle s'appelle... Christelle. Elle est divorcée et elle a un gosse de 2 ans dont elle n'a pas la garde.
- Merde... Et tu te sens comment, là ?
- Je sais plus où j'en suis...
Je sentais les larmes perler nerveusement au coin de mes yeux.
- Bon, ok, Arnaud, t'inquiète pas, tout va bien, je suis là, tu le sais, ça ?
- Merci Nathan... (reniflant) J'aurais besoin d'en parler, tu comprends... ?
- Oui, tu viens à la maison demain et tu dors chez moi. J'ai prévu une soirée, y aura Florence, Marie et Virginie. Ça ira ?
- Oui, ok... Merci d'être là... J'avais juste besoin de me confier. Merci Nathan... Je te laisse, mon père vient me chercher d'ici quelques minutes.

Et je raccrochai.

Nathan et moi, cela faisait finalement peu de temps que nous nous connaissions, mais c'était une belle histoire. Une très belle histoire. Quelques mois auparavant, j'aurais pu dire que j'en étais tombé amoureux. Et Dieu sait que cela fait mal quand un homo tombe amoureux d'un hétéro. Seulement voilà, j'avais fini par dépasser cela parce que, Nathan et moi, c'était avant tout une histoire d'amitié. Une belle amitié. Une vraie amitié. Je ne dis pas ce mot en somnambule ou dans le « sommeil de la langue », comme aurait pu le souligner Christian Bobin. Non, pas une seule seconde.

Si l'on voulait remplacer « amitié » par autre chose, on pourrait dire que Nathan et moi, cela a toujours été une histoire de « sincérité », de bout en bout, sans aucun faux semblant, du « à la vie, à la mort » qui a encore sa pleine valeur aujourd'hui. Si Nathan venait me trouver demain les mains ensanglantées et un cadavre dans le coffre de sa voiture, je prendrai une pelle et le suivrai pour aller l'enterrer sans piper mot. J'ai dans ma courte vie eu la désillusion de connaître l'amour tardivement, sous des formes variées ; seulement, je peux me targuer d'avoir eu une toute autre chance : avoir connu l'amitié dans son élan passionnel adolescent et l'avoir conservé.

Il est vrai que nos chemins respectifs nous ont un peu éloignés. Certes, il y a trois ans à peine, je participai à son déménagement parisien avec entrain, et – depuis – sans doute parce qu'il habite de l'autre côté du périph à l'autre bout de la ville, nous ne nous sommes pas beaucoup vus. La présence de sa petite amie (que j'apprécie beaucoup ceci dit) a aussi donné un autre relief à l'intimité de notre relation. Seulement, il y a un peu plus d'un an, je me souviens d'une discussion que nous avions eu sur MSN. Sur le fait de se retrouver l'un face à l'autre. Pour un sujet de discussion dont le sujet futile m'échappe aujourd'hui (mais qui n'a pas d'intérêt), nous nous étions retrouvés en phase en l'espace de quelques minutes, comme à notre habitude. Et à cet instant, l'émotion était au comble de son intensité. Je me souviens que nous nous étions confié l'un à l'autre dans l'anonymat de nos clavier et écran respectifs, sur le fait qu'il était dommage qu'on ne se prenne pas dans les bras plus souvent parce que les corps peuvent échanger des choses sans dire un mot, et que les standards de la virilité masculine hétérosexuelle du refus de cette proximité des corps de deux hommes était un beau gâchis. Mais qu'il tenait à ce que je sache qu'il ne rechignerait pas à me prendre dans ses bras dans la pureté innocente de l'amitié. Tout simplement.
Nathan, une belle histoire, donc.

Je m'étais retrouvé chez lui le lendemain de ma première fois. Nous avions passé la journée ensemble dans sa maison, tous les deux. Assez peu parlé de celui que j'avais nommé « Christelle », finalement, si ce n'était que je ne savais pas quoi faire : « la » revoir ou ne plus « la » rappeler. Nathan m'écoutait en silence, toujours là pour me réconforter mais sans s'apitoyer, jamais pour me juger, ne tentant pas de me faire parler mais plutôt de me changer les idées, me faisant découvrir sa musique, ses groupes de rock préférés, projetant ensemble nos avenirs respectifs, de ce que nous allions faire pendant ce mois d'août alors que le Bac était derrière nous et la fac à notre portée. Il le faisait avec douceur et sans inquiétude, toujours avec ce petit sourire qu'il avait, qui n'était ni forcé, ni de circonstance, mais simplement complice et bienveillant. Si on y réfléchit, rares sont ces sourires-là dans la vie de tous les jours. La plupart sont artificiels comme ceux de toutes ces pubs de consommation courante où les protagonistes semblent toujours ravis de déguster tel yaourt ou de souscrire à telle nouvelle assurance-vie. Beaucoup sont moqueurs, pas forcément méchants lorsqu'ils viennent de camarades mais rarement compréhensifs. Ce n'est pas non plus le sourire qui dissimule les véritables pensées, le sourire de l'hypocrisie sociale qui mêle à la fois fausse compassion et pitié, parfois prétention et mépris. Ni celui automatique de la politesse qu'on trouve chez le boulanger ou le serveur bien luné, réclamé même sur certains panneaux insipides au détour d'un des nombreux aléas du quotidien (je me souviendrai toujours d'une postière qui affichait sur son guichet à l'attention des clients : « Un sourire ne coûte rien et peut éclairer une journée durant. Offrez votre sourire ! » - cela partait d'un bon sentiment, ceci dit).

Non, le sourire de Nathan ne faisait pas partie de ceux-là ; c'était un sourire précieux.

Le soir, à l'extérieur de sa villa. Marie, Florence et Virginie nous avaient rejoints, comme prévu. Nous nous étions retrouvés au bord de la piscine, étendus tous ensemble sur des transats. Il était 21h00 passées, le soleil s'était couché, la nuit nous enrobait, avec les chants nocturnes des criquets provençaux comme accompagnement. Chacun ou presque avait sa clope au bec – je fumais encore des Philipp Morris à l'époque – et je jouais entre mes doigts avec le bijou que Chris – ce premier amant – m'avait offert la veille, un pendentif en or du signe astrologique de la Vierge.

Je ne pouvais m'empêcher de soupirer en repensant à lui, devant les regards circonspects des filles qui nous avaient rejoints, qui ne comprenaient pas pourquoi – alors que je pensais à « elle » - j'étais là à me morfondre sur cette relation débutante. « C'est compliqué », ne cessais-je de répéter, ne pouvant évidemment confier le terrible secret. Je découvrais en ces temps mon homosexualité de manière véritable : coucher avec un garçon avait été pour moi l'incarnation réelle et concrète de ce qui n'était jusqu'à présent qu'un fantasme. Elaboré depuis plusieurs années, certes, mais un fantasme tout de même. Et c'est cela qui me révolutionnait le corps et le coeur : si Chris me répugnait par certains aspects de sa personnalité – et, ne nous leurrons pas, par le fait qu'il incarnait aussi cette part d'ombre que je n'assumais pas encore et qui m'obscurcissait depuis mes 12 ans – il m'attirait aussi dangereusement, parce qu'il incarnait tous les possibles de la découverte interdite.

Lorsque sur les coups d'1h00 du matin Florence, Marie et Virginie nous avaient quittés, nous nous étions retrouvés à nouveau seuls, Nathan et moi. Nous nous étions installés à une petite table de jardin en plastique, l'un en face de l'autre, fumant nos cigarettes. Mine de rien, Nathan habitant dans les collines de l'arrière-pays niçois, il ne faisait pas très chaud, même si nous étions en août. Habillé à peine d'un T-shirt, même, je grelottais. Et Nathan aussi.

Nous nous mîmes à reparler de « Christelle ». Le fait de mentir à Nathan me gênait un peu, lui qui était si attentif depuis que je l'avais appelé la veille. Justifier mon mal-être par la situation « glauque » d'une jeune femme divorcée et maman d'un gamin de 2 ans était sans doute crédible, mais le fait qu'il ne s'agissait pas d'une jeune femme mais d'un jeune homme divorcé et papa d'un gamin de 2 ans avait tout de suite beaucoup plus de relief !

Je savais que Nathan sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il avait compris qu'un élément lui échappait dont je n'avais pas encore parlé, mais il ignorait lequel.

Je mourrais d'envie de lui parler. J'en mourrais d'envie mais, en même temps, j'en crevais de trouille. Les vieilles angoisses rassérénées depuis des années remontaient comme d'habitude à la surface : comment va-t-il réagir ? Et s'il ne l'acceptait pas ? Et s'il me détestait ? Et s'il me frappait ? Et s'il allait le dire à tout le monde ? Est-ce que je perdrais tous mes amis ? Et s'il avait cette horrible réaction tant de fois angoissée de le voir réagir avec véhémence, me rejetant violemment, vociférant d'un air dégoûté : « Aaah ! Ne me touche plus jamais, sale pédé !!! » ?

Et puis, tremblant au plus haut point, ne sachant pas si le froid en était responsable ou si l'émotion intense faisait son office, sentant mon coeur se mettre à battre la chamade, il y eût quelque chose, un silence peut-être, un instant d'hésitation préludant un long monologue – jamais préparé et pourtant tant de fois anticipé – puis soudain une vomissure d'émotion intense, un flot de souffrance, de libération, de larmes et le désir brûlant d'une épaule accueillante et bienveillante, un don de soi plein d'espoir, que l'autre soit là, que l'autre écoute, que l'autre veuille bien nous recevoir.

- En fait, pour tout te dire, Christelle ne s'appelle pas « Christelle »....
- ... Ah ?
- Oui, en fait, elle... Elle s'appelle « Christophe ».
- ...
- Oui.
- ... J'ai pas tout compris ?
- Je suis homo, Nathan.
- ...

Un silence, une attente, je cherche son regard que je distingue à peine dans l'obscurité du dehors : au-dessus de la table de jardin en plastique, seules luisent nos mains où se reflètent nos braises de cigarettes.

- Je m'en doutais pas mais sache que j'ai aucun problème avec ça, finit-il par répondre.

Les larmes me viennent aux yeux, je tremble de tout mon corps, le froid et l'émotion se conjuguent alors que pour la première fois de mon existence toute entière se réchauffe mon coeur à la flamme chaleureuse d'une amitié entière et nue. Je serai toujours là pour lui, comme lui est là pour moi ; à cet instant je le sais.

Alors je lui raconte tout depuis les origines. Il écoute religieusement, me laisse parler, pose sa main sur la mienne lorsqu'il voit que l'émotion me submerge jusqu'aux yeux pour me calmer et m'apaiser avec bienveillance le temps de reprendre mon discours. Il n'a jamais eu les mains douces, plutôt un peu rugueuses, la peau trop fine et trop sèche ; pourtant, son contact me fait l'effet d'un baiser doux et chaud, plein de compassion. Quelque chose qui touche à l'instant de grâce.

Je ne peux m'empêcher de parler, déballant le tout comme un poids malheureux que je lui confie avec soulagement : je le sais depuis mes 12 ans, non, ça ne veut pas dire que je suis une folle, non, je n'ai jamais été intéressé par les filles, oui, j'aime les garçons et je ne sais pas d'où ça vient, je me suis détesté pendant longtemps, tu sais, et j'en ai souffert, j'en ai souffert à en chialer tous les soirs dans le noir de mon lit, et puis j'avais tellement peur de te perdre, de vous perdre, mes amis. Oui, tu es la première personne à qui j'en parle... Tu comprends mieux pourquoi je t'ai appelé hier, hein ? Oui, je me sens tellement mal, tu sais...

Tout tremblant, encore sous le coup de l'émotion, les frissons de froid entrecoupés de frissons de peur et de larmes de soulagement, je me retrouve là devant cet ami qui est resté bien silencieux et tout à l'écoute. Soudain, il sort la réplique ultime qui brise cet instant plus que romantique, avec tout le pragmatisme bienveillant dont il a toujours su faire preuve :

- En tout cas, c'est cool, parce que j'ai toujours rêvé d'avoir un copain Drag Queen ! Ils me font délirer !
- ... Qu... Que ? Quoi ? Ah mais attends, Nathan, je suis homo, pas une Drag Queen, hein !
- ... Oui, oui, je sais, j'ai compris, mais c'est cool quand même !
- ... Ah, heu... ... D'accord ... ... Merci...

Il me répond par un sourire.

Je n'ai jamais su s'il était sincère dans sa réflexion drag queenesque touchante de naïveté, ou si c'était pour lui l'occasion de briser le dramatique de la soirée en me soulageant par une pirouette d'un trop plein débordant d'émotions.

Quel que soit le vrai, cela n'avait aucune importance : j'étais sûr d'avoir un ami. Et jamais depuis lors n'ai-je regretté de lui avoir confié ce poids depuis si longtemps porté. On peut dire qu'il y a entre nous un amour certain, mais il n'est pas sexuel, quoiqu'il pourrait être physique. C'est un amour fraternel. C'est cela qui – fils unique que je suis – me relie à lui, encore aujourd'hui, quelle que soit la fréquence de nos rencontres et de nos échanges.

Nathan, mon ami, mon frère. Merci.

Deux jours plus tard, alors que j'étais encore chez Nathan chez qui j'allais passer trois jours en tout et pour tout, Chris qui n'avait aucun nouvelle de moi avait essayé de me joindre chez mes parents. Ma mère lui avait donné le numéro de téléphone de Nathan, croyant bien faire. C'est le père de Nathan qui me l'avait passé au téléphone, alors que la petite famille était installée à table pour le dîner. Chris m'avait fait une scène pour cette rupture soudaine de communication. Pendu au téléphone à écouter silencieusement ses reproches, les yeux perdus dans le mur, j'avais fini par lui dire que je ne souhaitais plus le revoir parce que c'était trop difficile pour moi. Il m'avait raccroché au nez.

J'étais remonté à l'étage, rejoindre Nathan dans sa chambre. Je lui avais raconté ma conversation. J'avais le souffle coupé, je me sentais mal, une horrible boule au creux du ventre. Il avait prononcé les mots magiques :
- Tu sais, tu as le droit de pleurer, si tu veux.

Et j'avais éclaté en sanglots dans ses bras.

dimanche 20 juillet 2008

Le Rayon Jaune - 07/x

Je restai bouche bée devant cette manifeste ubiquité. Comment ça : « Mathilde au bout du fil » ?! Et la Mathilde assise à ma table, alors ?! Je jetai rapidement un coup d'œil à mon téléphone : un numéro de téléphone portable qui n'était pas dans mon répertoire, visiblement.

Mon interlocutrice à l'autre bout du combiné était-elle seulement Mathilde ou quelqu'un qui se faisait passer pour elle ? Qui était la véritable Mathilde ? Celle qui me parlait au téléphone ou la femme qui était assise en face de moi ? Non, ça ne pouvait pas être cette femme au téléphone : la femme avec qui je venais de discuter de longues minutes semblait tellement sympathique ! Et puis, elle paraissait tout savoir de ma famille... Non, ça ne pouvait pas être elle, l'usurpatrice.

Pourtant, je me refusais à prendre le moindre risque : je ne savais pas à quoi m'en tenir. Mon cœur s'était mis à s'emballer et j'étais mort de trouille face à cette situation ubuesque. Qu'est-ce que tout cela signifiait ?

Je faillis me lever de table et m'absenter un instant pour répondre au téléphone en toute tranquillité ; seulement, si la femme en face de moi était l'usurpatrice, je ne pouvais pas prendre le risque de laisser mes affaires – carnet d'Edmond et lampe à huile – à sa portée. J'étais donc coincé.

Je fis un signe à la Mathilde en face de moi, et lui chuchotai un nouveau mensonge (« Ma-directrice-de-mémoire ») pour la faire patienter le temps de cet échange téléphonique. Je devais la jouer fine : elle ne devait pas se douter un seul instant de la personne que j'avais au bout du fil... ou bien du fait qu'on essayait de se faire passer pour elle.

Je repris la conversation téléphonique, les yeux rivés sur le visage de la vieille dame devant moi, observant ses moindres faits et gestes :

- Ah... ! Bonjour ! Je vous remercie de m'avoir rappelé...
- Je vous en prie, Arnaud, c'est tout naturel, siffla l'écouteur de mon portable. Mais je dois dire que vous avez beaucoup de chance !
- Ah oui ?
- Pour tout vous dire, je n'étais pas supposée être à Paris en ce moment. Depuis que j'ai pris ma retraite, je vis surtout à Londres et je ne reviens passer trois mois dans mon appartement parisien qu'à l'automne.
- Oh ? ... Et comment se fait-il... (je réfléchis en un éclair à comment poser ma question sans éveiller les soupçons de la femme en face de moi)... que vous soyez disponible ?
- Que je sois disponible... ? Ah, que je sois à Paris, vous voulez dire ? Figurez-vous que j'ai reçu ce matin un coup de fil de ma voisine du dessous. C'est une amie. Elle connaît un terrible dégât des eaux. Une infiltration venant de ma salle de bains apparemment. Alors j'ai accouru chez moi dès que j'ai pu pour faire réparer cela le plus vite possible. Avec l'Eurostar, ce n'est désormais pas bien compliqué, vous savez...
- Je comprends. Alors, j'ai de la chance, si j'ose dire...
- On peut dire les choses ainsi ! Je viens à peine d'écouter votre message sur mon répondeur. Mon Dieu... La dernière fois que j'ai eu Odile au téléphone, vous étiez encore un enfant. Et dire que vous êtes déjà un jeune homme... Cela ne me rajeunit pas ! Quoiqu'il en soit, je serais ravie de faire votre connaissance.
- Moi aussi, répondis-je. Avec grand plaisir, ajoutai-je, en me demandant après coup si ce semblant de familiarité n'allait pas éveiller l'attention de la femme assise devant moi.
- Vous avez fait bon voyage ? Vous êtes de retour à la capitale ?
- Oui, je suis arrivé tout à l'heure.
- Dans ce cas, nous allons pouvoir nous voir. Je vais être assez occupée aujourd'hui pour trouver un plombier. Alors je vous propose que nous nous voyons dans la semaine. A moins que vous ayez des cours ou que vous soyez occupé ?
- Non, non, pas de problème. Je suis disponible quand vous le désirez...
- Alors pourquoi ne dirions-nous pas demain à mon appartement pour prendre une tasse de thé ?
- Ah ! Eh bien, ce sera parfait !
- Disons à 16h. Je préfère que nous nous voyons chez moi, si jamais mon plombier commence les travaux demain. Je n'aime pas laisser des ouvriers travailler chez moi en mon absence. Et puis, ce sera l'occasion de vous montrer des photos de ma famille, et de vous parler un peu de mes parents.
- C'est une excellente idée, Ma...dame. (je faillis dire son prénom – je me rattrapai in extremis, alors que mon coeur se mit à battre la chamade de ma presque bourde).
- Vous pouvez m'appeler Mathilde, vous savez. Bon, alors, demain, 16 h. Je vais vous dire où j'habite. Vous avez de quoi noter ?
- Je vous écoute...

Ce faisant, mon interlocutrice me dicta son adresse. Je tâchai de l'apprendre par cœur en espérant ne pas l'oublier. Il m'était impossible de la noter sur un morceau de papier : si l'usurpatrice était la femme en face de moi, elle devait savoir d'une façon ou d'une autre où habitait Mathilde. Je ne pouvais donc pas prendre ce risque.

Alors que ma correspondante téléphonique me salua d'un « A demain ! » auquel je répondis par un « Merci ! », j'attendis quelques secondes le temps qu'elle raccrochât, avant de faire semblant de me raviser immédiatement, comme si quelque chose m'était revenu en mémoire :
- Oh ! Allo ?! Attendez, j'oubliais ! Qu'est-ce que je dois prendre, comme ouvrages pour le rendez-vous ?

Et je fis semblant de poursuivre une discussion universitaire avec ma soit-disante directrice de mémoire, alors que mon interlocutrice avait déjà raccroché. Le téléphone collé sur la joue, ponctuant ma fausse conversation par des remarques brèves et laconiques (« Daccord. », « C'est noté. », « Très bien ! »), je priai intérieurement pour qu'un ami n'ait pas l'idée de m'appeler à ce moment-là, ce qui aurait grillé ma mascarade.

Cela me laissait tout de même un peu de temps pour réfléchir à la situation.

La femme que j'avais eu au bout du fil allait me recevoir chez elle et me montrer des photos familiales. C'était sans doute elle la véritable Mathilde.

Certes, la drôle de coïncidence d'un dégât des eaux m'intriguait. Je me fis pourtant la réflexion qu'un tel état de fait serait facile à vérifier, une fois sur place : un passage éclair chez la voisine du dessous, l'intervention du plombier, les travaux dans la salle de bains... Non, manifestement, il devait vraiment s'agir d'une authentique coïncidence. Une mystificatrice n'aurait pas pris le risque d'un mensonge aussi aisément vérifiable. Surtout que c'était l'élément clef pour expliquer les différents éléments que j'avais en main.

En effet, je posai tout d'abord l'hypothèse que ma correspondante au téléphone était l'imposteur. En me proposant une rencontre le lendemain (voire dans la semaine) et pas le jour même, cela me laissait largement le temps d'avoir une éventuelle conversation avec ma grand-mère et de vérifier des faits comme l'adresse du domicile de Mathilde. Et cela laissait également largement le temps à la véritable Mathilde de m'appeler le cas échéant. Si cette femme au téléphone était l'usurpatrice, elle n'aurait pas pris ce risque.

De plus, postuler que la femme au téléphone était l'auteur d'une telle perfidie n'expliquait pas pourquoi la véritable Mathilde – la femme en face de moi – avait voulu me rencontrer dans l'urgence de mon arrivée à Paris, dans un salon de thé inconnu : cette urgence de la rencontre que j'avais d'abord pris comme une aubaine me devenait soudain très suspecte.

Alors, l'hypothèse que la femme en face de moi était en fait une usurpatrice se précisa d'avantage. Pourquoi cette urgence d'une rencontre – dans un salon de thé qui plus est et pas chez elle – si ce n'était l'opportunité de minimiser les risques que j'entre en contact avec la véritable Mathilde ?

Certes, cela n'expliquait pas pourquoi elle avait risqué de me rencontrer directement à visage découvert... Seulement, si on ajoutait le fait que la véritable Mathilde – la femme au téléphone – habitait normalement à Londres et n'aurait pu consulter son répondeur parisien qu'en automne (nous étions au printemps), cela laissait à la fausse Mathilde – la femme en face de moi – tout le temps nécessaire pour me rencontrer sans prendre le risque d'être découverte.

Sauf que l'imposteur ne pouvait pas prévoir un dégât des eaux et un retour précipité de la véritable Mathilde. Elle ne pouvait donc pas se douter que la personne que j'avais au bout du fil était Mathilde en personne, la croyant encore à Londres pour quelques mois. Cela me donnait une avance sur elle.

Je reposai mon téléphone après avoir congédié ma correspondante imaginaire. Puis, je portai la tasse de thé à mes lèvres en prenant mon temps pour la boire lentement : c'était quelques secondes de gagnées pour poursuivre ma réflexion. La lenteur de mes gestes en silence était à l'extrême opposé de la vivacité de mon esprit, occupé à résoudre mille questions en même temps.

La femme en face de moi était une mystificatrice. Qui était elle ? Pourquoi se faisait-elle passer pour Mathilde ? Pourquoi prendre un tel risque de me rencontrer en face à face ? Comment avait-elle eu mon numéro de téléphone ? Comment savait-elle que je cherchais à rencontrer la cousine de ma grand-mère ? Avait-elle pu écouter le message sur le répondeur de Mathilde ? Est-ce que tout ce qu'elle venait de me raconter sur Mathilde et son père était vrai ?  Que désirait-elle ? Le carnet ? Etait-elle seulement au courant de la lampe ? Que voulait-elle ? Peut-être était-elle dangereuse ?

Je me concentrai en silence, buvant lentement mon thé, gorgée après gorgée, une boule dans le ventre, alors que la femme en face de moi restait impassible. On eut dit qu'il y avait dans l'air du petit salon une sorte de flottement insaisissable : je plongeai mon regard dans celui de la femme qui était en face de moi et dont j'ignorais tout. Elle souriait en silence. Je reposai ma tasse de thé vide et lui répondis par un sourire tout aussi silencieux.

Je pris une grande inspiration et plantai mon regard dans ses yeux comme un poignard aiguisé :

- Maintenant, vous allez me dire qui vous êtes vraiment et ce que vous désirez de moi.

Elle ne réagit pas et continua de sourire en silence. Nous nous regardâmes l'un et l'autre, mon rythme cardiaque s'accéléra, je guettai la moindre de ses réactions. Un ange passa.

Quand, soudain, je basculai la tête à l'envers !

Tout se passa très vite : la femme avait renversé la table sur moi en bondissant hors de sa chaise, dans un acte brutal d'une incroyable rapidité ! La planche s'écrasa sur mon menton, ma chaise valdingua en arrière, je perdis l'équilibre, me cognai la nuque sur le sol, les tasses se brisèrent avec fracas et je me retrouvai étalé de tout mon long, à terre, écrasé par le mobilier. Je tournai la tête sur le côté, hébété, le torse oppressé par la plaque de bois, et j'eus à peine le temps d'apercevoir la vieille femme courir en direction de la sortie, mon sac à dos sous le bras !

Je me levai tant bien que mal, titubant – mon menton me faisait terriblement souffrir – et m'élançai maladroitement mais à toute hâte à sa poursuite. Je manquai presque de me cogner la tête en m'engageant dans le premier boyau sinueux séparant le « petit salon » de la salle le précédant.

La vieille dame détalait comme un lapin ! Je débouchais à peine dans une des salles de ce chapelet architectural que je la voyais la quittant déjà par le petit couloir suivant. Elle avait mon carnet, elle avait la lampe à huile, c'était donc ça qui l'intéressait ?!

Salle suivante, ambiance jaunâtre, elle se faufilait avec aisance, je l'entendis distinctement crier « Extraction ! », je bousculai un serveur qui laissa tomber son plateau, les yeux des clients rivés sur moi, se demandant ce qui arrivait, « Dégagez ! Arrêtez-la ! Arrêtez-la ! », vite, vite, précipitation, putain de chaise au milieu, « Bouge de là, toi ! », je gagnais du terrain, un autre serveur, un coin de table dans la hanche, douleur vivace, la voilà qui s'engouffrait par la porte d'entrée.

Je me précipitai au dehors à sa suite, la porte encore ouverte, plissai les yeux habitués à l'ambiance sombre qui retrouvaient la lumière aveuglante du jour, un regard à gauche, un regard à droite, c'était elle, elle courrait encore !

Je m'engageai à sa poursuite, poussant les passants le long de la rue heureusement peu fréquentée. La femme avait beau être véloce, j'étais tout de même plus rapide qu'elle et la rattrapai enfin au coin d'une ruelle. « Arrête toi, connasse ! », lançai-je, à gorge déployée. Quand sortie de nulle part, une voiture gris argent – une Mégane me sembla-t-il – freina brusquement devant elle alors que la porte arrière s'ouvrit pour l'accueillir : elle avait des complices !

Je bondis en avant, fondant sur elle, les bras tendues et les mains ouvertes s'apprêtant à se refermer sur sa robe, sur son corps, sur sa chair, comme un oiseau de proie, alors qu'elle tentait de plonger sur les sièges arrière de la voiture, hurlant un « Démarre ! » au chauffeur que je ne voyais pas. Ma main droite se referma sur mon sac à dos que j'eus la chance de saisir. La voiture démarra en trombes, j'agrippai mon sac qu'elle tenait encore et basculai en arrière lorsqu'elle finit par lâcher prise. Le temps de relever la tête, le véhicule filait déjà au loin dans un crissement de pneus tout hollywoodien, me laissant assis sur le bitume, mon sac à dos sur les genoux, sous le regard éberlué des passants parisiens habituellement blasés par les mésaventures du quidam.

Je me relevai difficilement, me touchai le menton – pas de sang malgré la douleur vive – regardai au bout de la rue la voiture disparaître et tentai de reprendre mes esprits.

J'ouvrai le sac à dos, inquiet : ouf ! Le carnet d'Edmond et la lampe à huile étaient toujours là. J'inspectai la lampe pour vérifier qu'elle ne fut pas brisée, malgré le bout d'étoffe dans lequel je l'avais protégée. Elle semblait bel et bien intacte.

Je restai quelques minutes ainsi, debout, sur le trottoir, complètement sonné par cet intermède. Mais qui diable étaient cette femme et ses complices ?! Et comment avait-elle pu être au courant de ma possession du carnet ? Savait-elle seulement que je possédais la lampe ?

Je décidai de rentrer au salon de thé récupérer ma veste, espérant en apprendre davantage sur cette vieille femme auprès des serveurs du lieu... et ne pas avoir à payer pour les dégâts occasionnés par cette course poursuite aussi brève qu'intense.

(à suivre)

jeudi 10 juillet 2008

Lector in fabula

Ecrire, c'est prendre le risque d'une confrontation.

Dans un sens, c'est une confrontation à soi. On cherche à isoler en soi les contours de sa pensée, à définir les circonvolutions de son esprit, à extraire la quintessence de son oeuvre intérieur. Puis, c'est l'histoire de se précipiter soi-même, de se distiller et de se fondre dans l'athanor pour modeler ce qui sera sa pierre philosophale.

Dans un autre sens, c'est une confrontation à l'autre. A son regard et à son appréhension, à sa capacité à comprendre et intégrer l'image élaborée qu'on lui mettra devant les yeux, dans le fol espoir - avorté dès l'origine - de le voir ingérer l'intégralité de ce que l'on aura mis en forme. Une mise en forme qui se retrouvera ensuite prise dans le tourbillon de son esprit, analysant, synthétisant, isolant pour lui-même ce que son esprit aura saisi de ce qu'on lui aura proposé.

Ecrire est donc une infinité de reflets de deux miroirs, placés l'un au devant de l'autre, l'un affrontant l'autre, mais légèrement décalés l'un de l'autre, comme si, tour à tour, l'un se mettait en avant pendant que l'autre se mettait en retrait, le premier reflétant le second, reflétant le premier reflétant le second, reflétant le premier reflétant le second reflétant le premier reflétant le second.

Parce qu'écrire, c'est d'abord se mettre hors de soi (ou en-soi) pour façonner sa pensée et en fixer une image.

Puis, c'est la mettre en forme sous l'aspect d'un texte, d'un écrit à proprement parler, d'une succession de mots et de phrases qui seront forcément en décalage avec la fulgurance de sa pensée : l'image de l'image.

On confronte ensuite cette image écrite au regard du lecteur qui lira et comprendra, ressentira, touchera, goûtera cet écrit en fonction de ses capacités cognitives, de ses goûts et de son expérience. "L'image de l'image de l'image".

Enfin, cette "image de l'image de l'image", nous ayant totalement échappée, la voici qui interpelle le lecteur, qui la fait sienne et la médite, qui en fait un noeud de réflexion, de réaction de sensibilité, d'interprétation. C'est l'image de "l'image de l'image de l'image".

Ecrire, c'est donc se déposséder de sa pensée pour l'offrir à l'autre - aux autres, même - tout en en réclamant la paternité. Alors, tel une grande fille autonome, il lui reviendra de faire son propre chemin dans le monde, sous le regard critique de ceux qui s'en saisiront pour la faire vivre, sous les yeux désemparés du géniteur qui s'en ressentira toujours responsable.

Du père aux pairs, l'écriture est une mise en abîme.

jeudi 19 juin 2008

Le Rayon Jaune - 06/x

J’avais tout juste eu le temps de jeter mes affaires chez moi et de m’engouffrer dans la bouche de métro la plus proche, tout en conservant le carnet d'Edmond et la lampe à huile dans mon sac à dos. Un rapide coup d’œil sur mon plan de la capitale – objet indispensable pour tout parisien d’adoption – et j'avais su immédiatement comment me rendre au salon de thé désigné. Quelques dizaines de minutes plus tard, je me retrouvai planté sur le trottoir, face à la devanture.

Il s’agissait d’un petit salon de thé huppé du 7ème arrondissement, dans une ruelle parallèle au Boulevard Saint-Germain, dont l’entrée, discrète et qui échappait presque à l’attention, était bien vite rattrapée par une enseigne puant l’opulence aux caractères dorés : « La Pangée ». Un nom étrange pour un salon de thé en plein dans le quartier des bourgeois de la capitale. On ne voyait rien par la fenêtre adjacente de la porte, et je me fis la réflexion que, spontanément, je n'aurais jamais mis les pieds dans l'endroit s'il m'avait pris l'idée de me balader dans le coin.

Une fois à l’intérieur, l'inhabituel des lieux arrachait le regard : je me retrouvai dans une petite salle qui ne comportait aucune fenêtre donnant sur la rue. Quoique ce serait mentir : celle que j'avais aperçue au dehors était en fait recouverte par un panneau d'un bois approximatif, sans doute pour laisser les ombres jouer avec les éclairages intérieurs, nombreux et colorés. Ils se répondaient avec disharmonie : les angles des plafonds étaient éclairés par des spots rouges en lumière indirecte qui tranchaient clairement avec l’éclairage ambiant de la pièce, touchant lui au jaunâtre artificiel.

Après avoir fait quelques pas, je me rendis compte que le salon comportait non pas une mais quatre petites salles qui se succédaient les unes aux autres, de tailles variables et aux formes incertaines (j'eus été incapable de dire s'il s'agissait de rectangles, de triangles ou de quoique ce soit d'autres, sortes de polygones déstructurés greffés par endroits à des petits arcs de cercle). Les quatre salles étaient enfilées les unes à la suite des autres par des petits couloirs exigus et sinueux aux plafonds bas qui m’obligeaient à me courber pour pouvoir passer, moi et mes 1m90. Bref, le rêve psychédélique d’un architecte sous acides.

La seconde petite salle où je débouchai comportait elle aussi les spots rouges mais l'ambiance lumineuse y était cette fois bleutée. Tout un assemblage hétéroclite de mauvais-goût – comble de l’avant-garde peut-être ? – tranchait avec les jeux de lumière de ces recoins obscures : en pénétrant dans cette succession de petites salles biscornues, je finis ainsi par comprendre le nom de la boutique ; un ensemble disparate de tableaux, cornes d’éléphants, fusils, peaux de bêtes, masques africains et autres vestiges du second-empire, ornaient les murs dans un style tout à fait colonial.

Dans ce drôle de lieu propre à créer des vocations de décorateurs d'intérieur, des mignons s’agitaient dans tous les sens, apportant des desserts sans nul doute hors de prix, charlottes à la rose et autres tartes au jasmin, laissant derrière leurs allées et venues les effluves sucrées et fleuries de leurs délices servis dans des gestes précieux. Des tables de toutes sortes, petites et grandes, rondes, rectangulaires ou carrées, rappelant quelques fois la simple brasserie et d’autres le restaurant chic avec banquettes en cuir détourées de bordures en ronces de noyer, occupaient les coins des différentes pièces, ici et là, avec une anarchie sans doute toute ordonnée.

Quant aux clients, il me semblait qu’ils se faisaient presque rares, quoique l’assemblage de l’endroit ne permettait guère d’avoir une vision d’ensemble. J’avais pour ma part rendez-vous au « petit salon » : c’était la dernière salle au fond, de ce que Mathilde m’en avait dit.

Une fois passé devant le comptoir où des clients attendaient pour régler leur addition, je m’engouffrai dans la salle suivante - la troisième donc - ricochant d’une sur l’autre au travers des maigres boyaux qu’on aurait pensé creusés à même la roche (ce qui manifestement n'était pas possible puisqu'il s'agissait de béton) ; je me retrouvai enfin devant le fameux salon. L’ambiance y était bleutée, les tables y étaient petites et rondes, l’endroit était désert : bref, ce « petit salon » plutôt que d’un salon de thé ressemblait d’avantage aux recoins glauques d’un piano-bar – la fumée en moins – ou à une backroom d’une boîte gay du Marais – le silence en plus. A peine engagé et une espèce d’arche miniature franchie (discrètement ornée d’un panneau indiquant « Petit salon », elle surplombait l’entrée de la petite pièce), un serveur – au ton obséquieux et décidé – se jeta sur moi :

- Vos affaires, monsieur.
Il m'avait pris par surprise. J’avais eu du mal à réaliser.
- Mes… affaires ?
- Votre veste, monsieur, répondit-il avec un grand sourire. Et votre sac. Que je puisse les déposer au vestiaire.
- Oh !
Je ne me sentais pas très à l’aise. C’est que j’étais fils de prolétaires, moi, et j’étais souvent troublé par les us et coutumes du beau monde sur lequel je jetais un regard critique tout en me pliant pourtant à ses règles lorsque, décontenancé, j'y étais confronté. Machinalement, je retirai mon manteau et lui tendis. Puis, alors que je m’apprêtais à lui donner aussi mon sac, je le conservai :
- Je crois que je vais garder mon sac. Un temps. Heu, je vous remercie.
- C’est pour faciliter le passage des serveurs, monsieur, et afin de ne pas vous encombrer, précisa-t-il, toujours avec un grand sourire.
Je ne pus m’empêcher de penser à la lampe à huile et au journal d’Edmond que j’avais conservés dans mon sac. Je jetai un œil au petit salon autour de moi et constatai qu’il était bel et bien désert, à l’exception d’une table occupée par une vieille dame qui regardait dans ma direction. Mathilde ! Je reposai mon regard sur le serveur :
- Il n’y a pas foule, ça n’encombrera rien du tout. Je vais garder mon sac avec moi, merci, répondis-je, avec un peu plus d'assurance, affichant moi-même un grand sourire.
- Vous en êtes sûr, monsieur ? Vous serez plus à votre aise, vous le reprendrez en partant, et…
Je le coupai un peu agacé :
- Merci, je vais le garder !
- Hum, très bien, monsieur, finit-il par répondre, visiblement déçu.
Ce serveur était bien insistant ! Ou comment le « petit personnel » dans les manières de ce monde « d'au-dessus » reproduisait dans ses pratiques toute la domination sociale des règles de convenance.

Je me dirigeai auprès de la vieille dame attablée. Une permanente tirant sur le blond, cheveux mi-longs et impeccables, des boucles d’oreille en formes de petites boules dorées suspendues à quelques maillons, et une paire de lunettes rondes sur le nez. Un peu de maquillage pour s’entretenir, pas trop me semblait-il de ce que j'en percevais dans l'éclairage bleuté incertain, et un sourire esquissé sur un visage dur et renfrogné. Peut-être ma grand-mère version chic et huppée.
- Mathilde ? demandai-je. Elle me répondit en souriant :
- Arnaud. Je vous en prie, installez-vous, fit-elle en m'invitant à m'asseoir de la main.
- Enchanté de faire votre connaissance. Et merci de m'avoir rappelé aussi vite après mon coup de fil !, lançai-je, en m'asseyant en face d'elle.
- Oh, vous savez, je ne suis pas très occupée, je suis à la retraite. J'ai été intriguée par votre coup de fil qui mentionnait des recherches généalogiques.
- Ah... Heu, oui, en effet, je me penche sur mon passé familial, j'essaye de connaître un peu mieux mes racines...
- Je vois, je vois, répondit-elle, toujours aussi souriante. Alors mais dîtes-moi, qu'est-ce que vous faîtes dans la vie ?
- Eh bien, je suis étudiant. En sciences-économiques, à Paris donc.
- Comme c'est intéressant ! Et pour déboucher sur quoi ?
- Je ne sais pas encore, à vrai dire. La recherche, peut-être, je veux dire, enseignant-chercheur à l'université.
- Je vois...
Le serveur nous interrompit, nous commandâmes tous deux un thé à la mûre, « la spécialité des lieux » précisa Mathilde.
- Alors, ces recherches généalogiques, dîtes m'en plus, mon jeune ami...
- Oh, eh bien, en fait, le but est d'essayer de connaître un peu mieux mes ancêtres, savoir ce qu'ils faisaient dans la vie, leurs aspirations, etc. Ce n'est pas qu'une bête recherche administrative, j'ai envie de dire, précisai-je, en souriant à mon tour.
- Je comprends. Et c'est très louable de votre part.
- Déjà, Mathilde, je ne vous connais pas vraiment (doux euphémisme, avais-je envie d'ajouter mais je me retins pour ne pas la froisser). Ma grand-mère, votre cousine Odile, n'a jamais été très bavarde !, précisai-je, en feintant un éclat de rire.
- Oui, nous n'avons pas beaucoup de contacts, répondit-elle, d'un air entendu.
- C'est ce que j'ai cru comprendre. Du coup, dîtes m'en plus à votre sujet : qu'est-ce que vous faîtes dans la vie ?
- Voyons... Que vous dire... Je m'appelle Mathilde Soliard, mais cela vous le savez déjà, j'ai 77 ans cette année, je suis à la retraite, et je tenais un petit magasin d'antiquités autrefois que j'avais hérité de mes parents.
- Ah, vos parents étaient antiquaires ?
- Oui. Enfin, mon père – Guillaume – l'était.
- Je vois. Et Guillaume – enfin votre père – est donc décédé ?
- Oui, il y a plus de 20 ans, maintenant, à 90 ans.
- Il a vécu vieux. Et donc il était antiquaire ?
- En effet. Il tenait un magasin dont j'ai hérité très tôt. En fait, pour tout vous dire...
Mathilde fit une pause, poussa un soupir et poursuivit :
- Pour tout vous dire, mon père a été interné dans un hôpital psychiatrique peu de temps après que le père d'Odile ait décidé de faire sa vie. Odile a dû vous en parler ?
Guillaume interné dans un hôpital psychiatrique ? Première nouvelle.
- Heu... Non, ma grand-mère ne m'en a jamais parlé ?
- Vraiment ? Eh bien, la disparition de son frère Edmond a été un choc pour lui. Ils étaient très proches, de ce que ma mère me disait. Et il n'a pas supporté ce départ. Car personne ne sait ce qu'il est devenu, il a coupé les ponts avec toute la famille.
- Je vois... Je savais qu'Edmond avait abandonné sa femme et sa fille mais pour le reste...
- Du coup, j'ai été élevé par ma mère, qui tenait aux origines la comptabilité de la boutique pour mon père. Mais elle n'a jamais vraiment apprécié le métier des antiquités. Et finalement, lorsque j'ai eu 21 ans, j'ai pris en main la boutique.
- Je vois... Et votre mère ?
- Elle est décédée également, elle a été emportée par une mauvaise grippe, en 1970. Elle avait... voyons... 61 ans. Oui, c'est cela, 61 ans.
- D'accord, je vois.
Tout cela me mettait un peu mal à l'aise. Je me devais d'embrayer.
- Pour en revenir au magasin d'antiquités. De quoi s'agissait-il exactement ?
- C'était une boutique spécialisées dans les antiquités orientales, objets d'art et artisanat indiens essentiellement. J'avais suivi la ligne de mon père qui avait ses clients et ses fournisseurs. En fait, plus que d'antiquités, on aurait pu dire qu'il s'agissait même d'une entreprise d'import-export.
- D'artisanat indien ? C'est intéressant... Comment votre père s'était retrouvé à se spécialiser dans ce domaine ?
- Mon père avait toujours eu une sensibilité pour l'Orient et il était passionné par les Indes. Enfin, jusqu'à ce qu'il s'enferme dans sa douleur, en tout cas...
- Je vois.
C'était difficile pour moi d'essayer de poser des questions sur Guillaume alors que le pauvre homme s'était retrouvé interné en hôpital psychiatrique. J'avais peur de mettre Mathilde mal à l'aise. Pourtant, j'étais là pour ça. Et Mathilde semblait tout à fait prête à répondre à mes multiples questions. J'essayai d'en apprendre plus et d'arriver au coeur du sujet
- Dîtes-moi, Mathilde... Votre père... Est-ce qu'il avait des... croyances particulières ? (j'hésitai et tentai de noyer le poisson) Je veux dire, quel était son rapport à la religion, par exemple ?
- Il croyait en Dieu, il me semble. Il était catholique, assez peu pratiquant mais croyant, oui. Pourquoi cette question ?
- Heu, en fait, je suis curieux, j'essaye de comprendre qui il était, d'en apprendre d'avantage sur lui.
- Ah, je comprends...
Mathilde semblait intriguée. Je devais pourtant en avoir le coeur net. Je précisai ma pensée :
- Une question qui va sans doute vous semble bizarre mais... est-ce qu'il était intéressé par des choses touchant à l'ésotérisme ? Enfin, ce genre de choses ?
Mathilde écarquilla grands les yeux avant d'éclater de rire :
- Eh bien ! En voilà une question ! Non, pas que je sache. Vous m'intriguez, Arnaud, pourquoi ces questions ? Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
- Oh, eh bien, c'est que je suis très curieux, je vous l'ai dit...
Vu sa réaction, Mathilde ne semblait pas au courant – je décidai pour l'instant de ne pas rentrer dans les détails.
- En fait, on m'a dit que mon arrière-grand-père, Edmond... (Devais-je lui parler du carnet ? Je décidai de lancer la piste de la société secrète sans avoir l'air d'y toucher.) Enfin, comment vous dire... J'ai trouvé des livres sur... la franc-maçonnerie dans la bibliothèque d'Edmond, donc je me suis demandé s'il ne l'avait pas été... Et peut-être que son frère aussi, étant donné qu'ils étaient très proches, comme vous l'avez dit...
- La franc-maçonnerie ? Non, pas que je sache. Mais cela m'étonnerait qu'il en ait fait partie.
- Je vois. Hum... Et est-ce qu'il avait des affaires, des documents personnels que vous auriez conservé ?
- Qu'est-ce que vous entendez par documents personnels ?
- Eh bien, je ne sais pas, des écrits personnels, par exemple, vu qu'il semblait lettré...
- Il l'était, en effet, mais pourtant... Elle marqua une pause. J'ai l'impression que vous ne dîtes pas tout ?
- En fait, je me demandais si... (Peut-être fallait-il être plus précis ?) Si Guillaume aurait tenu par exemple, mettons... un journal intime.
- Un journal intime ? (Elle avait l'air surprise) Eh bien, c'est étonnant ! Pourquoi un journal intime? Qu'est-ce qui vous a mis cette idée en tête ?
- Eh bien... Hum... Je ne sais pas, une idée comme ça...
- Etrange idée. A moins que... (Elle marqua de nouveau une pause et sembla me juger du regard.)... A moins que n'ayez trouvé un journal intime écrit par Edmond, peut-être ? Cela ne serait pas ça ?
Un frisson me parcourut l'échine, je ne pus réprimer un regard étonné ; l'air de rien, Mathilde semblait vraiment une femme perspicace ! En avais-je trop dit, pour lui mettre ainsi la puce à l'oreille ?
- Heu ! (Pris de cours, je finis par répondre par l'affirmative) Hum, oui, vous avez vu juste... C'est bien cela... Et je me demandais si son frère, votre père, n'aurait pas fait la même chose.
- Je n'ai pas le souvenir d'une telle chose du vivant de mon père, en tout cas... Et je n'ai rien dans les quelques rares affaires qu'il me reste de lui qui y ressemble de près ou de loin. Mais parlez-moi de ce journal d'Edmond...
- Eh bien... Oh, c'est un journal intime, rien de particulier en fait...
- Et de quoi parle-t-il dans ce journal ?
- Eh bien, disons que... heu... Ce sont plus des réflexions sur la vie... Des pensées qu'il avait. Mais rien de concret.
- Oh ! C'est drôlement intéressant, ça... Et il parle de la franc-maçonnerie dedans ?
- Heu, non, non, rien de tout cela (Je réalisai que la discussion m'échappait - c 'était elle qui posait les questions, désormais.).
- Et il me serait possible de le voir ?
- Heu... Oui, bien sûr, à l'occasion, pourquoi pas ? (Je me demandai, affolé, comment j'allais m'en sortir.)
- Ah vous ne l'avez pas sur vous ?
- (Je devais absolument trouver un échappatoire !) Heu, non, je l'ai laissé dans ma valise dans mon appartement, répondis-je, tout en songeant au carnet qui sommeillait dans mon sac à dos.
- Oh, quel dommage... J'aimerais beaucoup y jeter un oeil. (Elle marqua un silence)... Oui, je ne connaissais pas Edmond et je me dis que, peut-être, ceci pourrait me permettre de comprendre ce qui a entraîné la déchéance de mon père, vous comprenez ?
- Ah, heu, eh bien, à l'occasion, d'accord... (J'étais sauvé pour le moment mais il fallait que je réfléchisse à la façon d'enrober le bonbon pour éviter qu'elle ne consultât ce journal à l'avenir)
- Bon, eh bien, et sinon... Comment va votre grand-mère ? Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas eu de ses nouvelles...
- Oh, eh bien, elle va bien... Enfin, elle a quelques soucis d'arthrite en ce moment qui la font souffrir et...

Soudain, mon téléphone sonna ; l'occasion était trop belle pour couper court à la conversation : Mathilde aurait peut-être pu m'en apprendre davantage mais j'avais commis l'erreur de lui parler du carnet.
- Oh pardon, excusez-moi, on m'appelle, lançai-je, soulagé. (Je décrochai mon téléphone, sans même regarder le numéro de téléphone affiché) :

« - Arnaud ? Arnaud Seldon ? cracha l'écouteur.
- Oui, c'est moi ? répondis-je.

En l'espace d'un instant, mon visage se crispa. Je pris une grande inspiration avant d'avoir le souffle coupé, mille questions surgirent dans mon esprit, toutes tournant autour d'une seule et même interrogation. Incrédule, figé, foudroyé sur place, je plongeai mon regard dans les yeux de la femme qui était assise en face de moi. Cette femme avec qui je venais de tenir une conversation depuis plus d'une dizaine de minutes. Mon interlocuteur au téléphone était une interlocutrice :

- Bonjour Arnaud. C'est Mathilde au bout de fil. Je viens d'écouter votre message sur mon répondeur, à propos de vos recherches généalogiques. Et donc, je vous rappelle. »

(à suivre)

mercredi 5 mars 2008

Lui - 2/x

Il était tard à l’heure où je rentrais chez moi. Mes parents s’étaient absentés pendant quelques jours – du moins, je l’imaginais car, de toute façon, je l’ignorais. Ca ne m’intéressait pas. Ce qui m’intéressait, c’était Lui. Ce garçon qui partageait ma vie depuis peu. Ce garçon qui à chaque instant m’apportait une lumière dans cette vie bien sombre que je menais depuis des années.

Il habitait à deux pâtés de maisons de mon appartement.

C’est amusant, quand j’y pense... Dans l’existence, il se présente à nous des coïncidences que nous nous empressons d’interpréter comme des signes. Surtout quand cela nous arrange, surtout comme ça nous arrange.

Pour lui et moi, cela tenait à peu de choses. Il y en avait deux, en fait. Le premier signe, c’est qu’il habitait à 50 m de chez moi depuis des années. Je savais précisément où il habitait mais je n’avais jamais eu le droit d’y aller – sa mère, homophobe et mauvaise, m’avait-il dit. D’ailleurs, il venait toujours chez moi, et chez mes « parents adorables », me disait-il. En tout cas, je trouvais au moins amusant que nous ayons pu nous croiser tous les jours dans la rue pendant des années sans jamais nous « rencontrer ». Le second signe, c’était nos numéros de téléphone. Nous avions les mêmes numéros mais dans le désordre. C’est dire : nous étions faits pour finir ensemble.

Le problème, avec les signes, c’est que lorsqu’on les remarque, on ne sait pas toujours les interpréter correctement. On a bien trop tendance à les interpréter comme ça nous arrange, alors que si on y prêtait plus attention, ces étranges coïncidences pourraient tout aussi bien être des avertissements. Bref…

Ce soir là, j'étais donc rentré chez moi vers 23h00. J’avais eu cours très tard à la fac et j’étais allé dîner avec un ami étudiant. Je n’avais pas vu mon petit-ami de la journée, alors qu’il étudiait en fac avec moi. Cela m’avait intrigué et j’avais essayé de le joindre sur son portable - en vain. Alors, ce soir là, rentrant chez moi, j’avais décidé de prendre mon courage à deux mains et de lui rendre directement visite. Au pire, s’il n’était pas là et que je tombais sur sa mère, je m’étais dit que je me présenterais comme un collègue de fac venant apporter les cours à son ami.

Je m’étais retrouvé devant la porte de son immeuble, un vieil immeuble à même la rue, avec une petite mais vieille et lourde porte en bois, et des vieux murs de pierre qui sentent la vieille humidité froide. Et un interphone encastré dans le pan de mur. Neuf, l’interphone, pour le coup. J’avais sonné. Il m’avait répondu et il était descendu. Il était habillé chaudement avec un anorak : il semblait avoir prévu de sortir.

Il s’en était suivi une scène surréaliste. Il m'avait demandé sèchement pourquoi j’étais venu le voir alors qu’il me l’avait interdit. Puis, il avait commencé à s’énerver, s'était mis à hurler devant le pas de la porte de l’immeuble, m'avait dit que j’avais tout gâché, qu’après m’avoir vu il ne pouvait sortir, que ça ne marcherait pas, qu’il ne pourrait pas le faire, que j’étais sa parenthèse de tranquillité, son havre de paix, et que je venais de tout gâcher. Il avait fini par me claquer la porte au nez et était remonté dans son appartement.

Je m’étais retrouvé seul devant le pas de la porte de son immeuble, à moitié hébété, à moitié dégoûté.

Puis j’étais rentré chez moi et j’avais pleuré. Toute la nuit, j'avais pleuré. Je ne savais pas vraiment ce que j’avais fait mais j’avais tout gâché. J’avais cassé quelque chose, une magie qui existait entre nous, ou que sais-je encore. Et jamais plus je ne le reverrais. C’était fini, connement fini, pour une action inconsidérée dont je ne mesurais aucune conséquence. Mon rayon de soleil, ce garçon qui me gardait en vie depuis un, deux ou trois mois, m’avait échappé. Ce serait la dernière fois que je le verrais. Du moins, ce soir là, j’en étais persuadé...

Car, le lendemain matin, il s'était tranquillement présenté chez moi avec un grand sourire et m'avait proposé d’aller me balader au bord de mer. C’est qu’il faisait beau, ce jour là : c’était bien un jour pour se balader.

Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais ça ne l’avait pas fait. Car quand on est amoureux, qu’on pense avoir tout perdu en une nuit, mais qu’on se rend compte qu’on se trompait, on ferme les yeux. On ferme les yeux et on ne cherche pas à comprendre. On savoure l'objet perdu qu'on vient de retrouver, sans rien dire, et on se tait. Et c’est ce que j’avais fait.

L’amour rend aveugle, dit-on. Mais j’étais bien loin d’imaginer que c’était à ce point.

(à suivre)

Lui - 1/x

- Tu es sûr que c’est la solution ? me demanda-t-il.

- Oui, je le crains. finis-je par lui répondre, après un instant d’hésitation.

Il se tût un instant, me regarda de ses grands yeux bleus et finit par tourner les talons. Quelques instants plus tard, il était dehors. Il avait claqué la porte.

Je ne sais pas depuis combien de temps nous sortions ensemble : un mois, deux mois, peut-être trois ? Quand j’étais avec lui, je me sentais vivre. Je ne voyais pas le temps passer. Ce n’est pas anodin si je ne me souviens toujours pas, aujourd’hui, combien de temps nous étions restés ensemble. Ses grands yeux bleus, ses cheveux bruns courts, et son sourire radieux. Je m’en souviens encore aujourd’hui. Il avait un visage qu’on ne pouvait pas oublier. De ceux que, lorsqu’on les regarde, on se dit qu’on a vu une des plus belles choses du monde et que la grâce a fondu sur nous.

Mais il m’avait trompé. J'aurais dû le savoir dès le début : je n’étais pas assez beau pour lui, et puis trop intelligent. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Et pourtant...

Je me souviens que lorsque je commençais à partir en live, il se mettait à sourire en silence et me mettait un doigt sur la bouche. C’était un jouisseur de la vie, pas un découvreur comme moi je l’étais – et le suis encore. Quand nous sortions au-dehors et que nous respirions le soleil et les effluves iodées du bord de mer, je ne pouvais m’empêcher d’entrouvrir mes lèvres et de commenter mes sentiments. Je crois qu’il ne le supportait pas. Parce que lui, c’est en silence que son esprit voyageait. C’est en silence qu’il attrapait les nuages et qu’il se laissait pénétrer des rayons dorés du plus vieil astre de notre monde. Je me demande encore pourquoi il m’avait souri la première fois. Et pourquoi il m’avait embrassé. S’était-il mis avec moi par erreur ? Etait-il resté par pitié ?

Il était mannequin. Ou du moins souhaitait-il le devenir. Grand, musclé, imberbe, un fin trait de pilosité venait s'enfouir de son nombril jusque dans son entre-cuisses. Je crois que ce qui était le plus effrayant, chez lui, c’était son insolente beauté. Celle de ses grands yeux bleus qui faisait fondre tout pédé qu’on croisait ici ou là. Celle de sa petite fossette au milieu du menton qui changeait de forme quand il souriait. Celle de ses belles dents blanches qu’il découvrait sans retenue lorsqu’il riait à gorge déployée.

Mais un jour, il m’avait trompé. Il ne m’avait rien dit. C’est moi qui l’avais découvert. Comme ça, du jour au lendemain. Tout était là depuis le début, devant mes yeux. Tout tenait dans ses virées nocturnes sur lesquelles je ne posais aucune question, ayant trop peur de ce qu’elles impliquaient. Et un beau jour, le hasard me révéla la vérité. Un beau jour, je découvrai par hasard qu’il était lié à toute cette histoire. Et ce, pour mon plus grand désespoir...

(à suivre)

L'émissaire - 3/3

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La petite salle était aménagée en salon. Ici, des tapis usés mal entretenus s'étalaient sur le sol ; là, accrochées aux murs, des tapisseries improbables depuis longtemps abimées. De part et d'autre de la pièce, de étagères en bois sombre présentaient des ouvrages obscures aux couvertures de cuir, dont les titres aux lettres d'or avaient été effacés par le temps. Quelques flammes crépitaient dans l'âtre d'une vieille cheminée, devant laquelle reposaient des fauteuils Louis XV inoccupés. A l'exception d'un seul, où était assis le jeune homme.

Cela faisait plus d'une heure qu'il attendait ici et il commençait à trouver le temps long. Sur un côté de la pièce, une grande double porte en bois sculptée attendait d'être ouverte. Durant son attente, il avait largement eu le temps d'en détailler les gravures qui l'avaient un rien intrigué : le battant droit était orné d'un berger qui, muni d'un long bâton dans une main et d'une lanterne dans l'autre, guidait son troupeau de moutons. Les bêtes étaient toutes tournées vers lui alors que, au-dessus du personnage, resplendissait un soleil dont les rayons s'écartaient jusqu'aux bords de l'encadrure. Sur l'autre battant – le gauche – un personnage aux yeux bandés tendait les mains en avant comme pour se diriger alors qu'un second, identique au premier mais sans bandeau, semblait le guider à ses côtés. De part et d'autre de la porte, deux hommes d'une quarantaine d'année en costumes sombres gardaient l'entrée, le regard perdu dans le plancher.

Soudain, trois coups retentirent de l'autre côté de la porte. Le jeune homme se leva de son fauteuil. Les deux gardiens saisirent chacun une poignée en fer à l'horizontal de la porte, qu'ils tirèrent en même temps, laissant entendre un bruyant cliquetis. Puis, les deux battants s'ouvrirent, laissant percevoir une pièce plongée dans l'obscurité. Le jeune homme s'avança, hésitant, se tourna vers l'un des gardiens en demandant « Je peux entrer ? » mais il n'obtint en réponse qu'un hochement de tête sans même que l'homme ne croisa son regard. Il pénétra donc dans la grande salle d'un pas mal assuré.

« - Approchez, mon jeune ami ».

La voix résonnait comme dans une église. Le jeune homme s'avança dans cette vaste et sombre pièce vide recouverte de dalles en pierre. Il s'étonna de l'absence de fenêtres en cette grande pièce obscure et songea, mal à l'aise, au caractère théâtral de l'endroit : les trois hommes se tenaient devant lui, au bout de la pièce, assis à une large table en marbre blanc mal éclairée, alors que d'insaisissables faisceaux de lumière partaient du plafond pour éclairer du dessus ses interlocuteurs. Non, pas du plafond : de grosses colonnes sombres qui se dressaient, majestueuses, derrière les trois personnages.

Il reconnut au milieu l'homme de la quarantaine avec qui il s'était déjà entretenu à plusieurs reprises – Georges – avec qui il avait convenu de ce rendez-vous. Il ne connaissait pas les deux autres hommes, plus âgés, qui le scrutaient en silence, les mains reposées sur la table. Le jeune homme s'approcha du groupe et se tint debout d'un air solennel. Georges prit la parole, en arborant un large sourire :

- Si vous vous trouvez devant nous aujourd'hui, c'est parce que nous fondons de grands espoirs en vous. Notre collaboration nous permettra de réaliser de grandes choses et nous avons foi en votre capacité à nous aider à les réaliser.

- Pourquoi moi ? demanda le jeune homme, un peu hésitant.

- Parce que nous avons pu observer votre verve et votre dévouement, mon jeune ami, répondit Alexandre. Vous savez manier le verbe et vous savez le faire avec conviction.

- Et que nous avons besoin de forces vives qui défendent haut et fort les véritables valeurs de la République, ajouta François à la suite.

- Je vois... répondit le jeune homme, flatté qu'on reconnaisse les qualités qu'il se savait avoir.

- Nous vous aiderons dans votre démarche parce que nous croyons que vous pourriez être en mesure de remettre notre pays sur les rails, souligna Georges, qui avait remarqué que la flatterie ne le laissait pas indifférent.

Alexandre s'éclaircit la gorge et poursuivit :

- La France d'aujourd'hui connaît certaines entorses à la famille traditionnelle qui risquent d'être un danger pour l'avenir de notre si beau pays. Les femmes sont précipitées dans un tourbillon de malheur social qui les empêche de remplir leurs prérogatives et leur désir de fonder une famille. Et puis je dois avouer, au risque de paraître vieux jeu, que nous ne voyons pas d'un très bon oeil la prise de parole publique des... (il marqua une pause)... des homosexuels.

- Si cela peut vous rassurer, les pédés n'ont jamais été ma tasse de thé, monsieur, plaisanta le jeune homme, qui se demanda un instant s'il pouvait se permettre un accès de familiarité. Il fut vite rassuré lorsque Alexandre lui répondit par un sourire :

- Je vois que nous nous comprenons.

François poursuivit :

- En sus de ces difficultés que connaît la famille s'ajoutent celles d'une plus grande famille. Je veux parler de notre Nation. Je dois confier notre inquiétude quant à certains brassages et mouvements de population qui risquent de mettre en péril l'intégrité de notre pays et des valeurs que partagent nos concitoyens. Nous n'en voyons peut-être pas encore les effets aujourd'hui mais je crois qu'il faudra être vigilant de ce côté. (Il s'interrompit, puis ajouta : ) Même si je ne doute pas que je prêche un converti, puisque vous avez déjà prouvé votre grande capacité à percevoir et défendre ce genre d'enjeux, jeune homme brillant que vous êtes.

- Il ne saurait en être autrement, monsieur, répondit le jeune homme, qui jubilait intérieurement.

- Quant aux réformes fondamentales que réclame notre si beau pays, continua Georges, il sera indispensable de les mener à bien avec rigueur et sérénité. C'est cela, le véritable progrès et la défense des véritables libertés. D'abord pour lutter contre le péril communiste et surtout pour s'assurer que l'économie française abreuve le monde de toute sa grandeur. La France est une lumière pour les autres nations du monde, et doit resplendir dans sa toute puissance économique. De nombreuses entreprises comptent sur notre action – et donc sur votre action – pour défendre leurs intérêts. Or, nous pensons qu'en se reposant sur vos grandes capacités, nous pourrons ensemble élaborer et concrétiser un monde meilleur pour tous.

- Il n'y a pour moi de tâche plus noble que celle-ci, monsieur, répondit le jeune homme plein d'emphase. La candeur de la réponse ne manqua pas d'émouvoir François et Alexandre qui se laissèrent aller à un large sourire.

- Pour ce faire, reprit Georges, comme je vous l'ai déjà dit, vous disposerez de tous nos moyens matériels et financiers pour mener à bien cette noble entreprise. Nous croyons en vous et en votre capacité à devenir un homme très important dans l'avenir ; et nous mettrons tout en œuvre pour que cette prophétie se réalise.

- Vous pourrez également compter, ajouta François, sur de nombreux soutiens politiques et institutionnels, car nous ne sommes que les représentants visibles de groupes d'intérêt qui attendent celui qui sera capable de brandir les couleurs d'un monde idéal pour le futur de la France. Cet homme providentiel, ce jeune homme plein d'avenir, nous pensons que cela sera vous. Et nous ferons tout pour nous assurer que cela se concrétise.

Le jeune homme sentait monter en lui une agréable sensation de puissance matinée d'une douce béatitude tissée dans des rêves de grandeur ; il se sentait pousser des ailes, il eut été capable de saisir le monde entier sur ses épaules si seulement ils les avaient eues assez larges.

- Inutile de préciser que vous profiterez également de certains avantages conséquents, matériels et autres, ajouta Alexandre, manquant cependant de conviction.

Georges s'en rendit compte et rattrapa son comparse en forçant un clin d'œil :

- En somme, le pouvoir et l'argent : ce qui guide le monde !

Georges ponctua sa remarque d'un grand éclat de rire, partagé par les deux autres hommes. Le jeune homme qui se sentait en confiance les accompagna bien volontiers.

- Alors, demanda l'homme d'affaires, voulez-vous travailler avec nous pour construire l'avenir ?

- Je crois que je serais bien mal avisé de décliner cette offre ! répondit le jeune homme avec un large sourire. Il se fit la réflexion qu'il pénétrait enfin dans la cour des grands.

- A la bonne heure ! reprit Georges.

- Voilà une heureuse nouvelle, enchérit François. Nous nous rencontrerons donc régulièrement à l'avenir pour déterminer quels seront les modalités que nous devrons défendre ensemble dans la sphère publique. En contrepartie, nous serons disponibles pour vos différentes doléances et les obstacles qui se dresseront sur votre route.

- Puisse cette collaboration être source de réussites, pour préserver l'intégrité et la grandeur de notre pays, ajouta le prêtre. Nous comptons sur vous pour que de véritables réformes puissent être tenues par le futur.

- Il serait sans doute malvenu de ma part de vous confier combien je considère l'honneur que vous me faîtes, répondit le jeune homme qui avait du mal, surexcité qu'il était, à cacher son emballement. Mais le cœur y est !

Les trois hommes esquissèrent simultanément un sourire.

- Une dernière chose, ajouta Georges. Comme je vous l'ai déjà dit, notre collaboration devra demeurer discrète, pour ne pas dire secrète. Notre soutien officieux vous permettra de vous assurer une plus grande marge de manœuvres par le futur.

Le jeune homme acquiesça de la tête avec un air grave.

- Nous vous recontacterons prochainement, précisa François, pour définir le protocole pour entrer en contact et pour que vous puissiez nous rejoindre lorsque nous tiendrons nos réunions.

- C'est noté, j'attendrai que vous me contactiez, répondit le jeune homme, le sourire aux lèvres.

- Qu'il en soit ainsi, conclut le prêtre. A bientôt, Monsieur Sarkozy.

Et le jeune homme prit congé des trois hommes jusqu'à leur prochaine rencontre.

(Fin)

L'émissaire - 2/3

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Georges profita du trajet pour jeter un dernier coup d'œil au dossier : s'agissait-il de la personne adéquate ? Certes, il avait appris à reconnaître la valeur des hommes dès les premiers échanges, mais comment pouvait-il en avoir la certitude ? Et les enjeux étaient trop importants pour tolérer la moindre erreur. Il finit par s'assoupir sur le siège arrière alors que le soleil commençait à descendre à l'horizon.

Quelques heures plus tard, roulant le long d'une ancienne route de campagne mal goudronnée, la voiture arriva à destination. Elle s'arrêta un instant devant un imposant portail en fer forgé avant de s'engager sur une longue allée de gravier qui courait entre deux parterres de pelouse bien entretenus, jusqu'au pied d'un vieux manoir. Georges descendit de la DS alors que le chauffeur s'éloignait pour se garer au parking adjacent, sous le porche de ce qui avait sans doute été des écuries.

Le portier accueillit l'homme d'affaires en se penchant respectueusement en avant, sans rien dire. Il franchit les lourdes portes en bois et déboucha dans le grand hall ; deux grands escaliers de part et d'autre se rejoignaient pour mener à l'étage. Il attendit quelques instants, le temps que ses yeux s'habituent au défaut d'éclairage : seuls quelques grands chandeliers aux bougies dégoulinantes de cire dispensaient un peu de lumière. Il jeta un œil au grand lustre en cristal qui perçait au milieu de la coupole du plafond : les bougies n'étaient pas allumées. « Quel gâchis », se dit-il, en lui-même. Il en convint de glisser un mot à l'intendant à la prochaine assemblée pour relier le lustre au courant électrique.

Il fit quelques pas pour monter à l'étage quand s'approcha de lui un vieil homme aux cheveux gris et avec un costume sobre, qui attendait au pied des escaliers. Il salua l'homme d'affaires en se penchant en avant, sans lever les yeux sur lui :

- Bonjour, monsieur. Votre visiteur est arrivé, lui confia-t-il, à voix basse.

- Merci, répondit Georges sèchement, en ne lui adressant pas même un regard.

Il gravit les grands escaliers en marbre mal éclairés pour se rendre à l'étage. Il connaissait si bien les lieux qu'il ne faisait plus attention aux différentes peintures qui ornaient les murs ; divers représentations classiques inspirées de scènes des enfers de Dante Alighieri.

En haut des marches, il jeta un rapide coup d'oeil à sa gauche puis à sa droite : de chaque côté du corridor qui surplombait le hall d'entrée, une petite porte était gardée par un appariteur. Il se dirigea sur la droite, salua le gardien d'un signe de tête qui se pencha silencieusement en avant, et franchit la porte qu'il venait d'ouvrir pour lui.

Puis, il s'engagea dans un long couloir froid et sombre ; bien qu'il avait l'habitude des lieux, il frissonna en maudissant les vieilles demeures mal isolées et se frotta les mains l'une contre l'autre comme pour les réchauffer. Le bruit de ses pas résonnaient sur le dallage noir ; les flammes des candélabres latéraux dansaient à son passage et dessinaient en mouvance son ombre sur les murs. Au bout du couloir, il gagna enfin la petite porte en bois travaillé qui débouchait sur la grande salle. On avait gravé sur le cadre, tout autour, les vingt-six lettres de l'alphabet ; quant à la porte en elle-même, on pouvait y observer sculptée une représentation de la Mort personnifiée qui tenait sa faux dans une main et une lanterne dans l'autre. A ses pieds, un sablier renversé et brisé étalait son sable sur le sol. « La Fin du Temps » murmura Georges en poussant la petite porte qu'il ne connaissait que trop bien.

Il pénétra enfin dans la pièce par l'arrière. Il s'agissait d'une grande salle carrée presque vide de plus d'une vingtaine de mètres de haut, sans aucune fenêtre ou ouvertures latérales, précipitée dans l'obscurité. Il était délicat d'en percevoir le plafond qui se perdait dans l'ombre. Quant à la surface réelle, qui devait avoisiner les 300 m², elle était incertaine car l'absence de lumière d'ensemble trompait les sens et jouait avec les murs jusqu'à donner à l'endroit des dimensions irréelles. A l'arrière de la pièce (où Georges se trouvait pour l'heure car il était entré par la petite porte arrière des officiants), deux gigantesques colonnes de 3 m de diamètre, recouvertes de plaques en marbre gris sombre, à la surface lisse, se perdaient dans le plafond. Seul endroit vraiment éclairé, au milieu de la salle, devant les colonnes, une table aux pieds en fer forgé et en marbre blanc, de 5 mètres de longueur et de 2 m de largeur, sur laquelle deux lampes de lecture à la lueur blanche, rabattues vers le bas comme celles des magistrats, avaient été déposées, chacune à une des extrémités. Derrière la table, au pied des colonnes, trois sièges en bois précieux – on aurait pu dire des trônes – étaient quant à eux baignés d'une lumière dirigée, en faisceaux plongeant vers le sol, par deux spots lumineux qui se trouvaient en hauteur, chacun incrusté dans la pierre, quelque part à mi-hauteur des colonnes.

D'où il était, à une dizaine de mètres, Georges pouvait apercevoir de dos ses deux comparses assis chacun sur son siège ; Alexandre, le prêtre, se trouvait sur sa gauche, François, lui, occupait la droite. Leurs voix résonnaient dans la pièce comme dans une église :

- Et maintenant, après les femmes, ce sont les sodomites ! On aura vraiment tout vu... Il devient impérieux d'agir ! s'enflamma le prêtre, avant de partir dans une quinte de toux.

- Je partage vos angoisses, Alexandre, vous le savez... répliqua François. Mais une action immédiate ne donnerait qu'un fruit vicié puisque c'est précisément contre la répression que ces voix infantiles s'élèvent... Non, je crois qu'il est temps de rentrer en sommeil pour un certain temps et d'agir cette fois sur le long terme...

- Que voulez-vous dire ? répondit Alexandre. Laisser ces flammes de perdition s'éteindre d'elles-mêmes pour bâtir silencieusement un avenir conforme à nos idéaux ?

- Je ne l'aurais pas mieux dit, mon frère, lança Georges qui venait de rejoindre ses deux camarades.

Ceux-ci se retournèrent et le saluèrent de la tête. Il s'installa sur son siège entre les deux hommes et reprit la parole :

- Nous avions prévu tout cela, relativisa Georges, même si j'avoue que l'ampleur des évènements me dépasse.

Il s'interrompit et poussa un soupir avant de poursuivre :

- Mais rien n'est immuable. Certes, les forces du progrès ont initié une impulsion dont on perçoit avec horreur des effets spectaculaires ; seulement, l'esprit des hommes est faible : nous saurons le reconquérir avec le temps. Il va falloir être patient. Progressivement désunir ce qui veut se réunir. Et bien quantifier les ressorts à utiliser.

- A la place de la confiance, nous devons encourager la méfiance à l'égard du prochain, proposa François. J'y ai bien réfléchi et j'en suis arrivé à la conclusion que dans un climat où la sécurité ne sera plus acquise, les individus ne chercheront plus à se prendre la main mais à ériger les murs les plus inimaginables entre eux et leurs voisins ! Nous devrons peut-être entretenir un sentiment de révolte parmi quelques laissés pour compte, les plus agités et les plus vindicatifs : la majorité viendra pleurer pour qu'on restaure l'ordre milicien. Ces policiers qu'ils honnissent aujourd'hui, vous verrez qu'ils les réclameront, demain. La peur sera la corde sensible que nous ferons vibrer.

- Toujours cette même recette... Vous ne vous en lassez donc jamais ? interrogea Alexandre avec un sourire, sans attendre aucune réponse. Cela dit, pour le problème de la... (Il marqua une pause et fit mine de dégoût)... de la liberté sexuelle telle qu'exprimée aujourd'hui, si vous pensez que nous ne devons pas agir, je crois dans ce cas qu'elle finira par connaître ses propres remises en question. Logiquement, les maladies se manifesteront d'elles-mêmes, si Dieu le veut bien ; nous n'aurons qu'à appuyer là où ça fait mal au moment où il le faudra. Il nous suffira de bien souligner le péril familial et moral que constituent des billevesées comme les pratiques sodomites et l'émancipation de la femme. Surtout l'émancipation de la femme. Reste qu'il nous faudra un moteur, une motivation...

- C'est là que j'interviens, interrompit Georges. Nous agirons par le biais de l'économie. Si avoir, c'est être – si posséder se révèlera la condition sine qua non pour exister – vous verrez que les hommes se concentreront d'eux-mêmes sur leurs propres intérêts. Smith l'avait dit en son temps : "Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage..." En détournant l'hédonisme généralisé qui a tant de succès dans nos jeunes générations vers une consommation qui entretient ses propres besoins, nous devrions parvenir à renforcer les idées d'individualisme et de séparativité.

- N'est-ce pas un danger pour l'intégrité de la République ? objecta François. Si les citoyens ne sont plus que des individus centrés sur eux-mêmes, coupés les uns des autres, ce sera la porte ouverte aux anarchistes, et Dieu sait que nous avons déjà du mal à en découdre avec les drapeaux noirs ; inutile de leur apporter de l'eau au moulin.

- C'est pourquoi il faudra la jouer le plus finement possible et sur la longueur, répondit Georges. En troquant progressivement l'attachement à la République contre un sentiment national renouvelé, nous devrions échanger un sentiment d'appartenance contre un autre. Et celui-ci ne devrait pas être contradictoire avec le ressort économique de l'individualisme grandissant. Qu'en pensez-vous ?

- Que l'idée est excellente, s'enthousiasma François. A condition que ce sentiment soit suffisamment diffus ; il ne s'agit pas de réitérer les erreurs du passé : la Nation ne doit pas prendre le pas sur les libertés.

- Sur certaines libertés, souligna Georges. En concentrant nos efforts sur les libertés du ressort économique et en supprimant progressivement les autres, nous devrions atteindre un équilibre suffisamment subtile pour qu'il ne soit pas contesté. Et qui s'entretiendra de lui-même comme la solution optimale à la marche du monde. Mais il faudra l'instiller avec patience et modération.

- Mais comment réveiller un sentiment national alors que nous encouragerons les individus à se désunir ? demanda Alexandre.

- C'est là qu'interviendra le rôle du bouc-émissaire, répondit François. Un groupe d'individus contre lesquels nous brandirons notre étendard. Ils devront impérativement partager une culture dissidente ; si ce sont des étrangers, ce sera d'ailleurs beaucoup plus aisé, précisa-t-il. Cela sera notre liant. Seulement, nous devrons aussi veiller à ce que le bouc-émissaire ait une dimension internationale. Il va falloir admettre, mes frères, que le monde qui s'annonce sera total ou ne sera pas ; c'est là une concession fondamentale que nous devons faire aux forces du progrès. Sauf que nous la retournerons contre eux par le biais du bouc-émissaire.

- Vous pensez aux nègres ? s'étonna le prêtre. Pourtant la situation est bien difficile à gérer de ce côté-là : le mouvement des droits civiques américain semble trop profond... Et la race est un mécanisme qui a déjà été utilisé par le passé. Avec une certaine réussite, cela est vrai, mais non sans écueils...

- Nostalgique du Maréchal, Alexandre ? fit remarquer François non sans malice.

- Pas vraiment : la situation nous a sensiblement échappé. Et puis le massacre des juifs s'est trouvé être un détail fort embarrassant. Oui, fort embarrassant.

- Je vous taquinais, précisa François, le sourire aux lèvres. Je pensais à un bouc-émissaire plus politique. Une religion, peut-être, plutôt qu'un peuple ou une race. Je ne sais pas encore. Un ennemi commun qui nous permettrait d'entretenir une alliance future avec les pays où notre fraternité compte des membres. S'unir contre une religion, cela permettrait également de renforcer l'idée que les autres religions – les nôtres – ont une véritable valeur. Et faire d'une pierre deux coups.

Alexandre leva les sourcils et acquiesça de la tête comme s'il venait de saisir la subtilité de la démarche ; oui, sa religion sortirait grandie si une autre devenait la cible de la future alliance. Et c'était là une opportunité pour casser les délires œcuméniques de l'ancien Pape.

- Nous verrons le temps venu, trancha l'homme d'affaires.

- Cependant, qu'en sera-t-il de l'espérance ? interrogea Alexandre, pensif. (Il poursuivit, en se tournant vers Georges). Détruire les utopies, c'est prendre le risque d'un monde désenchanté. Monter les individus les uns contre les autres et animer le pantin du bouc-émissaire, cela ne suffira pas ; il faudra conserver un élément de sacré pour encourager les hommes à l'avenir, pour entretenir une transcendance.

- C'est là toute la subtilité, répondit Georges en esquissant un sourire, nous la laisserons disparaître pour qu'elle renaisse de ses cendres plus forte qu'auparavant. C'est précisément lorsque ce monde désenchanté sera précipité que les hommes désunis rechercheront d'eux-mêmes de quoi satisfaire leurs individualités : nous n'aurons même pas à intervenir ! Les plus matérialistes chercheront à satisfaire les besoins que nous créerons pour eux ; tant pis pour leur âme, il faut savoir faire des sacrifices. Pour les autres, vous verrez qu'ils viendront spontanément chercher un réconfort dans le sacré des traditions : lorsque l'avenir apparaît sombre et incertain, le passé et les valeurs sûres retrouvent leurs lettres de noblesse. Si la chance est de notre côté, le retour de la morale suivra. Et nous nous en saisirons pour l'établir de manière durable.

Alexandre hocha de la tête en silence puis finit par commenter :

- Je dois reconnaître que la démarche est brillante. Mais il conviendra d'être attentif aux évènements et de bien saisir les opportunités lorsqu'elles se présenteront.

- Ayons confiance en l'humain et en sa capacité à créer de lui-même ses propres démons, conclua François, philosophe. Nous pourrons ainsi préparer le terrain pour notre émissaire. D'ailleurs, le candidat est-il arrivé ?

- Oui, il attend dans le vestibule, répondit Georges.

- Parfait. N'oubliez pas, mes frères. Il ne doit se douter de rien. Il ne sera qu'un pion et ne devra rien savoir de nos intérêts réels.

- Son ambition démesurée devrait suffire à nous assurer une loyauté sans failles.

- Tout de même, je le trouve bien jeune ; il peut très bien changer avec le temps, objecta le prêtre.

- Voyez cela comme une chance, souligna Georges. Nous pourrons lui inculquer nos principes insidieusement et nous avons les moyens d'assurer sa conviction que travailler avec nous sera la garantie de sa réussite.

- De notre réussite, fit remarquer Alexandre.

- De notre réussite, concéda Georges.

- Accueillons le candidat, se résigna le vieux prêtre.

(à suivre)

L'émissaire - 1/3

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Le vieil homme replia le couvercle de la boîte en bois précieux qui reposait sur son bureau. Il saisit l'outil de découpe d'une main et, de l'autre, engouffra le cigare dans sa bouche. Il libéra le barreau de son cachet ; le temps de l'allumer avec son briquet Reitland en argent qu'il exhalait déjà un long souffle de fumée grise. L'odeur caractéristique de son Humbert, à la fois ambrée et musquée, habitait la petite pièce mal éclairée comme l'encens d'une église ; écœurante, avait un jour fait remarquer sa secrétaire, une faute de mauvais goût sanctionnée par un licenciement.

Il reposa son vice dans son cendrier en ivoire et se leva difficilement de son fauteuil ; ses rotules le faisaient tellement souffrir ! Lentement, il se dirigea d'un pas peu assuré jusqu'à son armoire des offices où il rangeait tout son matériel après les rites. Puis, il ôta son tablier marqué de l'équerre et du compas, rangea sa dagyde en or fin dans sa cassette et replaça son pendentif sur son coussin en soie pourpre. Quand le téléphone sonna.

- Ah, Georges, c'est vous... J'attendais votre coup de fil... répondit-il

- Le rendez-vous a été fixé à 19h00.

- Parfait. Dans la grande salle ?

- Cela me semble le plus adéquat.

- Très bien.

Et il raccrocha.

L'homme resta quelques instants debout devant le téléphone, l'air pensif, puis finit par se rasseoir à son bureau. Il prit le cigare dans la main, laissant ses effluves l'imprégner le visage avant de se décider à le porter de nouveau à la bouche. Puis, il posa son regard sur le dossier qui trônait devant lui. Il tourna la première page, plissa les yeux pour essayer de mieux voir et se résigna à mettre ses lunettes de lecture sur le nez. Il scruta longuement le visage du jeune homme sur la photo. Puis, il bascula la tête en arrière et poussa un soupir en regardant le plafond. Oui, ce serait lui l'émissaire, il en était convaincu.

* * * * *

Georges saisit à nouveau son téléphone et composa un numéro sur le cadran à impulsions. Quelques sonneries, puis :

- Bonjour, ma soeur. Georges à l'appareil. Pourrais-je parler au père Alexandre, s'il vous plaît ?

- Un instant, je vous prie.

Une minute après, à l'autre bout du fil :

- Georges, je vous écoute.

- Bonjour, Alexandre. Le rendez-vous a été fixé à 19h00, dans la grande salle.

- Le candidat sera-t-il présent ?

- Oui, il sera là.

- Alors, qu'il en soit ainsi. A plus tard, répondit son interlocuteur avant de raccrocher.

Georges reposa le combiné sur son socle et appuya sur le bouton noir à l'extrémité de ce dernier :

- Madeleine, je vais devoir m'absenter pour cette fin d'après-midi. Veuillez reporter mes rendez-vous, s'il vous plaît.

- Bien monsieur, cracha le haut parleur du téléphone d'une voix féminine.

Il se leva et se planta devant la baie vitrée. C'était le moment de la journée qu'il préférait. Du haut du 25ème étage, il pouvait admirer l'ensemble du quartier baigné de lumière. Le soleil faisait scintiller les parois en verre des immeubles environnants.

Il laissa glisser ses doigts à la surface de son bureau en bois noir jusqu'à son bord. Puis, tout en se frottant le pouce et l'index l'un contre l'autre pour se débarrasser d'une poussière inexistante, il se dirigea devant le miroir dépouillé qui siégeait au-dessus de sa commode. Il passa sa main dans ses cheveux pour s'assurer qu'ils étaient bien coiffés, joua un instant avec sa moustache et ajusta le nœud de sa cravate. Il se fit la réflexion que les rayures blanches sur fond noir s'accordaient parfaitement avec son costume noir Yves-Saint-Laurent ; quoique des rayures noires sur fond blanc auraient pu être une fantaisie originale. Il finit par s'adresser un sourire de satisfaction, se saisit de son attaché-case et sortit de son bureau.

- Monsieur le directeur..., le salua dans le couloir un jeune homme à lunettes les bras chargés de dossiers.

Il lui répondit par un simple sourire, vu que, de toute façon, il ignorait le nom du personnage.

Suivi d'un « Bon après-midi, Cécile », qu'il lança à la charmante trentenaire qu'il croisait désormais et qui, flattée qu'il se souvienne de son prénom, lâcha – confuse – un « Merci... ! A vous aussi, monsieur le directeur ! ».

Tout en se retournant, il se dit qu'il conviendrait d'étudier plus avant le cas de cette nouvelle employée dont le dévouement pour l'entreprise n'avait d'égal que la forme rebondie et accueillante de ses fesses.

- Bon après-midi, monsieur le directeur, commenta Madeleine, sa secrétaire, lorsqu'il passa devant son bureau. Il arbora ce même sourire qui le rendait si séduisant auprès des femmes et, surtout, de ses subordonnées à qui il appréciait de faire visiter les différents recoins de son bureau.

Il s'engouffra dans l'ascenseur et descendit au sous-sol où l'attendait son chauffeur dans sa DS aux vitres teintées.

- Où allons-nous, monsieur ? demanda le chauffeur.

- Au siège de la compagnie, je vous prie, répondit-il, sur un ton sec.

Et le chauffeur s'exécuta derechef.

(à suivre)

L'Age nouveau

Le Pont d'Héraclite de René Magritte

Paris, 3h00 du matin. Dans la pénombre, le vieil homme jouait avec ses doigts sur le vieux Zippo qu'il tenait de son père. L'ouvrant, le refermant. L'ouvrant, le refermant. Clic, clac. Clic, clac. Un bruit sec qui résonnait dans son petit appartement bien vide. A mesure qu'il le faisait cliqueter, les flashs des étincelles de la pierre à briquet éclairaient les murs en un éclair. Ils avaient été blancs il y a longtemps. Désormais, ils oscillaient entre le gris du temps qui passait et le jauni des nombreuses clopes qu'il avait fumées des années durant. Devant lui, au mur, au-dessus de son bureau, le dernier tableau qu'il avait laissé accrocher : une reproduction du "Pont d'Héraclite" de René Magritte. Un tableau que sa mère adorait. Le vieil homme finit par allumer une cigarette avec son briquet, braise orpheline perdue dans l'obscurité. Une inspiration, une volute de fumée, et une expiration en un long souffle. Quelques toussotements rauques, comme il en avait l'habitude. Le tabac n'avait pas fini par le tuer, finalement. Il plongea la main dans sa poche-avant de chemise, vérifia que la petite boîte métallique s'y trouvait bien et hocha la tête avec satisfaction.La cigarette aux coins des lèvres, il se leva difficilement de son fauteuil dans lequel il était reclus depuis plusieurs années. Les derniers temps, il ne sortait plus de chez lui. A quoi bon donner l'illusion que tout allait bien ? C'était bien inutile : la fin s'annonçait davantage, chaque jour, inexorablement. Alors, pour éviter d'affronter ces visages de la vie quotidienne qui n'avaient rien compris, il se faisait livrer par internet. La nourriture. Les vêtements. Les produits d'entretien.

Chaque mois, il touchait sa pension de rmiste. Il avait fait prélever automatiquement le loyer mensuellement pour être sûr de ne pas avoir de problèmes. Le loyer, c'était le plus important. Après venaient les factures. L'électricité, d'abord, indispensable. Puis le forfait de télécommunication, qui intégrait le téléphone, l'internet par fibre optique, la communication sans fil, la multitélévision à la demande et ses 2000 chaînes, la radiodiffusion métaquarkienne pour les échanges de données et la gestion du serveur d'hébergement personnalisé. Et puis, après, il y avait la nourriture. Toutes les deux semaines, les mêmes aliments, qu'il avait choisis sur le site d'UltraPrix, le consortium de supermarchés qui tenait les enseignes du territoire européen. Toutes les deux semaines, la même quantité de viande de basse qualité - du poulet en barquettes d'1kg -, la même quantité de bouteilles d'eau minérale - 21 litres -, la même quantité de légumes - quatre laitues fraîches, 1 kg de haricots verts, 1kg de pommes de terre et 1kg de carottes -, la même quantité de fruits - un filet d'oranges, un filet de pommes et un filet de kiwis -, et toujours 30 yaourts, à raison de deux consommés par jour, ce qui en faisait toujours deux de trop, qui finissaient toujours à la poubelle. Une fois par mois, il commandait une barquette de beurre, un grand paquet de sel et une boîte de café soluble. Tout le reste lui servait à se fournir en conserves vides qu'il utilisait pour la mise sous conditionnement. Rarement, il s'accordait le plaisir d'une tablette de chocolat - du 70% de cacao - avec les quelques euros qu'il lui restait sur sa pension. C'était les mois où il ne les dépensait pas sur le réseau pour s'acheter un morceau de musique inconnu qui n'était pas disponible sur le Freenet - le réseau libre qu'avaient constitué les internautes qui ne supportaient plus les limitations et la censure de ce qu'avait été autrefois le réseau internet. Et toutes les deux semaines, méticuleusement, il mettait un peu de ses achats de côté en attendant le grand jour. Surtout le poulet, l'eau minérale et les pommes de terre qui seraient les seules denrées qui resteraient consommables.

Lentement, il s'était levé de son fauteuil, en toussant un peu, et il avait allumé la lumière tamisée de sa lampe halogène. Dans son studio, il n'y avait plus beaucoup de meubles. Sa salle principale tournait autour de son bureau, sur lequel il avait installé ses trois ordinateurs. Il y avait ensuite son lit, dont il n'avait pas changé les draps depuis longtemps, et bien sûr sa bibliothèque où seuls les ouvrages des sciences de la vérité avaient une place. A côté, sa petite cuisine, dans laquelle il ne faisait pas souvent à manger, et sa salle de douche, qui n'avait guère plus de douche que le nom. C'est cette dernière pièce qui était vraiment importante, pour lui. Parce qu'elle était parfaitement isolée et qu'il avait fait combler les bouches de ventilation et l'évacuation de l'eau de douche avec du ciment. Il avait fait retirer les meubles qui n'avaient aucune utilité et s'était aménagé l'endroit parfait en préparation des temps à venir. Chaque jour, dans sa cuisine, il faisait bouillir le poulet dans des marmites, le mélangeait aux pommes de terre, en mangeait un peu lors des repas du jour, et passait le reste dans la machine à mise sous vide en conserve par déshydratation dont il avait fait l'acquisition au terme de nombreuses années d'économie. Les conserves remplies, il les entreposait dans sa salle de douche, les unes sur les autres, empilées comme des gigantesques tours de métal, à l'endroit où se trouvait autrefois sa machine à laver. L'autre côté de la petite pièce lui servait à entreposer les nombreux packs d'eau minérale qu'il entassait les uns sur les autres, renouvelant tous les deux ans le stock de ceux qui étaient proches de leur date de péremption. Il fallait pouvoir tenir 365 jours, en parfaite autonomie. Pour les boîtes de conserve, il n'y avait guère à s'inquiéter : le dispositif de mise sous vide en conserve par déshydratation était tel que les denrées conditionnées pouvaient rester en l'état près de cinquante années durant. Entre les deux, le lavabo où l'eau courante lui permettait de faire sa toilette quotidienne et, parfois, de laver quelques uns de ses vêtements.

Le jour était enfin venu. Cela faisait longtemps qu'il le savait. Les sciences de la vérité l'en avaient informé, lui qui savait lire entre les lignes de la destinée des hommes. Il était temps que tout cela cesse. Il était temps que tout s'arrête, enfin. Pour préparer l'âge nouveau.

Lorsqu'il l'avait appris, il n'avait que 26 ans. On lui avait indiqué la date et les manœuvres nécessaires afin de s'y préparer. Toute sa vie durant, cette date inéluctable lui avait dicté sa conduite quotidienne. Rien d'autre n'avait vraiment de saveur, ni plaisir quel qu'il soit, aussi solitaire et égoïste qu'il pouvait l'être, ni aucun engagement que ce soit qui pouvait avoir un véritable intérêt dans la communauté des hommes. Parce que l'épée de Damoclès était telle que savoir le jour où le fil de crin finirait par céder empêchait toute autre perspective. L'inéluctabilité de la fin. On lui avait dit qu'il devrait faire partie de ceux qui s'en sortiraient. Ce qu'il n'avait pas compris, à l'époque, c'est pourquoi on l'avait prévenu à cet instant précis. Peut-être parce que, les années filant, il aurait perdu la foi en ces questions-là ou parce qu'il ne serait plus capable de comprendre les fils de la destinée des hommes. Il n'avait pas compris pourquoi, en tout cas, il devait faire parti de ceux qui s'en sortiraient. A 70 ans, quel rôle pouvait-il encore jouer ?

Le jour tant attendu était enfin arrivé. Il s'appliqua à exécuter, après tant d'années d'attente, ce qu'il avait préparé en pensée depuis qu'on lui avait donné les instructions.

Lentement, il avait ouvert les fenêtres de son petit appartement. Il avait ensuite rabattu les volets en fer qu'il avait fait installés. Il se dirigea vers sa cuisine, ouvrit un tiroir, et sortit les trois gros rouleaux de scotch marrons qu'il entreposait ici depuis de nombreuses années. Méticuleusement, il boucha chacune des ouvertures laissées par les interstices des volets de métal : il était indispensable que ni la lumière ni l'air ne puisse passer. Lorsque ce fut fait, il referma les fenêtres et s'occupa d'en calfeutrer le pourtour avec attention : deux précautions valaient mieux qu'une.

Puis, il se rendit dans la cuisine : c'était les bouches d'aération qu'il était désormais indispensable de sceller hermétiquement. Ce fut fait sans trop de difficulté, quoique son arthrose l'obligea à s'y reprendre à deux fois. Le régénérateur d'air qu'il avait fait installer pourrait fonctionner plusieurs années s'il le fallait, grâce à sa batterie longue durée intégrée, bien que cela ne serait sans doute pas nécessaire.

Ensuite, il ouvrit un autre tiroir dans lequel il entreposait de la pâte à modeler. Il en roula quatre grosses boules au creux des mains et se dirigea vers son évier. Il en plaça une dans le robinet, dont il avait pris soin de ne pas se servir les derniers quinze jours pour éviter qu'il soit humide et en profita pour le scotcher par-dessus fermement. Il fallait éviter tout reflux d'eau viciée éventuelle dans les jours à venir. C'est pourquoi il obstrua ensuite le trou d'évacuation de l'évier, avec une seconde boule, en la scotchant également, et fit de même pour le lavabo de la salle de bains - robinet et trou d'évacuation. Il rabaissa la cuvette en plastique de ses toilettes, la scotcha avec excès sur la porcelaine puis se retrouva dans son hall d'entrée. Il ne restait plus, désormais, que la porte de son appartement.

Il hésita un instant et se demanda si cela était nécessaire. Mentalement, il imagina les filets d'air vicié pénétrer par la portée d'entrée de l'immeuble et gagner doucement les cages d'escalier. Avant d'arriver jusqu'à sa porte. Oui, cela était donc nécessaire. Il regarda sa montre à gousset qu'il tenait de son grand-père, hocha la tête avec satisfaction pour lui-même, et tira un long ruban de scotch dans un "scratch !" retentissant. Il s'occupa de faire tout le tour de la porte d'entrée avec attention. Il regarda sa montre à nouveau, la rangea dans sa poche, et retourna s'installer dans son fauteuil. Il écrasa la cigarette qu'il portait au bec dans son cendrier, sortit un peu de tabac de sa poche, roula une nouvelle cigarette, et l'alluma aussi sec avec son Zippo paternel.

En quelques touchés sur son écran tactile, il fit défiler les informations du jour. La guerre faisait rage comme à son habitude ici et là, les cordons de la bourse filait toujours le beau fixe de l'hypocrisie financière internationale, et les chaînes de télévision diffusaient leurs programmes habituels. Machinalement, il jeta un œil à sa chaîne préférée - TV Europe 4. Elle passait une énième diffusion d'un vieux téléfilm des années 1990 - "Le Fléau", basé sur un roman de Stephen King. Le vieil homme faillit presque s'étrangler devant l'ironie de la situation et, levant à moitié les yeux au ciel, adressa un salut aux dieux qui ne manquaient définitivement pas d'humour devant notre innocence. Il finit par jeter un œil sur les quelques forums de discussion qu'il fréquentait quotidiennement, disant mentalement adieu à tous ces inconnus qui se cachaient derrière des pseudos anonymes et bénit la chance qu'ils avaient d'ignorer ce qui allait se profiler dans les jours à venir. Il resta ainsi de nombreuses minutes les yeux fixés sur son écran : ce vieux compagnon qu'était le Freenet lui manquerait, sans aucun doute. Il avait été l'une des constructions des hommes les plus abouties, et sans doute la plus sous-évaluée en ces temps de folie. Il sourit en disant adieu à ce bon vieux Windows Galaxy qui n'était jamais parvenu à se libérer de ses failles de sécurité récurrentes, secoua la tête en imaginant qu'il ne toucherait sans doute plus jamais à un ordinateur de sa vie, et finit par éteindre ses trois machines non sans un pincement au cœur.

Lentement, il se releva de son fauteuil, ouvrir son cagibis, et coupa net l'électricité et l'arrivée d'eau. A nouveau, il se retrouvait dans l'obscurité.

Dans la pénombre, le vieil homme jouait avec ses doigts sur le vieux Zippo qu'il tenait de son père. L'ouvrant, le refermant. L'ouvrant, le refermant. Clic, clac. Clic, clac. Un bruit sec qui résonnait dans son petit appartement bien vide. Il sortit la petite boîte en métal de la poche-avant de sa chemise, l'ouvrit dans un petit cliquetis et prit les deux boules Quies qui se trouvaient à l'intérieur. Il en plaça une dans chaque oreille, sortit une cigarette de son paquet, la glissa entre ses lèvres et l'alluma.

Du dehors, un bruit sourd retentit. Suivi d'un autre. Puis d'un grand bruit aigu que personne n'avait jamais entendu. Et enfin, le vacarme assourdissant d'une gigantesque explosion qui n'en finissait pas de résonner. Tout se mit à trembler dans l'appartement. Le vieil homme ferma les yeux, confiant. L'hallogène tomba en grand fracas, les meubles se mirent à trembler de toute part, les ouvrages tombant des étagères. Quelque vaisselle de la cuisine s'éclata sur le carrelage, à peine audible tant le bruit strident et monstrueux retentissait de toute part. De la salle de douche, les boîtes de conserves s'effondrèrent les unes sur les autres, dans une cacophonie métallique à peine dissonante vu le vacarme violent qui sévissait au dehors. Le mur au-dessus du bureau émit un craquement, sembla tenir le coup un instant devant la secousse et finit par se lézarder de part en part d'une fissure apparue comme par enchantement.

Au terme de quelques minutes, le bruit cessa, les secousses se calmèrent et les lointaines vibrations s'amenuisèrent jusqu'à disparaître comme elles étaient venues. Dans son silence soudain retrouvé, le vieil homme retira ses boules Quies et les rangea dans leur boîte de métal, qu'il replaça dans sa poche. Dehors, des alarmes et des sirènes battaient leur plein ici et là au milieu d'un silence autrement terrifiant. Derrière ces cris stridents de la terreur des hommes, le vieil homme imaginait les voitures stoppées, les cadavres de passants réduits en cendres et - partout - dans ce silence de l'activité des hommes qu'il devinait régner derrière les sirènes déchirantes qui finiraient par se taire - la fin de toute vie humaine. Presque "toute". Lui était en vie.

Il y avait ceux très peu nombreux qui, comme lui, connaissaient les fils de destinée des hommes et qui avaient sans doute préparé les jours à venir depuis de nombreuses années, tout comme lui l'avait fait. Mais il y avaient aussi ceux qui, pour l'instant, étaient dans des endroits clos. Qui feraient l'erreur d'ouvrir leurs fenêtres - si elles avaient tenu le coup de l'explosion - pour voir ce qui se passait au dehors. Ou qui auraient la morbide curiosité affolée de jeter un œil dans les rues pour comprendre ce qui venait de se passer. Terrible et fatale curiosité qui les tuerait bien vite dans les minutes qui suivraient. Certains rentreraient à nouveau à l'intérieur, et mourraient en contaminant leurs proches dès l'instant où ils entreraient en contact avec eux, maris réconfortant leurs femmes, mères réconfortant leurs enfants. Pour ceux qu'un sommeil lourd ou qu'un somnifère bien senti aurait permis d'éviter d'être réveillés, il ne faudrait que quelques heures, le temps que l'air vicié vienne les cueillir dans leur sommeil définitif. Se trouver de ce côté-ci de la planète pouvait tout de même donner davantage de chances, par rapport à l'autre face du globe, en pleine journée, propice à la panique et à l'exposition directe aux événements alors que les gens vaquaient à leurs occupations quotidiennes, frappés de plein fouet.

Mais il y aurait quelques autres survivants, qui auraient eu l'idée de se calfeutrer et de s'enfermer chez eux. Informés par les radios, peut-être, si l'onde électromagnétique n'avait pas détruit les vieux postes de radio archaïques qui survivaient à ce type d'événement. En quelques jours, ceux qui consommeraient l'eau courante seraient emportés par la maladie. Et c'est là que la faim finirait par les faire sortir. Certains décideraient de partir en exploration, pour trouver de quoi manger. Pour les rares qui parviendraient à se protéger, tout serait avarié et contaminé. Et puis les grandes pluies viendraient laver l'air et le sol mais toute nourriture resterait contaminée de ce mal étrange et inconnu. A l'exception des poulets protégées de l'air et de la lumière. Mais encore fallait-il en trouver qui soit encore vivants et qui ne soient pas exposés. Et encore fallait-il savoir que le poulet serait le seul animal encore comestible.

Les semaines passeraient et ce serait le commencement de l'âge sombre. L'âge où les hommes, mus par la faim, commenceraient à ne pouvoir trouver qu'une seule nourriture véritablement comestible : l'humain. Et le cannibalisme deviendrait la règle de survie, le temps que l'âge nouveau puisse advenir.

Le vieil homme soupira, alluma une bougie avec son Zippo paternel et regarda autour de lui : son appartement semblait avoir bien tenu le coup. Avant toute chose, il jeta un œil dans sa salle de douche : les tours de conserves s'étaient écroulées mais aucune n'avait été brisée ; c'est bien pour cela qu'il les avait achetées en métal.

Quant au reste, le peu de meubles et l'absence de bibelots avait évité que tout ne vire au foutoir, et - hormis une partie de la vaisselle et les livres - tout était plus ou moins resté à sa place. Il regretta d'avoir laissé le tableau accroché au mur. Si le tableau avait bel et bien tenu, par quelque miracle insondable, la fissure qui lézardait le mur le déchirait de part et d'autres du clou à béton. Le planter si profondément avait sans doute fragilisé la structure même de la pierre ! Fort heureusement, après une brève inspection, l'intégrité de l'appartement ne semblait pas contrariée.

Les sirènes au dehors s'arrêtèrent de hurler et le silence absolu reprit ses droits.

Il sourit avec satisfaction, s'assit sur son fauteuil, jeta un œil aux écrans éteints de ses ordinateurs et souffla la flamme de sa bougie. Dans la pénombre, le vieil homme jouait avec ses doigts sur le vieux Zippo qu'il tenait de son père. L'ouvrant, le refermant. L'ouvrant, le refermant. Clic, clac. Clic, clac. Un bruit sec qui résonnait dans son petit appartement bien vide. Il était en vie et il fallait maintenant survivre. Pour enfin comprendre quel était le sens pour lequel sa vie avait été épargnée.

Dans la pénombre, quelques instants plus tard, le vieil homme ne comprit pas d'où vint le petit bruit de glissement qu'il venait d'entendre. Ni ce qui fut l'origine du grand coup qu'il reçut en plein visage, le faisant tomber à la renverse. Ni le bruit de verre brisé qui retentit dans le silence - fracassant. Il fut tué sur le coup.

"Le Pont d'Héraclite" venait se de décrocher du mur. Il avait ricoché sur un écran d'ordinateur, le coin du cadre en bois venant frapper le menton du vieil homme, qui s'était retrouvé projeté à terre. Dernière retombée, le cadre avait glissé, le verre s'était brisé et la gorge du vieil homme avait été tranchée. Nette.

* * * * * * * * * * * *

Six mois plus tard, une femme qui s'apprêtait à accoucher trouva refuge dans l'appartement. Elle sortit le cadavre du vieil homme en décomposition et put s'enfermer ensuite de longs mois durant. Grâce aux réserves de son ancien hôte, elle fut en mesure de nourrir son enfant, loin des yeux de tous.

Une petite fille.

Qui serait celle que l'humanité attendait pour qu'enfin advienne l'âge nouveau.

[Fin]

After Hours - 4/4

Un léger bruit se fit entendre du dehors. Comme une rafale. Comme un claquement. Il n’y en avait jamais, à Nice. Du vent. Jamais il n’y avait de vent. Juste quand il pleuvait. Et là, dans cette petite pièce à la lumière rose tamisée, sans fenêtres sur l’extérieur ni vitres transparentes pour les passants curieux, je ne pouvais pas savoir s’il s’était mis à pleuvoir au dehors.

Je me retrouvai donc en haut de ces escaliers qui menaient à quelques antichambre secrète dont seuls les riches propriétaires avaient le secret.

Je devais aller vite. Descendre les escaliers, aller dans la salle principale, repérer l’hôtesse d’accueil, lui demander le téléphone, appeler mon père, et sortir. Vite. Sortir. Avant que le propriétaire de la Mercedes ne vienne révéler mon mensonge par omission. Voilà ce que je devais faire. Vite. En un éclair. Quelques minutes tout au plus. Et le problème serait réglé.

Une nouvelle rafale de vent se fit entendre au-dehors. Le vent ou quelque cadavre dans un placard, vint fouetter la lourde porte d’entrée par où j’étais arrivé, où seul transparaissait un petit judas. Je tressaillis.

Les escaliers faisaient dans les un mètre de large. Ils descendaient en colimaçon sur la gauche. En haut de ces escaliers, à côté d’où je me trouvais, il y avait une barrière en bois, contre laquelle une grosse plante grasse dans un pot s’appuyait.

Je m’engageai.

Sur les murs, des tableaux et des photos. Toujours en harmonie avec la couleur rosacée sombre du hall, et qui envahissait aussi le chemin de l’escalier, dont je n’étais pas parvenu à percevoir la source lumineuse. Des tableaux et des photos, donc. Des tableaux d’art contemporain de quelque origine inconnue. Des photos de flous aux couleurs rose, jaune, orange et ocre. Cela donnait aux lieux une dimension chaleureuse par ces couleurs chaudes, mais, par le dépouillement d’un style moderne, une sensation d’endroit distingué.

J’arrivais en bas des escaliers. Un couloir. La couleur avait changé. Elle avait cédé la place à une sorte de bleuâtre sombre, qui émanaient de lampes halogènes aux murs et au plafond que j’identifiais cette fois distinctement. Une telle froideur était étonnante, par rapport à l’ambiance chaleureuse de l’accueil. Ca en était presque mystérieux. Sur les murs, rien d’autre que ces lampes halogènes espacées avec la régularité d’un métronome. Point de tableaux ni de photos. J’étais clairement autre part.

Et au bout du couloir, une porte. Je ne sus pas exactement pourquoi mais j’eus un mauvais pressentiment. Une appréhension. L’impression que… que quelque chose allait se passer. Que j’allais découvrir quelque chose. Que j’allais mettre les pieds quelque part où je ne devais pas être présent.

La porte se présentait devant moi, blanche ou bleu ciel, bleuie de toute façon par la lumière des halogènes. Les basses d’une musique rythmée mais lente, à consonance de jazz, perçaient difficilement l’épaisseur de la porte. Le cœur palpitant, la sueur froide glissant malgré moi le long de ma tempe, je posai la main sur la poignée. Métallique et pourtant chaude. Comme si une main l’avait actionnée quelques secondes auparavant. J’ouvrai la porte.

La musique, familière, retentissait dans les baffles discrètement disséminées. Derrière la porte, je me retrouvai sur une plateforme en marbre, qui trônait en haut de larges escaliers qui descendaient. Quatre marches plus bas, une ambiance tamisée bleue et noire, sombre.

J’avançai un peu, guidé par cette mélodie familière, et regardai autour de moi.

Un plafond bas. Des plantes grasses ici et là. Et une grande et vaste salle, le plancher satiné de moquette aux carreaux bleu sombre et noir. Des canapés liés les uns aux autres qui entouraient des tables basses diverses. Des cocktails, des bouteilles, des verres, s’entrechoquaient sur leurs surfaces. Un peu plus loin, une salle fermée, mais dont les murs percés de fenêtres laissaient transparaître une lumière plus claire, était entourée de sièges disposés comme pour… regarder ce qui se passait dans la pièce. Je ne compris pas sur l’instant, mais...

Mais là, devant moi, juste devant moi, là… l’horreur… l’horreur était devant moi…

Une orgie. J’étais devant une orgie. Moi, jeune homme plein d’innocence, comme découvrant le monde pour la première fois, je voyais des corps de tous âges se mélanger avec horreur sur les canapés. Des corps d’hommes. Des corps de femmes. De 20, 30, 40, 50 ans. Dans un coin, sur un canapé, un homme d’une cinquantaine d’années faisait un cunnilingus à une jeune femme blonde qui ne devait pas dépasser la vingtaine. Dans un autre, une vieille baronne distinguée proche de la soixantaine pompait allégrement le dard d’un jeune homme plus proche de la vingtaine que de la trentaine.

Malaise. Profond malaise. Ma tête me tournait. J’étais pris de dégoût. Je n’osais plus bouger. Je n’osais plus bouger. Je vacillai. Je perdais pied. A nouveau, j’avais traversé le miroir.

Chercher l’hôtesse ? Mais comment pouvais-je avancer dans cet endroit de perdition ? Comment pouvais-je oser m’avancer ? Les sons se mélangeaient aux rythmes des actes de ces créatures perdues, où les genres brillaient d’un soleil sombre au côté des autres genres… Je croyais deviner, ici, des hommes se caresser, là, des femmes se toucher…

C’était inconcevable… C’était purement inconcevable… Je venais chercher un téléphone… Un simple téléphone… Et encore une fois, il allait m’échapper. Encore une fois, il allait m’être retiré, privé de tous repères que j’étais… Je croyais avoir traversé le miroir d’Alice, et je m’étais trompé : je n’en avais encore apprécié que le reflet.

Et voilà… que la lumière sombre s’offrait à moi, dans le stupre et la luxure. Monde dépravé de la bourgeoisie niçoise. Monde dépravé des apparences de la bonne et due forme qui s’effaçait, derrière les murs de chair grasse et de la sueur dégoulinante… La bouche grande ouverte de l’absurdité, de l’absence de sens, qui me montait jusqu’aux tréfonds de ma cervelle, jusqu’aux tréfonds de mon âme…

Et quelques minutes plus tôt, je remerciai la Providence. Quelques minutes plus tôt, je m’amusais, sûr de moi, à jouer les jeunes friqués condescendants et nobles… Alors que là, je n’étais plus qu’un enfant perdu qui découvrait – parce que trop jeune et trop naïf – un film porno grandeur nature et qui cherchait du regard son père ou sa mère, pour qu’ils viennent le sauver. Papa ? Maman ? Où êtes-vous ? Où êtes-vous ? Où êtes-vous ?! Perdu. J’étais à nouveau complètement perdu. Et affolé.

Mais surtout, j’étais coincé. Que pouvais-je faire ? Avancer dans ce monde, au risque d’être happé par ces tentacules de chair suintante de purulence, pour trouver une hôtesse ? Ou remonter les marches et sortir d’ici au plus vite, au risque de tomber le masque devant le majordome à l’étage ? Le doute. J’hésitai. Et j’étais donc pris au piège.

Je ne savais pas quoi faire. Alors je restai planté là. Planté là, constatant ce spectacle fascinant d’horreur, la musique résonnant dans mes oreilles.

Et pourtant, l’horreur ne s’arrêtait pas là.

Quelle était cette salle, dans l’arrière de la pièce ? Quelle était cette salle carrée, on où pouvait rentrer par une porte ? Et où les quatre murs étaient percés de larges fenêtres ? Cette salle qui émanait une lumière plus claire, d’un bleu ciel qui, dans cette semi-obscurité étouffante, faisait l’effet d’un soleil éclatant ? Pourquoi des chaises réunies autour de ces murs ? Pourquoi des hommes assis sur ces chaises en regardant au travers des vitres ?

Guidé par quelque malsain désir et par une curiosité dévorante – cherchant, il faut bien le comprendre, à trouver la moindre parcelle de réalité pleine de sens dans ce lieu qui n’en avait aucun – je m’étais avancé. Je m’étais avancé vers la pièce, repérant un endroit où il n’y avait pas de vieille de 60 berges se faisant sodomiser allégrement par quelque vieux mâle de 50 ans qui venait de prendre son tour, dans la file d’attente.

Ils se masturbaient. Sur ces chaises, disposées autour de la salle, les hommes – les vieux hommes, dégoûtants – se masturbaient.

Au milieu de la pièce, que je découvrais être habillée d’un simple matelas posé sur un sommier rudimentaire, un magnifique jeune homme d’une vingtaine d’années, au magnétisme sexuel, était entrain de baiser violemment une jeune femme non moins bien formée. Je ne pouvais m’empêcher de regarder ce jeune homme, qui devait avoir mon âge, au corps glabre et lisse, brillant de la sueur de l’effort, les cheveux noirs et mouillés, les yeux plissés de plaisir, exposant son torse dessiné aux tétons fébriles, au-dessus de son ventre plat dont un fin trait de pilosité venait rejoindre son organe, qui était en pleine activité. J’étais fasciné. Je sentais en moi un mélange d’excitation et de profond dégoût. Et au fond de la pièce, des miroirs.

J’avais compris. Mon esprit s’anima avec vélocité, découvrant le sens de toute cette mascarade. La pièce était couverte de miroirs sans teint. Ce jeune couple exhibitionniste baisait devant de vieux pervers qui se branlaient en les regardant de l’autre côté des miroirs. Les coups de reins énergiques du jeune éphèbe trouvaient alors un écho tant dans les gémissements de sa moitié que dans les bruits réguliers et extatiques de la branlette des voyeurs.

Je m’apprêtai à détourner le regard pour m’enfuir d’ici. Je m’apprêtai à partir de ce lieu qui ne me correspondait pas. Qui n’était pas moi. Qui n’était pas ce que j’étais. J’étais pris la main dans le sac et je devais partir. Partir loin d’ici. Partir, au plus loin, oublier ce que j’avais vu, oublier ce que j’avais compris, oublier ce lieu, oublier ce club, oublier jusqu’à son emplacement, jusqu’à son nom, même. Oublier, oublier tout cela. Oublier, définitivement, poser le voile de l’oubli sur la dépravation humaine.

Pourtant, l’éphèbe exhibitionniste m’interpella du regard. Non, ce n’était pas possible, c’était un miroir sans teint, j’en étais sûr. Comment pouvait-il me regarder ? Non, il se regardait dans le miroir. Il se regardait baiser sa femme. Il se regardait baiser sa femme et il ne croisait pas vraiment mon regard. Non, ce n’était pas possible. Non, c’était inconcevable.

Et là, il se mit à sourire. Et à parler. Je l’entendis distinctement. Etrangement, malgré l’impossibilité, malgré que la pièce était fermée, je l’entendis parler. Comme si j’étais à côté de lui. Comme s’il parlait à côté de moi :

- Tu n’étais pas encore arrivé. Il fallait bien que je m’occupe, en attendant.

Mais qu’est-ce que ça voulait dire ?! Je me retournai pour voir s’il parlait à quelqu’un d’autre : derrière moi, seuls les corps mélangés et troubles des créatures de perdition laissaient échapper leurs murmures et leurs gémissements à peine audibles. Je retournai mon regard devant moi.

Et là, soudain, je compris. Je compris tout. Ce garçon, je le connaissais. Je le connaissais depuis longtemps. Je le connaissais depuis toujours. Ce n’était pas Arnaud, mon petit-ami, ce n’était pas un de mes ex, ce n’était pas un ami, un collègue ou que sais-je encore. C’était Lui. C’était celui que j’aimais. C’était lui avec qui j’avais déjà partagé mon corps. C’était celui qui était l’Unique. C’était celui qui avait pris mon cœur. C’était Lui. Enfin, c’était Lui. C’était celui que j’attendais. Et il m’attendait. C’était Le Garçon.

Soudain, je compris.

Pris d’une soudaine panique mais aussi – ENFIN – d’un éclair de lucidité, je fis demi-tour. Je tournai les talons, courai sans me soucier un instant des créatures de tous âges, encore gémissantes autour de moi, montai les quatre marches jusqu’à la plateforme de marbre, retraversai le couloir bleuté, remontai les marches de l’escalier rosacé, et me retrouvai à l’accueil. Là, le majordome me regarda un instant, sans rien dire, alors que le possesseur de la Mercedes était adossé au comptoir. Le garde du corps m’ouvra naturellement la porte, comme si l’évidence était enfin de mise.

Je me retrouvai à nouveau dehors, mais le froid ne me faisait plus rien. La pluie avait commencé à tomber, mais je n’en sentais plus les gouttes.

La plage, tel était mon but.

Je courai à travers les grandes rues de Nice, me rapprochant encore de la fameuse plage, en face de la mer sombre que j’anticipai. Ici, je croisai le maquereau qui m’avait attaqué. Là, la prostituée qui m’avait accueilli pour un instant dans son antre. A un carrefour, sans rien dire, la tenancière du bar malfamé me regardait marcher d’un pas agile et décidé, pendant qu’à un feu rouge, le policier, silencieux, tournait la tête vers moi sans la moindre expression.

La plage. J’étais sur la plage. Et sur les galets niçois, éclairé par les lampadaires de la Promenade des Anglais à quelques mètres, un clochard. Un clochard à demi-nu m’attendait. Un clochard, qui n’avait plus son pantalon vert. Tranquillement assis, le regard perdu dans la nuit noire, à siroter les effluves marines qui remontaient jusqu’à nous avec le bruit des vagues.

Il était celui que je devais rencontrer. Le fil conducteur de toute cette absurdité.

- C’est un rêve, n’est-ce pas ?

Il tourna la tête vers moi et sourit. Dans ce sourire, le soulagement mental que je ressentis alors, était à la mesure de la colère que je me mis à sortir de m’être ainsi fait trompé :

- Mais quel sens à cette absurdité ?! Je veux bien apprendre à être conscient d’un rêve… Je veux bien apprendre à découvrir le sens, directement, au cœur de mes propres rêves… Mais pourquoi ? Pourquoi ces absurdités ?! Pourquoi ces choses dégoûtantes ?! Pourquoi ces choses qui ne sont pas moi ? Pourquoi cet abîme de perdition où j’ai été plongé ? Pourquoi Celui qui est mon Amour que je retrouve ainsi dans une posture si dérangeante ? Pourquoi ces immondices qui s’acharnent à détruire ce que je suis ? Pourquoi cette incommensurable sensation de m’être fait roulé dans la farine ? Quel sens à tout cela ? Quel sens dans cette absence de sens ? Quel sens dans toute cette absurdité ainsi présente ?!

Là, le vieux clochard à demi-nu dont je ne pensais même pas à regarder la partie basse, toussa. Dans ce rêve qui, soudain, était devenu conscient. Dans ce rêve qui, après m’avoir laissé appréhender les détails, les sons, les musiques, les odeurs, les couleurs, les voix, les sensations, les sentiments, et les nombres – dans ce rêve, disais-je, qui était devenu conscient. Il toussa. Et il me répondit :

- Parce qu’il fallait que tu appréhendes l’autre partie de toi !

Je ne dis mot à cet être que je ne savais s’il était vraiment émané de mon inconscient encore endormi, dans le lit niçois que j’avais retrouvé, raccompagné quelques heures plus tôt de ce bar de jazz, par une amie qui possédait une voiture. Il enchaîna :

- Comment veux-tu rencontrer celui qui est ton Autre, si tu joues sans cesses avec tes sentiments ? Comment veux-tu appréhender vraiment celui que tu rencontreras si tu voiles une partie de toi ? Comment veux-tu rencontrer celui qui t’aimera comme tu l’aimeras si tu n’oses pas rompre avec ton petit-ami ? Comment veux-tu vivre pleinement ton existence si, sans cesse, tu te trompes toi-même ?

Je baissai mentalement la tête tout en continuant de le regarder, fasciné :

- Mais alors, dis-je, suis-je un dépravé ?

Il secoua la tête, regarda un instant les étoiles que je savais briller dans ce ciel que je ne faisais qu’imaginer, comme s’il tentait d’en tirer quelque sagesse, et il me regarda à nouveau :

- Tout cela n’est que métaphores… Il fallait bien que tu puisses baisser ta garde pour toucher le cœur de ton être…

- Mais alors, demandai-je, inquiet, est-ce que je le rencontrerai un jour, cet Amour ?

Il répondit en ajoutant l’ultime parole :

- Authenticité. Uniquement si tu apprends l’authenticité. Et à devenir ce que tu as toujours été.

Et là, je me réveillai.

Ah, mystère et grandeur des rêves conscients…

[FIN]

After Hours - 3/4

Il faisait froid. Il commençait à faire froid, putain.

Et j’étais là, errant dans le coton niçois, à presque 4h00 du matin, dans le froid de février. Et dans ce froid qui commençait à me piquer la chair partout, partout, une chose demeurait immuable : l’insoutenable pensée qu’un SDF bourré ne luttait même pas contre la fraîcheur, cul nul, son pantalon vert déposé sur sa couche.

Je faisais à nouveau un détour pour aller sur le quai de la gare. Vide. Désespérément vide. Derrière les rails, des vieux immeubles froids, éteints, me toisaient de leur regard. A une époque, j’avais un ami qui habitait là-dedans : pourquoi n’habitait-il plus par ici, bordel, pourquoi n’habitait-il plus par ici ?!

Les horaires du prochain train ne changeaient pas. Immuables, figés dans l’espace à mesure que je me décomposais dans cette nuit surréaliste, ils ne changeaient pas. 6h00 et quelques du matin. Cela serait l’heure où je pourrais monter dans un train. Et, enfin – enfin ! – rentrer chez moi.

Mais ça n’était pas encore le cas. Il était 3h50 du matin et il fallait que je trouve une occupation pour deux petites heures. Je ne pouvais pas rester dans la rue : il faisait trop froid. Il fallait que je trouve une solution. L’idée était simple : retourner au Vieux Nice, proche de la mer, pour tenter de dégotter un bar, un pub ou quoique ce soit qui soit encore ouvert et où prendre un peu de chaleur dans ce froid encore hivernal, pour deux petites heures. Deux minuscules petites heures.

A nouveau sur le parvis de la gare, je regardai autour de moi : toujours pas âme qui vive, et nulle trace du SDF, si ce n’est son pantalon vert, toujours à la même place. Je décidai de descendre l’Avenue Jean-Médecin. … sauf que j’avais oublié un instant que, sur l’avenue, une voiture brûlait peut-être encore. Avec des… … des ombres, dedans. J’hésitai. Devrais-je prendre des ruelles parallèles pour accéder au Vieux Nice ou essayer de redescendre la grande avenue ? Des ruelles sombres où les pires choses pourraient encore m’arriver ? Ou l’ersatz d’avenue toute en travaux avec une voiture qui brûlait ?

Je prenais l’option de l’avenue. Je ravalai ma salive, avec difficulté. Mes lèvres commençaient à être sèches de ce froid et mes yeux rougis par la fatigue et l’alcool commençaient à avoir du mal à rester ouverts. Je m’engageai vers l’avenue.

Du monde. Enfin, depuis plusieurs heures de rencontres étranges, absurdes et effrayantes, du monde. La divine foule qui s’amasse. La divine foule qui nous effraie le jour et qui nous rassure la nuit. La divine foule qui nous perd lorsque nous cherchons notre chemin mais qui nous guide lorsque nous cherchons à ne plus être seuls. Du monde. Enfin. Devant moi. Réunis autour de la carcasse d’où sortaient maintenant des volutes de fumée. Un petit camion de pompier et une voiture de police. Des flics, autour, qui empêchaient les gens de trop s’approcher. Des pompiers en tenue qui maniaient un drôle d’objet à mi-chemin entre la lance à incendie et l’extincteur. Et les gens, autour. Des voisins, des passants, ou que sais-je encore. Une dizaine à peine mais une foule monstrueuse pour moi. Une foule de dix passants, mais une foule rassurante.

L’un d’entre eux, oui, l’un d’entre eux… aurait un téléphone ! Un téléphone portable ! Téléphone, allo papa, oui il est tard, j’ai raté mon train, j’ai passé une nuit bizarre, s’il te plaît viens me chercher, à tout de suite papa, merci, bisous, bisous !

J’approchai de la foule, contenue par le flic et une sorte de barrière en plastique bleu ciel. Je tentai ma chance :

- S’il vous plaît… Est-ce que quelqu’un aurait un téléphone portable, s’il vous plaît ?

Quelques regards méprisants, et un grand silence. Quoi ? Comment ça, pas de réponse ? Mais je vais pas me laisser faire, moi !

- S’il vous plaît, c’est très important ! Je voudrais rentrer chez moi et je n’ai plus de batterie sur mon portable. S’il vous plaît, quelqu’un aurait un téléphone portable ?

Toujours pas de réponse. Mais pourquoi ne répondent-ils pas ? Ce sont des zombies, ou quoi, merde, putain, fais chier !

Et là, je me rendis compte du cocasse de la situation : une foule de riverains, réveillée entre 3h00 et 4h00 du matin par camion de pompier et voiture de police, hébétée par des cadavres fumants dans une carcasse en flammes, voyait arriver un jeune con de fêtard, qui sentait peut-être encore l’alcool, demander un téléphone portable. Si ça m’était arrivé, peut-être ne l’aurais-je même pas regardé, ce jeune fêtard.

Je me trouvai con. Et je retrouvai mes conventions sociales : tout ça était déplacé. Tout ça était surréaliste : je ne pouvais pas demander un téléphone portable à ces gens. C’était trop décalé. Trop hors propos. Et leur silence me le faisait comprendre. D’ailleurs, je songeais à ce que m’avait dit un ami, quelques semaines plus tôt, quand on a une demande à faire à quelqu’un : « Ne jamais la faire à un groupe car personne ne réagira, espérant que quelqu’un d’autre répondra à sa place. Il faut faire des demandes individuelles ». Alors, je remarquai dans la foule une jeune femme, d’une trentaine d’années :

- Mademoiselle ? Bonsoir, mademoiselle. Je sais que la situation est un peu décalée, mais j’ai été agressé et je voudrais rentrer chez moi… Vous auriez un téléphone, s’il vous plaît ?

Elle me regarda, me jaugea de haut en bas, prit un sourire plein d’excuses et finit par me répondre :

- Non, désolée, je n’ai pas de portable...

Maudit… J’étais maudit… Je pensais que cette foule allait me rassurer, me donner une compagnie dans cette nuit blanche si chargée, et rien à faire : j’étais en réalité tout aussi seul. Mais c’était compréhensible, après tout. J’avais traversé le miroir. Ces gens-là, tirés de leur sommeil, n’étaient que les habitants du jour qui faisaient un bref passage dans la nuit. Moi, le miroir, je l’avais traversé et j’étais encore de l’autre côté. Pas eux. Eux qui se réveilleraient le lendemain pour reprendre leur travail. Moi, j’étais désormais du côté des prostituées, des mendiants et des meurtriers : je faisais désormais partie, au moins pour un temps, de l’autre monde. De l’autre dimension. De l’autre aspect du centre urbain. J’étais Alice au Pays des Merveilles. Et pour le monde des vivants, je n’étais plus qu’un fantôme, invisible, méprisable, impalpable.

Soudain, une idée me vint à l’esprit : les flics ! Oui, les flics ! Je détestais les flics – héritage lointain de la conscience des événements de Stonewall, sans doute, ou de ma chère maman anarchiste – mais, pour une fois, ils allaient m’être utiles. J’allais les voir, leur parler, leur expliquer, et ils m’aideraient. Ils m’aideraient à rentrer chez moi. Ils me ramèneraient chez moi. Ou dans un poste. Pour me protéger. Moi, petit pédé frêle, fragile et fatigué. Moi qui n’avais jamais enfreint la loi, si ce n’est pour tirer un maigre MP3 sur un site ou tirer une taffe sur un joint finement roulé. Moi, petit citoyen, moi, pauvre paumé, ils allaient m’aider. C’était une certitude.

J’approchai de l’un d’eux, qui empêchait la foule de dix personnes de se tenir trop près de la carcasse et je l’interpellai :

- Heu… Monsieur ? Je réfléchissais à la bonne manière de dire. Monsieur… l’agent de police ?

Il ne répondit pas. Il restait stoïque.

- Heu… Monsieur l’agent ? S’il vous plaît ? J’ai un problème… !

Il finit par me lancer un regard méfiant :

- Hmmm, moui ?

- Voilà… heu… Je lançai un regard rapide à la voiture que j’avais vue en flammes, songeant que des cadavres calcinés avaient peut-être été retirés. Ce n’est peut-être pas le bon moment, mais heu… comment vous dire, comment vous expliquer depuis le début, heu… j’ai passé une nuit difficile et je voudrais rentrer chez moi…

- Vous avez des taxis à côté de la gare SNCF.

- Je sais, je sais, mais… hum… je n’ai plus d’argent. J’ai une carte bleue mais elle ne fonctionne pas au distributeur, lançai-je, le regard plein de supplication – du moins je l’espérais.

- Vous ne voyez pas qu’il y a eu un accident ? répondit-il, froidement.

- Oui, je sais, j’ai vu la voiture en flammes, tout à l’heure, quand il n’y avait personne, répondis-je.

Il me toisa du regard et m’interpella :

- Vous avez vu l’accident ?

- Heu... non, je remontais juste l’avenue et je suis tombé sur la voiture en flammes… J’hésitai. Et je crois qu’il y avait… des gens dedans.

A nouveau, il me regarda avec un air suspicieux :

- Et c’est vous qui avez appelé les pompiers ?

- Non, non.

Je marquai une pause… avant de me rendre compte de la portée de mes propos. J’essayai de me rattraper :

- En fait, je voulais mais je n’avais plus de batterie sur mon téléphone portable.

Mais pourquoi ne me regardait-il pas dans les yeux ? Pourquoi regardait-il mon front ?

- Ah vous n’aviez plus de batterie ? C’est bête, ça, quand même ?

- Heu… oui, et j’ai cherché une cabine téléphonique mais il n’y en a plus, France Telecom en a tellement retirées…

- Vous en aviez à la gare, répondit-il du tac au tac.

- Oui, mais elle ne marche pas. Et ma carte bleue non plus, d’ailleurs.

Mais qu’est-ce qu’il a, mon front ? Pourquoi il n’arrête pas de le regarder ?

- C’est marrant comme rien ne marche quand on en a besoin, hein ?

Je poussai un soupire de soulagement : enfin, j’étais compris !

- Oui, vous pouvez le dire, monsieur l’agent ! Et, après, j’ai cherché un bar où téléphoner et j’ai fini par rencontrer une pros…

Je m’interrompis net. Là, j’allais faire une gaffe. Mais je suis con, ou quoi ? Je suis entrain de déballer toute ma nuit à un flic, et lui dire quoi ? Que je suis allé voir une prostituée ? A 3h00 du matin ? Pour téléphoner ? Et mon cul, c’est du poulet ? Mais n’importe quoi ! Vraiment n’importe quoi ! Je suis bon ! Mon compte est bon !

J’achevai la discussion :

- En fait, j’ai passé une sale nuit et je voudrais vraiment rentrer chez moi… Je n’ai plus de portable, plus d’argent, et aucun moyen de locomotion pour rentrer chez moi…

Son regard sembla s’illuminer un instant. Etrange.

- Vous n’avez pas de voiture ? me demanda-t-il.

- Non, pas ici. Enfin, je n’en ai plus. Enfin ! Pas. Je n’ai pas de voiture. En fait, je n’ai pas de permis de conduire.

Pourquoi avais-je hésité ? J’étais sans doute impressionné : j’ai toujours un peu honte d’avouer, surtout devant des monstres de virilité comme les flics, que j’ai peur de conduire et que c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais passé mon permis.

Le flic me regarda encore un instant et finit par me répondre :

- Bon, attendez là, je vais voir avec mon chef.

Je le vis s’éloigner et se rapprocher d’un autre mec, qui n’était pas en uniforme. De loin, collé à la fameuse barrière en plastique bleue, à côté des autres membres de la foule anonyme et voyeuse, je regardais le flic discuter avec l’autre mec. L’autre mec me regardait de temps en temps, le regard sévère. Je le vis très distinctement froncer plusieurs fois les sourcils.

Machinalement, je passai ma main sur mon front. Aïe ! Mais c’est que ça faisait mal ! Je regardais ma main : noire d’une sorte de suie, un peu de sueur et un peu de sang. Je me figeais sur place : je saignais ? Mon front saignait ?

Juste à côté de moi, contre le mur, à côté d’un tabac fermé par une grille, il y avait une surface avec un miroir. Je me regardai dedans. Là, l’horreur : j’étais complètement décoiffé, mes lunettes avait la branche gauche déformée, j’avais le visage couvert d’une suie noire, celle qui m’avait fouettée le visage lorsque j’avais remontée l’avenue Jean Médecin, la première fois que j’avais découvert la voiture. Ma chemise avait le haut de la manche déchirée et était elle-même couverte de petits morceaux de suie noire. Quant à mon front, mélange de suie et de sueur, il commençait à orner une sacrée bosse qui suintait un peu de sang. Je n’étais pas qu’éraflé, finalement : les violences du maquereau avaient fait leurs offices. Je souriais un peu, levant les yeux au ciel : quelle gueule j’avais… A me voir, on m’aurait cru rescapé miraculeusement d’un quelconque carambolage et…

Mon sang ne fit qu’un tour. Je lançai vivement un regard vers les deux flics qui continuaient de discuter et de me regarder.

Bordel. Bordel de bordel. Putain de bordel de merde. Putain. Putain de putain ! Ils croient que... ?! Ils croient que… je suis responsable ?! Je n’ai pas de voiture, plus de voiture, j’ai hésité ! J’ai fait un lapsus ! J’étais au courant pour la voiture, ils croient que je reviens sur les lieux ! J’ai une bosse, je saigne, les lunettes déformées, de la suie, j’étais dans la voiture ! Ils pensent que j’étais dans la voiture ! Ils pensent que j’étais un passager ! Je dois sentir l’alcool, ils voient que je suis bourré… ils pensent même que j’étais le conducteur ! Que j’étais dans la voiture et que j’ai abandonné mes amis – c’était sûrement des jeunes, ils rentraient d’une boîte, et je rentre d’une soirée – ils pensent que je suis responsable ! Ils pensent que je suis responsable de l’accident, que c’est moi qui conduisait, ils ne vont jamais me croire, personne ne me croira, une prostituée – mais quelle idée d’aller voir une prostituée pour téléphoner – qui croirait une chose pareille ?! Qui penserait qu’une telle chose est vraie ?! Je dois partir d’ici ! Je dois partir d’ici ! Ils vont m’arrêter ! Ils vont m’arrêter !

Ni une ni deux, je reculais derrière la foule et, ipso facto, m’éclipsais dans une ruelle parallèle. Je recommençai à courir. Je devais partir d’ici. Dans le Vieux Nice. Je devais aller dans le Vieux Nice. Un pub, un café, ou que sais-je encore, et j’y serai.

Je regardai ma montre : 4h20 du matin. Cette nuit n’en finissait pas. Non, cette nuit n’en finissait pas.

Par une rue parallèle, j’arrivais enfin à la place Masséna, qui ouvre le quartier du Vieux Nice. Il est fou, quand j’y pense, de se dire qu’une ville peut être aussi vide et morte. Quand il fait froid, rares sont ceux qui profilent le nez dehors, surtout sur la Côte d’Azur où les habitants ne sont pas habitués au froid. Une petite fontaine s’offrait à moi. Argh, que l’eau était froide ! Méticuleusement, je me lavai le visage et les mains, mis un peu d’eau sur mon front, et, avec mon paquet de mouchoirs, m’essuyai le visage et tentai de frotter sans grand succès les tâches de suie sur ma chemise. Puis, je redressai la branche de mes lunettes tordues et remerciai mon opticien de m’avoir conseillé une paire en titane.

Brrrr, mais quel imbécile : je ne pouvais pas attendre d’être dans un bar, avant de faire ça ? J’allais m’attraper froid, maintenant ! Le premier endroit bien au chaud serait le bienvenu !

Une voiture se mit à arriver au niveau de la place, à quelques mètres devant moi. Elle se posa devant le trottoir, déjà occupé par de nombreuses voitures garées. Une belle voiture. Je n’y connais rien en marques mais ça devait être une Mercedes ou quelque chose dans le genre. Une belle femme, habillée d’un manteau de fourrure marron, la trentaine, blonde, maquillée, en descendit. Eclairée par la lumière d’un lampadaire, elle se pencha en avant et s’appuya à la fenêtre du siège passager. Le conducteur, que je devinais avoir dans la trentaine pour ce que je voyais de son visage à travers le pare-brise, lui dit quelques mots que je n’entendais pas. La femme lui répondit, toujours penchée sur la fenêtre :

- Essaye au parking souterrain, il devrait y avoir des places. Je t’attends à l’intérieur.

Le mec poursuivit son chemin, passant devant moi, alors que la femme s’engagea derrière une porte. Je regardai l’endroit : le « Blue Velvet ». Un bar chic ou un club de riches, me suis-je mis à penser. Je me regardai dans un autre de ces miroirs qui ornent certains murs dans les rues : ça allait déjà mieux. Bon, ma chemise était un peu déchirée en haut, à moitié trempée et j’avais une grosse bosse sur le front, mais, pour le reste, cela allait. Une petite chemise sexy, un pantalon taille basse, une besace en bandoulière, c’était quand même pas mal. Je décidai, après une minute d’hésitation, de pousser la porte du club.

Fermée. Une sonnette à l’entrée. Oh, ils n’allaient pas m’emmerder, hein : j’expliquerai en quelques mots, je sais être convaincant et parler avec un style alambiqué de richard, je demanderai juste de passer un coup de fil, et ça sera parfait.

La porte s’ouvrit. Un colosse en costume sombre me regarda de haut en bas et me fit entrer. « Bonsoir, monsieur, je vous en prie ». Eh bien, je n’ai rien eu à dire, plus accueillants que je ne le pensais, les richards.

Derrière la porte, je tombai sur une petite salle à la lumière rose sombre tamisée. A gauche, un guichet avec indiqué « Vestiaires », ainsi qu’une porte marquée « Toilettes ». Sur ma droite, une sorte de comptoir avec un autre mec habillé en costume sombre, la quarantaine, bel homme, avec de la classe. Derrière lui, une vieille horloge, et un tableau affichant un texte, une sorte de règlement, ainsi qu’une étrange suite de tarifs. Devant moi, des escaliers qui semblaient descendre à un sous-sol. Si ça c’était pas un endroit bien chic ! m’étais-je mis à penser. En plus, il faisait chaud, c’était parfait. J’approchai du mec au comptoir, avec en tête qu’il s’agissait d’une sorte de majordome. Il était tout sourire. Je lui répondis d’un sourire et commençai à parler de façon obséquieuse, histoire de tromper sur la marchandise :

- Bonsoir…

- Bonsoir, monsieur ! me répondit-il, toujours tout sourire.

Plus proche désormais, je regardai le tableau affiché derrière lui. Tarifs de carte de membre, abonnement au mois, entrée pour une soirée : 30 euros. Argh.

- J’aurais besoin de téléphoner, mais j’ai malheureusement oublié mon téléphone chez moi : si ce n’est pas stupide de ma part !

Je forçai un éclat de rire condescendant. Le mec me répondit par un sourire encore plus grand :

- Bien sûr, monsieur. Demandez à l’hôtesse dans la grande salle au sous-sol, elle vous apportera un téléphone.

Oui, oui, oui, oui ! Gagné ! Gagné ! Gagné !

Je reposai les yeux sur le tableau derrière le mec : entrée pour une soirée : 30 euros. Re-argh. Il fallait faire avaler le truc :

- Hmmm… Par contre, pour le paiement de l’entrée… heu… eh bien…

Le mec sembla réagir au mot « paiement », faisant une fausse mine de dégoût. Ca s’annonçait mal. Pourtant, la Providence, qui m’avait laissé tomber jusqu’à présent, se mit étrangement de mon côté :

- Ne vous inquiétez pas, votre amie a déjà réglé. Elle nous a prévenus que vous arriviez.

- Ah… ? Oh ! … mon amie…

Le cul bordé de nouilles. J’avais le cul bordé de nouilles. J’avais sacrément le cul bordé de nouilles. Après une putain de nuit monstrueusement surréaliste, la chance venait enfin de mon côté. La Roue de la Fortune finit toujours par tourner, même dans le monde d’Alice au Pays des Merveilles, après tout !

Le majordome me prenait sans doute pour le mec qui était allé chercher une place où garer sa grosse Mercedes. Qui finirait sans doute par être garée dans le parking souterrain du Vieux Nice.

Mais le timing promettait d’être serré, du coup : il fallait que je dégotte un téléphone, appelle vite mon père, et je ne pouvais plus resté ici, vu que l’autre mec allait arriver.

J’avais l’impression d’être une sorte d’espion, comme dans Alias ou dans James Bond, qui était là en mission secrète et devais vite remplir un objectif avant d’être découvert. La situation était excitante.

Après avoir fait un détour par les toilettes où sécher ma chemise au sèche mains, et après m’être recoiffé un peu, je finis par revenir dans le hall d’accueil, et par m’engager dans les escaliers. Qui savait quelles merveilles du monde des riches j’allais découvrir ?

Je m’attendais à tout. Mais pas à ça. Pas à ce que le pauvre naïf que j’étais était sur le point de découvrir. La Providence. La Providence s’apprêtait encore une fois… à me jouer un tour.

(à suivre)

After Hours - 2/4

Sombre nuit. Sombre et délicate nuit. Précipitation dans un univers parallèle. Dans une dimension faite d’ombres et de souvenirs. Derrière le miroir de Lewis Carol, qui jouerait avec sa petite poupée indécise – je suis Alice aux Pays des Merveilles. Sauf que les Merveilles, elles n’ont rien de merveilleux, pour le coup. C’est Arnaud au Pays de la Nuit. Pas la Nuit festive des Drag Queens parisiennes, des clubbers extatiques, ni des clubs de jazz qui vous chantent le groove. La Vraie Nuit. Celle qui étend les bras de son long manteau pour recouvrir nos repères habituels. Celle qui habite l’esprit morbide des hommes depuis ses origines. Celle qui réveille la fange de notre exclusion. Celle qui régnait au fond des âges préhistoriques où les premiers meurtres étaient commis. Celle qui résonnait dans tous les recoins de l’Univers lorsque les vieilles Forces Cosmiques de l’Ombre s’animaient dans l’Age des Ténèbres. La Vraie Nuit. Celle de nos tourments. De notre décrépitude. De notre petitesse.

Au milieu d’elle, ses règles, ses habitudes, ses gens, sa population, ses fous, ses absurdités. Nul besoin d’en appeler aux fantômes et aux sorcières : la réalité des hommes est bien pire lorsque la chape de plomb nocturne se pose sur nos villes. Nos doubles nocturnes nous remplacent lorsque nous dormons, ils marchent comme des ombres qui glissent sur les pavés autrefois tumultueux de nos cités. Nous entrons dans le monde de notre inconscient.

Je me retrouvai sur le parvis de la gare. Tout autour de moi, un silence. Un silence étouffant qui prenait aux tripes. Je regardai tous ces vieux bâtiments morts et froids, toutes ces fenêtres éteintes, comme si leurs habitants avaient disparu pour un temps. Comme s’ils n’existaient plus. Moi qui, d’habitude, me sentais libre, vraiment libre, lorsque j’étais seul au milieu des rues nocturnes, j’étais maintenant pris au piège. Au piège de ces grands immeubles froids, monuments de mon sursis passager. Au piège de ma bêtise, de mon manque de prévoyance, de mes erreurs. Plus d’argent, plus de téléphone, dépossédé de ma consistance d’homme moderne, j’étais nu et sans les armes nocturnes que je ne connaissais pas, ni ne voulais connaître. J’allais m’en rendre compte.

Il y avait bien cette cabine téléphonique d’où j’avais voulu appeler les pompiers. Mais c’était trop tard pour les pompiers, maintenant. J’avais le fol espoir que le 18 aurait peut-être été encore gratuit, si cette cabine fonctionnait. Cependant, non seulement la question ne se posait plus désormais, mais, surtout, ce n’était pas avec le 18 que j’allais pouvoir appeler mes parents, seul numéro que j’avais encore en mémoire. Les autres, ceux de mes amis, je ne m’en souvenais pas. Mon annuaire était dans mon portable. Qui était HS : plus de batterie.

J’allais donc voir la prostituée.

Elle me remarqua à peine, dans un premier temps. Elle ne commença à réagir que lorsque j’étais suffisamment proche d’elle. C’était une jeune femme. Très jeune femme. 17, 18 ou 19 ans à peine. Le visage de poupée de porcelaine fardé à l’extrême par du maquillage de supermarché que lui avait dégoté son maq’, sans doute. Une jeune femme blonde, un manteau en fausse fourrure blanche posé nonchalamment sur un corps nu. J’observais innocemment sa peau qu’on devinait : blanche, fragile. Elle finit pas se rendre compte que je m’approchais d’elle, mais ses yeux semblaient troublés, comme si elle regardait les rues derrière moi à travers moi, me regardant sans me voir. Je pris la parole, encore sous le choc :

- Heu… bonsoir, mademoiselle… voilà, j’ai un problème, j’aimerais rentrer chez moi j’ai raté mon train, j’ai vu une voiture en feu… mais je n’ai plus d’argent, pas de téléphone, et… heu… j’aurais besoin de téléphoner… vous auriez un téléphone portable s’il vous plaît ?

Pas de réponse. La jeune femme continuait de me regarder, impassible, d’un visage qui mêlait l’inexpressif à l’incompréhension. Elle parlait français, au moins ? Nonchalamment, je regardais sur ma gauche : nous n’étions pas seuls. Sur le parvis de la gare, allongé, parterre, à côté de litrons de rouge vidés, entre des cartons, des sacs poubelle et des couvertures, il y avait un clochard qui avait trouvé refuge. Il dormait. Je ne l’avais pas vu tout de suite dans son bordel. Je remarquai qu’il portait un pantalon vert clair. Etrange couleur de pantalon, pensais-je. Un pantalon vert… Je revenais à la fille :

- Heu… mademoiselle, vous me comprenez ? Téléphone ? lui fis-je avec un geste de la main vers mon oreille.

Elle cligna des yeux comme si elle venait de comprendre, comme si son cerveau venait de se mettre en marche – elle, cet étrange automate de la nuit, machine de plaisir automatique sans âme que les frustrés de leur existence venaient animer dans leurs virées nocturnes.

- Oui, j’ai compris…

Une voix douce. Une voix terriblement douce. Une voix de jeune femme, ou de jeune adolescente. Une voix avec un léger accent d’Europe de l’Est. Une voix éthérée qui chantait les évidences. Et pourtant, une voix pleine de lourdeur, de blessures. Elle m’avait compris. Mais ce qui était clair, c’est qu’elle était shootée jusqu’aux tréfonds de ses narines…

Lentement, très lentement, elle me regarda de haut en bas, de bas en haut, pencha la tête sur le côté, regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelque chose du regard, regarda derrière elle, puis me regarda de nouveau :

- … Quelle heure il est… ?

- Heu… il est … 3h15 passées, dis-je, après avoir regardé ma montre.

Elle sembla hésiter un instant, mais, difficilement, elle sortit quelques mots :

- T’as l’air… d’avoir passé une sale soirée, toi… J’ai pas de portable… mais viens, j’habite derrière la gare… j’ai un téléphone…

Je ne savais pas trop quoi penser, en cet instant. Il y avait cette jeune femme avec cette voix si douce, ce visage si jeune, qui était en fait une prostituée, qui me proposait de venir chez elle pour téléphoner… Je sentis mon cœur s’accélérer… Aller chez cette femme, cette… prostituée ? Allez chez elle ? Faire quoi ? Téléphoner ?

Je regrettais mon geste. Je voulais m’enfuir en courant. Mais je ne pouvais pas faire ça. Pas maintenant que je lui avais demandé de me rendre un service. Ca n’était pas correct. Seulement, ce que je ne savais pas encore, c’est que la nuit, les règles changent, tout comme les gens changent. Ca, je ne le savais pas encore. Pour l’heure, je me devais de trouver une solution :

- Heu… mais… heu… je voudrais pas, heu… enfin, que vous vous déplaciez, si vous attendez ici, et heu… qu’il y a un… client, enfin, heu… je voudrais pas…

Elle me coupa net, fait étrange alors que son cerveau fonctionnait au ralenti une minute auparavant :

- Tard…. Il est tard… je reviens d’un rendez-vous… avec un client… bon pour ce soir…

Mon sang ne refit qu’un tour. A nouveau, je me figeais sur place, me glaçait sur le champ. Cette femme allait m’aider mais je ne voulais pas qu’elle m’aide. Je voulais un téléphone portable. Pas aller chez elle. Non, pas aller chez elle. Qui sait ce que j’allais découvrir ? Rien, sans doute, mais pas une prostituée, pitié, pas une prostituée… Non, non, non, j’allais mettre les pieds dans un autre monde… Le miroir, je ne voulais pas le traverser… Et si j’allais chez une prostituée… Non, tout ça était surréaliste… Et si les flics passaient… Et s’ils me voyaient… Ils m’embarqueraient tout de suite… Et je devrais leur expliquer, la voiture, la tenancière de bar mal famé, le téléphone, mais je suis homosexuel, monsieur l’agent, je peux pas coucher avec une femme de toute façon, non monsieur l’agent, je veux rentrer chez moi, j’ai pas d’argent, s’il vous plaît et…

- O… Ok…

J’avais accepté… Connement, bêtement, penaud, imbécile, naïf, manipulé par mon éducation, pris à mon propre piège, j’avais accepté… Je laissais parler ma morale, mon sens des valeurs, mon éthique… Après tout, c’était une femme comme les autres, et puis, je suis homosexuel, il n’y a pas d’ambiguïté, surtout que je vois pas comment je pourrais refuser alors que je lui ai demandé de m’aider… Le piège s’était donc refermé. Je voulais téléphoner mais pas comme ça, pas chez elle, pas chez cette femme… et, pourtant, j’avais accepté.

Je la suivis jusqu’à chez elle, passant par de petites ruelles, la suivant de pas trop près. J’avais peur qu’on me voit avec elle. J’avais peur qu’on me prenne pour un de ses clients. J’avais peur qu’on sache que j’allais avec une prostituée. Et si on me voyait, vous rendez-vous compte ?

Connerie de quand dira-t-on… Je n’habitais plus sur la Côte depuis des mois, je n’avais croisé personne d’autre dans les rues depuis plus d’une heure, quel quand dira-t-on ? Peu importait… Je marchais dans la rue avec une prostituée pour aller chez elle… Plusieurs fois, sur le chemin, la regardant titubant à moitié, semblant s’appuyer sur les murs des petites ruelles pour s’aider à marcher, semblant parfois simplement les frôler comme le font les petites filles qui s’amusent de tout, je m’étais dit que j’allais faire demi-tour. Plusieurs fois, je m’étais dit : je vais le lui dire, je vais lui dire au revoir, que finalement j’ai changé d’avis, attends tu n’est pas une lopette, tu es un adulte, tu peux changer d’avis, tu as le droit, tu ne lui dois rien, tu trouveras un autre moyen, tu dormiras sur la plage, tu attendras 6h00 du matin, tu rentreras chez toi, et tu n’as pas à te justifier, il n’y a pas à se justifier, après tout, c’est une prostituée, elle en a vu d’autres, tu peux pas faire du social tout le temps, tu n’as pas à avoir honte, et…

- C’est… là…

Nous y étions. Une petite ruelle derrière la gare, un vieil immeuble décrépi, une entrée mal éclairée, loin des lampadaires. Je rentrai avec elle. Un vieil ascenseur, exigu, une cage transparente, des grilles noires rouillées depuis longtemps.

Dans ce petit lieu qui nous amenait à un étage quelconque, les secondes duraient des heures. J’étais là, aux yeux de tous, au milieu de la nuit, éclairé par la lumière des couloirs qui ressemblaient à des néons glauques, à 10 cm d’une femme nue habillée d’un manteau en fausse fourrure blanche, complètement shootée. Et, je m’en rendis compte, qui sentait mauvais. Elle sentait l’eau de Cologne mais elle sentait mauvais. L’odeur de la ville sale. Ou pire encore. Qu’est-ce qui m’attendait ?

Nous étions à l’étage. Je reculais d’un pas : sur le mur, là, à côté d’une porte d’appartement miteux, un gros et fatigué cafard noir se tapait un somme. Non, non, non, j’ai une phobie des cafards, non, non, non, c’est pas possible, il n’y en a pas chez elle, non, non, non, je vous en supplie, pas de cafards chez elle, j’ai peur, je vous en prie, mon Dieu, donnez moi la force, je sais que vous m’entendez, je vous en prie, pas de cafards, pas de cafards.

Un cliquetis. Une porte qui s’ouvre. Nous étions à l’intérieur.

C’était un appartement composé de deux pièces. Deux pièces seulement. Une pièce avec une cuisine dans un coin, une table appuyée au mur, un banc en bois devant elle, un lit, des posters, des vêtements de femmes, partout, parterre, des vêtements de femme, un miroir, des produis de beauté sur la table, des dizaines, partout. Et pas de cafards. Non, pas de cafards. C’était le bordel, mais ça n’était pas sale. Ca sentait une odeur de renfermé, comme quand des gens ont dormi dans une chambre toute une nuit et qu’ils n’ont pas ouvert la fenêtre pour aérer. Ca sentait le lit. Ca sentait la femme. Mais ça n’était pas sale. J’étais presque rassuré.

Ca ne dura qu’un instant : jusqu’au moment où j’entrais dans la seconde pièce.

Elle était beaucoup plus petite. Il y avait une sorte de meuble qui ressemblait à un coffre à vêtements. Là encore, des vêtements partout. Mais aussi des boîtes et des cartons. Des cartons empilés les uns sur les autres, avec des dessins de magnétoscopes dessinés dessus. Des flocons de polystyrène, parterre, aussi. Et des bouteilles. Des bouteilles de bière, des bouteilles d’alcool. Et des flacons. D’étranges petits flacons comme ceux d’alcool à 90, vides, éparpillés sur le sol. Et dans un coin de la pièce, un petit matelas. Et sur le matelas, une chose.

Je ne pensais plus au téléphone. Non, plus du tout au téléphone. Il y avait cette chose qui dormait. Une chose recroquevillée dans un coin, sur le matelas. Une chose, mélangée avec les draps, laissait dépasser des pieds, des bras, et une tignasse de cheveux noirs. C’était une femme. C’était une autre femme. Une autre prostituée, j’en étais sûr. J’étais venu téléphoner, et je me retrouvais chez deux putes qui faisait de la colocation.

Elle dormait. Pour l’instant, elle dormait. Elle émanait une étrange odeur. Chimique. Industrielle. Quelque chose qui sentait fort. Qui sentait mauvais. C’était la même odeur que celle qui m’avait accueilli, mais en plus fort encore. C’était elle qui l’émanait. Et, là, je me rendis compte qu’il y avait quelque chose sur elle. Un liquide. Il y avait un liquide sur tout son corps. Un liquide transparent, visqueux, comme du gel. Sur tout ce que je voyais de son corps, il y avait cet étrange liquide. Qu’est-ce que c’était ? Bordel, c’est quoi, ce liquide, pourquoi ça pue autant, putain, qu’est-ce que je fais là, mais qu’est-ce que je fais là, mais je suis con, pourquoi je suis venu, pourquoi je suis venu ! Crise de panique. Bienvenue au Pays des Horreurs, Alice. Bienvenue au Pays des Horreurs.

Mon hôtesse posa son sac sur une chaise, alors que je restais debout, droit comme un « i » pour éviter de toucher à quoique ce soit. Elle commença à déplacer des vêtements : elle cherchait quelque chose :

- Téléphone… hmmm… où il est…

Oui, le téléphone ! J’allais enfin pouvoir téléphoner ! Un simple coup de fil, un simple coup de fil et tout serait fini ! Merci madame, au revoir madame, j’ai pas d’argent mais si je vous recroise, un jour, une nuit, je vous donnerai 20 euros, oui madame, sans coucher, je suis homosexuel vous savez, non, non, je vous assure, merci beaucoup, au revoir madame, et surtout adieu !

Seulement, 5 minutes plus tard, elle cherchait encore le téléphone. Je remarquais sur le coffre à vêtements une base de téléphone sans fil. Allez savoir où était le combiné… Putain, mais sale conne, tu vas le trouver, ce téléphone, putain ?! Je veux me casser d’ici, moi, je veux me casser d’ici !

Et là, soudain, comme orchestré dans une pièce de théâtre, comme dans un rituel organisé avec perfection, devant l’œil ébahi des spectateurs, Kafka devant mes yeux s’incarna. Kafka, Franz de son prénom, le maître de l’absurde, nous fit une petite visite.

Un cliquetis. La porte d’entrée qui s’ouvra dans la pièce d’à côté. Des bruits de pas lourds. La prostituée qui se retourna vers la porte de la pièce. Regard de panique dans ses yeux. Incompréhension dans les miens. Une ombre fit irruption dans la pièce. Un homme, bien bâti, une trentaine d’années, châtain clair, cheveux coupés courts, la peau du visage picorée de petits trous, fit irruption dans la pièce. Il me regarda, étonné. Je ne savais pas quoi dire.

La prostituée commença à dire des mots en russe ou dans une langue de cet acabit, tout doucement. Il éleva la voix. Il l’engueula, elle recula, les mains en avant, elle continua de parler doucement en russe. Il gueula davantage, en lançant vers moi des gestes violents des mains sans me regarder, lui demandant sans doute ce que je faisais ici. J’étais tétanisé. Je n’arrivais pas à bouger. Je n’arrivais pas à parler. Il allait me tuer. J’en étais sûr, il allait me tuer. Il avait un flingue sur lui, un couteau, il allait me frapper, il allait me tuer. Il continua de crier fort. La chose sur le matelas se réveilla, elle hurla : « Putaaaain… ta gueuuule ! » Il hurla encore, la prostituée tremblait de peur, j’étais tétanisé, je devais partir d’ici, je devais partir d’ici, et je n’arrivais pas à bouger. J’avais peur, maman, j’avais peur, il allait me tuer, il allait me tuer, il allait me tuer !

Il m’attrapa soudainement par le bras, je fis un geste en arrière, je le repoussai, il s’énerva davantage, la prostituée lui cria dessus, suppliante, je reculai encore, je cognai contre une chaise, je manquai de tomber parterre. Il m’attrapa à nouveau par le bras d’une poigne monstrueuse, me jeta dans la première pièce. Je tombai, déséquilibré par le poids de ma sacoche, et je me cognai la hanche sur le coin de la table. Douleur, déséquilibré. Je me cognai la tête contre le banc en bois, mes lunettes valsèrent, je m’étalai parterre. J’avais peur, j’étais totalement tétanisé, j’avais envie de pleurer. Il continua d’hurler. Il finit par dire en français : « Dégage ! »

En toute hâte, je ramassai mes lunettes, elles n’étaient pas cassées, je remis vite ma besace, je touchai mon front, j’avais mal, je pris mes jambes à mon cou, je sortis de l’appartement, je fonçai dans les escaliers, je les descendis quatre par quatre, je courrai, les étages n’en finissaient plus, je me mis à pleurer en courant, j’avais envie d’hurler de peur, j’avais peur, j’allais mourir, j’allais mourir… Je sortis de l’immeuble manquant de glisser sur les dernière marches en marbre et de tomber encore, je courai dans les ruelles, je courai encore et encore, je pleurai sans pouvoir m’arrêter, j’avais la peur de ma vie.

Quelques minutes plus tard, je me retrouvai dans un endroit familier. Je ne savais pas exactement comment j’avais fait, mais j’étais à nouveau à mon point de départ. Le parvis de la gare. Seul à nouveau.

Je regardai ma montre. Il était 3h45 du matin. Seul, à nouveau. Je me touchai le visage. Rien de cassé. Non, rien de cassé. Je remontais ma chemise. Elle n’était pas déchirée, mais ma hanche, elle, avait une sacrée éraflure. Je me touchai le front, il semblait juste éraflé. J’allais avoir une grosse bosse, mais pas de sang. Ca ne saignait pas. C’était déjà ça.

Je me retrouvais seul, sur le parvis de la gare, retour au point de départ.

Un souvenir. Un souvenir me revint en tête. Un clochard. Il y avait un clochard, tout à l’heure. Je regardai dans le coin. Toujours des cartons et des sacs poubelle. Toujours des bouteilles de pinard. Renversées, cette fois. Toujours des couvertures. Tirées, cette fois. Mais plus de clochard. Il n’était plus là.

A sa place, un pantalon. Un pantalon vert. Et là, je me dis que ce n’était pas possible. Là, je me dis qu’il devait y avoir quelque chose. Que quelque part, là-haut, on m’en voulait. Je ne savais pas ce que j’avais fait, mais on m’en voulait.

Car la première chose qui me traversa l’esprit, après tout ce qui m’était arrivé, c’était que rien n’était encore terminé. C’était qu’un clochard bourré était dans le coin, quelque part, pas loin de moi. Que je ne le voyais pas, mais qu’il était là. Et qu’il se baladait, à 3h45 du matin, dans les rues de Nice, déambulant à demi nu, sans pantalon pour l’habiller.

(à suivre)

After Hours - 1/4

Quelle soirée formidable ! Je venais de passer quelques heures dont le nombre m’échappe avec un plaisir rare. Ce pub du Vieux Nice m’était connu de nom mais je n’y avais jamais mis les pieds. Alors comme ça, le dimanche soir, ils y jouaient du jazz et la clientèle ne tombait pas en-dessous des 22 / 23 ans ? Ca changeait des lieux à la con où musique de merde côtoyait petits cons et petites connes. Là, j’entrais dans le monde adulte. Ce jazz résonne encore dans mes oreilles. Et ce garçon qui semblait si inspiré en excitant sa contre-basse… Et cet autre garçon, beau comme un dieu cette fois, qui faisait jouer ses doigts sur sa guitare… Nous voilà, bougeant en rythme avec ce jazz inspirant, à nous sortir la tête de notre marasme quotidien.

J’avais quitté le pub vers 2h00 du matin. J’abandonnais ainsi mes amies pour quelques semaines à nouveau. Cette soirée venait couronner une semaine de vacances passée à Nice qui avait été des plus garnies. Chaque soir, une soirée différente, avec des amis et des gens différents. Amis hérités du collège, amis hérités du lycée, amis de ma première filière d’enseignement, amis de la seconde, anciens profs de fac avec qui nous avions sympathisés… Tant de personnes qui sont pour moi comme des points de repère dans mon existence, les redécouvrant, les savourant, m’élançant avec eux dans les voies mystérieuses de l’amitié – ces voies qui font que, dès le premier instant, vous pouvez sympathiser avec quelqu’un sans trop savoir pourquoi alors que, avec d’autres, l’effort acharné ne vous permettra pas de décrocher pour eux le moindre sentiment amical.

2h00 du matin. Je m’apprêtais à rejoindre mes pénates aixoises le lendemain. Pour l’heure, je me devais de repartir chez moi, à Cagnes sur mer, petite ville à quelques kilomètres de la vieille Nicaïa.

Deux solutions s’offraient à moi : soit je trouvais la gare, soit je prenais un taxi. La gare était le choix le plus judicieux : c’était moins cher, et, s’il n’y avait vraiment aucun train, je pouvais toujours prendre un taxi juste à côté pour rentrer, j’imaginais.

Je déambulais donc dans les rues niçoises, vides et mortes, seulement éclairé par la lumière des lampadaires. La nuit, il existe une autre dimension à nos villes. La nuit, les fantômes se réveillent, les ombres se mettent à danser, les souvenirs oubliés reprennent leurs droits. Nous croyons que nous sommes dans le même lieu mais ce n’est pas vrai. La nuit, à partir d’une certaine heure qu’il est bien difficile d’isoler clairement, nous passons dans une autre dimension. Il existe alors dans ces lieux qui nous sont si coutumiers le jour, une autre population, d’autres règles, d’autres mesures, d’autres gens. J’allais le découvrir sous peu.

Je remontais l’avenue Jean Médecin, en travaux monstrueux ces derniers mois, pour essayer de retrouver la gare. La gare était devant moi, à 5 minutes. Pourtant, au milieu de ces grilles, grillages et autres gravas, qui m’empêchaient de passer correctement, quelque chose allait se profiler. Quelque chose que je n’avais pas prévu. Quelque chose qui allait peut-être changer mon existence. Cela commença par une odeur. Une odeur âcre et désagréable. Une odeur forte. Puis, des particules étranges commencèrent à me fouetter le visage. Des sortes de morceaux de poussière, des morceaux de suie qui dansaient avec la maigre brise. Puis à mesure que je m’engageais davantage sur cette avenue, une lueur. Je ne l’avais pas vue tout de suite : les panneaux des sociétés de construction des travaux sur la voie me l’avaient cachée. Mais elle était bien là. Elle et sa chaleur qui commençait à arriver jusqu’à moi. Une voiture. Une simple voiture. Elle brûlait. Au milieu de l’avenue, là, bloquant le passage, elle se consumait, petit à petit. Dans le manteau de la nuit étouffant qui réveille les ombres et les souvenirs, une voiture brûlait.

Il n’y avait personne autour d’elle. Pas de malfrats responsables. Pas de conducteurs bourrés qui auraient raté un virage. Personne. Juste cette voiture. Qui brûlait. C’était donc de là que venait cette odeur forte, qui mélangeait l’odeur chimique et industrielle à une sorte de barbecue. Je restais là, observant ce spectacle fascinant pendant plusieurs minutes, ne réfléchissant même pas à ce qu’il fallait faire ou pas. N’ayant même pas l’idée que la voiture pourrait exploser ou que ma vie pourrait être en danger.

Au bout d’un moment dont je ne connais pas la longueur, j’avais fini par réagir. Parce que j’avais vu quelque chose. Là, au milieu de ces langues de feu gigantesques qui léchaient la carrosserie au-dedans et au-dehors, j’aperçus quelque chose. Etait-ce une de ces ombres que la nuit réveille ? Je n’en étais pas sûr. Mais une chose était claire : au milieu de cette carcasse flamboyante, il y avait une paire de lunettes. Posée sur le tableau de bord. Elle était là, étrange chose qui ne se consumait pas. Dans ces instants où tout va très vite, notre esprit est capable de se poser mille questions en un instant et d’y trouver rapidement des réponses. Là, je n’avais qu’une seule question en tête : comment une paire de lunettes pouvait ne pas brûler dans une telle fournaise ? Mais je n’avais pas de réponse.

Soudain, je remarquai autre chose. Cette paire de lunettes n’était pas seule. En fait, elle était sur quelque chose. A côté de quelque chose. Qu’est-ce que c’était ? Une ombre, encore ? Quelle était cette chose qui était une sorte de masse noire difforme que laissait percevoir la fumée sombre qui sortait de cette voiture ? Une brise vint à souffler. La fumée s’éparpilla un instant le temps de reprendre ses droits. Mais l’instant fut suffisant. Cette masse noire n’était pas la seule dans cette carcasse en flammes. Il y en avait une autre à côté d’elle. Et d’autres derrière. Et ces masses avaient des protubérances au-dessus d’elles, plus petites cette fois. Rondes. Sombres comme le reste. J’avais compris. C’était donc de là que venait cette odeur de barbecue : ça sentait aussi la viande grillée.

Je me mis à trembler. Comme jamais je ne m’étais mis à trembler. Je n’arrivais pas à ouvrir ma sacoche en bandoulière. Saleté de fermeture éclair, tu vas t’ouvrir, oui ?!! Mais quel bordel dans ce sac, c’est pas possible, il faudra que je pense à le ranger un de ces jours, un vrai sac de bonne femme, il est trop petit, je dois trouver le portable, vite, le portable, je dois le trouver, il est quelque part, qu’est-ce que c’est, ah non c’est le portefeuille, et là, ah non l’étui à lunettes, et ça c’est quoi, non encore l’étui à lunettes, mais pourquoi je le trouve pas, ne me dîtes pas que je l’ai oublié, ça serait bien ma veine, pourquoi j’ai rangé mes clefs là, et le dictaphone numérique n’a aucun intérêt j’ai pas cours cette semaine, j’aurais dû le laisser, et… Enfin ! Le portable ! Je le saisis avec violence. Switch on. Vite, le code PIN. Vite, l’accueil. Je fais quoi comme numéro ? Police secours ? Je le connais plus. Les pompiers ! C’est un feu ! Les pompiers ! 18, allons y ! … … Allo ? Allo ? Allo ?!!

Je regardai mon portable : éteint. Eteint, tout seul. Plus de batterie. Mais quel con ! Pourquoi je ne l’ai pas rechargé ?!! Pourquoi je n’ai pas eu l’intelligence de le recharger, ce con de portable de merde ?!! Putain de merde, fais chier ! Je dois téléphoner. Quelque part, je dois téléphoner. Une cabine téléphonique ! Je dois trouver une cabine téléphonique, je n’ai pas de télécarte mais ce n’est pas grave j’ai ma carte bleue tout va bien je vais téléphoner ça va bien je vais téléphoner.

Je fis donc demi-tour en courant, ne pouvant plus passer par l’avenue, obstruée par cette épave en flammes, pour emprunter une petite ruelle perpendiculaire. Loin de la carcasse, le silence reprenait ses droits. Et l’ombre aussi. Les lampadaires étaient redevenus faiblards. Mais j’avais chaud. Je posais ma main sur mon visage tout en marchant : mon visage était bouillant. J’étais peut-être resté trop près de la voiture, j’avais dû me prendre une brûlure au second degré en pleine poire. Mais putain, une cabine, il n’y a plus de cabines ?! Merci France Telecom, connards, ils ont enlevé plein de cabines téléphoniques, et on fait comment maintenant, connards, et le mec responsable d’en avoir retiré une dans ce quartier, parce qu’il y en avait une je le sais j’en suis sûr, est responsable si on peut pas sauver à temps ces gens dans la voiture, oui on peut les sauver, je le sais, on appelle les pompiers, ils éteignent le feu, et ils seront sauvés, on pourra les sortir de là, et ça sera bon, oui, j’en suis certain. Crise de panique. Je ne sais plus où je suis. Je me suis perdu dans les ruelles. Je ne sais plus où je suis. Où est la gare ? Où est l’avenue Jean Médecin ? Où est l’épave ? Où est la… Ouiiii ! Une cabine téléphonique ! Devant moi, une cabine téléphonique !

Je me mis donc à courir vers elle, vers cette cabine perdue à une intersection de petite ruelles qui déversaient leur obscurité sur un rond point autour d’une fontaine, les vieux bâtiments dressés autour d’elle dans le plus pur style niçois et méditerranéen. Je rentrai dedans, m’écorchai le bras avec la porte à double battants, et décrochai le combiné téléphonique. Grésillements. Je composai le 18. Attente. Rien. Ah le 18 est payant il faut une carte bleue alors putain les enfoirés le 18 ils pourraient le faire gratuit c’est une urgence c’est un scandale connards de France Telecom depuis que c’est privatisé merci le service public connards. Crise de panique. J’ouvris à nouveau ma besace, pour saisir mon portefeuille. Carte bleue. Fente de la cabine. Ah un bruit dans le combiné. Code de la carte bleue. Numéro de téléphone. 18. Attente. Rien. Grésillements. Rien. Elle marche pas. Je trouve une putain de cabine téléphonique dans ces ruelles paumées et elle marche pas ! Putain France Telecom connards irresponsables service public chier putain ! Je récupérai la carte bleue et la remis dans mon portefeuille, lui-même dans ma besace. Bon. Téléphoner, je dois téléphoner.

Et là, en face de moi, une lueur d’un bar. Dans une petite ruelle sombre, là, devant moi, un bar, ouvert à 2h30 du matin, qui n’attendait que moi. Là, devant moi, la fin de mon tourment : une âme vivante à qui m’adresser, à qui donner mon désespoir, à qui transmettre ma panique, à qui demander un combiné téléphonique qui marche (connards France Telecom service public même pas fichus de faire marcher une cabine connards fais chier putain).

J’entrai dans le bar. Petit. Sombre. Vieux bar français avec un comptoir. Lumières verte et rouge. Ne manquaient à l’appel que les poivrots tardifs. Là, juste une vieille femme. Vieille niçoise qui tenait le comptoir. Elle me regarda entrer, me lança un œil accusateur. Quoi ma gueule qu’est-ce qu’elle a ma gueule c’est pas le moment vieille bique ! Je m’approchai d’elle, civilités d’usage :

- Bonsoir madame j’espère que vous n’êtes pas fermée je dois téléphoner il y a eu un accident sur l’avenue Jean Médecin une voiture brûle et il y a des gens à l’intérieur mon portable ne fonctionne plus et la cabine téléphonique au coin de la rue ne marche pas non plus vous avez un téléphone pour appeler les pompiers ?

Silence. La femme me regarda d’un mauvais œil comme si j’étais un extra-terrestre. Machinalement, je me regardai dans le miroir derrière elle, derrière le comptoir : j’avais les yeux marqués, et je crois que les larmes m’étaient venus aux yeux. En plus, je sortais d’une soirée, j’étais décoiffé, j’avais un peu de suie sur le visage, et je devais sentir la bière à 10 km. Au bout d’un moment qui m’avait semblé être une éternité, elle finit par me répondre :

- Pour téléphoner, ici, il faut consommer. Qu’est-ce que je vous sers ?

J’hallucinais. Pauvre conne. Il y a un putain d’accident avenue Jean Médecin, il est 2h30 du mat’, je veux rentrer chez moi, et toi, connasse, tu me demandes ce que je veux à boire pour pouvoir téléphoner ?

- Mais, madame, il faut que je téléphone ! Je ne veux rien à boire, je voudrais rentrer chez moi et il y a cette voiture qui brûle il faut appeler les pompiers, madame !

Elle me toisa du regard, et je vis son visage se métamorphoser :

- Non, pas de consommation, pas de téléphone ! Je ne suis pas une cabine téléphonique, vous en avez une au coin de la rue si vous voulez téléphoner ! Alors vous prenez quelque chose à boire et vous pourrez téléphoner, sinon dehors !

Non. Je suis entrain de rêver, là. Non, ce n’est pas possible. Quelque chose ne tourne pas rond, c’est pas possible. C’est une blague, ça doit être une blague. Non, c’est hallucinant, c’est pas possible.

Je saisis donc mon portefeuille, regardant combien j’avais sur moi : rien. J’avais dépensé tous mes petits billets bleus dans le pub, plus tôt dans la soirée. Même pas un euro qui traînait : inspiré par la super soirée que j’avais passée, j’avais joué les grands seigneurs et avais abandonné mes pièces en guise de pourboire généreux. Heureusement, j’avais ma carte bleue. Je m’étais dit, en un instant : je lui prends un jus d’orange, je paye avec ma carte, j’appelle les pompiers, et je rentrerai chez moi, problème réglé, connasse.

- Je n’ai pas d’espèces, vous prenez la carte bleue ?

Elle me regarda avec ce que je crus interpréter comme un sourire en coin – cette connasse elle se moque de ma gueule alors qu’une voiture crame sur l’avenue principale – et me montra un panneau à côté de sa vieille caisse enregistreuse : « Nous ne prenons pas les cartes bancaires, merci. »

J’hallucinais. C’est pas possible, c’est le fantôme de Kafka qui me joue un tour, c’est pas possible. Connasse ! Bon, je vais retirer de l’argent à un distributeur – ça tombe bien, ça me permettra d’en prendre pour moi si j’ai besoin, on sait jamais – je reviens, je téléphone, je me casse et je rentrerai chez moi, ça me saoule là. Affolé, je lui demandai :

- Vous savez où il y a un distributeur ?

- Deux rues plus loin, sur la gauche, Crédit Lyonnais.

- D’accord, je reviens tout de suite.

Connasse. Connasse, connasse, connasse. Vieille connasse.

Je m’engageai donc en courant à nouveau dans les ruelles. Pas âme qui vive. Si : au loin, sur une avenue, près de la gare, je vis une prostituée. … La gare ! Je suis juste à côté de la gare ! Génial, je suis pas si paumé que ça, en fin de compte ! Nickel !

J’arrivai au distributeur. J’insérai la carte dans la fente. Je composai mon code. 20 euros. … Comment ça, ça marche pas ? Refus de ma banque ?!! Je réessayai. Carte, fente, code, 20 euros. Refus de paiement ?!! Putain de merde mais putain fais chier mais putain j’hallucine c’est dingue c’est pas vrai on m’en veut on m’en veut merde mais putain fais chier j’ai pas de chance putain j’hallucine enculés d’enculés putain !!! Bon, j’en ai marre.

Je reprenais le chemin vers le bar. La vieille, elle allait me laisser téléphoner sans consommer, faut pas déconner. Je les appellerai, ces putains de pompiers. Je les appellerai et je prendrai ensuite le train pour rentrer chez moi !

Le bar. Plus de lumières. Tout était éteint. Une grille coulissante fermait l’entrée. Il était 3h00 du matin. C’était marqué sur le panneau. Elle fermait à 3h00 du matin. Il était 3h00 du matin. Elle avait donc fermé. Implacable logique.

Quelques jurons et quelques larmes versées plus tard, il était 3h10, j’arrivai à la gare. Toujours pas âme qui vive dans les rues. Si, quelqu’un : la prostituée, jeune, blonde, sans doute d’Europe de l’Est, habillée comme une prostituée, était toujours là. Elle attendait des clients tardifs. J’entrai dans la gare par l’entrée de nuit. Le prochain train était à… 6h00 du matin. Restait l’option du taxi : je retournai sur le parvis de la gare, regardant le panneau des taxis. Un numéro de téléphone à appeler. « Hep ! taxi » marqué sur l’enseigne. Un numéro de téléphone à appeler. Et pas de téléphone pour appeler. Pas de carte téléphonique. Une cabine téléphonique pour au moins appeler les pompiers, peut-être ? Je rentrai dans la cabine sur le parvis de la gare.

Mais, tout d’un coup, un bruit résonna dans les rues. Un bruit énorme, écrasant, monstrueux, effrayant. Un grand clash, un grand boum, un grand bruit sourd. Mon sang ne fit qu’un tour : une explosion. C’était une explosion. Quelque part, dans la ville de Nice, une explosion venait d’avoir lieu. Et je savais ce que c’était : la voiture. C’était la voiture. C’était la voiture que j’avais abandonnée. J’avais peur. J’étais saisi par la peur. J’avais raté quelque chose, c’était un acte manqué. Soudain, un autre bruit dévala quelques rues plus loin. La sirène. La sirène des pompiers. Ils sont sur les lieux, plus de doutes maintenant. Un passant, un résident ou que sais-je encore les avais appelés. Il avait un téléphone qui marchait, lui. Il n’avait pas oublié de recharger son portable, lui. Il n’avait pas rencontré une vieille connasse tenancière de bar mal famé, lui. Lui, il avait pris son téléphone et il avait appelé. Un peu tard, un peu trop tard, peut-être. Plus de doutes, désormais : les gens dans la voiture n’étaient plus. D’ailleurs, cela faisait longtemps qu’ils n’étaient plus. Mais là, ils n’étaient plus… du tout.

Résumons la situation. Je regardais ma montre. Il était 3h14 du matin. Je ne pouvais rentrer chez moi que trois heures plus tard par le train. Impossible de joindre un taxi et impossible de le payer de toute manière. Plus de téléphone portable, plus d’argent, plus de télécartes. Rien. J’étais seul, sans le moindre sou. Tous mes numéros de téléphones étaient dans mon portable, qui étaient HS. Un seul numéro me revenait en tête : celui de mes parents. Je devais donc les appeler. Appeler mon père pour que, au beau milieu de la nuit, il vienne me chercher en bagnole. Il allait râler mais peu importait : quand je lui expliquerais tout ce qui m’était arrivé, il ne rechignerait plus. Restait le problème du téléphone : aucun moyen d’appeler. Aucun.

J’étais seul, pas âme qui vive, sur le parvis de la gare de Nice. Si, quelqu’un : la prostituée. Elle était là, toujours à attendre.

Je décidai d’aller la voir. Elle aurait sans doute un téléphone.

(à suivre)

Le Rayon Jaune - 05/x

Aussi silencieusement que possible, je me levai de la cuvette, retenant la lunette pour éviter qu'elle ne claquât et ne révélât se faisant ma présence. Mon voisin continuait de vider sa vessie dans un bruit sinistre pourtant familier qui, dans la situation, me glaçait le sang. Je tentai de m'asseoir parterre dans le petit espace exigu. Et de m'allonger. Simulant un malaise. Détendant mes jambes, les os engourdis de mon genou et de ma cheville émirent un petit craquement. Clac ! Je m'immobilisai.

"Merde, il a entendu, je suis repéré, merde, putain, je suis repéré, il va venir, putain, vite, poser ta tête parterre, simuler un malaise..."

J'attendis encore. Mon voisin tira la chasse. Quelques secondes plus tard, j'entendis le lavabo. Il se lavait les mains. Il n'avait pas entendu. Un autre bruit de porte puis le silence. Il était sorti. Putain, j'avais le cul bordé de nouilles, oui, le cul bordé de nouilles. Je soupirai presque de soulagement quand la porte s'ouvrit à nouveau. Je m'immobilisai encore une fois, crispé de peur. J'entendis une voix. Puis une seconde. Quelque chose qui ressemblait à de l'allemand, je ne compris pas ce qui se disait. Un autre bruit de porte, la même que précédemment - la cabine adjacente à la mienne. Et là, la poignée de ma cabine s'actionna. J'étais figé sur place.

"Putain, on va me découvrir, on va me découvrir, ils vont enfoncer la porte quand ils vont voir qu'elle est fermée, je vais être découvert. Putain de putain..."

La poignée s'immobilisa. Une autre porte s'ouvrit, à côté de ma cabine, de l'autre côté de la précédente. Un bruit d'urine déversée dans la cuvette. Et un second, de l'autre côté. Comme un concert en stéréo, je découvris que deux hommes urinaient chacun dans leurs cuvettes respectives, de part et d'autre de ma cabine, dans deux débits réguliers ponctués de petits à-coups. Ils finirent par tirer leurs chasses, dans un arpège salvateur presque simultané. Déluge de chasses d'eau eu la mineur. Les deux portes s'ouvrirent, ils échangèrent quelques mots dans leur langue - peut-être pas de l'allemand mais du hollandais, tout compte fait - et deux robinets furent actionnés.

Délicatement, je saisis mon téléphone portable et regardai l'heure. 2h20 du matin. Si j'en croyais le décalage originel - il indiquait 17h30 la veille alors qu'il était en réalité 1h30 - il devait être quelque chose comme... je calculai mentalement... aux alentours de 10h20 !

Des visiteurs ! Mes voisins de toilettes étaient sans doute des visiteurs ! Oui, ça y était ! Mon supplice allait prendre fin ! Le musée venait d'ouvrir ! J'attendis encore quelques minutes, la porte des toilettes s'ouvrit à nouveau. Une nouvelle porte de cabine, un nouveau bruit d'urine déversée dans la cuvette. Je voulais sortir mais j'avais peur.

"Et si ce n'était pas des visiteurs, finalement ? Et si, exceptionnellement, le musée était fermé aux visiteurs ? Et si c'était des responsables quelconques ? Une délégation de... de quoi, d'ailleurs ? ... de spécialistes d'art européens, voilà ? En direct de Berlin ou d'Amsterdam ? Et je me retrouverais bien con, soudainement..."

Au terme de longues minutes, dans un silence retrouvé, je pris mon courage à deux mains et décidai d'ouvrir la porte de ma cabine. Très légèrement, d'abord, pour voir s'il n'y avait personne. C'était bien le cas. Puis, je me hissai doucement jusqu'à la porte des toilettes, planté devant elle. J'hésitai. Et finis par m'engager.

Je me retrouvai dans la cage d'escalier, surpris par un brouhaha diffus. Je tombai nez-à-nez avec un couple d'adolescents montant jusqu'à l'étage, ils me lancèrent un regard méprisant. D'où je me trouvai, je voyais des gens s'agiter à l'étage supérieur. D'autres à l'étage inférieur.

Je jubilais. J'étais le meilleur. C'était trop incroyable pour être vrai. J'avais vaincu. J'avais vaincu la nuit du musée. Vite, il fallait que je sorte. Le plus vite possible. Je devais sortir de ce musée maudit. Prendre l'air décontracté, surtout. Oui, comme si de rien n'était. Ne regarder personne, non, personne, et faire comme si j'étais là comme un visiteur et que j'avais bien apprécié les collections. Faire semblant de jeter un œil aux tableaux et aux sculptures, aussi. Oh, le joli tableau, oh la jolie sculpture. Oui, voilà, mais ne pas être trop précipité non plus.

Je me retrouvai à l'étage inférieur, au milieu d'autres visiteurs. Je jetai un œil à une exposition temporaire indéfinissable d'un artiste inconnu, qui ne m'intéressait pas le moins du monde, ne pouvant m'empêcher de regarder du coin de l'œil les gardiens du musée et les escaliers me ramenant au rez-de-chaussée et, de là, vers l'extérieur. L'air de pas y toucher, surtout, l'air de pas y toucher. "Dans un instant, je m'engouffrerai dans ces escaliers et je me retrouverai au dehors, libéré".

Soudain, mon regard fut attiré par un homme juché sur une échelle. Il s'affairait sur ce qui semblait être une caméra de surveillance, immédiatement à la sortie des escaliers que je venais de descendre. Au bas de l'échelle, un autre personnage semblable, un badge sur la poitrine, discutait avec un gardien de musée en uniforme noir.

Des techniciens s'affairant sur des dispositifs de surveillance ? M'avait-on repéré ? Y avait-il quelque chose qui clochait ?

Je saisis un bout de phrase de leur discussion, c'était le gardien qui parlait : "...pour l'incident de cette nuit...".

Je me figeai sur place alors que mon cœur se mit à bondir hors de ma poitrine. J'avais envie de prendre mes jambes à mon cou et de m'enfuir le plus vite possible. Pourtant, piqué d'une dangereuse curiosité, je fis tout l'inverse. Je me mis à fuir à l'envers. Je me rapprochai donc en me dissimulant derrière un panneau d'exposition qui trônait dans un coin de la salle et tentai d'écouter un brin la conversation. Je devais savoir si j'avais été repéré, d'une façon ou d'une autre. Je devais être fixé :

- Oui, c'est ça, totalement brouillées comme de la friture, on ne voyait rien du tout, dit le gardien.

- L'équipe est déjà intervenue hier soir. Vous êtes sûr que ça ne vient pas de vos moniteurs ? interrogea le technicien.

- Ah ben j'en sais rien, répondit le gardien. Ce que je sais c'est qu'un peu avant la fermeture au public, hier soir, aux alentours de 17h30, on a la moitié des caméras de l'étage au-dessus qui sont tombées en rade. Oh, ça a bien duré 5 minutes. Je suis allé vérifier avec d'autres gars, on a fait une ronde, mais il n'y avait rien de spécial. Et puis les gars des moniteurs nous ont dit que ça remarchait, même s'il y avait encore des parasites à l'image. Alors on vous a appelé.

- Oui, on a vérifié et il n'y avait rien sur les potentiomètres.

- La brigade de nuit nous a prévenus ce matin que ça avait refait le même coup aux alentours d'1h45 du matin, mais pas tout à fait sur les mêmes caméras. Une partie de celles à l'étage et les deux qui sont orientées à la sortie des escaliers, à l'étage au-dessus et à cet étage-ci, en fait. Et ça a duré quelques minutes aussi.

- Il doit y avoir un problème de surtension quelque part, dans le circuit vidéo. Ou un autre équipement qui fait parasite. Un dispositif d'alarme, peut-être. On va vérifier ça.

Je n'étais donc pas repéré. Voilà qui était tout de même étrange. Des perturbations sortant de l'ordinaire ? Qu'avait-il bien pu se passer ?

Je m'éclipsai doucement d'où j'étais, l'air de rien, pour rejoindre la cage d'escalier opposée à la première et qui me ramenait au rez-de-chaussée. Quelques minutes plus tard, je me retrouvai au dehors. Excité, jubilant, poussant un cri de soulagement dans la rue, j'appelai ma copine Sylvia au téléphone pour lui raconter toute l'histoire.

* * *

Sylvia exhala un long filet de fumée blanche. C'était ses cigarettes qui faisaient ça. Des Vogue, longues et fines, parfumées à la menthe. Assis sur un coussin devant sa table basse, j'allumai ma propre clope fraîchement roulée avec mon briquet.

- Ecoute, Arnaud... commença-t-elle. Ce n'est pas que je ne te crois pas, hein, soyons bien d'accord. Mais c'est un peu... comment dire...

- Je te jure que c'est ce qui s'est passé. Je me suis retrouvé debout, la lampe à huile dans les mains, au milieu des toilettes du musée, près de 8 heures plus tard.

- Oui, oui, j'ai bien compris. Je dis simplement que ce que tu as vécu n'est pas nécessairement un truc surnaturel, tu comprends ?

- Je ne vois pas comment expliquer ça autrement, franchement ?

- Mouais. Tu sais, quand ma sœur a été internée en H.P., elle aussi elle disait ça...

C'était donc ça qu'elle avait derrière la tête. H.P. comme Hôpital Psychiatrique.

- Tu crois que... je suis cinglé, c'est ça ?

- Pas cinglé, Arnaud, non. Je n'aime pas ce mot-là. Mais comment dire...

Je capitulai, un peu agacé :

- Vas-y et ne tourne pas autour du pot. Dis-moi le fond de ta pensée...

Elle hésita et poursuivit :

- Honnêtement ? Ce que tu me décris, c'est une crise d'hallucinations... Cliniquement, cela relève de la psychose. Je ne suis pas psy, hein, mais vraiment, Arnaud, ça me fait penser à ma sœur. Elle entendait des voix et elle discutait avec des anges... Et tu sais comment ça s'est terminé ?

- Non...

- On l'a internée en plein milieu d'un repas de famille. Parce que l'un de ses anges lui avait ordonné de prendre le verre qu'elle avait devant elle et de se l'exploser sur le visage.

Je sentis un malaise me retourner l'estomac tout en restant silencieux. Etais-je en train de perdre la tête ? Est-ce que ces visions n'étaient que des hallucinations ? Les premiers signes avant-coureurs de tout autre chose ? Objectivement, il m'était impossible ne pas accorder de crédit à ce que Sylvia soulignait. Mais c'était tellement difficile à croire... Elle enfonça le clou :

- Ne t'inquiète pas, de toute façon : je suis là, tes parents sont là, tu es entouré par des gens qui peuvent t'aider. Cela se traite très bien, de nos jours. Ils te donnent quelques médicaments, rien de très contraignant, éventuellement tu fais une petite thérapie pour déterminer quels sont les nœuds dans ton inconscient qui ont entraîné ces délires, et cela finit par cesser. Ma sœur va très bien, maintenant : elle a repris une vie normale, elle a rencontré quelqu'un et elle envisage même d'avoir un bébé...

- Sylvia, je ne dis pas... Mais quand même, les caméras ? Et le carnet de mon arrière-grand-père, je ne l'ai pas inventé, quand même ! Et la lampe à huile ?

- Les caméras du musée ? Une coïncidence. Tu sais, quand on veut croire à quelque chose, on s'attarde sur tous les détails qui entrent en concordance avec sa croyance et on écarte tous les milliers d'autres qui ne correspondent pas. Les signes, les présages, les coïncidences : rien d'extraordinaire dans l'univers des paranoïaques...

- Hé, ho, je ne suis pas paranoïaque, hein ! Tu vas un peu loin, là, non ?

- Crois-tu ? Qui est-ce qui s'est fait enfermer dans les toilettes d'un musée pour y passer une nuit entière à se ronger les sangs ? Si tu veux mon avis, c'est pas anodin, Arnaud. Même chose pour le truc de ton arrière-grand-père : je ne dis pas que toute l'histoire est inventée, soyons clairs. Seulement, tous ces trucs avec cette secte de spiritisme, la lampe à huile, tout ça a peut-être été l'occasion pour toi de te mettre en scène. De te rendre intéressant. De te sentir important, en fait.

- Non, je ne suis pas d'accord. Bon, c'est vrai que j'ai trouvé tout ça fascinant et amusant au début mais, là, ça ne me fait plus rire du tout. Attends, je m'en serais bien passé, moi, de tout ça...

- Ah, vraiment ? Ce n'est pas toi qui me disais, il y a quelques semaines, que ton existence n'avait aucun sens ? Que tu ne savais pas quoi faire de ta vie ? Que tu ne croyais en aucun avenir ? Que tu étais en dépression ? Et là, soudainement - oh, quel drôle de hasard ! - tu te retrouves précipité au milieu d'une histoire d'ésotérisme qui traverse l'Histoire, avec des conspirateurs et des machins magiques dignes d'un mauvais film fantastique ? Franchement, Arnaud, honnêtement ?

Touché.

- Je... je ne sais pas, non... Non, c'est faux, je...

Sylvia ne me connaissait que trop bien. Oui, l'histoire d'Edmond me fascinait. Oui, toutes ces choses m'excitaient. Oui, j'avais envie de connaître le fin mot de l'histoire, quoi qu'il m'en coûtât. Elle m'acheva :

- Et je parie que, de retour à Paris, tu vas aller au Musée Condé de Chantilly pour aller voir ce fameux manuscrit, je me trompe ?

- Non, je... enfin, je... oui, je pensais que... Je me suis dit que...

Je me retrouvai dos au mur. Et j'avais toujours détesté ça. J'explosai :

- Ah, mais merde, Sylvia, tu me fais chier avec ton jargon de psy ! Bien sûr que je vais y aller, à Chantilly ! J'en ai jamais entendu parler de ce manuscrit et là, hop, dans une vision, j'en apprends l'existence, et puis quoi ? Je découvre sur Internet qu'il existe bel et bien ! Bien sûr que je vais essayer de le consulter, ce manuscrit ! Ne serait-ce que pour comprendre tout ça !

- Et donner ainsi du crédit à tes hallucinations... Arnaud... Tu sais que je t'aime comme un frère... J'ai vu ma propre sœur sombrer dans ses délires et se réveiller lorsqu'il était trop tard... Je ne veux pas revivre ça avec toi... J'ai le numéro de sa psy, si tu veux. Prends un rendez-vous et vois avec elle ; je t'assure, c'est quelqu'un de formidable...

- Ah la merde, à la fin ! J'aurais crû que tu m'aurais soutenu mais non ! Tu fais chier ! ... J'irai la voir, ta psy à la con ! Pffff...

Et ce faisant, hors de moi, j'écrasai avec violence ma cigarette dans le cendrier. Victorieuse, elle se leva, prit son calepin dans son sac-à-main, nota un nom et un numéro de téléphone sur un post-it et me le tendit. Je le saisis d'un geste bref et sec et l'engouffrai dans ma poche.

* * *

J'avais méticuleusement préparé mes affaires pour prendre le train qui me ramènerait à Paris. La nuit avait été de bon conseil. Sylvia m'avait rappelé sur mon téléphone portable et avait insisté pour que j'aille voir cette fameuse psy. Je l'avais envoyée bouler mais notre discussion avait fait son chemin. Oui, cette histoire bizarre dans le musée n'était pas claire du tout. Oui, c'était vrai que tout ceci était particulièrement dérangeant. Oui, une vision pareille ressemblait plus à une hallucination qu'à autre chose.

Il était hors de question que j'aille voir une psy : j'y avais échappé jusque là et ce n'était pas demain la veille que j'allais me rendre chez de tels personnages. Ceci dit, j'avais été interpellé par ce qu'avait dit Sylvia. La vision - ou l'hallucination ? - au MAMAC, suivie d'une nuit traumatisante dans les toilettes du musée, m'avait complètement retourné. Et je consentais à accepter l'idée que me rendre au musée Condé de Chantilly consistait à donner du crédit à ce qui pouvait être une hallucination. Il faut dire que le manuscrit que l'unijambiste avait mentionné ne m'était pas inconnu, en réalité. Je crus dans un premier temps en apprendre l'existence lors de la vision mais cela était faux. Cela m'était revenu entre temps : à la réflexion, j'en avais entendu parler dans un journal télé un an plus tôt, lorsqu'il avait exposé au public, courant 2005. Je me souvenais du bleu profond maculé d'or qu'il exposait à l'attention des visiteurs. Ce n'était donc pas anodin. Comme une remontée de mon inconscient. Je ne connaissais rien aux manuscrits du Moyen-Âge. Et, comme par hasard, c'était le seul dont j'avais un jour entendu parler qui devenait soudain une information centrale dans mon enquête sur le passé de mon arrière-grand-père. C'était un peu gros. Et tout cela m'effrayait encore.

J'étais de nature plutôt rationnelle et il fallait absolument que je dépassionne tout cela. C'est pourquoi j'avais décidé de ne pas me rendre au musée tant que je n'avais pas exploré les autres pistes qui s'offraient à moi. Celles dont je ne pouvais douter. Il faut dire qu'à ce moment là de mon investigation, il me restait bien d'autres pistes à explorer. Et bien sûr de nombreuses interrogations.

Malgré l'incident du musée, j'étais en effet bien décidé à continuer mon enquête sur le passé tumultueux d'Edmond. Il y avait une différence entre reconnaître la fiabilité de l'information qui m'avait été donné par le fantôme insaisissable d'un vieil arabe unijambiste et les éléments tangibles que je possédais sur le passé de mon arrière-grand-père. Le carnet d'Edmond, la fiche du 666 glissée dans la couverture de l' "Histoire de Trois Potiers Célèbres", la lampe à huile que j'avais trouvée dans le grenier, celle - jumelle - que j'avais pu observer au musée municipal de Vichy, et le témoignage de ma grand-mère : tout cela relevait du tangible. Tout cela, je ne l'avais pas inventé. C'était donc là-dessus que je devais me concentrer.

Je tentai donc de me convaincre que cette vision / hallucination obsédante n'avait rien de très réel, sorte de rêve éveillé impalpable que j'essayai tant bien que mal de refouler dans les méandres de l'oubli. Du moins, pour l'heure. Il serait toujours temps d'en vérifier véritablement la teneur si cela était nécessaire.

Je réfléchis à ce qui pouvait m'inspirer. Le carnet d'Edmond ne m'apprendrait a priori rien de plus. Il en était de même de la fiche du 666 bien énigmatique que j'avais trouvée dans la couverture de l'ouvrage biographique sur les trois potiers. Pour comprendre cette dernière, il me fallait peut-être en apprendre davantage sur ce qu'était le Cercle, incarnation moderne de feu la Lunar Society. Il restait donc pour l'heure deux pistes inexplorées : celle de la bienfaitrice propriétaire terrienne dont j'avais chargé ma grand-mère de retrouver le nom et l'adresse, et celle du frère d'Edmond dont je ne savais rien si ce n'était la présence d'une fille, Mathilde, encore vivante aujourd'hui et qui habitait à Paris.

A peine installé à ma place dans le TGV me ramenant à la capitale, je profitai donc du voyage pour appeler ma grand-mère avec mon téléphone portable. Après quelques banalités échangées ("il fait pas beau, ici", "quel temps, quel temps", "j'me fais vieille" et autres "quand est-ce que tu reviens me voir"), ma chère mamie consentit à me donner le nom de l'illustre bienfaitrice qui avait aidé la femme d'Edmond à la disparition de celui-ci. Et qui en avait par ailleurs fait l'éducation livresque : une certaine Marie-Claire Brunne. Quant à Mathilde, la cousine de ma grand-mère et fille du frère d'Edmond, j'obtins son numéro de téléphone parisien.

Je m'enquis de l'appeler dans les minutes qui suivirent mon premier coup de fil. Après un premier appel infructueux où j'entendis le bruit caractéristique d'un fax, je tombai sur un répondeur impersonnel ("Vous êtes bien au numéro que vous avez demandé. Votre correspondant étant indisponible, vous pouvez laisser un message. Parlez après le bip sonore. ") et laissai donc mon message, expliquant seulement faire des recherches d'ordre généalogiques sur ma famille.

Une dizaine de minutes plus tard, je finis par recevoir un coup de fil sur mon téléphone portable. Une voix de vieille dame âgée - distinguée cependant - m'interpella :

"- Allo, Arnaud ?

- Oui ?

- Mathilde à l'appareil.

- Oh, bonjour ! Vous avez eu mon message ?

- Je viens de l'écouter. Je suis prête à répondre à toutes vos questions.

Eh bien ? La vieille dame semblait tout à fait volontaire.

- C'est formidable, je vous remercie, répondis-je, un peu surpris.

- Vous êtes de retour à Paris ?

- Je suis dans le train, pour l'instant. J'arrive en début d'après-midi.

- Dans ce cas, que diriez-vous de nous voir cet après-midi ? proposa-t-elle.

- Oh ! Eh bien, j'ai peur d'être un peu fatigué à l'arrivée du train et...

Elle m'interrompit :

- Allons, allons, un jeune homme comme vous. Disons cet après-midi, voulez-vous ?

- Heu... bon, eh bien, d'accord... Je n'ai pas votre adresse, ceci dit... ?

- Que diriez-vous plutôt d'un salon de thé ? Je n'aime pas recevoir chez moi. J'en connais un qui se prêtera très bien à la discussion, nous serons tranquilles et pas dérangés.

- Ah ? Heu, alors, ma foi, dans ce cas...

- Parfait, alors c'est dit !"

Et elle me donna l'adresse du salon de thé que j'écrivis sur le coin d'un papier journal. La conversation avait été brève. La vieille dame semblait particulièrement bavarde et dynamique. Avec un peu de chance, elle serait prête à me révéler tout ce qui m'intéressait. J'avais bon espoir d'en apprendre plus sur le frère d'Edmond.

Mathilde, je ne l'avais jamais rencontrée. J'en avais appris l'existence quelques jours auparavant. Il faut dire que j'avais un rapport particulier avec ma famille, du côté auvergnat. Je n'en connaissais pas le dixième mais cela m'importait peu. La famille, moi, ça m'avait toujours gonflé. Les repas interminables, les banalités déconcertantes, les courbettes respectueuses pour des gens sans intérêt. Du côté corse, on m'appelait "le sauvage". Parce que je n'appelais jamais pour les fêtes ou les anniversaires. Ou seulement quand j'avais besoin d'argent. J'appelais ça mon " contrat affectif ". Un coup de fil pour la nouvelle année équivalait à un chèque en retour par la poste. Un baiser et un sourire pour un anniversaire et c'était un billet glissé dans la poche par mon grand-père ou ma grand-mère. Mais du côté auvergnat, c'était différent. Il n'y avait pas ce contrat-là. Tout le monde dans la famille était un peu "le sauvage" à sa façon et c'était très bien ainsi.

Du coup, quand j'imaginais cette Mathilde que je m'apprêtais à rencontrer, je ne pouvais m'empêcher de penser à ma grand-mère auvergnate habillée avec des fringues de luxe. Je la voyais très bien avec un immonde sac Louis Vuiton sous le bras. C'est en tout cas ce que sa voix distinguée au téléphone me laissait penser. J'étais très loin d'imaginer comment ma rencontre allait se dérouler.

Comme à mon habitude, me rongeant les sangs de ne pouvoir fumer de cigarettes sur ce long voyage en TGV me ramenant à Paris, je m'étais assoupi d'un sommeil sans rêves. La voix du conducteur dans les enceintes crachotantes du train finit par me réveiller. Ça y était enfin : j'étais de retour dans la capitale.

(à suivre)

Le Rayon Jaune - 04/x

- Attendez ! lançai-je en jetant ma main en avant et en refermant mes doigts sur l'air qui nous séparait. Attendez !

Le vieil homme unijambiste se faufilait avec aisance au travers de la salle d'exposition vers la cage d'escaliers. J'avais la ferme intention de ne pas le laisser s'en aller. La coïncidence de la rencontre avec cet étrange personnage, semblable à la description qu'en faisait Edmond dans son journal intime au Caire, était sidérante. D'autant plus que les événements du Caire étaient supposés se dérouler en 1926. Soient 80 années auparavant.

Il commençait tout doucement à descendre les marches alors que je m'étais mis à courir pour le rejoindre.

- Mais attendez-moi, merde ! m'énervai-je. Qui êtes-vous... Dîtes m'en plus... !

J'arrivai en haut des marches. En contrebas, je pouvais voir le vieil homme sur le palier d'entre-deux étages, au beau milieu de la cage d'escalier. Il s'arrêta un instant, devant la porte des toilettes du Musée qui se trouvaient entre les deux étages. Puis, sans me lancer le moindre regard, il disparut de mon champ de vision en s'engageant vers les escaliers que je savais conduire au niveau inférieur. Je descendis les marches quatre à quatre.

Surprise. Parvenu sur le palier de l'entre-deux et voyant, dos aux toilettes, l'étage inférieur se profiler en bas des escaliers, je constatai brutalement que le vieil homme s'était tout bonnement volatilisé. Il avait disparu au beau milieu de la cage d'escalier. C'est alors qu'une voix caverneuse, semblable à celle du vieillard unijambiste, retentit derrière moi :

- Méfie-toi de mon frère, il t'induira en erreur.

Je me retournai. Devant moi, un spectacle surréaliste s'offrit à mes yeux. Sur ce palier d'entre-deux étages, la porte des toilettes publiques n'était plus. A sa place, c'était l'entrée d'une large grotte qui s'y trouvait. De trois mètres de large sur quatre de haut, une grotte noire et sombre dont on ne pouvait évaluer la profondeur se trouvait devant moi. Creusée dans le mur dont le pourtour était soudainement fait de roches brutes et saillantes, grises et couvertes d'un léger givre, comme à flanc de montagne. Issu d'une mauvaise série B, un vent mystérieux - que je ne ressentais pas sur ma peau - semblait jouer avec ses parois profondes dans un sifflement grave et creux. J'étais donc au Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Nice, dans la grande cage d'escalier qui menait à l'étage inférieur, devant ce qui avait été jadis une porte de toilettes publiques, et, à sa place, une grotte de montagne était sculptée dans le mur du palier de l'entre-deux. Mais bien sûr... Et la marmotte, elle met le chocolat...

Me retrouvant bouche bée devant cette caverne béante, je ne pus m'empêcher de me raccrocher à ma rationalité. Etais-je en train de rêver ? J'eus à peine le temps de me poser la question.

Soudain, je ressentis une vive brûlure à la main qui me sortit de ma léthargie. Une chose brûlante m'échappa des mains. Un bruit de choc métallique retentit sur le sol. J'étais dans une obscurité complète et je venais de reprendre mes esprits.

* * *

Il existe trois formes de peurs. Harmonieusement disséminées dans la nature.

La première, peut-être la plus courante, est celle qui nous rapproche de la plupart des animaux. Celle de la proie qui ressent le danger partout autour d'elle. Celle qui l'incite à prendre ses pattes, ses nageoires ou ses ailes à son cou le plus vite possible, en hurlant de terreur, alertée par tous ses sens que sa vie est en danger. C'est la peur qui pousse la proie à décamper, celle qui réveille les instincts de la conservation à tout prix. La fuite.

La seconde, plus rare sans doute, est celle que ressentent la plupart de nos prédateurs dans le monde animal. Cette peur qu'ils ressentent parce qu'ils ont une chance de s'en sortir. D'user des capacités violentes dont la nature les a pourvus pour faire face à leurs ennemis. C'est la peur qui pousse au crime et au meurtre, celle qui réveille les instincts de la destruction, le prédateur apeuré qui tente de dominer ce qui l'effraie. Celle qui a fait imaginer chez les Scandinaves le mythe du berserk, ce guerrier animé de fureur insensible à la douleur, folie d'extermination guidée par la peur de l'autre. La rage.

Et puis reste la troisième et ultime forme, insondable. Incompréhensible. Illogique. Irrationnelle. Celle de l'ailleurs. Du désir d'être ailleurs. Du vide. De l'absence. Celle qui est répandue parmi quelques rares animaux et quelques insectes espérant passer inaperçus. Celle des tentatives infructueuses pleines de lâcheté. Celle de l'impuissance et de l'incapacité à réagir. Celle qui fait qu'on s'en tient là, qu'on ne veut pas être ici, qu'on y est, qu'on ne peut pas faire autrement mais qu'on y est pas vraiment. En pensée. La pensée prend la fuite. Alors, le corps s'enrage à rester immobile. C'est la peur qui pousse à l'inaction, à la passivité suprême, à la vulnérabilité absolue, folie la plus irrationnelle qui soit, qui se fonde sur l'espoir. L'espoir que tout se finisse bien. Comme par un enchantement. C'est la folie de la Foi. La catatonie.

L'obscurité m'entourait. Il y avait eu cette sensation de brûlure suivie de ce bruit métallique au sol. Avais-je lâché quelque chose ? Où étais-je ? Je savais que je ne rêvais plus ; j'en étais convaincu, malgré la sensation bien réelle de me trouver dans un lieu irréel. "Allez, bouge", me dis-je. "Bouge de là !". Mais je ne bougeais pas. Mon esprit et mon corps étaient déconnectés. Le premier regardait la scène de l'extérieur et ne voyait rien, le second vivait la scène et ne ressentait rien.

Des trois formes de peur, c'est la troisième que j'avais inconsciemment choisie. Celle qui me correspondait si bien, finalement, moi qui errais dans ma vie comme un médiocre spectateur indécis. Je ne savais pas ce que je faisais là. Je ne savais pas où je me trouvais. Je ne voyais rien, je n'entendais rien. Et j'étais paralysé. De peur. La catatonie.

Le temps de reprendre mes esprits, la première information qui me fit réagir fut une sorte de douleur. Lancinante. Aux mains. Je venais de me brûler. Avec quoi, je l'ignorais, mais je venais de me brûler les paumes des mains.

Puis, le goût me revint en mémoire. J'avais comme un goût métallique dans la bouche. Pas très agréable. Je me rendis compte qu'il s'agissait d'un peu de sang : je m'étais mordu la langue.

Ensuite, ce fut l'odeur. Une sorte d'odeur forte de produits d'entretiens, mais légèrement parfumée. A la cannelle. Une odeur qui me rappelait quelque chose d'indéfinissable et qui m'était pourtant familière.

Après cela, le son parvint jusqu'à mes oreilles. Un petit bruit régulier, réglé comme un métronome, espacé de quelques secondes. Un bruit qui résonnait dans le lieu où je me trouvais. Comme des gouttes. Oui, c'étaient des gouttes d'eau qui tombaient doucement les unes à la suite des autres.

Et, enfin, magistrale, la vue me revint petit à petit. J'étais dans l'obscurité mais mes pupilles s'étaient suffisamment dilatées. Par un petit panneau "Sortie de secours" accroché au-dessus d'une porte, je pouvais enfin voir où je me trouvais. Et surtout que quelque chose de bizarre luisait sur le sol. Pas tout à fait fluorescent mais comme émanant une très légère lueur. Comme une lampe torche dont les batteries seraient sur le point d'être épuisées et qu'on aurait, en plus, pris le soin de recouvrir d'un tissu opaque.

Les toilettes. J'étais debout, les mains écartées, dos à la porte, dans les toilettes du musée. A ma gauche, les lavabos qui se reflétaient dans les miroirs muraux. A ma droite, les cabines fermées destinées aux esprits les plus prudes. Et parterre, devant moi, la chose qui luisait sur le sol n'était rien d'autre que la lampe à huile. Celle que j'avais trouvée dans le grenier de ma grand-mère. Celle de l'aleph. Elle luisait, doucement, presque imperceptiblement dans cette obscurité toute relative.

Je me penchai pour la saisir mais retirai la main vivement : elle était chaude. Pas bouillante mais chaude. Je secouai la tête pour moi-même, incrédule devant cette surprenante caractéristique. Je cherchai des yeux un interrupteur près de la porte et l'allumai. Je plissai les yeux, agressés un instant par les néons, puis, après avoir inspecté mes mains qui n'avaient aucune trace de brûlure et qui ne me faisaient d'ailleurs plus souffrir, je regardai autour de moi.

Les toilettes du musée d'art moderne. Mais bordel, qu'est-ce que je faisais là ? Et le vieil unijambiste disparu ? Et l'entrée de la grotte ? Une hallucination ? Oui, c'est ça, j'hallucinais complètement. Tu deviens grave, Arnaud. Il faut que tu te fasses soigner. Et la lampe qui luisait ? Ah ben non, elle ne luisait plus. Et elle était d'ailleurs froide comme à son habitude. Je la rangeai dans mon sac à dos. Un effet de l'esprit ? Le surmenage ? ... Ou une expérience surnaturelle ? Je laissai échapper un petit soupir amusé, levant les yeux au plafond comme pour me moquer de mes propres hallucinations. Il fallait vraiment que j'aille consulter. J'étais à la fois inquiet de ce qui venait de m'arriver mais rassuré que tout ceci ne fut pas réel. Du moins, c'était ce que j'imaginais.

Il convenait d'appeler la copine avec qui j'étais venu au MAMAC, Sylvia. Il fallait que je lui raconte ce qui venait de m'arriver. C'était trop... indéfinissable. Elle devait sans doute en avoir fini avec son exposition temporaire. Je saisis mon téléphone portable et regardai l'heure machinalement : 17h45, le musée n'allait pas tarder à fermer.

- Coucou, Sylvia, c'est moi.

- Arnaud ! Ben alors, qu'est-ce qui t'est arrivé ?

- Un truc assez hallucinant, je te raconterai de vive voix tout à l'heure. Tu as fini de voir ton expo ?

Elle sembla hésiter un instant :

- Ben... Oui, oui, j'ai eu le temps... C'était pas mal du tout, d'ailleurs... Tu auras dû venir voir... Et toi, alors, Yves Klein ?

- Très intéressant. Oui, vraiment très intéressant. Bon, on se retrouve à l'entrée ?

- ... A l'entrée de quoi ?

- Ben, à l'entrée du musée.

- Du musée ? Mais... tu n'es pas rentré chez toi ?

- Hein ? Ben non... ?

- Tu es encore à Nice, alors ? ... Tu n'as plus de train pour rentrer, à cette heure-ci, j'imagine ?

J'avais un peu du mal à comprendre :

- A cette heure-ci ? Ben... Oui, j'ai des T.E.R., mais, ... Attends, tu as quitté le musée ?

- ... Evidemment ! Tu as vu l'heure ? Ils ferment à 18h00, je te rappelle ! Tu veux que je vienne te chercher en bagnole ?

- Heu... ben je ne sais pas, je pensais qu'on allait se retrouver à la fermeture...

- Oui, eh bien, je t'ai attendu à la fermeture, Arnaud. Et tu étais déjà parti. Je t'ai laissé trois messages sur le répondeur, tu ne les as pas écoutés ?

- Hein ? Ben non, je ne les ai pas écoutés... Mais attends... Comment ça, j'étais déjà parti ? Le musée n'est pas encore fermé, il ferme dans 10 minutes...

- Arnaud... Je ne sais pas ce que tu as fumé mais il est presque 2h00 du matin, là...

Mesdames et messieurs, bienvenue à bord du TGV. Attention à la fermeture des portières et attention au départ.

- Mais... mais, mais... Mais non, il n'est pas...

Le téléphone à l'oreille, j'ouvris la porte des toilettes. Les néons inondèrent l'entre-deux étages de leur pâle éclairage, dessinant au sol un triangle de lumière. Le musée dormait doucement dans une obscurité toute nocturne. Du dehors, à travers les lucarnes, la lueur argentée de la lune donnait aux lieux une ambiance fantomatique. Tant l'étage de l'exposition d'Yves Klein que celui qui lui était inférieur. Tout était silencieux. Dans le coin d'un étage, il me sembla apercevoir une petite diode rouge sombre clignoter. Une caméra ou une alarme, peut-être. Je me réfugiai vite fait dans les toilettes, affolé, regardant autour de moi, éteignant la lumière, me retrouvant à nouveau dans l'obscurité. J'étais dans la merde.

* * *

Je me mis à chuchoter.

- Merde. Merde, merde, merde. Putain, Sylvia, je ne suis pas dans la merde.

- Hein ? Qu'est-ce qui se passe, Arnaud ?

- Putain, je suis dans les toilettes de musée... Je ne sais pas comment c'est possible, je me suis endormi, j'en sais rien, mais je suis encore dans le musée, putain !

- Hein ?! Arrête... tu déconnes, là ?

- Je te jure que c'est vrai ! Putain, c'est pas possible...

Je regardai mon téléphone : 17h55. Quelque chose clochait. Clairement.

- Putain de merde, je fais quoi ? ... Il doit y avoir des caméras de surveillance et des alarmes. Et des gardiens de nuit, aussi. Ils doivent être armés. Ils vont me prendre pour un voleur, putain ! Je fais quoi, merde, je fais quoi ?!

Elle resta silencieuse un instant et reprit :

- Arnaud, tu me racontes une connerie, là, c'est ça ?

- Sylvia, je te jure que c'est la vérité... Tu dois avoir une idée, hein, dis moi, je fais quoi, putain, je fais quoi ?!

- Dans quoi tu t'es mis, encore... Un silence. Bon, Arnaud, il faut que tu ailles voir les gardiens directement. Et puis tu leur expliques la situation. Elle ajouta : Et avant ça appelle les flics avec ton portable pour les prévenir. Je ne sais pas, ça montrera ta bonne foi... ?

- Putain... Comme si j'avais besoin de ça... Quelle merde... Bon, je te rappelle...

Et je raccrochai. Je me retrouvai dans l'obscurité silencieuse des toilettes du musée. Je commençai à paniquer, je sentis mon rythme cardiaque s'accélérer... Je me mis à calculer les différentes possibilités...

"Appeler les flics avant toute chose ? Non, ils vont croire à un canular, c'est certain. Mais ils se rendront compte que ça n'en était pas un quand je me rendrai auprès des gardiens du musée. Ou bien quand je vais pénétrer dans une des salles, il va sans doute y avoir une alarme. D'ailleurs, si ça se trouve, un gardien a vu la lumière venant des toilettes. Ou il m'a entendu parler avec Sylvia quand je parlais au téléphone. Et je vais me retrouver sur les vidéos de surveillance. Est-ce qu'il y en avait dans la cage d'escaliers, d'ailleurs, des caméras ? Et qu'est-ce qui s'est passé ? Comment savoir ? Mon téléphone indique bientôt 18h00... Et il est en réalité 2h00 du matin... C'est dingue... Je regarde l'exposition d'Yves Klein et je me retrouve projeté 8 heures plus tard, la lampe à huile à la main, après une rencontre surréaliste avec un arabe unijambiste. Et cette grotte. C'était quoi, cette grotte, putain ? Et la lampe à huile, elle luisait, je suis pas fou ? Qu'est-ce qui s'est passé pendant ces 8 heures ? J'étais là, ou j'étais pas là ? Sans doute pas, sinon, on m'aurait déjà arrêté... Alors j'étais où ? Comment est-ce possible ? Non, ça n'existe pas, ce genre de trucs, ça n'existe pas ! Comment je vais expliquer ça aux flics, moi ? Ce que je fais là ? Oh ben, vous voyez, j'enquête sur les délires ésotériques de mon arrière-grand-père qui a volé cette lampe à huile au musée du Caire ; rien de bien anormal, en somme, étant donné que je me retrouve comme un voleur dans un musée près de 80 ans plus tard ; c'est un truc de famille, vous ne pouvez pas comprendre ; et sinon, vous, la vie, ça va ?"

Je me fis la réflexion que c'était terriblement injuste. Qu'il y avait des situations où des innocents avaient peut-être été arrêtés et incarcérés pour des crimes ou des méfaits qu'ils n'avaient pas commis, précipités dans des aléas surnaturels comme je pouvais l'être sur l'instant. Et les scientifiques, alors ? Pourquoi ils n'étudiaient pas ce genre de phénomènes, merde ? Il devait bien y avoir des preuves quelque part, non ?! Ah mais oui, des preuves ! J'y songeai soudainement : les caméras de surveillance prouveraient mes dires ! Elles m'auraient sans doute vu descendre les escaliers, peut-être même pénétrer dans les toilettes et disparaître de la vision de tous pour mieux en ressortir 8 heures plus tard ! Il fallait que je rationalise tout ça...

"Disons que je ne me suis pas senti très bien. Que je suis allé aux toilettes, voilà. Et qu'après, c'est le black-out. Oui, voilà, le black-out. Je ne me souviens de rien, j'ai perdu connaissance. Et je me suis réveillé dans les toilettes, parterre. Non, je ne me suis pas cogné la tête, j'ai eu de la chance. Oui, j'aurais pu me faire très mal. Ma mère est diabétique. Oui, voilà, c'est peut-être un début de diabète chez moi. J'étais peut-être en hyperglycémie. Ah, merde, l'hyperglycémie, ça ne fait pas perdre conscience. C'est l'hypoglycémie qui le fait, quand on a trop surchargé sa dose d'insuline. Merde. Alors ça ne peut pas être un diabète que je découvre soudainement. Bon, ben, j'ai perdu conscience, voilà tout. Et je me suis réveillé dans les toilettes. Oui, voilà. D'un autre côté... les gardiens doivent sans doute contrôler les toilettes, avant la fermeture du musée. Ben oui, logiquement, ils ne vont pas permettre aux gens de s'enfermer dans le musée pour la nuit. Merde..."

Je me servis de mon téléphone portable comme une source d'éclairage et je regardai autour de moi. Les portes des différents cabinets étaient toutes closes. Et il n'y avait pas d'interstice sous les portes. Je m'engouffrai silencieusement dans l'une des cabines et refermai doucement la porte derrière moi. Je m'assis sur la cuvette.

"Peut-être qu'ils ne vérifient pas les cabinets, après tout. Et quand bien même, les caméras me discréditeront. Oui, elles montreront que je n'ai pas menti. Que j'étais bien dans les toilettes. De toute façon, il ne peut pas en être autrement : comment j'aurais pu me retrouver ici, sinon ? ... Oui, à condition que j'ai bien disparu pendant 8 heures... Et si je n'avais pas disparu ? C'est surréaliste, cette histoire... C'est pas possible, non, je dois être en train de rêver... Putain, je fais quoi, merde, putain, je fais quoi... ?!! Ou alors, je ne bouge pas. Oui, voilà, je ne bouge pas. Je reste là, dans l'obscurité, et j'attends. La réouverture du musée. Oui, voilà. Il ouvre à 10h00, je crois. Putain, 8 heures à attendre et à ne rien faire. Dans les toilettes. Dans l'obscurité. Putain, c'est n'importe quoi. Je peux pas faire ça... D'un autre côté, je vais raconter quoi, aux flics ? Et s'ils me croient, ils vont faire quoi ? M'amener à l'hôpital ? Et si les médecins prouvent que je n'ai rien du tout ? Et il y aura un psy, comme dans la série Urgences, qui viendra faire un examen psychologique... Et ils vont me donner des neuroleptiques. Ils vont me prendre pour un cinglé. Putain, je suis pas dans la merde... Non, le mieux, c'est de rester là. Oui, voilà, de rester là. Et si jamais il y a un gardien qui vient, je ferai le mec inconscient. Oui, voilà. Et il essaiera de me réveiller. Et je jouerai le mec qui ne sait pas où il est. Oui, voilà, je ferai semblant de m'être évanoui. Que personne ne s'est rendu compte que j'étais là. Que j'ai passé la nuit dans les toilettes. Hum... Mais d'un autre côté ça sent le désinfectant, là. La femme de ménage a dû nettoyer les toilettes à la fermeture du musée. Pourquoi n'a-t-elle rien dit, si j'étais dans les toilettes ? Non, ce n'est pas crédible... Et ça ne m'explique toujours pas où j'étais pendant ces 8 heures d'inconscience, putain ! ... Qu'est-ce que je dois faire..."

Les minutes passèrent. Puis les dizaines de minutes. Dans le silence. Dans cette obscurité angoissante. J'étais complètement paniqué. Parfois, je sortais mon téléphone portable pour prévenir la police, mais je le refermais aussitôt. D'autres fois, je me levais, me disais que j'allais sortir pour voir les gardiens, mais je me ravisais aussitôt, rattrapé par mes angoisses. Mais la plupart du temps, je restais là, assis. Sans rien faire. Je n'étais même pas fatigué. Je n'avais pas envie de dormir. Je restai sur le qui-vive. J'appréhendai l'instant où des gardiens de nuit viendraient faire une ronde éventuelle dans les toilettes. Pour vérifier qu'un Arsène Lupin ne s'était pas hissé par une quelconque bouche d'aération pour organiser quelque cambriolage de musée spectaculaire.

Seulement, les heures passant, temps irréel et indéfinissable, perdant tous mes repères, la fatigue finit par me prendre. La porte refermée, la tête en arrière, assis sur la cuvette, la nuque plaquée contre le mur froid en carrelage, les yeux bercés par l'obscurité, je m'assoupis. Je me réveillai quelques dizaines de minutes plus tard, inquiet qu'on ne me découvrit. Et le manège se répéta plusieurs fois de suite, m'assoupissant à chaque fois de fatigue et d'ennui ; me réveillant ensuite dans le noir comme si un monstre allait m'emporter brutalement en surgissant de nulle part.

Quand soudain, la porte des toilettes s'ouvrit. Les néons cliquetèrent avant de s'allumer. Je fus réveillé en sursaut. Je pris une bouffée d'air, retins ma respiration et attendis. Un autre bruit de porte. Dans la cabine immédiatement adjacente, quelqu'un se soulageait. Un gardien... Putain, c'était un gardien qui venait pisser... Et il allait contrôler les toilettes par la même occasion... Mon cœur se mit à battre de plus en plus vite... J'étais tétanisé par la peur.

"Merde, j'aurais dû me mettre parterre et jouer l'inconscient. Merde, quel con, putain, mais quel con. Qu'est-ce que je fais, putain, qu'est-ce que je fais ?!"

(à suivre)

Le Rayon Jaune - 03/x

Ce fut après mon petit-déjeuner, alors que je feuilletais l'ouvrage sur les trois potiers célèbres, que je me posai une question. Si cette référence à la " rue des Trois Potiers " était une énigme, l'ouvrage en lui-même constituait peut-être une clef à part entière. Je réunis les informations que je possédais à son sujet. Une rue, la rue des Trois Potiers, un numéro, 314, et trois personnalités de l'histoire de la poterie qui se caractérisaient pour avoir évolué dans la sphère de l'ésotérisme : tour à tour, deux alchimistes puis un des membres actifs de la Lunar Society.

Je pris mon plan de Vichy en jetant un œil à la liste des rues qui étaient référencées dans l'index : peut-être que l'une d'entre elles s'appelait Bernard Palissy, Josiah Wedgwood ou Frederic Böttger. Mais ce n'était pas le cas. La " rue Bernard " me mit cependant la puce à l'oreille. Surtout lorsque je me rendis compte qu'elle commençait à l'intersection de la " rue Frédéric II ". Et s'il n'existait pas de " rue Josiah ", c'est lorsque j'aperçus que les deux rues formaient un triangle avec " l'avenue Charles Darwin " que les coïncidences ne me semblèrent pas le fruit d'un simple hasard.

J'avoue sans honte que ceci me dépassait. Ces coïncidences étranges me semblaient trop grosses pour être vraies. Une correspondance presque grossière entre trois rues vichyssoises organisées en triangle et quelques détails de trois auteurs réunis dans un ouvrage poussiéreux posait quelques questions. Je me souvenais du " Pendule de Foucault " d'Umberto Eco, où les personnages principaux élaboraient à partir de rien une histoire de correspondances à travers l'Histoire qui semblait avoir une logique. Après une journée entière passée dans des livres et excité par mes propres fantasmes, je me dis que je reproduisais peut-être la même logique - voyant des symboles et des signes là où il n'y en avait aucun ; ou, du moins, ceux qu'il m'arrangeait de considérer. Au mieux, je me laissais happer par les traces laissées par mon Casaubon d'aïeul illuminé ; au pire, tout ceci n'était que des coïncidences qui me faisaient perdre mon temps et rien de plus.

Restait que ceci méritait tout de même une vérification. Car, en ces jours que je croyais être terriblement ennuyeux passés à Vichy chez ma grand-mère, j'avais trouvé de quoi m'occuper. Je décidai de vérifier mon hypothèse. D'autant plus que je devais repartir le lendemain pour passer un week-end à Nice avec ma mère avant de remonter sur Paris. Si je ne tentais pas une petite excursion sur le terrain vichyssois, je pouvais peut-être le regretter ultérieurement.

Muni de mon plan, je prétextai auprès de ma grand-mère et de ma mère vouloir aller au cinéma et pris le bus pour rejoindre le centre-ville. Je trouvai facilement l'avenue Charles Darwin et m'y engouffrai jusqu'à la rencontre de l'une des deux autres rues.

Il s'agissait d'un vieux quartier vichyssois non loin de la vieille gare SNCF. La zone couverte par le fameux triangle faisait environ 18 hectares : la partie de l'avenue Charles Darwin faisait 800 m et les deux autres segments de rue respectivement 500 m et 600 m environ. Je me rendis vite compte que trouver quoi que ce soit dans cette zone ne serait pas aisé. Plusieurs habitations, des squares, des magasins, un cinéma… Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Je me posai donc sur un banc et ressortis ma carte. Il me fallait affiner mes critères de recherche.

Je me fis la remarque que si l'indication donnée par Edmond avait un sens, il devait y avoir un minimum de précision. Le numéro de l'adresse - le 314 - devant sans nul doute indiquer quelque chose. Première constatation : aucun des trois tronçons de rues (c'est-à-dire aucun des côtés du triangle) ne comportait un tel numéro. En revanche, 314 ressemblait au fameux 3,14, le nombre Pi, que j'avais déjà rencontré la veille sur la couverture du journal intime et dans le récit même d'Edmond. Nouvelle coïncidence ? Je décidai de tenter quelque chose.

A main levée, je dessinai deux cercles. Le premier englobait le triangle et passait par les trois sommets du triangle - c'est-à-dire par les trois intersections des rues. Le second cercle, quant à lui, était inscrit dans le triangle et était à peu près le plus gros cercle que je pouvais dessiner dont la ligne était tangente à chacun des trois côtés. Dans le premier cas, cela donnait une nouvelle zone à explorer, bien plus grande que celle dessinée par le triangle ; dans le second, cela la limitait au cœur du triangle mais elle restait tout de même conséquente.

L'idée n'était peut être pas complète. Je me dis que, si l'on cherchait la précision, l'unique point qu'indiquait un tel cercle sur une carte ne pouvait être que le centre. Vu la forme du triangle, je me retrouvais avec deux points, disposés à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre. J'avisai ma carte plus précisément et regardai si une quelconque information pouvait m'éclairer. Les deux points se trouvaient précisément de part et d'autre d'une place précise, présente dans le triangle : la place Frantz Glénard. Dans l'incertitude et peu convaincu d'y trouver quoi que ce soit d'intéressant, je décidai tout de même de m'y rendre (voir la carte de Vichy)

Il s'agissait d'une petite place ombragée qui s'ouvrait sur des maisons et des commerces. Il y avait quelques arbres - des platanes - plantés dans des carrés de gazon, des parterres de fleurs et quelques bancs. Un chemin de pavés lézardait les lieux de part en part. Je commençai à chercher quelque élément qui aurait pu me marquer l'esprit. Le chemin était plutôt grossier et ne semblait pas indiquer quoi que ce soit d'intéressant. Après avoir fait le tour de la place, je ne remarquai pas de quelconque plaque commémorative si ce n'était le nom de la place, Frantz Glénard, en l'honneur d'un médecin. Bredouille, je recherchai même sur les écorces des arbres si quelque signe cabalistique aurait pu être gravé par mon arrière-grand-père plus de 60 ans auparavant. En vain. Las et soupirant, je finis par m'asseoir sur un banc à nouveau, regardant autour de moi les commerces et les passants. Mon intuition était-elle seulement la bonne ? Le lieu était-il seulement celui que voulait indiquer Edmond ? Et d'ailleurs, Edmond voulait-il seulement indiquer un lieu ou passais-je complètement à côté du sens de l'énigme ? La question demeurait en suspens. Je décidai de m'atteler à la terrasse d'un café qui s'ouvrait sur la place. J'allais prendre un Coca et envisageais de retourner chez ma grand-mère pour lire le journal intime plus en détails.

Lorsque le barman, un monsieur de la cinquantaine, vint m'apporter ma boisson, j'eus tout de même une idée. Je l'interpellai :

- Excusez-moi… Vous pourrez peut-être me renseigner…

- Si je peux, je le ferai, monsieur.

- Bien. Voilà : je suis étudiant en histoire et je cherche des renseignements sur la place Frantz Glénard. Vous sauriez quelque chose d'intéressant, à propos de cette place ?

- Quelque chose d'intéressant ? C'est-à-dire ?

- Eh bien, je ne sais pas, justement ! lui répondis-je avec un sourire confus. Quand est-ce qu'elle a été inaugurée, s'il y avait un bâtiment ici avant sa création, s'il y a eu un événement particulier par le passé qui s'est déroulé ici…

- Alors là, j'en ai aucune idée, mon bon monsieur.

Il hésita un instant et repris.

- Elle a toujours été là depuis que je suis tout gosse et elle s'est toujours appelée comme ça. Faudrait peut-être demander à la mairie?

- Ah… fis-je d'un air déçu. C'est une bonne idée. J'irai fait un saut dans l'après-midi. Merci pour les renseignements.

Il embraya :

- Et alors, vous étudiez quoi, en histoire ?

Surtout, il convenait de ne pas griller le mensonge spontané et de rester vague :

- Heu, eh bien, j'étudie… l'histoire antique, en fait. Oui, voilà. Et je me demandais pour la place si… enfin, bref, je ne vais pas vous ennuyer avec ça.

- Ah, les romains et tout ça ? Eh bien, à ce que j'en sais, ils ont trouvé des trucs dans le quartier.

- Des trucs ? demandai-je, intéressé.

- Oui, des statues, des bijoux, des trucs dans le genre. Des trucs romains, je crois. D'ailleurs, maintenant qu'on en parle, je crois bien qu'ils ont trouvé une statue dans le coin.

- Une statue ?

- Ouaip. Quand ils ont fait les travaux d'aménagement des égouts, ils ont trouvé des vestiges, une belle statue et tout un tas de trucs. Je le sais parce que je suis allé au musée municipal avec ma femme et qu'elle m'avait fait remarquer qu'ils avaient trouvé tout ça sous la place Glénard, justement. La place de mon lieu de travail, en fait ! Peut-être que ça peut vous intéresser...

- Une statue sous la place exposée au musée municipal, vous dîtes ? Et il est où, ce musée ?

- Oh ben c'est pas compliqué. C'est rue du Maréchal Foch, dans le centre culturel.

- Eh bien, c'est peut-être ce que je recherche. Merci beaucoup pour le renseignement, Monsieur.

- Si je peux aider…

Une statue romaine avait donc été trouvée ici ? Ce n'était peut-être rien mais ça pouvait valoir le déplacement. Restait toujours l'incertitude de chercher dans la mauvaise direction. Il fallait un brin de folie - ou beaucoup d'ennui à vrai dire - pour s'engager dans une voie à la recherche de quelque chose sans savoir ni si la voie était pertinente, ni si le " quelque chose " existait vraiment. J'étais tout de même bien décidé à vérifier toutes les hypothèses, même les plus farfelues. Après avoir acheté un sandwich dans une buvette, je m'étais donc dirigé vers la rue Maréchal Foch pour rejoindre le musée municipal.

Le centre culturel faisait partie de ces nouveaux bâtiments construits par la ville dans les années 70. Il en possédait toutes les caractéristiques habituelles : architecture se voulant moderne et néanmoins has been, couleurs marquantes supposées originales et néanmoins criardes, organisation des lieux se voulant ergonomique et néanmoins bordélique. A l'intérieur, je n'eus toutefois pas trop de difficultés pour trouver le musée municipal. Le musée rénové au moment de la construction du centre culturel, les collections d'art qu'il comportait y avaient été déplacées à cette occasion. Deux collections principales pouvaient y être rencontrées : parmi des œuvres de Moreau, Picasso, Rodin ou Zadkine, une collection de peintures de Louis Neillot, dernier peintre fauve d'origine vichyssoise. Par ailleurs, la section archéologique présentait des vestiges romains et grecs trouvés dans les fondations de Vichy et des environs. A côté de cela, il restait les expositions temporaires - celle du moment était consacrée aux richesses régionales insoupçonnées du bassin de l'Allier et proposait des photographies de différentes époques montrant les effets, voire les méfaits, de l'aménagement du territoire au fil des décennies depuis le 19ème siècle.

Pour l'heure, cependant, ce n'était pas ce qui m'intéressait. Je m'étais dirigé vers la section des vestiges antiques et m'efforçai de trouver un gardien. Je tombai sur une gardienne de la trentaine, de petite taille, dans un petit tailleur un peu cheap, qui arborait des petites lunettes violet sombre transparentes du plus bel effet. J'espérais qu'elle serait en mesure de m'aider à trouver ce que je cherchais :

- Bonjour, mademoiselle. Vous pourrez peut-être me renseigner…

- Bonjour, monsieur. Je l'espère ! répondit-elle avec un grand sourire. Je me fis la remarque que les vichyssois étaient tout de même sacrément agréables et sympathiques, comparés aux populations d'autres villes que j'avais fréquentées.

- Je recherche un lot de découvertes de la période romaine - dont une certaine statue m'a-t-on dit - qui ont été trouvés dans les fondations du Vieux Vichy, sous la place Frantz Glénard. Je ne sais pas à quelle période les fouilles ont été entreprises, ceci dit - avant ou après guerre. Ça vous dit quelque chose ?

- Oui, bien sûr : vous voulez sans doute parler de la statuette du Bacchus.

- Le Bacchus ?

- Oui, une splendide statuette de 30 cm qui a été découverte sous la place Frantz Glénard dans l'entre-deux-guerres. C'est sans doute l'une des plus belles pièces de la section Antique du musée.

- Oh ! Et où peut-on l'admirer ? Elle est exposée ?

- Deuxième salle à gauche, une statuette en bronze dans la vitrine. Vous ne pourrez pas la manquer. Elle est entourée d'autres pièces trouvées au moment des fouilles, essentiellement des fibules et des poteries.

- Merci beaucoup !

Je me ruai donc devant la vitrine. Bacchus m'y attendait. Il s'agissait en effet d'une statuette d'une trentaine de centimètres de hauteur, entièrement en bronze. Le personnage divin portait une grappe de raisins et une coupe de vin entre ses mains. Bacchus était la représentation romaine de Dionysos, le dieu de l'ivresse, des plaisirs mais aussi d'une certaine forme d'initiation chez les Grecs. Il existait en effet, aux côtés des Ecoles des Mystères d'Eleusis - les principaux rites d'initiation grecs - certains temples d'initiation de teneur ésotérique au premier rang desquels les célébrations dionysiaques (de Dionysos) trouvaient leur place, et qui prendraient une forme éludée chez les Romains avec les Bacchanales (du Bacchus romain).

Je scrutai le moindre détail de la statuette, cherchant si une quelconque indication ou subtilité aurait pu être relevée par Edmond comme la source d'une nouvelle énigme. Seulement, après un bon quart d'heure d'étude attentive, rien n'émergeait dans mon esprit. La datation de la sculpture indiquait le 1er siècle après J.-C. - cela ne m'avançait guère.

Soudain, alors que je laissais errer mon regard aux alentours de la statuette, je trouvai enfin quelle était la chose que je recherchais. Elle était là, présente depuis le début ; seulement, trop occupé par la statuette, je ne lui avais pas prêté attention. Etrangement, au même instant où je l'aperçus, je me rendis compte que mes recherches de ces derniers jours tenaient toujours à la même subtilité : à chaque fois que je recherchais quelque chose de précis, la clef se situait au bon endroit mais pas sur le bon objet. C'était comme si chaque indication, chaque mystère, voire chaque énigme, indiqué par Edmond invitait à une prise de distance, une prise de perspective par rapport à l'objet de mon attention. Ainsi, les secrets se révélaient à moi par une sorte de " heureux hasard " venant compléter mes investigations.

Elle était là, présente depuis le début. A côté de la statuette, sur le rayonnage des poteries romaines. Semblable à celle que j'avais déjà vue la veille. La même couleur, la même matière, la même structure. Les mêmes motifs sommaires. Une lampe à huile. Une lampe à huile romaine. Seule différence, à la place de l'Aleph, on y trouvait un A majuscule, l'équivalent latin de la première lettre de l'alphabet hébreu. (voir la lampe avec un A).

J'avais donc raison depuis le début. Edmond savait cela. Edmond savait que la place repérée sur le plan à partir du cercle et des trois rues en triangle allait amener l'investigateur à trouver une statue d'un Bacchus romain qui, pourtant démuni de son sceptre initiateur dans un musée, l'amènerait à être initié au secret : la lampe à huile dérobée au Caire avait une sœur jumelle dans le monde romain.

Il y avait clairement un caractère excitant à découvrir ainsi d'étranges secrets conservés comme tels pendant plus de soixante ans. Restait à savoir quel était le but de tout cela. Tant les mystères qui reliaient deux lampes à huile de deux civilisations différentes que les raisons qui avaient poussé Edmond à élaborer un jeu de piste à travers le temps. Que voulait apprendre mon arrière-grand-père à celui qui mettrait le doigt sur son journal intime ? Que voulait-il signifier, quelles étaient ses intentions véritables ? Comment s'étaient déroulé les événements après sa disparition ? Qu'était devenu le Cercle après les années 30 ? S'il avait survécu à plus d'un siècle, peut-être existait-il encore aujourd'hui ? Et quel était donc le lien avec ce psychopathe d'Henri Désiré Landru et le meurtre de la première femme et de la fille d'Edmond ?

Toutes ces questions restaient pour l'heure sans réponse. Mais j'étais bien décidé à percer ces secrets. Si Edmond m'avait guidé jusque là par-delà la tombe, il devait bien y avoir un moyen d'aller plus loin. Peut-être qu'en lisant le journal intime dans son intégralité j'en apprendrais davantage.

Le soleil recommençait, comme chaque jour, à disparaître. La nuit se profilait à l'horizon et cela signifiait pour moi le retour nécessaire au bercail.

J'étais donc reparti le lendemain pour Nice après avoir passé la soirée à préparer mes affaires. J'avais pris soin de tout remettre en place avant mon départ : la lampe à huile gravée d'un aleph, les photos, les ouvrages que j'avais dérangés. J'étais tout de même bien décidé à avancer dans cette histoire à distance, en attendant un éventuel retour : j'emportai avec moi le journal intime et l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres ", n'étant pas certain d'avoir exploré l'ensemble des subtilités de l'ouvrage. Peut-être que l'ouvrage sur les potiers alchimistes n'apportait rien d'autre que l'emplacement de la seconde lampe à huile - celle marquée d'un A latin - mais je n'arrivais pas à me défaire de l'idée que l'ouvrage pouvait signifier autre chose.

En effet, précipité dans les délires d'Edmond, je me rendais compte que chacune des informations et des énigmes qui se posaient comportaient plusieurs niveaux de lecture. Comme si chaque élément possédait plusieurs niveaux d'interprétation possibles, semblant tous plus hétéroclites les uns par rapport aux autres et pourtant reliés comme un ensemble par une logique qui m'échappait. La question qui m'habita tout le long du voyage en train vers Nice fut de savoir si cette logique était sous-jacente et ne demandait qu'à être découverte ou si c'était l'esprit de l'homme qui la faisait naître par sa propre imagination. A quel moment la limite était-elle franchie entre la causalité effective des éléments abordés et la projection de ses propres fantasmes guidés par de curieuses coïncidences ? Il en était de même des signes : on prenait souvent plaisir à les noter lorsque ceux-ci nous interpellaient mais ne passions-nous pas en réalité à côté d'une somme monstrueuse d'éléments et d'événements se précipitant devant nous ? En clair, là encore, la question se posait : ce qu'on appelait " signes ", était-ce simplement des coïncidences anodines qui nous interpellaient parce qu'on y faisait attention pour telle ou telle raison, ou de réels messages qui nous étaient adressés directement, voire personnellement par un " dieu " ou un " sens métaphysique " quelconque ?

J'avais laissé la question en suspens et avais profité de mes nombreuses heures de voyage SNCF pour lire le journal intime. Vu le nombre de pages et l'écriture quasi-cunéiforme de mon aïeul, je n'eus pas le temps de le lire dans son intégralité. Ceci dit, j'en appris tout de même davantage sur son histoire.

Chaque mercredi, Edmond se rendait " au lieu habituel ", pour assister à une séance de spiritisme. Apportant les deux objets appartenant à feu sa femme et son fils, il disait entrer en contact avec leurs esprits et conversait avec eux pour une soirée durant. Chacun des participants faisait de même autour de la table, chacun à son tour, et " le Maître " - le médium du Cercle - semblait être celui qui permettait une telle communication avec le monde des morts.

Tout avait commencé avec la disparition de la famille d'Edmond, en février 1918. Catherine et son fils demeuraient introuvables. Quelques semaines après leur disparition, Edmond fit un rêve qui l'invita à abandonner ses recherches : sa femme et son fils lui étaient apparus. Ils lui avaient expliqué qu'ils venaient de quitter leurs corps, assassinés par un monstre du nom d'Henri Désiré Landru. Ils l'avaient réconforté, lui avaient demandé de refaire sa vie et d'oublier sa peine. Edmond s'était réveillé en pleurs, bouleversé par cette vision. Mais surtout, il venait d'apprendre l'existence de leur assassin bien avant que son nom ne marquât l'histoire des meurtriers en série.

Une semaine plus tard, en mars 1918, les corps de sa femme et de son fils furent retrouvés dans une forêt, égorgés et éventrés. Bouleversé, Edmond avait confié son rêve aux autorités, qui ne l'avaient bien sûr pas pris au sérieux. C'est à ce moment précis, alors qu'il touchait le fond, que son frère lui parla du Cercle, auquel lui-même appartenait. Il s'agissait d'une réunion de spirites qui se tenait tous les mercredi soirs pour contacter les esprits des trépassés. Edmond, désespéré, avait accepté. Il lui avait été demandé d'apporter un objet appartenant aux décédés : une pince à épiler de sa femme et le doudou de son fils. Ce fut la première séance d'une très longue série qui dura jusqu'en 1937.

Lors de cette première séance, j'apprenais dans le journal qu'Edmond avait été contacté par une entité que le Cercle surnommait " le Supérieur Inconnu ". Cet être, supposé être un guide vivant sur d'autres plans magiques, était vénéré par le Cercle comme le représentant d'une sorte de hiérarchie spirituelle oeuvrant pour le bien de l'humanité et agissant par le biais de ses disciples. Le Maître - le médium - recevait des instructions du Supérieur Inconnu sur un certain nombre d'actions à réaliser. C'est par ordre du Supérieur Inconnu qu'Edmond avait d'ailleurs intégré le Cercle par l'intermédiaire de son frère, dépêché auprès de lui pour le recruter. Au fil des années, en gravissant les degrés initiatiques au sein du Cercle, sorte de loge maçonnique, Edmond avait ainsi découvert que le Cercle n'était pas qu'une simple réunion de spirites de Province : non seulement le Cercle possédait des réunions de spiritisme tous les mercredi soirs dans plusieurs endroits en France mais, surtout, il comportait des disciples au niveau international.

Faction avancée de l'humanité, le Cercle se proposait de précipiter les " événements nécessaires à l'émancipation des hommes ". J'appris ainsi l'existence d'une sorte de " Plan ", dont des bribes étaient supposées révélées par l'intermédiaire des Maîtres - médiums des différentes réunions de spirites locales. Ce Plan avait pour but d'apporter la Paix Universelle à l'ensemble de l'Humanité pourvu que le Grand Œuvre soit réalisé.

Pourtant, Edmond ne donnait dans son journal aucun détail sur ce que représentait ce Plan, ni sur la teneur du Grand Œuvre et sur ce qu'il représentait. J'appris juste que le vol de lampe à huile au Musée du Caire avait été orchestré par le Cercle et qu'Edmond y avait été envoyé pour une sorte de rite de passage initiatique. Voler la lampe et la rapporter au Cercle était la preuve pour le Cercle de la loyauté de mon aïeul envers le Plan, dicté aux Maîtres par le Supérieur Inconnu.

Cependant, il n'y avait aucun détail sur le Rayon Jaune et sur ce qu'il représentait. Ce n'est que dans la dernière entrée du journal qu'il y était fait mention et que je découvrais donc - avec Edmond - que le Supérieur Inconnu n'était autre qu'Henri Désiré Landru, l'assassin de sa femme et de son fils.

Edmond avait découvert avec effroi qui était le sinistre personnage d'Henri Désiré Landru dans la presse quelques années auparavant. Le 12 avril 1919, plus d'un an après le meurtre de la femme et du fils d'Edmond, Henri Désiré Landru était arrêté par les forces de l'ordre. Mon arrière-grand-père apprit ainsi qui était ce personnage que Catherine avait nommé en rêve près d'un an avant sa sinistre notoriété publique. Fils d'un chauffeur dans une fonderie et d'une couturière, Henri Désiré Landru était accusé d'une douzaine de meurtres de femmes entre 1914 et 1919, dont il était supposé avoir brûlé les cadavres dans une vieille cuisinière à bois. Séduisant des femmes, veuves pour la plupart, il les invitait dans une villa où il mettait fin à leurs jours. Pourtant, le meurtre de la femme et du fils d'Edmond ne fut pas retenu par les autorités comme commis de la main du meurtrier. Aucune preuve et aucune déclaration du tueur ne permettaient d'en arriver à une telle conclusion : seul le rêve étrange d'Edmond semblait l'indiquer. Reconnu cependant coupable de meurtres et condamné à mort le 30 novembre 1921, Henri Désiré Landru fut guillotiné le 25 février 1922.

Comment expliquer, dès lors, que lorsque la voix du Supérieur Inconnu trouva son visage - celui d'Henri Désiré Landru - celle-ci se manifesta à Edmond à la fois de son vivant, en 1918, mais surtout en 1937, près de quinze ans après le décès du meurtrier ? Comment et pourquoi l'assassin qui semblait n'être qu'un banal mais néanmoins horrible tueur en série était relié au Cercle ? Et surtout comment, s'il s'agissait bien de Landru, était-il capable de se manifester ainsi aux spirites à la faveur des effluves astrales de l'éther ? Encore une question qui restait en suspens.

J'avais fini par reposer le journal intime, bercé par les remous des voitures du train. Après une petite heure de sommeil, j'arrivai enfin à la gare de Nice dans la soirée où mon père m'attendait avec sa voiture.

Le lendemain, je m'étais réinstallé à Nice chez mes parents. La chaleur était étouffante : pour un mois d'avril, c'était particulièrement étonnant, même à Nice. Ceci dit, sur la Côte d'Azur, le soleil avait parfois ses caprices qui faisait tomber les pulls et les t-shirts même en plein printemps. Et je ne pus m'empêcher de penser, vu la nouvelle coïncidence qui allait se profiler, que cette chaleur soudaine m'accueillant dans mes pénates originelles n'était pas due au hasard. Le hasard est le véhicule qu'emprunte Dieu lorsqu'il passe inaperçu, disait Edmond à plusieurs reprises dans son journal intime. Mais de quel dieu s'agissait-il ? De celui omnipotent et omniprésent, violent et vengeur, décrit dans la Bible ou une forme de conscience intérieure qui venait nous confier ses secrets à voix basse au creux de l'oreille ?

J'avais quitté ma chemise et mon pantalon et m'étais laissé tomber en arrière dans mon fauteuil. Il faisait si chaud que, même en boxer, mon dos transpirant collait au cuir de mon assise. Les yeux perdus sur mon écran d'ordinateur, j'essayais de trouver un moyen d'avancer dans mon investigation. Peut-être devais-je essayer de contacter Mathilde, la fille du frère d'Edmond, que ma grand-mère avait mentionnée comme habitant à Paris. Peut-être savait-elle quelque chose de cette histoire ou du moins avait conservé des affaires de son père qui m'en apprendraient davantage ? D'ailleurs, quel était le niveau d'implication de mon arrière-grand-oncle dans le Cercle ? Après la découverte qui semblait effrayer Edmond, de quel côté s'était-il rangé ? De quoi était-il vraiment au courant ? La piste méritait d'être explorée.

J'ouvrai l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres " : après quelques heures de lecture attentive, je n'appris rien de nouveau de ce que je savais déjà. Une filiation étrange entre trois personnages potiers sur plusieurs siècles, tous reliés entre eux par un travail sur les émaux qui touchait à l'alchimie. Je remarquai combien la fixation des couleurs et leurs correspondances avec les oxydes métalliques avaient leur importance : l'or donnait le rouge, le manganèse le violet, le cobalt le bleu profond et le vert. Cependant, je me fis la réflexion que si Bernard Palissy semblait un authentique alchimiste, ses deux successeurs semblaient s'éloigner progressivement de son art. Le premier, Frederic Böttger, s'il s'était penché sur la question, semblait avoir été corrompu par les finances qu'apportait la recherche alchimique du plomb transformé en or - ou du moins par celles provenant de ses mécènes fortunés car il n'était confirmé nulle part qu'il avait été capable de réaliser la fameuse transmutation. Quant au second, Josiah Wedgwood, c'était davantage la dimension industrielle et commerciale qui semblait l'intéresser, alors qu'il fréquentait la Lunar Society qui, dans la tradition des obédiences maçonniques, ne me semblait pas des plus transparentes. Devais-je comprendre de cet ouvrage - ou tout du moins du fait qu'Edmond le montrait du doigt - que la Lunar Society tentait d'accomplir " quelque chose " dans la lignée des recherches alchimiques d'un Bernard Palissy mais qui se détachait de l'intention originelle de l'art ? Si c'était bien le cas, qu'était ce " quelque chose " ? Transformer le plomb en or ? Ou quelque chose qui m'échappait pour l'instant ? Là encore, si la piste avait son intérêt, elle demeurait plus une question qu'un début de réponse.

Epuisé sur mon fauteuil collant de sueur, à demi-nu, ce fut encore une fois un geste malheureux qui précipiterait les événements. Il était amusant de constater combien ces instants anodins de maladresse ou d'errance hasardeuse venaient compléter de longs moments de réflexion intense tentant de relier ensemble les fils d'une logique qui m'échappait complètement. Tout avait commencé par une boîte à musique qui m'avait échappée des mains ; cette fois, ce fut lorsque l'ouvrage s'abattit lourdement sur le sol carrelé de ma chambre que le deuxième acte de cette recherche prit naissance.

Il est un fait notable qui n'échappe pas aux bouquinistes ou, du moins, aux adeptes des bibliothèques. Le papier, cette matière vivante qui boit l'humidité ambiante, supporte mal le climat méditerranéen. Surtout lorsque la saison chaude frappe de plein fouet la Côte d'Azur. Ventilation et climatisation sont normalement de mesure. Il n'est en effet pas rare, lorsqu'on les ouvre un peu brusquement, de voir la colle reliant les pages entre elles se ramollir légèrement - suffisamment, en tout cas, pour que l'ouvrage se désagrège à moitié entre les mains. Pour l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres ", ce n'était pas le cas. Les pages étaient reliées entre elles par des fils de tissus tressés. En revanche, je remarquai que l'intérieur de la couverture en cuir comportait une sorte de feuille cartonnée collée qui maintenait l'ouvrage au sein de la couverture. Cette feuille cartonnée semblait se décoller sous la pression des fortes températures moites de la Côte d'Azur et avait pris un mauvais pli lors de sa chute sur le sol. Chagriné d'avoir abîmé l'ouvrage par ma maladresse, je m'empressai de jeter un œil à l'intérieur de la couverture pour voir si je pouvais la recoller. Quelle ne fut ma surprise lorsque je me rendis compte qu'entre la feuille cartonnée et le cuir, une feuille pliée en deux… avait été insérée ! Je décollai donc délicatement la feuille cartonnée en évitant de trop la déchirer et saisit mon nouveau trésor avec hâte : s'agissait-il d'un nouvel indice laissé par Edmond à mon attention ? Je dépliai la feuille.

La feuille comportait un long texte écrit à la main. A priori, en comparant cette écriture avec celle du journal intime, l'écriture n'était pas la même. En tête de ce texte, en gros, en haut de la feuille, on trouvait le nombre 666 dessiné à la plume avec délicatesse. Le texte suivant semblait en fournir une explication :

" 666. Ce nombre a déchaîné moult passions depuis son apparition dans l'Apocalypse de Saint-Jean. Défini comme le nombre de la Bête et comme étant cependant un nombre d'homme, nombreux sont ceux qui y ont vu la clef de la compréhension de l'Apocalypse. Cela est exact à condition qu'on en comprenne toute la teneur. Elevé au cube, il devient le 6x6x6 = 216. C'est un nombre considéré comme parfait par les kabbalistes juifs. Néanmoins, il touche essentiellement à la matière et est donc une clef fondamentale pour l'art de l'alchimie. Il viendra un temps où l'on comprendra que la matière ultime est constituée de 6 particules plus petites encore que ne le sont les protons, ces 6 particules étant les 6 directions dont parle le Sepher Ha Zohar, Livre de la Splendeur - c'est-à-dire les quatre points cardinaux, le dessus et l'en-dessous. Il sera révélé (Apocalypse signifie " révélation ") 216 combinaisons de ces 6 particules directions et tel sera le cœur de la matière. Ce secret physique et alchimique a été compris par un moine enlumineur du 14ème siècle qui, comme chez tous les maîtres de l'Art, est resté dans l'anonymat des écrits. Si ses travaux ont été égarés, ils ont servi de base aux trois frères bien connus du15ème siècle pour extraire la racine du bleu de cobalt. C'est dans ce bleu que se trouve toute la clef de la compréhension de la matière : sa contemplation révèle à l'homme la totalité de l'être et la teneur du 666. Alors se créera un pont dans le ciel et le secret sera révélé. "

Le texte s'achevait là. Voilà qui était bien énigmatique ! Tout ceci méritait une recherche google-ienne pour en apprendre davantage. Maintenant que j'avais accès au net, le monde pourrait se révéler à moi.

Je n'appris pas grand-chose au sujet des trois frères mentionnés et n'en retrouvais pas vraiment la trace. Il était bien fait mention au détour d'une page de trois frères italiens - les frères Conrado à l'origine de la faïence - mais ceux-ci avaient vécu entre le 16ème et le 17ème siècles. Je laissais donc de côté cette référence.

Par contre, je pus glaner quelques données sur le reste. Le Sepher ha Zohar, le Livre de la Splendeur, était effectivement un écrit mystique juif écrit au 13ème siècle. On y trouvait bien l'idée que la matière du monde avait été formée dans les 6 directions mentionnées dans le texte. Et je découvris au hasard de ce 216 mystérieux à quoi le texte faisait allusion. Alors que le texte n'avait pas pu être écrit après 1937, sa prophétie s'avérait parfaitement juste ! Je me rendis compte en effet que les 6 particules dont le texte parlait n'étaient autres que les fameux quarks… découverts dans les années 1960 ! Le nombre de combinaisons possibles de quarks qu'il était envisageable d'imaginer pour la constitution de la matière s'élevait à 216 et étaient appelées les hadrons. Voilà qui était une découverte particulièrement étonnante. Mais cette référence ne m'étonna pas davantage : je pus lire sur le net que le physicien à l'origine de la découverte des quarks avait fait une bien étrange déclaration à la presse spécialisée. A la question de savoir ce que cela lui faisait d'avoir découvert des particules de matière bien plus petites que ce que l'homme connaissait jusqu'à présent, le physicien répondit avec sympathie qu'il n'avait rien découvert et… que les alchimistes les avaient découvertes 500 ans avant lui ! L'alchimie était-elle un art qui avait un fond de vérité ? Mais si tel était le cas, comment se pouvait-il que, sans instruments pointus, des hommes aient été capables - par le simple biais de réflexions métaphysiques particulières - d'identifier des lois de la matière des plus pointues et inattendues ? Etait-ce le fruit d'une coïncidence bien étonnante ou de tout autre chose ?

Encore une fois, la question restait sans réponse. Je découvris cependant quant au bleu de cobalt quelque chose d'intéressant. Effectivement, cet oxyde métallique permettait d'obtenir une couleur bleue ou verte selon les manipulations qui étaient faites. Or, avec la mention de ce bleu si particulier, supposé - selon le texte que je venais de découvrir - amener une révélation dans la contemplation, j'avais là un point commun avec la mention de l'utilisation des oxydes métalliques qu'on trouvait dans l'ouvrage sur les trois potiers célèbres. Il était en effet précisé, à plusieurs reprises, que la recherche sur les couleurs et la façon de les fixer sur la céramique, était une recherche d'ordre alchimique. J'avais d'ailleurs déjà découvert, dans l'ouvrage, notamment dans la partie concernant Bernard Palissy, que le cobalt était prisé pour fixer la couleur bleue. Je me dis donc que cette coïncidence ne devait pas être fortuite et que la piste du bleu de cobalt se devait d'être explorée davantage.

Or, je me rendis compte en cherchant un peu sur le net que ce bleu avait interpellé un artiste contemporain d'Edmond qui en avait fait le fer de lance de l'ensemble de son œuvre. Il s'agissait d'Yves Klein, qui avait même déposé son nom pour un bleu de cobalt bien particulier : l'I.K.B., International Klein Blue. L'I.K.B., s'il avait été ainsi déposé, était en réalité obtenu à partir du cobalt et semblait déjà utilisé dans la poterie et dans des enluminures du Moyen-Âge. Je découvris qu'Yves Klein était un rosicrucien, c'est-à-dire un adepte de l'ordre mystique de la Rose-Croix, et spécifiait que le bleu de l'I.K.B. exprimait pour lui la totalité de la pureté de l'être et l'expression première de la matière. Il semblait que ce bleu tournait à l'obsession chez Klein puisqu'il réalisa un nombre d'œuvres hallucinantes exclusivement colorées de ce bleu si particulier. C'est ainsi que je découvris rapidement qu'il existait à Nice même, au MAMAC (Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain) une exposition particulièrement fournie de l'œuvre de Klein.

Voilà donc où se trouvait ma prochaine destination. Je ne savais si la piste était pertinente puisque Klein n'avait que 9 ans en 1937. Ceci dit, poussé par une intuition nouvelle, je me dis qu'il pouvait être prolifique de découvrir de mes propres yeux quel était ce bleu particulier qui avait inspiré cet artiste. Je me dis, sans grande conviction mais avec un brin de mysticisme ludique, que je découvrirais peut-être, en face de ces œuvres, ce qui serait en mesure de révéler le fameux " secret " ?

C'était dit. J'appelais une amie versée dans les arts et l'invitait à m'accompagner au MAMAC pour découvrir ce Klein qu'elle connaissait déjà que trop. Au pire, ce serait une sortie culturelle qui ne pouvait que m'enrichir un peu l'esprit.

Je m'étais retrouvé donc dans l'après-midi à déambuler dans les différentes salles consacrées à Klein au MAMAC. Etre accompagné comme je l'étais de mon amie versée dans les arts était une aubaine : je pouvais ainsi aller au-delà du simple critère esthétique des œuvres et recevoir quelques explications et références biographiques bien senties. J'appris ainsi que, dès l'adolescence, Yves Klein s'était penché vers une recherche d'ordre spirituelle. Cela commença dès ses 19 ans, en 1947, avec le judo, vu essentiellement à l'époque comme un art martial d'élévation intellectuelle et de maîtrise de soi, plus que comme un simple sport comme cela tend à être le cas aujourd'hui. Il partit même au Japon perfectionner son art, atteignant un haut grade de la ceinture noire qu'aucun français n'avait encore atteint à son époque. Parallèlement, dès son entrée dans le monde de judo, il s'intéressa à la mystique de la Rose-Croix et finit par devenir membre d'une des obédiences les plus connues, l'AMORC. Très tôt, dès ses vingt ans, il développa une obsession pour la couleur bleue et vit en elle " la couleur pure ". Sur un fascicule livré avec l'exposition, je pus lire à ce sujet qu'il déclara " Le bleu n'a pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs elles en ont ... Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes ... tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible. ". Cette obsession le conduisit à développer toute une série de monochromes d'un bleu très particulier dont il élabora une formule spécifique, brevetée en 1960 sous le nom d'I.K.B. Tout au court de sa carrière d'artiste, il développa ainsi une série d'œuvres, dont des formes de sculptures murales, avec des éponges marines collées à même la toile et imprégnées de cette couleur. Il finit par décéder très jeune, à 34 ans à peine, d'une crise cardiaque, en 1962.

Je dois avouer que ce bleu si particulier qu'était l'I.K.B. avait un drôle d'effet sur moi. Il s'agissait d'une sorte de bleu sombre qui avait pourtant l'étrange caractéristique d'être lumineux. Comme si des profondeurs de ce bleu irréel une lumière venait iriser chacune de ses particules et procurait une lumière intérieure à la couleur pourtant sombre. Je fus particulièrement impressionné par une petite salle qui comportait un gigantesque bac à sable dont le sable était uniquement de cette couleur. Voilà qui était particulièrement grisant !

Mon amie me laissa seul une dizaine de minutes. Elle souhaitait voir l'exposition temporaire d'une sculpteur qui ne m'intéressait guère et je profitai de l'occasion pour me laisser imprégner de cette couleur un brin irréelle. Dans ce silence de la galerie bien vide et me retrouvant seul face à ces sculptures peintes de ce bleu cobalt étonnant, je m'interrogeai. En observant avec attention cette couleur si spéciale, une intuition soudaine allait-elle me venir à l'esprit et m'éclairer sur le sens de la démarche d'Edmond ? Que désirait me dire mon aïeul ? Que signifiait ce bleu si particulier ? Je laissai mon esprit divaguer. Ce bleu rayonnant était celui de la mer et celui du ciel. Sombre pour le premier ; clair pour le second. L'I.K.B. était-il le bleu parfait qui se trouvait à l'horizon, à la rencontre des cieux et de l'océan ? Le bleu sombre marin éclairé du soleil céleste qui colorait l'atmosphère au-dessus des eaux ? D'où provenait véritablement cette lumière qui semblait en émaner ? Venait-elle vraiment rebondir sur les pigments excités du cobalt ou était-ce le cobalt qui lui-même l'émanait ?

Une voix grave me sortit brutalement de ma rêverie. Je sursautai :

- Ah, l'Art contemporain et ses fantasmes. Une simple resucée de ce qui se faisait déjà autrefois.

Je tournai la tête vers ma droite : juste à côté de moi, à ma hauteur, un homme m'avait rejoint et venait de jeter ces mots. Les yeux fixés sur la sculpture que j'étais en train de regarder, il reprit la parole :

- L'intuition de l'artiste était bonne, cependant. Mais a-t-on jamais vu un membre de l'AMORC être un véritable Rose-Croix ?

Etait-il en train de me parler ou faisait-il à voix haute des commentaires pour lui-même ? Ce qui était certain, c'est que je ne supportais pas ces gens qui se permettaient de juger en vulgaire l'art contemporain. Qui plus est en public et à voix haute. Même si nous n'étions que deux dans la salle. Une chose était sure, cela m'importunait. D'autant plus qu'il était presque collé à moi. Ne connaissait-il pas les règles de base sur la notion d'espace vital ?

Il s'agissait d'un homme de grande taille, la soixantaine. Il avait la peau foncée et ridée, de type arabe, une petite moustache, et une barbe grisonnante lui dessinait le tour du visage. Ses cheveux gris, en bataille, étaient coiffés d'une sorte de fichu en tissu gris et marron, abîmé et déchiré. Sa voix était grave et avait un léger accent arabe qui lui faisait rouler les " r ". J'eus presque envie de lui faire remarquer sa familiarité bien inconfortable quand il me prit de court en se tournant vers moi :

- Comment, ne me dîtes pas que vous accordez un quelconque crédit à cet artiste de bas étage ? Yves Klein avait une bonne intuition. Il était pur, aux origines. Mais il s'est laissé très vite prendre au jeu de la célébrité et de l'argent à profusion. Il s'est pris pour ce qu'il n'était pas. Son œuvre n'a aucun intérêt.

Je répondis, sur la défensive, tentant même de me justifier :

- Je ne vois pas ce qui vous permet de dire une telle chose. D'ailleurs, j'aime ce bleu qu'il a breveté. Je n'en ai jamais vu de pareil !

- C'est que vous n'avez pas suffisamment cherché, mon jeune ami. dit-il, avec un petit sourire narquois.

Nous n'avions échangé que deux phrases et je bouillonnais : voilà qu'il me prenait de haut ! Je ne le connaissais même pas et pourtant il m'exaspérait ! J'haussai la voix et répliquai sèchement :

- Chercher ? Et chercher quoi, je vous prie ?

Il se remit à sourire et me répondit d'une voix calme :

- Chercher d'où vient vraiment le bleu de cobalt, allons.

Je fis un pas en arrière, surpris. Les questions fusèrent dans mon esprit, se chevauchant les unes sur les autres : comment savait-il que… savait-il quelque chose sur… que me voulait cet homme qui… qui était-il d'ailleurs ? Sa réponse me figea, bouche bée :

- Ne perdez pas bêtement votre temps avec Yves Klein. Concentrez vous plutôt sur ce qui a une véritable valeur. Vous qui habitez Paris, vous n'aurez pas de mal pour faire une halte au musée Condé de Chantilly.

Je bégayai, hébété :

- Que… Comment savez-vous que je… ? Mais vous... ?

Son ultime réponse, lancée dans un dernier sourire, finit par me clouer définitivement sur place :

- Je suis certain que " Les Très Riches Heures du Duc de Berry " des frères Limbourg vous révéleront bien des secrets. Peut-être même de quoi ériger un pont dans le ciel. Qui sait ?

Sur ces derniers mots, il tourna les talons et, sans me lancer le moindre regard, s'éloigna de moi. Son allure semblait étrange. Il n'y avait guère de mot pour la décrire. Il semblait se déplacer comme par une sorte de flottement, comme s'il glissait tout en marchant. C'est lorsqu'il fit quelques mètres qu'un détail qui m'avait échappé me frappa soudainement. Le vieil homme de type arabe était unijambiste. Et c'est avec une jambe de bois qu'il se déplaçait pourtant avec une aisance presque surnaturelle.

Mon sang ne fit qu'un tour. L'anecdote du Musée du Caire me revint en mémoire. Je m'élançai vers lui pour l'empêcher de partir.

(à suivre)

Le Rayon Jaune - 02/x

Après un repas conséquent comme seule ma grand-mère, pourtant seule au fourneau et avec trois fois rien, sait le faire, vint l'heure du café. Nous nous retrouvions donc autour de la table, ma grand-mère, ma mère, mon oncle et moi.

Mon oncle, qui habitait la région, s'était lui aussi déplacé pour quelques jours, logeant chez ma grand-mère, à l'occasion de ma venue. C'était une personne que j'appréciais beaucoup car c'était un passionné de beaucoup de choses.

Je n'ai pas beaucoup d'affinités avec ma famille, habituellement. A quelques exceptions près, j'ai tendance à les considérer comme des connaissances et je n'éprouve pas de sentiments pour eux. J'en suis détaché - ils me laissent indifférent. Surtout ceux qui pensent que je devrais les aimer parce que je suis leur neveu, leur petit-fils, leur cousin ou que sais-je encore. Cela n'a aucun sens, pour moi. Et je me rends compte que ce sont précisément ceux qui voudraient que je les appelle régulièrement qui me laissent le plus de marbre. Quelque part, je réagis avec eux comme dans mes relations amoureuses : plus l'autre me fait la démonstration de son affection en réclamant la mienne, plus j'ai tendance à me renfermer dans une froideur égoïste.

Mon oncle, lui, faisait partie des exceptions. Il ne m'avait jamais harcelé en quoi que ce soit, je n'avais un contact avec lui qu'une fois l'an au téléphone, et cela me faisait pourtant terriblement plaisir de le voir lorsque j'avais l'occasion de me retrouver à Vichy pour quelques jours. Lorsque j'étais gamin, déjà, il s'illustrait par des centres d'intérêt qui ne peuvent que susciter la fascination chez un gosse : outre la culture populaire de sa région, le bassin de la Sioule, et la photographie, son dada à lui c'était les OVNIs. Officier qu'il avait été dans l'Armée de l'Air, il avait accès à des sources d'informations insoupçonnées et d'une grande crédibilité, tels que des pilotes d'aviation militaire qui avaient été confrontés à de curieuses manifestations célestes. On peut aisément imaginer combien ce genre d'occupations pouvait attirer l'attention d'un enfant expatrié en Auvergne pour les vacances.

Bref, nous prenions tous les quatre le café autour de la table. Seulement, lorsque je dis "tous les quatre", cela était faux : ma grand-mère, comme à son habitude, s'était réfugiée dans la cuisine pour faire un brin de vaisselle après le repas. J'hésitai un instant mais me risquai tout de même à aborder la question de mon arrière grand-père :

- En commençant à faire le tri dans le grenier tout à l'heure, je suis tombé sur des vieilles photos jaunies. Et il y avait une photo d'Edmond, le père de Mamie, en uniforme de poilu. Qu'est-ce que vous pouvez me dire, sur lui ?

Ma mère interpella son frère du regard, semblant ne pas savoir grand-chose sur la question et mon oncle me répondit :

- A vrai dire, peu de chose. Il a fait la première guerre, il s'en est tiré avec une balle dans la jambe, et ça lui a sauvé la vie puisqu'il s'est retrouvé à l'arrière. Et après il a rencontré ma grand-mère, Madeleine, dans l'entre-deux-guerres.

- Ah. Et tu sais s'il avait des passions particulières, un centre d'intérêt quelconque, quelque chose, ou bien… ?

Mon oncle réfléchit un instant et poursuivit :

- Pas plus que ça. Voyons… C'était un paysan, à la base. Mais il adorait lire, il était passionné d'histoire. Puis il a quitté sa femme du jour au lendemain à la veille de la seconde guerre et on n'en a plus entendu parler. Ton arrière-grand-mère a éduqué ma mère toute seule. Je n'en sais pas plus. Mais peut-être qu'il faudrait le lui demander directement. Maman ? Tu peux venir ?

Mon oncle interpella ma grand-mère qui était dans la cuisine. On entendit un grognement suivi d'un "Qu'est-ce qu'il y a, encore" à voix basse mais qu'on savait volontairement audible pour être entendu. Ma grand-mère fit irruption dans la pièce avec un torchon entre les mains :

- Maman, ton père, tu sais quoi, sur lui, exactement, à part son histoire à la jambe ? lui demanda mon oncle.

Ma grand-mère parut étonnée de la question, s'essuya les mains avec le torchon, le posa à côté d'elle et s'assit difficilement sur sa chaise en bout de table.

- Tu en as de drôles, de questions. répondit-elle, sèchement.

- Arnaud a trouvé des photos d'Edmond en poilu, donc il s'interroge sur qui il était.

Ma grand-mère soupira un brin, se tourna vers moi et sourit en faisant craqueler sa peau ridée :

- J'ai pas beaucoup connu mon père, tu sais. Il est parti courir la gueuse quand j'avais 4 ou 5 ans et on l'a jamais revu.

- Tonton me disait que c'était un passionné d'histoire, fis-je remarquer.

- Ah ça oui ! répondit ma grand-mère. La Mado - ma mère, Madeleine - était très amoureuse de mon père et elle me racontait souvent des choses sur lui quand j'étais jeune. C'était un paysan mais il avait le certificat d'études. Il était passionné de lecture. Il travaillait à la ferme de... Comment elle s'appelait, déjà ? Ah, j'me fais vieille, la mémoire, la mémoire... Enfin, d'une dame qui possédait des terres et qui lui prêtait les livres de sa bibliothèque. Une grande dame, ah ça oui. Elle a aidé ma mère à trouver un travail quand mon père nous a abandonnés. Mais bon, il en avait aussi, des livres. Dès qu'il avait un sou de côté, il en dévorait un nouveau. Je me rappelle qu'il y avait une sacrée bibliothèque à la maison…

Mon intérêt s'égaya soudainement. J'interrompis ma grand-mère dans ses souvenirs :

- Et ces livres, qu'est-ce qu'ils sont devenus ? Tu les as gardés ?

- Oh oui, j'en ai même lus quelques uns. Mais il y en a tellement. Beaucoup de livres d'histoire et des romans aussi. Des vieux livres. Ceux que j'ai lus sont dans la bibliothèque, au milieu des miens, mais la plupart croupissent dans des cartons au grenier.

Je tenais peut-être une piste. Je me dis qu'il y avait peu de chances de tomber sur des ouvrages ésotériques puisque mon arrière-grand-père pratiquait son spiritisme dans le plus grand secret. Cela pouvait tout de même être intéressant d'y jeter un œil.

- Et les livres d'histoire, ce sont plutôt des livres d'histoire de France ? demandai-je.

- Pour la plupart, oui. répondit ma grand-mère. Ça et quelques livres par-ci par-là sur l'Antiquité. Il était fasciné par l'Egypte des pharaons. Et c'est pas peu dire : mes parents sont partis en Egypte, pour leur lune de miel, d'ailleurs. Et pourtant, ils roulaient pas sur l'or. M'enfin… C'est du passé, tout ça…

L'Egypte Ancienne, civilisation de tous les mystères, propice à toutes sortes d'imaginations. Je gardai l'idée en tête en me disant que je pourrais tenter de découvrir quelque chose de ce côté-là.

- Et il avait de la famille de son côté ? Un frère, une sœur, des cousins ? interrogeai-je.

- Oh, il avait un frère. Le père de ma cousine, Mathilde. Elle habite Paris, je crois. Mais on n'a pas trop de contacts. Ca fait des années que je ne l'ai pas vue.

Résumons. Mon arrière-grand-père était un paysan lettré qui se faisait prêter des ouvrages d'histoire par sa propriétaire terrienne - une "grande dame" qui avait par ailleurs aidé Madeleine quand celle-ci s'était retrouvée seule avec sa fille. Edmond possédait de nombreux ouvrages d'histoire, sur la France et sur l'Antiquité, qu'avait gardé ma grand-mère. Il était aussi allé en Egypte à l'occasion de sa lune de miel, alors qu'il ne semblait en avoir guère le sou. Une étrangeté de plus qu'il me faudrait peut-être élucider. Il avait effectivement un frère, comme l'évoquait le journal intime, et ce frère avait eu une fille, Mathilde, qui vivait à Paris.

Après avoir bu le café, mon oncle me proposa d'aller faire un tour en ville pour acheter le journal du jour. Je me dis que ce serait l'occasion de respirer un peu le bon air auvergnat et de ne pas rester enfermé dans la maison : je décidai donc de l'accompagner.

Sur le chemin, j'eus l'idée de lui demander s'il connaissait une rue appelée "rue des Trois Potiers", cette rue qu'Edmond mentionnait dans son journal comme le "nouveau lieu" où se déroulaient les séances de son Cercle spirite. Il avait secoué la tête et demandé pourquoi je cherchais cette rue ; j'avais haussé les épaules et bredouillé une excuse inventée sur l'instant. En conséquence, je m'étais dis qu'il me faudrait sans doute acheter un plan de Vichy à la librairie et chercher où se trouvait la rue.

C'est donc bien évidemment ce que je fis. Seulement, le plan en main, je me retrouvai bredouille : aucune rue de ce nom-là n'apparaissait dans l'index. Sans doute la rue avait été renommée entre temps par quelque rue "Général De Gaulle", "Jean Jaurès" ou autres "Libération". Je me fis tout de même la réflexion que la rue devait être longue puisque les réunions du Cercle se déroulaient au numéro 314.

A mon retour, me trouvant seul avec ma grand-mère, je l'interrogeai sur la fameuse adresse. Elle qui avait vécu à Vichy depuis son enfance, elle serait sans doute en mesure de me dire où elle se trouvait. Pourtant, ce fut en vain. Elle connaissait bien la ville et suggéra donc que si cette rue avait été renommée à la Libération, elle était bien jeune à cette époque (elle avait 8 ans en 1945) et ne s'en souvenait peut-être plus. Je balbutiai un remerciement alors qu'elle râlait un peu en lançant comme d'habitude un récurrent "j'me fais vieille, la mémoire, la mémoire…". Je décidai donc de m'isoler au grenier pour explorer davantage les éventuelles affaires d'Edmond et poursuivre ma lecture, tranquille, de son journal intime.

Je retrouvai donc le lieu où tout avait commencé. Ce grenier poussiéreux - qui tranchait bizarrement avec l'obstination maniaque de ma grand-mère. Cela faisait sans doute partie de ces incohérences qui nous caractérisent tous, de ces parts d'ombre ou d'impensé qui viennent compléter notre vie sociale tout comme l'intimité trahit nos personnalités profondes. De ce passé qu'on enterre dans un placard, ou de cette poussière que l'on cache d'un coup de balais et que l'on retrouve en soulevant les tapis. Bref, de ces secrets dissimulés aux yeux de tous et révélés au grand jour au moment le plus inopportun. Comme ceux d'Edmond oubliés sans doute pendant plus de 50 ans dans le socle creux d'une boîte à musique.

Après une dizaine de minutes, je tombai sur un de ces cartons qu'avait mentionné ma grand-mère : il était rempli de livres en reliures de cuir, noires, rouges ou vertes, qui sentaient bon le papier vieilli. Il s'agissait essentiellement de romans : Stendhal, Balzac, Flaubert, Lamartine, Chateaubriand… A côté de ce premier carton, un autre était cette fois rempli d'ouvrages d'histoire des civilisations anciennes, dont une sorte d'encyclopédie de l'histoire des civilisations, dont chaque tome était consacré à une région particulière de l'Antiquité : Mésopotamie, Egypte, Grèce, Rome, etc. L'Egypte prédominait tout de même sur le reste. Il y avait des ouvrages sur la dynastie des pharaons, sur le panthéon des divinités égyptiennes, et sur les us et coutumes de l'Egypte ancienne. Je feuilletai chacun d'eux sans conviction à la recherche de quelque mystérieuse coupure de journal ou lettre pliée qui aurait été jetée au milieu de pages dédiées à quelque Ramses ou Toutankhamon. En vain. J'en conclus que cela ne servait à rien d'aller plus loin si je ne savais pas quoi chercher.

C'est pourquoi je me rabattis sur la petite commode dans laquelle j'avais déjà trouvées la boîte à musique et les photographies de mes arrière-grands-parents. Elle semblait réunir quelques unes de leurs affaires et peut-être allais-je y découvrir quelque chose digne d'attention. Je décidai donc d'en faire l'inventaire.

Une vingtaine de photographies (je me fis la remarque que pour l'époque c'était un luxe pour des gens d'humble condition), de vieilles factures datant apparemment de l'époque de Madeleine et Edmond, la fameuse boîte à musique et ses multiples secrets, trois plumes d'oie, deux encriers dont l'encre noire avait séché, de vieux papiers buvards utilisés, des lettres reçues de divers correspondants de mes arrière-grands-parents et, enfin, chose que je n'avais pas aperçue dans la matinée car dissimulée au fond du tiroir : un nécessaire à écriture, sorte de petit coffret d'une quinzaine de cm de long, en bois sommaire, qui avait été empaqueté par des bouts de ficelle noués entre eux.

J'ouvrai naturellement le coffret, m'attendant à y rencontrer des encriers de rechange. Or, au milieu d'un morceau d'étoffe quelconque, nul outil de cet acabit mais un objet bien incongru. D'environ 10 cm sur 5cm, de forme arrondie, de couleur ocre et muni d'une anse sur le côté, je me retrouvai devant une antique petite lampe à huile en terre cuite. La preuve en était ses deux orifices, l'un - central et large - pour remplir l'objet avec de l'huile ; le second - au bout et plus petit - pour accueillir la flamme. Elle ne comportait presque aucune décoration si ce n'était comme des pétales de fleurs autour de l'orifice central, ainsi qu'une lettre gravée dans la terre cuite. Je la reconnus aussitôt, m'étant penché dans un passé lointain sur les subtilités linguistiques d'une culture qui m'était bien étrangère : la première lettre de l'alphabet hébreu, Aleph, ?, représentée dans sa forme carrée (voir la lampe).

Quel étrange endroit pour ranger une lampe à huile d'origine juive ! Désireux de trouver de quoi avancer dans mon enquête familiale, je plongeai mes doigts dans l'orifice de la lampe. Ils se refermèrent sur du vide. J'ignorai ce que cette petite lampe faisait ici mais elle n'avait sans doute contenu que ce qu'elle avait contenu pendant des siècles : de l'huile et rien d'autre. Je la reposai donc précautionneusement dans son petit coffret et la posai à terre.

Il s'agissait pour l'heure d'une impasse. Point de "314, rue des Trois Potiers" à l'horizon, point d'informations supplémentaires sur l'intérêt d'Edmond pour l'Egypte ancienne et une lampe à huile en terre cuite qui n'avait rien de très original.

Alors que j'étais sur le point de reposer le tout et de lire davantage le journal intime, je feuilletai machinalement les photographies dans lesquelles j'avais déjà vu Edmond dans son uniforme de poilu. Il y en avait quelques unes de lui, quelques unes de mon arrière-grand-mère Madeleine, et quelques autres où ils se retrouvaient tous les deux, dans des lieux divers. Seulement, l'une d'elles attira mon attention. Elle était un peu claire et en partie surexposée, comme si le photographe avait laissé le diaphragme de son appareil ouvert trop longtemps. Du coup, mes deux arrière-grands-parents avaient une pâleur qui ne faisait vraiment pas honneur à la belle femme qu'avait été Madeleine. Le lieu dans lequel ils se trouvaient, en revanche, plus sombre, apparaissait davantage sur la photo. Il s'agissait d'un intérieur. Je ne reconnus pas l'endroit immédiatement, cherchant à voir dans quel endroit de l'actuelle maison de ma grand-mère la photo avait été prise. Mes deux aïeux posaient à côté d'une sorte de vaisselier dans lequel un objet décoratif semblait entreposé. Je pris d'abord le meuble pour une vieille armoire à vaisselle bien vide, comme un vieux living. Mais c'est en plissant les yeux du fait du manque de netteté de l'arrière-plan de la photo que je finis par comprendre : il y avait dans le coin supérieur gauche, juste derrière mes arrière-grands-parents, une pancarte vissée sur un pied. Elle indiquait : "Cairo Exhibition". Le Caire ! Cette photo avait été prise pendant la lune de miel de Madeleine et Edmond ! Ce que je prenais pour un vaissellier était une vitrine d'une exposition dans un musée égyptien ! Et dans laquelle se trouvait une pièce qui, d'ailleurs, ressemblait à s'y méprendre à … une petite lampe à huile en terre cuite !

Mon sang ne fit qu'un tour, persuadé d'avoir trouvé quelque chose. Je retournai machinalement la photographie : il y était griffonné "printemps 1926".

Je saisis le journal intime et regardai les différentes dates du printemps 1926, "l'an 8 après la grande guerre". En survolant les différents récits de ces dates, il s'agissait toujours de récits de séances de spiritisme où Edmond se rendait dans un endroit dont l'adresse n'était pas indiquée ("le lieu habituel", était-il précisé) et communiquait avec sa femme et son fils assassinés par le tristement célèbre Henri Désiré Landru. Je remarquai tout de même une interruption de plusieurs semaines à partir de la mi-mars jusqu'à début mai. A l'exception toutefois d'une date, le 7 avril 1926, qui venait préciser les raisons de cette soudaine interruption à la tenue régulière du récit. J'en commençai la lecture :

"7 avril 1926, l'an 8 après la grande guerre

Cela fait six jours que Madeleine et moi sommes arrivés en Egypte. Jamais je n'aurais espéré voir de mes propres yeux les merveilles érigées par les Premiers Bâtisseurs. Le voyage qui nous a amené de France au travers de la Méditerranée était un peu long mais le jeu en valait la chandelle. Madeleine semble ravie. Comme convenu, nous avons visité le Musée du Caire : je crois que Madeleine était captivée par mes explications. J'aimerais tant que ce voyage soit aussi plaisant pour elle que pour moi. Et j'aurais tant aimé que Catherine et mon fils soient présents eux aussi pour partager mon bonheur. Ne pas parler avec eux me manque cruellement mais je sais que ce n'est que pour quelques semaines. L'importance de ce voyage est trop grande pour le Cercle. Nous repartirons demain pour Louksor en remontant le Nil.

La lampe est à côté de moi. Quand je la regarde, je ne peux m'empêcher de penser à toutes ces années pendant lesquelles nous l'avons recherchée alors que je la tiens enfin entre les mains. Elle est bien celle qui nous manquait pour parachever le Grand Oeuvre. Lorsque j'imagine toutes les difficultés qu'a eu le Cercle pour mettre la main dessus depuis plus d'un siècle, je suis plus que joyeux et même extatique au point d'en verser des larmes. Les dernières traces que nous avions de la lampe était celles consignées dans les archives de feu la Lunar Society. La vieille organisation scientifique en avait pris connaissance au travers des inventaires réalisés par les sous-officiers du futur Empereur Français. Mais qui pouvait deviner que Napoléon était lui-même un initié qui s'était penché sur les Mystères d'Isis ? J'ai récemment fait l'acquisition d'un ouvrage qui semble l'indiquer. Fort heureusement, si Bonaparte connaissait l'existence de la lampe, il était bien loin de savoir s'en servir et d'en connaître l'utilité, que les spécialistes de la Lunar Society connaissaient très bien.

Lorsque Napoléon Bonaparte a entamé sa campagne d'Egypte en 1798 pour couper la route des Indes aux Britanniques, il fit la découverte de certaines reliques égyptiennes très intéressantes. Aux côtés de la Pierre de Rosette découverte en 1799 qui servit à Champollion pour déchiffrer les hiéroglyphes plus de 20 ans plus tard, un ensemble de trésors antiques furent mis au jour. Au premier rang desquels la lampe à huile qui avait été trouvée dans une tombe au pied des Pyramides de Gizeh, que je tiens aujourd'hui entre mes mains. Pourtant, lors de la capitulation des forces françaises en 1801, les Britanniques au côté des forces Ottomanes exigèrent de récupérer les monuments antiques.

C'est à ce moment que la section occulte de feu la Lunar Society, dont le Cercle en est l'héritage, faillit mettre la main sur la lampe. Par l'intermédiaire des scientifiques de la Lunar présents au British Museum, il avait été prévu que la relique qui semblait bien anodine soit rapatriée en Angleterre. Ce fut peine perdue puisque les alliés Ottomans décidèrent de garder une partie des butins de peu de valeur au milieu desquels la lampe s'était retrouvée égarée. Malgré les tentatives de la section occulte de la Lunar Society, la lampe resta donc aux mains des Ottomans, et nous en perdîmes la trace. La perte de la lampe fut un coup dur pour l'organisation qui finit par voir sa dissolution en 1813 : la manipulation des scientifiques et de leurs travaux par les membres du cercle intérieur manquait d'efficacité. Il fut donc décidé d'opérer autrement. De fait, cette dissolution officielle entrait en concordance avec la fondation du Cercle qui se proposait de retrouver les origines de la Lunar Society (fondée d'ailleurs en 1765 sous le nom du Lunar Circle). Les activités du Cercle devinrent dès lors entièrement occultes. Et voici que plus d'un siècle plus tard, j'ai pu remettre la main sur cette lampe tant recherchée. Elle a été achetée il y a quelques mois avec d'autres vestiges auprès d'un antiquaire d'Istanbul par le Musée égyptien.

Comme convenu, le contact du Cercle m'attendait donc devant le Musée du Caire, armé de son appareil photographe. Il n'était pas difficile de le reconnaître : il s'agissait d'un vieil égyptien à la barbe grise coupée court, unijambiste, qui reposait sa jambe tronquée sur une longue barre de bois. Cela ne retirait en rien à la vélocité de l'homme dont la démarche, quoique inhabituelle, était animée d'une habileté incompréhensible, à la limite du surnaturel. Je crus que la vue de cet étrange personnage pourrait effrayer Madeleine : il n'en fut rien. Bien au contraire, elle fit preuve à son égard d'une compassion insoupçonnée - peut-être parce qu'elle pressentait que, de par mon accident lors de la grande guerre, mon sort à la jambe aurait pu être semblable au sien. Nous avons finalement visité le musée et mon contact prit plusieurs photographies de nous posant dans différents angles. Nous pûmes de ce fait repérer les failles de sécurité et constater que la lampe qui venait de faire sa réapparition, mais qui semblait de moindre valeur aux yeux du conservateur, n'était protégée que par une maigre façade de verre. Ce faisant, nous réussîmes deux jours plus tard, la nuit tombée, à la dérober.

Jamais je ne me serais crû capable d'une telle opération ! Mais il en allait des impératifs de l'organisation, à laquelle je viens d'être initié au cercle intérieur. Je puis seulement soulever que je ne fis qu'appliquer les ordres de mon contact qui avait un plan très précis pour nous faire pénétrer dans le musée. J'ignore comment il a pu mettre la main sur un double des clefs du conservateur mais celui-ci nous fut indispensable. Quant aux rondes des gardes, il semblait capable - comme par une sorte de précognition - de savoir à quel moment il était sauf pour nous de nous faufiler entre les allées de statues et de sarcophages. Un diamant de vitrier nous permit enfin de récupérer la lampe sans le moindre bruit.

Lorsque je me suis retrouvé au dehors, à l'abri de tout danger et de toute menace, mon contact avait subitement disparu. Je ne l'ai d'ailleurs pas revu depuis. Je suis donc rentré à l'hôtel où Madeleine dormait toujours profondément. Madeleine… Serai-je un jour en mesure de lui dire toute la vérité sur mes escapades du mercredi soir et sur le Cercle ? A chaque fois que je suis obligé de lui mentir, je sens une boule dans ma gorge qui me pousserait presque à tout lui avouer. Mais l'importance des événements à venir m'oblige à tenir le secret. Et pourtant… Voilà que son amour est sans failles et que nous sommes aujourd'hui mariés. La grande guerre n'est qu'un lointain souvenir et l'avenir me semble plein d'espoir. Si le Cercle parvient à réaliser le Grand Œuvre, l'avenir de l'humanité sera à jamais radieux. Et peut-être en serai-je un des humbles artisans. Alors nous construirons un futur éloigné des guerres et plein de félicité pour nos futurs enfants. Je le dois aussi à Catherine et à mon fils décédés : ils furent les vecteurs bien involontaires de ma motivation. Sans eux, jamais je n'aurais été amené à rencontrer le Cercle. Le Sens des événements prend parfois une forme bien surprenante…

Demain, nous reprenons le bateau pour Louksor. Jusqu'à la fin du voyage, je ferai en sorte de conserver la lampe sur moi pour que rien de fâcheux ne lui arrive jusqu'à mon retour en France."

Le passage s'arrêtait là. La vie d'Edmond me semblait soudainement encore plus étonnante. Voilà qu'après avoir appris qu'il était veuf, adepte du spiritisme et passionné d'histoire, je le découvrais maintenant voleur de musée ! Qui savait quels autres secrets les tribulations d'Edmond recelaient ? Et cette lampe à huile si anodine et pourtant si mystérieuse, que représentait-elle ? Le Cercle était-il simplement un groupe de spirites comme je l'avais imaginé ou bien autre chose ? Ses racines, au travers de cette étrange Lunar Society dont je n'avais jamais entendu parler, semblaient au contraire indiquer qu'il s'agissait d'une sorte de vieille société secrète du genre de la Franc-Maçonnerie. Je cherchais des réponses aux questions que posaient mes premières découvertes et je me retrouvais avec de nouvelles questions. Je me dis qu'il devenait indispensable de lire le journal intime dans son intégralité.

Auparavant, je décidai de jeter un œil aux ouvrages sur l'Egypte antique que j'avais découverts dans les cartons pour en apprendre peut-être plus sur cette mystérieuse lampe à huile. Seulement, a priori, aucune information au sujet de la lampe ne s'y trouvait consignée. J'eus l'idée de regarder si Edmond possédait des ouvrages sur Napoléon ou sur sa campagne d'Egypte : peut-être que, si je le trouvais, l'ouvrage dont parlait Edmond à propos de l'empereur et de son intérêt pour les Mystères initiatiques égyptiens m'en apprendrait davantage. Y découvrirais-je de plus amples informations sur la fameuse lampe à huile ? Si Edmond avait possédé cet ouvrage, il se trouvait peut-être dans la bibliothèque de ma grand-mère, que je savais admirative de l'empereur et de ses frasques.

Je fis donc un tour dans la bibliothèque au rez-de-chaussée, excité par cette histoire de haut vol égyptien tout aussi fascinante qu'inquiétante. J'étais bien décidé à trouver la moindre information à propos de cette fameuse lampe à huile ornée d'un Aleph hébraïque. Je m'étais installé dans le petit salon qui s'ouvrait sur la bibliothèque et avais empilé les ouvrages pouvant être intéressants sur la table basse. J'avais volontairement mis de côté les quelques ouvrages d'histoire de France, sur la monarchie, la révolution française, et le 19ème siècle, et m'étais essentiellement consacré à ceux traitant de Napoléon et de sa campagne d'Egypte, espérant y trouver quelque donnée nouvelle. L'obstination maniaque de ma grand-mère était bien utile : elle avait classé tous ses ouvrages par thèmes sur les rayonnages et je n'eus quasiment qu'à saisir tous ceux qui, côte à côte, traitaient des escapades africaines de l'empereur ajaccien, en omettant tous ceux édités après 1940.

Après deux bonnes heures passées à lire en diagonal ces quelques ouvrages d'Edmond qui se trouvaient dans la bibliothèque, je me retrouvai encore une fois bredouille. Il n'y avait bien sûr aucune note écrite à la main placée sciemment par Edmond au milieu de quelque livre, que ma grand-mère - puisqu'elle les avait lus - aurait de toute façon découvert depuis longtemps. Quant à la référence à quelque lampe à huile particulière qui aurait pu intéresser le bon vieux Bonaparte, je n'en décelai trace nulle part. Je me retrouvai donc au point de départ.

Je reposai le dernier ouvrage sur les campagnes de Napoléon sur la table basse devant moi et poussai un soupir. Pensif, vérifiant machinalement si je n'avais oublié aucun ouvrage susceptible d'être intéressant, mon regard se balada sur les rayons de la bibliothèque. Entre les quelques ouvrages d'Edmond - plus nombreux que ce qu'en disait ma grand-mère - et ceux qui appartenaient à cette dernière, la bibliothèque était sacrément bien fournie. Il s'agissait essentiellement d'ouvrages d'histoire, sur toutes sortes de sujets, d'époques et de lieux différents. Si ma grand-mère n'avait presque pas connu son père Edmond et avait fini par devenir aide-soignante, elle avait hérité de lui tant son caractère d'autodidacte cultivé que son intérêt pour l'Histoire de France et de Navarre.

Je m'apprêtai à retourner au grenier pour continuer, à l'abris des regards de ma famille, la lecture du journal intime et avancer un peu dans toute cette histoire quand une découverte inopinée allait totalement redéfinir la donne. Mon regard s'était posé sur un ouvrage de la bibliothèque, vieux livre à la reliure en cuir vert dont le titre aux lettres dorées presque effacées était pourtant éloquent : " Histoire de trois potiers célèbres ".

Je clignai des yeux et sentis une décharge électrique dans tout le corps : avais-je bien lu ? Je saisis l'ouvrage et le regardai de plus près. " Histoire de trois potiers célèbres - Bernard Palissy, Frederic Böttger et Josiah Wedgwood ", par Emile Jonveaux, 1874. L'ouvrage ancien avait très certainement appartenu à Edmond. Se pouvait-il que sa référence au " 314 rue des Trois Potiers " - comme nouveau lieu de tenue des réunions du Cercle dans la dernière note de son journal intime - fut une sorte de message caché ? J'en jubilai d'avance et jetai un œil à l'ouvrage.

Il s'agissait de trois biographies réunies et chacune était consacrée à l'un de ces trois potiers célèbres dont - je dois bien l'avouer - je découvrais l'existence. J'entrepris donc la lecture de l'ouvrage.

Bernard Palissy était un potier qui officiait au cours du 16ème siècle. Issu d'une famille modeste, il se vantait de ne parler ni le grec, ni le latin. Il s'agissait d'un autodidacte protestant étonnant, ayant failli faire les frais de l'édit d'Henri II contre les protestants, et qui mourut en 1589 " de faim, de froid et de mauvais traitements " en prison, à la Bastille de Paris. Durant sa vie, il produisit de nombreuses faïences émaillées et composa des vitraux. L'ouvrage insistait lourdement sur le fait que ce potier polémiste et écrivain, avait passé l'essentiel de sa vie dans une quête désespérée pour découvrir le secret de l'émail, une pâte se vitrifiant sous l'action de la température lors de la cuisson. L'émail était couplé de colorants de l'ordre des oxydes métalliques tels que le plomb pour une coloration jaune, le cobalt pour un bleu profond et le vert, le manganèse pour le mauve et enfin l'or métallique pour un rouge soutenu. Il était précisé que ces différentes subtilités de la recherche du secret de l'émail ressemblaient étrangement aux recherches sur les substances et les métaux initiées par les alchimistes du Moyen-Âge.

Frederic Böttger, quant à lui, était un potier qui avait officié plus d'un siècle plus tard, né en 1682 et décédé en 1719. Ce chimiste allemand s'était illustré pour avoir notamment recherché la pierre philosophale des alchimistes, trouvant comme mécène Frédéric-Auguste de Saxe. Pourtant, Frédéric Böttger sembla abandonner rapidement ses recherches dans ce domaine pour se consacrer à la poterie et réussit le premier en Europe à fabriquer de la porcelaine. Etourdi par une fortune bien trop rapide, il se retrouva étourdi par des excès qui raccourcirent sa vie précipitamment. L'ouvrage insistait sur le fait que, contrairement aux apparences, les travaux de recherche de la pierre philosophale par ce potier étaient simplement devenus secrets par la suite : ses recherches autour de la céramique et en particulier de la porcelaine n'étaient en aucun cas étrangères à ses découvertes dans le domaine alchimique.

Enfin, le dernier personnage évoqué, Josiah Wedgwood, se trouvait agir quelques décennies plus tard, né en 1730 et décédé en 1795. Nulle référence à l'alchimie cette fois-ci : Wedgwood était un potier qui avait développé la poterie à un niveau de production industrielle. Contractant la variole enfant, il était resté fortement blessé au genou toute sa vie, ce qui l'avait rendu, dans ses premiers âges, incapable de travailler sur un tour à potier. En conséquence, il s'était concentré essentiellement sur l'élaboration des poteries plutôt que sur leur fabrication. Alors qu'il avait commencé à travailler avec le potier le plus renommé de l'époque - Thomas Whieldon - il expérimenta une large variété de techniques de poterie qui coïncidèrent avec l'industrialisation émergeante de la ville de Manchester. Ainsi, ses expériences techniques et technologiques avaient fait de l'artisanat de la poterie la première véritable usine potière. Il finit par devenir une référence dans le domaine (notamment auprès de la Reine Charlotte). Il était aussi mentionné que sa petite-fille, Emma, n'était autre que l'épouse de l'évolutionniste bien connu, Charles Darwin. Outre le fait que Wedgwood était apparemment fasciné par la civilisation des Etrusques (dont la porcelaine noire avait été découverte lors de fouilles en Italie du vivant de Wedgwood - une passion révélatrice qui avait d'ailleurs donné à l'industriel son premier succès commercial majeur au travers de la duplication de ce qu'il avait appelé le " Basalte Noir "), une subtilité de sa biographie attirait particulièrement mon attention. Wedgwood avait été, en effet, le membre d'un club de réflexion qui réunissait des notables et des scientifiques de l'époque : la Lunar Society.

Par une coïncidence que je ne soupçonnais pas anodine, je pus ainsi apprendre ce qu'était exactement que cette organisation qu'Edmond mentionnait, la Lunar Society (la Société Lunaire). De ce qu'en présentait l'ouvrage, il s'agissait d'un club d'industriels et de scientifiques qui se rencontraient régulièrement à Birmingham, entre 1765 et 1813. Appelé aux origines le Lunar Circle (le Cercle Lunaire), il prit son nom de Lunar Society en 1775. Le nom de la société venait de leur pratique qui consistait à organiser leurs réunions au moment de la pleine lune. Puisqu'il n'y avait à l'époque aucun éclairage de rue, la lumière prégnante de la pleine lune rendait le chemin de retour chez soi plus simple et plus sécurisé. J'appris que cette société était très influente en son temps, et réunissait des personnalités telles qu'Erasmus Darwin, le grand-père du Charles Darwin bien connu, Josiah Wedgwood ou encore James Watt. Il existait également de nombreux personnages et correspondants de l'organisation tels que Benjamin Franklin, Thomas Jefferson ou Antoine Lavoisier. Nulle mention n'était faite, cependant, du " cercle intérieur " de cette organisation pourtant scientifique ni des recherches ésotériques dont parlait Edmond dans son journal intime.

Tout cela était bien inattendu. Les informations et les pistes semblaient se recouper les unes avec les autres. Mais si l'adresse du " 314 rue des Trois Potiers " était supposée indiquer quelque chose de particulier, je me retrouvais tout de même dans l'expectative : l'histoire de ces trois personnages était certes intéressante mais je ne voyais pas très bien ce que j'étais supposé comprendre.

Après avoir passé l'après-midi dans les livres, au-dehors, le soleil commençait à se coucher et la lumière se retrouvait amoindrie. Je décidai d'en arrêter là pour ce jour et de m'y replonger le lendemain.

Et je m'apprêtais à découvrir que le jeu de pistes d'Edmond était bien plus subtile que de simples excursions bibliographiques dans des ouvrages poussiéreux.

(à suivre)

dimanche 2 mars 2008

Le Rayon Jaune - 01/x

C'était il y a quelques mois à peine. Comme les lecteurs réguliers de mon blog le savent, je m'étais rendu à Vichy, la ville où habite ma grand-mère, pour lui rendre visite (et d'ailleurs voir également ma mère, montée de Nice pour l'occasion). J'ai hésité avant de parler de cette histoire. J'ai hésité parce que je ne savais pas si je devais en parler : ce que j'ai découvert me semblait tellement intriguant que je ne pouvais en aucune façon décider à la légère d'en parler publiquement.

Et puis, finalement, les événements se sont précipités. J'y ai bien réfléchi et il n'est plus possible pour moi de me taire. Les choses dont il s'agit me dépassent complètement. Je ne sais pas quoi en penser. Mon Dieu, je ne sais vraiment pas quoi en penser. C'est tellement poignant : dois-je lui accorder un quelconque crédit ? Je n'ai pas osé en parler à ma grand-mère, ni même à ma mère. Un jour, peut-être, je devrai leur en toucher mot. Mais en attendant, ce secret est trop dur à conserver. Voilà pourquoi j'en parle aujourd'hui.

Nous étions un mercredi. Ma grand-mère avait profité de ma présence pour me demander de l'aide pour une tâche bien ingrate : l'aider à ranger son grenier. Il faut dire qu'elle a tendance à être voutée et qu'elle a des difficultés pour se déplacer. J'avais donc bien évidemment accepté de lui donner un coup de main, non sans soupirer un brin devant l'immensité de l'office ! Vieux meubles, vieilles malles et autres cartons s'offraient donc à moi ce jour-là, dans un grenier exigu seulement éclairé par une lucarne sale.

Cela faisait plusieurs heures que je tentais de trier tout ce que je pouvais y trouver : des boîtes à cigares qui avaient appartenu à mon grand-père et remplies de vieilles photos jaunies, des vieilles factures soigneusement reliées entre elles par des bouts de ficelle et néanmoins posées nonchalemment au fond d'une malle, et tout une somme incroyable d'objets hétéroclites telles que ces étranges épingles sculptées en forme de chat appelées aussi épingles à thé. Ces petites épingles servaient à maintenir une petite éponge sous le bec verseur d'une théière afin d'en recueillir les gouttelettes qui risquent de glisser le long de la théière une fois qu'on a versé le thé. Et je ne parle pas de tous ces objets dignes d'un antiquaire, ou du moins d'une vente au marché des trouvailles dans quelque foire à l'étalage organisée le dimanche matin !

Et puis, ce fut à ce moment-là que je le trouvai.

Il y avait cette petite commode. J'avais fait jouer mes mains sur la surface rugueuse de ce vieux meuble en bois massif : j'y laissais ce faisant les petites traces de mes doigts sur la couche de poussière. Dans le tiroir, que je dus forcer un peu pour ouvrir, il y avait différents papiers, des vieilles factures, d'autres photographies jaunies. L'une d'elles représentait mon arrière-grand-père, Edmond, en uniforme de poilu. Je savais qu'il avait fait la première guerre mondiale – il avait 26 ans quand l'Allemagne avait attaqué la France, en 1914. 26 ans. Presque l'âge que j'ai aujourd'hui. Il s'en était sorti avec une balle dans la jambe qui l'avait ramené à l'arrière et lui avait sauvé la vie ; on savait ça, dans la famille, on m'en avait parlé de nombreuses fois. Il avait rencontré mon arrière-grand-mère, Madeleine, dans l'entre-deux guerres et ma grand-mère, Odile, fruit de leur union, était née en 1933. Quelques années plus tard, Madeleine, mon arrière-grand-mère, s'était réveillée un beau matin et Edmond les avait quittées dans la nuit, et elle n'avait plus jamais entendu parler de lui. Sans doute avait-il rencontré quelque femme pour refaire sa vie, m'avait toujours dit ma grand-mère.

Accompagnant ces photos, dans le même tiroir, je découvris une petite boîte en bois verni. Rectangulaire, elle était fermée par un petit fermoir doré. Une mosaïque en céramique représentait sur le dessus du couvercle le dessin d'une jeune fille sur une balançoire. Fait étrange, il y avait sur le côté de la boîte une espèce de petite manivelle dorée ; en la tournant plusieurs fois, elle finit par se bloquer juste après un drôle de cliquetis. Je décidai d'ouvrir la boîte : je sursautai. Je ne m'y attendais pas : c'était une boîte à musique et les premières notes m'avaient pris par surprise. La boîte m'avait échappé des mains avec fracas sur le sol. La petite peur passée, je ris nerveusement de ma couardise et rouvrit la boîte : elle marchait toujours. Il y avait une danseuse avec un tutu blanc qui tournait sur la fine mélodie. Je ne savais pas de quand datait l'objet mais il devait avoir une sacrée valeur, surtout considérant que le mécanisme fonctionnait encore. Mais c'est à cet instant que je ressentis un frisson me parcourir l'échine : lorsque la boîte m'avait échappée des mains, j'en avais abîmé le socle.

Comme lorsqu'un enfant est pris la main dans le sac après avoir fait une grosse bêtise, je me sentis paniqué, désireux de réparer ma maladresse : si ma grand-mère, ce tyran, se rendait compte que j'avais abîmée cette boîte, j'aurais droit à des reproches culpabilisants. Et Dieu sait qu'elle excellait dans ce genre de situation ; ma mère en savait quelque chose. Je tentai de réinsérer la petite plaque de bois du socle dont elle s'était détaché. Je me rendis compte alors qu'elle s'y insérait parfaitement, comme si la brisure avait toujours été là. Cette plaque de bois détachée n'était rien d'autre... que le couvercle d'un compartiment secret ! Le socle de la boîte à musique était donc creux !

Tout excité à l'idée de découvrir quelque trésor, je retirai la plaque à nouveau et plongeai mes doigts dans l'interstice à la découverte de quelque bijou caché. Ils se refermèrent sur quelque chose. Je tentai de pencher la boîte pour faire sortir l'objet par cette ouverture. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris qu'il s'y cachait un carnet relié de cuir noir. Je l'attrappai avec dextérité du bout des doigts et le sortis de sa cachette. Ce faisant, des morceaux de papiers jaunis et déchirés tombèrent de l'orifice de la boîte.

Je choisis d'abord de jeter un oeil au petit carnet. Au centre de sa couverture, il y avait un cercle doré et – en son coeur – une lettre grecque, dorée elle aussi : la lettre du chiffre magique de la racine du cercle : Pi, 3,14. J'entrepris de découvrir quels secrets de famille le carnet révélait. En l'ouvrant, de la tranche, une vieille coupure de journal pliée en deux s'échappa. Il s'agissait d'une page arrachée du « Moniteur » de mars 1918. Le gros titre parlait de terribles offensives allemandes sur la Somme et en Flandre. Mais, un peu plus bas, un article de seconde importance avait été entouré au stylo-plume : « Une femme et son fils sauvagement assassinés ». L'article parlait d'une certaine Catherine S., et de son enfant, dont les corps avaient été découverts un mois après leur soudaine disparition. Je reposai la coupure de journal et feuilletai rapidement le carnet.

Il était écrit à la plume avec ce genre d'écriture que seuls les anciens peuvent avoir, prenant le temps de coucher chaque lettre avec méticulosité sur le papier. Les lettres étaient fines, très petites, véritables pattes de mouche dessinées avec une incroyable attention. Je me rendis compte qu'il s'agissait d'une sorte de journal intime : chaque chapitre qui y était écrit, chaque épisode, était précédé d'une date. Il commençait en 1918 et la dernière entrée s'achevait en 1937.

Un fait m'interpela tout de suite : chaque date était suivie d'une phrase qui faisait référence à la première guerre mondiale. J'imaginai le choc que cela avait dû être pour l'auteur de ce journal de vivre une telle époque. La « grande guerre », la « der des ders ». Le commencement de la confrontation des hommes à l'horreur mise en scène avec la guerre technologique. Les gazs moutarde, les bombes, l'aviation guerrière, les lance-flammes. J'imaginai et je me fis la réflexion que ce ne serait jamais assez. On regarde aujourd'hui ces événements lorsqu'ils ornent nos livres d'histoire mais on ne parvient pas à imaginer. C'est trop lointain, et pourtant si présent autour de nous. Las, lorsqu'on en parle à la télévision, on zappe pour regarder un film un peu plus agréable. Mais ceux et celles qui l'ont vécue furent marqués à jamais par l'horreur de ces jours de cendres. Je me remémorai à cet instant un ouvrage d'un philosophe, Emile Chartier, dit Alain, et de son oeuvre terriblement humaine, « Mars ou la Guerre Jugée ».

Bref, chaque date de ce journal intime était suivie d'une phrase qui faisait référence à la première guerre mondiale. Elle ne pouvait être dénommée ainsi à l'époque : ce ne fut qu'à la lueur de la seconde que la « grande guerre » devint la « première ». En ces temps là, cette première guerre devint un nouveau point immuable de référence dans l'échelle du temps. Ainsi, je pouvais lire, en entête du dernier épisode couché dans le journal : « 14 avril 1937, l'an 19 après la grande guerre ».

Mais ce qui m'intrigua le plus fut le premier épisode de ce journal, le premier chapitre, la première date, sur la première page. Il s'intitulait : « 12 mars 1918, dernière année de la grande guerre ». Je feuilletai encore les pages : tous les épisodes de 1918 étaient intitulés ainsi, les mois se succédant, précédant toujours cette dénomination de « 1918, dernière année de la grande guerre ». Ce n'est qu'à partir de 1919 que le titre changea comme « l'an 1 après la grande guerre ». Comment l'auteur de ce journal pouvait savoir, s'il écrivait en 1918, que cette année serait la dernière du premier conflit mondial ? Je me dis que la seule possibilité était que le journal avait été écrit sans doute après la fin de la première guerre, après ce fâmeux armistice, encore célébré aujourd'hui, du 11 novembre 1918.

Bien décidé à lire ce journal intime avec application, je le reposai un instant, intrigué par les morceaux de papier déchirés qui étaient tombés à l'ouverture du socle de la boîte à musique. Méticuleusement, j'essayai de les réassembler. Il s'agissait en fait d'une lettre qui avait été déchirée et dont les morceaux avaient été placés dans la cache. Je découvris qu'elle était de la plume de mon arrière-grand-père, Edmond, et qu'elle s'adressait à mon arrière-grand-mère Madeleine que je n'avais jamais connue. Elle était inachevée et rayée de part en part. Visiblement, Edmond avait décidé de ne pas la lui donner et l'avait ensuite déchirée. Restait le mystère de la raison pour laquelle ces morceaux de papier se trouvaient dans la cachette de la boîte à musique. Les morceaux rassemblés, j'en entamai la lecture :

« 17 avril 1937, l'an 19 après la grande guerre,

Ma chère Madeleine,

Je ne sais par quoi commencer. Bien que cela ne soit point de coutume, je devrais prendre le temps de te dire que je t'aime. Lorsque tu liras cette lettre, je serai parti. Nous ne nous reverrons sans doute jamais. Je ne peux pas te dire où je vais, cela pourrait te mettre en danger.

Ô Madeleine, j'ai fait des erreurs par le passé. J'étais guidé par le désespoir, j'ai joué avec ce qui devait resté enterré. Dans l'inconstance de ma jeunesse, j'ai entrouvert une porte que j'aurais dû laissée close. Et voici qu'elle me rattrappe et qu'ils en ont après moi.

Je t'ai menti. Je t'ai menti tant de fois. Chaque mercredi, tous les soirs, tu me croyais avec mes amis à jouer à la belote. Ce n'était pas le cas. Chaque mercredi soir, depuis mars 1918, je fréquente un cercle très spécial de spirites, pour contacter les esprits des trépassés. Tu dois me prendre pour un fou mais Madeleine, ô Madeleine, si tu savais ce que j'ai vu et ce que je vois chacun de ces soirs depuis lors, tu ne douterais pas un seul instant.

Je t'ai menti encore, mon amour, car je suis veuf et que je ne t'en ai jamais touché mot. C'était inexprimable, ça l'est encore aujourd'hui. En 1918, la dernière année de la grande guerre, j'ai perdu ma femme et mon fils. Elle avait 20 ans, il en avait 4 seulement. L'âge de notre fille. La police ne trouvait aucune piste mais je savais qu'ils étaient déjà morts. Et c'est là que mon frère m'a parlé de ce cercle de spiritisme. J'étais désespéré, Madeleine, j'étais désespéré au point de vouloir en mourir. Je voulais les revoir, je voulais revoir ma femme - Catherine - je voulais revoir mon fils. Et c'est ce qui est arrivé. Chaque mercredi, sans manquer un seul rendez-vous, chaque mercredi je me rendais auprès de ce cercle pour les contacter, leur âme ou que sais-je, errant, là, auprès de nous, dans l'éther.

Notre fille a eu 4 ans la semaine dernière. Et je crains pour toi et pour elle. Il s'est passé quelque chose, à la séance de mercredi dernier, et je ne puis pas te dire ce que... »

La lettre s'arrêtait là. Elle avait été raturée, rayée, froissée et déchirée.

Je saisis le carnet de cuir orné de son cercle doré avec la lettre Pi en son coeur. Comme un enquêteur sur une piste, fasciné par ces étrangetés ésotériques et découvrant que mon arrière-grand-père avait de bien étranges occupations, je tournai les pages pour lire la fin du carnet. 14 avril 1937. Le dernier épisode retranscrit. La lettre, elle, était datée du 17 avril de la même année. Il avait donc écrit dans son journal intime ce qui s'était passé, trois jours avant de rédiger cette lettre qu'il avait fini par déchirer. Mon arrière-grand-mère l'avait elle seulement lue ? Etait-ce Edmond qui avait inséré tout ceci dans cette boîte à musique, ou mon arrière-grand-mère comme un indicible secret de famille ? Je débutai la lecture :

« 14 avril 1937, l'an 19 après la grande guerre »

Il s'est passé quelque chose d'effrayant, ce soir. Je crains pour la vie de ma femme et de ma fille. Je crains de devoir faire ce qu'il dit : comment pourrait-il en être autrement ?

Comme chaque mercredi, je me suis donc saisi des deux objets pour contacter ma femme et mon fils décédés. J'ai embrassé ma femme lui prétextant comme toujours mes parties de belote, ai fait un détour par le bureau, et ai saisi la pince à épiler appartenant à mon ex-femme et le doudou de mon fils. J'ai enfilé mon manteau et me suis rendu comme d'habitude à l'adresse du Cercle. Mon frère, par qui j'ai connu le Cercle la dernière année de la grande guerre, m'avait prévenu, le soir de l'anniversaire de ma fille – la semaine dernière – que l'adresse avait changé. C'était donc au 314 rue des Trois Potiers que les séances s'organiseraient désormais.

Je me suis rendu à l'adresse, il n'y avait pas un chat. Les lampadaires à gaz éclairaient pâlement la ruelle et, comme un mauvais augure, celui censé éclairer la porte d'entrée ne fonctionnait pas. J'ai tapé à la porte, ai donné le mot de passe, et c'est mon frère qui m'a accueilli.

Nous avons fait le même rituel comme chaque mercredi. Le Maître, aussi calme et léthargique que d'habitude, nous as fait nous asseoir en cercle autour de la table ronde. C'était la même que nous utilisons depuis les débuts du Cercle, toujours avec ce nombre Pi brodé en doré sur le bleu sombre du napperon posé au centre de la table. Le Maître, dans son état de médium, est rentré en catalepsie et ses yeux se sont révulsés. Nous nous sommes donnés la main, cela a été à mon tour de placer les objets sur la nappe – la pince à épiler et le doudou de mon fils – et j'ai fermé les yeux. C'est là que tout a commencé.

Je me suis retrouvé comme d'habitude à voyager dans l'éther. Mais cette fois-ci, contrairement aux voyages astraux habituels, ce ne sont pas ma femme et mon fils qui me sont apparus. J'ai senti l'obscurité fondre sur moi, je me sentais très mal à l'aise et j'ai commencé à avoir peur. Je me suis retrouvé dans le noir. Et c'est là que la voix s'est à nouveau faite entendre. Cette même voix que j'avais entendue une seule fois dans ma vie précédemment. C'était la voix caverneuse de celui qui s'était adressé à moi en mars 1918, la première fois que je tentai une expérience de spiritisme avec le Cercle. Cette même voix qui m'avait dit, presque 20 ans plus tôt, que cette année serait la dernière année de la grande guerre. Je la croyais bénéfique, voix d'un ange ou de quelque Supérieur Inconnu s'adressant à moi et m'accordant de pouvoir converser avec ma femme et mon fils par delà les limbes. Mais j'ai appris ce soir que je m'étais trompé.

Car, ce soir, cette voix a trouvé son visage : celui d'Henri Désiré Landru. L'assassin de ma femme et de mon fils il y a maintenant 19 ans.

Pris d'effroi, j'ai essayé de revenir à la conscience mais je n'y arrivais pas : j'étais tétanisé de peur et prisonnier de cette bulle dans l'éther, hors de l'espace et du temps, piégé avec l'homme que je haïssais le plus au monde !

Et c'est là qu'il s'est adressé à moi. Il m'a dit que, comme tous les autres, j'avais été choisi. Que ma femme et mon fils servaient un plan qui me dépassait et dont je ne comprendrais que plus tard les rouages. Il m'a dit qu'il existait par-delà la mort. Qu'il m'avait élu pour être un de ses disciples après avoir délivré ma femme et mon fils de leurs vies, auxquels il avait, dans la mort, apporté un sens. J'ai vu son rictus, sur son visage, j'ai vu ce même rictus qu'il arborait lors du procès qui l'avait condamné à mort 16 ans plus tôt. Et c'est là qu'il m'a dit que je devais être heureux, car je serais choisi pour la seconde fois dans mon existence : Madeleine et ma fille devraient lui être apportées.

J'ai senti à cet instant la présence de tous les autres membres du Cercle autour de moi. J'ai su qu'ils voyaient la même chose que moi. Et c'est là que le rayon jaune m'est apparu – nous est apparu. J'ai vu son regard pénétrant qui me disait de le rejoindre. J'entends encore ses paroles résonner dans mon crâne : « Vois le secret du rayon jaune. Vois et rejoins moi. » Et à cet instant précis, j'ai compris de quoi il voulait parler.

C'est là que je suis retourné à la conscience. J'étais toujours assis autour de la table, en sueur. Le Maître avait toujours les yeux révulsés, en catalepsie. Tous les autres étaient en transe et voyageaient encore dans l'éther : j'étais le seul qui avait retrouvé son corps ! C'était la première fois que je voyais ça.

J'ai pris peur pour ma vie et pour celle de ma famille. Profitant de ce que tout le monde était encore en transe, j'ai saisi à la volée les objets qui appartenaient à ma première femme et à mon fils et je me suis enfui. Je suis retourné chez moi, ma femme et ma fille étaient couchés. Après m'être assurés qu'ils allaient bien, je me suis installé dans le fauteuil devant la porte et j'ai pris mon fusil : si les autres membres du Cercle avaient vu la même chose que moi, ma famille était en danger. J'ai veillé toute la nuit, mais – finalement – rien ne s'est passé.

Ce matin, je suis allé voir mon frère mais sa porte était close et il n'y avait personne chez lui. Il en était de même au 314 de la rue des Trois Potiers.

Ma femme et ma fille. Qu'est-ce que j'ai fait... Je ne comprends pas comment Landru a pu me contacter de son vivant, en 1918, la dernière année de la grande guerre, alors qu'il n'avait pas encore été arrêté par les autorités. Comment est-ce possible ? Et le rayon jaune... S'il s'agit bien de ce que j'ai compris, les enjeux sont terrifiants. Ce que j'ai vu était-il bien réel ?

Je dois partir, c'est la seule solution. Je dois partir pour leur sauver la vie. Puissent-elles comprendre mon départ. Je ne vois pas d'autre échappatoire. »

Et le carnet s'achevait par ces lignes. C'est à ce moment que ma grand-mère m'appela pour me prévenir que le repas était prêt. Je lui criai que je m'apprêtai à descendre du grenier. Machinalement, je pliai la coupure de journal et la réinsérai au milieu du carnet. Je mis ce dernier dans ma poche droite, avant de ramasser les morceaux de la lettre déchirée et de les engouffrer dans l'autre poche de mon pantalon.

Je m'apprêtai à entamer une enquête sur un passé familial bien insoupçonné.

(à suivre)

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