Lui - 3/x
Par admin le mercredi 11 février 2009, 06:03 - L'écrivaillon - Lien permanent
« J'aime sentir ton foutre dans mon cul. Sur mon visage aussi. »
Cela n'était qu'un fantasme comme les autres. Une pratique sexuelle comme une autre parmi un large panel de pratiques, des plus régulières et inoffensives, aux plus... hétérodoxes et exotiques. Et Dieu sait combien les hommes – a fortiori les homos – sont capables d'inventivité en matière de jeux sexuels !
Pourtant, chez lui, ce n'était pas un jeu. Ou plutôt, je devrais dire que ce n'était pas qu'un simple fantasme. Avec les années et les partenaires, j'ai pu me rendre compte que certains appréciaient de jouer avec le sperme à un moment particulier de l'acte sexuel mais en étaient pourtant détachés (voire même dégoûtés) une fois l'état de satisfaction atteint. Sauf qu'à l'époque de mon histoire avec « Lui », je l'ignorais encore. Et le fait qu'il voyait dans le sperme non pas le symbole du plaisir de l'autre mais le vecteur d'une salissure – ma salissure – était tout sauf anodin. Surtout si on prenait en compte le fait que cette salissure le fascinait et l'excitait.
J'en avais eu la certitude lors d'une discussion qui avait eu lieu quelques jours après le semblant de rupture que nous avions vécu. Une rupture qui n'avait finalement pas été consommée, ne sachant ni les raisons qui l'avaient mis dans une rage folle, ni celles qui l'avaient poussé à finalement revenir auprès de moi comme si de rien n'était.
Cet après-midi là, nous étions assis l'un à côté de l'autre et avions un cours d'amphi qui ne me passionnait guère. Dans ces cas-là, je faisais toujours un effort la première heure mais, la démotivation aidant, je finissais par reposer mon plume avec résignation et à me laisser aller à regarder mes copains étudiants. Et ce que j'appréciais, dans un amphi, c'était la somme colossale de jeunes mecs qu'il était possible de mater tout autour de soi avec délectation.
Et puis, il y avait toujours le garçon. Celui qui attirait notre attention plus que de mesure, pour une nuque délicate, un regard fondant, des lèvres tendres ou des pectoraux simplement dessinés derrière un t-shirt. Dans ce cours-ci, c'était Nathan. Avant de sortir avec « Lui », Nathan avait toujours fait parti de mes fantasmes d'étudiant. Et je n'étais jamais parvenu à savoir s'il était hétéro ou homo. Je m'étais donc laissé aller ce jour-là à baver sur Nathan comme nombreuses de mes soeurs hétérosexuelles en mal d'amour. Et sans doute aussi en mal d'une nuit de baise – enfin (elles en étaient désespérées) – mémorable.
Cela ne « Lui » avait pas plu. Il ne l'avait pas dit explicitement mais c'était tout comme. Nous nous étions retrouvés à la pause pour fumer une cigarette, à l'extérieur de l'amphi. Il avait enfilé sa petite veste en velours beige parce qu'il ne portait qu'une chemise hawaïenne jaune et blanche et que le vent soufflait fort. Le temps d'approcher ses mains de sa bouche pour aider la flamme du briquet à réveiller la braise de sa clope, qu'il m'informait qu'il n'était pas aveugle :
- N'y pense même pas, avait-il lancé.
- Pardon ?
- Avec Nathan. N'y pense même pas.
- Hein ? ... (J'étais pris la main dans le sac). De quoi tu parles ?
- Ne nie pas. De toute façon, ce n'est pas quelqu'un pour toi.
- Attends... De toute façon, tu es mon copain... Et puis c'est pas parce que je regarde que...
- Je suis une exception, Arnaud.
- ... Une exception ? Je ne comprends pas ?
- Nathan n'est pas quelqu'un pour toi. Vous ne faîtes pas partis du même monde.
- Je ne comprends pas... ? (Je ne voyais pas où il voulait en venir.)
Il soupira :
- Tu es laid, Arnaud. Lui ne l'est pas.
Et cela m'avait fait l'effet d'une douche froide. N'importe qui ayant suffisamment confiance en lui aurait sans doute réagi en riant sincèrement. Cela n'avait pas été mon cas. Car jamais je ne m'étais aimé. Et que j'avais toujours souffert de ce désamour que j'adressais tous les jours à mon miroir. Alors, lorsque « Lui » n'avait pas hésité une seule seconde à souligner ces questions d'estime personnelle, je m'étais retrouvé cloué sur place, rabaissé, silencieux, misérable.
Avec le recul, je comprends aujourd'hui que c'est sans doute cette différence de beauté physique – les plus hypocrites auraient dit que je ne rentrais pas dans les canons classiques de l'esthétique – qui tout à la fois nous séparaient, « Lui » et moi, mais aussi nous réunissaient. Autant, « Lui » incarnait cette beauté inaccessible à laquelle j'avais la chance de pouvoir goûter, autant – moi – j'incarnais cette laideur qui l'excitait tant et tant, quand il réclamait que je lui jouisse au visage.
Me rabaisser physiquement faisait sans doute partie de ce jeu particulier qu'il affectionnait tant ; plus j'étais persuadé de cette laideur, plus je l'exprimais dans sa simplicité toute naturelle, informé par le regard de l'autre que mon image relevait du dégoût. Alors, je me résignais à être laid, « Lui » triomphait de cette empire, et hurlait ses orgasmes lorsque je giclais benoîtement dans sa bouche.
Etre aimé pour une laideur tout en se désaimant pour la même raison. Il y avait là un écartèlement malsain entre l'amour propre et l'amour de soi qui aurait pu me mettre la puce à l'oreille, si seulement j'avais été un lecteur de Rousseau à cette époque. Malheureusement, on ne se découvre souvent un intérêt pour l'intelligence des classiques qu'à partir d'un moment où l'on n'est plus en mesure d'en recevoir toute la portée des enseignements ; sans doute parce qu'on n'en saisit l'intérêt personnel qu'à rebours, lorsque l'expérience vient avec ses blessures qu'il est indispensable de panser.
Mais il est des évènements qui suscitent bien d'avantage d'interrogation que le plus pertinent des écrits de philosophe. Et ce fut le cas le lendemain de cet épisode d'humiliation universitaire : le corps de Nathan avait été retrouvé poignardé, au matin, dans les toilettes du bâtiment principal...
(à suivre)
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