Lui - 4/x
Par admin le vendredi 27 février 2009, 09:04 - L'écrivaillon - Lien permanent
Le téléphone s'était mis à sonner. Je n'avais pas entendu les premières sonneries mais seulement les suivantes, à partir de la troisième ou de la quatrième. J'avais difficilement ouvert les yeux, la lumière du soleil matinal perçait timidement les persiennes. Alors, j'avais saisi l'instrument de mon tourment – ce portable qui s'agitait au matin en me sortant de mes rêveries – regardé qui en était l'appelant (« Tiens... ? Sophie de mon groupe de TD du mardi... ? »), m'étais essuyé la bave encore tiède qui avait coulé sur ma joue dans mon sommeil, et finalement vite raclé la gorge en prenant une grande inspiration, et en espérant conserver toute ma dignité en donnant à mes paroles un peu de contenance :
« Alleauuuuu... ? ». Ma voix d'outre-tombe m'avait trahi : Sophie s'excusait déjà de me réveiller.
Entre deux bâillements, essayant de réaliser ce qu'elle me racontait, me frottant les yeux avec le secret espoir de sortir de ma léthargie (« Ou bien de retourner me coucher très vite... Non, ce ne serait pas raisonnable... »), j'essayais de comprendre pourquoi elle m'avait appelé. J'étais le troisième sur sa liste de contacts, elle s'était dit qu'il fallait prévenir tous ceux qui étaient en cours avec lui.
Lui ? Lui, c'était Nathan et il avait été assassiné. La presse régionale allait en faire ses choux gras pour les jours à venir (cf. cette coupure de presse de l'époque).
Deux heures après le coup de fil de Sophie, après m'être vaguement débarbouillé, j'arrivai sur le site du campus.
J'avais hésité. Au début, non, je m'étais dit que c'était la meilleure chose à faire, rencontrer les enquêteurs directement sans attendre qu'ils me contactent, essayer de leur donner des renseignements quelconques même si je ne savais rien de particulier, prendre un peu la température auprès des autres étudiants, voir l'agitation des autorités et puis – qui sait – jeter un oeil au lieu du crime, juste pour voir, en espérant qu'il n'avait pas été nettoyé ?
Et puis, alors que j'étais en train de m'habiller, je m'étais soudain interrompu : et s'ils cherchaient le meurtrier parmi les étudiants ? Dans ce cas, est-ce que le fait de me rendre à la fac pour les rencontrer n'était pas un comportement suspect ? Celui d'un agresseur qui ferait semblant de désirer aider et d'être disponible pour mieux voiler sa culpabilité ?
D'un autre côté, est-ce que le fait de rester chez moi, sans réagir, alors que cette Sophie m'avait prévenu était un comportement suspect ? Et puis, imaginons qu'elle mentait ? Que je faisais partie des suspects pour une obscure raison et que la police lui avait demandé de m'appeler pour me faire venir ? Qu'elle n'avait appelé personne d'autre, en fait ? ...
J'avais secoué la tête, avalé d'un trait l'expresso que je venais de me faire et m'étais fait la réflexion... que je réfléchissais trop, justement.
Sur place, c'était un peu la déception : point d'agitation particulière mais au contraire une absence de réaction. Une cellule psychologique avait été installée dans une grande salle où, habituellement, la fac affichait les résultats d'examens mais aucun étudiant ne s'y trouvait. Le crime avait eu lieu dans les toilettes pour homme ; je m'en étais rendu compte par moi-même en passant à proximité, constatant qu'ils avaient été barrés par des rubans jaunes « Do not cross » comme dans les films américains sauf que, pour le coup, les rubans étaient bien français et arboraient « Zone interdite – Police technique et scientifique ». Il était impossible de voir quoi que ce fut depuis le couloir où le quidam essayait de regarder. Bref, vu que les cours avaient été annulés pour la journée et que nous étions vendredi, j'imagine que la majorité des étudiants qui n'étaient pas des curieux avides de sang étaient heureux de l'aubaine du long week-end de 3 jours qui s'offrait à eux.
J'avais retrouvé Sophie et trois autres étudiants de ma promo dans un café en contre-bas de la faculté. Elle travaillait à la bibliothèque ce matin pour un exposé qui aurait dû avoir lieu dans l'après-midi. C'est la raison pour laquelle elle se trouvait à la fac. La plupart des gens de notre promo n'étaient pas présents puisque nous n'aurions dû avoir cours qu'à partir de 14h00.
Elle nous avait expliqué comment tout s'était passé. Un étudiant avait découvert le corps de Nathan dans les toilettes au petit matin, plusieurs coups de couteau d'après ce qu'elle avait compris. Pas de témoin, cela avait dû se passer dans la nuit ou dans la soirée, après le passage des équipes de nettoyage, qui passaient vers 19h00. Elle était sous le choc, même si Nathan, elle ne le connaissait pas vraiment. Elle était catholique, elle ne comprenait pas comment on pouvait tuer quelqu'un avec autant de violence, c'était horrible, il y avait du sang partout d'après ce que disaient ceux qui avaient découvert le corps. Elle avait pleuré un peu, une de ses copines aussi en conséquence, les deux autres étudiants et moi les avions réconfortées, même si nous n'en menions pas large non plus.
Une fois calmée, elle avait bien voulu nous parler plus en détails de ce qu'elle savait. Personne n'avait vu Nathan aller aux toilettes la veille. Par contre, un autre étudiant lui avait dit qu'une secrétaire de la bibliothèque – qui fermait à 19h45 – avait vu, en sortant, un jeune homme entrer dans le bâtiment principal.
Il s'agissait là d'un élément important. Dans cette faculté, le bâtiment principal n'accueillait normalement plus de cours à partir de 18h ; les cours tardifs (qui pouvaient avoir lieu jusqu'à 21h00) se déroulaient exclusivement dans les bâtiments annexes. Seul le service de nettoyage se retrouvait dans les couloirs du bâtiment principal jusqu'à 19h30 environ, avant que les grilles d'accès au campus ne soient fermées aux alentours de 21h30.
Par conséquent, si un étudiant avait été aperçu aux alentours de 20h00 entrant dans le bâtiment principal, il pouvait s'agir d'un suspect.
Mais lorsque j'appris que, d'après cette rumeur, la secrétaire de la bibliothèque, si elle n'avait pu voir le visage de l'étudiant à distance, avait cependant pu remarquer qu'il portait une chemise jaune et blanche, un frisson m'avait parcouru l'échine.
Jaune et blanche ?
J'avais pris congé de mes camarades, allumé mon téléphone à peine sorti du bar et composé son numéro.
(à suivre)
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