Lui - 5/x
Par admin le dimanche 1 mars 2009, 13:47 - L'écrivaillon - Lien permanent
J'étais tombé sur son répondeur. J'avais laissé un message laconique sans dire quoique ce fut si ce n'était un vague « Rappelle-moi ». Et 10 minutes plus tard, il m'avait rappelé. Il était en voiture, ne pouvait pas rester au bout du fil mais proposait de passer chez moi, il apporterait du chinois pour le midi. Je ressentais une certaine appréhension (« Une chemise jaune et blanche ? ») mais j'avais accepté.
On sonna à la porte de l'appartement. J'allais ouvrir, laissai la porte entrouverte et m'installai sur le canapé du salon de mes parents. C'était Lui. Il était tout sourire, son sac en plastique odorant le glutamate asiatique entre les mains. J'eus voulu faire davantage preuve de précautions avant d'amener le sujet mais, en voyant son visage radieux, je ne pus m'en empêcher :
- Tu es au courant, pour Nathan ?
Il perdit son sourire, posa le repas sur la table basse et laissa s'échapper un petit soupir, visiblement de déception.
- Oui, je suis au courant. Je t'ai pris des nems.
- Heu, merci. ... Comment tu sais ?
- Sophie m'a appelé ce matin. Il y a du boeuf aux champignons noirs et du riz cantonnais.
- Elle m'a appelé aussi. Je suis allé à la fac ce matin, du coup. Elle était toute retournée...
- Elle en avait l'air, au téléphone. Bon... On mange ?
- J'ai pas très faim... Tu te rends compte qu'il a été... poignardé ? Comme ça craint ?
Il ne répondit pas, les yeux perdus dans sa barquette en plastique, la bouche pleine, en train de mâcher le nem qu'il venait d'ingurgiter. J'hésitai un instant, et décidai maladroitement de me lancer :
- J'arrive pas à réaliser... Le cours s'est fini à 18h00, il a quitté la salle comme nous, et après...
J'attendais une réaction de sa part ; peine perdue. Je poursuivis :
- J'ai fait un tour à la Fnac, en sortant du cours, et après je suis rentré chez moi... Et pendant ce temps, lui, si ça se trouve... (Je marquai une pause.) Et toi, tu faisais quoi, pendant qu'il était... ?
Il lâcha le nem qu'il avait entre les mains dans sa barquette, le jetant presque, tout en sifflant un soupir bruyant et bref qui fleurait bon, cette fois, l'exaspération :
- Mais bordel, on va parler de Nathan toute la journée ?! lança-t-il.
- Hum, non, mais... Mais quand même, il est mort... !
- Oui, il est mort ! Et alors ? Cela devrait m'empêcher de manger ?
- Quoi ? Mais pourquoi tu te mets dans des états pareils ? Je te demandais juste... (j'hésitai un instant compte tenu de son agacement)... où tu étais hier soir, c'est tout ?
- Qu'est-ce qu'on en a à foutre, d'où j'étais hier soir ?! Il est mort ? Il est mort ! Il aurait pu tout aussi bien être écrasé par une voiture ou partir d'un cancer des poumons dans 20 ans, vu comme il puait la clope, ça change rien à l'affaire... Je peux finir mes nems, maintenant ?
Il engouffra à nouveau un nem dans sa bouche. Je ne réagis pas, ne comprenant pas sa réaction. Ou craignant plutôt de trop bien la comprendre. Etait-ce son égoïsme habituel qui parlait ou était-ce autre chose (« Une chemise jaune et blanche ») ? Je devais en avoir le coeur net...
- Inutile de réagir comme ça... C'est juste que... Je voulais juste savoir ce que tu faisais hier soir quand il est mort, c'est tout...
Il me foudroya du regard :
- Ah tu veux vraiment parler de ça ?! Tu veux vraiment parler de Nathan ?! De ce que je faisais hier soir ?! C'est ça que tu veux ?!
Je gardai le silence, les yeux fixés dans les siens, figé de peur et appréhendant sa réponse. Elle ne tarda pas à venir :
- Hier soir, je lui défonçais le cul dans les chiottes, à ton Nathan... (Il marqua une pause) Peu de temps avant qu'il ait été tué, j'imagine...
(à suivre)
Commentaires