Un silence pesant s'installa dans la pièce. J'avais le souffle coupé et l'estomac retourné. Ses paroles me firent l'effet d'un coup de poing violent qui me déchiquetait sur place. Je comprenais au moins pourquoi il avait été aperçu la veille, entrant dans le bâtiment principal, Lui avec sa chemise jaune et blanche. Mais pourtant... ... Alors comme ça, il lui... avait défoncé le... ?

- Qu... Qu'est-ce que tu viens de dire ? ...

Il termina en silence de mâcher ce qu'il avait dans la bouche, l'avala et reprit la parole, visiblement calmé :

- J'avais rendez-vous hier soir avec Nathan dans les toilettes pour un plan cul... (Il sembla hésiter et ajouta :) Je ne savais pas ce qui allait lui arriver par la suite.
- Tu... Tu m'as trompé ?
- S'il te plaît, épargne-moi une scène... Tu voulais savoir ce que je faisais hier soir ? Maintenant tu sais. Mange, ça va être froid.
- Je... Mais comment...

J'avais besoin de me détacher raisonnablement de tout cela. De prendre une distance. Comme ces gens qui, au Sri Lanka, avaient saisi leurs caméscopes amateurs et leurs appareil-photos au moment du tsunami de 2004. Pour avoir un regard détaché sur les choses. Pour rationaliser en faisant un pas en arrière de leur corps et ainsi éviter de céder à la panique. Et d'être submergé. Au moins par les émotions.

Mon tsunami perso, ce fut cet instant où mon coeur trahi s'apprêtait à chavirer sous une déferlante terrifiante, une lame de fond qui viendrait sous peu plus que m'embrumer le regard ; et pour l'heure, un sanglot que je savais être à venir commençait à m'agacer les dents et j'avais envie de vomir.

- Mais... Pourquoi... tu as couché avec lui ?
Il marqua un bref silence et répondit :
- Parce que j'en avais l'opportunité... Tu te souviens de la petite discussion qu'on a eu hier après-midi à son sujet ? Eh bien, je voulais vérifier si j'avais tort ou raison. Je suis allé le voir après la fin du cours, alors que tu étais déjà parti ; il était à la bibliothèque.
J'écoutais silencieusement, visualisant la scène, les deux mâchoires grinçant l'une contre l'autre :
- Je lui ai proposé directement de coucher avec lui, en lui disant que j'avais une grosse envie de baiser. Il a éclaté de rire. Alors je lui ai mis la main sur la queue, impassible. Et quand il a vu que j'étais sérieux, il a dit qu'il était d'accord.
- Et... (Je devais rester calme, posé, détaché, rationaliser, prendre le caméscope, il fallait prendre le caméscope... Je voulais savoir...)... Et vous êtes allé directement... dans les toilettes ?
- Non, il avait... (il pouffa de rire)... rendez-vous avec sa petite amie. Je ne savais même pas. Qui l'eut cru, hein ? Alors, on s'est donnés rendez-vous un peu après 20h00, dans les toilettes du bâtiment principal. Une fois qu'on a baisé, je suis rentré chez moi.
- Et il a été... tué... juste après...
- Ouais, voilà, fin de l'histoire. Ca y est, tu es content, tu sais tout, on peut manger maintenant ?

Je laissai aller un râle d'incompréhension. Il avait toujours été particulièrement gonflé mais, là, il dépassait les bornes. Cette fois-ci, c'était moi qui m'étais mis en colère :

- Non mais, tu plaisantes ? Tu me racontes l'air de rien que tu m'as trompé la veille avec un mec qui a été poignardé juste après t'avoir servi de vide-couilles et tu veux te servir en riz cantonnais ?!
- J'ai faim. (répliqua-t-il laconiquement).
- Je rêve... Non mais je rêve complètement ! ... Et elle en pense quoi, la police ?
- Rien, très certainement (répondit-il du tac-au-tac, en se servant effectivement de riz cantonnais).
- Comment ça : « rien » ?
- Elle ne sait pas que nous avons couché ensemble. E-vi-dem-ment (scanda-t-il, détachant chaque syllabe, en me lançant en biais un regard noir).
- Quoi ? T'as rien dit à la police ? T'es le dernier mec à l'avoir vu vivant et t'as encore rien dit à la police ?!
D'un geste brusque, il posa bruyamment ses baguettes en bois sur la table basse.
- Tu crois quoi ? Que je vais m'amener comme une fleur auprès des flics et leur balancer : « Eh, inspecteur, le sperme que vous avez trouvé dans la bouche de la victime, c'est le mien. Et sinon, l'enquête, ça avance ? »
- ... C'est une plaisanterie ?
- ... Oh, c'est vrai, j'ai oublié de te dire : oui, j'ai joui dans sa bouche.
- Non mais putain, pas ça ! Tu n'as rien dit à la police ?
- Eh bien non. Et je crois bien que je vais m'abstenir. Et tu commences sérieusement à me casser les couilles, avec cette histoire de Nathan...
- ... On t'a vu aller au bâtiment principal, hier soir, imbécile ! (lançai-je, hors de moi)
- ...
- Oui, on t'a vu hier soir. Un étudiant avec une « chemise jaune et blanche ». Ca te dit quelque chose ?
- ... On m'a vu hier soir ?
- On t'a vu hier soir (répétai-je encore, dans l'espoir qu'il comprenne). Alors tu ferais mieux d'aller voir les flics avant qu'ils te découvrent par leurs propres moyens.
Il ne répondit pas. Il posa doucement ses baguettes sur la table, porta la serviette en papier à sa bouche et s'essuya les commissures au coin des lèvres. Il resta silencieux un petit moment, visiblement pensif, et finit enfin par me regarder dans les yeux :
- Alors, nous en sommes là ?
Le fait qu'il venait de me tromper me retournait le ventre mais je découvrais combien j'étais faible et combien mon amour propre était somme toute très relatif. C'était la première fois depuis que nous sortions ensemble qu'il affichait ce regard inquiet. Jamais il n'avait été aussi beau. Alors, peu m'importait ce qu'il avait fait : je ne voulais pas qu'il m'échappe. Je fondais littéralement en sa présence ; je voulais l'enlacer, je voulais qu'il se perde pour une fois dans mes bras comme moi jadis je m'étais perdu dans les siens :
- Tout va bien se passer... répondis-je doucement.
- Même si ça fait de moi le suspect principal ?
- Tu ne peux pas faire autrement : ils finiront par savoir, forcément... Tu sais ce qu'il te reste à faire...
Il se leva du canapé sans me regarder et se dirigea vers la porte d'entrée. Mais il se retourna, le regard implorant, comme un enfant qui attend qu'on le sauve d'une tâche qu'il doit pourtant faire ; il aurait pu dire : « Je suis vraiment vraiment obligé ? », mais à la place :
- Tu es sûr que c'est la solution ? me demanda-t-il.
- Oui, je le crains, finis-je par lui répondre, après un instant d'hésitation.

Il se tût, me regarda de ses grands yeux bleus et finit par tourner les talons. Quelques instants plus tard, il était dehors. Il avait claqué la porte.

(à suivre)