C'est à ce moment précis que les événements échappèrent à mon contrôle. Il est troublant de constater (avec effroi, même) combien la vie, par un ensemble d'éléments anodins, est en mesure de vous retirer toute capacité de gestion du flux du temps à partir d'un moment particulier auquel vous ne vous attendiez pas. Dépossédé, vous vous retrouvez confronté à des machines, à des rouages, à des enchaînements imbriqués et plus ou moins bien huilés, au sein desquels de toute façon le moindre grain de sable à défaut de ralentir la progression inéluctable des engrenages ne pourrait être que broyé.

Ce que je ne savais pas, au moment où Il claqua la porte, c'est que la machine était déjà en route et que les événements étaient sur le point de se dérouler en dehors de ma participation.

Pourtant, je m'étais acharné à vouloir en être un spectateur impuissant placé aux premières loges, sorte de démiurge fantasmé proprement incapable de modifier quoi que ce fut dans le déroulement du mauvais film qui était projeté devant mes yeux.

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Je m'étais toujours demandé pourquoi il était amoureux de moi. Ou plutôt, pour être tout à fait exact, pourquoi il sortait avec moi alors qu'il pouvait avoir tous les garçons qu'il désirait. Je ne me trouvais pas « beau » ; et je pourrais même confesser sans honte mais sans fierté que j'étais tout à fait « moche ».

Toutefois, ce que j'ai appris, au travers de cette histoire, c'est que les motivations des uns et des autres, et en particulier les motivations amoureuses, échappent très largement à la logique habituelle qu'on peut leur donner. Dans ce cas précis, ce qui est objectivement, esthétiquement et plastiquement « beau » n'est pas forcément ce qui est « attirant » pour tout le monde. Et quelque part, à bien y réfléchir, on recherche toujours ce qui nous fait défaut. Si c'est bien le cas, la laideur était ce qui l'intéressait dans la vie, Lui qui était un monstre de beauté plastique. Il en était même un véritable artisan.

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Cela faisait deux semaines que je n'avais pas eu de nouvelles de Lui. Il n'était plus venu à la fac depuis ce jour où il avait claqué la porte. Il ne répondait pas sur son téléphone et, à vrai dire, même si j'étais convaincu qu'il était innocent, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il était en fait retenu par la police judiciaire.

Pourtant, de ce que nous en savions officiellement, l'enquête piétinait. Sophie, qui prenait l'affaire très à coeur, semblait être en contact avec un des officiers en charge de l'affaire – à un tel point d'ailleurs que les rumeurs allaient bon train sur sa relation « intime » avec les forces de police. Quoi qu'il en soit, elles ne semblaient pas avoir le moindre suspect sur leurs listes. Et si cela me rassurait un brin quant au devenir de mon petit-ami et à sa présence indélicate auprès de Nathan peu de temps avant le meurtre, son silence soudain me désespérait. Le doute s'immisça insidieusement dans mon esprit : avais-je fait quelque chose de mal pour qu'il ne me rappelle pas ?

Je n'arrêtais pas de ressasser à l'esprit la dernière discussion que nous avions eu. Et plus les jours passaient, plus une de ses phrases sonnait bizarrement : « Alors, nous en sommes là ». Au début, j'avais interprété ceci comme s'Il apprenait qu'il avait été vu par un témoin et se sentait donc obligé de faire face à ses responsabilités devant les forces de police ; « Nous en sommes là » : l'affaire en est là, donc.

Mais son silence et son refus de me rappeler donnait au fil du temps un relief passé d'abord inaperçu à cette discussion : et si le « nous » auquel il faisait référence n'était pas du tout sa situation par rapport à cette affaire mais... « notre » situation, en tant que « couple » par rapport à autre chose ? Par rapport aux griefs que je lui avais fait, par exemple ? Oui parce que, quelque part, je lui avais demandé d'aller voir la police, de cesser d'être un gamin inconsistant ou un « je m'en foutiste » comme il se comportait à son habitude. Et peut-être que cette affirmation qu'il avait eu signifiait en réalité : « Alors voici où, nous, toi et moi, nous sommes dans notre relation : ça y est, nous avons atteint ce point particulier ».

Pourtant, si tel était le sens de cette affirmation, je ne comprenais toujours pas ce que cela impliquait. Quel était ce « point particulier » ? Et puis, je ne saisissais toujours pas quel était le rapport avec mon injonction d'aller voir la police. Est-ce que, d'une quelconque façon, il m'en voulait ? Est-ce que ce silence soudain était un rappel de cette fois où, m'étant rendu chez lui, il m'avait fait une véritable sortie propre à me faire pleurer pour des heures pour un abandon que j'avais crû définitif ? Est-ce que cela voulait dire que nous avions atteint un point de retour où je l'avais agacé définitivement ?

Alors, l'affaire avec Nathan n'importait plus ; toute cette histoire me semblait bel et bien secondaire. Ce qui importait, c'est que cela faisait deux semaines que je n'avais pas de nouvelles de Lui. Que je commençais à m'en sentir responsable et que son absence me faisait l'effet d'un trou béant dans le ventre.

Il fallait que j'en ai le coeur net, il fallait que je sache ce qu'il en était. Et un soir où, déprimé de ne plus avoir de nouvelles de Lui, j'avais bu une bière de trop en compagnie de mes collègues de fac, j'avais pris la décision d'aller directement chez lui pour enfin gagner un peu en certitude. L'alcool aidant, j'affrontai mon appréhension en bravant l'interdit qu'il avait fixé tout au long de ces quelques mois que nous étions sortis ensemble : sonner en bas de son immeuble et le confronter en direct live dans son appartement.

(à suivre)