Je descends du bus à l’arrêt que j’avais repéré. Je suis à l’heure, cette fois-ci ; cela changera de d’habitude. Le soleil nous écrase et les parisiens ont tous revêtu leurs habits d’été. Ici, des jeunes hommes qui déambulent en bermudas au teint clair et chemisettes estivales ; là, des demoiselles élégantes aux chemisiers échancrés et petites jupes légères. A quelques enjambées, je vois d’ici le grand portail ; à peine ai-je traversé la rue que je reçois un message sur mon téléphone. Je râle un peu à la nouvelle et remonte le trottoir le long des grilles blanches : je trouverai sans doute une place. J’accède à l’entrée principale et pénètre dans le parc. Les arbres élancés offrent des ombres bienvenues en ce jour de grosse chaleur. Quoiqu’un peu secs par endroits, les jardins du Luxembourg sont toujours aussi agréables en cette saison. Je me faufile entre les farandoles de vacanciers et de parisiens en goguette qui glissent le long des arbres pour me frayer un chemin jusqu’à un des bars qui parsème les jardins. Une petite table blanche en métal, pas très stable, semble m’y attendre. Les lunettes de soleil enfoncées sur le nez, je m’y attèle et fais signe à un serveur.


***

« Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche. La houle s’arrêtait, puis s’éloignait de nouveau, avec le soupir d’un dormeur dont le souffle va et vient sans qu’il en ait conscience. Peu à peu la barre noire de l’horizon s’éclaircit : on eût dit que de la lie s’était déposée au fond d’une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. »


***

La nuit tombée, dans la fraîcheur d’avril, nous avions fait un crochet par une petite épicerie pour acheter un peu d’alcool. C’était une pendaison de crémaillère chez des amis à lui, devenus d’ailleurs mes propres amis, entre temps. Partant à l’heure comme à son habitude (il était très attaché à la ponctualité), nous fûmes parmi les premiers à arriver. En conséquence, naturellement, j’avais un peu aidé nos hôtes à agencer les bouteilles et les amuse-gueules à grignoter sur les tables, pour le buffet. Et durant la première heure de la soirée, le flux des invités arrivant ne cessa de s’interrompre. C’est à ce moment précis que je remarquai ce garçon particulier.

Il était certes tout à fait mignon, avec des yeux bleus à tomber à la renverse, mais ce n’était pas ce qui attira mon regard ; c’était surtout sa façon de s’habiller, avec une chemise, un gilet et une petite cravate, qui lui donnaient à la fois un air élégant mais, dans le même temps, délicieusement désuet. La voix mélodieuse et un brin maniérée – pédé, obviously - le jeune homme suscitait ma curiosité. Il offrit à nos hôtes un tourteau fromager, affirmant qu’il s’agissait d’une spécialité de sa région ; il s’agissait d’un gâteau au fromage blanc brûlé, drapé dans un emballage aluminium d’une marque quelconque. Je criai au scandale auprès d’une amie, commérant avec médisance en précisant que la « spécialité de sa région » n’était qu’un cheese-cake déguisé que j’avais remarqué la veille dans mon Monoprix. Cela la fit pouffer de rire.

Jérôme apprit auprès de nos hôtes que le garçon avait fait la même grande école que moi, pour laquelle j’avais conservé une certaine circonspection ; il me le confia volontiers, remarquant peut-être que le jeune homme attirait mon regard. C’est en tout cas ce que je me dis à cet instant. Alors, je fis figure de me dégager en feignant un jugement auquel je ne croyais pas : « Ah ! Il a fait la même école que moi ? Cela ne m’étonne pas : il en transpire la suffisance. » Rassuré peut-être, Jérôme gloussa de plaisir.

Quelques minutes plus tard, pourtant, quelques verres de vin aidant, je me retrouvai devant le garçon et entamai la discussion. S’il avait fait mon école, il fallait que je fasse un effort (… et puis, il avait de si jolis yeux !). Il avait entendu ma remarque désobligeante sur son gâteau-Monoprix et m’accompagna volontiers lorsque je lâchai des rires confus. Révélant nos passages respectifs par la case de notre grande école, nous entamâmes une discussion sur nos activités respectives. Il m’expliqua, une flamme dans les yeux, son parcours professionnel prestigieux et les domaines de son activité ; je lui racontai mes recherches pour ma thèse, feignant en être encore passionné alors que le doute m’étouffait depuis déjà plus d’une année.

Nous nous assîmes sur un canapé et continuâmes notre discussion, parlant de tout et de rien. Jérôme vint gentiment m’indiquer qu’il était déjà 1h00 du matin et que le dernier métro se profilait à grand pas. Je repris ma discussion avec le garçon : il me confia sa passion pour la Chine, où il était déjà parti à plusieurs reprises. Il était intarissable sur ce pays et sur ses expériences là-bas, d’étudiant expatrié et d’amoureux sinophone ; je l’écoutais avec délectation.

Jérôme vint de nouveau me taper sur l’épaule, me rappelant qu’il était déjà tard – je le congédiai d’un revers de main. L’alcool aidant, le garçon et moi embrayâmes sur nos confidences, toujours assis sur le même canapé. Il évoqua qu’il était célibataire, avec des difficultés pour faire le deuil de sa précédente relation. Comme j’avais également connu le deuil très difficile d’une relation quelques années auparavant, avec la trahison d’un ami proche (que j’avais pu exorciser par un déjeuner au cours duquel j’avais « pardonné » mon ex-amant), je lui confiai les ressorts de cette sombre histoire pour l’aider à faire son propre deuil.

Pourtant, à peine ce sujet abordé, la réalité reprit le dessus : Jérôme revint me voir une nouvelle fois, et m’indiqua qu’il était déjà 2h et demi du matin : le bus de nuit serait notre lot pour rentrer ! Déçu d’interrompre notre discussion à cet instant précis où je m’apprêtai à raconter les détails de feu ma relation difficile, je l’exprimai tel quel avec désarroi. Puis, je présentai rapidement Jérôme au jeune homme : « Je te présente Jérôme, mon petit-ami ». On me raconta ultérieurement que le jeune homme salua Jérôme un brin confus mais j’étais trop imbibé d’alcool pour remarquer ce genre de détail. Ni que nous venions de discuter l’un avec l’autre plus de 4 heures d’affilée. D’ailleurs, aidé par cette affable ébriété, j’exprimai au jeune homme – en face de Jérôme qui manqua de s’étouffer - qu’il était bien dommage d’interrompre, là, cette discussion pour une simple question de transport et que je désirai la poursuivre prochainement. Tout de go, je lui demandai son numéro de téléphone, que j’obtins en lui confiant le mien, et en lui proposant de poursuivre cette discussion lors d'un prochain déjeuner.

Nous rentrâmes, Jérôme et moi, par le bus de nuit jusqu’à l’appartement de ce dernier.

(à suivre)