Les farandoles de touristes glissent le long des arbres. D’autres se prélassent sur des chaises longues. Je me dis que les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. Je suis assis à la petite table blanche en métal, pas très stable. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez et j’interpelle de nouveau le serveur. En vain. Je laisse égarer mon regard autour de moi et repense à ce café d’il y a quelques jours. Nous nous sommes vus chez Prune. C’est à la mode, il paraît. Je ne sais pas pourquoi : le lieu me déplaît. Je ne comprends pas son succès. Il revient de 10 jours chez ses parents. Il n’a pas l’air dans son assiette. Je lui raconte ma vie durant son absence. Il reste distant, comme il l’a toujours été. Je l’interroge. Il lâche le morceau. C’est toujours le même problème. Son manque de libido lui pèse. Je lui rappelle que c’est sans doute lié à son manque d’estime, à sa prise de poids récente. Il me répond que c’est possible mais que ça ne peut plus durer. Il me dit qu’il ne me supporte plus physiquement. Il ne sait pas pourquoi, non je n’ai rien fait, je ne l’attire plus et c’est tout. Il ne veut plus m’embrasser. Nous sommes assis à une table avec une mère et son jeune enfant ; un bébé se met à brailler à côté de moi. Je lui demande s’il veut qu’on en arrête là. Il répond par l’affirmative. Oui, il veut que tout se termine. Je ressens ce fameux sentiment bizarre que j’ai déjà ressenti auparavant. Le frisson tiède qui paralyse le ventre, qui donne envie de vomir et qui donne envie de pleurer. Le feu tiède des larmes qu’on versera bientôt, la bile noire et amère des histoires qui s’achèvent. Le frisson tiède de la rupture. Je ne sais pas quoi dire, je reste silencieux. Et je m’énerve. « J’en ai marre, c’est toujours pareil. Vous êtes tous pareils. Vous me faîtes chier. Vous ne savez pas vous engager. J’en ai vraiment ma claque des histoires à la con qui se terminent en eau de boudin. Franchement, ça me gonfle, mais ça me gonfle ! Mais quand est-ce que je vais tomber sur un mec qui voudra s’engager ? ». Il me regarde, un peu ahuri, surpris de ma réaction. Je lui dis que je n’y attendais pas, que j’ai envie de partir, que je ne sais pas quoi dire, que je ne comprends pas. Une idée me vient en tête : c’est moi qui vais payer nos deux bières. Parce que je veux maîtriser la situation. Parce que je vais l’obliger à m’être redevable. Parce que je le déteste. Je me lève, vais payer au comptoir. Je me retrouve au dehors. J’hésite à partir mais je l’attends. Nous reprenons le métro, chemin commun vers la même station, départ ensuite chacun de notre côté. Je suis célibataire. Je ne désire pas l’être. Je rentre chez moi. Je ne verse pas une larme. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez. Décidemment, elles sont trop grandes. J’enfonce mes lunettes de soleil sur le nez. Les farandoles de vacanciers glissent le long des arbres. Les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. Je suis assis à la petite table blanche en métal, pas très stable. J’interpelle le serveur de nouveau. Je commande un verre de vin.


***

« Le soleil prenait de la hauteur. Des vagues bleues, des vagues vertes promenaient sur la rive un rapide éventail, entouraient de leur onde les piquants du chardon marin, mettaient çà et là sur le sable de minces étangs de lumière, et laissaient derrière elles un pâle cerne noir. Les roches cessaient d’être moelleuses, enveloppées de brumes ; elles durcissaient, et montraient leurs crevasses rouges. »


***

Le réveil fut difficile ; la veille, l’alcool avait coulé à flot. Jérôme prépara le petit déjeuner : ce serait un brunch, ce matin. Je me remémorai le soir précédent : la pendaison de crémaillère, le canapé, la discussion avec le jeune homme jusqu’à tard dans la nuit, l'insistance de Jérôme pour que nous partions. Soudain, contre toute attente, je reçus un message sur mon téléphone. C’était lui, évidemment. Le jeune homme (aux si jolis yeux bleus) me recontactait. Il me remerciait pour la discussion de la veille. Songeant à mon engagement vis-à-vis de Jérôme, à notre vie de couple, à notre quasi-serment de fidélité, j’hésitai un instant et lui en parlai. « Tiens, c’est le jeune homme d’hier soir ! Il me propose qu’on aille déjeuner ensemble un de ces jours. ».

Jérôme m’interrogea sans y toucher sur la nature de notre discussion de la veille. Je lui répondis que ce jeune homme (aux si jolis yeux bleus) me faisait de la peine, qu’il avait du mal à faire le deuil de sa précédente relation de couple, que j’étais passé par là auparavant et que je me sentais le devoir de l’aider à passer le cap. A lui donner des conseils sur cette notion de pardon, sur le fait de laisser l’autre partir, d’accepter la souffrance de la rupture sans en vouloir à l’autre de cette décision. Jérôme acquiesça, me confia qu’il comprenait mieux, que je faisais ce que je voulais. Pour ma part, je repensais au jeune homme (et à ses jolis yeux bleus) et lui proposai en réponse à son texto de se voir la semaine qui approchait.

Nous échangeâmes quelques messages pour convenir d’une date prochaine. Il était surchargé de travail et il annula notre repas – profondément désolé – lorsque je confirmai, la veille d’un jour de semaine, notre déjeuner initialement prévu. Les semaines suivantes, alors que nous ne nous étions pas encore revus, malgré nos prises de contact impersonnelles, je sentais naître en moi un vague désir coupable. Sur le point de partir une semaine à Berlin avec des amis, je lui indiquai ne pas pouvoir organiser notre déjeuner avant mon retour. Je lui proposai de nous recontacter après mon escapade outre-Rhin.

Chose qu’à mon retour, je m’étais refusé de faire. Vis-à-vis de Jérôme. De mon engagement. De notre vie de couple. De notre quasi-serment de fidélité. Me ressaisissant de mon errance, écartant la tentation avant qu’elle ne s’exprimât, je pris conscience que je jouais avec ce jeune homme (aux si jolis yeux bleus) un jeu dangereux qui pourrait menacer ma relation présente. Il m’envoya un dernier message à mon retour de la capitale allemand auquel je ne répondis pas : c'en était fini des échanges avec le jeune homme aux si jolis yeux bleus.

(à suivre)