Je regarde les farandoles de vacanciers glisser le long des arbres. Toujours attablé à la petite table blanche en métal pas très stable. Les jardins du Luxembourg sont agréables en cette saison. A côté de moi, un couple s’assoit à une table. Monsieur porte un bermuda au teint clair et une chemisette estivale ; Madame, élégante, un chemisier échancré et une petite jupe légère. Ils interpellent le serveur. Ils commandent chacun un verre de vin. J’ouvre ma besace et y plonge ma main. J’en ressors le livre de poche que j’y avais glissé. J’éparpille les pages très vite avec le pouce pour sentir l’odeur du papier neuf. J’ai toujours aimé ça. Je lis le quatrième de couverture un brin intrigué. Puis je regarde la photo sur la couverture. Une aquarelle d’une insaisissable jeune femme adossée à une balustrade, dos à un bord de mer. Le titre, enfin. Les Vagues. De Virginia Woolf. J’éparpille les pages très vite avec le pouce pour sentir l’odeur du papier neuf. J’ai toujours aimé ça. Je laisse égarer mon regard autour de moi et je ne pense plus à ce café d’il y a quelques jours. Je pense aux Vagues. J’en entame la lecture. Le serveur m’apporte mon verre de vin. Je laisse son parfum interroger mes narines. J’observe l’ambre rouge à la lumière du blanc de la petite table en métal pas très stable. J’y trempe les lèvres. C’est un Brouilly et il est frais. Bizarrement, il est râpeux et presque âcre. Je décide de le laisser respirer dans son verre. J’inspire profondément, je laisse égarer mon regard autour de moi, des farandoles de vacanciers qui glissent le long des arbres, je reprends ma lecture.


***

« Les vagues se brisaient, et leur flot rapide se répandait sur la plage. Elles se soulevaient l’une après l’autre, puis retombaient, entraînant leur embrun dans la violence de leur recul. Un réseau de lumière diamantée tremblait sur leur échine teintée d’un bleu profond, qui ondulait comme le dos des grands chevaux en marche. Les vagues déferlaient, reculaient puis déferlaient de nouveau, avec un bruit pareil au piétinement d’une bête énorme. »


***

Trois mois avaient passé. Nous avions rompu depuis deux jours. Je m’étais affairé à diverses tâches en ne songeant pourtant à rien d’autre qu’à cette rupture soudaine. Je n’étais pas effondré : j’étais juste en colère. En colère de me retrouver encore une fois dans cette position. Un sentiment de lassitude allait vite prendre place, cependant. Je prévins mes amis les plus proches de cette nouvelle situation, annonçai la nouvelle sur Facebook par le fameux « n’est plus en couple » et tentai vainement d’analyser ses motivations. Je couchai mon désarroi sur mon blog sans réelle conviction. Puis, une fois les mots dressés sur mon papier virtuel, je saisis mon téléphone et entrepris d’écrire un message. Au jeune homme. Aux si jolis yeux bleus. J’étais désolé de ne pas avoir été disponible ces derniers mois, la thèse, toutes sortes de choses, mais s’il était toujours partant, je serais enchanté de le revoir pour un déjeuner, un verre ou un diner. Et j’indiquai en post-scriptum, comble de l’indélicatesse et avec le culot de celui qui n’a rien à perdre, que – pour information – j’étais célibataire. Ce faisant, j’indiquai au-dessus de ma tête un magnifique néon clignotant « à emporter » comme on aurait pu en trouver sur la vitrine d’un traiteur chinois. Il répondit, enchanté, à l’invitation.

Ainsi, nous nous retrouvâmes le lundi suivant, dans l’après-midi. Nous étions la veille du 14 juillet et j’avais rendez-vous le soir avec des amis pour un bal des pompiers. Les mêmes amis dont trois mois nous séparaient de la pendaison de crémaillère. Je devais par ailleurs y retrouver Jérôme, également présent, pour lui remettre le double des clefs de son appartement. Cela faisait désormais moins d’une semaine que nous avions rompu.

Le jeune homme était toujours aussi mignon. Il portait un béret qui, quoique désuet, lui donnait une élégance certaine. Et ses yeux bleus étaient toujours aussi jolis. Guidé par ses soins, nous nous rendîmes dans un charmant café où, fait amusant, par le passé, je rencontrais souvent mon ex-petit-ami. Deux verres s’échangèrent, les paroles nombreuses, passionnantes, les accompagnèrent.

Revenant sur cette fameuse pendaison de crémaillère où nous passâmes plus de 4 heures à discuter tous deux, assis sur le canapé, le jeune homme m’apprit qu’il s’était demandé à l'origine qui était ce grand garçon qui venait nous déranger à plusieurs reprises et qui lui lançait régulièrement des regards noirs de désapprobation. Il m’affirma n’avoir pris conscience qu’il s’agissait de mon petit-ami, visiblement jaloux de cet échange en longueur, qu’à partir du moment où, à mon départ, je le lui avais présenté. Je souris en imaginant parfaitement les regards courroucés de Jérôme envers ce pauvre garçon. Puis lui avouai dans la foulée que j’avais sans doute davantage parlé avec lui lors de cette simple soirée qu’en deux ans de relation avec mon ex-petit-ami.

Au terme de quelques heures noyées dans nos boissons respectives, je l’informai de mes plans du soir. Il me proposa de dîner ensemble dans un petit restaurant du quartier qu’il affectionnait tout particulièrement. Je convins de l’y accompagner bien volontiers.

C’est à table qu’une question se posa. Je me rendis compte que ma batterie de téléphone était sur le point de me faire défaut. Problème : je devais rejoindre ces amis au bal. Compte-tenu de la foule potentielle, l’absence de téléphone rendait la tâche ardue. Or, le jeune homme connaissait également les amis en question puisque leur pendaison de crémaillère avait suscité notre rencontre. Il me proposa d’utiliser son téléphone pour les joindre. En vain. Alors, habitant non loin de la caserne où j’allais me rendre – serviable, bienfaisant – il se décida même à m’accompagner jusqu’au bal, au moins pour s’assurer que je les retrouvasse – avec la possibilité, à défaut, d’utiliser son téléphone sur place. Bien que contraint d’acquiescer sous peine de ne pouvoir les repérer, j’hésitai à accepter sa proposition.

En effet, à cet instant, je ne pensais qu’à une seule chose : Jérôme se trouverait au bal des pompiers et me verrait arriver avec ce jeune homme. Aux si jolis yeux bleus. Ce même jeune homme qui avait suscité sa méfiance trois mois auparavant. Ce même jeune homme avec qui il savait que j’avais entamé un bref échange par SMS avant de rompre soudainement le contact. Ce même jeune homme dont j’avais appris, ce soir, qu’il avait reçu de la part de Jérôme des foudres silencieuses et des regards noirs d’une jalousie certaine.

J’hésitai, disais-je, à accepter sa proposition. Mais pour un instant seulement. Une hésitation fugace car je décidai bien vite de ne rien dire au jeune homme sur la présence de Jérôme à la soirée : l’occasion trop belle, je fermai les yeux sur toute considération morale, acquiesçai à sa proposition et m’apprêtai à savourer, par le jeu des coïncidences, une vengeance froidement servie sur un plateau. Oui, je m’apprêtais à me rendre au bal des pompiers rejoindre mon ex et j’y viendrais accompagné d'un jeune homme propre à susciter bien des convoitises.

(à suivre)