Je suis plongé dans ma lecture, toujours assis à ma petite table blanche en métal, pas très stable. Les jardins du Luxembourg sont agréables, en cette saison. Je ne le vois pas venir parmi les farandoles de vacanciers glissant le long des arbres. C’est parce qu’il est en retard alors que ça ne lui arrive jamais. Il m’a prévenu par SMS tout à l’heure. Il est apparu de nulle part, il porte un bermuda au teint clair et un t-shirt vulgaire : lui ne met jamais de chemisette estivale. Il prend une chaise et s’assoit à ma petite table blanche en métal. Elle n’est pas très stable : il fait un geste brusque, la table vacille, le verre se renverse, le livre se trouve inondé. Le vin rouge glisse en filets abondants le long des pages souillées. Les Vagues sont désormais un buvard à vin. Je ne veux pas perdre la face, pas devant lui, alors je minimise la situation : « Ce n’est pas grave, ce n’est qu’un livre de poche, quelques mouchoirs et ce sera réglé, le vin n’était pas bon, de toute façon, oui, c’est bizarre, le vin n’était pas bon, c’est bizarre pour un Brouilly, il était râpeux et presque âpre, c’était un signe, oui, voilà, c’était un signe, il devait être renversé. » J’éponge mon livre en riant intérieurement, ironie des dieux : en faisant vaciller cette table et en souillant ce livre, Jérôme ne pouvait pas mieux tomber.


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« Les vagues se gonflaient, se recourbaient, puis se brisaient, faisant rejaillir des cailloux, du gravier. Les vagues lavaient les rochers, et l’embrun, bondissant très haut, mouillait les parois de cavernes restées à sec jusque-là. Quand le flot se retirait, il laissait derrière soi des flaques sur le rivage, avec parfois un poisson frétillant, abandonné. »


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La nuit était déjà tombée. Le jeune homme et moi nous rendions jusqu’à la caserne. Sur le chemin, entre deux discussions, prenant conscience soudainement que j’allais faire participer le jeune homme à un jeu auquel il n’avait peut-être pas envie de jouer, le téléphone pas encore à bout d’énergie, je prétextai recevoir un message d’un de mes amis présents sur place, m’informant de la présence de Jérôme au bal des pompiers. Et que je ne voulais donc pas le mettre mal à l’aise. Il haussa les épaules et maintint sa proposition de m’accompagner.

Comme prévu, l’entrée était occupée par une longue file d’attente. Nous nous y engouffrâmes et je décidai d’appeler mes amis grâce au téléphone du jeune homme. J’expliquai à mon ami surpris de l’appeler via ce numéro que j’avais dîné avec le jeune homme, que je n’avais plus de téléphone et que nous étions tous deux dans la file d’attente.

Après trois quart d’heure à faire la queue, nous finîmes par franchir les portes de la caserne et par rejoindre nos amis communs. Comme prévu, Jérôme m’y attendait. Je saluai chacune des personnes présentes en gardant le meilleur pour la fin. Visiblement sous le choc de me voir particulièrement enjoué et en charmante compagnie, Jérôme, crispé, me fit la bise du coin des lèvres. Mais c’est le jeune homme aux si jolis yeux bleus qui, involontairement, donna le coup de grâce, en feignant se rappeler de son prénom : « Bonjour, Jérémy ! », lui lança-t-il, avec un grand sourire triomphant et en lui tendant fièrement la main. Jérôme ne fit aucun commentaire sur la bourde, propre à le rabaisser encore davantage. Il s’adressa à une amie commune, lança, visiblement dégoûté : « Je crois que j’ai besoin d’un verre… », tourna les talons et s’enfuit vers la buvette. Savourant intérieurement cette revanche, je lui remis le double des clefs de son appartement à son retour, peu de temps avant qu’il ne prit congé de notre petite assemblée.

Le bal se déroula en douceur. Nous nous abritâmes sous la tente au champagne, laissant pétiller les bulles dans les yeux et dans les cœurs, parvenant à isoler une table pour une partie de notre congrégation. A un moment précis, les yeux dans les yeux, qu’il avait si jolis, l’un à côté de l’autre, le jeune homme et moi devînmes silencieux au milieu d’une improbable conversation ; je glissai ma main dans la sienne sous la table, loin du regard de nos amis communs. Le frisson tiède et amer de la rupture ressenti quelques jours auparavant cédait la place à celui, chaud et humide, des baisers défendus et du cœur qui bat la chamade.

Faisant appel à l’excuse éculée de la fin de service du métro pour les correspondances, le jeune homme me proposa de dormir chez lui pour m’éviter les bus de nuit aléatoires. Une heure plus tard, dans son appartement, après nous être longuement embrassés devant deux tasses d’un thé nocturne, nous retirâmes nos vêtements pour partager sa couche.

(à suivre : suite et fin)