« Mais qu'est-ce que vous avez, avec l'armée, tous les mecs ?! » me demandait avec presque de l'agacement mon amie Dolorès hier après-midi. Après de longues heures d'incontinence désespérée sur un avenir incertain, j'avais lâché comme un leitmotiv :

"Au pire, je plaque tout et je m'engage dans l'armée." Etrange phrase et - au-delà de la forme - étrange idée que voilà.

Comme si le fait de s'engager dans l'armée (sous-entendu sans doute au grade de troufion ou de soldat de base) consistait en une cassure complète et totale avec "la vraie vie qui est faite de turpitudes".

Est-ce la dimension décérébrée qu'on veut souligner (avec une condescendance exagérée et méprisante, très certainement) ? L'aspect de soumission totale à une autorité supérieure nous empêchant de penser à nos responsabilités personnelles ? L'incarnation du "je ne suis qu'un instrument au service d'autre chose qui dépasse mon individualité" ? Fantasmons-nous, nous hommes mâles masculins virils sur cette décorporation de soi et de l'abandon des responsabilités qui y est attachée ?

Ou bien cet appel à la référence militaire est une sorte de souvenance, un rappel intemporel d'un mythe pseudo-originel de la fusion virile avec l'entité nationale, incarnée merveilleusement par le principe de la "Légion étrangère" qui efface les données individuelles pour donner une toute nouvelle identité dans le cadre de la défense de la Nation en péril ? Et, attaché à ce mythe, la dimension aventurière qui consiste à tout quitter, à abandonner la terre d'origine pour découvrir d'autres peuples, d'autres lieux, "Vous verrez du pays, qu'i' disaient" ? Tout cela avec ces données fondamentales de l'affrontement du danger, de la peur, de la mort, tous ces vieux obstacles traditionnels qui "rendent vivant" au sens restreint, corporel et physique du terme ?

Y aurait-il alors une contradiction entre cette déresponsabilisation, cet effacement, cette soumission individuelle à une autorité autre, et cette paradoxale découverte de mondes nouveaux, d'horizons lointains, de peurs et de dangers nous attendant à chaque coin de rue, de jungle ou de brousse qui nous rappellent notre existence en tant qu'homme (avec un petit "h" comme dans "pénis") ?

Sans doute pas, à bien y réfléchir, tant cette référence militaire incarne une sorte de réincarnation individuelle. Une table rase des errances et des échecs qu'on constate avoir agrégé dans sa petite existence et dont on souhaite se débarrasser pour recommencer une vie qu'on espère différente.

Alors, dans le fantasme de ce mythe de l'armée salvatrice, on retrouve quelque part l'idéal du Chevalier reconquérant son honneur d'homme ("un homme, un vrai") au travers d'une quête d'un graal mythique désiré de tous. Catalysant les angoisses de l'homme-individu égaré dans la société contemporaine, cette armée-qui-sauve incarnerait quelque part une forme de suicide public presque christique.

Est-ce une des raisons non pas logiques, historiques ou philosophiques mais émotionnellement tripantes pour lesquelles le christianisme a su animer des foules de dévotion guerrière au fil des siècles ?

Et surtout : existe-il un équivalent à cet "engagement dans l'armée" pour nos amies féminines ? M'est idée que cela pourrait être : "J'épouse le premier venu et je lui fais trois gosses".

Si c'est bien le cas, on pourrait en conclure deux choses, pas forcément exclusives l'une de l'autre :

  • cet engagement pour des activités qui signifieraient la négation de nos angoisses d'individus serait en réalité un rappel de logiques traditionnelles sécurisantes, c'est-à-dire des mythes traditionnels de l'attachement national (l'armée salvatrice et le mariage-poupons) ;
  • ces mythes traditionnels de la construction des nationalismes sont particulièrement puissants et persistants (et donc brillants !) parce que se fondant sur les angoisses de l'individu confronté à la société inégalitaire et injuste (et donc désespérante) et proposent une "sortie de soi" qui incarne un salut de l'âme moderne façon christianisme augustinien.

A réfléchir...

Cela étant dit, dans tous les cas évoqués et quelles que soient les hypothèses considérées, la même logique sous-jacente semble se dessiner : c'est le défaut de sens existentiel (au sens de "signification" et au sens de "direction") qui exciterait les foules à s'animer, afin de combler ce vide intrinsèquement insupportable.