Le Rayon Jaune - 03/x
Par admin le mercredi 5 mars 2008, 16:45 - L'investigateur - Lien permanent
Ce fut après mon petit-déjeuner, alors que je feuilletais l'ouvrage sur les trois potiers célèbres, que je me posai une question. Si cette référence à la " rue des Trois Potiers " était une énigme, l'ouvrage en lui-même constituait peut-être une clef à part entière. Je réunis les informations que je possédais à son sujet. Une rue, la rue des Trois Potiers, un numéro, 314, et trois personnalités de l'histoire de la poterie qui se caractérisaient pour avoir évolué dans la sphère de l'ésotérisme : tour à tour, deux alchimistes puis un des membres actifs de la Lunar Society.
Je pris mon plan de Vichy en jetant un œil à la liste des rues qui étaient référencées dans l'index : peut-être que l'une d'entre elles s'appelait Bernard Palissy, Josiah Wedgwood ou Frederic Böttger. Mais ce n'était pas le cas. La " rue Bernard " me mit cependant la puce à l'oreille. Surtout lorsque je me rendis compte qu'elle commençait à l'intersection de la " rue Frédéric II ". Et s'il n'existait pas de " rue Josiah ", c'est lorsque j'aperçus que les deux rues formaient un triangle avec " l'avenue Charles Darwin " que les coïncidences ne me semblèrent pas le fruit d'un simple hasard.
J'avoue sans honte que ceci me dépassait. Ces coïncidences étranges me semblaient trop grosses pour être vraies. Une correspondance presque grossière entre trois rues vichyssoises organisées en triangle et quelques détails de trois auteurs réunis dans un ouvrage poussiéreux posait quelques questions. Je me souvenais du " Pendule de Foucault " d'Umberto Eco, où les personnages principaux élaboraient à partir de rien une histoire de correspondances à travers l'Histoire qui semblait avoir une logique. Après une journée entière passée dans des livres et excité par mes propres fantasmes, je me dis que je reproduisais peut-être la même logique - voyant des symboles et des signes là où il n'y en avait aucun ; ou, du moins, ceux qu'il m'arrangeait de considérer. Au mieux, je me laissais happer par les traces laissées par mon Casaubon d'aïeul illuminé ; au pire, tout ceci n'était que des coïncidences qui me faisaient perdre mon temps et rien de plus.
Restait que ceci méritait tout de même une vérification. Car, en ces jours que je croyais être terriblement ennuyeux passés à Vichy chez ma grand-mère, j'avais trouvé de quoi m'occuper. Je décidai de vérifier mon hypothèse. D'autant plus que je devais repartir le lendemain pour passer un week-end à Nice avec ma mère avant de remonter sur Paris. Si je ne tentais pas une petite excursion sur le terrain vichyssois, je pouvais peut-être le regretter ultérieurement.
Muni de mon plan, je prétextai auprès de ma grand-mère et de ma mère vouloir aller au cinéma et pris le bus pour rejoindre le centre-ville. Je trouvai facilement l'avenue Charles Darwin et m'y engouffrai jusqu'à la rencontre de l'une des deux autres rues.
Il s'agissait d'un vieux quartier vichyssois non loin de la vieille gare SNCF. La zone couverte par le fameux triangle faisait environ 18 hectares : la partie de l'avenue Charles Darwin faisait 800 m et les deux autres segments de rue respectivement 500 m et 600 m environ. Je me rendis vite compte que trouver quoi que ce soit dans cette zone ne serait pas aisé. Plusieurs habitations, des squares, des magasins, un cinéma… Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Je me posai donc sur un banc et ressortis ma carte. Il me fallait affiner mes critères de recherche.
Je me fis la remarque que si l'indication donnée par Edmond avait un sens, il devait y avoir un minimum de précision. Le numéro de l'adresse - le 314 - devant sans nul doute indiquer quelque chose. Première constatation : aucun des trois tronçons de rues (c'est-à-dire aucun des côtés du triangle) ne comportait un tel numéro. En revanche, 314 ressemblait au fameux 3,14, le nombre Pi, que j'avais déjà rencontré la veille sur la couverture du journal intime et dans le récit même d'Edmond. Nouvelle coïncidence ? Je décidai de tenter quelque chose.
A main levée, je dessinai deux cercles. Le premier englobait le triangle et passait par les trois sommets du triangle - c'est-à-dire par les trois intersections des rues. Le second cercle, quant à lui, était inscrit dans le triangle et était à peu près le plus gros cercle que je pouvais dessiner dont la ligne était tangente à chacun des trois côtés. Dans le premier cas, cela donnait une nouvelle zone à explorer, bien plus grande que celle dessinée par le triangle ; dans le second, cela la limitait au cœur du triangle mais elle restait tout de même conséquente.
L'idée n'était peut être pas complète. Je me dis que, si l'on cherchait la précision, l'unique point qu'indiquait un tel cercle sur une carte ne pouvait être que le centre. Vu la forme du triangle, je me retrouvais avec deux points, disposés à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre. J'avisai ma carte plus précisément et regardai si une quelconque information pouvait m'éclairer. Les deux points se trouvaient précisément de part et d'autre d'une place précise, présente dans le triangle : la place Frantz Glénard. Dans l'incertitude et peu convaincu d'y trouver quoi que ce soit d'intéressant, je décidai tout de même de m'y rendre (voir la carte de Vichy)
Il s'agissait d'une petite place ombragée qui s'ouvrait sur des maisons et des commerces. Il y avait quelques arbres - des platanes - plantés dans des carrés de gazon, des parterres de fleurs et quelques bancs. Un chemin de pavés lézardait les lieux de part en part. Je commençai à chercher quelque élément qui aurait pu me marquer l'esprit. Le chemin était plutôt grossier et ne semblait pas indiquer quoi que ce soit d'intéressant. Après avoir fait le tour de la place, je ne remarquai pas de quelconque plaque commémorative si ce n'était le nom de la place, Frantz Glénard, en l'honneur d'un médecin. Bredouille, je recherchai même sur les écorces des arbres si quelque signe cabalistique aurait pu être gravé par mon arrière-grand-père plus de 60 ans auparavant. En vain. Las et soupirant, je finis par m'asseoir sur un banc à nouveau, regardant autour de moi les commerces et les passants. Mon intuition était-elle seulement la bonne ? Le lieu était-il seulement celui que voulait indiquer Edmond ? Et d'ailleurs, Edmond voulait-il seulement indiquer un lieu ou passais-je complètement à côté du sens de l'énigme ? La question demeurait en suspens. Je décidai de m'atteler à la terrasse d'un café qui s'ouvrait sur la place. J'allais prendre un Coca et envisageais de retourner chez ma grand-mère pour lire le journal intime plus en détails.
Lorsque le barman, un monsieur de la cinquantaine, vint m'apporter ma boisson, j'eus tout de même une idée. Je l'interpellai :
- Excusez-moi… Vous pourrez peut-être me renseigner…
- Si je peux, je le ferai, monsieur.
- Bien. Voilà : je suis étudiant en histoire et je cherche des renseignements sur la place Frantz Glénard. Vous sauriez quelque chose d'intéressant, à propos de cette place ?
- Quelque chose d'intéressant ? C'est-à-dire ?
- Eh bien, je ne sais pas, justement ! lui répondis-je avec un sourire confus. Quand est-ce qu'elle a été inaugurée, s'il y avait un bâtiment ici avant sa création, s'il y a eu un événement particulier par le passé qui s'est déroulé ici…
- Alors là, j'en ai aucune idée, mon bon monsieur.
Il hésita un instant et repris.
- Elle a toujours été là depuis que je suis tout gosse et elle s'est toujours appelée comme ça. Faudrait peut-être demander à la mairie?
- Ah… fis-je d'un air déçu. C'est une bonne idée. J'irai fait un saut dans l'après-midi. Merci pour les renseignements.
Il embraya :
- Et alors, vous étudiez quoi, en histoire ?
Surtout, il convenait de ne pas griller le mensonge spontané et de rester vague :
- Heu, eh bien, j'étudie… l'histoire antique, en fait. Oui, voilà. Et je me demandais pour la place si… enfin, bref, je ne vais pas vous ennuyer avec ça.
- Ah, les romains et tout ça ? Eh bien, à ce que j'en sais, ils ont trouvé des trucs dans le quartier.
- Des trucs ? demandai-je, intéressé.
- Oui, des statues, des bijoux, des trucs dans le genre. Des trucs romains, je crois. D'ailleurs, maintenant qu'on en parle, je crois bien qu'ils ont trouvé une statue dans le coin.
- Une statue ?
- Ouaip. Quand ils ont fait les travaux d'aménagement des égouts, ils ont trouvé des vestiges, une belle statue et tout un tas de trucs. Je le sais parce que je suis allé au musée municipal avec ma femme et qu'elle m'avait fait remarquer qu'ils avaient trouvé tout ça sous la place Glénard, justement. La place de mon lieu de travail, en fait ! Peut-être que ça peut vous intéresser...
- Une statue sous la place exposée au musée municipal, vous dîtes ? Et il est où, ce musée ?
- Oh ben c'est pas compliqué. C'est rue du Maréchal Foch, dans le centre culturel.
- Eh bien, c'est peut-être ce que je recherche. Merci beaucoup pour le renseignement, Monsieur.
- Si je peux aider…
Une statue romaine avait donc été trouvée ici ? Ce n'était peut-être rien mais ça pouvait valoir le déplacement. Restait toujours l'incertitude de chercher dans la mauvaise direction. Il fallait un brin de folie - ou beaucoup d'ennui à vrai dire - pour s'engager dans une voie à la recherche de quelque chose sans savoir ni si la voie était pertinente, ni si le " quelque chose " existait vraiment. J'étais tout de même bien décidé à vérifier toutes les hypothèses, même les plus farfelues. Après avoir acheté un sandwich dans une buvette, je m'étais donc dirigé vers la rue Maréchal Foch pour rejoindre le musée municipal.
Le centre culturel faisait partie de ces nouveaux bâtiments construits par la ville dans les années 70. Il en possédait toutes les caractéristiques habituelles : architecture se voulant moderne et néanmoins has been, couleurs marquantes supposées originales et néanmoins criardes, organisation des lieux se voulant ergonomique et néanmoins bordélique. A l'intérieur, je n'eus toutefois pas trop de difficultés pour trouver le musée municipal. Le musée rénové au moment de la construction du centre culturel, les collections d'art qu'il comportait y avaient été déplacées à cette occasion. Deux collections principales pouvaient y être rencontrées : parmi des œuvres de Moreau, Picasso, Rodin ou Zadkine, une collection de peintures de Louis Neillot, dernier peintre fauve d'origine vichyssoise. Par ailleurs, la section archéologique présentait des vestiges romains et grecs trouvés dans les fondations de Vichy et des environs. A côté de cela, il restait les expositions temporaires - celle du moment était consacrée aux richesses régionales insoupçonnées du bassin de l'Allier et proposait des photographies de différentes époques montrant les effets, voire les méfaits, de l'aménagement du territoire au fil des décennies depuis le 19ème siècle.
Pour l'heure, cependant, ce n'était pas ce qui m'intéressait. Je m'étais dirigé vers la section des vestiges antiques et m'efforçai de trouver un gardien. Je tombai sur une gardienne de la trentaine, de petite taille, dans un petit tailleur un peu cheap, qui arborait des petites lunettes violet sombre transparentes du plus bel effet. J'espérais qu'elle serait en mesure de m'aider à trouver ce que je cherchais :
- Bonjour, mademoiselle. Vous pourrez peut-être me renseigner…
- Bonjour, monsieur. Je l'espère ! répondit-elle avec un grand sourire. Je me fis la remarque que les vichyssois étaient tout de même sacrément agréables et sympathiques, comparés aux populations d'autres villes que j'avais fréquentées.
- Je recherche un lot de découvertes de la période romaine - dont une certaine statue m'a-t-on dit - qui ont été trouvés dans les fondations du Vieux Vichy, sous la place Frantz Glénard. Je ne sais pas à quelle période les fouilles ont été entreprises, ceci dit - avant ou après guerre. Ça vous dit quelque chose ?
- Oui, bien sûr : vous voulez sans doute parler de la statuette du Bacchus.
- Le Bacchus ?
- Oui, une splendide statuette de 30 cm qui a été découverte sous la place Frantz Glénard dans l'entre-deux-guerres. C'est sans doute l'une des plus belles pièces de la section Antique du musée.
- Oh ! Et où peut-on l'admirer ? Elle est exposée ?
- Deuxième salle à gauche, une statuette en bronze dans la vitrine. Vous ne pourrez pas la manquer. Elle est entourée d'autres pièces trouvées au moment des fouilles, essentiellement des fibules et des poteries.
- Merci beaucoup !
Je me ruai donc devant la vitrine. Bacchus m'y attendait. Il s'agissait en effet d'une statuette d'une trentaine de centimètres de hauteur, entièrement en bronze. Le personnage divin portait une grappe de raisins et une coupe de vin entre ses mains. Bacchus était la représentation romaine de Dionysos, le dieu de l'ivresse, des plaisirs mais aussi d'une certaine forme d'initiation chez les Grecs. Il existait en effet, aux côtés des Ecoles des Mystères d'Eleusis - les principaux rites d'initiation grecs - certains temples d'initiation de teneur ésotérique au premier rang desquels les célébrations dionysiaques (de Dionysos) trouvaient leur place, et qui prendraient une forme éludée chez les Romains avec les Bacchanales (du Bacchus romain).
Je scrutai le moindre détail de la statuette, cherchant si une quelconque indication ou subtilité aurait pu être relevée par Edmond comme la source d'une nouvelle énigme. Seulement, après un bon quart d'heure d'étude attentive, rien n'émergeait dans mon esprit. La datation de la sculpture indiquait le 1er siècle après J.-C. - cela ne m'avançait guère.
Soudain, alors que je laissais errer mon regard aux alentours de la statuette, je trouvai enfin quelle était la chose que je recherchais. Elle était là, présente depuis le début ; seulement, trop occupé par la statuette, je ne lui avais pas prêté attention. Etrangement, au même instant où je l'aperçus, je me rendis compte que mes recherches de ces derniers jours tenaient toujours à la même subtilité : à chaque fois que je recherchais quelque chose de précis, la clef se situait au bon endroit mais pas sur le bon objet. C'était comme si chaque indication, chaque mystère, voire chaque énigme, indiqué par Edmond invitait à une prise de distance, une prise de perspective par rapport à l'objet de mon attention. Ainsi, les secrets se révélaient à moi par une sorte de " heureux hasard " venant compléter mes investigations.
Elle était là, présente depuis le début. A côté de la statuette, sur le rayonnage des poteries romaines. Semblable à celle que j'avais déjà vue la veille. La même couleur, la même matière, la même structure. Les mêmes motifs sommaires. Une lampe à huile. Une lampe à huile romaine. Seule différence, à la place de l'Aleph, on y trouvait un A majuscule, l'équivalent latin de la première lettre de l'alphabet hébreu. (voir la lampe avec un A).
J'avais donc raison depuis le début. Edmond savait cela. Edmond savait que la place repérée sur le plan à partir du cercle et des trois rues en triangle allait amener l'investigateur à trouver une statue d'un Bacchus romain qui, pourtant démuni de son sceptre initiateur dans un musée, l'amènerait à être initié au secret : la lampe à huile dérobée au Caire avait une sœur jumelle dans le monde romain.
Il y avait clairement un caractère excitant à découvrir ainsi d'étranges secrets conservés comme tels pendant plus de soixante ans. Restait à savoir quel était le but de tout cela. Tant les mystères qui reliaient deux lampes à huile de deux civilisations différentes que les raisons qui avaient poussé Edmond à élaborer un jeu de piste à travers le temps. Que voulait apprendre mon arrière-grand-père à celui qui mettrait le doigt sur son journal intime ? Que voulait-il signifier, quelles étaient ses intentions véritables ? Comment s'étaient déroulé les événements après sa disparition ? Qu'était devenu le Cercle après les années 30 ? S'il avait survécu à plus d'un siècle, peut-être existait-il encore aujourd'hui ? Et quel était donc le lien avec ce psychopathe d'Henri Désiré Landru et le meurtre de la première femme et de la fille d'Edmond ?
Toutes ces questions restaient pour l'heure sans réponse. Mais j'étais bien décidé à percer ces secrets. Si Edmond m'avait guidé jusque là par-delà la tombe, il devait bien y avoir un moyen d'aller plus loin. Peut-être qu'en lisant le journal intime dans son intégralité j'en apprendrais davantage.
Le soleil recommençait, comme chaque jour, à disparaître. La nuit se profilait à l'horizon et cela signifiait pour moi le retour nécessaire au bercail.
J'étais donc reparti le lendemain pour Nice après avoir passé la soirée à préparer mes affaires. J'avais pris soin de tout remettre en place avant mon départ : la lampe à huile gravée d'un aleph, les photos, les ouvrages que j'avais dérangés. J'étais tout de même bien décidé à avancer dans cette histoire à distance, en attendant un éventuel retour : j'emportai avec moi le journal intime et l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres ", n'étant pas certain d'avoir exploré l'ensemble des subtilités de l'ouvrage. Peut-être que l'ouvrage sur les potiers alchimistes n'apportait rien d'autre que l'emplacement de la seconde lampe à huile - celle marquée d'un A latin - mais je n'arrivais pas à me défaire de l'idée que l'ouvrage pouvait signifier autre chose.
En effet, précipité dans les délires d'Edmond, je me rendais compte que chacune des informations et des énigmes qui se posaient comportaient plusieurs niveaux de lecture. Comme si chaque élément possédait plusieurs niveaux d'interprétation possibles, semblant tous plus hétéroclites les uns par rapport aux autres et pourtant reliés comme un ensemble par une logique qui m'échappait. La question qui m'habita tout le long du voyage en train vers Nice fut de savoir si cette logique était sous-jacente et ne demandait qu'à être découverte ou si c'était l'esprit de l'homme qui la faisait naître par sa propre imagination. A quel moment la limite était-elle franchie entre la causalité effective des éléments abordés et la projection de ses propres fantasmes guidés par de curieuses coïncidences ? Il en était de même des signes : on prenait souvent plaisir à les noter lorsque ceux-ci nous interpellaient mais ne passions-nous pas en réalité à côté d'une somme monstrueuse d'éléments et d'événements se précipitant devant nous ? En clair, là encore, la question se posait : ce qu'on appelait " signes ", était-ce simplement des coïncidences anodines qui nous interpellaient parce qu'on y faisait attention pour telle ou telle raison, ou de réels messages qui nous étaient adressés directement, voire personnellement par un " dieu " ou un " sens métaphysique " quelconque ?
J'avais laissé la question en suspens et avais profité de mes nombreuses heures de voyage SNCF pour lire le journal intime. Vu le nombre de pages et l'écriture quasi-cunéiforme de mon aïeul, je n'eus pas le temps de le lire dans son intégralité. Ceci dit, j'en appris tout de même davantage sur son histoire.
Chaque mercredi, Edmond se rendait " au lieu habituel ", pour assister à une séance de spiritisme. Apportant les deux objets appartenant à feu sa femme et son fils, il disait entrer en contact avec leurs esprits et conversait avec eux pour une soirée durant. Chacun des participants faisait de même autour de la table, chacun à son tour, et " le Maître " - le médium du Cercle - semblait être celui qui permettait une telle communication avec le monde des morts.
Tout avait commencé avec la disparition de la famille d'Edmond, en février 1918. Catherine et son fils demeuraient introuvables. Quelques semaines après leur disparition, Edmond fit un rêve qui l'invita à abandonner ses recherches : sa femme et son fils lui étaient apparus. Ils lui avaient expliqué qu'ils venaient de quitter leurs corps, assassinés par un monstre du nom d'Henri Désiré Landru. Ils l'avaient réconforté, lui avaient demandé de refaire sa vie et d'oublier sa peine. Edmond s'était réveillé en pleurs, bouleversé par cette vision. Mais surtout, il venait d'apprendre l'existence de leur assassin bien avant que son nom ne marquât l'histoire des meurtriers en série.
Une semaine plus tard, en mars 1918, les corps de sa femme et de son fils furent retrouvés dans une forêt, égorgés et éventrés. Bouleversé, Edmond avait confié son rêve aux autorités, qui ne l'avaient bien sûr pas pris au sérieux. C'est à ce moment précis, alors qu'il touchait le fond, que son frère lui parla du Cercle, auquel lui-même appartenait. Il s'agissait d'une réunion de spirites qui se tenait tous les mercredi soirs pour contacter les esprits des trépassés. Edmond, désespéré, avait accepté. Il lui avait été demandé d'apporter un objet appartenant aux décédés : une pince à épiler de sa femme et le doudou de son fils. Ce fut la première séance d'une très longue série qui dura jusqu'en 1937.
Lors de cette première séance, j'apprenais dans le journal qu'Edmond avait été contacté par une entité que le Cercle surnommait " le Supérieur Inconnu ". Cet être, supposé être un guide vivant sur d'autres plans magiques, était vénéré par le Cercle comme le représentant d'une sorte de hiérarchie spirituelle oeuvrant pour le bien de l'humanité et agissant par le biais de ses disciples. Le Maître - le médium - recevait des instructions du Supérieur Inconnu sur un certain nombre d'actions à réaliser. C'est par ordre du Supérieur Inconnu qu'Edmond avait d'ailleurs intégré le Cercle par l'intermédiaire de son frère, dépêché auprès de lui pour le recruter. Au fil des années, en gravissant les degrés initiatiques au sein du Cercle, sorte de loge maçonnique, Edmond avait ainsi découvert que le Cercle n'était pas qu'une simple réunion de spirites de Province : non seulement le Cercle possédait des réunions de spiritisme tous les mercredi soirs dans plusieurs endroits en France mais, surtout, il comportait des disciples au niveau international.
Faction avancée de l'humanité, le Cercle se proposait de précipiter les " événements nécessaires à l'émancipation des hommes ". J'appris ainsi l'existence d'une sorte de " Plan ", dont des bribes étaient supposées révélées par l'intermédiaire des Maîtres - médiums des différentes réunions de spirites locales. Ce Plan avait pour but d'apporter la Paix Universelle à l'ensemble de l'Humanité pourvu que le Grand Œuvre soit réalisé.
Pourtant, Edmond ne donnait dans son journal aucun détail sur ce que représentait ce Plan, ni sur la teneur du Grand Œuvre et sur ce qu'il représentait. J'appris juste que le vol de lampe à huile au Musée du Caire avait été orchestré par le Cercle et qu'Edmond y avait été envoyé pour une sorte de rite de passage initiatique. Voler la lampe et la rapporter au Cercle était la preuve pour le Cercle de la loyauté de mon aïeul envers le Plan, dicté aux Maîtres par le Supérieur Inconnu.
Cependant, il n'y avait aucun détail sur le Rayon Jaune et sur ce qu'il représentait. Ce n'est que dans la dernière entrée du journal qu'il y était fait mention et que je découvrais donc - avec Edmond - que le Supérieur Inconnu n'était autre qu'Henri Désiré Landru, l'assassin de sa femme et de son fils.
Edmond avait découvert avec effroi qui était le sinistre personnage d'Henri Désiré Landru dans la presse quelques années auparavant. Le 12 avril 1919, plus d'un an après le meurtre de la femme et du fils d'Edmond, Henri Désiré Landru était arrêté par les forces de l'ordre. Mon arrière-grand-père apprit ainsi qui était ce personnage que Catherine avait nommé en rêve près d'un an avant sa sinistre notoriété publique. Fils d'un chauffeur dans une fonderie et d'une couturière, Henri Désiré Landru était accusé d'une douzaine de meurtres de femmes entre 1914 et 1919, dont il était supposé avoir brûlé les cadavres dans une vieille cuisinière à bois. Séduisant des femmes, veuves pour la plupart, il les invitait dans une villa où il mettait fin à leurs jours. Pourtant, le meurtre de la femme et du fils d'Edmond ne fut pas retenu par les autorités comme commis de la main du meurtrier. Aucune preuve et aucune déclaration du tueur ne permettaient d'en arriver à une telle conclusion : seul le rêve étrange d'Edmond semblait l'indiquer. Reconnu cependant coupable de meurtres et condamné à mort le 30 novembre 1921, Henri Désiré Landru fut guillotiné le 25 février 1922.
Comment expliquer, dès lors, que lorsque la voix du Supérieur Inconnu trouva son visage - celui d'Henri Désiré Landru - celle-ci se manifesta à Edmond à la fois de son vivant, en 1918, mais surtout en 1937, près de quinze ans après le décès du meurtrier ? Comment et pourquoi l'assassin qui semblait n'être qu'un banal mais néanmoins horrible tueur en série était relié au Cercle ? Et surtout comment, s'il s'agissait bien de Landru, était-il capable de se manifester ainsi aux spirites à la faveur des effluves astrales de l'éther ? Encore une question qui restait en suspens.
J'avais fini par reposer le journal intime, bercé par les remous des voitures du train. Après une petite heure de sommeil, j'arrivai enfin à la gare de Nice dans la soirée où mon père m'attendait avec sa voiture.
Le lendemain, je m'étais réinstallé à Nice chez mes parents. La chaleur était étouffante : pour un mois d'avril, c'était particulièrement étonnant, même à Nice. Ceci dit, sur la Côte d'Azur, le soleil avait parfois ses caprices qui faisait tomber les pulls et les t-shirts même en plein printemps. Et je ne pus m'empêcher de penser, vu la nouvelle coïncidence qui allait se profiler, que cette chaleur soudaine m'accueillant dans mes pénates originelles n'était pas due au hasard. Le hasard est le véhicule qu'emprunte Dieu lorsqu'il passe inaperçu, disait Edmond à plusieurs reprises dans son journal intime. Mais de quel dieu s'agissait-il ? De celui omnipotent et omniprésent, violent et vengeur, décrit dans la Bible ou une forme de conscience intérieure qui venait nous confier ses secrets à voix basse au creux de l'oreille ?
J'avais quitté ma chemise et mon pantalon et m'étais laissé tomber en arrière dans mon fauteuil. Il faisait si chaud que, même en boxer, mon dos transpirant collait au cuir de mon assise. Les yeux perdus sur mon écran d'ordinateur, j'essayais de trouver un moyen d'avancer dans mon investigation. Peut-être devais-je essayer de contacter Mathilde, la fille du frère d'Edmond, que ma grand-mère avait mentionnée comme habitant à Paris. Peut-être savait-elle quelque chose de cette histoire ou du moins avait conservé des affaires de son père qui m'en apprendraient davantage ? D'ailleurs, quel était le niveau d'implication de mon arrière-grand-oncle dans le Cercle ? Après la découverte qui semblait effrayer Edmond, de quel côté s'était-il rangé ? De quoi était-il vraiment au courant ? La piste méritait d'être explorée.
J'ouvrai l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres " : après quelques heures de lecture attentive, je n'appris rien de nouveau de ce que je savais déjà. Une filiation étrange entre trois personnages potiers sur plusieurs siècles, tous reliés entre eux par un travail sur les émaux qui touchait à l'alchimie. Je remarquai combien la fixation des couleurs et leurs correspondances avec les oxydes métalliques avaient leur importance : l'or donnait le rouge, le manganèse le violet, le cobalt le bleu profond et le vert. Cependant, je me fis la réflexion que si Bernard Palissy semblait un authentique alchimiste, ses deux successeurs semblaient s'éloigner progressivement de son art. Le premier, Frederic Böttger, s'il s'était penché sur la question, semblait avoir été corrompu par les finances qu'apportait la recherche alchimique du plomb transformé en or - ou du moins par celles provenant de ses mécènes fortunés car il n'était confirmé nulle part qu'il avait été capable de réaliser la fameuse transmutation. Quant au second, Josiah Wedgwood, c'était davantage la dimension industrielle et commerciale qui semblait l'intéresser, alors qu'il fréquentait la Lunar Society qui, dans la tradition des obédiences maçonniques, ne me semblait pas des plus transparentes. Devais-je comprendre de cet ouvrage - ou tout du moins du fait qu'Edmond le montrait du doigt - que la Lunar Society tentait d'accomplir " quelque chose " dans la lignée des recherches alchimiques d'un Bernard Palissy mais qui se détachait de l'intention originelle de l'art ? Si c'était bien le cas, qu'était ce " quelque chose " ? Transformer le plomb en or ? Ou quelque chose qui m'échappait pour l'instant ? Là encore, si la piste avait son intérêt, elle demeurait plus une question qu'un début de réponse.
Epuisé sur mon fauteuil collant de sueur, à demi-nu, ce fut encore une fois un geste malheureux qui précipiterait les événements. Il était amusant de constater combien ces instants anodins de maladresse ou d'errance hasardeuse venaient compléter de longs moments de réflexion intense tentant de relier ensemble les fils d'une logique qui m'échappait complètement. Tout avait commencé par une boîte à musique qui m'avait échappée des mains ; cette fois, ce fut lorsque l'ouvrage s'abattit lourdement sur le sol carrelé de ma chambre que le deuxième acte de cette recherche prit naissance.
Il est un fait notable qui n'échappe pas aux bouquinistes ou, du moins, aux adeptes des bibliothèques. Le papier, cette matière vivante qui boit l'humidité ambiante, supporte mal le climat méditerranéen. Surtout lorsque la saison chaude frappe de plein fouet la Côte d'Azur. Ventilation et climatisation sont normalement de mesure. Il n'est en effet pas rare, lorsqu'on les ouvre un peu brusquement, de voir la colle reliant les pages entre elles se ramollir légèrement - suffisamment, en tout cas, pour que l'ouvrage se désagrège à moitié entre les mains. Pour l' " Histoire de Trois Potiers Célèbres ", ce n'était pas le cas. Les pages étaient reliées entre elles par des fils de tissus tressés. En revanche, je remarquai que l'intérieur de la couverture en cuir comportait une sorte de feuille cartonnée collée qui maintenait l'ouvrage au sein de la couverture. Cette feuille cartonnée semblait se décoller sous la pression des fortes températures moites de la Côte d'Azur et avait pris un mauvais pli lors de sa chute sur le sol. Chagriné d'avoir abîmé l'ouvrage par ma maladresse, je m'empressai de jeter un œil à l'intérieur de la couverture pour voir si je pouvais la recoller. Quelle ne fut ma surprise lorsque je me rendis compte qu'entre la feuille cartonnée et le cuir, une feuille pliée en deux… avait été insérée ! Je décollai donc délicatement la feuille cartonnée en évitant de trop la déchirer et saisit mon nouveau trésor avec hâte : s'agissait-il d'un nouvel indice laissé par Edmond à mon attention ? Je dépliai la feuille.
La feuille comportait un long texte écrit à la main. A priori, en comparant cette écriture avec celle du journal intime, l'écriture n'était pas la même. En tête de ce texte, en gros, en haut de la feuille, on trouvait le nombre 666 dessiné à la plume avec délicatesse. Le texte suivant semblait en fournir une explication :
" 666. Ce nombre a déchaîné moult passions depuis son apparition dans l'Apocalypse de Saint-Jean. Défini comme le nombre de la Bête et comme étant cependant un nombre d'homme, nombreux sont ceux qui y ont vu la clef de la compréhension de l'Apocalypse. Cela est exact à condition qu'on en comprenne toute la teneur. Elevé au cube, il devient le 6x6x6 = 216. C'est un nombre considéré comme parfait par les kabbalistes juifs. Néanmoins, il touche essentiellement à la matière et est donc une clef fondamentale pour l'art de l'alchimie. Il viendra un temps où l'on comprendra que la matière ultime est constituée de 6 particules plus petites encore que ne le sont les protons, ces 6 particules étant les 6 directions dont parle le Sepher Ha Zohar, Livre de la Splendeur - c'est-à-dire les quatre points cardinaux, le dessus et l'en-dessous. Il sera révélé (Apocalypse signifie " révélation ") 216 combinaisons de ces 6 particules directions et tel sera le cœur de la matière. Ce secret physique et alchimique a été compris par un moine enlumineur du 14ème siècle qui, comme chez tous les maîtres de l'Art, est resté dans l'anonymat des écrits. Si ses travaux ont été égarés, ils ont servi de base aux trois frères bien connus du15ème siècle pour extraire la racine du bleu de cobalt. C'est dans ce bleu que se trouve toute la clef de la compréhension de la matière : sa contemplation révèle à l'homme la totalité de l'être et la teneur du 666. Alors se créera un pont dans le ciel et le secret sera révélé. "
Le texte s'achevait là. Voilà qui était bien énigmatique ! Tout ceci méritait une recherche google-ienne pour en apprendre davantage. Maintenant que j'avais accès au net, le monde pourrait se révéler à moi.
Je n'appris pas grand-chose au sujet des trois frères mentionnés et n'en retrouvais pas vraiment la trace. Il était bien fait mention au détour d'une page de trois frères italiens - les frères Conrado à l'origine de la faïence - mais ceux-ci avaient vécu entre le 16ème et le 17ème siècles. Je laissais donc de côté cette référence.
Par contre, je pus glaner quelques données sur le reste. Le Sepher ha Zohar, le Livre de la Splendeur, était effectivement un écrit mystique juif écrit au 13ème siècle. On y trouvait bien l'idée que la matière du monde avait été formée dans les 6 directions mentionnées dans le texte. Et je découvris au hasard de ce 216 mystérieux à quoi le texte faisait allusion. Alors que le texte n'avait pas pu être écrit après 1937, sa prophétie s'avérait parfaitement juste ! Je me rendis compte en effet que les 6 particules dont le texte parlait n'étaient autres que les fameux quarks… découverts dans les années 1960 ! Le nombre de combinaisons possibles de quarks qu'il était envisageable d'imaginer pour la constitution de la matière s'élevait à 216 et étaient appelées les hadrons. Voilà qui était une découverte particulièrement étonnante. Mais cette référence ne m'étonna pas davantage : je pus lire sur le net que le physicien à l'origine de la découverte des quarks avait fait une bien étrange déclaration à la presse spécialisée. A la question de savoir ce que cela lui faisait d'avoir découvert des particules de matière bien plus petites que ce que l'homme connaissait jusqu'à présent, le physicien répondit avec sympathie qu'il n'avait rien découvert et… que les alchimistes les avaient découvertes 500 ans avant lui ! L'alchimie était-elle un art qui avait un fond de vérité ? Mais si tel était le cas, comment se pouvait-il que, sans instruments pointus, des hommes aient été capables - par le simple biais de réflexions métaphysiques particulières - d'identifier des lois de la matière des plus pointues et inattendues ? Etait-ce le fruit d'une coïncidence bien étonnante ou de tout autre chose ?
Encore une fois, la question restait sans réponse. Je découvris cependant quant au bleu de cobalt quelque chose d'intéressant. Effectivement, cet oxyde métallique permettait d'obtenir une couleur bleue ou verte selon les manipulations qui étaient faites. Or, avec la mention de ce bleu si particulier, supposé - selon le texte que je venais de découvrir - amener une révélation dans la contemplation, j'avais là un point commun avec la mention de l'utilisation des oxydes métalliques qu'on trouvait dans l'ouvrage sur les trois potiers célèbres. Il était en effet précisé, à plusieurs reprises, que la recherche sur les couleurs et la façon de les fixer sur la céramique, était une recherche d'ordre alchimique. J'avais d'ailleurs déjà découvert, dans l'ouvrage, notamment dans la partie concernant Bernard Palissy, que le cobalt était prisé pour fixer la couleur bleue. Je me dis donc que cette coïncidence ne devait pas être fortuite et que la piste du bleu de cobalt se devait d'être explorée davantage.
Or, je me rendis compte en cherchant un peu sur le net que ce bleu avait interpellé un artiste contemporain d'Edmond qui en avait fait le fer de lance de l'ensemble de son œuvre. Il s'agissait d'Yves Klein, qui avait même déposé son nom pour un bleu de cobalt bien particulier : l'I.K.B., International Klein Blue. L'I.K.B., s'il avait été ainsi déposé, était en réalité obtenu à partir du cobalt et semblait déjà utilisé dans la poterie et dans des enluminures du Moyen-Âge. Je découvris qu'Yves Klein était un rosicrucien, c'est-à-dire un adepte de l'ordre mystique de la Rose-Croix, et spécifiait que le bleu de l'I.K.B. exprimait pour lui la totalité de la pureté de l'être et l'expression première de la matière. Il semblait que ce bleu tournait à l'obsession chez Klein puisqu'il réalisa un nombre d'œuvres hallucinantes exclusivement colorées de ce bleu si particulier. C'est ainsi que je découvris rapidement qu'il existait à Nice même, au MAMAC (Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain) une exposition particulièrement fournie de l'œuvre de Klein.
Voilà donc où se trouvait ma prochaine destination. Je ne savais si la piste était pertinente puisque Klein n'avait que 9 ans en 1937. Ceci dit, poussé par une intuition nouvelle, je me dis qu'il pouvait être prolifique de découvrir de mes propres yeux quel était ce bleu particulier qui avait inspiré cet artiste. Je me dis, sans grande conviction mais avec un brin de mysticisme ludique, que je découvrirais peut-être, en face de ces œuvres, ce qui serait en mesure de révéler le fameux " secret " ?
C'était dit. J'appelais une amie versée dans les arts et l'invitait à m'accompagner au MAMAC pour découvrir ce Klein qu'elle connaissait déjà que trop. Au pire, ce serait une sortie culturelle qui ne pouvait que m'enrichir un peu l'esprit.
Je m'étais retrouvé donc dans l'après-midi à déambuler dans les différentes salles consacrées à Klein au MAMAC. Etre accompagné comme je l'étais de mon amie versée dans les arts était une aubaine : je pouvais ainsi aller au-delà du simple critère esthétique des œuvres et recevoir quelques explications et références biographiques bien senties. J'appris ainsi que, dès l'adolescence, Yves Klein s'était penché vers une recherche d'ordre spirituelle. Cela commença dès ses 19 ans, en 1947, avec le judo, vu essentiellement à l'époque comme un art martial d'élévation intellectuelle et de maîtrise de soi, plus que comme un simple sport comme cela tend à être le cas aujourd'hui. Il partit même au Japon perfectionner son art, atteignant un haut grade de la ceinture noire qu'aucun français n'avait encore atteint à son époque. Parallèlement, dès son entrée dans le monde de judo, il s'intéressa à la mystique de la Rose-Croix et finit par devenir membre d'une des obédiences les plus connues, l'AMORC. Très tôt, dès ses vingt ans, il développa une obsession pour la couleur bleue et vit en elle " la couleur pure ". Sur un fascicule livré avec l'exposition, je pus lire à ce sujet qu'il déclara " Le bleu n'a pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs elles en ont ... Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes ... tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible. ". Cette obsession le conduisit à développer toute une série de monochromes d'un bleu très particulier dont il élabora une formule spécifique, brevetée en 1960 sous le nom d'I.K.B. Tout au court de sa carrière d'artiste, il développa ainsi une série d'œuvres, dont des formes de sculptures murales, avec des éponges marines collées à même la toile et imprégnées de cette couleur. Il finit par décéder très jeune, à 34 ans à peine, d'une crise cardiaque, en 1962.
Je dois avouer que ce bleu si particulier qu'était l'I.K.B. avait un drôle d'effet sur moi. Il s'agissait d'une sorte de bleu sombre qui avait pourtant l'étrange caractéristique d'être lumineux. Comme si des profondeurs de ce bleu irréel une lumière venait iriser chacune de ses particules et procurait une lumière intérieure à la couleur pourtant sombre. Je fus particulièrement impressionné par une petite salle qui comportait un gigantesque bac à sable dont le sable était uniquement de cette couleur. Voilà qui était particulièrement grisant !
Mon amie me laissa seul une dizaine de minutes. Elle souhaitait voir l'exposition temporaire d'une sculpteur qui ne m'intéressait guère et je profitai de l'occasion pour me laisser imprégner de cette couleur un brin irréelle. Dans ce silence de la galerie bien vide et me retrouvant seul face à ces sculptures peintes de ce bleu cobalt étonnant, je m'interrogeai. En observant avec attention cette couleur si spéciale, une intuition soudaine allait-elle me venir à l'esprit et m'éclairer sur le sens de la démarche d'Edmond ? Que désirait me dire mon aïeul ? Que signifiait ce bleu si particulier ? Je laissai mon esprit divaguer. Ce bleu rayonnant était celui de la mer et celui du ciel. Sombre pour le premier ; clair pour le second. L'I.K.B. était-il le bleu parfait qui se trouvait à l'horizon, à la rencontre des cieux et de l'océan ? Le bleu sombre marin éclairé du soleil céleste qui colorait l'atmosphère au-dessus des eaux ? D'où provenait véritablement cette lumière qui semblait en émaner ? Venait-elle vraiment rebondir sur les pigments excités du cobalt ou était-ce le cobalt qui lui-même l'émanait ?
Une voix grave me sortit brutalement de ma rêverie. Je sursautai :
- Ah, l'Art contemporain et ses fantasmes. Une simple resucée de ce qui se faisait déjà autrefois.
Je tournai la tête vers ma droite : juste à côté de moi, à ma hauteur, un homme m'avait rejoint et venait de jeter ces mots. Les yeux fixés sur la sculpture que j'étais en train de regarder, il reprit la parole :
- L'intuition de l'artiste était bonne, cependant. Mais a-t-on jamais vu un membre de l'AMORC être un véritable Rose-Croix ?
Etait-il en train de me parler ou faisait-il à voix haute des commentaires pour lui-même ? Ce qui était certain, c'est que je ne supportais pas ces gens qui se permettaient de juger en vulgaire l'art contemporain. Qui plus est en public et à voix haute. Même si nous n'étions que deux dans la salle. Une chose était sure, cela m'importunait. D'autant plus qu'il était presque collé à moi. Ne connaissait-il pas les règles de base sur la notion d'espace vital ?
Il s'agissait d'un homme de grande taille, la soixantaine. Il avait la peau foncée et ridée, de type arabe, une petite moustache, et une barbe grisonnante lui dessinait le tour du visage. Ses cheveux gris, en bataille, étaient coiffés d'une sorte de fichu en tissu gris et marron, abîmé et déchiré. Sa voix était grave et avait un léger accent arabe qui lui faisait rouler les " r ". J'eus presque envie de lui faire remarquer sa familiarité bien inconfortable quand il me prit de court en se tournant vers moi :
- Comment, ne me dîtes pas que vous accordez un quelconque crédit à cet artiste de bas étage ? Yves Klein avait une bonne intuition. Il était pur, aux origines. Mais il s'est laissé très vite prendre au jeu de la célébrité et de l'argent à profusion. Il s'est pris pour ce qu'il n'était pas. Son œuvre n'a aucun intérêt.
Je répondis, sur la défensive, tentant même de me justifier :
- Je ne vois pas ce qui vous permet de dire une telle chose. D'ailleurs, j'aime ce bleu qu'il a breveté. Je n'en ai jamais vu de pareil !
- C'est que vous n'avez pas suffisamment cherché, mon jeune ami. dit-il, avec un petit sourire narquois.
Nous n'avions échangé que deux phrases et je bouillonnais : voilà qu'il me prenait de haut ! Je ne le connaissais même pas et pourtant il m'exaspérait ! J'haussai la voix et répliquai sèchement :
- Chercher ? Et chercher quoi, je vous prie ?
Il se remit à sourire et me répondit d'une voix calme :
- Chercher d'où vient vraiment le bleu de cobalt, allons.
Je fis un pas en arrière, surpris. Les questions fusèrent dans mon esprit, se chevauchant les unes sur les autres : comment savait-il que… savait-il quelque chose sur… que me voulait cet homme qui… qui était-il d'ailleurs ? Sa réponse me figea, bouche bée :
- Ne perdez pas bêtement votre temps avec Yves Klein. Concentrez vous plutôt sur ce qui a une véritable valeur. Vous qui habitez Paris, vous n'aurez pas de mal pour faire une halte au musée Condé de Chantilly.
Je bégayai, hébété :
- Que… Comment savez-vous que je… ? Mais vous... ?
Son ultime réponse, lancée dans un dernier sourire, finit par me clouer définitivement sur place :
- Je suis certain que " Les Très Riches Heures du Duc de Berry " des frères Limbourg vous révéleront bien des secrets. Peut-être même de quoi ériger un pont dans le ciel. Qui sait ?
Sur ces derniers mots, il tourna les talons et, sans me lancer le moindre regard, s'éloigna de moi. Son allure semblait étrange. Il n'y avait guère de mot pour la décrire. Il semblait se déplacer comme par une sorte de flottement, comme s'il glissait tout en marchant. C'est lorsqu'il fit quelques mètres qu'un détail qui m'avait échappé me frappa soudainement. Le vieil homme de type arabe était unijambiste. Et c'est avec une jambe de bois qu'il se déplaçait pourtant avec une aisance presque surnaturelle.
Mon sang ne fit qu'un tour. L'anecdote du Musée du Caire me revint en mémoire. Je m'élançai vers lui pour l'empêcher de partir.
(à suivre)
Commentaires
De : Sekhmet la Rouge Le samedi 9 septembre 2006 à 18:02 Site : http://jerrine.free.fr/blog/index.php Inutile de multiplier les superlatifs. J'ai publié ma participation. Prière de ne pas faire de comparaison. D'avance merci.