- Attendez ! lançai-je en jetant ma main en avant et en refermant mes doigts sur l'air qui nous séparait. Attendez !

Le vieil homme unijambiste se faufilait avec aisance au travers de la salle d'exposition vers la cage d'escaliers. J'avais la ferme intention de ne pas le laisser s'en aller. La coïncidence de la rencontre avec cet étrange personnage, semblable à la description qu'en faisait Edmond dans son journal intime au Caire, était sidérante. D'autant plus que les événements du Caire étaient supposés se dérouler en 1926. Soient 80 années auparavant.

Il commençait tout doucement à descendre les marches alors que je m'étais mis à courir pour le rejoindre.

- Mais attendez-moi, merde ! m'énervai-je. Qui êtes-vous... Dîtes m'en plus... !

J'arrivai en haut des marches. En contrebas, je pouvais voir le vieil homme sur le palier d'entre-deux étages, au beau milieu de la cage d'escalier. Il s'arrêta un instant, devant la porte des toilettes du Musée qui se trouvaient entre les deux étages. Puis, sans me lancer le moindre regard, il disparut de mon champ de vision en s'engageant vers les escaliers que je savais conduire au niveau inférieur. Je descendis les marches quatre à quatre.

Surprise. Parvenu sur le palier de l'entre-deux et voyant, dos aux toilettes, l'étage inférieur se profiler en bas des escaliers, je constatai brutalement que le vieil homme s'était tout bonnement volatilisé. Il avait disparu au beau milieu de la cage d'escalier. C'est alors qu'une voix caverneuse, semblable à celle du vieillard unijambiste, retentit derrière moi :

- Méfie-toi de mon frère, il t'induira en erreur.

Je me retournai. Devant moi, un spectacle surréaliste s'offrit à mes yeux. Sur ce palier d'entre-deux étages, la porte des toilettes publiques n'était plus. A sa place, c'était l'entrée d'une large grotte qui s'y trouvait. De trois mètres de large sur quatre de haut, une grotte noire et sombre dont on ne pouvait évaluer la profondeur se trouvait devant moi. Creusée dans le mur dont le pourtour était soudainement fait de roches brutes et saillantes, grises et couvertes d'un léger givre, comme à flanc de montagne. Issu d'une mauvaise série B, un vent mystérieux - que je ne ressentais pas sur ma peau - semblait jouer avec ses parois profondes dans un sifflement grave et creux. J'étais donc au Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Nice, dans la grande cage d'escalier qui menait à l'étage inférieur, devant ce qui avait été jadis une porte de toilettes publiques, et, à sa place, une grotte de montagne était sculptée dans le mur du palier de l'entre-deux. Mais bien sûr... Et la marmotte, elle met le chocolat...

Me retrouvant bouche bée devant cette caverne béante, je ne pus m'empêcher de me raccrocher à ma rationalité. Etais-je en train de rêver ? J'eus à peine le temps de me poser la question.

Soudain, je ressentis une vive brûlure à la main qui me sortit de ma léthargie. Une chose brûlante m'échappa des mains. Un bruit de choc métallique retentit sur le sol. J'étais dans une obscurité complète et je venais de reprendre mes esprits.

* * *

Il existe trois formes de peurs. Harmonieusement disséminées dans la nature.

La première, peut-être la plus courante, est celle qui nous rapproche de la plupart des animaux. Celle de la proie qui ressent le danger partout autour d'elle. Celle qui l'incite à prendre ses pattes, ses nageoires ou ses ailes à son cou le plus vite possible, en hurlant de terreur, alertée par tous ses sens que sa vie est en danger. C'est la peur qui pousse la proie à décamper, celle qui réveille les instincts de la conservation à tout prix. La fuite.

La seconde, plus rare sans doute, est celle que ressentent la plupart de nos prédateurs dans le monde animal. Cette peur qu'ils ressentent parce qu'ils ont une chance de s'en sortir. D'user des capacités violentes dont la nature les a pourvus pour faire face à leurs ennemis. C'est la peur qui pousse au crime et au meurtre, celle qui réveille les instincts de la destruction, le prédateur apeuré qui tente de dominer ce qui l'effraie. Celle qui a fait imaginer chez les Scandinaves le mythe du berserk, ce guerrier animé de fureur insensible à la douleur, folie d'extermination guidée par la peur de l'autre. La rage.

Et puis reste la troisième et ultime forme, insondable. Incompréhensible. Illogique. Irrationnelle. Celle de l'ailleurs. Du désir d'être ailleurs. Du vide. De l'absence. Celle qui est répandue parmi quelques rares animaux et quelques insectes espérant passer inaperçus. Celle des tentatives infructueuses pleines de lâcheté. Celle de l'impuissance et de l'incapacité à réagir. Celle qui fait qu'on s'en tient là, qu'on ne veut pas être ici, qu'on y est, qu'on ne peut pas faire autrement mais qu'on y est pas vraiment. En pensée. La pensée prend la fuite. Alors, le corps s'enrage à rester immobile. C'est la peur qui pousse à l'inaction, à la passivité suprême, à la vulnérabilité absolue, folie la plus irrationnelle qui soit, qui se fonde sur l'espoir. L'espoir que tout se finisse bien. Comme par un enchantement. C'est la folie de la Foi. La catatonie.

L'obscurité m'entourait. Il y avait eu cette sensation de brûlure suivie de ce bruit métallique au sol. Avais-je lâché quelque chose ? Où étais-je ? Je savais que je ne rêvais plus ; j'en étais convaincu, malgré la sensation bien réelle de me trouver dans un lieu irréel. "Allez, bouge", me dis-je. "Bouge de là !". Mais je ne bougeais pas. Mon esprit et mon corps étaient déconnectés. Le premier regardait la scène de l'extérieur et ne voyait rien, le second vivait la scène et ne ressentait rien.

Des trois formes de peur, c'est la troisième que j'avais inconsciemment choisie. Celle qui me correspondait si bien, finalement, moi qui errais dans ma vie comme un médiocre spectateur indécis. Je ne savais pas ce que je faisais là. Je ne savais pas où je me trouvais. Je ne voyais rien, je n'entendais rien. Et j'étais paralysé. De peur. La catatonie.

Le temps de reprendre mes esprits, la première information qui me fit réagir fut une sorte de douleur. Lancinante. Aux mains. Je venais de me brûler. Avec quoi, je l'ignorais, mais je venais de me brûler les paumes des mains.

Puis, le goût me revint en mémoire. J'avais comme un goût métallique dans la bouche. Pas très agréable. Je me rendis compte qu'il s'agissait d'un peu de sang : je m'étais mordu la langue.

Ensuite, ce fut l'odeur. Une sorte d'odeur forte de produits d'entretiens, mais légèrement parfumée. A la cannelle. Une odeur qui me rappelait quelque chose d'indéfinissable et qui m'était pourtant familière.

Après cela, le son parvint jusqu'à mes oreilles. Un petit bruit régulier, réglé comme un métronome, espacé de quelques secondes. Un bruit qui résonnait dans le lieu où je me trouvais. Comme des gouttes. Oui, c'étaient des gouttes d'eau qui tombaient doucement les unes à la suite des autres.

Et, enfin, magistrale, la vue me revint petit à petit. J'étais dans l'obscurité mais mes pupilles s'étaient suffisamment dilatées. Par un petit panneau "Sortie de secours" accroché au-dessus d'une porte, je pouvais enfin voir où je me trouvais. Et surtout que quelque chose de bizarre luisait sur le sol. Pas tout à fait fluorescent mais comme émanant une très légère lueur. Comme une lampe torche dont les batteries seraient sur le point d'être épuisées et qu'on aurait, en plus, pris le soin de recouvrir d'un tissu opaque.

Les toilettes. J'étais debout, les mains écartées, dos à la porte, dans les toilettes du musée. A ma gauche, les lavabos qui se reflétaient dans les miroirs muraux. A ma droite, les cabines fermées destinées aux esprits les plus prudes. Et parterre, devant moi, la chose qui luisait sur le sol n'était rien d'autre que la lampe à huile. Celle que j'avais trouvée dans le grenier de ma grand-mère. Celle de l'aleph. Elle luisait, doucement, presque imperceptiblement dans cette obscurité toute relative.

Je me penchai pour la saisir mais retirai la main vivement : elle était chaude. Pas bouillante mais chaude. Je secouai la tête pour moi-même, incrédule devant cette surprenante caractéristique. Je cherchai des yeux un interrupteur près de la porte et l'allumai. Je plissai les yeux, agressés un instant par les néons, puis, après avoir inspecté mes mains qui n'avaient aucune trace de brûlure et qui ne me faisaient d'ailleurs plus souffrir, je regardai autour de moi.

Les toilettes du musée d'art moderne. Mais bordel, qu'est-ce que je faisais là ? Et le vieil unijambiste disparu ? Et l'entrée de la grotte ? Une hallucination ? Oui, c'est ça, j'hallucinais complètement. Tu deviens grave, Arnaud. Il faut que tu te fasses soigner. Et la lampe qui luisait ? Ah ben non, elle ne luisait plus. Et elle était d'ailleurs froide comme à son habitude. Je la rangeai dans mon sac à dos. Un effet de l'esprit ? Le surmenage ? ... Ou une expérience surnaturelle ? Je laissai échapper un petit soupir amusé, levant les yeux au plafond comme pour me moquer de mes propres hallucinations. Il fallait vraiment que j'aille consulter. J'étais à la fois inquiet de ce qui venait de m'arriver mais rassuré que tout ceci ne fut pas réel. Du moins, c'était ce que j'imaginais.

Il convenait d'appeler la copine avec qui j'étais venu au MAMAC, Sylvia. Il fallait que je lui raconte ce qui venait de m'arriver. C'était trop... indéfinissable. Elle devait sans doute en avoir fini avec son exposition temporaire. Je saisis mon téléphone portable et regardai l'heure machinalement : 17h45, le musée n'allait pas tarder à fermer.

- Coucou, Sylvia, c'est moi.

- Arnaud ! Ben alors, qu'est-ce qui t'est arrivé ?

- Un truc assez hallucinant, je te raconterai de vive voix tout à l'heure. Tu as fini de voir ton expo ?

Elle sembla hésiter un instant :

- Ben... Oui, oui, j'ai eu le temps... C'était pas mal du tout, d'ailleurs... Tu auras dû venir voir... Et toi, alors, Yves Klein ?

- Très intéressant. Oui, vraiment très intéressant. Bon, on se retrouve à l'entrée ?

- ... A l'entrée de quoi ?

- Ben, à l'entrée du musée.

- Du musée ? Mais... tu n'es pas rentré chez toi ?

- Hein ? Ben non... ?

- Tu es encore à Nice, alors ? ... Tu n'as plus de train pour rentrer, à cette heure-ci, j'imagine ?

J'avais un peu du mal à comprendre :

- A cette heure-ci ? Ben... Oui, j'ai des T.E.R., mais, ... Attends, tu as quitté le musée ?

- ... Evidemment ! Tu as vu l'heure ? Ils ferment à 18h00, je te rappelle ! Tu veux que je vienne te chercher en bagnole ?

- Heu... ben je ne sais pas, je pensais qu'on allait se retrouver à la fermeture...

- Oui, eh bien, je t'ai attendu à la fermeture, Arnaud. Et tu étais déjà parti. Je t'ai laissé trois messages sur le répondeur, tu ne les as pas écoutés ?

- Hein ? Ben non, je ne les ai pas écoutés... Mais attends... Comment ça, j'étais déjà parti ? Le musée n'est pas encore fermé, il ferme dans 10 minutes...

- Arnaud... Je ne sais pas ce que tu as fumé mais il est presque 2h00 du matin, là...

Mesdames et messieurs, bienvenue à bord du TGV. Attention à la fermeture des portières et attention au départ.

- Mais... mais, mais... Mais non, il n'est pas...

Le téléphone à l'oreille, j'ouvris la porte des toilettes. Les néons inondèrent l'entre-deux étages de leur pâle éclairage, dessinant au sol un triangle de lumière. Le musée dormait doucement dans une obscurité toute nocturne. Du dehors, à travers les lucarnes, la lueur argentée de la lune donnait aux lieux une ambiance fantomatique. Tant l'étage de l'exposition d'Yves Klein que celui qui lui était inférieur. Tout était silencieux. Dans le coin d'un étage, il me sembla apercevoir une petite diode rouge sombre clignoter. Une caméra ou une alarme, peut-être. Je me réfugiai vite fait dans les toilettes, affolé, regardant autour de moi, éteignant la lumière, me retrouvant à nouveau dans l'obscurité. J'étais dans la merde.

* * *

Je me mis à chuchoter.

- Merde. Merde, merde, merde. Putain, Sylvia, je ne suis pas dans la merde.

- Hein ? Qu'est-ce qui se passe, Arnaud ?

- Putain, je suis dans les toilettes de musée... Je ne sais pas comment c'est possible, je me suis endormi, j'en sais rien, mais je suis encore dans le musée, putain !

- Hein ?! Arrête... tu déconnes, là ?

- Je te jure que c'est vrai ! Putain, c'est pas possible...

Je regardai mon téléphone : 17h55. Quelque chose clochait. Clairement.

- Putain de merde, je fais quoi ? ... Il doit y avoir des caméras de surveillance et des alarmes. Et des gardiens de nuit, aussi. Ils doivent être armés. Ils vont me prendre pour un voleur, putain ! Je fais quoi, merde, je fais quoi ?!

Elle resta silencieuse un instant et reprit :

- Arnaud, tu me racontes une connerie, là, c'est ça ?

- Sylvia, je te jure que c'est la vérité... Tu dois avoir une idée, hein, dis moi, je fais quoi, putain, je fais quoi ?!

- Dans quoi tu t'es mis, encore... Un silence. Bon, Arnaud, il faut que tu ailles voir les gardiens directement. Et puis tu leur expliques la situation. Elle ajouta : Et avant ça appelle les flics avec ton portable pour les prévenir. Je ne sais pas, ça montrera ta bonne foi... ?

- Putain... Comme si j'avais besoin de ça... Quelle merde... Bon, je te rappelle...

Et je raccrochai. Je me retrouvai dans l'obscurité silencieuse des toilettes du musée. Je commençai à paniquer, je sentis mon rythme cardiaque s'accélérer... Je me mis à calculer les différentes possibilités...

"Appeler les flics avant toute chose ? Non, ils vont croire à un canular, c'est certain. Mais ils se rendront compte que ça n'en était pas un quand je me rendrai auprès des gardiens du musée. Ou bien quand je vais pénétrer dans une des salles, il va sans doute y avoir une alarme. D'ailleurs, si ça se trouve, un gardien a vu la lumière venant des toilettes. Ou il m'a entendu parler avec Sylvia quand je parlais au téléphone. Et je vais me retrouver sur les vidéos de surveillance. Est-ce qu'il y en avait dans la cage d'escaliers, d'ailleurs, des caméras ? Et qu'est-ce qui s'est passé ? Comment savoir ? Mon téléphone indique bientôt 18h00... Et il est en réalité 2h00 du matin... C'est dingue... Je regarde l'exposition d'Yves Klein et je me retrouve projeté 8 heures plus tard, la lampe à huile à la main, après une rencontre surréaliste avec un arabe unijambiste. Et cette grotte. C'était quoi, cette grotte, putain ? Et la lampe à huile, elle luisait, je suis pas fou ? Qu'est-ce qui s'est passé pendant ces 8 heures ? J'étais là, ou j'étais pas là ? Sans doute pas, sinon, on m'aurait déjà arrêté... Alors j'étais où ? Comment est-ce possible ? Non, ça n'existe pas, ce genre de trucs, ça n'existe pas ! Comment je vais expliquer ça aux flics, moi ? Ce que je fais là ? Oh ben, vous voyez, j'enquête sur les délires ésotériques de mon arrière-grand-père qui a volé cette lampe à huile au musée du Caire ; rien de bien anormal, en somme, étant donné que je me retrouve comme un voleur dans un musée près de 80 ans plus tard ; c'est un truc de famille, vous ne pouvez pas comprendre ; et sinon, vous, la vie, ça va ?"

Je me fis la réflexion que c'était terriblement injuste. Qu'il y avait des situations où des innocents avaient peut-être été arrêtés et incarcérés pour des crimes ou des méfaits qu'ils n'avaient pas commis, précipités dans des aléas surnaturels comme je pouvais l'être sur l'instant. Et les scientifiques, alors ? Pourquoi ils n'étudiaient pas ce genre de phénomènes, merde ? Il devait bien y avoir des preuves quelque part, non ?! Ah mais oui, des preuves ! J'y songeai soudainement : les caméras de surveillance prouveraient mes dires ! Elles m'auraient sans doute vu descendre les escaliers, peut-être même pénétrer dans les toilettes et disparaître de la vision de tous pour mieux en ressortir 8 heures plus tard ! Il fallait que je rationalise tout ça...

"Disons que je ne me suis pas senti très bien. Que je suis allé aux toilettes, voilà. Et qu'après, c'est le black-out. Oui, voilà, le black-out. Je ne me souviens de rien, j'ai perdu connaissance. Et je me suis réveillé dans les toilettes, parterre. Non, je ne me suis pas cogné la tête, j'ai eu de la chance. Oui, j'aurais pu me faire très mal. Ma mère est diabétique. Oui, voilà, c'est peut-être un début de diabète chez moi. J'étais peut-être en hyperglycémie. Ah, merde, l'hyperglycémie, ça ne fait pas perdre conscience. C'est l'hypoglycémie qui le fait, quand on a trop surchargé sa dose d'insuline. Merde. Alors ça ne peut pas être un diabète que je découvre soudainement. Bon, ben, j'ai perdu conscience, voilà tout. Et je me suis réveillé dans les toilettes. Oui, voilà. D'un autre côté... les gardiens doivent sans doute contrôler les toilettes, avant la fermeture du musée. Ben oui, logiquement, ils ne vont pas permettre aux gens de s'enfermer dans le musée pour la nuit. Merde..."

Je me servis de mon téléphone portable comme une source d'éclairage et je regardai autour de moi. Les portes des différents cabinets étaient toutes closes. Et il n'y avait pas d'interstice sous les portes. Je m'engouffrai silencieusement dans l'une des cabines et refermai doucement la porte derrière moi. Je m'assis sur la cuvette.

"Peut-être qu'ils ne vérifient pas les cabinets, après tout. Et quand bien même, les caméras me discréditeront. Oui, elles montreront que je n'ai pas menti. Que j'étais bien dans les toilettes. De toute façon, il ne peut pas en être autrement : comment j'aurais pu me retrouver ici, sinon ? ... Oui, à condition que j'ai bien disparu pendant 8 heures... Et si je n'avais pas disparu ? C'est surréaliste, cette histoire... C'est pas possible, non, je dois être en train de rêver... Putain, je fais quoi, merde, putain, je fais quoi... ?!! Ou alors, je ne bouge pas. Oui, voilà, je ne bouge pas. Je reste là, dans l'obscurité, et j'attends. La réouverture du musée. Oui, voilà. Il ouvre à 10h00, je crois. Putain, 8 heures à attendre et à ne rien faire. Dans les toilettes. Dans l'obscurité. Putain, c'est n'importe quoi. Je peux pas faire ça... D'un autre côté, je vais raconter quoi, aux flics ? Et s'ils me croient, ils vont faire quoi ? M'amener à l'hôpital ? Et si les médecins prouvent que je n'ai rien du tout ? Et il y aura un psy, comme dans la série Urgences, qui viendra faire un examen psychologique... Et ils vont me donner des neuroleptiques. Ils vont me prendre pour un cinglé. Putain, je suis pas dans la merde... Non, le mieux, c'est de rester là. Oui, voilà, de rester là. Et si jamais il y a un gardien qui vient, je ferai le mec inconscient. Oui, voilà. Et il essaiera de me réveiller. Et je jouerai le mec qui ne sait pas où il est. Oui, voilà, je ferai semblant de m'être évanoui. Que personne ne s'est rendu compte que j'étais là. Que j'ai passé la nuit dans les toilettes. Hum... Mais d'un autre côté ça sent le désinfectant, là. La femme de ménage a dû nettoyer les toilettes à la fermeture du musée. Pourquoi n'a-t-elle rien dit, si j'étais dans les toilettes ? Non, ce n'est pas crédible... Et ça ne m'explique toujours pas où j'étais pendant ces 8 heures d'inconscience, putain ! ... Qu'est-ce que je dois faire..."

Les minutes passèrent. Puis les dizaines de minutes. Dans le silence. Dans cette obscurité angoissante. J'étais complètement paniqué. Parfois, je sortais mon téléphone portable pour prévenir la police, mais je le refermais aussitôt. D'autres fois, je me levais, me disais que j'allais sortir pour voir les gardiens, mais je me ravisais aussitôt, rattrapé par mes angoisses. Mais la plupart du temps, je restais là, assis. Sans rien faire. Je n'étais même pas fatigué. Je n'avais pas envie de dormir. Je restai sur le qui-vive. J'appréhendai l'instant où des gardiens de nuit viendraient faire une ronde éventuelle dans les toilettes. Pour vérifier qu'un Arsène Lupin ne s'était pas hissé par une quelconque bouche d'aération pour organiser quelque cambriolage de musée spectaculaire.

Seulement, les heures passant, temps irréel et indéfinissable, perdant tous mes repères, la fatigue finit par me prendre. La porte refermée, la tête en arrière, assis sur la cuvette, la nuque plaquée contre le mur froid en carrelage, les yeux bercés par l'obscurité, je m'assoupis. Je me réveillai quelques dizaines de minutes plus tard, inquiet qu'on ne me découvrit. Et le manège se répéta plusieurs fois de suite, m'assoupissant à chaque fois de fatigue et d'ennui ; me réveillant ensuite dans le noir comme si un monstre allait m'emporter brutalement en surgissant de nulle part.

Quand soudain, la porte des toilettes s'ouvrit. Les néons cliquetèrent avant de s'allumer. Je fus réveillé en sursaut. Je pris une bouffée d'air, retins ma respiration et attendis. Un autre bruit de porte. Dans la cabine immédiatement adjacente, quelqu'un se soulageait. Un gardien... Putain, c'était un gardien qui venait pisser... Et il allait contrôler les toilettes par la même occasion... Mon cœur se mit à battre de plus en plus vite... J'étais tétanisé par la peur.

"Merde, j'aurais dû me mettre parterre et jouer l'inconscient. Merde, quel con, putain, mais quel con. Qu'est-ce que je fais, putain, qu'est-ce que je fais ?!"

(à suivre)