Le Rayon Jaune - 05/x
Par admin le mercredi 5 mars 2008, 16:48 - L'investigateur - Lien permanent
Aussi silencieusement que possible, je me levai de la cuvette, retenant la lunette pour éviter qu'elle ne claquât et ne révélât se faisant ma présence. Mon voisin continuait de vider sa vessie dans un bruit sinistre pourtant familier qui, dans la situation, me glaçait le sang. Je tentai de m'asseoir parterre dans le petit espace exigu. Et de m'allonger. Simulant un malaise. Détendant mes jambes, les os engourdis de mon genou et de ma cheville émirent un petit craquement. Clac ! Je m'immobilisai.
"Merde, il a entendu, je suis repéré, merde, putain, je suis repéré, il va venir, putain, vite, poser ta tête parterre, simuler un malaise..."
J'attendis encore. Mon voisin tira la chasse. Quelques secondes plus tard, j'entendis le lavabo. Il se lavait les mains. Il n'avait pas entendu. Un autre bruit de porte puis le silence. Il était sorti. Putain, j'avais le cul bordé de nouilles, oui, le cul bordé de nouilles. Je soupirai presque de soulagement quand la porte s'ouvrit à nouveau. Je m'immobilisai encore une fois, crispé de peur. J'entendis une voix. Puis une seconde. Quelque chose qui ressemblait à de l'allemand, je ne compris pas ce qui se disait. Un autre bruit de porte, la même que précédemment - la cabine adjacente à la mienne. Et là, la poignée de ma cabine s'actionna. J'étais figé sur place.
"Putain, on va me découvrir, on va me découvrir, ils vont enfoncer la porte quand ils vont voir qu'elle est fermée, je vais être découvert. Putain de putain..."
La poignée s'immobilisa. Une autre porte s'ouvrit, à côté de ma cabine, de l'autre côté de la précédente. Un bruit d'urine déversée dans la cuvette. Et un second, de l'autre côté. Comme un concert en stéréo, je découvris que deux hommes urinaient chacun dans leurs cuvettes respectives, de part et d'autre de ma cabine, dans deux débits réguliers ponctués de petits à-coups. Ils finirent par tirer leurs chasses, dans un arpège salvateur presque simultané. Déluge de chasses d'eau eu la mineur. Les deux portes s'ouvrirent, ils échangèrent quelques mots dans leur langue - peut-être pas de l'allemand mais du hollandais, tout compte fait - et deux robinets furent actionnés.
Délicatement, je saisis mon téléphone portable et regardai l'heure. 2h20 du matin. Si j'en croyais le décalage originel - il indiquait 17h30 la veille alors qu'il était en réalité 1h30 - il devait être quelque chose comme... je calculai mentalement... aux alentours de 10h20 !
Des visiteurs ! Mes voisins de toilettes étaient sans doute des visiteurs ! Oui, ça y était ! Mon supplice allait prendre fin ! Le musée venait d'ouvrir ! J'attendis encore quelques minutes, la porte des toilettes s'ouvrit à nouveau. Une nouvelle porte de cabine, un nouveau bruit d'urine déversée dans la cuvette. Je voulais sortir mais j'avais peur.
"Et si ce n'était pas des visiteurs, finalement ? Et si, exceptionnellement, le musée était fermé aux visiteurs ? Et si c'était des responsables quelconques ? Une délégation de... de quoi, d'ailleurs ? ... de spécialistes d'art européens, voilà ? En direct de Berlin ou d'Amsterdam ? Et je me retrouverais bien con, soudainement..."
Au terme de longues minutes, dans un silence retrouvé, je pris mon courage à deux mains et décidai d'ouvrir la porte de ma cabine. Très légèrement, d'abord, pour voir s'il n'y avait personne. C'était bien le cas. Puis, je me hissai doucement jusqu'à la porte des toilettes, planté devant elle. J'hésitai. Et finis par m'engager.
Je me retrouvai dans la cage d'escalier, surpris par un brouhaha diffus. Je tombai nez-à-nez avec un couple d'adolescents montant jusqu'à l'étage, ils me lancèrent un regard méprisant. D'où je me trouvai, je voyais des gens s'agiter à l'étage supérieur. D'autres à l'étage inférieur.
Je jubilais. J'étais le meilleur. C'était trop incroyable pour être vrai. J'avais vaincu. J'avais vaincu la nuit du musée. Vite, il fallait que je sorte. Le plus vite possible. Je devais sortir de ce musée maudit. Prendre l'air décontracté, surtout. Oui, comme si de rien n'était. Ne regarder personne, non, personne, et faire comme si j'étais là comme un visiteur et que j'avais bien apprécié les collections. Faire semblant de jeter un œil aux tableaux et aux sculptures, aussi. Oh, le joli tableau, oh la jolie sculpture. Oui, voilà, mais ne pas être trop précipité non plus.
Je me retrouvai à l'étage inférieur, au milieu d'autres visiteurs. Je jetai un œil à une exposition temporaire indéfinissable d'un artiste inconnu, qui ne m'intéressait pas le moins du monde, ne pouvant m'empêcher de regarder du coin de l'œil les gardiens du musée et les escaliers me ramenant au rez-de-chaussée et, de là, vers l'extérieur. L'air de pas y toucher, surtout, l'air de pas y toucher. "Dans un instant, je m'engouffrerai dans ces escaliers et je me retrouverai au dehors, libéré".
Soudain, mon regard fut attiré par un homme juché sur une échelle. Il s'affairait sur ce qui semblait être une caméra de surveillance, immédiatement à la sortie des escaliers que je venais de descendre. Au bas de l'échelle, un autre personnage semblable, un badge sur la poitrine, discutait avec un gardien de musée en uniforme noir.
Des techniciens s'affairant sur des dispositifs de surveillance ? M'avait-on repéré ? Y avait-il quelque chose qui clochait ?
Je saisis un bout de phrase de leur discussion, c'était le gardien qui parlait : "...pour l'incident de cette nuit...".
Je me figeai sur place alors que mon cœur se mit à bondir hors de ma poitrine. J'avais envie de prendre mes jambes à mon cou et de m'enfuir le plus vite possible. Pourtant, piqué d'une dangereuse curiosité, je fis tout l'inverse. Je me mis à fuir à l'envers. Je me rapprochai donc en me dissimulant derrière un panneau d'exposition qui trônait dans un coin de la salle et tentai d'écouter un brin la conversation. Je devais savoir si j'avais été repéré, d'une façon ou d'une autre. Je devais être fixé :
- Oui, c'est ça, totalement brouillées comme de la friture, on ne voyait rien du tout, dit le gardien.
- L'équipe est déjà intervenue hier soir. Vous êtes sûr que ça ne vient pas de vos moniteurs ? interrogea le technicien.
- Ah ben j'en sais rien, répondit le gardien. Ce que je sais c'est qu'un peu avant la fermeture au public, hier soir, aux alentours de 17h30, on a la moitié des caméras de l'étage au-dessus qui sont tombées en rade. Oh, ça a bien duré 5 minutes. Je suis allé vérifier avec d'autres gars, on a fait une ronde, mais il n'y avait rien de spécial. Et puis les gars des moniteurs nous ont dit que ça remarchait, même s'il y avait encore des parasites à l'image. Alors on vous a appelé.
- Oui, on a vérifié et il n'y avait rien sur les potentiomètres.
- La brigade de nuit nous a prévenus ce matin que ça avait refait le même coup aux alentours d'1h45 du matin, mais pas tout à fait sur les mêmes caméras. Une partie de celles à l'étage et les deux qui sont orientées à la sortie des escaliers, à l'étage au-dessus et à cet étage-ci, en fait. Et ça a duré quelques minutes aussi.
- Il doit y avoir un problème de surtension quelque part, dans le circuit vidéo. Ou un autre équipement qui fait parasite. Un dispositif d'alarme, peut-être. On va vérifier ça.
Je n'étais donc pas repéré. Voilà qui était tout de même étrange. Des perturbations sortant de l'ordinaire ? Qu'avait-il bien pu se passer ?
Je m'éclipsai doucement d'où j'étais, l'air de rien, pour rejoindre la cage d'escalier opposée à la première et qui me ramenait au rez-de-chaussée. Quelques minutes plus tard, je me retrouvai au dehors. Excité, jubilant, poussant un cri de soulagement dans la rue, j'appelai ma copine Sylvia au téléphone pour lui raconter toute l'histoire.
* * *
Sylvia exhala un long filet de fumée blanche. C'était ses cigarettes qui faisaient ça. Des Vogue, longues et fines, parfumées à la menthe. Assis sur un coussin devant sa table basse, j'allumai ma propre clope fraîchement roulée avec mon briquet.
- Ecoute, Arnaud... commença-t-elle. Ce n'est pas que je ne te crois pas, hein, soyons bien d'accord. Mais c'est un peu... comment dire...
- Je te jure que c'est ce qui s'est passé. Je me suis retrouvé debout, la lampe à huile dans les mains, au milieu des toilettes du musée, près de 8 heures plus tard.
- Oui, oui, j'ai bien compris. Je dis simplement que ce que tu as vécu n'est pas nécessairement un truc surnaturel, tu comprends ?
- Je ne vois pas comment expliquer ça autrement, franchement ?
- Mouais. Tu sais, quand ma sœur a été internée en H.P., elle aussi elle disait ça...
C'était donc ça qu'elle avait derrière la tête. H.P. comme Hôpital Psychiatrique.
- Tu crois que... je suis cinglé, c'est ça ?
- Pas cinglé, Arnaud, non. Je n'aime pas ce mot-là. Mais comment dire...
Je capitulai, un peu agacé :
- Vas-y et ne tourne pas autour du pot. Dis-moi le fond de ta pensée...
Elle hésita et poursuivit :
- Honnêtement ? Ce que tu me décris, c'est une crise d'hallucinations... Cliniquement, cela relève de la psychose. Je ne suis pas psy, hein, mais vraiment, Arnaud, ça me fait penser à ma sœur. Elle entendait des voix et elle discutait avec des anges... Et tu sais comment ça s'est terminé ?
- Non...
- On l'a internée en plein milieu d'un repas de famille. Parce que l'un de ses anges lui avait ordonné de prendre le verre qu'elle avait devant elle et de se l'exploser sur le visage.
Je sentis un malaise me retourner l'estomac tout en restant silencieux. Etais-je en train de perdre la tête ? Est-ce que ces visions n'étaient que des hallucinations ? Les premiers signes avant-coureurs de tout autre chose ? Objectivement, il m'était impossible ne pas accorder de crédit à ce que Sylvia soulignait. Mais c'était tellement difficile à croire... Elle enfonça le clou :
- Ne t'inquiète pas, de toute façon : je suis là, tes parents sont là, tu es entouré par des gens qui peuvent t'aider. Cela se traite très bien, de nos jours. Ils te donnent quelques médicaments, rien de très contraignant, éventuellement tu fais une petite thérapie pour déterminer quels sont les nœuds dans ton inconscient qui ont entraîné ces délires, et cela finit par cesser. Ma sœur va très bien, maintenant : elle a repris une vie normale, elle a rencontré quelqu'un et elle envisage même d'avoir un bébé...
- Sylvia, je ne dis pas... Mais quand même, les caméras ? Et le carnet de mon arrière-grand-père, je ne l'ai pas inventé, quand même ! Et la lampe à huile ?
- Les caméras du musée ? Une coïncidence. Tu sais, quand on veut croire à quelque chose, on s'attarde sur tous les détails qui entrent en concordance avec sa croyance et on écarte tous les milliers d'autres qui ne correspondent pas. Les signes, les présages, les coïncidences : rien d'extraordinaire dans l'univers des paranoïaques...
- Hé, ho, je ne suis pas paranoïaque, hein ! Tu vas un peu loin, là, non ?
- Crois-tu ? Qui est-ce qui s'est fait enfermer dans les toilettes d'un musée pour y passer une nuit entière à se ronger les sangs ? Si tu veux mon avis, c'est pas anodin, Arnaud. Même chose pour le truc de ton arrière-grand-père : je ne dis pas que toute l'histoire est inventée, soyons clairs. Seulement, tous ces trucs avec cette secte de spiritisme, la lampe à huile, tout ça a peut-être été l'occasion pour toi de te mettre en scène. De te rendre intéressant. De te sentir important, en fait.
- Non, je ne suis pas d'accord. Bon, c'est vrai que j'ai trouvé tout ça fascinant et amusant au début mais, là, ça ne me fait plus rire du tout. Attends, je m'en serais bien passé, moi, de tout ça...
- Ah, vraiment ? Ce n'est pas toi qui me disais, il y a quelques semaines, que ton existence n'avait aucun sens ? Que tu ne savais pas quoi faire de ta vie ? Que tu ne croyais en aucun avenir ? Que tu étais en dépression ? Et là, soudainement - oh, quel drôle de hasard ! - tu te retrouves précipité au milieu d'une histoire d'ésotérisme qui traverse l'Histoire, avec des conspirateurs et des machins magiques dignes d'un mauvais film fantastique ? Franchement, Arnaud, honnêtement ?
Touché.
- Je... je ne sais pas, non... Non, c'est faux, je...
Sylvia ne me connaissait que trop bien. Oui, l'histoire d'Edmond me fascinait. Oui, toutes ces choses m'excitaient. Oui, j'avais envie de connaître le fin mot de l'histoire, quoi qu'il m'en coûtât. Elle m'acheva :
- Et je parie que, de retour à Paris, tu vas aller au Musée Condé de Chantilly pour aller voir ce fameux manuscrit, je me trompe ?
- Non, je... enfin, je... oui, je pensais que... Je me suis dit que...
Je me retrouvai dos au mur. Et j'avais toujours détesté ça. J'explosai :
- Ah, mais merde, Sylvia, tu me fais chier avec ton jargon de psy ! Bien sûr que je vais y aller, à Chantilly ! J'en ai jamais entendu parler de ce manuscrit et là, hop, dans une vision, j'en apprends l'existence, et puis quoi ? Je découvre sur Internet qu'il existe bel et bien ! Bien sûr que je vais essayer de le consulter, ce manuscrit ! Ne serait-ce que pour comprendre tout ça !
- Et donner ainsi du crédit à tes hallucinations... Arnaud... Tu sais que je t'aime comme un frère... J'ai vu ma propre sœur sombrer dans ses délires et se réveiller lorsqu'il était trop tard... Je ne veux pas revivre ça avec toi... J'ai le numéro de sa psy, si tu veux. Prends un rendez-vous et vois avec elle ; je t'assure, c'est quelqu'un de formidable...
- Ah la merde, à la fin ! J'aurais crû que tu m'aurais soutenu mais non ! Tu fais chier ! ... J'irai la voir, ta psy à la con ! Pffff...
Et ce faisant, hors de moi, j'écrasai avec violence ma cigarette dans le cendrier. Victorieuse, elle se leva, prit son calepin dans son sac-à-main, nota un nom et un numéro de téléphone sur un post-it et me le tendit. Je le saisis d'un geste bref et sec et l'engouffrai dans ma poche.
* * *
J'avais méticuleusement préparé mes affaires pour prendre le train qui me ramènerait à Paris. La nuit avait été de bon conseil. Sylvia m'avait rappelé sur mon téléphone portable et avait insisté pour que j'aille voir cette fameuse psy. Je l'avais envoyée bouler mais notre discussion avait fait son chemin. Oui, cette histoire bizarre dans le musée n'était pas claire du tout. Oui, c'était vrai que tout ceci était particulièrement dérangeant. Oui, une vision pareille ressemblait plus à une hallucination qu'à autre chose.
Il était hors de question que j'aille voir une psy : j'y avais échappé jusque là et ce n'était pas demain la veille que j'allais me rendre chez de tels personnages. Ceci dit, j'avais été interpellé par ce qu'avait dit Sylvia. La vision - ou l'hallucination ? - au MAMAC, suivie d'une nuit traumatisante dans les toilettes du musée, m'avait complètement retourné. Et je consentais à accepter l'idée que me rendre au musée Condé de Chantilly consistait à donner du crédit à ce qui pouvait être une hallucination. Il faut dire que le manuscrit que l'unijambiste avait mentionné ne m'était pas inconnu, en réalité. Je crus dans un premier temps en apprendre l'existence lors de la vision mais cela était faux. Cela m'était revenu entre temps : à la réflexion, j'en avais entendu parler dans un journal télé un an plus tôt, lorsqu'il avait exposé au public, courant 2005. Je me souvenais du bleu profond maculé d'or qu'il exposait à l'attention des visiteurs. Ce n'était donc pas anodin. Comme une remontée de mon inconscient. Je ne connaissais rien aux manuscrits du Moyen-Âge. Et, comme par hasard, c'était le seul dont j'avais un jour entendu parler qui devenait soudain une information centrale dans mon enquête sur le passé de mon arrière-grand-père. C'était un peu gros. Et tout cela m'effrayait encore.
J'étais de nature plutôt rationnelle et il fallait absolument que je dépassionne tout cela. C'est pourquoi j'avais décidé de ne pas me rendre au musée tant que je n'avais pas exploré les autres pistes qui s'offraient à moi. Celles dont je ne pouvais douter. Il faut dire qu'à ce moment là de mon investigation, il me restait bien d'autres pistes à explorer. Et bien sûr de nombreuses interrogations.
Malgré l'incident du musée, j'étais en effet bien décidé à continuer mon enquête sur le passé tumultueux d'Edmond. Il y avait une différence entre reconnaître la fiabilité de l'information qui m'avait été donné par le fantôme insaisissable d'un vieil arabe unijambiste et les éléments tangibles que je possédais sur le passé de mon arrière-grand-père. Le carnet d'Edmond, la fiche du 666 glissée dans la couverture de l' "Histoire de Trois Potiers Célèbres", la lampe à huile que j'avais trouvée dans le grenier, celle - jumelle - que j'avais pu observer au musée municipal de Vichy, et le témoignage de ma grand-mère : tout cela relevait du tangible. Tout cela, je ne l'avais pas inventé. C'était donc là-dessus que je devais me concentrer.
Je tentai donc de me convaincre que cette vision / hallucination obsédante n'avait rien de très réel, sorte de rêve éveillé impalpable que j'essayai tant bien que mal de refouler dans les méandres de l'oubli. Du moins, pour l'heure. Il serait toujours temps d'en vérifier véritablement la teneur si cela était nécessaire.
Je réfléchis à ce qui pouvait m'inspirer. Le carnet d'Edmond ne m'apprendrait a priori rien de plus. Il en était de même de la fiche du 666 bien énigmatique que j'avais trouvée dans la couverture de l'ouvrage biographique sur les trois potiers. Pour comprendre cette dernière, il me fallait peut-être en apprendre davantage sur ce qu'était le Cercle, incarnation moderne de feu la Lunar Society. Il restait donc pour l'heure deux pistes inexplorées : celle de la bienfaitrice propriétaire terrienne dont j'avais chargé ma grand-mère de retrouver le nom et l'adresse, et celle du frère d'Edmond dont je ne savais rien si ce n'était la présence d'une fille, Mathilde, encore vivante aujourd'hui et qui habitait à Paris.
A peine installé à ma place dans le TGV me ramenant à la capitale, je profitai donc du voyage pour appeler ma grand-mère avec mon téléphone portable. Après quelques banalités échangées ("il fait pas beau, ici", "quel temps, quel temps", "j'me fais vieille" et autres "quand est-ce que tu reviens me voir"), ma chère mamie consentit à me donner le nom de l'illustre bienfaitrice qui avait aidé la femme d'Edmond à la disparition de celui-ci. Et qui en avait par ailleurs fait l'éducation livresque : une certaine Marie-Claire Brunne. Quant à Mathilde, la cousine de ma grand-mère et fille du frère d'Edmond, j'obtins son numéro de téléphone parisien.
Je m'enquis de l'appeler dans les minutes qui suivirent mon premier coup de fil. Après un premier appel infructueux où j'entendis le bruit caractéristique d'un fax, je tombai sur un répondeur impersonnel ("Vous êtes bien au numéro que vous avez demandé. Votre correspondant étant indisponible, vous pouvez laisser un message. Parlez après le bip sonore. ") et laissai donc mon message, expliquant seulement faire des recherches d'ordre généalogiques sur ma famille.
Une dizaine de minutes plus tard, je finis par recevoir un coup de fil sur mon téléphone portable. Une voix de vieille dame âgée - distinguée cependant - m'interpella :
"- Allo, Arnaud ?
- Oui ?
- Mathilde à l'appareil.
- Oh, bonjour ! Vous avez eu mon message ?
- Je viens de l'écouter. Je suis prête à répondre à toutes vos questions.
Eh bien ? La vieille dame semblait tout à fait volontaire.
- C'est formidable, je vous remercie, répondis-je, un peu surpris.
- Vous êtes de retour à Paris ?
- Je suis dans le train, pour l'instant. J'arrive en début d'après-midi.
- Dans ce cas, que diriez-vous de nous voir cet après-midi ? proposa-t-elle.
- Oh ! Eh bien, j'ai peur d'être un peu fatigué à l'arrivée du train et...
Elle m'interrompit :
- Allons, allons, un jeune homme comme vous. Disons cet après-midi, voulez-vous ?
- Heu... bon, eh bien, d'accord... Je n'ai pas votre adresse, ceci dit... ?
- Que diriez-vous plutôt d'un salon de thé ? Je n'aime pas recevoir chez moi. J'en connais un qui se prêtera très bien à la discussion, nous serons tranquilles et pas dérangés.
- Ah ? Heu, alors, ma foi, dans ce cas...
- Parfait, alors c'est dit !"
Et elle me donna l'adresse du salon de thé que j'écrivis sur le coin d'un papier journal. La conversation avait été brève. La vieille dame semblait particulièrement bavarde et dynamique. Avec un peu de chance, elle serait prête à me révéler tout ce qui m'intéressait. J'avais bon espoir d'en apprendre plus sur le frère d'Edmond.
Mathilde, je ne l'avais jamais rencontrée. J'en avais appris l'existence quelques jours auparavant. Il faut dire que j'avais un rapport particulier avec ma famille, du côté auvergnat. Je n'en connaissais pas le dixième mais cela m'importait peu. La famille, moi, ça m'avait toujours gonflé. Les repas interminables, les banalités déconcertantes, les courbettes respectueuses pour des gens sans intérêt. Du côté corse, on m'appelait "le sauvage". Parce que je n'appelais jamais pour les fêtes ou les anniversaires. Ou seulement quand j'avais besoin d'argent. J'appelais ça mon " contrat affectif ". Un coup de fil pour la nouvelle année équivalait à un chèque en retour par la poste. Un baiser et un sourire pour un anniversaire et c'était un billet glissé dans la poche par mon grand-père ou ma grand-mère. Mais du côté auvergnat, c'était différent. Il n'y avait pas ce contrat-là. Tout le monde dans la famille était un peu "le sauvage" à sa façon et c'était très bien ainsi.
Du coup, quand j'imaginais cette Mathilde que je m'apprêtais à rencontrer, je ne pouvais m'empêcher de penser à ma grand-mère auvergnate habillée avec des fringues de luxe. Je la voyais très bien avec un immonde sac Louis Vuiton sous le bras. C'est en tout cas ce que sa voix distinguée au téléphone me laissait penser. J'étais très loin d'imaginer comment ma rencontre allait se dérouler.
Comme à mon habitude, me rongeant les sangs de ne pouvoir fumer de cigarettes sur ce long voyage en TGV me ramenant à Paris, je m'étais assoupi d'un sommeil sans rêves. La voix du conducteur dans les enceintes crachotantes du train finit par me réveiller. Ça y était enfin : j'étais de retour dans la capitale.
(à suivre)
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