Il n'est pas forcément évident de parler d'une relation lorsqu'elle commence à peine. Il n'est pas forcément évident non plus d'en parler lorsqu'elle vient de s'achever. Mais je crois qu'il est encore moins évident d'en parler lorsqu'on ne sait pas si elle commence, si elle s'achève ou si elle se poursuit.

Revenons en arrière.

Tout est une histoire de mots. En amour peut-être bien plus qu'ailleurs. Car comme le disait Christian Bobin, "peut-être ne tombe-t-on amoureux que pour enfin commencer à parler" (ah que j'aurais aimé être l'auteur de cette phrase). Je pensais en avoir mesuré tout le sens, je me suis rendu compte ces derniers mois que je m'étais trompé.

Ma relation avec P. s'entamait à peine. Nous nous sommes vus, nous nous sommes appréhendés. Nous avons appris à apprivoiser nos corps, à découvrir nos plaisirs, à flirter avec nos défauts si invisibles de prime abord. Et puis, tout s'est précipité. Des mots de sa part, "je t'aime", venant jeter un froid dans mon esprit, et puis les mêmes mots de ma part, "je t'aime", pour me réchauffer le cœur.

Je t'aime. J'ai envie de faire l'amour avec toi. Je veux être avec toi. Quand tu n'es pas là, tu me manques. Quand je viens de baiser avec toi et que je n'ai plus de désir sexuel pour toi, je te sens près de moi, j'aime ta chaleur qui me réchauffe, j'aime ton odeur qui m'enivre, j'aime ton souffle sur ma nuque quand tu te blottis contre moi au creux de la nuit. Je t'aime.

Quelques projets de sorties, ici ou là, lui qui parle d'emménager ensemble, peut-être, un jour, qui sait, non il ne veut pas d'enfants, moi j'en voudrais bien, mais qui sait, peut-être, un jour, et nous partirons en vacances ensemble, et cela sera bien, et je voudrais te faire découvrir les lieux où j'ai grandis, ces rues pleines de souvenirs et de fantômes, ma mère t'appréciera, tu verras, me disait-il.

Fin mai. Nous sommes ensemble. Il m'aime. Je l'aime. Nous nous le disons. Jamais en même temps. Toujours tour à tour.

Et puis, une décision à prendre. On me propose de travailler tout le mois de juin à Nice. J'hésite. Je lui demande ce qu'il en pense. S'il pense que cela va être difficile pour lui. Si, honnêtement, il pense que c'est une bonne chose pour notre relation qui commence à peine, depuis quelques semaines concrètement, depuis quelques mois dans l'absolu. Il me dit qu'il en sera triste mais qu'il faut que je parte parce que c'est de l'argent, et que je reviendrai en juillet, et que même s'il travaillera on se verra, et que je redescendrai en août, mais que ce n'est pas grave, on se verra.

Je pars à Nice début juin. Je l'ai au téléphone tous les jours, comme à notre habitude depuis notre rencontre, à la fin janvier. Nous ne parlons pas beaucoup mais je suis fatigué du boulot car je me lève tôt et me couche tard. Une semaine passe.

Une étrangeté se fait jour. Il ne veut plus que je lui dise les mots. "Je t'aime". Il commence une psychothérapie. Cela le désarçonne, on dirait. Je ne sais pas ce qu'il a en tête. "Ne me dis plus je t'aime", m'assène-t-il. Je lui réponds que, lorsque je le dis, je le pense et que ce ne sont pas des paroles en l'air. Mais lui ne les dit plus. Et me dit que cela l'étouffe. Qu'il faudra qu'on en discute à mon retour. Qu'il ne veut pas en parler au téléphone. Qu'il est mal à l'aise quand il m'entend dire ces mots. Je lui demande s'il veut qu'on rompe. Mon cœur bat très fort, je ne comprends pas très bien. Il me répond que non. Qu'il est bien avec moi et ne veut pas rompre. Mais que "je t'aime" sont des mots qu'on dit trop souvent à la légère.

Alors, je me retiens. Tous les jours, pendant un mois, je ravale ma salive lorsque je veux lui dire. Tous les jours, toutes les heures, j'y pense, sans cesse. Cela me frustre. Lorsque j'aime - et je découvre que peut-être avant lui je n'ai jamais aimé - je veux dire ces mots. Parce qu'ils expriment dans leur simplicité banale une vérité profonde. Dans l'instant, un mot simple qui vient exprimer du vrai. Pur et simple. Sans arrière pensée. Sans détour. Directement. Dans le plus simple appareil. "Je t'aime". Des mots de foudre qui ébranlent les montagnes par le bruit assourdissant qu'ils font quand je les prononce.

J'attends quelques jours pour les lui dire alors que ce feu soudain couvé me brûle la poitrine. Il ne veut toujours pas les entendre. "Ne dis pas ça, Arnaud.". D'ailleurs, il ne les dit plus lui-même.

Je hurle intérieurement. Je hurle comme un écorché vif qu'on aurait rendu muet. Je me dis que je veux rompre avec lui. Rompre par amour. Parce que tout cet amour qui veut sortir de moi ne peut pas lui être donné. Parce qu'il ne veut pas de cet amour. Je veux rompre avec lui par amour.

Mais je ne le fais pas. Je me dis que ce n'est pas une solution. Alors je me tais en sons. Et je prends ma plume. J'y pense un matin dans un bus, en allant au boulot. Il ne veut pas entendre ces mots ? Soit : je les coucherai sur le papier. Dans un petit carnet. Un carnet de l'éphémère. Chaque fois que je voudrai les lui dire, je l'écrirai dans ce carnet. Peut-être lui donnerais-je un jour, me dis-je. Peut-être pas. En attendant, c'est la meilleure solution.

Je t'aime - 28/06/07 - 7h40

Dans le bus qui me mène au boulot.

J'imagine cette idée de carnet pour tordre le coup à ma frustration.

Et je rentre à Paris. Et l'on finit par se voir. Pour une dé-pendaison de crémaillère qui préfacera un déménagement qu'on fera d'ailleurs ensemble.

J'essaye de lui montrer que je ne suis pas content, même si je suis content de le voir. Etre malheureux d'être heureux de le voir, en somme. Il finit par dormir chez moi. On couche ensemble. Je saisis mon carnet dont quelques pages sont déjà garnies et j'écris.

Je t'aime - 01/07/07 - 7h30

Dans mon lit.

Je me réveille, te regarde dormir, je souris et me rendors.

L'angoisse grandit, je le sens s'éloigner.

Je t'aime - 01/07/07 - 10h30

Dans mon lit.

Je viens de faire un rêve où je te perdais - ça m'a réveillé. J'ai envie de te prendre dans mes bras mais tu dors encore ; tant pis.

Les jours passent, je pense à lui, sa présence me manque. J'ai envie de pleurer. Et cette angoisse grandissante sur son éloignement. Et toujours son refus que je lui dise les mots. Je tiens bon et continue d'écrire.

Je t'aime - 04/07/07 - 22h10

Allongé sur le plancher, chez M.

J'ai bu un verre de Muscat de trop ; je pense à toi, je vais te voir demain après-midi à ta sortie de chez le psy - j'espère que tu te sentiras bien… Et le plafond de M. ressemble à de la meringue. Et cela me fait penser que je n'ai jamais demandé si tu aimais la tarte au citron meringuée. L'amour au quotidien, cela tient vraiment à peu de choses.

Le 5 juillet se précipite. Il vient me voir. Il reste habillé. Je le vois hésitant. L'angoisse irrationnelle est à son comble, je ne supporte plus cette situation, il ouvre la bouche. Il balbutie quelques mots, se rétracte, j'insiste pour qu'il parle, qu'il me dise ce qu'il a en tête, toujours ces mots qui reviennent.

Cette fois, ils font mal. Voilà donc pourquoi il ne me les disait plus.

Je souris, partagé entre la tristesse et le soulagement, enfin ce qui devait être dit a été dit, nous couchons ensemble juste après.

Je t'aime - 05/07/07 - 23h30

Chez moi.

Nous avons rompu cet après-midi. Je dois dire que je m'y attendais. Peut-être que nous serons tous les deux amis dans les semaines à venir. Au début, après la rupture, j'étais soulagé ; là, je m'inquiète. Je sens une boule au ventre à laquelle je n'avais pas été confronté auparavant ; je crois que je t'aime encore. Est-ce que je vais arriver à gérer cette nouvelle relation avec toi. ? Pourquoi me manques-tu autant ? Et surtout : que va-t-il advenir de ce carnet ?

Le carnet devient silencieux pendant quelques jours. Nous nous revoyons à plusieurs reprises : nous ne sommes plus des "amoureux", désormais, disent les mots. Nous sommes des "amis", de ce qu'en dit le dictionnaire.

Et à chaque fois que nous nous voyons, nous couchons ensemble. En "amis".

Je t'aime - 11/07/07 - 18h20

Chez moi.

Ce soir, je te vois. Tu auras du retard à cause de ta psy. Cela va faire une semaine que nous avons rompu. J'ai pensé plusieurs fois à te dire " je t'aime ", cette semaine. Mais je voulais être sûr avant de l'écrire à nouveau sur ce carnet. Oui, je crois bien que je t'aime. Différemment, désormais. Mais je t'aime. Tu me manques. Surtout lorsque je te vois.

Le carnet retombe dans le silence. Nous nous voyons encore quelques fois. A plusieurs reprises. A nouveau, nous couchons ensemble. Tu me manques. Je ne sais plus si je t'aime. Je l'ai oublié. Ces mots m'ont échappé. Je n'arrive plus à les dire parce que tu m'en as empêché pendant trop longtemps. Et maintenant, je ne sais plus les prononcer. Et je ne sais plus s'ils veulent dire quelque chose.

Ces mots ont été pressés comme des citrons et ils n'ont plus de jus. Ils sont vides. Vides de leurs sentiments. Mais où est donc passé ce jus si acide qui agrémentait mon quotidien d'un peu de joie ?

Entre nous, les mots "amour", "ensemble" et "couple" n'existent plus. Peut-être qu'ils te faisaient trop peur. Cela fait peur, un mot, parfois. Alors, ils ont été remplacés par "affection", "sexe" et "amitié". Et pourtant, dans les faits, qu'est-ce qui a vraiment changé ? Cette "liberté" de pouvoir rencontrer quelqu'un d'autre ? Cette liberté que tu réclamais tant et dont je ne t'ai pourtant jamais privé ?

Et voilà qu'à nouveau, hier, tu te reposes des questions. Moi parti, tu profites de mon absence pour fixer des choses de ton côté. Pour prendre une nouvelle liberté vis-à-vis de moi, pour ronger la mienne encore une fois, un peu plus.

Voilà que, à mon retour en septembre, tu ne voudras plus que l'on couche ensemble. "Pour t'aider à passer à autre chose", m'as-tu dit. Alors que tu as encore du désir pour moi, avoues-tu. Et que moi j'en ai pour toi.

"Ah, c'est donc pour ça qu'on ne couche plus régulièrement avec un ex, normalement ?", dis-je à une amie au téléphone.

Ô mon non-amour... Crois-tu que je t'ai attendu ? Pour qui me prends-tu ? Est-ce que j'aurais dû te parler de ces garçons rencontrés avant mon départ de Paris ? De ces garçons avec qui j'ai voulu coucher et dont je ne me suis pas privé ? Crois-tu que je sois si dépendant que cela de toi ? Pour qui me prends-tu ? Quels sont ces mots qui te hantent et dont tu as si peur ? Qu'est-ce que tu veux, exactement ?

Je t'aime - 26/07/07 - 2h00

Dans mon lit, à Nice.

J'ai du mal à trouver le sommeil. Je repense à ce dernier garçon que j'ai rencontré à Paris avant de partir. J'ai couché avec lui la veille de mon départ. Il a tout pour plaire : il est beau, drôle, il a 20 ans, est passionné de politique et il baise bien. Oui mais voilà, il a un gros défaut : il n'est pas toi. Tu me manques.

Et j'ai hâte de te revoir en septembre.

Non, je ne t'aime plus. Car ce mot "amour" n'a plus le droit d'être dans ma bouche. Tu l'en as arraché lorsque tu m'as fait découvrir ce sentiment qui allait avec. Tu me demandais que je te fasse confiance malgré mes réticences. Et voilà que tu trompes ma confiance à peine ai-je accepté de te la donner. Et que tu rognes ma liberté en réclamant la tienne. Loué soit l'égo tant de fois retrouvé ?

"Je t'aime". Les mots magiques. Tu as été le premier à les dire. Tu serais le premier à les taire.

Ne reste que le silence.

PS : Tu m'excuseras mais j'ai jeté ta brosse à dents.