Réfléchir sur l'immaturité (et donc sur la maturité), c'est une posture casse-gueule. Bienheureux celui qui sera apte à donner une définition universelle de cette idée-là ! Pour d'aucuns, la maturité, ce sera être capable de gérer un budget mensuel et s'y tenir avec rigueur. Pour d'autres, être mature, cela signifiera la capacité de gérer ses sentiments avec une certaine mesure. Pour d'autres encore, la maturité consistera à être capable de prendre des responsabilités et d'y faire face, avec tout le flou que comporte cette idée de « responsabilités » (une manière de se dérober devant le problème de la définition : « Etre mature, c'est être responsable »).

Le problème de cette idée de maturité, c'est qu'elle est à dimension variable. Aussi bien pour l'intensité de ce qui peut être « maîtrisé » que pour les domaines où elle s'applique. Qu'est-ce que je veux dire par là ?

Eh bien, par « intensité » j'entends par là qu'on réclamera volontiers d'une personne « mature » qu'elle gère des problèmes sentimentaux jugés extérieurement comme anodins mais on sera bien plus indulgent si la personne se retrouve confrontée à des problèmes sentimentaux plus intenses (un divorce, une trahison, par exemple).

Par les domaines où elle s'applique, j'entends cette fois-ci qu'on dira volontiers d'une personne qu'elle est mature pour certaines choses (gérer un budget, assurer ses responsabilités hiérarchiques au travail) mais pas pour d'autre (« Elle est immature dans les sentiments », « Elle est immaature lorsqu'elle joue aux jeux vidéo », « Elle est immature parce qu'elle laisse trop souvent parler l'affectif »).

D'un point de vue général, en fait, être mature, cela voudrait dire : « Etre capable de maîtriser ses passions personnelles en visant un intérêt défini clairement par l'intermédiaire de la Raison, et poursuivre cet intérêt défini par l'exercice de sa volonté ». Une chose que, a priori, l'immature ne serait pas capable de faire.

Pourquoi cette longue introduction sur la définition de la maturité ? Parce que, il y a quelques jours, vendredi soir, j'ai tenté après 10 ans de tabagisme intense (plus de deux paquets de cigarettes par jour), d'arrêter de fumer. J'ai tenu en tout et pour tout 72 heures. Les 72 heures parmi les plus « spaces » de mon existence.

J'ai 28 ans. J'ai un copain stable (nous avons fêté notre premier anniversaire il y a quelques jours), je prépare une thèse d'arrache-pieds et je gère les choses dans ma vie autant que faire se peut, avec un budget parfois très serré (trop serré, ceci dit : merci les fins de mois dans le rouge à attendre avec anxiété que la CAF veuille bien me verser l'allocation logement). Des histoires « d'adulte », donc. Je suis quelqu'un de plus ou moins « responsable », capable de « gérer » des choses, capable de prendre des décisions.

Constatant que j'étais encore une fois dans le rouge et que le tabac est vraiment trop cher, j'ai donc pris la décision d'arrêter de fumer. Mais comme je suis un être de volonté, j'ai voulu le faire avec fermeté : pas de patchs à la nicotine, pas de cigarettes à l'eucalyptus, pas de soutien particulier. Juste l'arrêt brutal et définitif.

Pendant ces 72 heures, tous mes ennuis du moment (un entretien avec mon directeur de thèse qui m'angoisse toujours un peu, ma mutuelle qui me prélève 315 euros de renouvellement annuel sans me prévenir, la préparation d'un séminaire professionnel dans une dizaine de jours) – tous ces ennuis bien identifiés par la Raison se sont retrouvés suramplifiés. J'avais beau essayer de m'en détacher, cela tournait à l'obsession. Le tout avec une légère migraine et l'obsession de cette saleté de cigarette. Au terme de 48 heures, le dimanche soir, je me suis retrouvé à fouiller dans ma poubelle pour observer avec un oeil concupiscent les mégots que j'avais jetés la veille, me demandant si j'allais les éventrer pour récupérer le précieux tabac qu'ils renfermaient. Le fond de sauce tomate d'une boîte de conserve m'en a heureusement découragé.

Et puis, au terme des 72 heures, j'ai fini par craquer devant l'obsession et je me suis précipité dans ma rue. Impression du moment : découvrir des odeurs que je n'avais jamais sentie en étant devant chez moi (parfums de fleur, de lessive, de café devant un cafetier). Je ne saurais dire si c'était l'effet d'un odorat soudainement retrouvé ou parce que mon excitation jubilatoire de retrouver l'objet de mon addiction décuplait mes sens. Mais enfin, j'avais un sourire irrépressible sur le visage doublé d'une douce euphorie en parcourant les quelques mètres me séparant de mon tabac.

Lorsque j'ai rallumé une cigarette, ma tête s'est mise à tourner. Et à l'instant précis où je fumais cette taf tant espérée, dont je retrouvais le goût avec dégoût, je pris conscience avec violence de cette simple vérité : le tabac n'est pas une simple addiction ou une mauvaise habitude. C'est une drogue. Une drogue violente. Et je suis définitivement un toxicomane.

Prendre conscience de cette dépendance – pardon : de cette violente toxicomanie – c'est prendre conscience de la faiblesse de sa volonté. C'est prendre conscience de cette suppression d'une liberté, de cette prison terrifiante. Les non-fumeurs ne connaissent pas cette "faim" qui n'en est pas une, cette obsession permanente qui vous attache, cette chaîne aux gros maillons dont vous avez conscience, que vous détestez en même temps que vous l'adorez. Les fumeurs sont souvent montrés du doigt comme des monstres désagréables ; c'est tout l'inverse. Ce sont des enfants malheureux qui sont la victime d'un bourreau de quelques centimètres de longueur, un fumerolle bleuté au bout.

De fait, je précise ce qu'est la maturité : ce n'est pas tant la capacité de surmonter ses passions pour réaliser avec sa volonté un intérêt défini par la Raison mais plus simplement : être capable d'assurer sa liberté profonde. Etre mature, ce serait donc prendre conscience des entraves à sa liberté et tâcher de s'en affranchir.

Il devient urgent pour moi de me débarrasser de la cigarette. Ma toxicomanie entretient mon immaturité. Ce n'est plus un gouffre financier, ni une destruction de ma santé : c'est une prison dont je dois sortir coûte que coûte.