La moindre plume

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dimanche 1 février 2009

Souvenirs numériques

 Cela fait un petit moment que je farfouille dans des archives que j'ai faites au fil des dernières années. C'est assez terrifiant, ma capacité à archiver tout et n'importe quoi. Le numérique m'aide particulièrement puisqu'il est véritablement aisé de sauvegarder à peu près n'importe quelle information sous n'importe quelle forme grâce à trois clics de souris bien placés.

En faisant un peu de rangement chez moi, je suis tombé sur un DVD qui était le backup d'un vieux disque dur que j'avais possédé et qui est mort il y a environ 5 ans de cela. C'est amusant de retomber sur des vieux cours d'une discipline que je ne pratique plus car j'ai changé entre temps de voie universitaire. Mais ce qui est encore plus plaisant, c'est surtout de retrouver un ensemble de souvenirs personnels.

Hier, je constatais avec étonnement sur le blog de Rouge-Cerise que cela faisait 5 ans que j'avais ouvert mon premier blog. Il y aurait quelques subtilités à raconter. Mais j'y reviendrai un de ces jours, même si ce « cinquième anniversaire » (je n'ai jamais fêté l'anniversaire de mon blog) est passé depuis quelques jours (cf. ce « premier billet »).

Pour l'heure, je suis plutôt amusé de retrouver des textes écrits quand j'avais à peine la vingtaine, avec une certaine fraîcheur grandiloquente et en même temps une certaine pertinence dans les propos, sans pleinement réaliser à l'époque toute la portée de ce qui était dit. Surtout qu'à 20 ans, on fait des trucs bizarres, parfois. On a une pensée fugace qu'on tient pour très profonde, et on la trouve tellement géniale qu'on la note.

A une époque, on l'aurait gribouillée sur un coin de table, derrière la couverture d'un agenda. Mais comme on était déjà à l'ère numérique (si, si, ils le disaient à la télé), j'ouvrais déjà vite, vite, pour ne pas l'oublier, un fichier .doc et j'écrivais la phrase avant de sauvegarder le document.

Et encore ! S'il n'y avait que ces pensées sporadiques... Mais on trouve là un véritable capharnaüm merveilleux de choses qui ont occupé mon esprit d'hier et qui, à la lumière de ce jour, apparaissent comme des trésors d'une futilité bien nécessaire ! Je me retrouve ainsi aujourd'hui avec ces archives personnelles sans queue ni tête, sorte de medley insondable de pensées éparses mais aussi de photos échangées sur Internet avec de parfaits inconnus, de morceaux de conversations MSN ou de chats de discussion archivées parce que sans doute intéressantes sur l'instant, des documents, des archives, des images, des liens orientant vers des sites internet divers qui n'existent plus depuis longtemps ou qui ont migré vers d'autres serveurs...

Bref : c'est là une symphonie de documents offline et online en tous genres qui, bientôt, auront 10 ans d'existence.

Je m'amuse de ce .doc écrit avec Microsoft Word 2000 et qui ne comporte qu'une phrase :

« Retrouver une aspiration d'hier, c'est peut-être trouver une réponse à une question qu'on se pose aujourd'hui ? »

Une ironie toute visionnaire à ma démarche de ces heures...

Je rigole en trouvant les interrogations d'un début de roman que j'ai laissé tomber (ou mis de côté pour l'heure ?) et qui commençait par ce paragraphe :

«  L'Ame Soeur. J’avais reposé le magazine et je m’étais plongé sur Internet avec nonchalance pour en apprendre davantage. Ici, un site rappelait en quelques mots qu’un philosophe grec l’avait mise en avant. C’était Socrate, peut-être Platon, on ne savait pas trop, mais c’était un de ces gugusses de l’époque qui avait inventé la philosophie. Là, on expliquait avec désenchantement que l’Ame Sœur nuisait pour la santé mentale et que seule une sexualité débridée, doublée d’une pratique assidue de la psychanalyse, parviendrait à procurer le bonheur dans l’épanouissement de l’éphémère généralisé. Entre les deux, une page personnelle d’une pauvre fille de 15 ans exposait son désarroi parce que Stéphane, qu’elle avait toujours aimé – en tout cas pendant la semaine qu’ils étaient ensemble – l’avait trompée puis quittée pour Maria, sa meilleure amie, et que l’Ame Sœur, elle n’y croyait plus, du moins jusqu’à ce qu’elle la rencontrerait à nouveau. Elle finissait par un « Carpe Diem » peu convaincant. »

Et la longue litanie des interrogations superficielles cédait la place à encore plus d'ironie quand on se rappelait qu'il s'agissait d'un garçon de 20 ans qui écrivait quelques phrases plus loin :

« D’un geste désabusé, je m’allumai une cigarette. Silence. Les clameurs de la ville perçaient à peine ma fenêtre, fermée, à grands coups de klaxons et de brouhaha bourdonnant. J’aimais fumer ma Chesterfield dans ce faux silence urbain. C’était rassurant. Au moins n’avais-je pas la sensation d’être seul : ma Chesterfield, la ville et moi. Voilà l’harmonie. »

C'était pas si mal, finalement.

Dans d'autres dossiers et répertoires, la cohorte d'ex's et autres plans cul laisse évidemment les traces de ces pseudonymes fugaces et photographies nombreuses, ces visages autrefois aimés, pour une nuit de passage ou une après-midi occupée, pour une semaine intense ou pour une année moribonde, des regards, des sourires, de la provocation et des souvenirs derrière ces images. On pourrait se dire que ces photos numériques – à l'inverse des photographies tirées dans un laboratoire – ne seront sans doute jamais délavées. Et pourtant, à bien y réfléchir, elles le sont déjà par les souvenirs datés et achevés qu'elles rappellent à elles.

Je trouve aussi une photo prise d'une caricature parue dans un magazine en 2003, « Le Virus Informatique » - j'ignore s'il existe encore. C'est une illustration de Bellamy (qui récemment, je l'ai découvert par hasard dans l'émission « Un monde de bulles » du 16 janvier 2009 sur la chaîne Public Senat, a participé à la conception de statuettes provocatrices de ses petits bouts de femmes, les Bellaminettes). Si vous avez du mal à lire le texte qui est d'une contemporanéité affolante, je l'ai retranscrit sous la photo :

virusinfo2003.jpg

« - L'internet, c'est le vecteur de la démocratie du futur ! Grâce à la pluralité d'informations, les gens vont enfin développer leur esprit critique et atteindre une forme de conscience collective qui va réveiller en eux un puissant et sincère élan de civilisation...
- Voyons voir... Philosophie politique, histoire des religions, crise économique et crise de conscience, culture et dictature, analyse transactionnelle, ah ! Voilà : sexe, cul, et gros nichons. Je vais enfin pouvoir développer mon esprit critique... »

Un poncif efficace. J'adore.

Et enfin, il y a bien sûr la somme conséquente de souvenirs qui n'ont aucun intérêt à être partagés sur un site internet, fût-il un « parfois-journal intime public ».

Et c'est comme cela que j'ai constaté avec effroi que j'avais archivé – faut-il être masochiste ou stupide ?! – ma conversation de rupture par MSN avec celui que j'avais nommé « Arnaud » sur un ancien blog aujourd'hui disparu, ce garçon avec qui j'avais fait un bout de chemin pendant presque trois longues années. Dommage qu'on ne puisse pas effacer les fichiers gravés sur un DVD. Quoique. Peut-être parviendrai-je à la relire dans 10 ans pour me rappeler cette époque douce-amère où j'étais encore un « vingtenaire » ?

Bref.

Pendant ce temps, mon copain est aux Etats-Unis depuis plus de trois semaines et, du fait de mon intermède niçois des fêtes de fin d'année, nous ne nous sommes vus que 48 heures les huit dernières semaines. Il me manque cruellement... Sa présence est structurante et m'aide à avancer dans mon travail ; sans lui, j'ai l'impression de tourner en rond comme un chien pouilleux dans sa niche.

C'est dingue que cela soit quand l'autre est loin qu'on en ressent l'impérieuse absence... Dépêche-toi de revenir, j'ai besoin de toi !

dimanche 17 août 2008

17 ans - Coming-out

C'est étrange. Le mois d'août, mois de mon anniversaire, a toujours été structurant dans ma vie. Chaque année, avec la régularité d'un métronome, il se passe toujours un événement crucial dans mon existence - comme une impulsion nouvelle (heureuse ou malheureuse mais toujours initiatrice) qui définit de nouveaux contours.

Ainsi, dans quelques jours, je fêterai au jour près les 10 ans de mon premier coming-out. Moment crucial dans la vie de tout jeune homo, l'évènement commun à tous qui justifie à lui seul, au-delà des critères identitaires, l'existence d'une communauté de destin homosexuelle, aussi important – si ce n'est plus – que celui de la « première fois », le coming-out est cette sortie du placard, cette mise en avant de soi dans la foule anonyme, le lever de rideau sur la scène du monde, le premier cri hors de la coquille. « Je suis gay », « Je suis homo », « Je suis pédé », « J'aime les garçons ». Toutes ces formules qui se répondent les unes aux autres comme une seule et unique palabre qui fait saigner l'âme à coeur ouvert. Le coming-out.

Je venais de coucher pour la première fois de mon existence avec un garçon. Pas à la manière de l'enfant, du « petit homme », qui expérimente, mais du jeune homme qui sait ce qu'il fait, qui l'a désiré et qui l'a accompli. Le monde des possibles de la sexualité masculine, le goût de la peau salée, les poils qui excitent les doigts lorsqu'ils glissent sur la peau satinée de sueur, les premiers échanges de salive, toujours, de transpiration aussi, de larmes parfois, de sperme évidemment.

Il s'appelait Chris. Il avait 23 ans, j'en avais 17, presque 18. Il m'avait déposé à la gare de Nice, ce soir-là, parce que je voulais quitter l'antre où nous avions commis ce méfait, je voulais ne plus le revoir, je voulais l'oublier, l'effacer de ma mémoire, l'abandonner, j'étais perdu, oui, j'étais perdu, et je voulais redevenir cet enfant que je ne serai irrémédiablement plus.

Je m'étais jeté sur une cabine téléphonique car les portables étaient encore un luxe en 1998. J'avais appelé mon père pour qu'il vienne me chercher en voiture, prétextant quelque « mauvais plan » avec mes amis et un train inexistant. Cela m'avait laissé près de 40 min le temps qu'il arrive, suffisamment pour raccrocher, encore affolé par ce que je venais de faire et me confier au plus vite à mon meilleur ami de l'époque.

Il s'appelait Nathan. Il avait 17 ans comme moi. Bien que nous ne nous voyons que sporadiquement ces derniers temps parce que nous avons pris des chemins différents, c'est quelqu'un que j'apprécie absolument. Un garçon en qui ma confiance est aveugle encore aujourd'hui. Chaque fois que nous nous voyons, je le retrouve fidèle à lui-même. Non pas qu'il n'ait pas évolué mais plutôt que nous avons échangé en ces temps reculés des choses qui font qu'après un silence d'une ou deux années, nous nous retrouvons comme si nous nous étions quittés la veille, sans jugement, sans reproche, jamais. Il est une des rares personnes parmi mes amis que je ne penserai pas une seule seconde à critiquer. Avec qui nous finissons toujours par tomber d'accord malgré nos divergences de vue. Et, étrangement, sans que chacun ne baisse sa garde et avec qui je n'ai jamais eu en dix ans ne serait-ce qu'une engueulade superficielle. Peut-être cela vient-il du fait que nous nous connaissons suffisamment pour nous faire confiance les yeux fermés, et que malgré les zones obscures de nos existences qui se sont un brin séparées, nous nous sommes dit beaucoup de choses au fil du temps. Suffisamment en tout cas pour se respecter profondément, sans jamais aucune prétention ni domination l'un envers l'autre, en toute simplicité. J'ai appris avec lui – grâce à lui – et d'autres de ses compagnons ce qu'était l'amitié ; j'aurai l'occasion d'y revenir un jour ou l'autre.

C'est le père de Nathan qui décrocha le téléphone ; il me le passa immédiatement :

- Nathan ?
- Arnaud ?
- J'ai fait une connerie, Nathan...
- Qu'est-ce qui se passe... ?
- Je suis à Nice, là. Je viens de coucher avec... une fille.
- Avec une pute ?!
- Hein... ? Non ! Elle a 23 ans. Elle s'appelle... Christelle. Elle est divorcée et elle a un gosse de 2 ans dont elle n'a pas la garde.
- Merde... Et tu te sens comment, là ?
- Je sais plus où j'en suis...
Je sentais les larmes perler nerveusement au coin de mes yeux.
- Bon, ok, Arnaud, t'inquiète pas, tout va bien, je suis là, tu le sais, ça ?
- Merci Nathan... (reniflant) J'aurais besoin d'en parler, tu comprends... ?
- Oui, tu viens à la maison demain et tu dors chez moi. J'ai prévu une soirée, y aura Florence, Marie et Virginie. Ça ira ?
- Oui, ok... Merci d'être là... J'avais juste besoin de me confier. Merci Nathan... Je te laisse, mon père vient me chercher d'ici quelques minutes.

Et je raccrochai.

Nathan et moi, cela faisait finalement peu de temps que nous nous connaissions, mais c'était une belle histoire. Une très belle histoire. Quelques mois auparavant, j'aurais pu dire que j'en étais tombé amoureux. Et Dieu sait que cela fait mal quand un homo tombe amoureux d'un hétéro. Seulement voilà, j'avais fini par dépasser cela parce que, Nathan et moi, c'était avant tout une histoire d'amitié. Une belle amitié. Une vraie amitié. Je ne dis pas ce mot en somnambule ou dans le « sommeil de la langue », comme aurait pu le souligner Christian Bobin. Non, pas une seule seconde.

Si l'on voulait remplacer « amitié » par autre chose, on pourrait dire que Nathan et moi, cela a toujours été une histoire de « sincérité », de bout en bout, sans aucun faux semblant, du « à la vie, à la mort » qui a encore sa pleine valeur aujourd'hui. Si Nathan venait me trouver demain les mains ensanglantées et un cadavre dans le coffre de sa voiture, je prendrai une pelle et le suivrai pour aller l'enterrer sans piper mot. J'ai dans ma courte vie eu la désillusion de connaître l'amour tardivement, sous des formes variées ; seulement, je peux me targuer d'avoir eu une toute autre chance : avoir connu l'amitié dans son élan passionnel adolescent et l'avoir conservé.

Il est vrai que nos chemins respectifs nous ont un peu éloignés. Certes, il y a trois ans à peine, je participai à son déménagement parisien avec entrain, et – depuis – sans doute parce qu'il habite de l'autre côté du périph à l'autre bout de la ville, nous ne nous sommes pas beaucoup vus. La présence de sa petite amie (que j'apprécie beaucoup ceci dit) a aussi donné un autre relief à l'intimité de notre relation. Seulement, il y a un peu plus d'un an, je me souviens d'une discussion que nous avions eu sur MSN. Sur le fait de se retrouver l'un face à l'autre. Pour un sujet de discussion dont le sujet futile m'échappe aujourd'hui (mais qui n'a pas d'intérêt), nous nous étions retrouvés en phase en l'espace de quelques minutes, comme à notre habitude. Et à cet instant, l'émotion était au comble de son intensité. Je me souviens que nous nous étions confié l'un à l'autre dans l'anonymat de nos clavier et écran respectifs, sur le fait qu'il était dommage qu'on ne se prenne pas dans les bras plus souvent parce que les corps peuvent échanger des choses sans dire un mot, et que les standards de la virilité masculine hétérosexuelle du refus de cette proximité des corps de deux hommes était un beau gâchis. Mais qu'il tenait à ce que je sache qu'il ne rechignerait pas à me prendre dans ses bras dans la pureté innocente de l'amitié. Tout simplement.
Nathan, une belle histoire, donc.

Je m'étais retrouvé chez lui le lendemain de ma première fois. Nous avions passé la journée ensemble dans sa maison, tous les deux. Assez peu parlé de celui que j'avais nommé « Christelle », finalement, si ce n'était que je ne savais pas quoi faire : « la » revoir ou ne plus « la » rappeler. Nathan m'écoutait en silence, toujours là pour me réconforter mais sans s'apitoyer, jamais pour me juger, ne tentant pas de me faire parler mais plutôt de me changer les idées, me faisant découvrir sa musique, ses groupes de rock préférés, projetant ensemble nos avenirs respectifs, de ce que nous allions faire pendant ce mois d'août alors que le Bac était derrière nous et la fac à notre portée. Il le faisait avec douceur et sans inquiétude, toujours avec ce petit sourire qu'il avait, qui n'était ni forcé, ni de circonstance, mais simplement complice et bienveillant. Si on y réfléchit, rares sont ces sourires-là dans la vie de tous les jours. La plupart sont artificiels comme ceux de toutes ces pubs de consommation courante où les protagonistes semblent toujours ravis de déguster tel yaourt ou de souscrire à telle nouvelle assurance-vie. Beaucoup sont moqueurs, pas forcément méchants lorsqu'ils viennent de camarades mais rarement compréhensifs. Ce n'est pas non plus le sourire qui dissimule les véritables pensées, le sourire de l'hypocrisie sociale qui mêle à la fois fausse compassion et pitié, parfois prétention et mépris. Ni celui automatique de la politesse qu'on trouve chez le boulanger ou le serveur bien luné, réclamé même sur certains panneaux insipides au détour d'un des nombreux aléas du quotidien (je me souviendrai toujours d'une postière qui affichait sur son guichet à l'attention des clients : « Un sourire ne coûte rien et peut éclairer une journée durant. Offrez votre sourire ! » - cela partait d'un bon sentiment, ceci dit).

Non, le sourire de Nathan ne faisait pas partie de ceux-là ; c'était un sourire précieux.

Le soir, à l'extérieur de sa villa. Marie, Florence et Virginie nous avaient rejoints, comme prévu. Nous nous étions retrouvés au bord de la piscine, étendus tous ensemble sur des transats. Il était 21h00 passées, le soleil s'était couché, la nuit nous enrobait, avec les chants nocturnes des criquets provençaux comme accompagnement. Chacun ou presque avait sa clope au bec – je fumais encore des Philipp Morris à l'époque – et je jouais entre mes doigts avec le bijou que Chris – ce premier amant – m'avait offert la veille, un pendentif en or du signe astrologique de la Vierge.

Je ne pouvais m'empêcher de soupirer en repensant à lui, devant les regards circonspects des filles qui nous avaient rejoints, qui ne comprenaient pas pourquoi – alors que je pensais à « elle » - j'étais là à me morfondre sur cette relation débutante. « C'est compliqué », ne cessais-je de répéter, ne pouvant évidemment confier le terrible secret. Je découvrais en ces temps mon homosexualité de manière véritable : coucher avec un garçon avait été pour moi l'incarnation réelle et concrète de ce qui n'était jusqu'à présent qu'un fantasme. Elaboré depuis plusieurs années, certes, mais un fantasme tout de même. Et c'est cela qui me révolutionnait le corps et le coeur : si Chris me répugnait par certains aspects de sa personnalité – et, ne nous leurrons pas, par le fait qu'il incarnait aussi cette part d'ombre que je n'assumais pas encore et qui m'obscurcissait depuis mes 12 ans – il m'attirait aussi dangereusement, parce qu'il incarnait tous les possibles de la découverte interdite.

Lorsque sur les coups d'1h00 du matin Florence, Marie et Virginie nous avaient quittés, nous nous étions retrouvés à nouveau seuls, Nathan et moi. Nous nous étions installés à une petite table de jardin en plastique, l'un en face de l'autre, fumant nos cigarettes. Mine de rien, Nathan habitant dans les collines de l'arrière-pays niçois, il ne faisait pas très chaud, même si nous étions en août. Habillé à peine d'un T-shirt, même, je grelottais. Et Nathan aussi.

Nous nous mîmes à reparler de « Christelle ». Le fait de mentir à Nathan me gênait un peu, lui qui était si attentif depuis que je l'avais appelé la veille. Justifier mon mal-être par la situation « glauque » d'une jeune femme divorcée et maman d'un gamin de 2 ans était sans doute crédible, mais le fait qu'il ne s'agissait pas d'une jeune femme mais d'un jeune homme divorcé et papa d'un gamin de 2 ans avait tout de suite beaucoup plus de relief !

Je savais que Nathan sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il avait compris qu'un élément lui échappait dont je n'avais pas encore parlé, mais il ignorait lequel.

Je mourrais d'envie de lui parler. J'en mourrais d'envie mais, en même temps, j'en crevais de trouille. Les vieilles angoisses rassérénées depuis des années remontaient comme d'habitude à la surface : comment va-t-il réagir ? Et s'il ne l'acceptait pas ? Et s'il me détestait ? Et s'il me frappait ? Et s'il allait le dire à tout le monde ? Est-ce que je perdrais tous mes amis ? Et s'il avait cette horrible réaction tant de fois angoissée de le voir réagir avec véhémence, me rejetant violemment, vociférant d'un air dégoûté : « Aaah ! Ne me touche plus jamais, sale pédé !!! » ?

Et puis, tremblant au plus haut point, ne sachant pas si le froid en était responsable ou si l'émotion intense faisait son office, sentant mon coeur se mettre à battre la chamade, il y eût quelque chose, un silence peut-être, un instant d'hésitation préludant un long monologue – jamais préparé et pourtant tant de fois anticipé – puis soudain une vomissure d'émotion intense, un flot de souffrance, de libération, de larmes et le désir brûlant d'une épaule accueillante et bienveillante, un don de soi plein d'espoir, que l'autre soit là, que l'autre écoute, que l'autre veuille bien nous recevoir.

- En fait, pour tout te dire, Christelle ne s'appelle pas « Christelle »....
- ... Ah ?
- Oui, en fait, elle... Elle s'appelle « Christophe ».
- ...
- Oui.
- ... J'ai pas tout compris ?
- Je suis homo, Nathan.
- ...

Un silence, une attente, je cherche son regard que je distingue à peine dans l'obscurité du dehors : au-dessus de la table de jardin en plastique, seules luisent nos mains où se reflètent nos braises de cigarettes.

- Je m'en doutais pas mais sache que j'ai aucun problème avec ça, finit-il par répondre.

Les larmes me viennent aux yeux, je tremble de tout mon corps, le froid et l'émotion se conjuguent alors que pour la première fois de mon existence toute entière se réchauffe mon coeur à la flamme chaleureuse d'une amitié entière et nue. Je serai toujours là pour lui, comme lui est là pour moi ; à cet instant je le sais.

Alors je lui raconte tout depuis les origines. Il écoute religieusement, me laisse parler, pose sa main sur la mienne lorsqu'il voit que l'émotion me submerge jusqu'aux yeux pour me calmer et m'apaiser avec bienveillance le temps de reprendre mon discours. Il n'a jamais eu les mains douces, plutôt un peu rugueuses, la peau trop fine et trop sèche ; pourtant, son contact me fait l'effet d'un baiser doux et chaud, plein de compassion. Quelque chose qui touche à l'instant de grâce.

Je ne peux m'empêcher de parler, déballant le tout comme un poids malheureux que je lui confie avec soulagement : je le sais depuis mes 12 ans, non, ça ne veut pas dire que je suis une folle, non, je n'ai jamais été intéressé par les filles, oui, j'aime les garçons et je ne sais pas d'où ça vient, je me suis détesté pendant longtemps, tu sais, et j'en ai souffert, j'en ai souffert à en chialer tous les soirs dans le noir de mon lit, et puis j'avais tellement peur de te perdre, de vous perdre, mes amis. Oui, tu es la première personne à qui j'en parle... Tu comprends mieux pourquoi je t'ai appelé hier, hein ? Oui, je me sens tellement mal, tu sais...

Tout tremblant, encore sous le coup de l'émotion, les frissons de froid entrecoupés de frissons de peur et de larmes de soulagement, je me retrouve là devant cet ami qui est resté bien silencieux et tout à l'écoute. Soudain, il sort la réplique ultime qui brise cet instant plus que romantique, avec tout le pragmatisme bienveillant dont il a toujours su faire preuve :

- En tout cas, c'est cool, parce que j'ai toujours rêvé d'avoir un copain Drag Queen ! Ils me font délirer !
- ... Qu... Que ? Quoi ? Ah mais attends, Nathan, je suis homo, pas une Drag Queen, hein !
- ... Oui, oui, je sais, j'ai compris, mais c'est cool quand même !
- ... Ah, heu... ... D'accord ... ... Merci...

Il me répond par un sourire.

Je n'ai jamais su s'il était sincère dans sa réflexion drag queenesque touchante de naïveté, ou si c'était pour lui l'occasion de briser le dramatique de la soirée en me soulageant par une pirouette d'un trop plein débordant d'émotions.

Quel que soit le vrai, cela n'avait aucune importance : j'étais sûr d'avoir un ami. Et jamais depuis lors n'ai-je regretté de lui avoir confié ce poids depuis si longtemps porté. On peut dire qu'il y a entre nous un amour certain, mais il n'est pas sexuel, quoiqu'il pourrait être physique. C'est un amour fraternel. C'est cela qui – fils unique que je suis – me relie à lui, encore aujourd'hui, quelle que soit la fréquence de nos rencontres et de nos échanges.

Nathan, mon ami, mon frère. Merci.

Deux jours plus tard, alors que j'étais encore chez Nathan chez qui j'allais passer trois jours en tout et pour tout, Chris qui n'avait aucun nouvelle de moi avait essayé de me joindre chez mes parents. Ma mère lui avait donné le numéro de téléphone de Nathan, croyant bien faire. C'est le père de Nathan qui me l'avait passé au téléphone, alors que la petite famille était installée à table pour le dîner. Chris m'avait fait une scène pour cette rupture soudaine de communication. Pendu au téléphone à écouter silencieusement ses reproches, les yeux perdus dans le mur, j'avais fini par lui dire que je ne souhaitais plus le revoir parce que c'était trop difficile pour moi. Il m'avait raccroché au nez.

J'étais remonté à l'étage, rejoindre Nathan dans sa chambre. Je lui avais raconté ma conversation. J'avais le souffle coupé, je me sentais mal, une horrible boule au creux du ventre. Il avait prononcé les mots magiques :
- Tu sais, tu as le droit de pleurer, si tu veux.

Et j'avais éclaté en sanglots dans ses bras.

mercredi 5 mars 2008

After Hours - 4/4

Un léger bruit se fit entendre du dehors. Comme une rafale. Comme un claquement. Il n’y en avait jamais, à Nice. Du vent. Jamais il n’y avait de vent. Juste quand il pleuvait. Et là, dans cette petite pièce à la lumière rose tamisée, sans fenêtres sur l’extérieur ni vitres transparentes pour les passants curieux, je ne pouvais pas savoir s’il s’était mis à pleuvoir au dehors.

Je me retrouvai donc en haut de ces escaliers qui menaient à quelques antichambre secrète dont seuls les riches propriétaires avaient le secret.

Je devais aller vite. Descendre les escaliers, aller dans la salle principale, repérer l’hôtesse d’accueil, lui demander le téléphone, appeler mon père, et sortir. Vite. Sortir. Avant que le propriétaire de la Mercedes ne vienne révéler mon mensonge par omission. Voilà ce que je devais faire. Vite. En un éclair. Quelques minutes tout au plus. Et le problème serait réglé.

Une nouvelle rafale de vent se fit entendre au-dehors. Le vent ou quelque cadavre dans un placard, vint fouetter la lourde porte d’entrée par où j’étais arrivé, où seul transparaissait un petit judas. Je tressaillis.

Les escaliers faisaient dans les un mètre de large. Ils descendaient en colimaçon sur la gauche. En haut de ces escaliers, à côté d’où je me trouvais, il y avait une barrière en bois, contre laquelle une grosse plante grasse dans un pot s’appuyait.

Je m’engageai.

Sur les murs, des tableaux et des photos. Toujours en harmonie avec la couleur rosacée sombre du hall, et qui envahissait aussi le chemin de l’escalier, dont je n’étais pas parvenu à percevoir la source lumineuse. Des tableaux et des photos, donc. Des tableaux d’art contemporain de quelque origine inconnue. Des photos de flous aux couleurs rose, jaune, orange et ocre. Cela donnait aux lieux une dimension chaleureuse par ces couleurs chaudes, mais, par le dépouillement d’un style moderne, une sensation d’endroit distingué.

J’arrivais en bas des escaliers. Un couloir. La couleur avait changé. Elle avait cédé la place à une sorte de bleuâtre sombre, qui émanaient de lampes halogènes aux murs et au plafond que j’identifiais cette fois distinctement. Une telle froideur était étonnante, par rapport à l’ambiance chaleureuse de l’accueil. Ca en était presque mystérieux. Sur les murs, rien d’autre que ces lampes halogènes espacées avec la régularité d’un métronome. Point de tableaux ni de photos. J’étais clairement autre part.

Et au bout du couloir, une porte. Je ne sus pas exactement pourquoi mais j’eus un mauvais pressentiment. Une appréhension. L’impression que… que quelque chose allait se passer. Que j’allais découvrir quelque chose. Que j’allais mettre les pieds quelque part où je ne devais pas être présent.

La porte se présentait devant moi, blanche ou bleu ciel, bleuie de toute façon par la lumière des halogènes. Les basses d’une musique rythmée mais lente, à consonance de jazz, perçaient difficilement l’épaisseur de la porte. Le cœur palpitant, la sueur froide glissant malgré moi le long de ma tempe, je posai la main sur la poignée. Métallique et pourtant chaude. Comme si une main l’avait actionnée quelques secondes auparavant. J’ouvrai la porte.

La musique, familière, retentissait dans les baffles discrètement disséminées. Derrière la porte, je me retrouvai sur une plateforme en marbre, qui trônait en haut de larges escaliers qui descendaient. Quatre marches plus bas, une ambiance tamisée bleue et noire, sombre.

J’avançai un peu, guidé par cette mélodie familière, et regardai autour de moi.

Un plafond bas. Des plantes grasses ici et là. Et une grande et vaste salle, le plancher satiné de moquette aux carreaux bleu sombre et noir. Des canapés liés les uns aux autres qui entouraient des tables basses diverses. Des cocktails, des bouteilles, des verres, s’entrechoquaient sur leurs surfaces. Un peu plus loin, une salle fermée, mais dont les murs percés de fenêtres laissaient transparaître une lumière plus claire, était entourée de sièges disposés comme pour… regarder ce qui se passait dans la pièce. Je ne compris pas sur l’instant, mais...

Mais là, devant moi, juste devant moi, là… l’horreur… l’horreur était devant moi…

Une orgie. J’étais devant une orgie. Moi, jeune homme plein d’innocence, comme découvrant le monde pour la première fois, je voyais des corps de tous âges se mélanger avec horreur sur les canapés. Des corps d’hommes. Des corps de femmes. De 20, 30, 40, 50 ans. Dans un coin, sur un canapé, un homme d’une cinquantaine d’années faisait un cunnilingus à une jeune femme blonde qui ne devait pas dépasser la vingtaine. Dans un autre, une vieille baronne distinguée proche de la soixantaine pompait allégrement le dard d’un jeune homme plus proche de la vingtaine que de la trentaine.

Malaise. Profond malaise. Ma tête me tournait. J’étais pris de dégoût. Je n’osais plus bouger. Je n’osais plus bouger. Je vacillai. Je perdais pied. A nouveau, j’avais traversé le miroir.

Chercher l’hôtesse ? Mais comment pouvais-je avancer dans cet endroit de perdition ? Comment pouvais-je oser m’avancer ? Les sons se mélangeaient aux rythmes des actes de ces créatures perdues, où les genres brillaient d’un soleil sombre au côté des autres genres… Je croyais deviner, ici, des hommes se caresser, là, des femmes se toucher…

C’était inconcevable… C’était purement inconcevable… Je venais chercher un téléphone… Un simple téléphone… Et encore une fois, il allait m’échapper. Encore une fois, il allait m’être retiré, privé de tous repères que j’étais… Je croyais avoir traversé le miroir d’Alice, et je m’étais trompé : je n’en avais encore apprécié que le reflet.

Et voilà… que la lumière sombre s’offrait à moi, dans le stupre et la luxure. Monde dépravé de la bourgeoisie niçoise. Monde dépravé des apparences de la bonne et due forme qui s’effaçait, derrière les murs de chair grasse et de la sueur dégoulinante… La bouche grande ouverte de l’absurdité, de l’absence de sens, qui me montait jusqu’aux tréfonds de ma cervelle, jusqu’aux tréfonds de mon âme…

Et quelques minutes plus tôt, je remerciai la Providence. Quelques minutes plus tôt, je m’amusais, sûr de moi, à jouer les jeunes friqués condescendants et nobles… Alors que là, je n’étais plus qu’un enfant perdu qui découvrait – parce que trop jeune et trop naïf – un film porno grandeur nature et qui cherchait du regard son père ou sa mère, pour qu’ils viennent le sauver. Papa ? Maman ? Où êtes-vous ? Où êtes-vous ? Où êtes-vous ?! Perdu. J’étais à nouveau complètement perdu. Et affolé.

Mais surtout, j’étais coincé. Que pouvais-je faire ? Avancer dans ce monde, au risque d’être happé par ces tentacules de chair suintante de purulence, pour trouver une hôtesse ? Ou remonter les marches et sortir d’ici au plus vite, au risque de tomber le masque devant le majordome à l’étage ? Le doute. J’hésitai. Et j’étais donc pris au piège.

Je ne savais pas quoi faire. Alors je restai planté là. Planté là, constatant ce spectacle fascinant d’horreur, la musique résonnant dans mes oreilles.

Et pourtant, l’horreur ne s’arrêtait pas là.

Quelle était cette salle, dans l’arrière de la pièce ? Quelle était cette salle carrée, on où pouvait rentrer par une porte ? Et où les quatre murs étaient percés de larges fenêtres ? Cette salle qui émanait une lumière plus claire, d’un bleu ciel qui, dans cette semi-obscurité étouffante, faisait l’effet d’un soleil éclatant ? Pourquoi des chaises réunies autour de ces murs ? Pourquoi des hommes assis sur ces chaises en regardant au travers des vitres ?

Guidé par quelque malsain désir et par une curiosité dévorante – cherchant, il faut bien le comprendre, à trouver la moindre parcelle de réalité pleine de sens dans ce lieu qui n’en avait aucun – je m’étais avancé. Je m’étais avancé vers la pièce, repérant un endroit où il n’y avait pas de vieille de 60 berges se faisant sodomiser allégrement par quelque vieux mâle de 50 ans qui venait de prendre son tour, dans la file d’attente.

Ils se masturbaient. Sur ces chaises, disposées autour de la salle, les hommes – les vieux hommes, dégoûtants – se masturbaient.

Au milieu de la pièce, que je découvrais être habillée d’un simple matelas posé sur un sommier rudimentaire, un magnifique jeune homme d’une vingtaine d’années, au magnétisme sexuel, était entrain de baiser violemment une jeune femme non moins bien formée. Je ne pouvais m’empêcher de regarder ce jeune homme, qui devait avoir mon âge, au corps glabre et lisse, brillant de la sueur de l’effort, les cheveux noirs et mouillés, les yeux plissés de plaisir, exposant son torse dessiné aux tétons fébriles, au-dessus de son ventre plat dont un fin trait de pilosité venait rejoindre son organe, qui était en pleine activité. J’étais fasciné. Je sentais en moi un mélange d’excitation et de profond dégoût. Et au fond de la pièce, des miroirs.

J’avais compris. Mon esprit s’anima avec vélocité, découvrant le sens de toute cette mascarade. La pièce était couverte de miroirs sans teint. Ce jeune couple exhibitionniste baisait devant de vieux pervers qui se branlaient en les regardant de l’autre côté des miroirs. Les coups de reins énergiques du jeune éphèbe trouvaient alors un écho tant dans les gémissements de sa moitié que dans les bruits réguliers et extatiques de la branlette des voyeurs.

Je m’apprêtai à détourner le regard pour m’enfuir d’ici. Je m’apprêtai à partir de ce lieu qui ne me correspondait pas. Qui n’était pas moi. Qui n’était pas ce que j’étais. J’étais pris la main dans le sac et je devais partir. Partir loin d’ici. Partir, au plus loin, oublier ce que j’avais vu, oublier ce que j’avais compris, oublier ce lieu, oublier ce club, oublier jusqu’à son emplacement, jusqu’à son nom, même. Oublier, oublier tout cela. Oublier, définitivement, poser le voile de l’oubli sur la dépravation humaine.

Pourtant, l’éphèbe exhibitionniste m’interpella du regard. Non, ce n’était pas possible, c’était un miroir sans teint, j’en étais sûr. Comment pouvait-il me regarder ? Non, il se regardait dans le miroir. Il se regardait baiser sa femme. Il se regardait baiser sa femme et il ne croisait pas vraiment mon regard. Non, ce n’était pas possible. Non, c’était inconcevable.

Et là, il se mit à sourire. Et à parler. Je l’entendis distinctement. Etrangement, malgré l’impossibilité, malgré que la pièce était fermée, je l’entendis parler. Comme si j’étais à côté de lui. Comme s’il parlait à côté de moi :

- Tu n’étais pas encore arrivé. Il fallait bien que je m’occupe, en attendant.

Mais qu’est-ce que ça voulait dire ?! Je me retournai pour voir s’il parlait à quelqu’un d’autre : derrière moi, seuls les corps mélangés et troubles des créatures de perdition laissaient échapper leurs murmures et leurs gémissements à peine audibles. Je retournai mon regard devant moi.

Et là, soudain, je compris. Je compris tout. Ce garçon, je le connaissais. Je le connaissais depuis longtemps. Je le connaissais depuis toujours. Ce n’était pas Arnaud, mon petit-ami, ce n’était pas un de mes ex, ce n’était pas un ami, un collègue ou que sais-je encore. C’était Lui. C’était celui que j’aimais. C’était lui avec qui j’avais déjà partagé mon corps. C’était celui qui était l’Unique. C’était celui qui avait pris mon cœur. C’était Lui. Enfin, c’était Lui. C’était celui que j’attendais. Et il m’attendait. C’était Le Garçon.

Soudain, je compris.

Pris d’une soudaine panique mais aussi – ENFIN – d’un éclair de lucidité, je fis demi-tour. Je tournai les talons, courai sans me soucier un instant des créatures de tous âges, encore gémissantes autour de moi, montai les quatre marches jusqu’à la plateforme de marbre, retraversai le couloir bleuté, remontai les marches de l’escalier rosacé, et me retrouvai à l’accueil. Là, le majordome me regarda un instant, sans rien dire, alors que le possesseur de la Mercedes était adossé au comptoir. Le garde du corps m’ouvra naturellement la porte, comme si l’évidence était enfin de mise.

Je me retrouvai à nouveau dehors, mais le froid ne me faisait plus rien. La pluie avait commencé à tomber, mais je n’en sentais plus les gouttes.

La plage, tel était mon but.

Je courai à travers les grandes rues de Nice, me rapprochant encore de la fameuse plage, en face de la mer sombre que j’anticipai. Ici, je croisai le maquereau qui m’avait attaqué. Là, la prostituée qui m’avait accueilli pour un instant dans son antre. A un carrefour, sans rien dire, la tenancière du bar malfamé me regardait marcher d’un pas agile et décidé, pendant qu’à un feu rouge, le policier, silencieux, tournait la tête vers moi sans la moindre expression.

La plage. J’étais sur la plage. Et sur les galets niçois, éclairé par les lampadaires de la Promenade des Anglais à quelques mètres, un clochard. Un clochard à demi-nu m’attendait. Un clochard, qui n’avait plus son pantalon vert. Tranquillement assis, le regard perdu dans la nuit noire, à siroter les effluves marines qui remontaient jusqu’à nous avec le bruit des vagues.

Il était celui que je devais rencontrer. Le fil conducteur de toute cette absurdité.

- C’est un rêve, n’est-ce pas ?

Il tourna la tête vers moi et sourit. Dans ce sourire, le soulagement mental que je ressentis alors, était à la mesure de la colère que je me mis à sortir de m’être ainsi fait trompé :

- Mais quel sens à cette absurdité ?! Je veux bien apprendre à être conscient d’un rêve… Je veux bien apprendre à découvrir le sens, directement, au cœur de mes propres rêves… Mais pourquoi ? Pourquoi ces absurdités ?! Pourquoi ces choses dégoûtantes ?! Pourquoi ces choses qui ne sont pas moi ? Pourquoi cet abîme de perdition où j’ai été plongé ? Pourquoi Celui qui est mon Amour que je retrouve ainsi dans une posture si dérangeante ? Pourquoi ces immondices qui s’acharnent à détruire ce que je suis ? Pourquoi cette incommensurable sensation de m’être fait roulé dans la farine ? Quel sens à tout cela ? Quel sens dans cette absence de sens ? Quel sens dans toute cette absurdité ainsi présente ?!

Là, le vieux clochard à demi-nu dont je ne pensais même pas à regarder la partie basse, toussa. Dans ce rêve qui, soudain, était devenu conscient. Dans ce rêve qui, après m’avoir laissé appréhender les détails, les sons, les musiques, les odeurs, les couleurs, les voix, les sensations, les sentiments, et les nombres – dans ce rêve, disais-je, qui était devenu conscient. Il toussa. Et il me répondit :

- Parce qu’il fallait que tu appréhendes l’autre partie de toi !

Je ne dis mot à cet être que je ne savais s’il était vraiment émané de mon inconscient encore endormi, dans le lit niçois que j’avais retrouvé, raccompagné quelques heures plus tôt de ce bar de jazz, par une amie qui possédait une voiture. Il enchaîna :

- Comment veux-tu rencontrer celui qui est ton Autre, si tu joues sans cesses avec tes sentiments ? Comment veux-tu appréhender vraiment celui que tu rencontreras si tu voiles une partie de toi ? Comment veux-tu rencontrer celui qui t’aimera comme tu l’aimeras si tu n’oses pas rompre avec ton petit-ami ? Comment veux-tu vivre pleinement ton existence si, sans cesse, tu te trompes toi-même ?

Je baissai mentalement la tête tout en continuant de le regarder, fasciné :

- Mais alors, dis-je, suis-je un dépravé ?

Il secoua la tête, regarda un instant les étoiles que je savais briller dans ce ciel que je ne faisais qu’imaginer, comme s’il tentait d’en tirer quelque sagesse, et il me regarda à nouveau :

- Tout cela n’est que métaphores… Il fallait bien que tu puisses baisser ta garde pour toucher le cœur de ton être…

- Mais alors, demandai-je, inquiet, est-ce que je le rencontrerai un jour, cet Amour ?

Il répondit en ajoutant l’ultime parole :

- Authenticité. Uniquement si tu apprends l’authenticité. Et à devenir ce que tu as toujours été.

Et là, je me réveillai.

Ah, mystère et grandeur des rêves conscients…

[FIN]

After Hours - 3/4

Il faisait froid. Il commençait à faire froid, putain.

Et j’étais là, errant dans le coton niçois, à presque 4h00 du matin, dans le froid de février. Et dans ce froid qui commençait à me piquer la chair partout, partout, une chose demeurait immuable : l’insoutenable pensée qu’un SDF bourré ne luttait même pas contre la fraîcheur, cul nul, son pantalon vert déposé sur sa couche.

Je faisais à nouveau un détour pour aller sur le quai de la gare. Vide. Désespérément vide. Derrière les rails, des vieux immeubles froids, éteints, me toisaient de leur regard. A une époque, j’avais un ami qui habitait là-dedans : pourquoi n’habitait-il plus par ici, bordel, pourquoi n’habitait-il plus par ici ?!

Les horaires du prochain train ne changeaient pas. Immuables, figés dans l’espace à mesure que je me décomposais dans cette nuit surréaliste, ils ne changeaient pas. 6h00 et quelques du matin. Cela serait l’heure où je pourrais monter dans un train. Et, enfin – enfin ! – rentrer chez moi.

Mais ça n’était pas encore le cas. Il était 3h50 du matin et il fallait que je trouve une occupation pour deux petites heures. Je ne pouvais pas rester dans la rue : il faisait trop froid. Il fallait que je trouve une solution. L’idée était simple : retourner au Vieux Nice, proche de la mer, pour tenter de dégotter un bar, un pub ou quoique ce soit qui soit encore ouvert et où prendre un peu de chaleur dans ce froid encore hivernal, pour deux petites heures. Deux minuscules petites heures.

A nouveau sur le parvis de la gare, je regardai autour de moi : toujours pas âme qui vive, et nulle trace du SDF, si ce n’est son pantalon vert, toujours à la même place. Je décidai de descendre l’Avenue Jean-Médecin. … sauf que j’avais oublié un instant que, sur l’avenue, une voiture brûlait peut-être encore. Avec des… … des ombres, dedans. J’hésitai. Devrais-je prendre des ruelles parallèles pour accéder au Vieux Nice ou essayer de redescendre la grande avenue ? Des ruelles sombres où les pires choses pourraient encore m’arriver ? Ou l’ersatz d’avenue toute en travaux avec une voiture qui brûlait ?

Je prenais l’option de l’avenue. Je ravalai ma salive, avec difficulté. Mes lèvres commençaient à être sèches de ce froid et mes yeux rougis par la fatigue et l’alcool commençaient à avoir du mal à rester ouverts. Je m’engageai vers l’avenue.

Du monde. Enfin, depuis plusieurs heures de rencontres étranges, absurdes et effrayantes, du monde. La divine foule qui s’amasse. La divine foule qui nous effraie le jour et qui nous rassure la nuit. La divine foule qui nous perd lorsque nous cherchons notre chemin mais qui nous guide lorsque nous cherchons à ne plus être seuls. Du monde. Enfin. Devant moi. Réunis autour de la carcasse d’où sortaient maintenant des volutes de fumée. Un petit camion de pompier et une voiture de police. Des flics, autour, qui empêchaient les gens de trop s’approcher. Des pompiers en tenue qui maniaient un drôle d’objet à mi-chemin entre la lance à incendie et l’extincteur. Et les gens, autour. Des voisins, des passants, ou que sais-je encore. Une dizaine à peine mais une foule monstrueuse pour moi. Une foule de dix passants, mais une foule rassurante.

L’un d’entre eux, oui, l’un d’entre eux… aurait un téléphone ! Un téléphone portable ! Téléphone, allo papa, oui il est tard, j’ai raté mon train, j’ai passé une nuit bizarre, s’il te plaît viens me chercher, à tout de suite papa, merci, bisous, bisous !

J’approchai de la foule, contenue par le flic et une sorte de barrière en plastique bleu ciel. Je tentai ma chance :

- S’il vous plaît… Est-ce que quelqu’un aurait un téléphone portable, s’il vous plaît ?

Quelques regards méprisants, et un grand silence. Quoi ? Comment ça, pas de réponse ? Mais je vais pas me laisser faire, moi !

- S’il vous plaît, c’est très important ! Je voudrais rentrer chez moi et je n’ai plus de batterie sur mon portable. S’il vous plaît, quelqu’un aurait un téléphone portable ?

Toujours pas de réponse. Mais pourquoi ne répondent-ils pas ? Ce sont des zombies, ou quoi, merde, putain, fais chier !

Et là, je me rendis compte du cocasse de la situation : une foule de riverains, réveillée entre 3h00 et 4h00 du matin par camion de pompier et voiture de police, hébétée par des cadavres fumants dans une carcasse en flammes, voyait arriver un jeune con de fêtard, qui sentait peut-être encore l’alcool, demander un téléphone portable. Si ça m’était arrivé, peut-être ne l’aurais-je même pas regardé, ce jeune fêtard.

Je me trouvai con. Et je retrouvai mes conventions sociales : tout ça était déplacé. Tout ça était surréaliste : je ne pouvais pas demander un téléphone portable à ces gens. C’était trop décalé. Trop hors propos. Et leur silence me le faisait comprendre. D’ailleurs, je songeais à ce que m’avait dit un ami, quelques semaines plus tôt, quand on a une demande à faire à quelqu’un : « Ne jamais la faire à un groupe car personne ne réagira, espérant que quelqu’un d’autre répondra à sa place. Il faut faire des demandes individuelles ». Alors, je remarquai dans la foule une jeune femme, d’une trentaine d’années :

- Mademoiselle ? Bonsoir, mademoiselle. Je sais que la situation est un peu décalée, mais j’ai été agressé et je voudrais rentrer chez moi… Vous auriez un téléphone, s’il vous plaît ?

Elle me regarda, me jaugea de haut en bas, prit un sourire plein d’excuses et finit par me répondre :

- Non, désolée, je n’ai pas de portable...

Maudit… J’étais maudit… Je pensais que cette foule allait me rassurer, me donner une compagnie dans cette nuit blanche si chargée, et rien à faire : j’étais en réalité tout aussi seul. Mais c’était compréhensible, après tout. J’avais traversé le miroir. Ces gens-là, tirés de leur sommeil, n’étaient que les habitants du jour qui faisaient un bref passage dans la nuit. Moi, le miroir, je l’avais traversé et j’étais encore de l’autre côté. Pas eux. Eux qui se réveilleraient le lendemain pour reprendre leur travail. Moi, j’étais désormais du côté des prostituées, des mendiants et des meurtriers : je faisais désormais partie, au moins pour un temps, de l’autre monde. De l’autre dimension. De l’autre aspect du centre urbain. J’étais Alice au Pays des Merveilles. Et pour le monde des vivants, je n’étais plus qu’un fantôme, invisible, méprisable, impalpable.

Soudain, une idée me vint à l’esprit : les flics ! Oui, les flics ! Je détestais les flics – héritage lointain de la conscience des événements de Stonewall, sans doute, ou de ma chère maman anarchiste – mais, pour une fois, ils allaient m’être utiles. J’allais les voir, leur parler, leur expliquer, et ils m’aideraient. Ils m’aideraient à rentrer chez moi. Ils me ramèneraient chez moi. Ou dans un poste. Pour me protéger. Moi, petit pédé frêle, fragile et fatigué. Moi qui n’avais jamais enfreint la loi, si ce n’est pour tirer un maigre MP3 sur un site ou tirer une taffe sur un joint finement roulé. Moi, petit citoyen, moi, pauvre paumé, ils allaient m’aider. C’était une certitude.

J’approchai de l’un d’eux, qui empêchait la foule de dix personnes de se tenir trop près de la carcasse et je l’interpellai :

- Heu… Monsieur ? Je réfléchissais à la bonne manière de dire. Monsieur… l’agent de police ?

Il ne répondit pas. Il restait stoïque.

- Heu… Monsieur l’agent ? S’il vous plaît ? J’ai un problème… !

Il finit par me lancer un regard méfiant :

- Hmmm, moui ?

- Voilà… heu… Je lançai un regard rapide à la voiture que j’avais vue en flammes, songeant que des cadavres calcinés avaient peut-être été retirés. Ce n’est peut-être pas le bon moment, mais heu… comment vous dire, comment vous expliquer depuis le début, heu… j’ai passé une nuit difficile et je voudrais rentrer chez moi…

- Vous avez des taxis à côté de la gare SNCF.

- Je sais, je sais, mais… hum… je n’ai plus d’argent. J’ai une carte bleue mais elle ne fonctionne pas au distributeur, lançai-je, le regard plein de supplication – du moins je l’espérais.

- Vous ne voyez pas qu’il y a eu un accident ? répondit-il, froidement.

- Oui, je sais, j’ai vu la voiture en flammes, tout à l’heure, quand il n’y avait personne, répondis-je.

Il me toisa du regard et m’interpella :

- Vous avez vu l’accident ?

- Heu... non, je remontais juste l’avenue et je suis tombé sur la voiture en flammes… J’hésitai. Et je crois qu’il y avait… des gens dedans.

A nouveau, il me regarda avec un air suspicieux :

- Et c’est vous qui avez appelé les pompiers ?

- Non, non.

Je marquai une pause… avant de me rendre compte de la portée de mes propos. J’essayai de me rattraper :

- En fait, je voulais mais je n’avais plus de batterie sur mon téléphone portable.

Mais pourquoi ne me regardait-il pas dans les yeux ? Pourquoi regardait-il mon front ?

- Ah vous n’aviez plus de batterie ? C’est bête, ça, quand même ?

- Heu… oui, et j’ai cherché une cabine téléphonique mais il n’y en a plus, France Telecom en a tellement retirées…

- Vous en aviez à la gare, répondit-il du tac au tac.

- Oui, mais elle ne marche pas. Et ma carte bleue non plus, d’ailleurs.

Mais qu’est-ce qu’il a, mon front ? Pourquoi il n’arrête pas de le regarder ?

- C’est marrant comme rien ne marche quand on en a besoin, hein ?

Je poussai un soupire de soulagement : enfin, j’étais compris !

- Oui, vous pouvez le dire, monsieur l’agent ! Et, après, j’ai cherché un bar où téléphoner et j’ai fini par rencontrer une pros…

Je m’interrompis net. Là, j’allais faire une gaffe. Mais je suis con, ou quoi ? Je suis entrain de déballer toute ma nuit à un flic, et lui dire quoi ? Que je suis allé voir une prostituée ? A 3h00 du matin ? Pour téléphoner ? Et mon cul, c’est du poulet ? Mais n’importe quoi ! Vraiment n’importe quoi ! Je suis bon ! Mon compte est bon !

J’achevai la discussion :

- En fait, j’ai passé une sale nuit et je voudrais vraiment rentrer chez moi… Je n’ai plus de portable, plus d’argent, et aucun moyen de locomotion pour rentrer chez moi…

Son regard sembla s’illuminer un instant. Etrange.

- Vous n’avez pas de voiture ? me demanda-t-il.

- Non, pas ici. Enfin, je n’en ai plus. Enfin ! Pas. Je n’ai pas de voiture. En fait, je n’ai pas de permis de conduire.

Pourquoi avais-je hésité ? J’étais sans doute impressionné : j’ai toujours un peu honte d’avouer, surtout devant des monstres de virilité comme les flics, que j’ai peur de conduire et que c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais passé mon permis.

Le flic me regarda encore un instant et finit par me répondre :

- Bon, attendez là, je vais voir avec mon chef.

Je le vis s’éloigner et se rapprocher d’un autre mec, qui n’était pas en uniforme. De loin, collé à la fameuse barrière en plastique bleue, à côté des autres membres de la foule anonyme et voyeuse, je regardais le flic discuter avec l’autre mec. L’autre mec me regardait de temps en temps, le regard sévère. Je le vis très distinctement froncer plusieurs fois les sourcils.

Machinalement, je passai ma main sur mon front. Aïe ! Mais c’est que ça faisait mal ! Je regardais ma main : noire d’une sorte de suie, un peu de sueur et un peu de sang. Je me figeais sur place : je saignais ? Mon front saignait ?

Juste à côté de moi, contre le mur, à côté d’un tabac fermé par une grille, il y avait une surface avec un miroir. Je me regardai dedans. Là, l’horreur : j’étais complètement décoiffé, mes lunettes avait la branche gauche déformée, j’avais le visage couvert d’une suie noire, celle qui m’avait fouettée le visage lorsque j’avais remontée l’avenue Jean Médecin, la première fois que j’avais découvert la voiture. Ma chemise avait le haut de la manche déchirée et était elle-même couverte de petits morceaux de suie noire. Quant à mon front, mélange de suie et de sueur, il commençait à orner une sacrée bosse qui suintait un peu de sang. Je n’étais pas qu’éraflé, finalement : les violences du maquereau avaient fait leurs offices. Je souriais un peu, levant les yeux au ciel : quelle gueule j’avais… A me voir, on m’aurait cru rescapé miraculeusement d’un quelconque carambolage et…

Mon sang ne fit qu’un tour. Je lançai vivement un regard vers les deux flics qui continuaient de discuter et de me regarder.

Bordel. Bordel de bordel. Putain de bordel de merde. Putain. Putain de putain ! Ils croient que... ?! Ils croient que… je suis responsable ?! Je n’ai pas de voiture, plus de voiture, j’ai hésité ! J’ai fait un lapsus ! J’étais au courant pour la voiture, ils croient que je reviens sur les lieux ! J’ai une bosse, je saigne, les lunettes déformées, de la suie, j’étais dans la voiture ! Ils pensent que j’étais dans la voiture ! Ils pensent que j’étais un passager ! Je dois sentir l’alcool, ils voient que je suis bourré… ils pensent même que j’étais le conducteur ! Que j’étais dans la voiture et que j’ai abandonné mes amis – c’était sûrement des jeunes, ils rentraient d’une boîte, et je rentre d’une soirée – ils pensent que je suis responsable ! Ils pensent que je suis responsable de l’accident, que c’est moi qui conduisait, ils ne vont jamais me croire, personne ne me croira, une prostituée – mais quelle idée d’aller voir une prostituée pour téléphoner – qui croirait une chose pareille ?! Qui penserait qu’une telle chose est vraie ?! Je dois partir d’ici ! Je dois partir d’ici ! Ils vont m’arrêter ! Ils vont m’arrêter !

Ni une ni deux, je reculais derrière la foule et, ipso facto, m’éclipsais dans une ruelle parallèle. Je recommençai à courir. Je devais partir d’ici. Dans le Vieux Nice. Je devais aller dans le Vieux Nice. Un pub, un café, ou que sais-je encore, et j’y serai.

Je regardai ma montre : 4h20 du matin. Cette nuit n’en finissait pas. Non, cette nuit n’en finissait pas.

Par une rue parallèle, j’arrivais enfin à la place Masséna, qui ouvre le quartier du Vieux Nice. Il est fou, quand j’y pense, de se dire qu’une ville peut être aussi vide et morte. Quand il fait froid, rares sont ceux qui profilent le nez dehors, surtout sur la Côte d’Azur où les habitants ne sont pas habitués au froid. Une petite fontaine s’offrait à moi. Argh, que l’eau était froide ! Méticuleusement, je me lavai le visage et les mains, mis un peu d’eau sur mon front, et, avec mon paquet de mouchoirs, m’essuyai le visage et tentai de frotter sans grand succès les tâches de suie sur ma chemise. Puis, je redressai la branche de mes lunettes tordues et remerciai mon opticien de m’avoir conseillé une paire en titane.

Brrrr, mais quel imbécile : je ne pouvais pas attendre d’être dans un bar, avant de faire ça ? J’allais m’attraper froid, maintenant ! Le premier endroit bien au chaud serait le bienvenu !

Une voiture se mit à arriver au niveau de la place, à quelques mètres devant moi. Elle se posa devant le trottoir, déjà occupé par de nombreuses voitures garées. Une belle voiture. Je n’y connais rien en marques mais ça devait être une Mercedes ou quelque chose dans le genre. Une belle femme, habillée d’un manteau de fourrure marron, la trentaine, blonde, maquillée, en descendit. Eclairée par la lumière d’un lampadaire, elle se pencha en avant et s’appuya à la fenêtre du siège passager. Le conducteur, que je devinais avoir dans la trentaine pour ce que je voyais de son visage à travers le pare-brise, lui dit quelques mots que je n’entendais pas. La femme lui répondit, toujours penchée sur la fenêtre :

- Essaye au parking souterrain, il devrait y avoir des places. Je t’attends à l’intérieur.

Le mec poursuivit son chemin, passant devant moi, alors que la femme s’engagea derrière une porte. Je regardai l’endroit : le « Blue Velvet ». Un bar chic ou un club de riches, me suis-je mis à penser. Je me regardai dans un autre de ces miroirs qui ornent certains murs dans les rues : ça allait déjà mieux. Bon, ma chemise était un peu déchirée en haut, à moitié trempée et j’avais une grosse bosse sur le front, mais, pour le reste, cela allait. Une petite chemise sexy, un pantalon taille basse, une besace en bandoulière, c’était quand même pas mal. Je décidai, après une minute d’hésitation, de pousser la porte du club.

Fermée. Une sonnette à l’entrée. Oh, ils n’allaient pas m’emmerder, hein : j’expliquerai en quelques mots, je sais être convaincant et parler avec un style alambiqué de richard, je demanderai juste de passer un coup de fil, et ça sera parfait.

La porte s’ouvrit. Un colosse en costume sombre me regarda de haut en bas et me fit entrer. « Bonsoir, monsieur, je vous en prie ». Eh bien, je n’ai rien eu à dire, plus accueillants que je ne le pensais, les richards.

Derrière la porte, je tombai sur une petite salle à la lumière rose sombre tamisée. A gauche, un guichet avec indiqué « Vestiaires », ainsi qu’une porte marquée « Toilettes ». Sur ma droite, une sorte de comptoir avec un autre mec habillé en costume sombre, la quarantaine, bel homme, avec de la classe. Derrière lui, une vieille horloge, et un tableau affichant un texte, une sorte de règlement, ainsi qu’une étrange suite de tarifs. Devant moi, des escaliers qui semblaient descendre à un sous-sol. Si ça c’était pas un endroit bien chic ! m’étais-je mis à penser. En plus, il faisait chaud, c’était parfait. J’approchai du mec au comptoir, avec en tête qu’il s’agissait d’une sorte de majordome. Il était tout sourire. Je lui répondis d’un sourire et commençai à parler de façon obséquieuse, histoire de tromper sur la marchandise :

- Bonsoir…

- Bonsoir, monsieur ! me répondit-il, toujours tout sourire.

Plus proche désormais, je regardai le tableau affiché derrière lui. Tarifs de carte de membre, abonnement au mois, entrée pour une soirée : 30 euros. Argh.

- J’aurais besoin de téléphoner, mais j’ai malheureusement oublié mon téléphone chez moi : si ce n’est pas stupide de ma part !

Je forçai un éclat de rire condescendant. Le mec me répondit par un sourire encore plus grand :

- Bien sûr, monsieur. Demandez à l’hôtesse dans la grande salle au sous-sol, elle vous apportera un téléphone.

Oui, oui, oui, oui ! Gagné ! Gagné ! Gagné !

Je reposai les yeux sur le tableau derrière le mec : entrée pour une soirée : 30 euros. Re-argh. Il fallait faire avaler le truc :

- Hmmm… Par contre, pour le paiement de l’entrée… heu… eh bien…

Le mec sembla réagir au mot « paiement », faisant une fausse mine de dégoût. Ca s’annonçait mal. Pourtant, la Providence, qui m’avait laissé tomber jusqu’à présent, se mit étrangement de mon côté :

- Ne vous inquiétez pas, votre amie a déjà réglé. Elle nous a prévenus que vous arriviez.

- Ah… ? Oh ! … mon amie…

Le cul bordé de nouilles. J’avais le cul bordé de nouilles. J’avais sacrément le cul bordé de nouilles. Après une putain de nuit monstrueusement surréaliste, la chance venait enfin de mon côté. La Roue de la Fortune finit toujours par tourner, même dans le monde d’Alice au Pays des Merveilles, après tout !

Le majordome me prenait sans doute pour le mec qui était allé chercher une place où garer sa grosse Mercedes. Qui finirait sans doute par être garée dans le parking souterrain du Vieux Nice.

Mais le timing promettait d’être serré, du coup : il fallait que je dégotte un téléphone, appelle vite mon père, et je ne pouvais plus resté ici, vu que l’autre mec allait arriver.

J’avais l’impression d’être une sorte d’espion, comme dans Alias ou dans James Bond, qui était là en mission secrète et devais vite remplir un objectif avant d’être découvert. La situation était excitante.

Après avoir fait un détour par les toilettes où sécher ma chemise au sèche mains, et après m’être recoiffé un peu, je finis par revenir dans le hall d’accueil, et par m’engager dans les escaliers. Qui savait quelles merveilles du monde des riches j’allais découvrir ?

Je m’attendais à tout. Mais pas à ça. Pas à ce que le pauvre naïf que j’étais était sur le point de découvrir. La Providence. La Providence s’apprêtait encore une fois… à me jouer un tour.

(à suivre)

After Hours - 2/4

Sombre nuit. Sombre et délicate nuit. Précipitation dans un univers parallèle. Dans une dimension faite d’ombres et de souvenirs. Derrière le miroir de Lewis Carol, qui jouerait avec sa petite poupée indécise – je suis Alice aux Pays des Merveilles. Sauf que les Merveilles, elles n’ont rien de merveilleux, pour le coup. C’est Arnaud au Pays de la Nuit. Pas la Nuit festive des Drag Queens parisiennes, des clubbers extatiques, ni des clubs de jazz qui vous chantent le groove. La Vraie Nuit. Celle qui étend les bras de son long manteau pour recouvrir nos repères habituels. Celle qui habite l’esprit morbide des hommes depuis ses origines. Celle qui réveille la fange de notre exclusion. Celle qui régnait au fond des âges préhistoriques où les premiers meurtres étaient commis. Celle qui résonnait dans tous les recoins de l’Univers lorsque les vieilles Forces Cosmiques de l’Ombre s’animaient dans l’Age des Ténèbres. La Vraie Nuit. Celle de nos tourments. De notre décrépitude. De notre petitesse.

Au milieu d’elle, ses règles, ses habitudes, ses gens, sa population, ses fous, ses absurdités. Nul besoin d’en appeler aux fantômes et aux sorcières : la réalité des hommes est bien pire lorsque la chape de plomb nocturne se pose sur nos villes. Nos doubles nocturnes nous remplacent lorsque nous dormons, ils marchent comme des ombres qui glissent sur les pavés autrefois tumultueux de nos cités. Nous entrons dans le monde de notre inconscient.

Je me retrouvai sur le parvis de la gare. Tout autour de moi, un silence. Un silence étouffant qui prenait aux tripes. Je regardai tous ces vieux bâtiments morts et froids, toutes ces fenêtres éteintes, comme si leurs habitants avaient disparu pour un temps. Comme s’ils n’existaient plus. Moi qui, d’habitude, me sentais libre, vraiment libre, lorsque j’étais seul au milieu des rues nocturnes, j’étais maintenant pris au piège. Au piège de ces grands immeubles froids, monuments de mon sursis passager. Au piège de ma bêtise, de mon manque de prévoyance, de mes erreurs. Plus d’argent, plus de téléphone, dépossédé de ma consistance d’homme moderne, j’étais nu et sans les armes nocturnes que je ne connaissais pas, ni ne voulais connaître. J’allais m’en rendre compte.

Il y avait bien cette cabine téléphonique d’où j’avais voulu appeler les pompiers. Mais c’était trop tard pour les pompiers, maintenant. J’avais le fol espoir que le 18 aurait peut-être été encore gratuit, si cette cabine fonctionnait. Cependant, non seulement la question ne se posait plus désormais, mais, surtout, ce n’était pas avec le 18 que j’allais pouvoir appeler mes parents, seul numéro que j’avais encore en mémoire. Les autres, ceux de mes amis, je ne m’en souvenais pas. Mon annuaire était dans mon portable. Qui était HS : plus de batterie.

J’allais donc voir la prostituée.

Elle me remarqua à peine, dans un premier temps. Elle ne commença à réagir que lorsque j’étais suffisamment proche d’elle. C’était une jeune femme. Très jeune femme. 17, 18 ou 19 ans à peine. Le visage de poupée de porcelaine fardé à l’extrême par du maquillage de supermarché que lui avait dégoté son maq’, sans doute. Une jeune femme blonde, un manteau en fausse fourrure blanche posé nonchalamment sur un corps nu. J’observais innocemment sa peau qu’on devinait : blanche, fragile. Elle finit pas se rendre compte que je m’approchais d’elle, mais ses yeux semblaient troublés, comme si elle regardait les rues derrière moi à travers moi, me regardant sans me voir. Je pris la parole, encore sous le choc :

- Heu… bonsoir, mademoiselle… voilà, j’ai un problème, j’aimerais rentrer chez moi j’ai raté mon train, j’ai vu une voiture en feu… mais je n’ai plus d’argent, pas de téléphone, et… heu… j’aurais besoin de téléphoner… vous auriez un téléphone portable s’il vous plaît ?

Pas de réponse. La jeune femme continuait de me regarder, impassible, d’un visage qui mêlait l’inexpressif à l’incompréhension. Elle parlait français, au moins ? Nonchalamment, je regardais sur ma gauche : nous n’étions pas seuls. Sur le parvis de la gare, allongé, parterre, à côté de litrons de rouge vidés, entre des cartons, des sacs poubelle et des couvertures, il y avait un clochard qui avait trouvé refuge. Il dormait. Je ne l’avais pas vu tout de suite dans son bordel. Je remarquai qu’il portait un pantalon vert clair. Etrange couleur de pantalon, pensais-je. Un pantalon vert… Je revenais à la fille :

- Heu… mademoiselle, vous me comprenez ? Téléphone ? lui fis-je avec un geste de la main vers mon oreille.

Elle cligna des yeux comme si elle venait de comprendre, comme si son cerveau venait de se mettre en marche – elle, cet étrange automate de la nuit, machine de plaisir automatique sans âme que les frustrés de leur existence venaient animer dans leurs virées nocturnes.

- Oui, j’ai compris…

Une voix douce. Une voix terriblement douce. Une voix de jeune femme, ou de jeune adolescente. Une voix avec un léger accent d’Europe de l’Est. Une voix éthérée qui chantait les évidences. Et pourtant, une voix pleine de lourdeur, de blessures. Elle m’avait compris. Mais ce qui était clair, c’est qu’elle était shootée jusqu’aux tréfonds de ses narines…

Lentement, très lentement, elle me regarda de haut en bas, de bas en haut, pencha la tête sur le côté, regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelque chose du regard, regarda derrière elle, puis me regarda de nouveau :

- … Quelle heure il est… ?

- Heu… il est … 3h15 passées, dis-je, après avoir regardé ma montre.

Elle sembla hésiter un instant, mais, difficilement, elle sortit quelques mots :

- T’as l’air… d’avoir passé une sale soirée, toi… J’ai pas de portable… mais viens, j’habite derrière la gare… j’ai un téléphone…

Je ne savais pas trop quoi penser, en cet instant. Il y avait cette jeune femme avec cette voix si douce, ce visage si jeune, qui était en fait une prostituée, qui me proposait de venir chez elle pour téléphoner… Je sentis mon cœur s’accélérer… Aller chez cette femme, cette… prostituée ? Allez chez elle ? Faire quoi ? Téléphoner ?

Je regrettais mon geste. Je voulais m’enfuir en courant. Mais je ne pouvais pas faire ça. Pas maintenant que je lui avais demandé de me rendre un service. Ca n’était pas correct. Seulement, ce que je ne savais pas encore, c’est que la nuit, les règles changent, tout comme les gens changent. Ca, je ne le savais pas encore. Pour l’heure, je me devais de trouver une solution :

- Heu… mais… heu… je voudrais pas, heu… enfin, que vous vous déplaciez, si vous attendez ici, et heu… qu’il y a un… client, enfin, heu… je voudrais pas…

Elle me coupa net, fait étrange alors que son cerveau fonctionnait au ralenti une minute auparavant :

- Tard…. Il est tard… je reviens d’un rendez-vous… avec un client… bon pour ce soir…

Mon sang ne refit qu’un tour. A nouveau, je me figeais sur place, me glaçait sur le champ. Cette femme allait m’aider mais je ne voulais pas qu’elle m’aide. Je voulais un téléphone portable. Pas aller chez elle. Non, pas aller chez elle. Qui sait ce que j’allais découvrir ? Rien, sans doute, mais pas une prostituée, pitié, pas une prostituée… Non, non, non, j’allais mettre les pieds dans un autre monde… Le miroir, je ne voulais pas le traverser… Et si j’allais chez une prostituée… Non, tout ça était surréaliste… Et si les flics passaient… Et s’ils me voyaient… Ils m’embarqueraient tout de suite… Et je devrais leur expliquer, la voiture, la tenancière de bar mal famé, le téléphone, mais je suis homosexuel, monsieur l’agent, je peux pas coucher avec une femme de toute façon, non monsieur l’agent, je veux rentrer chez moi, j’ai pas d’argent, s’il vous plaît et…

- O… Ok…

J’avais accepté… Connement, bêtement, penaud, imbécile, naïf, manipulé par mon éducation, pris à mon propre piège, j’avais accepté… Je laissais parler ma morale, mon sens des valeurs, mon éthique… Après tout, c’était une femme comme les autres, et puis, je suis homosexuel, il n’y a pas d’ambiguïté, surtout que je vois pas comment je pourrais refuser alors que je lui ai demandé de m’aider… Le piège s’était donc refermé. Je voulais téléphoner mais pas comme ça, pas chez elle, pas chez cette femme… et, pourtant, j’avais accepté.

Je la suivis jusqu’à chez elle, passant par de petites ruelles, la suivant de pas trop près. J’avais peur qu’on me voit avec elle. J’avais peur qu’on me prenne pour un de ses clients. J’avais peur qu’on sache que j’allais avec une prostituée. Et si on me voyait, vous rendez-vous compte ?

Connerie de quand dira-t-on… Je n’habitais plus sur la Côte depuis des mois, je n’avais croisé personne d’autre dans les rues depuis plus d’une heure, quel quand dira-t-on ? Peu importait… Je marchais dans la rue avec une prostituée pour aller chez elle… Plusieurs fois, sur le chemin, la regardant titubant à moitié, semblant s’appuyer sur les murs des petites ruelles pour s’aider à marcher, semblant parfois simplement les frôler comme le font les petites filles qui s’amusent de tout, je m’étais dit que j’allais faire demi-tour. Plusieurs fois, je m’étais dit : je vais le lui dire, je vais lui dire au revoir, que finalement j’ai changé d’avis, attends tu n’est pas une lopette, tu es un adulte, tu peux changer d’avis, tu as le droit, tu ne lui dois rien, tu trouveras un autre moyen, tu dormiras sur la plage, tu attendras 6h00 du matin, tu rentreras chez toi, et tu n’as pas à te justifier, il n’y a pas à se justifier, après tout, c’est une prostituée, elle en a vu d’autres, tu peux pas faire du social tout le temps, tu n’as pas à avoir honte, et…

- C’est… là…

Nous y étions. Une petite ruelle derrière la gare, un vieil immeuble décrépi, une entrée mal éclairée, loin des lampadaires. Je rentrai avec elle. Un vieil ascenseur, exigu, une cage transparente, des grilles noires rouillées depuis longtemps.

Dans ce petit lieu qui nous amenait à un étage quelconque, les secondes duraient des heures. J’étais là, aux yeux de tous, au milieu de la nuit, éclairé par la lumière des couloirs qui ressemblaient à des néons glauques, à 10 cm d’une femme nue habillée d’un manteau en fausse fourrure blanche, complètement shootée. Et, je m’en rendis compte, qui sentait mauvais. Elle sentait l’eau de Cologne mais elle sentait mauvais. L’odeur de la ville sale. Ou pire encore. Qu’est-ce qui m’attendait ?

Nous étions à l’étage. Je reculais d’un pas : sur le mur, là, à côté d’une porte d’appartement miteux, un gros et fatigué cafard noir se tapait un somme. Non, non, non, j’ai une phobie des cafards, non, non, non, c’est pas possible, il n’y en a pas chez elle, non, non, non, je vous en supplie, pas de cafards chez elle, j’ai peur, je vous en prie, mon Dieu, donnez moi la force, je sais que vous m’entendez, je vous en prie, pas de cafards, pas de cafards.

Un cliquetis. Une porte qui s’ouvre. Nous étions à l’intérieur.

C’était un appartement composé de deux pièces. Deux pièces seulement. Une pièce avec une cuisine dans un coin, une table appuyée au mur, un banc en bois devant elle, un lit, des posters, des vêtements de femmes, partout, parterre, des vêtements de femme, un miroir, des produis de beauté sur la table, des dizaines, partout. Et pas de cafards. Non, pas de cafards. C’était le bordel, mais ça n’était pas sale. Ca sentait une odeur de renfermé, comme quand des gens ont dormi dans une chambre toute une nuit et qu’ils n’ont pas ouvert la fenêtre pour aérer. Ca sentait le lit. Ca sentait la femme. Mais ça n’était pas sale. J’étais presque rassuré.

Ca ne dura qu’un instant : jusqu’au moment où j’entrais dans la seconde pièce.

Elle était beaucoup plus petite. Il y avait une sorte de meuble qui ressemblait à un coffre à vêtements. Là encore, des vêtements partout. Mais aussi des boîtes et des cartons. Des cartons empilés les uns sur les autres, avec des dessins de magnétoscopes dessinés dessus. Des flocons de polystyrène, parterre, aussi. Et des bouteilles. Des bouteilles de bière, des bouteilles d’alcool. Et des flacons. D’étranges petits flacons comme ceux d’alcool à 90, vides, éparpillés sur le sol. Et dans un coin de la pièce, un petit matelas. Et sur le matelas, une chose.

Je ne pensais plus au téléphone. Non, plus du tout au téléphone. Il y avait cette chose qui dormait. Une chose recroquevillée dans un coin, sur le matelas. Une chose, mélangée avec les draps, laissait dépasser des pieds, des bras, et une tignasse de cheveux noirs. C’était une femme. C’était une autre femme. Une autre prostituée, j’en étais sûr. J’étais venu téléphoner, et je me retrouvais chez deux putes qui faisait de la colocation.

Elle dormait. Pour l’instant, elle dormait. Elle émanait une étrange odeur. Chimique. Industrielle. Quelque chose qui sentait fort. Qui sentait mauvais. C’était la même odeur que celle qui m’avait accueilli, mais en plus fort encore. C’était elle qui l’émanait. Et, là, je me rendis compte qu’il y avait quelque chose sur elle. Un liquide. Il y avait un liquide sur tout son corps. Un liquide transparent, visqueux, comme du gel. Sur tout ce que je voyais de son corps, il y avait cet étrange liquide. Qu’est-ce que c’était ? Bordel, c’est quoi, ce liquide, pourquoi ça pue autant, putain, qu’est-ce que je fais là, mais qu’est-ce que je fais là, mais je suis con, pourquoi je suis venu, pourquoi je suis venu ! Crise de panique. Bienvenue au Pays des Horreurs, Alice. Bienvenue au Pays des Horreurs.

Mon hôtesse posa son sac sur une chaise, alors que je restais debout, droit comme un « i » pour éviter de toucher à quoique ce soit. Elle commença à déplacer des vêtements : elle cherchait quelque chose :

- Téléphone… hmmm… où il est…

Oui, le téléphone ! J’allais enfin pouvoir téléphoner ! Un simple coup de fil, un simple coup de fil et tout serait fini ! Merci madame, au revoir madame, j’ai pas d’argent mais si je vous recroise, un jour, une nuit, je vous donnerai 20 euros, oui madame, sans coucher, je suis homosexuel vous savez, non, non, je vous assure, merci beaucoup, au revoir madame, et surtout adieu !

Seulement, 5 minutes plus tard, elle cherchait encore le téléphone. Je remarquais sur le coffre à vêtements une base de téléphone sans fil. Allez savoir où était le combiné… Putain, mais sale conne, tu vas le trouver, ce téléphone, putain ?! Je veux me casser d’ici, moi, je veux me casser d’ici !

Et là, soudain, comme orchestré dans une pièce de théâtre, comme dans un rituel organisé avec perfection, devant l’œil ébahi des spectateurs, Kafka devant mes yeux s’incarna. Kafka, Franz de son prénom, le maître de l’absurde, nous fit une petite visite.

Un cliquetis. La porte d’entrée qui s’ouvra dans la pièce d’à côté. Des bruits de pas lourds. La prostituée qui se retourna vers la porte de la pièce. Regard de panique dans ses yeux. Incompréhension dans les miens. Une ombre fit irruption dans la pièce. Un homme, bien bâti, une trentaine d’années, châtain clair, cheveux coupés courts, la peau du visage picorée de petits trous, fit irruption dans la pièce. Il me regarda, étonné. Je ne savais pas quoi dire.

La prostituée commença à dire des mots en russe ou dans une langue de cet acabit, tout doucement. Il éleva la voix. Il l’engueula, elle recula, les mains en avant, elle continua de parler doucement en russe. Il gueula davantage, en lançant vers moi des gestes violents des mains sans me regarder, lui demandant sans doute ce que je faisais ici. J’étais tétanisé. Je n’arrivais pas à bouger. Je n’arrivais pas à parler. Il allait me tuer. J’en étais sûr, il allait me tuer. Il avait un flingue sur lui, un couteau, il allait me frapper, il allait me tuer. Il continua de crier fort. La chose sur le matelas se réveilla, elle hurla : « Putaaaain… ta gueuuule ! » Il hurla encore, la prostituée tremblait de peur, j’étais tétanisé, je devais partir d’ici, je devais partir d’ici, et je n’arrivais pas à bouger. J’avais peur, maman, j’avais peur, il allait me tuer, il allait me tuer, il allait me tuer !

Il m’attrapa soudainement par le bras, je fis un geste en arrière, je le repoussai, il s’énerva davantage, la prostituée lui cria dessus, suppliante, je reculai encore, je cognai contre une chaise, je manquai de tomber parterre. Il m’attrapa à nouveau par le bras d’une poigne monstrueuse, me jeta dans la première pièce. Je tombai, déséquilibré par le poids de ma sacoche, et je me cognai la hanche sur le coin de la table. Douleur, déséquilibré. Je me cognai la tête contre le banc en bois, mes lunettes valsèrent, je m’étalai parterre. J’avais peur, j’étais totalement tétanisé, j’avais envie de pleurer. Il continua d’hurler. Il finit par dire en français : « Dégage ! »

En toute hâte, je ramassai mes lunettes, elles n’étaient pas cassées, je remis vite ma besace, je touchai mon front, j’avais mal, je pris mes jambes à mon cou, je sortis de l’appartement, je fonçai dans les escaliers, je les descendis quatre par quatre, je courrai, les étages n’en finissaient plus, je me mis à pleurer en courant, j’avais envie d’hurler de peur, j’avais peur, j’allais mourir, j’allais mourir… Je sortis de l’immeuble manquant de glisser sur les dernière marches en marbre et de tomber encore, je courai dans les ruelles, je courai encore et encore, je pleurai sans pouvoir m’arrêter, j’avais la peur de ma vie.

Quelques minutes plus tard, je me retrouvai dans un endroit familier. Je ne savais pas exactement comment j’avais fait, mais j’étais à nouveau à mon point de départ. Le parvis de la gare. Seul à nouveau.

Je regardai ma montre. Il était 3h45 du matin. Seul, à nouveau. Je me touchai le visage. Rien de cassé. Non, rien de cassé. Je remontais ma chemise. Elle n’était pas déchirée, mais ma hanche, elle, avait une sacrée éraflure. Je me touchai le front, il semblait juste éraflé. J’allais avoir une grosse bosse, mais pas de sang. Ca ne saignait pas. C’était déjà ça.

Je me retrouvais seul, sur le parvis de la gare, retour au point de départ.

Un souvenir. Un souvenir me revint en tête. Un clochard. Il y avait un clochard, tout à l’heure. Je regardai dans le coin. Toujours des cartons et des sacs poubelle. Toujours des bouteilles de pinard. Renversées, cette fois. Toujours des couvertures. Tirées, cette fois. Mais plus de clochard. Il n’était plus là.

A sa place, un pantalon. Un pantalon vert. Et là, je me dis que ce n’était pas possible. Là, je me dis qu’il devait y avoir quelque chose. Que quelque part, là-haut, on m’en voulait. Je ne savais pas ce que j’avais fait, mais on m’en voulait.

Car la première chose qui me traversa l’esprit, après tout ce qui m’était arrivé, c’était que rien n’était encore terminé. C’était qu’un clochard bourré était dans le coin, quelque part, pas loin de moi. Que je ne le voyais pas, mais qu’il était là. Et qu’il se baladait, à 3h45 du matin, dans les rues de Nice, déambulant à demi nu, sans pantalon pour l’habiller.

(à suivre)

After Hours - 1/4

Quelle soirée formidable ! Je venais de passer quelques heures dont le nombre m’échappe avec un plaisir rare. Ce pub du Vieux Nice m’était connu de nom mais je n’y avais jamais mis les pieds. Alors comme ça, le dimanche soir, ils y jouaient du jazz et la clientèle ne tombait pas en-dessous des 22 / 23 ans ? Ca changeait des lieux à la con où musique de merde côtoyait petits cons et petites connes. Là, j’entrais dans le monde adulte. Ce jazz résonne encore dans mes oreilles. Et ce garçon qui semblait si inspiré en excitant sa contre-basse… Et cet autre garçon, beau comme un dieu cette fois, qui faisait jouer ses doigts sur sa guitare… Nous voilà, bougeant en rythme avec ce jazz inspirant, à nous sortir la tête de notre marasme quotidien.

J’avais quitté le pub vers 2h00 du matin. J’abandonnais ainsi mes amies pour quelques semaines à nouveau. Cette soirée venait couronner une semaine de vacances passée à Nice qui avait été des plus garnies. Chaque soir, une soirée différente, avec des amis et des gens différents. Amis hérités du collège, amis hérités du lycée, amis de ma première filière d’enseignement, amis de la seconde, anciens profs de fac avec qui nous avions sympathisés… Tant de personnes qui sont pour moi comme des points de repère dans mon existence, les redécouvrant, les savourant, m’élançant avec eux dans les voies mystérieuses de l’amitié – ces voies qui font que, dès le premier instant, vous pouvez sympathiser avec quelqu’un sans trop savoir pourquoi alors que, avec d’autres, l’effort acharné ne vous permettra pas de décrocher pour eux le moindre sentiment amical.

2h00 du matin. Je m’apprêtais à rejoindre mes pénates aixoises le lendemain. Pour l’heure, je me devais de repartir chez moi, à Cagnes sur mer, petite ville à quelques kilomètres de la vieille Nicaïa.

Deux solutions s’offraient à moi : soit je trouvais la gare, soit je prenais un taxi. La gare était le choix le plus judicieux : c’était moins cher, et, s’il n’y avait vraiment aucun train, je pouvais toujours prendre un taxi juste à côté pour rentrer, j’imaginais.

Je déambulais donc dans les rues niçoises, vides et mortes, seulement éclairé par la lumière des lampadaires. La nuit, il existe une autre dimension à nos villes. La nuit, les fantômes se réveillent, les ombres se mettent à danser, les souvenirs oubliés reprennent leurs droits. Nous croyons que nous sommes dans le même lieu mais ce n’est pas vrai. La nuit, à partir d’une certaine heure qu’il est bien difficile d’isoler clairement, nous passons dans une autre dimension. Il existe alors dans ces lieux qui nous sont si coutumiers le jour, une autre population, d’autres règles, d’autres mesures, d’autres gens. J’allais le découvrir sous peu.

Je remontais l’avenue Jean Médecin, en travaux monstrueux ces derniers mois, pour essayer de retrouver la gare. La gare était devant moi, à 5 minutes. Pourtant, au milieu de ces grilles, grillages et autres gravas, qui m’empêchaient de passer correctement, quelque chose allait se profiler. Quelque chose que je n’avais pas prévu. Quelque chose qui allait peut-être changer mon existence. Cela commença par une odeur. Une odeur âcre et désagréable. Une odeur forte. Puis, des particules étranges commencèrent à me fouetter le visage. Des sortes de morceaux de poussière, des morceaux de suie qui dansaient avec la maigre brise. Puis à mesure que je m’engageais davantage sur cette avenue, une lueur. Je ne l’avais pas vue tout de suite : les panneaux des sociétés de construction des travaux sur la voie me l’avaient cachée. Mais elle était bien là. Elle et sa chaleur qui commençait à arriver jusqu’à moi. Une voiture. Une simple voiture. Elle brûlait. Au milieu de l’avenue, là, bloquant le passage, elle se consumait, petit à petit. Dans le manteau de la nuit étouffant qui réveille les ombres et les souvenirs, une voiture brûlait.

Il n’y avait personne autour d’elle. Pas de malfrats responsables. Pas de conducteurs bourrés qui auraient raté un virage. Personne. Juste cette voiture. Qui brûlait. C’était donc de là que venait cette odeur forte, qui mélangeait l’odeur chimique et industrielle à une sorte de barbecue. Je restais là, observant ce spectacle fascinant pendant plusieurs minutes, ne réfléchissant même pas à ce qu’il fallait faire ou pas. N’ayant même pas l’idée que la voiture pourrait exploser ou que ma vie pourrait être en danger.

Au bout d’un moment dont je ne connais pas la longueur, j’avais fini par réagir. Parce que j’avais vu quelque chose. Là, au milieu de ces langues de feu gigantesques qui léchaient la carrosserie au-dedans et au-dehors, j’aperçus quelque chose. Etait-ce une de ces ombres que la nuit réveille ? Je n’en étais pas sûr. Mais une chose était claire : au milieu de cette carcasse flamboyante, il y avait une paire de lunettes. Posée sur le tableau de bord. Elle était là, étrange chose qui ne se consumait pas. Dans ces instants où tout va très vite, notre esprit est capable de se poser mille questions en un instant et d’y trouver rapidement des réponses. Là, je n’avais qu’une seule question en tête : comment une paire de lunettes pouvait ne pas brûler dans une telle fournaise ? Mais je n’avais pas de réponse.

Soudain, je remarquai autre chose. Cette paire de lunettes n’était pas seule. En fait, elle était sur quelque chose. A côté de quelque chose. Qu’est-ce que c’était ? Une ombre, encore ? Quelle était cette chose qui était une sorte de masse noire difforme que laissait percevoir la fumée sombre qui sortait de cette voiture ? Une brise vint à souffler. La fumée s’éparpilla un instant le temps de reprendre ses droits. Mais l’instant fut suffisant. Cette masse noire n’était pas la seule dans cette carcasse en flammes. Il y en avait une autre à côté d’elle. Et d’autres derrière. Et ces masses avaient des protubérances au-dessus d’elles, plus petites cette fois. Rondes. Sombres comme le reste. J’avais compris. C’était donc de là que venait cette odeur de barbecue : ça sentait aussi la viande grillée.

Je me mis à trembler. Comme jamais je ne m’étais mis à trembler. Je n’arrivais pas à ouvrir ma sacoche en bandoulière. Saleté de fermeture éclair, tu vas t’ouvrir, oui ?!! Mais quel bordel dans ce sac, c’est pas possible, il faudra que je pense à le ranger un de ces jours, un vrai sac de bonne femme, il est trop petit, je dois trouver le portable, vite, le portable, je dois le trouver, il est quelque part, qu’est-ce que c’est, ah non c’est le portefeuille, et là, ah non l’étui à lunettes, et ça c’est quoi, non encore l’étui à lunettes, mais pourquoi je le trouve pas, ne me dîtes pas que je l’ai oublié, ça serait bien ma veine, pourquoi j’ai rangé mes clefs là, et le dictaphone numérique n’a aucun intérêt j’ai pas cours cette semaine, j’aurais dû le laisser, et… Enfin ! Le portable ! Je le saisis avec violence. Switch on. Vite, le code PIN. Vite, l’accueil. Je fais quoi comme numéro ? Police secours ? Je le connais plus. Les pompiers ! C’est un feu ! Les pompiers ! 18, allons y ! … … Allo ? Allo ? Allo ?!!

Je regardai mon portable : éteint. Eteint, tout seul. Plus de batterie. Mais quel con ! Pourquoi je ne l’ai pas rechargé ?!! Pourquoi je n’ai pas eu l’intelligence de le recharger, ce con de portable de merde ?!! Putain de merde, fais chier ! Je dois téléphoner. Quelque part, je dois téléphoner. Une cabine téléphonique ! Je dois trouver une cabine téléphonique, je n’ai pas de télécarte mais ce n’est pas grave j’ai ma carte bleue tout va bien je vais téléphoner ça va bien je vais téléphoner.

Je fis donc demi-tour en courant, ne pouvant plus passer par l’avenue, obstruée par cette épave en flammes, pour emprunter une petite ruelle perpendiculaire. Loin de la carcasse, le silence reprenait ses droits. Et l’ombre aussi. Les lampadaires étaient redevenus faiblards. Mais j’avais chaud. Je posais ma main sur mon visage tout en marchant : mon visage était bouillant. J’étais peut-être resté trop près de la voiture, j’avais dû me prendre une brûlure au second degré en pleine poire. Mais putain, une cabine, il n’y a plus de cabines ?! Merci France Telecom, connards, ils ont enlevé plein de cabines téléphoniques, et on fait comment maintenant, connards, et le mec responsable d’en avoir retiré une dans ce quartier, parce qu’il y en avait une je le sais j’en suis sûr, est responsable si on peut pas sauver à temps ces gens dans la voiture, oui on peut les sauver, je le sais, on appelle les pompiers, ils éteignent le feu, et ils seront sauvés, on pourra les sortir de là, et ça sera bon, oui, j’en suis certain. Crise de panique. Je ne sais plus où je suis. Je me suis perdu dans les ruelles. Je ne sais plus où je suis. Où est la gare ? Où est l’avenue Jean Médecin ? Où est l’épave ? Où est la… Ouiiii ! Une cabine téléphonique ! Devant moi, une cabine téléphonique !

Je me mis donc à courir vers elle, vers cette cabine perdue à une intersection de petite ruelles qui déversaient leur obscurité sur un rond point autour d’une fontaine, les vieux bâtiments dressés autour d’elle dans le plus pur style niçois et méditerranéen. Je rentrai dedans, m’écorchai le bras avec la porte à double battants, et décrochai le combiné téléphonique. Grésillements. Je composai le 18. Attente. Rien. Ah le 18 est payant il faut une carte bleue alors putain les enfoirés le 18 ils pourraient le faire gratuit c’est une urgence c’est un scandale connards de France Telecom depuis que c’est privatisé merci le service public connards. Crise de panique. J’ouvris à nouveau ma besace, pour saisir mon portefeuille. Carte bleue. Fente de la cabine. Ah un bruit dans le combiné. Code de la carte bleue. Numéro de téléphone. 18. Attente. Rien. Grésillements. Rien. Elle marche pas. Je trouve une putain de cabine téléphonique dans ces ruelles paumées et elle marche pas ! Putain France Telecom connards irresponsables service public chier putain ! Je récupérai la carte bleue et la remis dans mon portefeuille, lui-même dans ma besace. Bon. Téléphoner, je dois téléphoner.

Et là, en face de moi, une lueur d’un bar. Dans une petite ruelle sombre, là, devant moi, un bar, ouvert à 2h30 du matin, qui n’attendait que moi. Là, devant moi, la fin de mon tourment : une âme vivante à qui m’adresser, à qui donner mon désespoir, à qui transmettre ma panique, à qui demander un combiné téléphonique qui marche (connards France Telecom service public même pas fichus de faire marcher une cabine connards fais chier putain).

J’entrai dans le bar. Petit. Sombre. Vieux bar français avec un comptoir. Lumières verte et rouge. Ne manquaient à l’appel que les poivrots tardifs. Là, juste une vieille femme. Vieille niçoise qui tenait le comptoir. Elle me regarda entrer, me lança un œil accusateur. Quoi ma gueule qu’est-ce qu’elle a ma gueule c’est pas le moment vieille bique ! Je m’approchai d’elle, civilités d’usage :

- Bonsoir madame j’espère que vous n’êtes pas fermée je dois téléphoner il y a eu un accident sur l’avenue Jean Médecin une voiture brûle et il y a des gens à l’intérieur mon portable ne fonctionne plus et la cabine téléphonique au coin de la rue ne marche pas non plus vous avez un téléphone pour appeler les pompiers ?

Silence. La femme me regarda d’un mauvais œil comme si j’étais un extra-terrestre. Machinalement, je me regardai dans le miroir derrière elle, derrière le comptoir : j’avais les yeux marqués, et je crois que les larmes m’étaient venus aux yeux. En plus, je sortais d’une soirée, j’étais décoiffé, j’avais un peu de suie sur le visage, et je devais sentir la bière à 10 km. Au bout d’un moment qui m’avait semblé être une éternité, elle finit par me répondre :

- Pour téléphoner, ici, il faut consommer. Qu’est-ce que je vous sers ?

J’hallucinais. Pauvre conne. Il y a un putain d’accident avenue Jean Médecin, il est 2h30 du mat’, je veux rentrer chez moi, et toi, connasse, tu me demandes ce que je veux à boire pour pouvoir téléphoner ?

- Mais, madame, il faut que je téléphone ! Je ne veux rien à boire, je voudrais rentrer chez moi et il y a cette voiture qui brûle il faut appeler les pompiers, madame !

Elle me toisa du regard, et je vis son visage se métamorphoser :

- Non, pas de consommation, pas de téléphone ! Je ne suis pas une cabine téléphonique, vous en avez une au coin de la rue si vous voulez téléphoner ! Alors vous prenez quelque chose à boire et vous pourrez téléphoner, sinon dehors !

Non. Je suis entrain de rêver, là. Non, ce n’est pas possible. Quelque chose ne tourne pas rond, c’est pas possible. C’est une blague, ça doit être une blague. Non, c’est hallucinant, c’est pas possible.

Je saisis donc mon portefeuille, regardant combien j’avais sur moi : rien. J’avais dépensé tous mes petits billets bleus dans le pub, plus tôt dans la soirée. Même pas un euro qui traînait : inspiré par la super soirée que j’avais passée, j’avais joué les grands seigneurs et avais abandonné mes pièces en guise de pourboire généreux. Heureusement, j’avais ma carte bleue. Je m’étais dit, en un instant : je lui prends un jus d’orange, je paye avec ma carte, j’appelle les pompiers, et je rentrerai chez moi, problème réglé, connasse.

- Je n’ai pas d’espèces, vous prenez la carte bleue ?

Elle me regarda avec ce que je crus interpréter comme un sourire en coin – cette connasse elle se moque de ma gueule alors qu’une voiture crame sur l’avenue principale – et me montra un panneau à côté de sa vieille caisse enregistreuse : « Nous ne prenons pas les cartes bancaires, merci. »

J’hallucinais. C’est pas possible, c’est le fantôme de Kafka qui me joue un tour, c’est pas possible. Connasse ! Bon, je vais retirer de l’argent à un distributeur – ça tombe bien, ça me permettra d’en prendre pour moi si j’ai besoin, on sait jamais – je reviens, je téléphone, je me casse et je rentrerai chez moi, ça me saoule là. Affolé, je lui demandai :

- Vous savez où il y a un distributeur ?

- Deux rues plus loin, sur la gauche, Crédit Lyonnais.

- D’accord, je reviens tout de suite.

Connasse. Connasse, connasse, connasse. Vieille connasse.

Je m’engageai donc en courant à nouveau dans les ruelles. Pas âme qui vive. Si : au loin, sur une avenue, près de la gare, je vis une prostituée. … La gare ! Je suis juste à côté de la gare ! Génial, je suis pas si paumé que ça, en fin de compte ! Nickel !

J’arrivai au distributeur. J’insérai la carte dans la fente. Je composai mon code. 20 euros. … Comment ça, ça marche pas ? Refus de ma banque ?!! Je réessayai. Carte, fente, code, 20 euros. Refus de paiement ?!! Putain de merde mais putain fais chier mais putain j’hallucine c’est dingue c’est pas vrai on m’en veut on m’en veut merde mais putain fais chier j’ai pas de chance putain j’hallucine enculés d’enculés putain !!! Bon, j’en ai marre.

Je reprenais le chemin vers le bar. La vieille, elle allait me laisser téléphoner sans consommer, faut pas déconner. Je les appellerai, ces putains de pompiers. Je les appellerai et je prendrai ensuite le train pour rentrer chez moi !

Le bar. Plus de lumières. Tout était éteint. Une grille coulissante fermait l’entrée. Il était 3h00 du matin. C’était marqué sur le panneau. Elle fermait à 3h00 du matin. Il était 3h00 du matin. Elle avait donc fermé. Implacable logique.

Quelques jurons et quelques larmes versées plus tard, il était 3h10, j’arrivai à la gare. Toujours pas âme qui vive dans les rues. Si, quelqu’un : la prostituée, jeune, blonde, sans doute d’Europe de l’Est, habillée comme une prostituée, était toujours là. Elle attendait des clients tardifs. J’entrai dans la gare par l’entrée de nuit. Le prochain train était à… 6h00 du matin. Restait l’option du taxi : je retournai sur le parvis de la gare, regardant le panneau des taxis. Un numéro de téléphone à appeler. « Hep ! taxi » marqué sur l’enseigne. Un numéro de téléphone à appeler. Et pas de téléphone pour appeler. Pas de carte téléphonique. Une cabine téléphonique pour au moins appeler les pompiers, peut-être ? Je rentrai dans la cabine sur le parvis de la gare.

Mais, tout d’un coup, un bruit résonna dans les rues. Un bruit énorme, écrasant, monstrueux, effrayant. Un grand clash, un grand boum, un grand bruit sourd. Mon sang ne fit qu’un tour : une explosion. C’était une explosion. Quelque part, dans la ville de Nice, une explosion venait d’avoir lieu. Et je savais ce que c’était : la voiture. C’était la voiture. C’était la voiture que j’avais abandonnée. J’avais peur. J’étais saisi par la peur. J’avais raté quelque chose, c’était un acte manqué. Soudain, un autre bruit dévala quelques rues plus loin. La sirène. La sirène des pompiers. Ils sont sur les lieux, plus de doutes maintenant. Un passant, un résident ou que sais-je encore les avais appelés. Il avait un téléphone qui marchait, lui. Il n’avait pas oublié de recharger son portable, lui. Il n’avait pas rencontré une vieille connasse tenancière de bar mal famé, lui. Lui, il avait pris son téléphone et il avait appelé. Un peu tard, un peu trop tard, peut-être. Plus de doutes, désormais : les gens dans la voiture n’étaient plus. D’ailleurs, cela faisait longtemps qu’ils n’étaient plus. Mais là, ils n’étaient plus… du tout.

Résumons la situation. Je regardais ma montre. Il était 3h14 du matin. Je ne pouvais rentrer chez moi que trois heures plus tard par le train. Impossible de joindre un taxi et impossible de le payer de toute manière. Plus de téléphone portable, plus d’argent, plus de télécartes. Rien. J’étais seul, sans le moindre sou. Tous mes numéros de téléphones étaient dans mon portable, qui étaient HS. Un seul numéro me revenait en tête : celui de mes parents. Je devais donc les appeler. Appeler mon père pour que, au beau milieu de la nuit, il vienne me chercher en bagnole. Il allait râler mais peu importait : quand je lui expliquerais tout ce qui m’était arrivé, il ne rechignerait plus. Restait le problème du téléphone : aucun moyen d’appeler. Aucun.

J’étais seul, pas âme qui vive, sur le parvis de la gare de Nice. Si, quelqu’un : la prostituée. Elle était là, toujours à attendre.

Je décidai d’aller la voir. Elle aurait sans doute un téléphone.

(à suivre)

lundi 5 décembre 2005

17 ans - Première fois

Dans les années qui passèrent par la suite, tout au long du collège et du lycée, j'allais découvrir que ce n'était pas les filles qui m'intéressaient mais les garçons. Ces garçons que je côtoyais chaque jour, dont certains étaient sacrément beaux, ou du moins sacrément mignons. J'allais découvrir petit à petit ce qu'était qu'être homosexuel et ce que cela signifiait. J'allais découvrir que ce sentiment m'était interdit par la loi du préau, cette loi indicible qui ne dit mot mais vous susurre au coin de l'oreille ce qui doit être et ce qui ne le doit pas. Etre homosexuel, c'était une honte. La loi du préau me l'avait confié. Et, dès lors, je ne devais rien dire sur ce que j'étais. C'était il y a à peine plus d'une dizaine d'années, et pourtant, la société française était très différente d'aujourd'hui. Les homosexuels correspondaient globalement à cet étrange cliché de la "Cage aux Folles" qui ne cessait d'être asséné. Et moi, dans ma solitude, je détestais ce film plus que tout.

A la fin de ma Terminale, au lycée, l'arrivée d'Internet dans le grand public allait changer la donne. Par ce nouvel outil que les Français commençaient à découvrir, j'allais me rendre compte sur des forums de discussion qu'il existait d'autres homosexuels que moi et qui n'étaient pas du tout honteux. Un vocabulaire nouveau allait s'installer dans mon esprit ; les "coming-out", "gay pride" et autres "commémorations de Stonewall" allaient enrichir ma culture. Et c'est un beau jour d'août 1998, quelques semaines à peine avant mes 18 ans, que mon modem 56k de l'époque s'apprêterait à m'initier à un nouveau monde.

***

Il s'appelait Chris. Je l'avais rencontré sur un système de dialogue plus ou moins direct qui s'appelait le Talkie, dans les services réservés aux abonnés d'Infonie, un FAI aujourd'hui décédé. Ce soir là, contrairement aux autres soirs où je dialoguais sur Internet, j'avais décidé d'être totalement honnête. Je voulais qu'on me voit comme j'étais. Et si je n'avais pas de photo de moi, j'avais pris la décision de me décrire tel que j'étais, sans faux semblants, en toute franchise, en toute honnêteté. Le masque habituel du net et ses délicieux mensonges protecteurs se devaient de tomber une fois pour toutes, moi qui avait encore 17 ans.

Chris habitait Nice. Il avait 23 ans. Contre toute attente, alors que je m'étais décrit tel que j'étais - puceau, incertain, timide, et pas comme un top model tiré d'un film porno de Bel Ami - il m'avait proposé un rendez-vous chez lui, le lendemain, en début d'après-midi. Je m'étais donc préparé en conséquence. Je me souviens encore des habits que je portais ce jour-là. J'avais coiffé et gominé au gel mes cheveux bruns qui étaient clairsemés de mèches blondes, choisi un T-shirt noir près du corps et enfilé mon plus beau pantalon Docker's beige pour l'occasion. Le temps de prendre le bus pour me rendre chez lui, selon ses indications, et ça y était. Je me retrouvai là, à un étage de son immeuble, devant la porte de son appartement. Il était temps de sonner.

Hésitant, sentant mon coeur battre la chamade, je pris une grande inspiration, mon courage à deux mains et je pressai le bouton de sa sonnette. Quelques secondes plus tard, un grand et très beau garçon, les cheveux clairs, les yeux verts et au corps sculpté, m'ouvrait la porte :

« - Salut ! Tu es Arnaud ? »

« - Oui, c'est bien moi ! »

« - Je suis le cousin de Chris, il est entrain de prendre sa douche. Je t'en prie, entre ! »

Quelle déception ! Ce mec était vraiment canon. Mais, avec un peu de chance, c'était de famille.

Il m'invita à rentrer dans l'appartement - spacieux, luxueux, splendide. Ce devait être sans doute un 100 m², l'appartement était d'un haut standing. J'aperçus, en marchant dans le couloir central, un piano fascinant dans le coin d'un salon somptueusement décoré. Je ne pouvais m'empêcher de regarder le jeune homme qui m'avait accueilli, cependant : ce garçon qui était devant moi, et que j'avais pris pour Chris le temps d'une seconde, était sans doute la toute première personne au monde à savoir que j'étais homosexuel. Je me sentais profondément mal à l'aise : alors que personne dans la totalité du monde ne savait que j'étais "ce que j'étais", et que jamais, ô grand jamais, je n'en avais touché mot à quiconque, j'étais soudainement et officiellement défini comme homosexuel dans son regard. Il n'y avait pas de condescendance ou de mépris, cependant. Peut-être était-il aussi homo, après tout. Mais je me retrouvais soudain défini et réduit dans mon identité à ce que j'avais toujours caché jusqu'à présent, et je n'avais aucune maîtrise de cela.

Quelques instants plus tard, je me retrouvai dans la chambre de Chris, seul, attendant qu'il sorte de sa douche, à observer la pièce avec curiosité. Un lit aux couleurs rouge et ocre criardes occupait un coin de la chambre. Ici, une armoire en bois noble refermait peut-être quelque secret jalousement conservé. Là, son ordinateur surfait seul sur le net, orphelin de son propriétaire. Une chaîne hifi et un meuble à CD occupait un dernier pan de mur, pendant qu'un bureau un peu bordélique finissait de meubler la pièce. Je m'étais assis sur le fauteuil de l'ordi, continuant, anxieux, de parcourir la pièce du regard. J'avais remarqué une corbeille en osier posée sur le haut de son bureau, rempli de boîtes de médicaments dont les noms m'étaient inconnus.

Soudain, la porte de la salle de bains s'ouvrit. Une serviette mouillé sur le bras, un bermuda blanc autour de ses fesses et une chemise bleu ciel fermée sur son torse, Chris faisait - enfin - son apparition. Il n'avait rien à voir avec son cousin. Et, pour dire la vérité, c'était une certaine déception. Les cheveux noirs coiffés en brosse, on voyait qu'il sortait de chez le coiffeur, peut-être pour l'occasion, mais la coupe n'était vraiment pas réussie. Il était plutôt petit, et semblait avoir quelques bourrelets de graisse au coin des hanches. Quant à son visage, il était plutôt quelconque. Seules ses fesses attisaient mon regard, car leurs formes bien arrondies mettaient mon appétit sexuel de jeune homo puceau et frustré en éveil.

Après avoir discuté un peu du net et de tout un ensemble de subtilités informatiques qui visaient, vraisemblablement, à meubler la conversation, et après m'avoir offert un bijou (un pendentif en plaqué or de mon signe astrologique) qu'il conservait, parmi d'autres pendentifs identiques d'autres signes dans une boîte (je me suis toujours demandé ce que c'était que cette boîte qui semblait être un matériel de bijoutier en gros), il m'offrit un logiciel d'anatomie intitulé "Le corps humain en 3D", neuf et emballé, après que je lui eus demandé s'il pouvait m'en faire une copie.

J'étais saisi d'incompréhension : ce garçon, que je ne connaissais pas, qui semblait habiter un endroit luxueux, m'offrait des présents qui - dans l'état des choses - semblaient totalement décalés. Mais ce ne fut que la première des surprises. Car après ces premières bizarreries, qui me mettaient la puce à l'oreille qu'il était quelqu'un d'étonnant, Chris en vint étrangement à me parler spécifiquement, et en détails, de sa vie. Moi qui étais un parfait inconnu, un pauvre paumé rencontré sur le net un jour plus tôt, il était sur le point de me révéler tous ses travers passés. "Je ne souhaite pas cacher quoique ce soit de ma vie, je veux que les choses soient claires", m'avait-il dit. Etrangeté de la proposition. J'allais apprendre les secrets de la fameuse armoire que j'avais repérée en arrivant, et ce qu'était la nature des médicaments déposés dans la corbeille en osier.

L'armoire contenait tout un ensemble de photographies de son enfance, de son adolescence et d'un bébé qu'il portait dans les bras. J'apprenais qu'il avait vécu une situation difficile avec un garçon de son âge, lorsque, jeune adolescent, il en était tombé amoureux, et que la famille du dit-garçon avait porté plainte pour que les deux enfants ne puissent jamais se revoir. Une plainte qui avait abouti, Chris écopant d'une interdiction de l'approcher à moins d'une centaine de mètres. J'apprenais qu'il avait fait des tentatives de suicide suite à ces histoires - et il m'avait confirmé le fait en me montrant ses cicatrices aux poignets, "dans le mauvais sens pour se donner la mort", m'avait-il confié - et qui me confortaient dans l'idée que, autant ce garçon était spécial, autant sa condition d'homosexuel était encore plus difficile que celle que j'avais connue jusqu'à présent. J'apprenais enfin qu'il était père d'un enfant de quelques années, après avoir été forcé d'épouser une fille de son âge dont il avait entre temps divorcé, poussé par là par une psy plus cinglée que lui, qui l'avait invité à refouler son homosexualité.

Je basculais, étourdi, de mon monde de classe moyenne classique et bien huilé, dans les normes hétérosexuelles, avec des parents aimants, humbles mais progressistes, des amis formidables et simples, et je découvrais un autre monde, où je n'avais jamais mis les pieds - un monde d'aristocratie dégénérée, d'arrangements familiaux, d'amours interdits et honteux, de violences, de procès et de perversion décadente. La situation m'effrayait plus que tout et je ne savais pas quoi penser. "Jamais je ne coucherai avec un mec pareil, c'est trop zarb", m'étais-je dit. Quant à la corbeille en osier, elle n'accueillait qu'une somme éparse de neuroleptiques et autres anxiolytiques divers que Chris prenait, aidé par un psychologue un peu plus progressiste que la précédente qui avait contribué à l'enfoncer.

Quelques minutes plus tard, nous étions sur son lit. Nous discutions encore, de choses et d'autres, et je ne pensais qu'à une chose : comment partir d'ici en étant courtois et ne plus avoir à le revoir. C'est alors qu'il me fit une proposition, avec un petit sourire narquois. De celles qu'on ne peut pas refuser :

« - Bon... Et maintenant, si nous faisions "du corps humain en 3D ? », maladroite référence au logiciel qu'il m'avait offert quelques minutes plus tôt.

Je ne savais pas trop quoi répondre. Je balbutiai - surpris, perdu - une réponse à laquelle je ne croyais évidemment pas :

« - C'est que... je ne sais pas si je suis prêt... »

Sa réponse fut simple et habile - machiavélique, quand j'y repense aujourd'hui :

« - Alors, pour le savoir, il faut faire le test des 45 secondes. » A mon regard intrigué et curieux, il répondit en m'expliquant : « On va rester l'un à côté de l'autre pendant 45 secondes sans rien dire. Je ne ferai rien, ça sera à toi de faire quelque chose si tu le désires. » Facile, m'étais-je dit. Je n'ai qu'à me contrôler le temps imparti et je repartirai sous peu de cet appartement.

Spontanément, au bout de quelques secondes d'un imposant et surprenant silence, je prenais sa main, allongé qu'il était sur le lit, ses pieds posés à terre. Je balbutiai quelque chose comme : « Non, je ne crois pas que je sois prêt », tout en sentant pour la première fois de mon existence la chaleur d'un corps d'homme que je savais objet de désir. Et doucement, je commençai à caresser sa paume et ses doigts de ma main, y déposant délicatement un baiser. Ah douceur de la faiblesse humaine qui s'empresse de dire ce qu'elle ne veut pas, pour tenter en vain de s'en convaincre. Faîtes que je fasse ce que je dis et pas ce que je suis entrain de faire.

Quelques secondes plus tard, je me retrouvai de mon plein gré, les genoux à terre, devant lui, déboutonnant son pantalon pour mieux saisir son pénis à pleine bouche. Ca y était. Je faisais la première pipe de mon existence. Pour la première fois de ma vie, de mes 18 ans de silence, de frustration et de virginité, je devenais l'instrument du plaisir d'un homme fait de chair et de sang.

« - C'est la première fois que tu fais une fellation ? » me lança-t-il, entre deux râles de plaisir.

« - Oui... je m'y prends mal ? » demandai-je, honteux.

« - Au contraire, tu t'y prends comme un dieu... » soupira-t-il, en rabattant sa tête en arrière.

Rapidement, nous nous retrouvions sur son lit, nus comme des vers. Au milieu de nos ébats, un petit intermède amusant allait s'immiscer. Chris reçut un coup de fil sur son portable de son cousin (qui avait quitté l'appartement entre temps et dont j'apprenais qu'il n'était pas gay). Et pendant qu'il téléphonait, je me mis à recommencer à le sucer davantage. Je trouvais la situation typiquement cinématographique (et hilarante !) et ce n'est que lorsque Chris ne put s'empêcher de pousser un râle de plaisir, avant de s'excuser ensuite au téléphone, qu'il s'empressa de me demander de ne plus faire une chose pareille. Peu rancunier, cependant, il fit en sorte que je reprenne de plus belle. Par la suite, premier 69 et première fellation ressentie le long de ma chose. Pas de pénétration pour cette première fois, juste de quoi assouvir une frustration qui marquait depuis trop longtemps un quotidien insatisfait. Ce fut aussi la première fois où, étrangement après l'acte uniquement, j'embrassai un garçon sur la bouche, mélangeant un peu de ma salive avec la sienne et un peu de notre CO² partagé. Mais c'était surtout la première fois que je sentais un corps d'homme si proche, que je pouvais embrasser sa peau, prendre plaisir à le caresser, lécher le moindre de ses tétons, savourer le goût de sa chair sucrée et humer l'odeur qu'il émanait. Beauté de l'instant, plénitude de la réalisation de soi. J'étais, dans les actes, homosexuel et, désormais, je le clamerais au monde entier.

Sauf que... Si, effectivement, dans la semaine qui suivit cet événement, j'allais faire mon premier coming-out - un coming-out qui n'allait certes pas être une formalité, (moment magnifique et émouvant auprès de mon ami le plus proche), mais malgré tout une simple concrétisation de mon homosexualité qui s'affirmait dans les faits - il n'en demeurait pas moins que le sentiment de plénitude, et d'une forme de fierté d'un acte enfin consommé, allait cependant rapidement être remplacé par un sentiment d'égarement.

En effet, juste après l'acte, je commençai à sentir poindre un mal de tête. Chris s'empressa de me parler du "post coïtum, animal triste", théorie selon laquelle un rapport sexuel est suivi d'un moment de déprime. Il se jeta sur sa corbeille en osier et finit par me convaincre de prendre un cachet de je ne sais quelle origine - anxiolytique sans doute - pour écarter ma migraine soudaine. Pourtant, si le mal de tête s'effaça rapidement, une fois que j'avais couché avec Chris et que je me retrouvai satisfait, je n'avais qu'une seule envie en tête : quitter ce monde de fous qui, brutalement, revenait à la charge contre mes références habituelles.

Chris voulut boire une bouteille de champagne qui était dans son réfrigérateur, pour célébrer le fait que nous étions petits-amis. Il m'invita d'ailleurs le soir au restaurant, afin de concrétiser cette union nouvellement contractée. Ah ? Cela faisait partie du contrat ? Il me semblait que je n'avais pas lu les paragraphes écrits en petites lettres, en bas de la feuille. Je me retrouvais donc apprenant les règles relationnelles - qui m'étaient jusqu'alors inconnues - de la sexualité : coucher avec quelqu'un impliquait de poser les choses clairement au préalable pour ne pas avoir à faire souffrir. Je prétextai donc, en réponse à cette invitation, un dîner de famille imposé pour mieux m'éclipser. Refusant de me laisser partir seul, en bus, jusqu'à chez moi, Chris me proposa de me raccompagner en voiture, son cousin devant venir le chercher avec quelques amis pour sortir.

Je commençai à être saisi de panique : non seulement je venais de coucher avec un parfait inconnu qui m'était indifférent physiquement et qui m'effrayait psychologiquement, mais, en plus, je m'apprêtai à découvrir ses amis que je n'avais pas envie de découvrir. Je me retrouvai alors dans l'une des situations les plus inconfortables qui m'aient été donné l'occasion de vivre : dans la voiture, j'étais officiellement le petit-ami de Chris, avec qui il venait de s'envoyer en l'air, et j'étais défini comme homosexuel aux yeux de ces gens qui m'étaient totalement étrangers. Je me dégoûtais.

Me déposant à la gare de Nice, je quittai Chris par un baiser honteux, disant que je l'appellerai dans la soirée. Je ne savais d'ailleurs pas ce que j'allais faire par la suite. En attendant, ma première réaction fut de rechercher un réconfort. Je me sentais perdu. Dans cette obscurité nocturne qui commençait à fondre sur les rues niçoises, je n'étais plus que le fantôme de ma propre ombre - partagé et coupé en deux entre mon adolescence d'hier et l'homme nouveau qui se profilait devant moi et me donnait des vertiges. En détresse, je courus vers une cabine téléphonique et appelai mon père : je ne me sentais pas de rentrer seul en train chez moi et j'avais besoin qu'il vienne me chercher en voiture. Prétextant ne pas pouvoir rentrer faute de trains, il vint donc me chercher. Et en l'attendant, je profitai de mon temps de patience pour appeler mon meilleur ami de l'époque, lui confiant avoir - pour la première fois - couché avec quelqu'un et que cela me faisait un choc. Une fille du nom de Christelle, lui avais-je dit, 23 ans, divorcée, mère d'un enfant, et psychologiquement déséquilibrée. Ce ne serait qu'une semaine plus tard que le nom de Christelle serait remplacé par celui de Christophe lorsque je ferais mon coming-out auprès de lui.

Première expérience, première panique, premières certitudes. Un sentiment de libération de soi qui allait annoncer le début d'une vie nouvelle d'homme nouveau, affirmant peu à peu ce que j'étais aux yeux de mes proches puis aux yeux de tous. En attendant, dans les deux semaines qui suivirent, je revis Christophe plusieurs fois avant de le quitter. J'allais apprendre à être plus exigeant et prudent dans mes choix.

mercredi 15 juin 2005

11 ans - Des jeux d'enfants - 2/x

J’allume une cigarette. Dans la pénombre qui précède l’aube de mon appartement vide, en plein déménagement, j’allume une cigarette. Les reflets dorés de la flamme de mon briquet viennent éclairer les zones sombres du creux de ma main. J’allume toujours mes clopes comme ça. Un réflexe. Même lorsqu’il n’y a pas de vent et que je suis seul, chez moi. J’inspire une grande bouffée, plonge ma tête en arrière dans mon fauteuil en cuir, et expire en un long souffle gris vers le plafond. Les premiers rayons de soleil frêles éclaircissent d’un bleu sombre et gris le ciel encore nocturne. L’aube n’est pas encore là mais elle se profile à l’horizon ; le ciel commence à s’éclaircir, tout doucement. Alors, seul, dans mon appartement vide, je replonge le regard sur mon écran.

Autant de temps depuis que je n’ai pas posté ? Autant de temps depuis que je n’ai pas raconté ? Définitivement, ce temps s’égraine et nous file entre les doigts. Un déluge d’encre et de vent, comme le livre sacré de la Bible, qui glisse entre mes doigts boudinés comme un filet de sable : voilà ce qu’est mon blog. Rien de moins, mais rien de plus.

Où m’étais-je arrêté, déjà ? Ah oui. Des jeux d’enfants.

Je souris. Je n’ai pas achevé cette petite période que j’avais à peine entamée. Il est peut être temps. J’ai lu le commentaire d’une charmante lectrice, Charlotte. Son commentaire m’a touché. D’autres l’ont fait avant elle. Mais la différence c’est que je l’ai lu au moment propice. Au moment propice à la reprise de l’écriture, humble et nue, dans le plus simple appareil des mots jetés en pâture.

Des jeux d’enfants…

Je rentrais donc en 6ème. Première année de collège, nouveau sentiment d’être un petit après avoir été un grand. Et premiers pas dans le monde de la préadolescence.

Ce qui va être dit pourra en choquer certains. Surtout les esprits arriérés qui pensent que ce que font les enfants et la sexualité, ce n’est qu’une histoire de petits jeux innocents. Que la sexualité commence avec la majorité. Il n’en est rien. Et nous le savons tous.

La vérité est que dès l’instant où nos hormones s’agitent en nous, nos érections n’ont plus rien d’automatiques. Elles sont insatiables, elles sont désireuses, elles sont « sexualité ». Les obsessions des comparaisons de son zizi avec celui de l’autre, pour faire comprendre qu’on est un peu plus grand que les autres, deviennent le commun de l’adolescent, de ses 10 ans à ses 18, parfois même jusqu’à sa mort pour les moins assurés d’entre nous. La découverte du pénis – ce sceptre de la virilité, cette baguette magique qui résume notre identité masculine – est au cœur même de nos préoccupations de nombreux instants. Nous découvrons notre potentiel créateur en même temps que procréateur, et c’est à nous de savoir précipiter ce plomb en or, de réaliser cette alchimie des sens, pour peu que nous nous en donnions les moyens.

Mais les enfants que nous sommes ne sont pas innocents. L’innocence est morte depuis longtemps. Elle est morte à 2 ans et demi lorsque nous avons tué notre première mouche ou notre première fourmi. Elle est morte lorsque nous avons tiré les premiers cheveux des petites filles. Elle est morte lorsque nous avons piqué notre première colère.

L’innocence des enfants est une vaste fumisterie. Nous ne sommes que des monstres sociaux en puissance, reproduisant les erreurs de nos pères et de nos pairs, découvrant le monde avec un œil candide. L’enfant n’est pas innocent : il est inexpérimenté. Et en expérimentant, il grandit. Il mûrit. Et, ainsi, « tu deviendras un homme, mon fils », disait Rudyard Kipling.

En attendant, je n’étais qu’un fils. Pas encore un homme. J’allais découvrir, du haut de mes trois pommes et de mes 11 ans, les soubresauts de la sexualité.

Je venais donc de rentrer en 6ème. Par chance, je retombais avec de nombreux élèves qui étaient avec moi en CM2. Les petits groupes continuaient de projeter leur existence. Moi, j’étais souvent avec Sylvain, mon copain black de l’époque. Très rapidement, nous sympathisions avec un garçon qui s’appelait Romuald, un très bon élève, à moitié beur, avec les cheveux frisés, sur lequel beaucoup de filles craquaient déjà. Puis avec un autre garçon au délicieux prénom de Julian, dernier de la classe, châtain clair, fin et au visage extrêmement mignon.

Au cours de l’année, nous élaborions avec une folie extatique ce que nous finirions par appeler des « cours de bandage ». Il s’agissait de définir, ensemble, quelle était la meilleure manière de « bander ». Et surtout de « se branler ». Chacun d’entre nous prenait un malin plaisir à réaliser des sortes de guides de sexualité que nous dessinions et définissions pendant les récréations, dessinant nos pénis avec méticulosité et avec attention.

Figure n°1 : comment décalotter la chose.

Figure n°2 : saisir la chose avec la main droite.

Figure n°3 : humecter la main gauche avec la salive.

Figure n°4 : placer la main gauche comme un réceptacle.

Figure n°5 : donner un mouvement de va-et-vient pour stimuler la chose : elle va grossir.

etc. etc.

C’était donc avec tout le sérieux du scientifique en herbe, mais aussi avec toute la honte et le plaisir de réaliser un guide initiatique secret, que nous nous attelions à cette terrible tâche. Quelle innocence voir dans tout cela ? Celle de l’expérimentation, tout simplement. Car, sans cesse, nous ne parlions que de cela, du plaisir que procurait ce « touchement du zizi » dont nous ne connaissions pas le nom avec un grand « M ». Mettant en pratique, quotidiennement, les conseils donnés par les autres, nous entraînant le soir, dans nos lits, nos toilettes, notre bain, à découvrir cette nouvelle occupation qui côtoyait joyeusement nos cours hebdomadaires d’histoire, de français, d’anglais et de géographie.

Pourtant, chacun d’entre nous était partisan d’une technique particulière. Instruit d’une voix secrète, je savais que la meilleure, et plus efficace, des masturbations consistait à se servir de ses mains. Julian était bien d’accord avec moi. Romuald et Sylvain, eux, n’en étaient pas persuadés : ils préféraient largement la technique du frottement sur les draps, étendus de tout leur long sur le ventre.

Le point d’orgue se situa lors d’un voyage organisé, où nous étions partis en Angleterre. Julian ne vint pas, ses parents n’étaient pas assez riches. Seuls Romuald et Sylvain m’accompagnèrent. Et, situation agréable, nous nous étions retrouvés chez une charmante famille de la ville de Bath, qui nous avait hébergés tous les trois. Je me souviens encore des deux garçons de la famille : l’un devait avoir notre âge et semblait en avoir cinq de moins. Quant à l’aîné, qui était bien plus âgé que nous, il semblait à peine être de notre âge. Je me souviens que je le trouvais très mignon, même si je ne savais pas encore que cette « faculté d’appréciation de la beauté d’un garçon » révélerait une nature inavouable…

Le premier soir, Romuald, Sylvain et moi, nous nous étions retrouvés dans une chambre avec trois lits, dormant chez ces hôtes anglais si avenants. Tout le monde était couché dans la maison. Mais nous, nous étions excités à l’idée de passer la première nuit, loin de nos parents, de nos obligations et de nos professeurs : nous nous retrouvions, seuls, dans cette chambre, la lumière éteinte.

Rapidement, bien sûr, les « cours de bandage » allaient pouvoir commencer. Animé par un esprit d’initiative lubrique – que j’ai perdu avec les années, je vous l’assure – j’officiais les festivités. Il était entendu que nous allions tous les trois nous donner du plaisir, par la simple suggestion, chacun dans notre lit, exécutant les descriptions excitées de l’un d’entre nous. J’expliquais alors, sous ma couverture, comment il fallait descendre le pantalon de pyjama en frottant les cuisses pour que ça fasse du bien. Puis comment le slip devait lui aussi frotter l’entrecuisses pour donner du plaisir. Et, enfin, comme faire en sorte que la chose devenue toute dure puisse être stimulée par les mains. Sylvain suivait mes étapes religieusement et je commençais à entendre un bruit régulier venant de sa couche qui avait tendance à m’exciter prodigieusement. Romuald, lui, qui était resté un adepte du frottement sur les draps à plat ventre, s’exécutait à sa manière, mais écoutait tout de même avec attention mes explications de pseudo-expert en masturbation. Une fois les jouissances respectives obtenues, nous pouvions dormir sur nos deux oreilles. Puis les nuits se succédèrent. Nuits où, fatigués de nos visites quotidiennes, nous n’avions qu’une envie, en rentrant : dormir et rien d’autre. Et nous revînmes d’Angleterre, tout naturellement.

En cette fin d’années de 6ème, les autres garçons commençaient à me parler des filles de notre classe. De celle-ci, si mignonne avec son joli sourire. De celle-là, avec ses beaux et grands yeux bleus. Ou encore de la fameuse Magalie, cette fille au sourire enjôleur, à la personnalité affirmée et à la gentillesse envers tous. Tous les garçons étaient amoureux de Magalie, peut-être la plus belle fille du collège. Tous les garçons sauf moi. J’aimais bien Magalie. C’était une amie. Oui, elle était sans doute jolie. Mais je n’en étais pas amoureux, moi. Moi, je n’aimais personne. Par contre, quand je jouais avec ma chose, tout seul, chez moi, c’est à mes copains garçons que je pensais. Et je ne savais pas encore ce que cela impliquait.

Avec l’entrée en 5ème, une nouvelle ère allait s’entamer : les jeux, s’ils allaient changer de forme – j’allais l’apprendre par la suite – commenceraient à s’accompagner de tout un ensemble de fantasmes, plus ou moins élaborés, prenant mes copains comme protagonistes. Avez-vous réfléchi un instant sur la manière dont on construit ces rituels intérieurs, ces films personnels où nous mettons en scène nos connaissances, voire de simples ombres sorties de notre imagination sexuelle ? Et peut-être à la manière, sans doute, dont vous faîtes appel à ces fantasmes, à ces périodes bien définies de votre existence, certains – plus anciens – revenant parfois vous hanter, pendant que d’autres – nouvellement créés – prennent la forme de ce que vous avez vu récemment à la télé ou au cinéma, voire de personnes que vous venez de rencontrer dans votre vie et qui vous ont tapé dans l’œil ?

Bref… La 5ème verrait apparaître, chez moi, les premiers vrais fantasmes où je mettais en scène certaines de mes connaissances, passées ou présentes.

Je venais d’avoir 12 ans quelques mois auparavant. Cela faisait quelques mois, en effet, que j’avais intégré l’année de 5ème. Mes amis m’avaient manqué, pendant l’été. Je n’avais qu’une hâte, c’était de les revoir. Et, naturellement, j’avais retrouvé Sylvain et Romuald. Quant à Julian et à son beau visage, je le retrouvai aussi, même si –lui – avait redoublé. Les cours de bandage étaient devenus plus réguliers.

Un jour, nous nous étions donnés rendez-vous dans la cour de récréation. Assis, les genoux repliés, adossés à un petit muret en retrait, alignés les uns à côté des autres, nous avions placé nos anoraks sur nous comme des couvertures. Le jeu se précisa alors simplement : nous bandions tous les 4 et il fallait montrer comment était fait nos zizis respectifs. Julian fut le premier à montrer sa chose : elle était longue, mais qu’est-ce qu’elle était fine ! Pas comme la mienne, plutôt trapue ! Je fus le second, accueillant les rougeurs honteuses de mes camarades, qui découvraient ma chose. Sylvain, après de longues tergiversations, accéda à notre demande, à Julian et moi, mécontents d’avoir montré nos choses alors que les deux autres ne suivaient pas le mouvement. Quant à Romuald, il était hors de question qu’il nous la montre. Nous avions beau insister, c’était impossible : Romuald était d’une pudeur qui, en comparaison à ce qu’il racontait tout le temps, était surprenante. Il proposa éventuellement d’aller aux toilettes pour la montrer : je fus le premier à répondre par l’affirmative, intrigué et curieux de savoir à quoi la chose de Romuald allait ressembler. Mais Romuald finit par refuser, expliquant qu’il ne voulait pas qu’on s’imagine des choses si on nous voyait entrer comme ça dans les toilettes.

C’est à cet instant précis que je compris quelque chose : il y avait un problème. Ces choses là ne devaient pas aller trop loin. Elles avaient une limite. On pouvait en discuter, on pouvait jouer, mais on ne pouvait pas – on ne « devait » pas - aller plus loin. Parce « qu’ils » pourraient s’imaginer des choses. « Ils », c’était la rumeur des préaux, d’autres diraient le couperet sanglant de la Morale sociale. Quelque chose n’allait pas et je commençai à m’en rendre compte. Ce n’était pas normal de me branler en pensant à mes copains de jeu. Ce n’était pas normal de commencer à former des fantasmes avec mes copains de jeu. Ce n’était pas normal d’imaginer le beau Julian couché dans un lit à côté de moi en train de me branler pendant que je le branlerais. Ce n’était pas normal de n’aimer aucune fille et de ne penser jamais à elles alors que les autres commençaient à s’astiquer avec des photos de filles trouvées dans des magazines. Une différence se profilait, et je me rendais compte que je m’affirmais en étant décalé.

L’année de la cinquième passa, doucement. Seul Romuald voyait encore Julian régulièrement, alors que Sylvain, Romuald et moi étions toujours calés ensemble. Cela ne m’empêchait pas de continuer à fantasmer sur Julian, pensant chaque soir pendant de nombreuses semaines à ce que j’aurais aimé qu’il fasse avec moi. Et je commençais à découvrir, le soir, après avoir joui, qu’une étrange mélancolie se profilait. Mélancolie des instants interdits, de la sensation de faire quelque chose qui n’était pas bien. Quelque chose qui ne « devait » pas être fait.

Je revis Julian lors d’une récréation, en pleine discussion avec Romuald. Je pris de ses nouvelles. Lui qui venais d’avoir 12 ans, il nous expliqua avoir couché avec une femme ! Sa cousine, une belle fille rousse de 18 ans, nous raconta-t-il, qui était terriblement en manque de sexe. Et elle l’avait choisi, lui, pour se donner du plaisir. Sceptique que j’étais alors que Romuald semblait émerveillé, Julian m’expliqua qu’il n’avait pas de préservatif mais qu’ils avaient fait avec : il avait pris un sac plastique, en avait découpé un petit carré, et l’avait attaché autour de sa chose avec un élastique. Un magnifique préservatif artisanal, en somme ! Cela tenait la route. Romuald était totalement convaincu. Quant à moi, je restais un peu sceptique. Mes doutes furent vite levés cependant, au fur et à mesure que, durant plusieurs semaines, je me branlais tous les soirs en imaginant Julian prendre du plaisir avec sa cousine, son morceau de cellophane enroulé autour de sa chose avec un élastique…

Je finis par oublier Julian pour sa singularité dans mes fantasmes et il ne devint plus qu’une ombre parmi Romuald et Sylvain, avec lesquels j’imaginais d’autres jeux en pensée, lorsque je me retrouvais tous les soirs, bien au chaud, seul, dans mon lit.

Pourtant, un nouvel enjeu allait se profiler. S’ajoutant à cette angoisse étrange qui commençait à naître que j’avais quelque chose de différent dans l’affirmation de ma virilité, un nouvel élément s’ajoutait au puzzle. Aux inquiétudes sur la construction masculine que connaît tout garçon, j’avais ajouté celle d’une différence vis-à-vis des autres garçons par mon homosexualité en germes. Mais j’allais découvrir un nouvel élément qui nous rassemblerait, tous, à nouveau dans la quête de la virilité. Un élément qui allait d’ailleurs devenir une nouvelle donnée à intégrer dans la construction de mes fantasmes.

Du sperme. La rumeur avait couru entre nous que Romuald était le premier à avoir du sperme. Et moi ? Allais-je en avoir un jour ?

(à suivre)

mardi 26 avril 2005

11 ans - Des jeux d'enfants - 1/x

C’est un regard posé sur l’hier. Sur ces instants qu’on redécouvre lorsqu’on les goûte avec amertume, quelques années plus tard. Quand on les sort de la boîte de naphtaline qui sommeillait au creux de notre mémoire. Retrouvons les histoires et les sentiments d’hier et donnons leur un sens aujourd’hui. Un sens qu’ils avaient sans doute, mais qu’on ne voyait pas, aveugles que nous étions.

C’était l’entrée du collège. J’étais encore un gamin. J’entrais en 6ème et j’avais la tête pleine de peurs et d’inquiétudes. Etais-je un grand, désormais ? Je sortais du CM2 où je jouais les cadors de la cours de récré, protégeant de mes petits poings les jeunes garçons et les jeunes filles des classes inférieures parce qu’il le fallait. Le CM2. Cette douce année où, un jour, un garçon débile avait osé traiter mon meilleur ami de l’époque de « sale nègre ». Je m’étais mis en colère et j’avais voulu lui refaire le portrait.

Moi qui étais un très bon élève, flirtant avec la place de premier de la classe, ma réaction avait étonné les instituteurs – qui, d’ailleurs, avaient puni le garçon débile lorsque je leur avais expliqué les raisons de mon poing que j’avais tenté de faire plonger dans la figure de cet apprenti raciste. C’était la première fois que je me servais de mes poings dans la colère mais je n’étais pas un garçon bagarreur. Le temps montrera qu’il n’y aura qu’une seule autre bagarre, au cours de mon cursus scolaire, une dizaine d’années plus tard. Quoiqu’il en soit, à cet âge où j’étais encore gamin, je découvrais que je pouvais faire mal. Peut-être est-ce que cela venait du fait que je commençais à découvrir que, du haut de mes 10 ans, je pouvais faire mal à mon papa quand je lui démolissais l’épaule, quand nous jouions tous les deux à « celui qui frappe le plus fort a gagné ». J’étais même arrivé une fois à lui faire un bleu : j’étais fort à ce jeu là. Et ça avait dû m’inspirer pour défendre mon meilleur ami black de l’époque, qui s’appelait Sylvain.

Le récit de cette petite anecdote a son importance car Sylvain ferait partie de mes compagnons de jeu pour les deux années à venir. C’est tout de même fou, quand j’y pense, combien le temps et son étendue sont relatifs à l’âge que l’on arbore. J’ai sans doute été proche de Sylvain pendant à peine 4 années – une période qui s’acheva avec la 4ème – et, dans mon esprit, c’est comme si Sylvain avait été presque mon frère pendant deux décennies. A croire que, plus on vieillit, plus le temps et la conscience qu’on en a se contractent – les années ne devenant plus que des feuilles de calendrier qu’on arrache sur le mur comme on tire des feuilles de Sopalin d’un rouleau, dans une cuisine, bien trop vite terminé.

Je venais de rentrer en 6ème. Je rejoignais le monde des grands, celui du collège et toutes ses inquiétudes, et je redevenais un petit. Les établissements qui se succèdent dans le cursus scolaire sont comme des morts et des renaissances continuelles. De l’école maternelle à la primaire, de la primaire au collège, du collège au lycée, puis du lycée à l’université, des années d’études à celles de recherche, de celles de recherche à celles de l’enseignement – c’est autant de petites morts et de petites renaissances que nous connaissons à chaque fois. Chaque année nouvelle qui commence et chaque nouvel établissement que l’on fréquente, sont autant d’échelles extatiques des paliers de l’apprentissage de la vie, où nous recevons, années après années, cycles après cycles, les initiations vers le monde adulte. Nous sommes les grands d’hier et les petits d’aujourd’hui. Nous sommes les grands d’aujourd’hui et les petits de demain. Belle métaphore de la relativité des classes sociales et de la différence entre les Hommes : nous ne sommes rien de plus que des êtres en perpétuel accomplissement et rien d’autre. Et puis, ne sommes-nous pas tous le con de quelqu’un d’autre ?

Mais je m’égare…

La 6ème, oui. Peu de temps après la première jouissance, que j'ai racontée. Cette première projection de moi dans l’univers de la post-enfance, véritable hymne aux difficultés des années qui se profilaient devant moi.

La 6ème et toutes ses espérances. La 6ème et toutes ses découvertes. Et le sexe. Surtout le sexe. Cette nouvelle obsession, ce nouveau désir, ce premier réveil, qui s’apprêtait à devenir le cœur de mes interrogations futures. Le premier plaisir de la découverte de son corps, dans le secret des parents qui ne doivent pas être au courant – parce qu’on devient autonome, parce qu’on ne veut pas les décevoir, parce qu’on ne veut pas encore montrer qui l’on est vraiment – et, au-delà de cette affirmation de son propre plaisir, les premières turpitudes de notre nature d’animaux sociaux, animaux par nature, sociaux par faiblesse, confrontés que nous sommes aux démons qui se cachent derrière le moindre autrui que nous rencontrons.

La 6ème et les premiers échanges sexuels entre garçons – premiers souvenirs perdus de l’homo que j’étais et qui ne le savais pas encore.

(à suivre)

mardi 5 octobre 2004

9-10 ans - Deux évènements - 3/3

Nous étions assis tous deux sous le préau de l’école, adossés à un mur blanc, échappant à la vigilance évidente des moniteurs. Le jeu de rôles se poursuivait. A nouveau, le principe des énigmes à résoudre s’était représenté. Il y en aurait 3 allant crescendo dans la difficulté. Je ne sais plus quelle en était la teneur, mais certaines étaient relativement complexes. Une règle s’imposa d’elle-même : Grégory devrait effectuer un gage si sa réponse était erronée. Voilà qui allait pimenter un peu les enjeux. Et Grégory échoua à trouver les réponses : les gages allaient se succéder.

Le premier gage était relativement simple : Grégory devait impérativement se rendre aux toilettes à cloche-pieds et revenir. Il parcoura les quelques mètres qui nous séparaient des toilettes, remporta l’épreuve haut la main et se présenta à la seconde énigme. Ce fut peine perdue : le gage suivant se profila. Il devait boire en continu au robinet en retenant sa respiration pendant 30 secondes. Là encore, l’épreuve fut une réussite. Il ne restait plus que le dernier gage, qu’il allait accomplir du fait d’une troisième et fatale mauvaise réponse : se rendre aux toilettes pour faire semblant de faire pipi.

L’observant s’exécuter – hilare – dans les pissotières, je sentis en moi un sentiment insoupçonné. J’étais soudain excité à l’idée qu’on puisse faire quelque chose qui flirtait avec nos intimités profondes respectives. Quelque chose que je n’avais jamais fait jusqu’à présent. Quelque chose qui, de cette amitié profonde pleine d’émotions que j’éprouvais pour lui, allait nous guider vers le chemin d’une intimité partagée.

Le jeu semblait achevé. Pourtant, Grégory, de sa propre initiative, décida de le prolonger davantage. « On va se donner des énigmes chacun notre tour et le perdant devra faire un gage ». L’idée était lancée. Il convenait, désormais, d’aller plus loin que ce qui venait d’être initié.

Grégory me posa une énigme. J’en avais la réponse. Pourtant, excité par l’idée du gage qu’il allait me donner, je donnai volontairement une mauvaise réponse. Fier de lui, il m’amena jusqu’aux toilettes où nous n’avions cessé de faire des allers-retours depuis quelques dizaines de minutes, et me lança un air de défi : « Cette fois, m’annonça-t-il, on va faire pipi l’un à côté de l’autre et on devra regarder le zizi de l’autre. ». Le temps de retourner aux toilettes, nous nous trouvions l’un à côté de l’autre toisant le zizi de l’autre, chacun le tenant de ses petites mains hésitantes. Sa chose était de la même longueur que la mienne, et le fait ne manqua pas de m’étonner vu que nous avions 2 années d’écart.

Et maintenant ? Où allions-nous nous diriger ? Quelle serait la prochaine étape ? Je sentis l’excitation d’un interdit indicible se profiler à mon esprit. L’office accompli, c’était à nouveau à son tour de jouer. La réponse qu’il donna était évidemment mauvaise – et je commençai à le soupçonner de le faire exprès. Il fallait aller plus loin dans le jeu… Allait-il accepter ? J’allais peut-être trop loin. Mon cœur battait la chamade dans ma petite poitrine. Je pris mon courage à deux mains et énonçai le fameux gage tant attendu : « On va faire pareil mais, cette fois, on devra toucher le zizi de l’autre. » Je crus que mon cœur allait exploser. Et s’il refusait ? Et s’il allait le répéter ? Quelques instants plus tard, mes interrogations allaient être levées.

Je n’eus sans doute pas le temps d’achever d’arranger les idées chaotiques qui me passaient par le crâne : nous nous trouvions à nouveau debout devant les pissotières l’un à côté de l’autre. Qui serait le premier à oser porter sa main sur… la chose de l’autre ? Soudain, Grégory rompit définitivement le jeu en prenant une initiative inattendue.

« On va être grondés si on nous voit. On devrait aller dans des wc fermés » lança-t-il.

Nous nous étions donc retrouvés tous deux au-dessus d’une cuvette, en ayant pris soin de fermer la porte à clef derrière nous. Ca y était, nous y étions. Rapidement, nous sortîmes tous deux nos choses de nos slips : elles étaient toutes deux en érection. « On va faire comme les adultes » continua-t-il. C’était lui qui, désormais, avait pris la direction des opérations. Retirant son T-shirt, le jetant nonchalamment parterre, il m’incitait à faire de même. En un instant, nous nous retrouvions tous deux, torses nus, nos choses toutes dures, toutes dressées. Il m’embrassa sur la bouche fortement, posant ses lèvres avec force comme pour imiter ce dont il avait entendu parler : un baiser. Puis, nous nous prîmes dans les bras en nous serrant fortement l’un contre l’autre. Je sentais ma chose dure se plaquer avec force sur son ventre, pendant que la sienne, tout aussi dure, glissait contre ma cuisse.

Il finit par me toiser du regard, son corps chaud blotti contre le mien, et voulut aller encore plus loin. J’étais médusé par ses initiatives et paralysé par la peur comme par l’excitation. Il reprit la parole : « Si on faisait l’amour comme les adultes ? »

Je ne savais pas exactement ce que ceci signifiait. Je ne pouvais imaginer quoique ce soit d’une telle teneur avec un garçon. L’idée buccale ne me venait pas à l’esprit (j’ignorais encore ce qu’était une fellation). Il en était de même de la sodomie. A vrai dire, je ne savais pas ce que « faire l’amour » impliquait véritablement. Et si je savais qu’il fallait être couchés, et que le pénis rentrait dans le vagin, le faire avec un garçon ne représentait rien à mon esprit. Ca n’était pas la question que ça m’était dégoûtant car j’étais terriblement excité, ou que j’essayais de m’interdire quelque chose. C’était simplement que « faire l’amour » ne me semblait pas envisageable, pas possible ou hors propos. Ce que nous faisions, ce n’était pas faire l’amour : c’était faire quelque chose d’excitant que personne ne devrait savoir car ça n’existait pas.

Nous nous étions donc retrouvés nus tous les deux, nos habits parterre, à se blottir fortement l’un contre l’autre pour « faire quelque chose à nos pénis » qui étaient tous durs. Il ne nous venait pas encore, non plus, l’idée que nous pouvions bouger l’un contre l’autre : la masturbation nous était une chose encore inconnue. Seul le contact appuyé l’un contre l’autre semblait avoir un sens. Puis, Grégory me demanda de lui faire l’amour parterre et il s’était allongé à côté de la cuvette, dans ce petit espace exigu, me tirant vers le sol par la main pour que je m’allonge sur lui.

C’en était trop. Quelque chose n’allait pas. Je ne savais pas ce que c’était, mais nous allions trop loin. Oui, j’en avais très envie, de continuer à me blottir fortement contre lui, mais il ne fallait pas le faire. C’était interdit. Nous serions grondés pour ça. Il ne fallait pas le faire. Je ne savais pas ce que c’était mais une voix secrète, indicible, me disait qu’il ne le fallait pas. Ce qui est intéressant, néanmoins, c’est que ce n’est pas parce que nous étions des garçons, qu’il ne fallait pas le faire. Cela rajoutait au caractère secret, bien sûr. Mais ça n’avait pas de vrai conséquence : on ne pouvait, à mes yeux, tomber amoureux que d’une fille. Le vrai problème, à mes yeux, c’était que nous étions des enfants. Et des enfants ne devaient pas faire des choses comme des adultes. Je m’étais rendu compte, soudain, que j’avais une responsabilité vis-à-vis de Grégory. Et s’il m’avait entraîné dans ses propres fantasmes, je restais responsable de lui, du haut de mes deux années supplémentaires.

Je me relevai alors vivement, ne m’étant pas encore couché sur lui. Et je lui dis que nous devions pas faire ça, que, maintenant, ça suffisait. Effrayé que j’étais par l’idée qu’on puisse nous avoir vu, je convins d’un code avec lui. Il sortirait en premier des toilettes et, si personne n’était présent, il devrait siffler pour m’avertir que je puisse sortir. Ce qu’il fit.

Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver nez à nez avec un autre enfant dans les toilettes, qui venait de rentrer, le temps pour moi de tirer la chasse pour rendre la chose plus naturelle. « Il y avait un gros caca dégueulasse dans la cuvette ! Tu aurais dû voir, c’était dégueu ! » lui avais-je dit, histoire de justifier la présence de Grégory dans les mêmes toilettes que les miens, s’il nous avait vu sortir.

Je n’ai revu Grégory qu’une fois, après cet épisode. Le soir, avant de nous quitter, je lui avais fait jurer de n’en parler à personne, surtout pas à sa grand-mère qui venait le chercher au centre-aéré. Ce fut peine perdue : la semaine d’après, il m’expliqua qu’on ne devrait plus jamais faire ça, car il le lui avait dit et elle le lui avait interdit. Il m’avait alors confié qu’il trouvait ça dommage car ça lui avait beaucoup plu. Commençant à être gardé certains mercredis par ma propre grand-mère qui venait de descendre habiter sur la Côte d’Azur, et Grégory quittant sans doute définitivement le centre-aéré dans la même période, je ne l’y ai plus jamais revu quand j’y suis retourné.

Ce fut la première fois que j’expérimentais un sentiment de manque pour quelqu’un. La première fois que je vivais sans doute une forme de chagrin d’amour. Et le plus cocasse, dans cette histoire, c’est que je n’avais même pas conscience qu’il en s’agissait d’un.

Ce premier événement de mon histoire d’homosexuel allait sans doute décider de beaucoup de choses par la suite. Mais alors que le second événement que j’ai relaté hier (à propos de l’inexistence chez moi d’histoires amoureuses, que j’identifiais nécessairement entre un garçon et une fille) – alors que cet événement là, disais-je, m’engageait à comprendre que j’étais différent de Laurent et donc des autres, ce premier événement avec Grégory n’avait pas encore la même teneur, bien que plus poussé dans la forme. Car les actes qu’il représentait, ces actes intimes et poussés presque jusqu’à l’extrême, demeuraient le fruit d’un acte d’enfant. D’un enfant qui découvre qu’il aime un garçon, qu’il peut avoir une excitation avec, mais qui ne sait pas encore qu’il est entrain d’aimer. Qui ne sait pas qu’il est profondément différent des garçons qui l’entourent.

Et c’est précisément à la conjonction de ces deux événements que, quelques années plus tard, je me rendrais compte que oui, j’avais déjà été amoureux ; que ça n’avait jamais été pour une fille mais bel et bien pour un garçon. Et que cet amour m’avait été interdit.

(à suivre)

lundi 4 octobre 2004

9-10 ans - Deux évènements - 2/3

Pourtant, le premier événement, qui s’était déroulé une année auparavant, donnait tout son sens à cette interrogation. Oui, j’avais été amoureux. Mais je ne savais pas que c’était de l’amour. Car cet amour, il était pour un garçon. Et que l’amour, c’était par définition même, un garçon avec une fille. Voulant embrasser une fille. Et pas un garçon. Ca ne pouvait donc pas être de l’amour. Ca ne m’était d’ailleurs pas venu à l’esprit que cela pouvait en être.

Je devais, à cette époque, avoir dans les 9 ans. J’étais donc au CM1. Tous les mercredis, je me rendais dans un centre-aéré puisque mes parents ne pouvaient pas me garder. J’avais fait la connaissance d’un enfant un peu plus jeune que moi, qui devait avoir 7 ans. Je me souviens encore de son prénom et de son nom. Il s’appelait Grégory et je tairai son nom de famille.

Il est amusant de voir combien les années ont de l’importance, quand on est enfant. Avec seulement deux années de décalage, nous avions pourtant l’impression d’être à une grande distance d’âge l’un de l’autre. Cela était conforté par le fait que j’étais dans le groupe des « grands » alors que le jeune enfant était dans le groupe dit des « moyens ». Malgré tout, parfois en journée lorsque de grandes activités communes nous réunissaient, et tous les soirs lorsque nous attendions nos parents pendant deux heures dans la cour de l’école (où avait lieu le centre-aéré), nous discutions et nous amusions ensemble à des jeux de rôles improvisés.

Je me souviens en effet qu’à cette époque, je pratiquais déjà le jeu de rôles de manière assidue. Il ne s’agissait pas encore de jeux avec des règles très élaborées ni consultés dans des livres spécifiques, mais tout se fondait sur la narration et l’interprétation. J’étais d’ailleurs, principalement, le narrateur – le Conteur ou le Maître du Jeu, comme disent les rôlistes dans le jargon.

J’aimais vraiment bien ce garçon. C’était vraiment un bon copain. Il était brun, bien plus petit que moi, avec des beaux yeux bleus. Il est évident que je m’en rappelle avec l’affection de cette époque – inutile de préciser qu’un gamin de 7 ans ne me fait, aujourd’hui, aucun effet. Pourtant, du haut de mes 9 ans, la chose était bien différente. Et je savais que ce que j’aimais bien, chez lui, c’était tant son esprit au jeu et son imagination que son regard bleu que je trouvais vraiment captivant. Jamais je n’avais été copain avec un garçon, fut-il plus jeune que moi, aussi beau, et cette beauté qu’il avait, et que je savais déceler, éveillait en moi un intérêt d’amitié profonde et véritable. De l’amour, vous entends-je penser ? Mais non, pas de l’amour : l’amour, c’était entre un garçon et une fille, pas entre deux garçons. Quelle idée saugrenue vous avez !

Rentrant d’une activité commune entre groupes des « grands » et des « moyens », nous devions nous donner la main deux par deux – et c’est très naturellement que nous nous étions donnés la main, moi jouant le rôle du grand-frère protégeant le petit-frère sur la route. Je me souviens encore – c’est dire si l’événement m’a marqué – que sa main était douce et délicate et je ressentais une telle amitié pour lui que je voulais le protéger à tout prix, au cas où un danger s’était présenté sur le chemin qui nous ramenait jusqu’à l’école, qui accueillait le centre-aéré hebdomadaire.

Sur ce chemin, nous avions commencé un jeu de rôles de ma fabrication où ce jeune garçon devait répondre à des énigmes sous peine de ne pouvoir pénétrer dans une grotte où, en tant qu’aventurier, il devait se rendre. Nous longions alors une petite rivière de ma ville d’enfance, qui s’écoulait dans un canal en béton. Mais Grégory avait échoué à mes énigmes et l’aventurier devait périr dans les flots. Il m’avait alors souri et m’avait dit qu’il se précipiterait dans la rivière. Pris d’une frayeur passagère, j’avais serré sa main davantage – tant parce que je redoutais qu’il le fasse et de me faire alors grondé par les moniteurs si j’en avais été à l’origine, que parce que l’idée qu’il pouvait se noyer m’avait donné un pincement au cœur. Il s’était tourné vers moi, alors que nous continuions de marcher, et m’avait demandé de sa petite voix : « Si je plongeais dans la rivière, tu viendrais me chercher ? ». Sa question m’avait donné de nouveaux frissons et je venais de découvrir une étrange sensation qui m’avait saisi au ventre, avait remonté le long de mon dos et m’avait serré la gorge. « Oui, je suis ton protecteur », lui avais-je répondu. Et tout en continuant de marcher, j’avais ramassé une feuille de laurier qui traînait parterre et une petite brindille que j’y avais enfichée. Puis, de cette petite construction, j’en avais fait un bateau dans notre imagination et je l’avais lancé dans la rivière : « L’aventurier arrive à s’en sortir sur un bateau de fortune et il va voguer vers de nouvelles aventures ». J’avais alors continué de lui faire jouer son rôle jusqu’à ce que nous arrivions enfin à l’école.

L’histoire serait belle si cette première amourette romantique en était restée là. Pourtant, elle allait se prolonger au-delà de ce que je maîtrisais et allait donner lieu à des événements inédits et imprévisibles pour le jeune garçon que j’étais.

(à suivre)

dimanche 3 octobre 2004

9-10 ans - Deux évènements - 1/3

Je reprends la plume après tant de temps. Mes souvenirs sont parvenus à se resituer avec précision. Je me souviens désormais des visages et des événements que j’ai reclassés dans leur véritable ordre chronologique. Deux choses particulières me sont revenues à l’esprit.

La première, c’est que ce n’est pas à 12 ans que j’ai eu ma première jouissance mais peu après mes 11 ans, lorsque je suis rentré en 6ème. Et les cours de bandage et l’éveil aux sens et aux petits jeux sexuels allaient se profiler dans cette année d’entrée au collège. La 6ème et, étant né fin août, l’année de mes 11 ans, serait donc l’année de ma découverte de « ma chose » et de toutes ses implications.

La seconde subtilité qui m’est revenue à l’esprit est plus particulièrement poignante. Et c’est sur celle-ci que je vais me concentrer pour les paroles d’aujourd’hui. Je vais faire un petit retour en arrière. Nulle découverte sexuelle encore avant ce mois de septembre 1991 où j’allais découvrir la première projection de soi dans l’univers de la post-enfance. Nulle interrogation du plaisir à découvrir et des rituels à mettre en place pour en savourer toute la teneur. Nulle question du rapport à l’autre et de son identité sexuelle comme définition de mes propres goûts et attirances. Nulle question de tout cela. Juste une première incompréhension et la prise de conscience d’une première différence, qui prendrait tout son sens dans les années qui suivraient.

Les événements s’étaient déroulé en quelques années. Deux événements clefs qui, s’ils me reviennent à l’esprit, ne peuvent pas être anodins. Je commencerai par le second, l’année de mes 10 ans, en 1990.

J’étais alors en CM2. L’événement totalement erratique qui allait se réaliser – et qui reste, encore aujourd’hui, dans ma mémoire – est une étrange première prise de conscience qu’une différence avec les autres existe. Et cet événement qui a lieu chez un ami de l’époque, m’a montré combien l’identité sexuelle pouvait tenir à peu de choses. Car, contrairement au premier événement que je m’apprête à relater demain, ce second événement est une prise de conscience d’une différence personnelle.

Je venais de passer la journée chez un excellent ami de l’époque, Laurent P. Il était, tout comme moi, un très bon élève – nous faisions même partis du trio de tête, entrant tous deux en compétition pour la première place, que j’avais fini par obtenir. Je me souviens de ce garçon avec sympathie et, pourtant, j’entends encore ma mère me dire, il y a quelques années, qu’elle ne le supportait pas, ce « gosse de riche prétentieux ». J’imagine qu’elle n’avait pas tout à fait tort mais, dans tous les cas, je n’en avais guère conscience à l’époque.

Le soir où j’ai dormi chez lui, Laurent m’avait montré un magazine particulièrement étonnant pour le jeune candide que j’étais : un magazine pour adolescents. Et, en couverture, ainsi que dans des positions relativement dénudées (dans la limite de l’acceptable pour l’adolescent, bien sûr), une star de la chanson dont je n’avais jamais entendu parler : elle s’appelait Killie Minogue. Il faut dire que ce magazine changeait vraiment des Picsou Magazine et autres Journal de Mickey que je collectionnais avec extase à cette période. Et Laurent m’annonça que, cette superbe jeune femme aux formes avantageuses, il en était amoureux. Il me fit écouter ses musiques, m’en montra quelques photos, et me demanda ce que j’en pensais. « Elle est jolie », lui avais-je répondu. Et à sa question de savoir si, moi aussi, j’étais attaché à une star particulière, je lui avais répondu que je n’en avais aucune.

L’événement anodin ne l’était pas, en réalité. Je venais de prendre conscience qu’il existait une différence entre Laurent et moi. Lui était amoureux d’une star et, moi, cela ne m’était jamais venu à l’esprit. Tomber amoureux d’une star de la chanson ? Quelle idée bizarre : jamais je n’avais ressenti une telle attirance pour une chanteuse, fut-elle jolie (j’identifiais la beauté de Killie par son visage plus que par ses formes, qui me laissait évidemment de marbre). Je m’étais alors dit que Laurent était un cœur d’artichaud, comme j’avais entendu mon instituteur en parler. Car, m’étais-je dit à cet instant précis, c’est vrai qu’il avait été amoureux de la fameuse Perrine B., cette petite blonde qui était avec nous deux en CE2, que je trouvais imbuvable de timidité et d’excellence et qui nous avait toujours passé devant, dans le trio de tête de classe. Perrine B., j’en avais toujours été jaloux ; Laurent, lui, en avait toujours été amoureux. Et moi, alors, de qui avais-je été amoureux ? De la petite blonde Ludivine en CE1, lorsque nous étions toujours collés ensemble ? Définitivement pas puisque cela avait toujours été une très bonne copine alors qu’Arnaud – un ami d’enfance que je fréquente encore aujourd’hui – en était follement amoureux… Je prenais conscience que je n’avais jamais été amoureux de personne. Et que je ne savais pas ce qu’était être amoureux.

Pourtant…

(à suivre)

jeudi 3 juin 2004

11 ans - Premiers souvenirs - 2/2

Je ne pensais pas que j'allais me jeter sur ma plume, à nouveau, si vite. Si on m'avait demandé il y a à peine quelques heures, j'aurais dit que j'avais besoin de temps pour remplir diverses tâches avant de me replonger dans mes anciens souvenirs. Et pourtant, le fait de me remémorer ainsi mes premières expériences, mes premières réflexions, a ravivé bien plus de choses que je ne l'aurais pensé.

D'abord, je crois que j'aurais pu terminer mon précédent message par une phrase supplémentaire. Car si "ma première prise en main de l'autonomie de soi n'était donc encore qu'une vague illusion", j'aurais pu dire que "cela, je ne le savais pas encore."

Mais c'est surtout pour tous ces événements qui ont construit ma vie, comme c'est le cas, sans doute, pour tous les événements qui ont construit celles de mes lecteurs. Se replonger ainsi dans mon passé a réveillé toutes ces choses, et je vois se dessiner une logique que j'ignorais jusqu'à présent.

Le déclencheur a été cette première jouissance que j'ai racontée hier. C'est en écrivant au fil de la plume que je me suis rendu compte combien cette première prise de liberté avait été bien illusoire. Et, au-delà de l'acte d'écriture, c'est en relisant ce texte quelques heures plus tard, que je me suis moi-même ému par mes propres mots.

Lorsque j'avais pris la décision de commencer à écrire sur ce passé, je m'étais dit que je ferais cela globalement, comme un tout. Comme par des grandes phases. Et puis, après avoir couché sur le papier un peu de ces expériences, je me suis rendu compte que les souvenirs ont commencé à se profiler les uns à la suite des autres, à se mélanger les uns avec les autres, à s'enfiler sur un fil comme un collier de perles mal agencées.

J'ai donc décidé de faire preuve d'un peu de rigueur et de me remettre les idées claires. J'ai ouvert une page Word sur laquelle j'ai replacées les années d'école, les unes à la suite des autres. Puis, j'ai commencé à replacer les souvenirs qui me venaient à l'esprit, en fonction de leurs liens logiques les uns avec les autres, en essayant de les placer dans les bonnes périodes.

Je meurs d'envie de vous coucher sur le papier, ainsi, tous ces souvenirs qui me sont revenus soudain... Mais ça n'aurait pas de sens. Car je ne pourrais pas en donner toute la saveur si je n'en expliquais pas la portée que cela avait eu pour moi lorsqu'ils s'étaient présentés à ma mémoire. Alors, ils attendront. Pour l'instant, ils resteront là où je les ai consignés - sur ce document que j'ai ouvert tout à l'heure, tout comme je les ai désormais à l'esprit. Et je vous en parlerai bientôt.

Quand j'y pense... C'est quand même formidable de pouvoir replonger ainsi dans son passé à la lumière d'aujourd'hui... C'est l'une des richesses de l'Homme que d'apporter à sa mémoire un jour nouveau.

Tenez, par exemple, je me suis remémoré un épisode bien particulier dont je ne dirai rien pour l'instant. Cela s'était passé dans le CDI de mon collège. Et je me souvenais que, lors de cet épisode, il y avait une exposition avec de grands panneaux sur la Seconde Guerre Mondiale. Cherchant exactement quand cet événement s'est déroulé, je me suis rendu compte que cette exposition n'était rien d'autre que la commémoration des 50 ans de la fin de la Seconde Guerre. Cet événement que j'avais vécu s'était donc déroulé en 1994. Déjà 10 ans... Ce fameux devoir de mémoire... je me le remémore précisément aujourd'hui.

Tant de souvenirs agencés dans le flux incertain du temps... Et ces images qu'il faut replacer dans le bon ordre... Tel épisode se déroulant dans mon ancien appartement, tel épisode se situant dans le nouveau, où j'habite encore. Retrouver les années, les mois, les jours... Je me souviens de ce soleil de plomb qui lui avait fait retirer son T-Shirt... Etait-ce en été dans une journée de vacances ? Ou était-ce en hiver, un week-end ensoleillé entre deux semaines de cours ? Retrouver les visages, leur redonner des noms, leur rendre leurs prénoms...

Ah, quel jeu merveilleux que la mémoire qui, se jouant de l'oubli, retrouve tout son sens lorsqu'elle est à nouveau regardée dans la candeur des instants qu'elle ramène à soi...

Quel gâchis ce serait de ne pas le partager avec vous, mes amis. Bientôt, je reprendrai mon histoire.

En attendant, je m'endormirai d'un sommeil profond, la tête remplie de souvenirs que j'avais oubliés depuis longtemps...

(à suivre)

mercredi 2 juin 2004

11 ans - Premiers souvenirs - 1/2

C'est drôle... Je me souviens de cette époque comme si c'était hier. Du haut de mes quelques 23 années, bientôt 24, je me replonge parfois dans mes souvenirs, histoire d'en tirer quelque expérience. Il est amusant de revoir ces histoires passées qui ont construit celui que l'on est aujourd'hui, et d'y jeter un autre regard. D'observer ainsi, à la faveur de sa propre lumière actuelle, les zones d'ombre qui ont occulté nos sentiments d'hier.

Je me souviens de ces années de collège, passées à m'interroger sur la nature de mes attirances hors normes. J'ai su que j'étais homo lorsque mes hormones commençaient à batifoler dans mon corps, vers l'âge de mes 11 ans. Je dis cela mais je me demande si je savais ce qu'être homosexuel voulait dire. Ou si je mesurais vraiment ce que signifiait ce mot. Car ce que j'appris vers l'âge de mes 11 ans, c'était en quoi consistait mes attirances. Je ne reliais pas encore cela à l'homosexualité, ni à ce qu'impliquait d'être homosexuel.

Etre homosexuel, cela signifiait pour moi, à cette époque, coucher avec un homme. Un adulte. Coucher avec un adulte lorsqu'on était adulte. Le mot comme le concept "homosexuel" était étranger à mon univers personnel.

Avant mes 12 ans, mes hormones n'étaient pas encore réveillées. Et n'ayant pas d'attirances sexuelles véritables, je ne pouvais imaginer ce qu'être homosexuel signifiait vraiment. Je ne pouvais donc me définir ainsi. Car il y a une vraie différence entre savoir comment faire un bébé, et savoir qu'on peut avoir des rapports pour du plaisir. Or, le plaisir sexuel était une chose que je ne connaissais pas encore.

Pourtant, même lorsque je découvris le plaisir sexuel, je ne pouvais encore faire le rapprochement avec l'homosexualité. C'était encore trop lointain dans mon esprit. Trop éloigné de moi. Il faut dire que la question était excessivement peu médiatisée et qu'être homosexuel n'avait pas vraiment de sens, si ce n'était quelques images disparates comme "La cage aux folles".

Bref, la subtilité, c'est que lorsque mes hormones s'étaient réveillées, elles ne m'avaient pas orienté vers les filles mais vers les garçons - mes copains de l'époque, avec qui je découvrais les premières expériences de l'auto-sexualité.

L'auto-sexualité, c'était ces "cours de bandage", comme nous disions, que nous nous donnions à demi-mot, en pouffant comme les jeunes filles peuvent le faire, lorsqu'en groupe, elles croisent un joli garçon de leur âge. Comment se donner au mieux du plaisir dans le fantasme ? Que faire avec son zizi ? Contre le matelas en se tortillant d'avant en arrière, dos au plafond ? En jouant de sa main hésitante, à l'endroit ou à l'envers, pour simuler un vagin ? En usant de ses doigts mouillés de salive, pour mieux exciter les zones sensibles ? Quelle meilleure technique appliquer ? Chaque manière de faire avait ses partisans, et, finalement, chaque partisan avait sa manière de faire. Cette époque, c'était celle où nous étions dans les 12 ans, en 6ème, et où encore aucun d'entre nous n'avait de sperme dans ses réserves.

Je me souviens encore de ma première jouissance, que j'avais eue au début de cette année d'école. Je ne connaissais pas encore les "cours de bandage" que nous allions élaborer les mois qui suivraient : nous étions en tout début d'année.

Ma première jouissance, c'était un mercredi. Il y a une raison à ce que je me souvienne du jour. Mercredi, c'était le jour où je n'avais pas école et où, jusqu'à cette époque, j'allais en centre-aéré. Mais j'étais un grand, désormais, et je pouvais rester seul à la maison. Seul à la maison... Quelle folie m'avait habitée ! Pour la première fois, je goûtais à la liberté d'être seul et responsable de moi-même. Et de faire tout ce que je désirais dans le secret de ma propre indépendance. Une journée entière pour profiter de moi et m'amuser sans présence dans une pièce à côté. Ah, le goût délicat de la première vraie liberté d'autonomie...

Excité par ce pouvoir nouveau que je venais d'acquérir, je me souviens que je m'étais retrouvé aux toilettes. Pour faire des grosses commissions, puisque je me revois assis sur la cuvette, dans cette petite pièce qu'étaient mes WC. Et là, soudainement, cette chose pendant devant moi. Cette chose qui me servait à faire pipi habituellement qui m'appartenait pour la première fois dans la toute solitude de l'autonomie de soi. Cette chose que j'avais depuis ma naissance, je la possédais pour la première fois pleinement. J'étais seul, et je pouvais faire ce que je désirais.

Je m'étais donc saisi de la chose qui s'était mise à grandir.

"Tiens, on pouvait se donner du plaisir avec... Mais comment faire exactement ? Et il faut sans doute fermer les yeux et imaginer... Imaginer quoi ? Bon, alors, je mets ma chose dans un trou... Et ce trou, c'est le vagin d'une fille. La plus jolie fille, c'est qui ? Ah oui, c'est Magalie, tous les garçons de la classe en sont amoureux..."

Et d'office en office, de mouvements en mouvements, imitant de ma main gauche un creuset pour accueillir ma chose et de ma main droite de quoi simuler le geste, le tout humidifié de ma salive, j'avais fini par avoir ma première jouissance, sèche de toute semence car je n'en avais pas encore - le tout en imaginant Magalie, la plus jolie fille de ma classe de l'époque, dont les garçons étaient amoureux.

A cette époque, je ne savais pas encore que j'étais homosexuel. En fait, je ne savais rien. Mais je n'étais pas hétérosexuel. Je l'expliquerai bientôt.

Cette première jouissance, je m'en souviens comme si c'était hier. Je regarde, avec une ironie complice, l'innocence dont je faisais preuve dans ma tentative maladroite de reconstituer un "trou-vagin" de mes deux mains malhabiles. Mais je me rends compte aussi que cette journée, ce fameux mercredi, si elle m'avait donné le premier goût de la liberté, et si je m'étais régalé de sa saveur, était bien loin de m'en avoir donné toute la réalité.

Car, pour ma première jouissance, pour cette première expression de soi dans la réalité du monde, pour cette première expulsion de mon identité dans le vaste et trouble univers de la post-enfance (j'apprendrais qu'il serait trouble dans les années qui suivraient) - pour ma première jouissance de la liberté, disais-je, malgré mes désirs que je ne savais pas être homosexuels mais qui l'étaient en leur coeur, je me conformais à la norme sociale de la jouissance d'un homme avec une femme. De la forme (les mains cherchant à immiter un vagin) jusqu'au fond (imaginer la fille qu'on sait être la plus belle parce que tous les autres en sont amoureux, les autres auxquels on s'identifie parce qu'on est un garçon).

Ma première prise en main de l'autonomie de soi n'était donc encore qu'une vague illusion.

(à suivre)