
La petite salle était aménagée en salon. Ici, des tapis usés mal entretenus s'étalaient sur le sol ; là, accrochées aux murs, des tapisseries improbables depuis longtemps abimées. De part et d'autre de la pièce, de étagères en bois sombre présentaient des ouvrages obscures aux couvertures de cuir, dont les titres aux lettres d'or avaient été effacés par le temps. Quelques flammes crépitaient dans l'âtre d'une vieille cheminée, devant laquelle reposaient des fauteuils Louis XV inoccupés. A l'exception d'un seul, où était assis le jeune homme.
Cela faisait plus d'une heure qu'il attendait ici et il commençait à trouver le temps long. Sur un côté de la pièce, une grande double porte en bois sculptée attendait d'être ouverte. Durant son attente, il avait largement eu le temps d'en détailler les gravures qui l'avaient un rien intrigué : le battant droit était orné d'un berger qui, muni d'un long bâton dans une main et d'une lanterne dans l'autre, guidait son troupeau de moutons. Les bêtes étaient toutes tournées vers lui alors que, au-dessus du personnage, resplendissait un soleil dont les rayons s'écartaient jusqu'aux bords de l'encadrure. Sur l'autre battant – le gauche – un personnage aux yeux bandés tendait les mains en avant comme pour se diriger alors qu'un second, identique au premier mais sans bandeau, semblait le guider à ses côtés. De part et d'autre de la porte, deux hommes d'une quarantaine d'année en costumes sombres gardaient l'entrée, le regard perdu dans le plancher.
Soudain, trois coups retentirent de l'autre côté de la porte. Le jeune homme se leva de son fauteuil. Les deux gardiens saisirent chacun une poignée en fer à l'horizontal de la porte, qu'ils tirèrent en même temps, laissant entendre un bruyant cliquetis. Puis, les deux battants s'ouvrirent, laissant percevoir une pièce plongée dans l'obscurité. Le jeune homme s'avança, hésitant, se tourna vers l'un des gardiens en demandant « Je peux entrer ? » mais il n'obtint en réponse qu'un hochement de tête sans même que l'homme ne croisa son regard. Il pénétra donc dans la grande salle d'un pas mal assuré.
« - Approchez, mon jeune ami ».
La voix résonnait comme dans une église. Le jeune homme s'avança dans cette vaste et sombre pièce vide recouverte de dalles en pierre. Il s'étonna de l'absence de fenêtres en cette grande pièce obscure et songea, mal à l'aise, au caractère théâtral de l'endroit : les trois hommes se tenaient devant lui, au bout de la pièce, assis à une large table en marbre blanc mal éclairée, alors que d'insaisissables faisceaux de lumière partaient du plafond pour éclairer du dessus ses interlocuteurs. Non, pas du plafond : de grosses colonnes sombres qui se dressaient, majestueuses, derrière les trois personnages.
Il reconnut au milieu l'homme de la quarantaine avec qui il s'était déjà entretenu à plusieurs reprises – Georges – avec qui il avait convenu de ce rendez-vous. Il ne connaissait pas les deux autres hommes, plus âgés, qui le scrutaient en silence, les mains reposées sur la table. Le jeune homme s'approcha du groupe et se tint debout d'un air solennel. Georges prit la parole, en arborant un large sourire :
- Si vous vous trouvez devant nous aujourd'hui, c'est parce que nous fondons de grands espoirs en vous. Notre collaboration nous permettra de réaliser de grandes choses et nous avons foi en votre capacité à nous aider à les réaliser.
- Pourquoi moi ? demanda le jeune homme, un peu hésitant.
- Parce que nous avons pu observer votre verve et votre dévouement, mon jeune ami, répondit Alexandre. Vous savez manier le verbe et vous savez le faire avec conviction.
- Et que nous avons besoin de forces vives qui défendent haut et fort les véritables valeurs de la République, ajouta François à la suite.
- Je vois... répondit le jeune homme, flatté qu'on reconnaisse les qualités qu'il se savait avoir.
- Nous vous aiderons dans votre démarche parce que nous croyons que vous pourriez être en mesure de remettre notre pays sur les rails, souligna Georges, qui avait remarqué que la flatterie ne le laissait pas indifférent.
Alexandre s'éclaircit la gorge et poursuivit :
- La France d'aujourd'hui connaît certaines entorses à la famille traditionnelle qui risquent d'être un danger pour l'avenir de notre si beau pays. Les femmes sont précipitées dans un tourbillon de malheur social qui les empêche de remplir leurs prérogatives et leur désir de fonder une famille. Et puis je dois avouer, au risque de paraître vieux jeu, que nous ne voyons pas d'un très bon oeil la prise de parole publique des... (il marqua une pause)... des homosexuels.
- Si cela peut vous rassurer, les pédés n'ont jamais été ma tasse de thé, monsieur, plaisanta le jeune homme, qui se demanda un instant s'il pouvait se permettre un accès de familiarité. Il fut vite rassuré lorsque Alexandre lui répondit par un sourire :
- Je vois que nous nous comprenons.
François poursuivit :
- En sus de ces difficultés que connaît la famille s'ajoutent celles d'une plus grande famille. Je veux parler de notre Nation. Je dois confier notre inquiétude quant à certains brassages et mouvements de population qui risquent de mettre en péril l'intégrité de notre pays et des valeurs que partagent nos concitoyens. Nous n'en voyons peut-être pas encore les effets aujourd'hui mais je crois qu'il faudra être vigilant de ce côté. (Il s'interrompit, puis ajouta : ) Même si je ne doute pas que je prêche un converti, puisque vous avez déjà prouvé votre grande capacité à percevoir et défendre ce genre d'enjeux, jeune homme brillant que vous êtes.
- Il ne saurait en être autrement, monsieur, répondit le jeune homme, qui jubilait intérieurement.
- Quant aux réformes fondamentales que réclame notre si beau pays, continua Georges, il sera indispensable de les mener à bien avec rigueur et sérénité. C'est cela, le véritable progrès et la défense des véritables libertés. D'abord pour lutter contre le péril communiste et surtout pour s'assurer que l'économie française abreuve le monde de toute sa grandeur. La France est une lumière pour les autres nations du monde, et doit resplendir dans sa toute puissance économique. De nombreuses entreprises comptent sur notre action – et donc sur votre action – pour défendre leurs intérêts. Or, nous pensons qu'en se reposant sur vos grandes capacités, nous pourrons ensemble élaborer et concrétiser un monde meilleur pour tous.
- Il n'y a pour moi de tâche plus noble que celle-ci, monsieur, répondit le jeune homme plein d'emphase. La candeur de la réponse ne manqua pas d'émouvoir François et Alexandre qui se laissèrent aller à un large sourire.
- Pour ce faire, reprit Georges, comme je vous l'ai déjà dit, vous disposerez de tous nos moyens matériels et financiers pour mener à bien cette noble entreprise. Nous croyons en vous et en votre capacité à devenir un homme très important dans l'avenir ; et nous mettrons tout en œuvre pour que cette prophétie se réalise.
- Vous pourrez également compter, ajouta François, sur de nombreux soutiens politiques et institutionnels, car nous ne sommes que les représentants visibles de groupes d'intérêt qui attendent celui qui sera capable de brandir les couleurs d'un monde idéal pour le futur de la France. Cet homme providentiel, ce jeune homme plein d'avenir, nous pensons que cela sera vous. Et nous ferons tout pour nous assurer que cela se concrétise.
Le jeune homme sentait monter en lui une agréable sensation de puissance matinée d'une douce béatitude tissée dans des rêves de grandeur ; il se sentait pousser des ailes, il eut été capable de saisir le monde entier sur ses épaules si seulement ils les avaient eues assez larges.
- Inutile de préciser que vous profiterez également de certains avantages conséquents, matériels et autres, ajouta Alexandre, manquant cependant de conviction.
Georges s'en rendit compte et rattrapa son comparse en forçant un clin d'œil :
- En somme, le pouvoir et l'argent : ce qui guide le monde !
Georges ponctua sa remarque d'un grand éclat de rire, partagé par les deux autres hommes. Le jeune homme qui se sentait en confiance les accompagna bien volontiers.
- Alors, demanda l'homme d'affaires, voulez-vous travailler avec nous pour construire l'avenir ?
- Je crois que je serais bien mal avisé de décliner cette offre ! répondit le jeune homme avec un large sourire. Il se fit la réflexion qu'il pénétrait enfin dans la cour des grands.
- A la bonne heure ! reprit Georges.
- Voilà une heureuse nouvelle, enchérit François. Nous nous rencontrerons donc régulièrement à l'avenir pour déterminer quels seront les modalités que nous devrons défendre ensemble dans la sphère publique. En contrepartie, nous serons disponibles pour vos différentes doléances et les obstacles qui se dresseront sur votre route.
- Puisse cette collaboration être source de réussites, pour préserver l'intégrité et la grandeur de notre pays, ajouta le prêtre. Nous comptons sur vous pour que de véritables réformes puissent être tenues par le futur.
- Il serait sans doute malvenu de ma part de vous confier combien je considère l'honneur que vous me faîtes, répondit le jeune homme qui avait du mal, surexcité qu'il était, à cacher son emballement. Mais le cœur y est !
Les trois hommes esquissèrent simultanément un sourire.
- Une dernière chose, ajouta Georges. Comme je vous l'ai déjà dit, notre collaboration devra demeurer discrète, pour ne pas dire secrète. Notre soutien officieux vous permettra de vous assurer une plus grande marge de manœuvres par le futur.
Le jeune homme acquiesça de la tête avec un air grave.
- Nous vous recontacterons prochainement, précisa François, pour définir le protocole pour entrer en contact et pour que vous puissiez nous rejoindre lorsque nous tiendrons nos réunions.
- C'est noté, j'attendrai que vous me contactiez, répondit le jeune homme, le sourire aux lèvres.
- Qu'il en soit ainsi, conclut le prêtre. A bientôt, Monsieur Sarkozy.
Et le jeune homme prit congé des trois hommes jusqu'à leur prochaine rencontre.
(Fin)