La moindre plume

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Mot-clé - franc maçonnerie

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mercredi 5 mars 2008

L'émissaire - 3/3

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La petite salle était aménagée en salon. Ici, des tapis usés mal entretenus s'étalaient sur le sol ; là, accrochées aux murs, des tapisseries improbables depuis longtemps abimées. De part et d'autre de la pièce, de étagères en bois sombre présentaient des ouvrages obscures aux couvertures de cuir, dont les titres aux lettres d'or avaient été effacés par le temps. Quelques flammes crépitaient dans l'âtre d'une vieille cheminée, devant laquelle reposaient des fauteuils Louis XV inoccupés. A l'exception d'un seul, où était assis le jeune homme.

Cela faisait plus d'une heure qu'il attendait ici et il commençait à trouver le temps long. Sur un côté de la pièce, une grande double porte en bois sculptée attendait d'être ouverte. Durant son attente, il avait largement eu le temps d'en détailler les gravures qui l'avaient un rien intrigué : le battant droit était orné d'un berger qui, muni d'un long bâton dans une main et d'une lanterne dans l'autre, guidait son troupeau de moutons. Les bêtes étaient toutes tournées vers lui alors que, au-dessus du personnage, resplendissait un soleil dont les rayons s'écartaient jusqu'aux bords de l'encadrure. Sur l'autre battant – le gauche – un personnage aux yeux bandés tendait les mains en avant comme pour se diriger alors qu'un second, identique au premier mais sans bandeau, semblait le guider à ses côtés. De part et d'autre de la porte, deux hommes d'une quarantaine d'année en costumes sombres gardaient l'entrée, le regard perdu dans le plancher.

Soudain, trois coups retentirent de l'autre côté de la porte. Le jeune homme se leva de son fauteuil. Les deux gardiens saisirent chacun une poignée en fer à l'horizontal de la porte, qu'ils tirèrent en même temps, laissant entendre un bruyant cliquetis. Puis, les deux battants s'ouvrirent, laissant percevoir une pièce plongée dans l'obscurité. Le jeune homme s'avança, hésitant, se tourna vers l'un des gardiens en demandant « Je peux entrer ? » mais il n'obtint en réponse qu'un hochement de tête sans même que l'homme ne croisa son regard. Il pénétra donc dans la grande salle d'un pas mal assuré.

« - Approchez, mon jeune ami ».

La voix résonnait comme dans une église. Le jeune homme s'avança dans cette vaste et sombre pièce vide recouverte de dalles en pierre. Il s'étonna de l'absence de fenêtres en cette grande pièce obscure et songea, mal à l'aise, au caractère théâtral de l'endroit : les trois hommes se tenaient devant lui, au bout de la pièce, assis à une large table en marbre blanc mal éclairée, alors que d'insaisissables faisceaux de lumière partaient du plafond pour éclairer du dessus ses interlocuteurs. Non, pas du plafond : de grosses colonnes sombres qui se dressaient, majestueuses, derrière les trois personnages.

Il reconnut au milieu l'homme de la quarantaine avec qui il s'était déjà entretenu à plusieurs reprises – Georges – avec qui il avait convenu de ce rendez-vous. Il ne connaissait pas les deux autres hommes, plus âgés, qui le scrutaient en silence, les mains reposées sur la table. Le jeune homme s'approcha du groupe et se tint debout d'un air solennel. Georges prit la parole, en arborant un large sourire :

- Si vous vous trouvez devant nous aujourd'hui, c'est parce que nous fondons de grands espoirs en vous. Notre collaboration nous permettra de réaliser de grandes choses et nous avons foi en votre capacité à nous aider à les réaliser.

- Pourquoi moi ? demanda le jeune homme, un peu hésitant.

- Parce que nous avons pu observer votre verve et votre dévouement, mon jeune ami, répondit Alexandre. Vous savez manier le verbe et vous savez le faire avec conviction.

- Et que nous avons besoin de forces vives qui défendent haut et fort les véritables valeurs de la République, ajouta François à la suite.

- Je vois... répondit le jeune homme, flatté qu'on reconnaisse les qualités qu'il se savait avoir.

- Nous vous aiderons dans votre démarche parce que nous croyons que vous pourriez être en mesure de remettre notre pays sur les rails, souligna Georges, qui avait remarqué que la flatterie ne le laissait pas indifférent.

Alexandre s'éclaircit la gorge et poursuivit :

- La France d'aujourd'hui connaît certaines entorses à la famille traditionnelle qui risquent d'être un danger pour l'avenir de notre si beau pays. Les femmes sont précipitées dans un tourbillon de malheur social qui les empêche de remplir leurs prérogatives et leur désir de fonder une famille. Et puis je dois avouer, au risque de paraître vieux jeu, que nous ne voyons pas d'un très bon oeil la prise de parole publique des... (il marqua une pause)... des homosexuels.

- Si cela peut vous rassurer, les pédés n'ont jamais été ma tasse de thé, monsieur, plaisanta le jeune homme, qui se demanda un instant s'il pouvait se permettre un accès de familiarité. Il fut vite rassuré lorsque Alexandre lui répondit par un sourire :

- Je vois que nous nous comprenons.

François poursuivit :

- En sus de ces difficultés que connaît la famille s'ajoutent celles d'une plus grande famille. Je veux parler de notre Nation. Je dois confier notre inquiétude quant à certains brassages et mouvements de population qui risquent de mettre en péril l'intégrité de notre pays et des valeurs que partagent nos concitoyens. Nous n'en voyons peut-être pas encore les effets aujourd'hui mais je crois qu'il faudra être vigilant de ce côté. (Il s'interrompit, puis ajouta : ) Même si je ne doute pas que je prêche un converti, puisque vous avez déjà prouvé votre grande capacité à percevoir et défendre ce genre d'enjeux, jeune homme brillant que vous êtes.

- Il ne saurait en être autrement, monsieur, répondit le jeune homme, qui jubilait intérieurement.

- Quant aux réformes fondamentales que réclame notre si beau pays, continua Georges, il sera indispensable de les mener à bien avec rigueur et sérénité. C'est cela, le véritable progrès et la défense des véritables libertés. D'abord pour lutter contre le péril communiste et surtout pour s'assurer que l'économie française abreuve le monde de toute sa grandeur. La France est une lumière pour les autres nations du monde, et doit resplendir dans sa toute puissance économique. De nombreuses entreprises comptent sur notre action – et donc sur votre action – pour défendre leurs intérêts. Or, nous pensons qu'en se reposant sur vos grandes capacités, nous pourrons ensemble élaborer et concrétiser un monde meilleur pour tous.

- Il n'y a pour moi de tâche plus noble que celle-ci, monsieur, répondit le jeune homme plein d'emphase. La candeur de la réponse ne manqua pas d'émouvoir François et Alexandre qui se laissèrent aller à un large sourire.

- Pour ce faire, reprit Georges, comme je vous l'ai déjà dit, vous disposerez de tous nos moyens matériels et financiers pour mener à bien cette noble entreprise. Nous croyons en vous et en votre capacité à devenir un homme très important dans l'avenir ; et nous mettrons tout en œuvre pour que cette prophétie se réalise.

- Vous pourrez également compter, ajouta François, sur de nombreux soutiens politiques et institutionnels, car nous ne sommes que les représentants visibles de groupes d'intérêt qui attendent celui qui sera capable de brandir les couleurs d'un monde idéal pour le futur de la France. Cet homme providentiel, ce jeune homme plein d'avenir, nous pensons que cela sera vous. Et nous ferons tout pour nous assurer que cela se concrétise.

Le jeune homme sentait monter en lui une agréable sensation de puissance matinée d'une douce béatitude tissée dans des rêves de grandeur ; il se sentait pousser des ailes, il eut été capable de saisir le monde entier sur ses épaules si seulement ils les avaient eues assez larges.

- Inutile de préciser que vous profiterez également de certains avantages conséquents, matériels et autres, ajouta Alexandre, manquant cependant de conviction.

Georges s'en rendit compte et rattrapa son comparse en forçant un clin d'œil :

- En somme, le pouvoir et l'argent : ce qui guide le monde !

Georges ponctua sa remarque d'un grand éclat de rire, partagé par les deux autres hommes. Le jeune homme qui se sentait en confiance les accompagna bien volontiers.

- Alors, demanda l'homme d'affaires, voulez-vous travailler avec nous pour construire l'avenir ?

- Je crois que je serais bien mal avisé de décliner cette offre ! répondit le jeune homme avec un large sourire. Il se fit la réflexion qu'il pénétrait enfin dans la cour des grands.

- A la bonne heure ! reprit Georges.

- Voilà une heureuse nouvelle, enchérit François. Nous nous rencontrerons donc régulièrement à l'avenir pour déterminer quels seront les modalités que nous devrons défendre ensemble dans la sphère publique. En contrepartie, nous serons disponibles pour vos différentes doléances et les obstacles qui se dresseront sur votre route.

- Puisse cette collaboration être source de réussites, pour préserver l'intégrité et la grandeur de notre pays, ajouta le prêtre. Nous comptons sur vous pour que de véritables réformes puissent être tenues par le futur.

- Il serait sans doute malvenu de ma part de vous confier combien je considère l'honneur que vous me faîtes, répondit le jeune homme qui avait du mal, surexcité qu'il était, à cacher son emballement. Mais le cœur y est !

Les trois hommes esquissèrent simultanément un sourire.

- Une dernière chose, ajouta Georges. Comme je vous l'ai déjà dit, notre collaboration devra demeurer discrète, pour ne pas dire secrète. Notre soutien officieux vous permettra de vous assurer une plus grande marge de manœuvres par le futur.

Le jeune homme acquiesça de la tête avec un air grave.

- Nous vous recontacterons prochainement, précisa François, pour définir le protocole pour entrer en contact et pour que vous puissiez nous rejoindre lorsque nous tiendrons nos réunions.

- C'est noté, j'attendrai que vous me contactiez, répondit le jeune homme, le sourire aux lèvres.

- Qu'il en soit ainsi, conclut le prêtre. A bientôt, Monsieur Sarkozy.

Et le jeune homme prit congé des trois hommes jusqu'à leur prochaine rencontre.

(Fin)

L'émissaire - 2/3

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Georges profita du trajet pour jeter un dernier coup d'œil au dossier : s'agissait-il de la personne adéquate ? Certes, il avait appris à reconnaître la valeur des hommes dès les premiers échanges, mais comment pouvait-il en avoir la certitude ? Et les enjeux étaient trop importants pour tolérer la moindre erreur. Il finit par s'assoupir sur le siège arrière alors que le soleil commençait à descendre à l'horizon.

Quelques heures plus tard, roulant le long d'une ancienne route de campagne mal goudronnée, la voiture arriva à destination. Elle s'arrêta un instant devant un imposant portail en fer forgé avant de s'engager sur une longue allée de gravier qui courait entre deux parterres de pelouse bien entretenus, jusqu'au pied d'un vieux manoir. Georges descendit de la DS alors que le chauffeur s'éloignait pour se garer au parking adjacent, sous le porche de ce qui avait sans doute été des écuries.

Le portier accueillit l'homme d'affaires en se penchant respectueusement en avant, sans rien dire. Il franchit les lourdes portes en bois et déboucha dans le grand hall ; deux grands escaliers de part et d'autre se rejoignaient pour mener à l'étage. Il attendit quelques instants, le temps que ses yeux s'habituent au défaut d'éclairage : seuls quelques grands chandeliers aux bougies dégoulinantes de cire dispensaient un peu de lumière. Il jeta un œil au grand lustre en cristal qui perçait au milieu de la coupole du plafond : les bougies n'étaient pas allumées. « Quel gâchis », se dit-il, en lui-même. Il en convint de glisser un mot à l'intendant à la prochaine assemblée pour relier le lustre au courant électrique.

Il fit quelques pas pour monter à l'étage quand s'approcha de lui un vieil homme aux cheveux gris et avec un costume sobre, qui attendait au pied des escaliers. Il salua l'homme d'affaires en se penchant en avant, sans lever les yeux sur lui :

- Bonjour, monsieur. Votre visiteur est arrivé, lui confia-t-il, à voix basse.

- Merci, répondit Georges sèchement, en ne lui adressant pas même un regard.

Il gravit les grands escaliers en marbre mal éclairés pour se rendre à l'étage. Il connaissait si bien les lieux qu'il ne faisait plus attention aux différentes peintures qui ornaient les murs ; divers représentations classiques inspirées de scènes des enfers de Dante Alighieri.

En haut des marches, il jeta un rapide coup d'oeil à sa gauche puis à sa droite : de chaque côté du corridor qui surplombait le hall d'entrée, une petite porte était gardée par un appariteur. Il se dirigea sur la droite, salua le gardien d'un signe de tête qui se pencha silencieusement en avant, et franchit la porte qu'il venait d'ouvrir pour lui.

Puis, il s'engagea dans un long couloir froid et sombre ; bien qu'il avait l'habitude des lieux, il frissonna en maudissant les vieilles demeures mal isolées et se frotta les mains l'une contre l'autre comme pour les réchauffer. Le bruit de ses pas résonnaient sur le dallage noir ; les flammes des candélabres latéraux dansaient à son passage et dessinaient en mouvance son ombre sur les murs. Au bout du couloir, il gagna enfin la petite porte en bois travaillé qui débouchait sur la grande salle. On avait gravé sur le cadre, tout autour, les vingt-six lettres de l'alphabet ; quant à la porte en elle-même, on pouvait y observer sculptée une représentation de la Mort personnifiée qui tenait sa faux dans une main et une lanterne dans l'autre. A ses pieds, un sablier renversé et brisé étalait son sable sur le sol. « La Fin du Temps » murmura Georges en poussant la petite porte qu'il ne connaissait que trop bien.

Il pénétra enfin dans la pièce par l'arrière. Il s'agissait d'une grande salle carrée presque vide de plus d'une vingtaine de mètres de haut, sans aucune fenêtre ou ouvertures latérales, précipitée dans l'obscurité. Il était délicat d'en percevoir le plafond qui se perdait dans l'ombre. Quant à la surface réelle, qui devait avoisiner les 300 m², elle était incertaine car l'absence de lumière d'ensemble trompait les sens et jouait avec les murs jusqu'à donner à l'endroit des dimensions irréelles. A l'arrière de la pièce (où Georges se trouvait pour l'heure car il était entré par la petite porte arrière des officiants), deux gigantesques colonnes de 3 m de diamètre, recouvertes de plaques en marbre gris sombre, à la surface lisse, se perdaient dans le plafond. Seul endroit vraiment éclairé, au milieu de la salle, devant les colonnes, une table aux pieds en fer forgé et en marbre blanc, de 5 mètres de longueur et de 2 m de largeur, sur laquelle deux lampes de lecture à la lueur blanche, rabattues vers le bas comme celles des magistrats, avaient été déposées, chacune à une des extrémités. Derrière la table, au pied des colonnes, trois sièges en bois précieux – on aurait pu dire des trônes – étaient quant à eux baignés d'une lumière dirigée, en faisceaux plongeant vers le sol, par deux spots lumineux qui se trouvaient en hauteur, chacun incrusté dans la pierre, quelque part à mi-hauteur des colonnes.

D'où il était, à une dizaine de mètres, Georges pouvait apercevoir de dos ses deux comparses assis chacun sur son siège ; Alexandre, le prêtre, se trouvait sur sa gauche, François, lui, occupait la droite. Leurs voix résonnaient dans la pièce comme dans une église :

- Et maintenant, après les femmes, ce sont les sodomites ! On aura vraiment tout vu... Il devient impérieux d'agir ! s'enflamma le prêtre, avant de partir dans une quinte de toux.

- Je partage vos angoisses, Alexandre, vous le savez... répliqua François. Mais une action immédiate ne donnerait qu'un fruit vicié puisque c'est précisément contre la répression que ces voix infantiles s'élèvent... Non, je crois qu'il est temps de rentrer en sommeil pour un certain temps et d'agir cette fois sur le long terme...

- Que voulez-vous dire ? répondit Alexandre. Laisser ces flammes de perdition s'éteindre d'elles-mêmes pour bâtir silencieusement un avenir conforme à nos idéaux ?

- Je ne l'aurais pas mieux dit, mon frère, lança Georges qui venait de rejoindre ses deux camarades.

Ceux-ci se retournèrent et le saluèrent de la tête. Il s'installa sur son siège entre les deux hommes et reprit la parole :

- Nous avions prévu tout cela, relativisa Georges, même si j'avoue que l'ampleur des évènements me dépasse.

Il s'interrompit et poussa un soupir avant de poursuivre :

- Mais rien n'est immuable. Certes, les forces du progrès ont initié une impulsion dont on perçoit avec horreur des effets spectaculaires ; seulement, l'esprit des hommes est faible : nous saurons le reconquérir avec le temps. Il va falloir être patient. Progressivement désunir ce qui veut se réunir. Et bien quantifier les ressorts à utiliser.

- A la place de la confiance, nous devons encourager la méfiance à l'égard du prochain, proposa François. J'y ai bien réfléchi et j'en suis arrivé à la conclusion que dans un climat où la sécurité ne sera plus acquise, les individus ne chercheront plus à se prendre la main mais à ériger les murs les plus inimaginables entre eux et leurs voisins ! Nous devrons peut-être entretenir un sentiment de révolte parmi quelques laissés pour compte, les plus agités et les plus vindicatifs : la majorité viendra pleurer pour qu'on restaure l'ordre milicien. Ces policiers qu'ils honnissent aujourd'hui, vous verrez qu'ils les réclameront, demain. La peur sera la corde sensible que nous ferons vibrer.

- Toujours cette même recette... Vous ne vous en lassez donc jamais ? interrogea Alexandre avec un sourire, sans attendre aucune réponse. Cela dit, pour le problème de la... (Il marqua une pause et fit mine de dégoût)... de la liberté sexuelle telle qu'exprimée aujourd'hui, si vous pensez que nous ne devons pas agir, je crois dans ce cas qu'elle finira par connaître ses propres remises en question. Logiquement, les maladies se manifesteront d'elles-mêmes, si Dieu le veut bien ; nous n'aurons qu'à appuyer là où ça fait mal au moment où il le faudra. Il nous suffira de bien souligner le péril familial et moral que constituent des billevesées comme les pratiques sodomites et l'émancipation de la femme. Surtout l'émancipation de la femme. Reste qu'il nous faudra un moteur, une motivation...

- C'est là que j'interviens, interrompit Georges. Nous agirons par le biais de l'économie. Si avoir, c'est être – si posséder se révèlera la condition sine qua non pour exister – vous verrez que les hommes se concentreront d'eux-mêmes sur leurs propres intérêts. Smith l'avait dit en son temps : "Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage..." En détournant l'hédonisme généralisé qui a tant de succès dans nos jeunes générations vers une consommation qui entretient ses propres besoins, nous devrions parvenir à renforcer les idées d'individualisme et de séparativité.

- N'est-ce pas un danger pour l'intégrité de la République ? objecta François. Si les citoyens ne sont plus que des individus centrés sur eux-mêmes, coupés les uns des autres, ce sera la porte ouverte aux anarchistes, et Dieu sait que nous avons déjà du mal à en découdre avec les drapeaux noirs ; inutile de leur apporter de l'eau au moulin.

- C'est pourquoi il faudra la jouer le plus finement possible et sur la longueur, répondit Georges. En troquant progressivement l'attachement à la République contre un sentiment national renouvelé, nous devrions échanger un sentiment d'appartenance contre un autre. Et celui-ci ne devrait pas être contradictoire avec le ressort économique de l'individualisme grandissant. Qu'en pensez-vous ?

- Que l'idée est excellente, s'enthousiasma François. A condition que ce sentiment soit suffisamment diffus ; il ne s'agit pas de réitérer les erreurs du passé : la Nation ne doit pas prendre le pas sur les libertés.

- Sur certaines libertés, souligna Georges. En concentrant nos efforts sur les libertés du ressort économique et en supprimant progressivement les autres, nous devrions atteindre un équilibre suffisamment subtile pour qu'il ne soit pas contesté. Et qui s'entretiendra de lui-même comme la solution optimale à la marche du monde. Mais il faudra l'instiller avec patience et modération.

- Mais comment réveiller un sentiment national alors que nous encouragerons les individus à se désunir ? demanda Alexandre.

- C'est là qu'interviendra le rôle du bouc-émissaire, répondit François. Un groupe d'individus contre lesquels nous brandirons notre étendard. Ils devront impérativement partager une culture dissidente ; si ce sont des étrangers, ce sera d'ailleurs beaucoup plus aisé, précisa-t-il. Cela sera notre liant. Seulement, nous devrons aussi veiller à ce que le bouc-émissaire ait une dimension internationale. Il va falloir admettre, mes frères, que le monde qui s'annonce sera total ou ne sera pas ; c'est là une concession fondamentale que nous devons faire aux forces du progrès. Sauf que nous la retournerons contre eux par le biais du bouc-émissaire.

- Vous pensez aux nègres ? s'étonna le prêtre. Pourtant la situation est bien difficile à gérer de ce côté-là : le mouvement des droits civiques américain semble trop profond... Et la race est un mécanisme qui a déjà été utilisé par le passé. Avec une certaine réussite, cela est vrai, mais non sans écueils...

- Nostalgique du Maréchal, Alexandre ? fit remarquer François non sans malice.

- Pas vraiment : la situation nous a sensiblement échappé. Et puis le massacre des juifs s'est trouvé être un détail fort embarrassant. Oui, fort embarrassant.

- Je vous taquinais, précisa François, le sourire aux lèvres. Je pensais à un bouc-émissaire plus politique. Une religion, peut-être, plutôt qu'un peuple ou une race. Je ne sais pas encore. Un ennemi commun qui nous permettrait d'entretenir une alliance future avec les pays où notre fraternité compte des membres. S'unir contre une religion, cela permettrait également de renforcer l'idée que les autres religions – les nôtres – ont une véritable valeur. Et faire d'une pierre deux coups.

Alexandre leva les sourcils et acquiesça de la tête comme s'il venait de saisir la subtilité de la démarche ; oui, sa religion sortirait grandie si une autre devenait la cible de la future alliance. Et c'était là une opportunité pour casser les délires œcuméniques de l'ancien Pape.

- Nous verrons le temps venu, trancha l'homme d'affaires.

- Cependant, qu'en sera-t-il de l'espérance ? interrogea Alexandre, pensif. (Il poursuivit, en se tournant vers Georges). Détruire les utopies, c'est prendre le risque d'un monde désenchanté. Monter les individus les uns contre les autres et animer le pantin du bouc-émissaire, cela ne suffira pas ; il faudra conserver un élément de sacré pour encourager les hommes à l'avenir, pour entretenir une transcendance.

- C'est là toute la subtilité, répondit Georges en esquissant un sourire, nous la laisserons disparaître pour qu'elle renaisse de ses cendres plus forte qu'auparavant. C'est précisément lorsque ce monde désenchanté sera précipité que les hommes désunis rechercheront d'eux-mêmes de quoi satisfaire leurs individualités : nous n'aurons même pas à intervenir ! Les plus matérialistes chercheront à satisfaire les besoins que nous créerons pour eux ; tant pis pour leur âme, il faut savoir faire des sacrifices. Pour les autres, vous verrez qu'ils viendront spontanément chercher un réconfort dans le sacré des traditions : lorsque l'avenir apparaît sombre et incertain, le passé et les valeurs sûres retrouvent leurs lettres de noblesse. Si la chance est de notre côté, le retour de la morale suivra. Et nous nous en saisirons pour l'établir de manière durable.

Alexandre hocha de la tête en silence puis finit par commenter :

- Je dois reconnaître que la démarche est brillante. Mais il conviendra d'être attentif aux évènements et de bien saisir les opportunités lorsqu'elles se présenteront.

- Ayons confiance en l'humain et en sa capacité à créer de lui-même ses propres démons, conclua François, philosophe. Nous pourrons ainsi préparer le terrain pour notre émissaire. D'ailleurs, le candidat est-il arrivé ?

- Oui, il attend dans le vestibule, répondit Georges.

- Parfait. N'oubliez pas, mes frères. Il ne doit se douter de rien. Il ne sera qu'un pion et ne devra rien savoir de nos intérêts réels.

- Son ambition démesurée devrait suffire à nous assurer une loyauté sans failles.

- Tout de même, je le trouve bien jeune ; il peut très bien changer avec le temps, objecta le prêtre.

- Voyez cela comme une chance, souligna Georges. Nous pourrons lui inculquer nos principes insidieusement et nous avons les moyens d'assurer sa conviction que travailler avec nous sera la garantie de sa réussite.

- De notre réussite, fit remarquer Alexandre.

- De notre réussite, concéda Georges.

- Accueillons le candidat, se résigna le vieux prêtre.

(à suivre)

L'émissaire - 1/3

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Le vieil homme replia le couvercle de la boîte en bois précieux qui reposait sur son bureau. Il saisit l'outil de découpe d'une main et, de l'autre, engouffra le cigare dans sa bouche. Il libéra le barreau de son cachet ; le temps de l'allumer avec son briquet Reitland en argent qu'il exhalait déjà un long souffle de fumée grise. L'odeur caractéristique de son Humbert, à la fois ambrée et musquée, habitait la petite pièce mal éclairée comme l'encens d'une église ; écœurante, avait un jour fait remarquer sa secrétaire, une faute de mauvais goût sanctionnée par un licenciement.

Il reposa son vice dans son cendrier en ivoire et se leva difficilement de son fauteuil ; ses rotules le faisaient tellement souffrir ! Lentement, il se dirigea d'un pas peu assuré jusqu'à son armoire des offices où il rangeait tout son matériel après les rites. Puis, il ôta son tablier marqué de l'équerre et du compas, rangea sa dagyde en or fin dans sa cassette et replaça son pendentif sur son coussin en soie pourpre. Quand le téléphone sonna.

- Ah, Georges, c'est vous... J'attendais votre coup de fil... répondit-il

- Le rendez-vous a été fixé à 19h00.

- Parfait. Dans la grande salle ?

- Cela me semble le plus adéquat.

- Très bien.

Et il raccrocha.

L'homme resta quelques instants debout devant le téléphone, l'air pensif, puis finit par se rasseoir à son bureau. Il prit le cigare dans la main, laissant ses effluves l'imprégner le visage avant de se décider à le porter de nouveau à la bouche. Puis, il posa son regard sur le dossier qui trônait devant lui. Il tourna la première page, plissa les yeux pour essayer de mieux voir et se résigna à mettre ses lunettes de lecture sur le nez. Il scruta longuement le visage du jeune homme sur la photo. Puis, il bascula la tête en arrière et poussa un soupir en regardant le plafond. Oui, ce serait lui l'émissaire, il en était convaincu.

* * * * *

Georges saisit à nouveau son téléphone et composa un numéro sur le cadran à impulsions. Quelques sonneries, puis :

- Bonjour, ma soeur. Georges à l'appareil. Pourrais-je parler au père Alexandre, s'il vous plaît ?

- Un instant, je vous prie.

Une minute après, à l'autre bout du fil :

- Georges, je vous écoute.

- Bonjour, Alexandre. Le rendez-vous a été fixé à 19h00, dans la grande salle.

- Le candidat sera-t-il présent ?

- Oui, il sera là.

- Alors, qu'il en soit ainsi. A plus tard, répondit son interlocuteur avant de raccrocher.

Georges reposa le combiné sur son socle et appuya sur le bouton noir à l'extrémité de ce dernier :

- Madeleine, je vais devoir m'absenter pour cette fin d'après-midi. Veuillez reporter mes rendez-vous, s'il vous plaît.

- Bien monsieur, cracha le haut parleur du téléphone d'une voix féminine.

Il se leva et se planta devant la baie vitrée. C'était le moment de la journée qu'il préférait. Du haut du 25ème étage, il pouvait admirer l'ensemble du quartier baigné de lumière. Le soleil faisait scintiller les parois en verre des immeubles environnants.

Il laissa glisser ses doigts à la surface de son bureau en bois noir jusqu'à son bord. Puis, tout en se frottant le pouce et l'index l'un contre l'autre pour se débarrasser d'une poussière inexistante, il se dirigea devant le miroir dépouillé qui siégeait au-dessus de sa commode. Il passa sa main dans ses cheveux pour s'assurer qu'ils étaient bien coiffés, joua un instant avec sa moustache et ajusta le nœud de sa cravate. Il se fit la réflexion que les rayures blanches sur fond noir s'accordaient parfaitement avec son costume noir Yves-Saint-Laurent ; quoique des rayures noires sur fond blanc auraient pu être une fantaisie originale. Il finit par s'adresser un sourire de satisfaction, se saisit de son attaché-case et sortit de son bureau.

- Monsieur le directeur..., le salua dans le couloir un jeune homme à lunettes les bras chargés de dossiers.

Il lui répondit par un simple sourire, vu que, de toute façon, il ignorait le nom du personnage.

Suivi d'un « Bon après-midi, Cécile », qu'il lança à la charmante trentenaire qu'il croisait désormais et qui, flattée qu'il se souvienne de son prénom, lâcha – confuse – un « Merci... ! A vous aussi, monsieur le directeur ! ».

Tout en se retournant, il se dit qu'il conviendrait d'étudier plus avant le cas de cette nouvelle employée dont le dévouement pour l'entreprise n'avait d'égal que la forme rebondie et accueillante de ses fesses.

- Bon après-midi, monsieur le directeur, commenta Madeleine, sa secrétaire, lorsqu'il passa devant son bureau. Il arbora ce même sourire qui le rendait si séduisant auprès des femmes et, surtout, de ses subordonnées à qui il appréciait de faire visiter les différents recoins de son bureau.

Il s'engouffra dans l'ascenseur et descendit au sous-sol où l'attendait son chauffeur dans sa DS aux vitres teintées.

- Où allons-nous, monsieur ? demanda le chauffeur.

- Au siège de la compagnie, je vous prie, répondit-il, sur un ton sec.

Et le chauffeur s'exécuta derechef.

(à suivre)