La moindre plume

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dimanche 17 août 2008

17 ans - Coming-out

C'est étrange. Le mois d'août, mois de mon anniversaire, a toujours été structurant dans ma vie. Chaque année, avec la régularité d'un métronome, il se passe toujours un événement crucial dans mon existence - comme une impulsion nouvelle (heureuse ou malheureuse mais toujours initiatrice) qui définit de nouveaux contours.

Ainsi, dans quelques jours, je fêterai au jour près les 10 ans de mon premier coming-out. Moment crucial dans la vie de tout jeune homo, l'évènement commun à tous qui justifie à lui seul, au-delà des critères identitaires, l'existence d'une communauté de destin homosexuelle, aussi important – si ce n'est plus – que celui de la « première fois », le coming-out est cette sortie du placard, cette mise en avant de soi dans la foule anonyme, le lever de rideau sur la scène du monde, le premier cri hors de la coquille. « Je suis gay », « Je suis homo », « Je suis pédé », « J'aime les garçons ». Toutes ces formules qui se répondent les unes aux autres comme une seule et unique palabre qui fait saigner l'âme à coeur ouvert. Le coming-out.

Je venais de coucher pour la première fois de mon existence avec un garçon. Pas à la manière de l'enfant, du « petit homme », qui expérimente, mais du jeune homme qui sait ce qu'il fait, qui l'a désiré et qui l'a accompli. Le monde des possibles de la sexualité masculine, le goût de la peau salée, les poils qui excitent les doigts lorsqu'ils glissent sur la peau satinée de sueur, les premiers échanges de salive, toujours, de transpiration aussi, de larmes parfois, de sperme évidemment.

Il s'appelait Chris. Il avait 23 ans, j'en avais 17, presque 18. Il m'avait déposé à la gare de Nice, ce soir-là, parce que je voulais quitter l'antre où nous avions commis ce méfait, je voulais ne plus le revoir, je voulais l'oublier, l'effacer de ma mémoire, l'abandonner, j'étais perdu, oui, j'étais perdu, et je voulais redevenir cet enfant que je ne serai irrémédiablement plus.

Je m'étais jeté sur une cabine téléphonique car les portables étaient encore un luxe en 1998. J'avais appelé mon père pour qu'il vienne me chercher en voiture, prétextant quelque « mauvais plan » avec mes amis et un train inexistant. Cela m'avait laissé près de 40 min le temps qu'il arrive, suffisamment pour raccrocher, encore affolé par ce que je venais de faire et me confier au plus vite à mon meilleur ami de l'époque.

Il s'appelait Nathan. Il avait 17 ans comme moi. Bien que nous ne nous voyons que sporadiquement ces derniers temps parce que nous avons pris des chemins différents, c'est quelqu'un que j'apprécie absolument. Un garçon en qui ma confiance est aveugle encore aujourd'hui. Chaque fois que nous nous voyons, je le retrouve fidèle à lui-même. Non pas qu'il n'ait pas évolué mais plutôt que nous avons échangé en ces temps reculés des choses qui font qu'après un silence d'une ou deux années, nous nous retrouvons comme si nous nous étions quittés la veille, sans jugement, sans reproche, jamais. Il est une des rares personnes parmi mes amis que je ne penserai pas une seule seconde à critiquer. Avec qui nous finissons toujours par tomber d'accord malgré nos divergences de vue. Et, étrangement, sans que chacun ne baisse sa garde et avec qui je n'ai jamais eu en dix ans ne serait-ce qu'une engueulade superficielle. Peut-être cela vient-il du fait que nous nous connaissons suffisamment pour nous faire confiance les yeux fermés, et que malgré les zones obscures de nos existences qui se sont un brin séparées, nous nous sommes dit beaucoup de choses au fil du temps. Suffisamment en tout cas pour se respecter profondément, sans jamais aucune prétention ni domination l'un envers l'autre, en toute simplicité. J'ai appris avec lui – grâce à lui – et d'autres de ses compagnons ce qu'était l'amitié ; j'aurai l'occasion d'y revenir un jour ou l'autre.

C'est le père de Nathan qui décrocha le téléphone ; il me le passa immédiatement :

- Nathan ?
- Arnaud ?
- J'ai fait une connerie, Nathan...
- Qu'est-ce qui se passe... ?
- Je suis à Nice, là. Je viens de coucher avec... une fille.
- Avec une pute ?!
- Hein... ? Non ! Elle a 23 ans. Elle s'appelle... Christelle. Elle est divorcée et elle a un gosse de 2 ans dont elle n'a pas la garde.
- Merde... Et tu te sens comment, là ?
- Je sais plus où j'en suis...
Je sentais les larmes perler nerveusement au coin de mes yeux.
- Bon, ok, Arnaud, t'inquiète pas, tout va bien, je suis là, tu le sais, ça ?
- Merci Nathan... (reniflant) J'aurais besoin d'en parler, tu comprends... ?
- Oui, tu viens à la maison demain et tu dors chez moi. J'ai prévu une soirée, y aura Florence, Marie et Virginie. Ça ira ?
- Oui, ok... Merci d'être là... J'avais juste besoin de me confier. Merci Nathan... Je te laisse, mon père vient me chercher d'ici quelques minutes.

Et je raccrochai.

Nathan et moi, cela faisait finalement peu de temps que nous nous connaissions, mais c'était une belle histoire. Une très belle histoire. Quelques mois auparavant, j'aurais pu dire que j'en étais tombé amoureux. Et Dieu sait que cela fait mal quand un homo tombe amoureux d'un hétéro. Seulement voilà, j'avais fini par dépasser cela parce que, Nathan et moi, c'était avant tout une histoire d'amitié. Une belle amitié. Une vraie amitié. Je ne dis pas ce mot en somnambule ou dans le « sommeil de la langue », comme aurait pu le souligner Christian Bobin. Non, pas une seule seconde.

Si l'on voulait remplacer « amitié » par autre chose, on pourrait dire que Nathan et moi, cela a toujours été une histoire de « sincérité », de bout en bout, sans aucun faux semblant, du « à la vie, à la mort » qui a encore sa pleine valeur aujourd'hui. Si Nathan venait me trouver demain les mains ensanglantées et un cadavre dans le coffre de sa voiture, je prendrai une pelle et le suivrai pour aller l'enterrer sans piper mot. J'ai dans ma courte vie eu la désillusion de connaître l'amour tardivement, sous des formes variées ; seulement, je peux me targuer d'avoir eu une toute autre chance : avoir connu l'amitié dans son élan passionnel adolescent et l'avoir conservé.

Il est vrai que nos chemins respectifs nous ont un peu éloignés. Certes, il y a trois ans à peine, je participai à son déménagement parisien avec entrain, et – depuis – sans doute parce qu'il habite de l'autre côté du périph à l'autre bout de la ville, nous ne nous sommes pas beaucoup vus. La présence de sa petite amie (que j'apprécie beaucoup ceci dit) a aussi donné un autre relief à l'intimité de notre relation. Seulement, il y a un peu plus d'un an, je me souviens d'une discussion que nous avions eu sur MSN. Sur le fait de se retrouver l'un face à l'autre. Pour un sujet de discussion dont le sujet futile m'échappe aujourd'hui (mais qui n'a pas d'intérêt), nous nous étions retrouvés en phase en l'espace de quelques minutes, comme à notre habitude. Et à cet instant, l'émotion était au comble de son intensité. Je me souviens que nous nous étions confié l'un à l'autre dans l'anonymat de nos clavier et écran respectifs, sur le fait qu'il était dommage qu'on ne se prenne pas dans les bras plus souvent parce que les corps peuvent échanger des choses sans dire un mot, et que les standards de la virilité masculine hétérosexuelle du refus de cette proximité des corps de deux hommes était un beau gâchis. Mais qu'il tenait à ce que je sache qu'il ne rechignerait pas à me prendre dans ses bras dans la pureté innocente de l'amitié. Tout simplement.
Nathan, une belle histoire, donc.

Je m'étais retrouvé chez lui le lendemain de ma première fois. Nous avions passé la journée ensemble dans sa maison, tous les deux. Assez peu parlé de celui que j'avais nommé « Christelle », finalement, si ce n'était que je ne savais pas quoi faire : « la » revoir ou ne plus « la » rappeler. Nathan m'écoutait en silence, toujours là pour me réconforter mais sans s'apitoyer, jamais pour me juger, ne tentant pas de me faire parler mais plutôt de me changer les idées, me faisant découvrir sa musique, ses groupes de rock préférés, projetant ensemble nos avenirs respectifs, de ce que nous allions faire pendant ce mois d'août alors que le Bac était derrière nous et la fac à notre portée. Il le faisait avec douceur et sans inquiétude, toujours avec ce petit sourire qu'il avait, qui n'était ni forcé, ni de circonstance, mais simplement complice et bienveillant. Si on y réfléchit, rares sont ces sourires-là dans la vie de tous les jours. La plupart sont artificiels comme ceux de toutes ces pubs de consommation courante où les protagonistes semblent toujours ravis de déguster tel yaourt ou de souscrire à telle nouvelle assurance-vie. Beaucoup sont moqueurs, pas forcément méchants lorsqu'ils viennent de camarades mais rarement compréhensifs. Ce n'est pas non plus le sourire qui dissimule les véritables pensées, le sourire de l'hypocrisie sociale qui mêle à la fois fausse compassion et pitié, parfois prétention et mépris. Ni celui automatique de la politesse qu'on trouve chez le boulanger ou le serveur bien luné, réclamé même sur certains panneaux insipides au détour d'un des nombreux aléas du quotidien (je me souviendrai toujours d'une postière qui affichait sur son guichet à l'attention des clients : « Un sourire ne coûte rien et peut éclairer une journée durant. Offrez votre sourire ! » - cela partait d'un bon sentiment, ceci dit).

Non, le sourire de Nathan ne faisait pas partie de ceux-là ; c'était un sourire précieux.

Le soir, à l'extérieur de sa villa. Marie, Florence et Virginie nous avaient rejoints, comme prévu. Nous nous étions retrouvés au bord de la piscine, étendus tous ensemble sur des transats. Il était 21h00 passées, le soleil s'était couché, la nuit nous enrobait, avec les chants nocturnes des criquets provençaux comme accompagnement. Chacun ou presque avait sa clope au bec – je fumais encore des Philipp Morris à l'époque – et je jouais entre mes doigts avec le bijou que Chris – ce premier amant – m'avait offert la veille, un pendentif en or du signe astrologique de la Vierge.

Je ne pouvais m'empêcher de soupirer en repensant à lui, devant les regards circonspects des filles qui nous avaient rejoints, qui ne comprenaient pas pourquoi – alors que je pensais à « elle » - j'étais là à me morfondre sur cette relation débutante. « C'est compliqué », ne cessais-je de répéter, ne pouvant évidemment confier le terrible secret. Je découvrais en ces temps mon homosexualité de manière véritable : coucher avec un garçon avait été pour moi l'incarnation réelle et concrète de ce qui n'était jusqu'à présent qu'un fantasme. Elaboré depuis plusieurs années, certes, mais un fantasme tout de même. Et c'est cela qui me révolutionnait le corps et le coeur : si Chris me répugnait par certains aspects de sa personnalité – et, ne nous leurrons pas, par le fait qu'il incarnait aussi cette part d'ombre que je n'assumais pas encore et qui m'obscurcissait depuis mes 12 ans – il m'attirait aussi dangereusement, parce qu'il incarnait tous les possibles de la découverte interdite.

Lorsque sur les coups d'1h00 du matin Florence, Marie et Virginie nous avaient quittés, nous nous étions retrouvés à nouveau seuls, Nathan et moi. Nous nous étions installés à une petite table de jardin en plastique, l'un en face de l'autre, fumant nos cigarettes. Mine de rien, Nathan habitant dans les collines de l'arrière-pays niçois, il ne faisait pas très chaud, même si nous étions en août. Habillé à peine d'un T-shirt, même, je grelottais. Et Nathan aussi.

Nous nous mîmes à reparler de « Christelle ». Le fait de mentir à Nathan me gênait un peu, lui qui était si attentif depuis que je l'avais appelé la veille. Justifier mon mal-être par la situation « glauque » d'une jeune femme divorcée et maman d'un gamin de 2 ans était sans doute crédible, mais le fait qu'il ne s'agissait pas d'une jeune femme mais d'un jeune homme divorcé et papa d'un gamin de 2 ans avait tout de suite beaucoup plus de relief !

Je savais que Nathan sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il avait compris qu'un élément lui échappait dont je n'avais pas encore parlé, mais il ignorait lequel.

Je mourrais d'envie de lui parler. J'en mourrais d'envie mais, en même temps, j'en crevais de trouille. Les vieilles angoisses rassérénées depuis des années remontaient comme d'habitude à la surface : comment va-t-il réagir ? Et s'il ne l'acceptait pas ? Et s'il me détestait ? Et s'il me frappait ? Et s'il allait le dire à tout le monde ? Est-ce que je perdrais tous mes amis ? Et s'il avait cette horrible réaction tant de fois angoissée de le voir réagir avec véhémence, me rejetant violemment, vociférant d'un air dégoûté : « Aaah ! Ne me touche plus jamais, sale pédé !!! » ?

Et puis, tremblant au plus haut point, ne sachant pas si le froid en était responsable ou si l'émotion intense faisait son office, sentant mon coeur se mettre à battre la chamade, il y eût quelque chose, un silence peut-être, un instant d'hésitation préludant un long monologue – jamais préparé et pourtant tant de fois anticipé – puis soudain une vomissure d'émotion intense, un flot de souffrance, de libération, de larmes et le désir brûlant d'une épaule accueillante et bienveillante, un don de soi plein d'espoir, que l'autre soit là, que l'autre écoute, que l'autre veuille bien nous recevoir.

- En fait, pour tout te dire, Christelle ne s'appelle pas « Christelle »....
- ... Ah ?
- Oui, en fait, elle... Elle s'appelle « Christophe ».
- ...
- Oui.
- ... J'ai pas tout compris ?
- Je suis homo, Nathan.
- ...

Un silence, une attente, je cherche son regard que je distingue à peine dans l'obscurité du dehors : au-dessus de la table de jardin en plastique, seules luisent nos mains où se reflètent nos braises de cigarettes.

- Je m'en doutais pas mais sache que j'ai aucun problème avec ça, finit-il par répondre.

Les larmes me viennent aux yeux, je tremble de tout mon corps, le froid et l'émotion se conjuguent alors que pour la première fois de mon existence toute entière se réchauffe mon coeur à la flamme chaleureuse d'une amitié entière et nue. Je serai toujours là pour lui, comme lui est là pour moi ; à cet instant je le sais.

Alors je lui raconte tout depuis les origines. Il écoute religieusement, me laisse parler, pose sa main sur la mienne lorsqu'il voit que l'émotion me submerge jusqu'aux yeux pour me calmer et m'apaiser avec bienveillance le temps de reprendre mon discours. Il n'a jamais eu les mains douces, plutôt un peu rugueuses, la peau trop fine et trop sèche ; pourtant, son contact me fait l'effet d'un baiser doux et chaud, plein de compassion. Quelque chose qui touche à l'instant de grâce.

Je ne peux m'empêcher de parler, déballant le tout comme un poids malheureux que je lui confie avec soulagement : je le sais depuis mes 12 ans, non, ça ne veut pas dire que je suis une folle, non, je n'ai jamais été intéressé par les filles, oui, j'aime les garçons et je ne sais pas d'où ça vient, je me suis détesté pendant longtemps, tu sais, et j'en ai souffert, j'en ai souffert à en chialer tous les soirs dans le noir de mon lit, et puis j'avais tellement peur de te perdre, de vous perdre, mes amis. Oui, tu es la première personne à qui j'en parle... Tu comprends mieux pourquoi je t'ai appelé hier, hein ? Oui, je me sens tellement mal, tu sais...

Tout tremblant, encore sous le coup de l'émotion, les frissons de froid entrecoupés de frissons de peur et de larmes de soulagement, je me retrouve là devant cet ami qui est resté bien silencieux et tout à l'écoute. Soudain, il sort la réplique ultime qui brise cet instant plus que romantique, avec tout le pragmatisme bienveillant dont il a toujours su faire preuve :

- En tout cas, c'est cool, parce que j'ai toujours rêvé d'avoir un copain Drag Queen ! Ils me font délirer !
- ... Qu... Que ? Quoi ? Ah mais attends, Nathan, je suis homo, pas une Drag Queen, hein !
- ... Oui, oui, je sais, j'ai compris, mais c'est cool quand même !
- ... Ah, heu... ... D'accord ... ... Merci...

Il me répond par un sourire.

Je n'ai jamais su s'il était sincère dans sa réflexion drag queenesque touchante de naïveté, ou si c'était pour lui l'occasion de briser le dramatique de la soirée en me soulageant par une pirouette d'un trop plein débordant d'émotions.

Quel que soit le vrai, cela n'avait aucune importance : j'étais sûr d'avoir un ami. Et jamais depuis lors n'ai-je regretté de lui avoir confié ce poids depuis si longtemps porté. On peut dire qu'il y a entre nous un amour certain, mais il n'est pas sexuel, quoiqu'il pourrait être physique. C'est un amour fraternel. C'est cela qui – fils unique que je suis – me relie à lui, encore aujourd'hui, quelle que soit la fréquence de nos rencontres et de nos échanges.

Nathan, mon ami, mon frère. Merci.

Deux jours plus tard, alors que j'étais encore chez Nathan chez qui j'allais passer trois jours en tout et pour tout, Chris qui n'avait aucun nouvelle de moi avait essayé de me joindre chez mes parents. Ma mère lui avait donné le numéro de téléphone de Nathan, croyant bien faire. C'est le père de Nathan qui me l'avait passé au téléphone, alors que la petite famille était installée à table pour le dîner. Chris m'avait fait une scène pour cette rupture soudaine de communication. Pendu au téléphone à écouter silencieusement ses reproches, les yeux perdus dans le mur, j'avais fini par lui dire que je ne souhaitais plus le revoir parce que c'était trop difficile pour moi. Il m'avait raccroché au nez.

J'étais remonté à l'étage, rejoindre Nathan dans sa chambre. Je lui avais raconté ma conversation. J'avais le souffle coupé, je me sentais mal, une horrible boule au creux du ventre. Il avait prononcé les mots magiques :
- Tu sais, tu as le droit de pleurer, si tu veux.

Et j'avais éclaté en sanglots dans ses bras.

lundi 5 décembre 2005

17 ans - Première fois

Dans les années qui passèrent par la suite, tout au long du collège et du lycée, j'allais découvrir que ce n'était pas les filles qui m'intéressaient mais les garçons. Ces garçons que je côtoyais chaque jour, dont certains étaient sacrément beaux, ou du moins sacrément mignons. J'allais découvrir petit à petit ce qu'était qu'être homosexuel et ce que cela signifiait. J'allais découvrir que ce sentiment m'était interdit par la loi du préau, cette loi indicible qui ne dit mot mais vous susurre au coin de l'oreille ce qui doit être et ce qui ne le doit pas. Etre homosexuel, c'était une honte. La loi du préau me l'avait confié. Et, dès lors, je ne devais rien dire sur ce que j'étais. C'était il y a à peine plus d'une dizaine d'années, et pourtant, la société française était très différente d'aujourd'hui. Les homosexuels correspondaient globalement à cet étrange cliché de la "Cage aux Folles" qui ne cessait d'être asséné. Et moi, dans ma solitude, je détestais ce film plus que tout.

A la fin de ma Terminale, au lycée, l'arrivée d'Internet dans le grand public allait changer la donne. Par ce nouvel outil que les Français commençaient à découvrir, j'allais me rendre compte sur des forums de discussion qu'il existait d'autres homosexuels que moi et qui n'étaient pas du tout honteux. Un vocabulaire nouveau allait s'installer dans mon esprit ; les "coming-out", "gay pride" et autres "commémorations de Stonewall" allaient enrichir ma culture. Et c'est un beau jour d'août 1998, quelques semaines à peine avant mes 18 ans, que mon modem 56k de l'époque s'apprêterait à m'initier à un nouveau monde.

***

Il s'appelait Chris. Je l'avais rencontré sur un système de dialogue plus ou moins direct qui s'appelait le Talkie, dans les services réservés aux abonnés d'Infonie, un FAI aujourd'hui décédé. Ce soir là, contrairement aux autres soirs où je dialoguais sur Internet, j'avais décidé d'être totalement honnête. Je voulais qu'on me voit comme j'étais. Et si je n'avais pas de photo de moi, j'avais pris la décision de me décrire tel que j'étais, sans faux semblants, en toute franchise, en toute honnêteté. Le masque habituel du net et ses délicieux mensonges protecteurs se devaient de tomber une fois pour toutes, moi qui avait encore 17 ans.

Chris habitait Nice. Il avait 23 ans. Contre toute attente, alors que je m'étais décrit tel que j'étais - puceau, incertain, timide, et pas comme un top model tiré d'un film porno de Bel Ami - il m'avait proposé un rendez-vous chez lui, le lendemain, en début d'après-midi. Je m'étais donc préparé en conséquence. Je me souviens encore des habits que je portais ce jour-là. J'avais coiffé et gominé au gel mes cheveux bruns qui étaient clairsemés de mèches blondes, choisi un T-shirt noir près du corps et enfilé mon plus beau pantalon Docker's beige pour l'occasion. Le temps de prendre le bus pour me rendre chez lui, selon ses indications, et ça y était. Je me retrouvai là, à un étage de son immeuble, devant la porte de son appartement. Il était temps de sonner.

Hésitant, sentant mon coeur battre la chamade, je pris une grande inspiration, mon courage à deux mains et je pressai le bouton de sa sonnette. Quelques secondes plus tard, un grand et très beau garçon, les cheveux clairs, les yeux verts et au corps sculpté, m'ouvrait la porte :

« - Salut ! Tu es Arnaud ? »

« - Oui, c'est bien moi ! »

« - Je suis le cousin de Chris, il est entrain de prendre sa douche. Je t'en prie, entre ! »

Quelle déception ! Ce mec était vraiment canon. Mais, avec un peu de chance, c'était de famille.

Il m'invita à rentrer dans l'appartement - spacieux, luxueux, splendide. Ce devait être sans doute un 100 m², l'appartement était d'un haut standing. J'aperçus, en marchant dans le couloir central, un piano fascinant dans le coin d'un salon somptueusement décoré. Je ne pouvais m'empêcher de regarder le jeune homme qui m'avait accueilli, cependant : ce garçon qui était devant moi, et que j'avais pris pour Chris le temps d'une seconde, était sans doute la toute première personne au monde à savoir que j'étais homosexuel. Je me sentais profondément mal à l'aise : alors que personne dans la totalité du monde ne savait que j'étais "ce que j'étais", et que jamais, ô grand jamais, je n'en avais touché mot à quiconque, j'étais soudainement et officiellement défini comme homosexuel dans son regard. Il n'y avait pas de condescendance ou de mépris, cependant. Peut-être était-il aussi homo, après tout. Mais je me retrouvais soudain défini et réduit dans mon identité à ce que j'avais toujours caché jusqu'à présent, et je n'avais aucune maîtrise de cela.

Quelques instants plus tard, je me retrouvai dans la chambre de Chris, seul, attendant qu'il sorte de sa douche, à observer la pièce avec curiosité. Un lit aux couleurs rouge et ocre criardes occupait un coin de la chambre. Ici, une armoire en bois noble refermait peut-être quelque secret jalousement conservé. Là, son ordinateur surfait seul sur le net, orphelin de son propriétaire. Une chaîne hifi et un meuble à CD occupait un dernier pan de mur, pendant qu'un bureau un peu bordélique finissait de meubler la pièce. Je m'étais assis sur le fauteuil de l'ordi, continuant, anxieux, de parcourir la pièce du regard. J'avais remarqué une corbeille en osier posée sur le haut de son bureau, rempli de boîtes de médicaments dont les noms m'étaient inconnus.

Soudain, la porte de la salle de bains s'ouvrit. Une serviette mouillé sur le bras, un bermuda blanc autour de ses fesses et une chemise bleu ciel fermée sur son torse, Chris faisait - enfin - son apparition. Il n'avait rien à voir avec son cousin. Et, pour dire la vérité, c'était une certaine déception. Les cheveux noirs coiffés en brosse, on voyait qu'il sortait de chez le coiffeur, peut-être pour l'occasion, mais la coupe n'était vraiment pas réussie. Il était plutôt petit, et semblait avoir quelques bourrelets de graisse au coin des hanches. Quant à son visage, il était plutôt quelconque. Seules ses fesses attisaient mon regard, car leurs formes bien arrondies mettaient mon appétit sexuel de jeune homo puceau et frustré en éveil.

Après avoir discuté un peu du net et de tout un ensemble de subtilités informatiques qui visaient, vraisemblablement, à meubler la conversation, et après m'avoir offert un bijou (un pendentif en plaqué or de mon signe astrologique) qu'il conservait, parmi d'autres pendentifs identiques d'autres signes dans une boîte (je me suis toujours demandé ce que c'était que cette boîte qui semblait être un matériel de bijoutier en gros), il m'offrit un logiciel d'anatomie intitulé "Le corps humain en 3D", neuf et emballé, après que je lui eus demandé s'il pouvait m'en faire une copie.

J'étais saisi d'incompréhension : ce garçon, que je ne connaissais pas, qui semblait habiter un endroit luxueux, m'offrait des présents qui - dans l'état des choses - semblaient totalement décalés. Mais ce ne fut que la première des surprises. Car après ces premières bizarreries, qui me mettaient la puce à l'oreille qu'il était quelqu'un d'étonnant, Chris en vint étrangement à me parler spécifiquement, et en détails, de sa vie. Moi qui étais un parfait inconnu, un pauvre paumé rencontré sur le net un jour plus tôt, il était sur le point de me révéler tous ses travers passés. "Je ne souhaite pas cacher quoique ce soit de ma vie, je veux que les choses soient claires", m'avait-il dit. Etrangeté de la proposition. J'allais apprendre les secrets de la fameuse armoire que j'avais repérée en arrivant, et ce qu'était la nature des médicaments déposés dans la corbeille en osier.

L'armoire contenait tout un ensemble de photographies de son enfance, de son adolescence et d'un bébé qu'il portait dans les bras. J'apprenais qu'il avait vécu une situation difficile avec un garçon de son âge, lorsque, jeune adolescent, il en était tombé amoureux, et que la famille du dit-garçon avait porté plainte pour que les deux enfants ne puissent jamais se revoir. Une plainte qui avait abouti, Chris écopant d'une interdiction de l'approcher à moins d'une centaine de mètres. J'apprenais qu'il avait fait des tentatives de suicide suite à ces histoires - et il m'avait confirmé le fait en me montrant ses cicatrices aux poignets, "dans le mauvais sens pour se donner la mort", m'avait-il confié - et qui me confortaient dans l'idée que, autant ce garçon était spécial, autant sa condition d'homosexuel était encore plus difficile que celle que j'avais connue jusqu'à présent. J'apprenais enfin qu'il était père d'un enfant de quelques années, après avoir été forcé d'épouser une fille de son âge dont il avait entre temps divorcé, poussé par là par une psy plus cinglée que lui, qui l'avait invité à refouler son homosexualité.

Je basculais, étourdi, de mon monde de classe moyenne classique et bien huilé, dans les normes hétérosexuelles, avec des parents aimants, humbles mais progressistes, des amis formidables et simples, et je découvrais un autre monde, où je n'avais jamais mis les pieds - un monde d'aristocratie dégénérée, d'arrangements familiaux, d'amours interdits et honteux, de violences, de procès et de perversion décadente. La situation m'effrayait plus que tout et je ne savais pas quoi penser. "Jamais je ne coucherai avec un mec pareil, c'est trop zarb", m'étais-je dit. Quant à la corbeille en osier, elle n'accueillait qu'une somme éparse de neuroleptiques et autres anxiolytiques divers que Chris prenait, aidé par un psychologue un peu plus progressiste que la précédente qui avait contribué à l'enfoncer.

Quelques minutes plus tard, nous étions sur son lit. Nous discutions encore, de choses et d'autres, et je ne pensais qu'à une chose : comment partir d'ici en étant courtois et ne plus avoir à le revoir. C'est alors qu'il me fit une proposition, avec un petit sourire narquois. De celles qu'on ne peut pas refuser :

« - Bon... Et maintenant, si nous faisions "du corps humain en 3D ? », maladroite référence au logiciel qu'il m'avait offert quelques minutes plus tôt.

Je ne savais pas trop quoi répondre. Je balbutiai - surpris, perdu - une réponse à laquelle je ne croyais évidemment pas :

« - C'est que... je ne sais pas si je suis prêt... »

Sa réponse fut simple et habile - machiavélique, quand j'y repense aujourd'hui :

« - Alors, pour le savoir, il faut faire le test des 45 secondes. » A mon regard intrigué et curieux, il répondit en m'expliquant : « On va rester l'un à côté de l'autre pendant 45 secondes sans rien dire. Je ne ferai rien, ça sera à toi de faire quelque chose si tu le désires. » Facile, m'étais-je dit. Je n'ai qu'à me contrôler le temps imparti et je repartirai sous peu de cet appartement.

Spontanément, au bout de quelques secondes d'un imposant et surprenant silence, je prenais sa main, allongé qu'il était sur le lit, ses pieds posés à terre. Je balbutiai quelque chose comme : « Non, je ne crois pas que je sois prêt », tout en sentant pour la première fois de mon existence la chaleur d'un corps d'homme que je savais objet de désir. Et doucement, je commençai à caresser sa paume et ses doigts de ma main, y déposant délicatement un baiser. Ah douceur de la faiblesse humaine qui s'empresse de dire ce qu'elle ne veut pas, pour tenter en vain de s'en convaincre. Faîtes que je fasse ce que je dis et pas ce que je suis entrain de faire.

Quelques secondes plus tard, je me retrouvai de mon plein gré, les genoux à terre, devant lui, déboutonnant son pantalon pour mieux saisir son pénis à pleine bouche. Ca y était. Je faisais la première pipe de mon existence. Pour la première fois de ma vie, de mes 18 ans de silence, de frustration et de virginité, je devenais l'instrument du plaisir d'un homme fait de chair et de sang.

« - C'est la première fois que tu fais une fellation ? » me lança-t-il, entre deux râles de plaisir.

« - Oui... je m'y prends mal ? » demandai-je, honteux.

« - Au contraire, tu t'y prends comme un dieu... » soupira-t-il, en rabattant sa tête en arrière.

Rapidement, nous nous retrouvions sur son lit, nus comme des vers. Au milieu de nos ébats, un petit intermède amusant allait s'immiscer. Chris reçut un coup de fil sur son portable de son cousin (qui avait quitté l'appartement entre temps et dont j'apprenais qu'il n'était pas gay). Et pendant qu'il téléphonait, je me mis à recommencer à le sucer davantage. Je trouvais la situation typiquement cinématographique (et hilarante !) et ce n'est que lorsque Chris ne put s'empêcher de pousser un râle de plaisir, avant de s'excuser ensuite au téléphone, qu'il s'empressa de me demander de ne plus faire une chose pareille. Peu rancunier, cependant, il fit en sorte que je reprenne de plus belle. Par la suite, premier 69 et première fellation ressentie le long de ma chose. Pas de pénétration pour cette première fois, juste de quoi assouvir une frustration qui marquait depuis trop longtemps un quotidien insatisfait. Ce fut aussi la première fois où, étrangement après l'acte uniquement, j'embrassai un garçon sur la bouche, mélangeant un peu de ma salive avec la sienne et un peu de notre CO² partagé. Mais c'était surtout la première fois que je sentais un corps d'homme si proche, que je pouvais embrasser sa peau, prendre plaisir à le caresser, lécher le moindre de ses tétons, savourer le goût de sa chair sucrée et humer l'odeur qu'il émanait. Beauté de l'instant, plénitude de la réalisation de soi. J'étais, dans les actes, homosexuel et, désormais, je le clamerais au monde entier.

Sauf que... Si, effectivement, dans la semaine qui suivit cet événement, j'allais faire mon premier coming-out - un coming-out qui n'allait certes pas être une formalité, (moment magnifique et émouvant auprès de mon ami le plus proche), mais malgré tout une simple concrétisation de mon homosexualité qui s'affirmait dans les faits - il n'en demeurait pas moins que le sentiment de plénitude, et d'une forme de fierté d'un acte enfin consommé, allait cependant rapidement être remplacé par un sentiment d'égarement.

En effet, juste après l'acte, je commençai à sentir poindre un mal de tête. Chris s'empressa de me parler du "post coïtum, animal triste", théorie selon laquelle un rapport sexuel est suivi d'un moment de déprime. Il se jeta sur sa corbeille en osier et finit par me convaincre de prendre un cachet de je ne sais quelle origine - anxiolytique sans doute - pour écarter ma migraine soudaine. Pourtant, si le mal de tête s'effaça rapidement, une fois que j'avais couché avec Chris et que je me retrouvai satisfait, je n'avais qu'une seule envie en tête : quitter ce monde de fous qui, brutalement, revenait à la charge contre mes références habituelles.

Chris voulut boire une bouteille de champagne qui était dans son réfrigérateur, pour célébrer le fait que nous étions petits-amis. Il m'invita d'ailleurs le soir au restaurant, afin de concrétiser cette union nouvellement contractée. Ah ? Cela faisait partie du contrat ? Il me semblait que je n'avais pas lu les paragraphes écrits en petites lettres, en bas de la feuille. Je me retrouvais donc apprenant les règles relationnelles - qui m'étaient jusqu'alors inconnues - de la sexualité : coucher avec quelqu'un impliquait de poser les choses clairement au préalable pour ne pas avoir à faire souffrir. Je prétextai donc, en réponse à cette invitation, un dîner de famille imposé pour mieux m'éclipser. Refusant de me laisser partir seul, en bus, jusqu'à chez moi, Chris me proposa de me raccompagner en voiture, son cousin devant venir le chercher avec quelques amis pour sortir.

Je commençai à être saisi de panique : non seulement je venais de coucher avec un parfait inconnu qui m'était indifférent physiquement et qui m'effrayait psychologiquement, mais, en plus, je m'apprêtai à découvrir ses amis que je n'avais pas envie de découvrir. Je me retrouvai alors dans l'une des situations les plus inconfortables qui m'aient été donné l'occasion de vivre : dans la voiture, j'étais officiellement le petit-ami de Chris, avec qui il venait de s'envoyer en l'air, et j'étais défini comme homosexuel aux yeux de ces gens qui m'étaient totalement étrangers. Je me dégoûtais.

Me déposant à la gare de Nice, je quittai Chris par un baiser honteux, disant que je l'appellerai dans la soirée. Je ne savais d'ailleurs pas ce que j'allais faire par la suite. En attendant, ma première réaction fut de rechercher un réconfort. Je me sentais perdu. Dans cette obscurité nocturne qui commençait à fondre sur les rues niçoises, je n'étais plus que le fantôme de ma propre ombre - partagé et coupé en deux entre mon adolescence d'hier et l'homme nouveau qui se profilait devant moi et me donnait des vertiges. En détresse, je courus vers une cabine téléphonique et appelai mon père : je ne me sentais pas de rentrer seul en train chez moi et j'avais besoin qu'il vienne me chercher en voiture. Prétextant ne pas pouvoir rentrer faute de trains, il vint donc me chercher. Et en l'attendant, je profitai de mon temps de patience pour appeler mon meilleur ami de l'époque, lui confiant avoir - pour la première fois - couché avec quelqu'un et que cela me faisait un choc. Une fille du nom de Christelle, lui avais-je dit, 23 ans, divorcée, mère d'un enfant, et psychologiquement déséquilibrée. Ce ne serait qu'une semaine plus tard que le nom de Christelle serait remplacé par celui de Christophe lorsque je ferais mon coming-out auprès de lui.

Première expérience, première panique, premières certitudes. Un sentiment de libération de soi qui allait annoncer le début d'une vie nouvelle d'homme nouveau, affirmant peu à peu ce que j'étais aux yeux de mes proches puis aux yeux de tous. En attendant, dans les deux semaines qui suivirent, je revis Christophe plusieurs fois avant de le quitter. J'allais apprendre à être plus exigeant et prudent dans mes choix.

mercredi 15 juin 2005

11 ans - Des jeux d'enfants - 2/x

J’allume une cigarette. Dans la pénombre qui précède l’aube de mon appartement vide, en plein déménagement, j’allume une cigarette. Les reflets dorés de la flamme de mon briquet viennent éclairer les zones sombres du creux de ma main. J’allume toujours mes clopes comme ça. Un réflexe. Même lorsqu’il n’y a pas de vent et que je suis seul, chez moi. J’inspire une grande bouffée, plonge ma tête en arrière dans mon fauteuil en cuir, et expire en un long souffle gris vers le plafond. Les premiers rayons de soleil frêles éclaircissent d’un bleu sombre et gris le ciel encore nocturne. L’aube n’est pas encore là mais elle se profile à l’horizon ; le ciel commence à s’éclaircir, tout doucement. Alors, seul, dans mon appartement vide, je replonge le regard sur mon écran.

Autant de temps depuis que je n’ai pas posté ? Autant de temps depuis que je n’ai pas raconté ? Définitivement, ce temps s’égraine et nous file entre les doigts. Un déluge d’encre et de vent, comme le livre sacré de la Bible, qui glisse entre mes doigts boudinés comme un filet de sable : voilà ce qu’est mon blog. Rien de moins, mais rien de plus.

Où m’étais-je arrêté, déjà ? Ah oui. Des jeux d’enfants.

Je souris. Je n’ai pas achevé cette petite période que j’avais à peine entamée. Il est peut être temps. J’ai lu le commentaire d’une charmante lectrice, Charlotte. Son commentaire m’a touché. D’autres l’ont fait avant elle. Mais la différence c’est que je l’ai lu au moment propice. Au moment propice à la reprise de l’écriture, humble et nue, dans le plus simple appareil des mots jetés en pâture.

Des jeux d’enfants…

Je rentrais donc en 6ème. Première année de collège, nouveau sentiment d’être un petit après avoir été un grand. Et premiers pas dans le monde de la préadolescence.

Ce qui va être dit pourra en choquer certains. Surtout les esprits arriérés qui pensent que ce que font les enfants et la sexualité, ce n’est qu’une histoire de petits jeux innocents. Que la sexualité commence avec la majorité. Il n’en est rien. Et nous le savons tous.

La vérité est que dès l’instant où nos hormones s’agitent en nous, nos érections n’ont plus rien d’automatiques. Elles sont insatiables, elles sont désireuses, elles sont « sexualité ». Les obsessions des comparaisons de son zizi avec celui de l’autre, pour faire comprendre qu’on est un peu plus grand que les autres, deviennent le commun de l’adolescent, de ses 10 ans à ses 18, parfois même jusqu’à sa mort pour les moins assurés d’entre nous. La découverte du pénis – ce sceptre de la virilité, cette baguette magique qui résume notre identité masculine – est au cœur même de nos préoccupations de nombreux instants. Nous découvrons notre potentiel créateur en même temps que procréateur, et c’est à nous de savoir précipiter ce plomb en or, de réaliser cette alchimie des sens, pour peu que nous nous en donnions les moyens.

Mais les enfants que nous sommes ne sont pas innocents. L’innocence est morte depuis longtemps. Elle est morte à 2 ans et demi lorsque nous avons tué notre première mouche ou notre première fourmi. Elle est morte lorsque nous avons tiré les premiers cheveux des petites filles. Elle est morte lorsque nous avons piqué notre première colère.

L’innocence des enfants est une vaste fumisterie. Nous ne sommes que des monstres sociaux en puissance, reproduisant les erreurs de nos pères et de nos pairs, découvrant le monde avec un œil candide. L’enfant n’est pas innocent : il est inexpérimenté. Et en expérimentant, il grandit. Il mûrit. Et, ainsi, « tu deviendras un homme, mon fils », disait Rudyard Kipling.

En attendant, je n’étais qu’un fils. Pas encore un homme. J’allais découvrir, du haut de mes trois pommes et de mes 11 ans, les soubresauts de la sexualité.

Je venais donc de rentrer en 6ème. Par chance, je retombais avec de nombreux élèves qui étaient avec moi en CM2. Les petits groupes continuaient de projeter leur existence. Moi, j’étais souvent avec Sylvain, mon copain black de l’époque. Très rapidement, nous sympathisions avec un garçon qui s’appelait Romuald, un très bon élève, à moitié beur, avec les cheveux frisés, sur lequel beaucoup de filles craquaient déjà. Puis avec un autre garçon au délicieux prénom de Julian, dernier de la classe, châtain clair, fin et au visage extrêmement mignon.

Au cours de l’année, nous élaborions avec une folie extatique ce que nous finirions par appeler des « cours de bandage ». Il s’agissait de définir, ensemble, quelle était la meilleure manière de « bander ». Et surtout de « se branler ». Chacun d’entre nous prenait un malin plaisir à réaliser des sortes de guides de sexualité que nous dessinions et définissions pendant les récréations, dessinant nos pénis avec méticulosité et avec attention.

Figure n°1 : comment décalotter la chose.

Figure n°2 : saisir la chose avec la main droite.

Figure n°3 : humecter la main gauche avec la salive.

Figure n°4 : placer la main gauche comme un réceptacle.

Figure n°5 : donner un mouvement de va-et-vient pour stimuler la chose : elle va grossir.

etc. etc.

C’était donc avec tout le sérieux du scientifique en herbe, mais aussi avec toute la honte et le plaisir de réaliser un guide initiatique secret, que nous nous attelions à cette terrible tâche. Quelle innocence voir dans tout cela ? Celle de l’expérimentation, tout simplement. Car, sans cesse, nous ne parlions que de cela, du plaisir que procurait ce « touchement du zizi » dont nous ne connaissions pas le nom avec un grand « M ». Mettant en pratique, quotidiennement, les conseils donnés par les autres, nous entraînant le soir, dans nos lits, nos toilettes, notre bain, à découvrir cette nouvelle occupation qui côtoyait joyeusement nos cours hebdomadaires d’histoire, de français, d’anglais et de géographie.

Pourtant, chacun d’entre nous était partisan d’une technique particulière. Instruit d’une voix secrète, je savais que la meilleure, et plus efficace, des masturbations consistait à se servir de ses mains. Julian était bien d’accord avec moi. Romuald et Sylvain, eux, n’en étaient pas persuadés : ils préféraient largement la technique du frottement sur les draps, étendus de tout leur long sur le ventre.

Le point d’orgue se situa lors d’un voyage organisé, où nous étions partis en Angleterre. Julian ne vint pas, ses parents n’étaient pas assez riches. Seuls Romuald et Sylvain m’accompagnèrent. Et, situation agréable, nous nous étions retrouvés chez une charmante famille de la ville de Bath, qui nous avait hébergés tous les trois. Je me souviens encore des deux garçons de la famille : l’un devait avoir notre âge et semblait en avoir cinq de moins. Quant à l’aîné, qui était bien plus âgé que nous, il semblait à peine être de notre âge. Je me souviens que je le trouvais très mignon, même si je ne savais pas encore que cette « faculté d’appréciation de la beauté d’un garçon » révélerait une nature inavouable…

Le premier soir, Romuald, Sylvain et moi, nous nous étions retrouvés dans une chambre avec trois lits, dormant chez ces hôtes anglais si avenants. Tout le monde était couché dans la maison. Mais nous, nous étions excités à l’idée de passer la première nuit, loin de nos parents, de nos obligations et de nos professeurs : nous nous retrouvions, seuls, dans cette chambre, la lumière éteinte.

Rapidement, bien sûr, les « cours de bandage » allaient pouvoir commencer. Animé par un esprit d’initiative lubrique – que j’ai perdu avec les années, je vous l’assure – j’officiais les festivités. Il était entendu que nous allions tous les trois nous donner du plaisir, par la simple suggestion, chacun dans notre lit, exécutant les descriptions excitées de l’un d’entre nous. J’expliquais alors, sous ma couverture, comment il fallait descendre le pantalon de pyjama en frottant les cuisses pour que ça fasse du bien. Puis comment le slip devait lui aussi frotter l’entrecuisses pour donner du plaisir. Et, enfin, comme faire en sorte que la chose devenue toute dure puisse être stimulée par les mains. Sylvain suivait mes étapes religieusement et je commençais à entendre un bruit régulier venant de sa couche qui avait tendance à m’exciter prodigieusement. Romuald, lui, qui était resté un adepte du frottement sur les draps à plat ventre, s’exécutait à sa manière, mais écoutait tout de même avec attention mes explications de pseudo-expert en masturbation. Une fois les jouissances respectives obtenues, nous pouvions dormir sur nos deux oreilles. Puis les nuits se succédèrent. Nuits où, fatigués de nos visites quotidiennes, nous n’avions qu’une envie, en rentrant : dormir et rien d’autre. Et nous revînmes d’Angleterre, tout naturellement.

En cette fin d’années de 6ème, les autres garçons commençaient à me parler des filles de notre classe. De celle-ci, si mignonne avec son joli sourire. De celle-là, avec ses beaux et grands yeux bleus. Ou encore de la fameuse Magalie, cette fille au sourire enjôleur, à la personnalité affirmée et à la gentillesse envers tous. Tous les garçons étaient amoureux de Magalie, peut-être la plus belle fille du collège. Tous les garçons sauf moi. J’aimais bien Magalie. C’était une amie. Oui, elle était sans doute jolie. Mais je n’en étais pas amoureux, moi. Moi, je n’aimais personne. Par contre, quand je jouais avec ma chose, tout seul, chez moi, c’est à mes copains garçons que je pensais. Et je ne savais pas encore ce que cela impliquait.

Avec l’entrée en 5ème, une nouvelle ère allait s’entamer : les jeux, s’ils allaient changer de forme – j’allais l’apprendre par la suite – commenceraient à s’accompagner de tout un ensemble de fantasmes, plus ou moins élaborés, prenant mes copains comme protagonistes. Avez-vous réfléchi un instant sur la manière dont on construit ces rituels intérieurs, ces films personnels où nous mettons en scène nos connaissances, voire de simples ombres sorties de notre imagination sexuelle ? Et peut-être à la manière, sans doute, dont vous faîtes appel à ces fantasmes, à ces périodes bien définies de votre existence, certains – plus anciens – revenant parfois vous hanter, pendant que d’autres – nouvellement créés – prennent la forme de ce que vous avez vu récemment à la télé ou au cinéma, voire de personnes que vous venez de rencontrer dans votre vie et qui vous ont tapé dans l’œil ?

Bref… La 5ème verrait apparaître, chez moi, les premiers vrais fantasmes où je mettais en scène certaines de mes connaissances, passées ou présentes.

Je venais d’avoir 12 ans quelques mois auparavant. Cela faisait quelques mois, en effet, que j’avais intégré l’année de 5ème. Mes amis m’avaient manqué, pendant l’été. Je n’avais qu’une hâte, c’était de les revoir. Et, naturellement, j’avais retrouvé Sylvain et Romuald. Quant à Julian et à son beau visage, je le retrouvai aussi, même si –lui – avait redoublé. Les cours de bandage étaient devenus plus réguliers.

Un jour, nous nous étions donnés rendez-vous dans la cour de récréation. Assis, les genoux repliés, adossés à un petit muret en retrait, alignés les uns à côté des autres, nous avions placé nos anoraks sur nous comme des couvertures. Le jeu se précisa alors simplement : nous bandions tous les 4 et il fallait montrer comment était fait nos zizis respectifs. Julian fut le premier à montrer sa chose : elle était longue, mais qu’est-ce qu’elle était fine ! Pas comme la mienne, plutôt trapue ! Je fus le second, accueillant les rougeurs honteuses de mes camarades, qui découvraient ma chose. Sylvain, après de longues tergiversations, accéda à notre demande, à Julian et moi, mécontents d’avoir montré nos choses alors que les deux autres ne suivaient pas le mouvement. Quant à Romuald, il était hors de question qu’il nous la montre. Nous avions beau insister, c’était impossible : Romuald était d’une pudeur qui, en comparaison à ce qu’il racontait tout le temps, était surprenante. Il proposa éventuellement d’aller aux toilettes pour la montrer : je fus le premier à répondre par l’affirmative, intrigué et curieux de savoir à quoi la chose de Romuald allait ressembler. Mais Romuald finit par refuser, expliquant qu’il ne voulait pas qu’on s’imagine des choses si on nous voyait entrer comme ça dans les toilettes.

C’est à cet instant précis que je compris quelque chose : il y avait un problème. Ces choses là ne devaient pas aller trop loin. Elles avaient une limite. On pouvait en discuter, on pouvait jouer, mais on ne pouvait pas – on ne « devait » pas - aller plus loin. Parce « qu’ils » pourraient s’imaginer des choses. « Ils », c’était la rumeur des préaux, d’autres diraient le couperet sanglant de la Morale sociale. Quelque chose n’allait pas et je commençai à m’en rendre compte. Ce n’était pas normal de me branler en pensant à mes copains de jeu. Ce n’était pas normal de commencer à former des fantasmes avec mes copains de jeu. Ce n’était pas normal d’imaginer le beau Julian couché dans un lit à côté de moi en train de me branler pendant que je le branlerais. Ce n’était pas normal de n’aimer aucune fille et de ne penser jamais à elles alors que les autres commençaient à s’astiquer avec des photos de filles trouvées dans des magazines. Une différence se profilait, et je me rendais compte que je m’affirmais en étant décalé.

L’année de la cinquième passa, doucement. Seul Romuald voyait encore Julian régulièrement, alors que Sylvain, Romuald et moi étions toujours calés ensemble. Cela ne m’empêchait pas de continuer à fantasmer sur Julian, pensant chaque soir pendant de nombreuses semaines à ce que j’aurais aimé qu’il fasse avec moi. Et je commençais à découvrir, le soir, après avoir joui, qu’une étrange mélancolie se profilait. Mélancolie des instants interdits, de la sensation de faire quelque chose qui n’était pas bien. Quelque chose qui ne « devait » pas être fait.

Je revis Julian lors d’une récréation, en pleine discussion avec Romuald. Je pris de ses nouvelles. Lui qui venais d’avoir 12 ans, il nous expliqua avoir couché avec une femme ! Sa cousine, une belle fille rousse de 18 ans, nous raconta-t-il, qui était terriblement en manque de sexe. Et elle l’avait choisi, lui, pour se donner du plaisir. Sceptique que j’étais alors que Romuald semblait émerveillé, Julian m’expliqua qu’il n’avait pas de préservatif mais qu’ils avaient fait avec : il avait pris un sac plastique, en avait découpé un petit carré, et l’avait attaché autour de sa chose avec un élastique. Un magnifique préservatif artisanal, en somme ! Cela tenait la route. Romuald était totalement convaincu. Quant à moi, je restais un peu sceptique. Mes doutes furent vite levés cependant, au fur et à mesure que, durant plusieurs semaines, je me branlais tous les soirs en imaginant Julian prendre du plaisir avec sa cousine, son morceau de cellophane enroulé autour de sa chose avec un élastique…

Je finis par oublier Julian pour sa singularité dans mes fantasmes et il ne devint plus qu’une ombre parmi Romuald et Sylvain, avec lesquels j’imaginais d’autres jeux en pensée, lorsque je me retrouvais tous les soirs, bien au chaud, seul, dans mon lit.

Pourtant, un nouvel enjeu allait se profiler. S’ajoutant à cette angoisse étrange qui commençait à naître que j’avais quelque chose de différent dans l’affirmation de ma virilité, un nouvel élément s’ajoutait au puzzle. Aux inquiétudes sur la construction masculine que connaît tout garçon, j’avais ajouté celle d’une différence vis-à-vis des autres garçons par mon homosexualité en germes. Mais j’allais découvrir un nouvel élément qui nous rassemblerait, tous, à nouveau dans la quête de la virilité. Un élément qui allait d’ailleurs devenir une nouvelle donnée à intégrer dans la construction de mes fantasmes.

Du sperme. La rumeur avait couru entre nous que Romuald était le premier à avoir du sperme. Et moi ? Allais-je en avoir un jour ?

(à suivre)

mardi 26 avril 2005

11 ans - Des jeux d'enfants - 1/x

C’est un regard posé sur l’hier. Sur ces instants qu’on redécouvre lorsqu’on les goûte avec amertume, quelques années plus tard. Quand on les sort de la boîte de naphtaline qui sommeillait au creux de notre mémoire. Retrouvons les histoires et les sentiments d’hier et donnons leur un sens aujourd’hui. Un sens qu’ils avaient sans doute, mais qu’on ne voyait pas, aveugles que nous étions.

C’était l’entrée du collège. J’étais encore un gamin. J’entrais en 6ème et j’avais la tête pleine de peurs et d’inquiétudes. Etais-je un grand, désormais ? Je sortais du CM2 où je jouais les cadors de la cours de récré, protégeant de mes petits poings les jeunes garçons et les jeunes filles des classes inférieures parce qu’il le fallait. Le CM2. Cette douce année où, un jour, un garçon débile avait osé traiter mon meilleur ami de l’époque de « sale nègre ». Je m’étais mis en colère et j’avais voulu lui refaire le portrait.

Moi qui étais un très bon élève, flirtant avec la place de premier de la classe, ma réaction avait étonné les instituteurs – qui, d’ailleurs, avaient puni le garçon débile lorsque je leur avais expliqué les raisons de mon poing que j’avais tenté de faire plonger dans la figure de cet apprenti raciste. C’était la première fois que je me servais de mes poings dans la colère mais je n’étais pas un garçon bagarreur. Le temps montrera qu’il n’y aura qu’une seule autre bagarre, au cours de mon cursus scolaire, une dizaine d’années plus tard. Quoiqu’il en soit, à cet âge où j’étais encore gamin, je découvrais que je pouvais faire mal. Peut-être est-ce que cela venait du fait que je commençais à découvrir que, du haut de mes 10 ans, je pouvais faire mal à mon papa quand je lui démolissais l’épaule, quand nous jouions tous les deux à « celui qui frappe le plus fort a gagné ». J’étais même arrivé une fois à lui faire un bleu : j’étais fort à ce jeu là. Et ça avait dû m’inspirer pour défendre mon meilleur ami black de l’époque, qui s’appelait Sylvain.

Le récit de cette petite anecdote a son importance car Sylvain ferait partie de mes compagnons de jeu pour les deux années à venir. C’est tout de même fou, quand j’y pense, combien le temps et son étendue sont relatifs à l’âge que l’on arbore. J’ai sans doute été proche de Sylvain pendant à peine 4 années – une période qui s’acheva avec la 4ème – et, dans mon esprit, c’est comme si Sylvain avait été presque mon frère pendant deux décennies. A croire que, plus on vieillit, plus le temps et la conscience qu’on en a se contractent – les années ne devenant plus que des feuilles de calendrier qu’on arrache sur le mur comme on tire des feuilles de Sopalin d’un rouleau, dans une cuisine, bien trop vite terminé.

Je venais de rentrer en 6ème. Je rejoignais le monde des grands, celui du collège et toutes ses inquiétudes, et je redevenais un petit. Les établissements qui se succèdent dans le cursus scolaire sont comme des morts et des renaissances continuelles. De l’école maternelle à la primaire, de la primaire au collège, du collège au lycée, puis du lycée à l’université, des années d’études à celles de recherche, de celles de recherche à celles de l’enseignement – c’est autant de petites morts et de petites renaissances que nous connaissons à chaque fois. Chaque année nouvelle qui commence et chaque nouvel établissement que l’on fréquente, sont autant d’échelles extatiques des paliers de l’apprentissage de la vie, où nous recevons, années après années, cycles après cycles, les initiations vers le monde adulte. Nous sommes les grands d’hier et les petits d’aujourd’hui. Nous sommes les grands d’aujourd’hui et les petits de demain. Belle métaphore de la relativité des classes sociales et de la différence entre les Hommes : nous ne sommes rien de plus que des êtres en perpétuel accomplissement et rien d’autre. Et puis, ne sommes-nous pas tous le con de quelqu’un d’autre ?

Mais je m’égare…

La 6ème, oui. Peu de temps après la première jouissance, que j'ai racontée. Cette première projection de moi dans l’univers de la post-enfance, véritable hymne aux difficultés des années qui se profilaient devant moi.

La 6ème et toutes ses espérances. La 6ème et toutes ses découvertes. Et le sexe. Surtout le sexe. Cette nouvelle obsession, ce nouveau désir, ce premier réveil, qui s’apprêtait à devenir le cœur de mes interrogations futures. Le premier plaisir de la découverte de son corps, dans le secret des parents qui ne doivent pas être au courant – parce qu’on devient autonome, parce qu’on ne veut pas les décevoir, parce qu’on ne veut pas encore montrer qui l’on est vraiment – et, au-delà de cette affirmation de son propre plaisir, les premières turpitudes de notre nature d’animaux sociaux, animaux par nature, sociaux par faiblesse, confrontés que nous sommes aux démons qui se cachent derrière le moindre autrui que nous rencontrons.

La 6ème et les premiers échanges sexuels entre garçons – premiers souvenirs perdus de l’homo que j’étais et qui ne le savais pas encore.

(à suivre)

mardi 5 octobre 2004

9-10 ans - Deux évènements - 3/3

Nous étions assis tous deux sous le préau de l’école, adossés à un mur blanc, échappant à la vigilance évidente des moniteurs. Le jeu de rôles se poursuivait. A nouveau, le principe des énigmes à résoudre s’était représenté. Il y en aurait 3 allant crescendo dans la difficulté. Je ne sais plus quelle en était la teneur, mais certaines étaient relativement complexes. Une règle s’imposa d’elle-même : Grégory devrait effectuer un gage si sa réponse était erronée. Voilà qui allait pimenter un peu les enjeux. Et Grégory échoua à trouver les réponses : les gages allaient se succéder.

Le premier gage était relativement simple : Grégory devait impérativement se rendre aux toilettes à cloche-pieds et revenir. Il parcoura les quelques mètres qui nous séparaient des toilettes, remporta l’épreuve haut la main et se présenta à la seconde énigme. Ce fut peine perdue : le gage suivant se profila. Il devait boire en continu au robinet en retenant sa respiration pendant 30 secondes. Là encore, l’épreuve fut une réussite. Il ne restait plus que le dernier gage, qu’il allait accomplir du fait d’une troisième et fatale mauvaise réponse : se rendre aux toilettes pour faire semblant de faire pipi.

L’observant s’exécuter – hilare – dans les pissotières, je sentis en moi un sentiment insoupçonné. J’étais soudain excité à l’idée qu’on puisse faire quelque chose qui flirtait avec nos intimités profondes respectives. Quelque chose que je n’avais jamais fait jusqu’à présent. Quelque chose qui, de cette amitié profonde pleine d’émotions que j’éprouvais pour lui, allait nous guider vers le chemin d’une intimité partagée.

Le jeu semblait achevé. Pourtant, Grégory, de sa propre initiative, décida de le prolonger davantage. « On va se donner des énigmes chacun notre tour et le perdant devra faire un gage ». L’idée était lancée. Il convenait, désormais, d’aller plus loin que ce qui venait d’être initié.

Grégory me posa une énigme. J’en avais la réponse. Pourtant, excité par l’idée du gage qu’il allait me donner, je donnai volontairement une mauvaise réponse. Fier de lui, il m’amena jusqu’aux toilettes où nous n’avions cessé de faire des allers-retours depuis quelques dizaines de minutes, et me lança un air de défi : « Cette fois, m’annonça-t-il, on va faire pipi l’un à côté de l’autre et on devra regarder le zizi de l’autre. ». Le temps de retourner aux toilettes, nous nous trouvions l’un à côté de l’autre toisant le zizi de l’autre, chacun le tenant de ses petites mains hésitantes. Sa chose était de la même longueur que la mienne, et le fait ne manqua pas de m’étonner vu que nous avions 2 années d’écart.

Et maintenant ? Où allions-nous nous diriger ? Quelle serait la prochaine étape ? Je sentis l’excitation d’un interdit indicible se profiler à mon esprit. L’office accompli, c’était à nouveau à son tour de jouer. La réponse qu’il donna était évidemment mauvaise – et je commençai à le soupçonner de le faire exprès. Il fallait aller plus loin dans le jeu… Allait-il accepter ? J’allais peut-être trop loin. Mon cœur battait la chamade dans ma petite poitrine. Je pris mon courage à deux mains et énonçai le fameux gage tant attendu : « On va faire pareil mais, cette fois, on devra toucher le zizi de l’autre. » Je crus que mon cœur allait exploser. Et s’il refusait ? Et s’il allait le répéter ? Quelques instants plus tard, mes interrogations allaient être levées.

Je n’eus sans doute pas le temps d’achever d’arranger les idées chaotiques qui me passaient par le crâne : nous nous trouvions à nouveau debout devant les pissotières l’un à côté de l’autre. Qui serait le premier à oser porter sa main sur… la chose de l’autre ? Soudain, Grégory rompit définitivement le jeu en prenant une initiative inattendue.

« On va être grondés si on nous voit. On devrait aller dans des wc fermés » lança-t-il.

Nous nous étions donc retrouvés tous deux au-dessus d’une cuvette, en ayant pris soin de fermer la porte à clef derrière nous. Ca y était, nous y étions. Rapidement, nous sortîmes tous deux nos choses de nos slips : elles étaient toutes deux en érection. « On va faire comme les adultes » continua-t-il. C’était lui qui, désormais, avait pris la direction des opérations. Retirant son T-shirt, le jetant nonchalamment parterre, il m’incitait à faire de même. En un instant, nous nous retrouvions tous deux, torses nus, nos choses toutes dures, toutes dressées. Il m’embrassa sur la bouche fortement, posant ses lèvres avec force comme pour imiter ce dont il avait entendu parler : un baiser. Puis, nous nous prîmes dans les bras en nous serrant fortement l’un contre l’autre. Je sentais ma chose dure se plaquer avec force sur son ventre, pendant que la sienne, tout aussi dure, glissait contre ma cuisse.

Il finit par me toiser du regard, son corps chaud blotti contre le mien, et voulut aller encore plus loin. J’étais médusé par ses initiatives et paralysé par la peur comme par l’excitation. Il reprit la parole : « Si on faisait l’amour comme les adultes ? »

Je ne savais pas exactement ce que ceci signifiait. Je ne pouvais imaginer quoique ce soit d’une telle teneur avec un garçon. L’idée buccale ne me venait pas à l’esprit (j’ignorais encore ce qu’était une fellation). Il en était de même de la sodomie. A vrai dire, je ne savais pas ce que « faire l’amour » impliquait véritablement. Et si je savais qu’il fallait être couchés, et que le pénis rentrait dans le vagin, le faire avec un garçon ne représentait rien à mon esprit. Ca n’était pas la question que ça m’était dégoûtant car j’étais terriblement excité, ou que j’essayais de m’interdire quelque chose. C’était simplement que « faire l’amour » ne me semblait pas envisageable, pas possible ou hors propos. Ce que nous faisions, ce n’était pas faire l’amour : c’était faire quelque chose d’excitant que personne ne devrait savoir car ça n’existait pas.

Nous nous étions donc retrouvés nus tous les deux, nos habits parterre, à se blottir fortement l’un contre l’autre pour « faire quelque chose à nos pénis » qui étaient tous durs. Il ne nous venait pas encore, non plus, l’idée que nous pouvions bouger l’un contre l’autre : la masturbation nous était une chose encore inconnue. Seul le contact appuyé l’un contre l’autre semblait avoir un sens. Puis, Grégory me demanda de lui faire l’amour parterre et il s’était allongé à côté de la cuvette, dans ce petit espace exigu, me tirant vers le sol par la main pour que je m’allonge sur lui.

C’en était trop. Quelque chose n’allait pas. Je ne savais pas ce que c’était, mais nous allions trop loin. Oui, j’en avais très envie, de continuer à me blottir fortement contre lui, mais il ne fallait pas le faire. C’était interdit. Nous serions grondés pour ça. Il ne fallait pas le faire. Je ne savais pas ce que c’était mais une voix secrète, indicible, me disait qu’il ne le fallait pas. Ce qui est intéressant, néanmoins, c’est que ce n’est pas parce que nous étions des garçons, qu’il ne fallait pas le faire. Cela rajoutait au caractère secret, bien sûr. Mais ça n’avait pas de vrai conséquence : on ne pouvait, à mes yeux, tomber amoureux que d’une fille. Le vrai problème, à mes yeux, c’était que nous étions des enfants. Et des enfants ne devaient pas faire des choses comme des adultes. Je m’étais rendu compte, soudain, que j’avais une responsabilité vis-à-vis de Grégory. Et s’il m’avait entraîné dans ses propres fantasmes, je restais responsable de lui, du haut de mes deux années supplémentaires.

Je me relevai alors vivement, ne m’étant pas encore couché sur lui. Et je lui dis que nous devions pas faire ça, que, maintenant, ça suffisait. Effrayé que j’étais par l’idée qu’on puisse nous avoir vu, je convins d’un code avec lui. Il sortirait en premier des toilettes et, si personne n’était présent, il devrait siffler pour m’avertir que je puisse sortir. Ce qu’il fit.

Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver nez à nez avec un autre enfant dans les toilettes, qui venait de rentrer, le temps pour moi de tirer la chasse pour rendre la chose plus naturelle. « Il y avait un gros caca dégueulasse dans la cuvette ! Tu aurais dû voir, c’était dégueu ! » lui avais-je dit, histoire de justifier la présence de Grégory dans les mêmes toilettes que les miens, s’il nous avait vu sortir.

Je n’ai revu Grégory qu’une fois, après cet épisode. Le soir, avant de nous quitter, je lui avais fait jurer de n’en parler à personne, surtout pas à sa grand-mère qui venait le chercher au centre-aéré. Ce fut peine perdue : la semaine d’après, il m’expliqua qu’on ne devrait plus jamais faire ça, car il le lui avait dit et elle le lui avait interdit. Il m’avait alors confié qu’il trouvait ça dommage car ça lui avait beaucoup plu. Commençant à être gardé certains mercredis par ma propre grand-mère qui venait de descendre habiter sur la Côte d’Azur, et Grégory quittant sans doute définitivement le centre-aéré dans la même période, je ne l’y ai plus jamais revu quand j’y suis retourné.

Ce fut la première fois que j’expérimentais un sentiment de manque pour quelqu’un. La première fois que je vivais sans doute une forme de chagrin d’amour. Et le plus cocasse, dans cette histoire, c’est que je n’avais même pas conscience qu’il en s’agissait d’un.

Ce premier événement de mon histoire d’homosexuel allait sans doute décider de beaucoup de choses par la suite. Mais alors que le second événement que j’ai relaté hier (à propos de l’inexistence chez moi d’histoires amoureuses, que j’identifiais nécessairement entre un garçon et une fille) – alors que cet événement là, disais-je, m’engageait à comprendre que j’étais différent de Laurent et donc des autres, ce premier événement avec Grégory n’avait pas encore la même teneur, bien que plus poussé dans la forme. Car les actes qu’il représentait, ces actes intimes et poussés presque jusqu’à l’extrême, demeuraient le fruit d’un acte d’enfant. D’un enfant qui découvre qu’il aime un garçon, qu’il peut avoir une excitation avec, mais qui ne sait pas encore qu’il est entrain d’aimer. Qui ne sait pas qu’il est profondément différent des garçons qui l’entourent.

Et c’est précisément à la conjonction de ces deux événements que, quelques années plus tard, je me rendrais compte que oui, j’avais déjà été amoureux ; que ça n’avait jamais été pour une fille mais bel et bien pour un garçon. Et que cet amour m’avait été interdit.

(à suivre)

lundi 4 octobre 2004

9-10 ans - Deux évènements - 2/3

Pourtant, le premier événement, qui s’était déroulé une année auparavant, donnait tout son sens à cette interrogation. Oui, j’avais été amoureux. Mais je ne savais pas que c’était de l’amour. Car cet amour, il était pour un garçon. Et que l’amour, c’était par définition même, un garçon avec une fille. Voulant embrasser une fille. Et pas un garçon. Ca ne pouvait donc pas être de l’amour. Ca ne m’était d’ailleurs pas venu à l’esprit que cela pouvait en être.

Je devais, à cette époque, avoir dans les 9 ans. J’étais donc au CM1. Tous les mercredis, je me rendais dans un centre-aéré puisque mes parents ne pouvaient pas me garder. J’avais fait la connaissance d’un enfant un peu plus jeune que moi, qui devait avoir 7 ans. Je me souviens encore de son prénom et de son nom. Il s’appelait Grégory et je tairai son nom de famille.

Il est amusant de voir combien les années ont de l’importance, quand on est enfant. Avec seulement deux années de décalage, nous avions pourtant l’impression d’être à une grande distance d’âge l’un de l’autre. Cela était conforté par le fait que j’étais dans le groupe des « grands » alors que le jeune enfant était dans le groupe dit des « moyens ». Malgré tout, parfois en journée lorsque de grandes activités communes nous réunissaient, et tous les soirs lorsque nous attendions nos parents pendant deux heures dans la cour de l’école (où avait lieu le centre-aéré), nous discutions et nous amusions ensemble à des jeux de rôles improvisés.

Je me souviens en effet qu’à cette époque, je pratiquais déjà le jeu de rôles de manière assidue. Il ne s’agissait pas encore de jeux avec des règles très élaborées ni consultés dans des livres spécifiques, mais tout se fondait sur la narration et l’interprétation. J’étais d’ailleurs, principalement, le narrateur – le Conteur ou le Maître du Jeu, comme disent les rôlistes dans le jargon.

J’aimais vraiment bien ce garçon. C’était vraiment un bon copain. Il était brun, bien plus petit que moi, avec des beaux yeux bleus. Il est évident que je m’en rappelle avec l’affection de cette époque – inutile de préciser qu’un gamin de 7 ans ne me fait, aujourd’hui, aucun effet. Pourtant, du haut de mes 9 ans, la chose était bien différente. Et je savais que ce que j’aimais bien, chez lui, c’était tant son esprit au jeu et son imagination que son regard bleu que je trouvais vraiment captivant. Jamais je n’avais été copain avec un garçon, fut-il plus jeune que moi, aussi beau, et cette beauté qu’il avait, et que je savais déceler, éveillait en moi un intérêt d’amitié profonde et véritable. De l’amour, vous entends-je penser ? Mais non, pas de l’amour : l’amour, c’était entre un garçon et une fille, pas entre deux garçons. Quelle idée saugrenue vous avez !

Rentrant d’une activité commune entre groupes des « grands » et des « moyens », nous devions nous donner la main deux par deux – et c’est très naturellement que nous nous étions donnés la main, moi jouant le rôle du grand-frère protégeant le petit-frère sur la route. Je me souviens encore – c’est dire si l’événement m’a marqué – que sa main était douce et délicate et je ressentais une telle amitié pour lui que je voulais le protéger à tout prix, au cas où un danger s’était présenté sur le chemin qui nous ramenait jusqu’à l’école, qui accueillait le centre-aéré hebdomadaire.

Sur ce chemin, nous avions commencé un jeu de rôles de ma fabrication où ce jeune garçon devait répondre à des énigmes sous peine de ne pouvoir pénétrer dans une grotte où, en tant qu’aventurier, il devait se rendre. Nous longions alors une petite rivière de ma ville d’enfance, qui s’écoulait dans un canal en béton. Mais Grégory avait échoué à mes énigmes et l’aventurier devait périr dans les flots. Il m’avait alors souri et m’avait dit qu’il se précipiterait dans la rivière. Pris d’une frayeur passagère, j’avais serré sa main davantage – tant parce que je redoutais qu’il le fasse et de me faire alors grondé par les moniteurs si j’en avais été à l’origine, que parce que l’idée qu’il pouvait se noyer m’avait donné un pincement au cœur. Il s’était tourné vers moi, alors que nous continuions de marcher, et m’avait demandé de sa petite voix : « Si je plongeais dans la rivière, tu viendrais me chercher ? ». Sa question m’avait donné de nouveaux frissons et je venais de découvrir une étrange sensation qui m’avait saisi au ventre, avait remonté le long de mon dos et m’avait serré la gorge. « Oui, je suis ton protecteur », lui avais-je répondu. Et tout en continuant de marcher, j’avais ramassé une feuille de laurier qui traînait parterre et une petite brindille que j’y avais enfichée. Puis, de cette petite construction, j’en avais fait un bateau dans notre imagination et je l’avais lancé dans la rivière : « L’aventurier arrive à s’en sortir sur un bateau de fortune et il va voguer vers de nouvelles aventures ». J’avais alors continué de lui faire jouer son rôle jusqu’à ce que nous arrivions enfin à l’école.

L’histoire serait belle si cette première amourette romantique en était restée là. Pourtant, elle allait se prolonger au-delà de ce que je maîtrisais et allait donner lieu à des événements inédits et imprévisibles pour le jeune garçon que j’étais.

(à suivre)

dimanche 3 octobre 2004

9-10 ans - Deux évènements - 1/3

Je reprends la plume après tant de temps. Mes souvenirs sont parvenus à se resituer avec précision. Je me souviens désormais des visages et des événements que j’ai reclassés dans leur véritable ordre chronologique. Deux choses particulières me sont revenues à l’esprit.

La première, c’est que ce n’est pas à 12 ans que j’ai eu ma première jouissance mais peu après mes 11 ans, lorsque je suis rentré en 6ème. Et les cours de bandage et l’éveil aux sens et aux petits jeux sexuels allaient se profiler dans cette année d’entrée au collège. La 6ème et, étant né fin août, l’année de mes 11 ans, serait donc l’année de ma découverte de « ma chose » et de toutes ses implications.

La seconde subtilité qui m’est revenue à l’esprit est plus particulièrement poignante. Et c’est sur celle-ci que je vais me concentrer pour les paroles d’aujourd’hui. Je vais faire un petit retour en arrière. Nulle découverte sexuelle encore avant ce mois de septembre 1991 où j’allais découvrir la première projection de soi dans l’univers de la post-enfance. Nulle interrogation du plaisir à découvrir et des rituels à mettre en place pour en savourer toute la teneur. Nulle question du rapport à l’autre et de son identité sexuelle comme définition de mes propres goûts et attirances. Nulle question de tout cela. Juste une première incompréhension et la prise de conscience d’une première différence, qui prendrait tout son sens dans les années qui suivraient.

Les événements s’étaient déroulé en quelques années. Deux événements clefs qui, s’ils me reviennent à l’esprit, ne peuvent pas être anodins. Je commencerai par le second, l’année de mes 10 ans, en 1990.

J’étais alors en CM2. L’événement totalement erratique qui allait se réaliser – et qui reste, encore aujourd’hui, dans ma mémoire – est une étrange première prise de conscience qu’une différence avec les autres existe. Et cet événement qui a lieu chez un ami de l’époque, m’a montré combien l’identité sexuelle pouvait tenir à peu de choses. Car, contrairement au premier événement que je m’apprête à relater demain, ce second événement est une prise de conscience d’une différence personnelle.

Je venais de passer la journée chez un excellent ami de l’époque, Laurent P. Il était, tout comme moi, un très bon élève – nous faisions même partis du trio de tête, entrant tous deux en compétition pour la première place, que j’avais fini par obtenir. Je me souviens de ce garçon avec sympathie et, pourtant, j’entends encore ma mère me dire, il y a quelques années, qu’elle ne le supportait pas, ce « gosse de riche prétentieux ». J’imagine qu’elle n’avait pas tout à fait tort mais, dans tous les cas, je n’en avais guère conscience à l’époque.

Le soir où j’ai dormi chez lui, Laurent m’avait montré un magazine particulièrement étonnant pour le jeune candide que j’étais : un magazine pour adolescents. Et, en couverture, ainsi que dans des positions relativement dénudées (dans la limite de l’acceptable pour l’adolescent, bien sûr), une star de la chanson dont je n’avais jamais entendu parler : elle s’appelait Killie Minogue. Il faut dire que ce magazine changeait vraiment des Picsou Magazine et autres Journal de Mickey que je collectionnais avec extase à cette période. Et Laurent m’annonça que, cette superbe jeune femme aux formes avantageuses, il en était amoureux. Il me fit écouter ses musiques, m’en montra quelques photos, et me demanda ce que j’en pensais. « Elle est jolie », lui avais-je répondu. Et à sa question de savoir si, moi aussi, j’étais attaché à une star particulière, je lui avais répondu que je n’en avais aucune.

L’événement anodin ne l’était pas, en réalité. Je venais de prendre conscience qu’il existait une différence entre Laurent et moi. Lui était amoureux d’une star et, moi, cela ne m’était jamais venu à l’esprit. Tomber amoureux d’une star de la chanson ? Quelle idée bizarre : jamais je n’avais ressenti une telle attirance pour une chanteuse, fut-elle jolie (j’identifiais la beauté de Killie par son visage plus que par ses formes, qui me laissait évidemment de marbre). Je m’étais alors dit que Laurent était un cœur d’artichaud, comme j’avais entendu mon instituteur en parler. Car, m’étais-je dit à cet instant précis, c’est vrai qu’il avait été amoureux de la fameuse Perrine B., cette petite blonde qui était avec nous deux en CE2, que je trouvais imbuvable de timidité et d’excellence et qui nous avait toujours passé devant, dans le trio de tête de classe. Perrine B., j’en avais toujours été jaloux ; Laurent, lui, en avait toujours été amoureux. Et moi, alors, de qui avais-je été amoureux ? De la petite blonde Ludivine en CE1, lorsque nous étions toujours collés ensemble ? Définitivement pas puisque cela avait toujours été une très bonne copine alors qu’Arnaud – un ami d’enfance que je fréquente encore aujourd’hui – en était follement amoureux… Je prenais conscience que je n’avais jamais été amoureux de personne. Et que je ne savais pas ce qu’était être amoureux.

Pourtant…

(à suivre)

jeudi 3 juin 2004

11 ans - Premiers souvenirs - 2/2

Je ne pensais pas que j'allais me jeter sur ma plume, à nouveau, si vite. Si on m'avait demandé il y a à peine quelques heures, j'aurais dit que j'avais besoin de temps pour remplir diverses tâches avant de me replonger dans mes anciens souvenirs. Et pourtant, le fait de me remémorer ainsi mes premières expériences, mes premières réflexions, a ravivé bien plus de choses que je ne l'aurais pensé.

D'abord, je crois que j'aurais pu terminer mon précédent message par une phrase supplémentaire. Car si "ma première prise en main de l'autonomie de soi n'était donc encore qu'une vague illusion", j'aurais pu dire que "cela, je ne le savais pas encore."

Mais c'est surtout pour tous ces événements qui ont construit ma vie, comme c'est le cas, sans doute, pour tous les événements qui ont construit celles de mes lecteurs. Se replonger ainsi dans mon passé a réveillé toutes ces choses, et je vois se dessiner une logique que j'ignorais jusqu'à présent.

Le déclencheur a été cette première jouissance que j'ai racontée hier. C'est en écrivant au fil de la plume que je me suis rendu compte combien cette première prise de liberté avait été bien illusoire. Et, au-delà de l'acte d'écriture, c'est en relisant ce texte quelques heures plus tard, que je me suis moi-même ému par mes propres mots.

Lorsque j'avais pris la décision de commencer à écrire sur ce passé, je m'étais dit que je ferais cela globalement, comme un tout. Comme par des grandes phases. Et puis, après avoir couché sur le papier un peu de ces expériences, je me suis rendu compte que les souvenirs ont commencé à se profiler les uns à la suite des autres, à se mélanger les uns avec les autres, à s'enfiler sur un fil comme un collier de perles mal agencées.

J'ai donc décidé de faire preuve d'un peu de rigueur et de me remettre les idées claires. J'ai ouvert une page Word sur laquelle j'ai replacées les années d'école, les unes à la suite des autres. Puis, j'ai commencé à replacer les souvenirs qui me venaient à l'esprit, en fonction de leurs liens logiques les uns avec les autres, en essayant de les placer dans les bonnes périodes.

Je meurs d'envie de vous coucher sur le papier, ainsi, tous ces souvenirs qui me sont revenus soudain... Mais ça n'aurait pas de sens. Car je ne pourrais pas en donner toute la saveur si je n'en expliquais pas la portée que cela avait eu pour moi lorsqu'ils s'étaient présentés à ma mémoire. Alors, ils attendront. Pour l'instant, ils resteront là où je les ai consignés - sur ce document que j'ai ouvert tout à l'heure, tout comme je les ai désormais à l'esprit. Et je vous en parlerai bientôt.

Quand j'y pense... C'est quand même formidable de pouvoir replonger ainsi dans son passé à la lumière d'aujourd'hui... C'est l'une des richesses de l'Homme que d'apporter à sa mémoire un jour nouveau.

Tenez, par exemple, je me suis remémoré un épisode bien particulier dont je ne dirai rien pour l'instant. Cela s'était passé dans le CDI de mon collège. Et je me souvenais que, lors de cet épisode, il y avait une exposition avec de grands panneaux sur la Seconde Guerre Mondiale. Cherchant exactement quand cet événement s'est déroulé, je me suis rendu compte que cette exposition n'était rien d'autre que la commémoration des 50 ans de la fin de la Seconde Guerre. Cet événement que j'avais vécu s'était donc déroulé en 1994. Déjà 10 ans... Ce fameux devoir de mémoire... je me le remémore précisément aujourd'hui.

Tant de souvenirs agencés dans le flux incertain du temps... Et ces images qu'il faut replacer dans le bon ordre... Tel épisode se déroulant dans mon ancien appartement, tel épisode se situant dans le nouveau, où j'habite encore. Retrouver les années, les mois, les jours... Je me souviens de ce soleil de plomb qui lui avait fait retirer son T-Shirt... Etait-ce en été dans une journée de vacances ? Ou était-ce en hiver, un week-end ensoleillé entre deux semaines de cours ? Retrouver les visages, leur redonner des noms, leur rendre leurs prénoms...

Ah, quel jeu merveilleux que la mémoire qui, se jouant de l'oubli, retrouve tout son sens lorsqu'elle est à nouveau regardée dans la candeur des instants qu'elle ramène à soi...

Quel gâchis ce serait de ne pas le partager avec vous, mes amis. Bientôt, je reprendrai mon histoire.

En attendant, je m'endormirai d'un sommeil profond, la tête remplie de souvenirs que j'avais oubliés depuis longtemps...

(à suivre)

mercredi 2 juin 2004

11 ans - Premiers souvenirs - 1/2

C'est drôle... Je me souviens de cette époque comme si c'était hier. Du haut de mes quelques 23 années, bientôt 24, je me replonge parfois dans mes souvenirs, histoire d'en tirer quelque expérience. Il est amusant de revoir ces histoires passées qui ont construit celui que l'on est aujourd'hui, et d'y jeter un autre regard. D'observer ainsi, à la faveur de sa propre lumière actuelle, les zones d'ombre qui ont occulté nos sentiments d'hier.

Je me souviens de ces années de collège, passées à m'interroger sur la nature de mes attirances hors normes. J'ai su que j'étais homo lorsque mes hormones commençaient à batifoler dans mon corps, vers l'âge de mes 11 ans. Je dis cela mais je me demande si je savais ce qu'être homosexuel voulait dire. Ou si je mesurais vraiment ce que signifiait ce mot. Car ce que j'appris vers l'âge de mes 11 ans, c'était en quoi consistait mes attirances. Je ne reliais pas encore cela à l'homosexualité, ni à ce qu'impliquait d'être homosexuel.

Etre homosexuel, cela signifiait pour moi, à cette époque, coucher avec un homme. Un adulte. Coucher avec un adulte lorsqu'on était adulte. Le mot comme le concept "homosexuel" était étranger à mon univers personnel.

Avant mes 12 ans, mes hormones n'étaient pas encore réveillées. Et n'ayant pas d'attirances sexuelles véritables, je ne pouvais imaginer ce qu'être homosexuel signifiait vraiment. Je ne pouvais donc me définir ainsi. Car il y a une vraie différence entre savoir comment faire un bébé, et savoir qu'on peut avoir des rapports pour du plaisir. Or, le plaisir sexuel était une chose que je ne connaissais pas encore.

Pourtant, même lorsque je découvris le plaisir sexuel, je ne pouvais encore faire le rapprochement avec l'homosexualité. C'était encore trop lointain dans mon esprit. Trop éloigné de moi. Il faut dire que la question était excessivement peu médiatisée et qu'être homosexuel n'avait pas vraiment de sens, si ce n'était quelques images disparates comme "La cage aux folles".

Bref, la subtilité, c'est que lorsque mes hormones s'étaient réveillées, elles ne m'avaient pas orienté vers les filles mais vers les garçons - mes copains de l'époque, avec qui je découvrais les premières expériences de l'auto-sexualité.

L'auto-sexualité, c'était ces "cours de bandage", comme nous disions, que nous nous donnions à demi-mot, en pouffant comme les jeunes filles peuvent le faire, lorsqu'en groupe, elles croisent un joli garçon de leur âge. Comment se donner au mieux du plaisir dans le fantasme ? Que faire avec son zizi ? Contre le matelas en se tortillant d'avant en arrière, dos au plafond ? En jouant de sa main hésitante, à l'endroit ou à l'envers, pour simuler un vagin ? En usant de ses doigts mouillés de salive, pour mieux exciter les zones sensibles ? Quelle meilleure technique appliquer ? Chaque manière de faire avait ses partisans, et, finalement, chaque partisan avait sa manière de faire. Cette époque, c'était celle où nous étions dans les 12 ans, en 6ème, et où encore aucun d'entre nous n'avait de sperme dans ses réserves.

Je me souviens encore de ma première jouissance, que j'avais eue au début de cette année d'école. Je ne connaissais pas encore les "cours de bandage" que nous allions élaborer les mois qui suivraient : nous étions en tout début d'année.

Ma première jouissance, c'était un mercredi. Il y a une raison à ce que je me souvienne du jour. Mercredi, c'était le jour où je n'avais pas école et où, jusqu'à cette époque, j'allais en centre-aéré. Mais j'étais un grand, désormais, et je pouvais rester seul à la maison. Seul à la maison... Quelle folie m'avait habitée ! Pour la première fois, je goûtais à la liberté d'être seul et responsable de moi-même. Et de faire tout ce que je désirais dans le secret de ma propre indépendance. Une journée entière pour profiter de moi et m'amuser sans présence dans une pièce à côté. Ah, le goût délicat de la première vraie liberté d'autonomie...

Excité par ce pouvoir nouveau que je venais d'acquérir, je me souviens que je m'étais retrouvé aux toilettes. Pour faire des grosses commissions, puisque je me revois assis sur la cuvette, dans cette petite pièce qu'étaient mes WC. Et là, soudainement, cette chose pendant devant moi. Cette chose qui me servait à faire pipi habituellement qui m'appartenait pour la première fois dans la toute solitude de l'autonomie de soi. Cette chose que j'avais depuis ma naissance, je la possédais pour la première fois pleinement. J'étais seul, et je pouvais faire ce que je désirais.

Je m'étais donc saisi de la chose qui s'était mise à grandir.

"Tiens, on pouvait se donner du plaisir avec... Mais comment faire exactement ? Et il faut sans doute fermer les yeux et imaginer... Imaginer quoi ? Bon, alors, je mets ma chose dans un trou... Et ce trou, c'est le vagin d'une fille. La plus jolie fille, c'est qui ? Ah oui, c'est Magalie, tous les garçons de la classe en sont amoureux..."

Et d'office en office, de mouvements en mouvements, imitant de ma main gauche un creuset pour accueillir ma chose et de ma main droite de quoi simuler le geste, le tout humidifié de ma salive, j'avais fini par avoir ma première jouissance, sèche de toute semence car je n'en avais pas encore - le tout en imaginant Magalie, la plus jolie fille de ma classe de l'époque, dont les garçons étaient amoureux.

A cette époque, je ne savais pas encore que j'étais homosexuel. En fait, je ne savais rien. Mais je n'étais pas hétérosexuel. Je l'expliquerai bientôt.

Cette première jouissance, je m'en souviens comme si c'était hier. Je regarde, avec une ironie complice, l'innocence dont je faisais preuve dans ma tentative maladroite de reconstituer un "trou-vagin" de mes deux mains malhabiles. Mais je me rends compte aussi que cette journée, ce fameux mercredi, si elle m'avait donné le premier goût de la liberté, et si je m'étais régalé de sa saveur, était bien loin de m'en avoir donné toute la réalité.

Car, pour ma première jouissance, pour cette première expression de soi dans la réalité du monde, pour cette première expulsion de mon identité dans le vaste et trouble univers de la post-enfance (j'apprendrais qu'il serait trouble dans les années qui suivraient) - pour ma première jouissance de la liberté, disais-je, malgré mes désirs que je ne savais pas être homosexuels mais qui l'étaient en leur coeur, je me conformais à la norme sociale de la jouissance d'un homme avec une femme. De la forme (les mains cherchant à immiter un vagin) jusqu'au fond (imaginer la fille qu'on sait être la plus belle parce que tous les autres en sont amoureux, les autres auxquels on s'identifie parce qu'on est un garçon).

Ma première prise en main de l'autonomie de soi n'était donc encore qu'une vague illusion.

(à suivre)