La moindre plume

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Mot-clé - policier

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vendredi 19 juin 2009

Lui - 8/x

Je me retrouvai devant la porte de son immeuble. Un vieil immeuble à même la rue, avec une petite mais vieille et lourde porte en bois, et des vieux murs de pierre qui sentaient la vieille humidité froide. Et un interphone encastré dans le pan de mur. Neuf, l’interphone, pour le coup. J’avais sonné. Mais il n'avait pas répondu. Il était presque 21h : était-ce trop tard ? Lui et sa mère, que je n'avais toujours pas rencontrée, étaient-ils en train de dîner ? Est-ce que je devais faire demi-tour ? J'hésitai et attendis un instant devant la porte, ne sachant exactement que faire.

Alors qu'à l'horizon le soleil inexistant en ce jour assombri semblait se dissimuler derrière de noirs nuages, les oiseaux de nuit commençaient leur litanie lugubre pour avertir les passants de la fin de la journée. Une petite brise presque tiède vint me faire regretter de ne pas avoir prévu, malgré la chaleur, une veste légère pour accompagner mon escapade de début de soirée.

Je jetai rapidement un oeil autour de moi : alors que se profilait la période estivale en cette fin de juin, il n'y avait nulle âme qui vive dans les rues de notre petite bourgade de la banlieue niçoise. Une habitude pour cette ville résidentielle qui s'endormait bien tôt tout au long de l'année dès l'instant que les commerces abaissaient leurs rideaux de fer. L'esprit embrumé par l'alcool, le silence environnant ne se faisait pas rassurant ; un hoquet indélicat d'une bière de trop vint d'ailleurs me rappeler un souvenir d'un instant auparavant, lorsque je partageais avec mes collègues étudiants quelques éclats dorés d'orge liquide : et si le meurtre de Nathan n'était pas isolé mais le fait d'un serial killer ? Si l'hypothèse farfelue nous avait occasionné quelques frissons de rire, le ciel menaçant et lourd qui accompagnait le silence pesant contribua à la rendre - tout compte fait - un brin inquiétante.

Soudain, un coup de tonnerre tonitruant me fit sursauter ; les alarmes de quelques voitures garées dans une rue voisine se mirent à retentir, les vitres sans doute choquées par un éclair tombé pas très loin. Et alors qu'un petit bruit sec et répétitif montait doucement des alentours, je compris bien vite quelle en était la teneur lorsque l'odeur suave et écoeurante du bitume mouillé de grosses gouttes me parvint jusqu'aux narines. Si je restais devant la porte de cet immeuble, je finirais rapidement trempé par cet orage de chaleur en moins de temps qu'il n'eut fallu pour dire « ouf ! ».

La porte s'ouvrit à cet instant et un homme d'une trentaine d'années en émergea. Profitant qu'il me tenait la porte, je m'engouffrai dans le hall en le saluant d'un « merci » rapide, bien trop heureux d'échapper à la pluie violente qui s'abattait au dehors. J'étais ainsi seul dans cette entrée humide mal éclairée et à l'odeur de cave et profitait de l'aubaine pour poser le regard sur les boîtes aux lettres. Je ne mis pas longtemps à identifier celle qui Lui appartenait, son nom de famille inscrit sur l'étiquette, au milieu des quelques autres qui scandaient ses voisins au sein de cet immeuble à taille humaine. L'étage n'était pas indiqué mais étant donné qu'il ne devait y en avoir que trois ou quatre au maximum, l'occasion méritait bien une ultime tentative avant de m'en retourner chez moi.

Et ce fut au quatrième et dernier étage, après avoir sonné trois fois dans un dernier acte d'individu imbibé et donc nécessairement bien décidé, que la porte finit par s'ouvrir. Alors, c'était donc là qu'Il habitait...

(à suivre)

jeudi 11 juin 2009

Lui - 7/x

C'est à ce moment précis que les événements échappèrent à mon contrôle. Il est troublant de constater (avec effroi, même) combien la vie, par un ensemble d'éléments anodins, est en mesure de vous retirer toute capacité de gestion du flux du temps à partir d'un moment particulier auquel vous ne vous attendiez pas. Dépossédé, vous vous retrouvez confronté à des machines, à des rouages, à des enchaînements imbriqués et plus ou moins bien huilés, au sein desquels de toute façon le moindre grain de sable à défaut de ralentir la progression inéluctable des engrenages ne pourrait être que broyé.

Ce que je ne savais pas, au moment où Il claqua la porte, c'est que la machine était déjà en route et que les événements étaient sur le point de se dérouler en dehors de ma participation.

Pourtant, je m'étais acharné à vouloir en être un spectateur impuissant placé aux premières loges, sorte de démiurge fantasmé proprement incapable de modifier quoi que ce fut dans le déroulement du mauvais film qui était projeté devant mes yeux.

* * *

Je m'étais toujours demandé pourquoi il était amoureux de moi. Ou plutôt, pour être tout à fait exact, pourquoi il sortait avec moi alors qu'il pouvait avoir tous les garçons qu'il désirait. Je ne me trouvais pas « beau » ; et je pourrais même confesser sans honte mais sans fierté que j'étais tout à fait « moche ».

Toutefois, ce que j'ai appris, au travers de cette histoire, c'est que les motivations des uns et des autres, et en particulier les motivations amoureuses, échappent très largement à la logique habituelle qu'on peut leur donner. Dans ce cas précis, ce qui est objectivement, esthétiquement et plastiquement « beau » n'est pas forcément ce qui est « attirant » pour tout le monde. Et quelque part, à bien y réfléchir, on recherche toujours ce qui nous fait défaut. Si c'est bien le cas, la laideur était ce qui l'intéressait dans la vie, Lui qui était un monstre de beauté plastique. Il en était même un véritable artisan.

* * *

Cela faisait deux semaines que je n'avais pas eu de nouvelles de Lui. Il n'était plus venu à la fac depuis ce jour où il avait claqué la porte. Il ne répondait pas sur son téléphone et, à vrai dire, même si j'étais convaincu qu'il était innocent, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il était en fait retenu par la police judiciaire.

Pourtant, de ce que nous en savions officiellement, l'enquête piétinait. Sophie, qui prenait l'affaire très à coeur, semblait être en contact avec un des officiers en charge de l'affaire – à un tel point d'ailleurs que les rumeurs allaient bon train sur sa relation « intime » avec les forces de police. Quoi qu'il en soit, elles ne semblaient pas avoir le moindre suspect sur leurs listes. Et si cela me rassurait un brin quant au devenir de mon petit-ami et à sa présence indélicate auprès de Nathan peu de temps avant le meurtre, son silence soudain me désespérait. Le doute s'immisça insidieusement dans mon esprit : avais-je fait quelque chose de mal pour qu'il ne me rappelle pas ?

Je n'arrêtais pas de ressasser à l'esprit la dernière discussion que nous avions eu. Et plus les jours passaient, plus une de ses phrases sonnait bizarrement : « Alors, nous en sommes là ». Au début, j'avais interprété ceci comme s'Il apprenait qu'il avait été vu par un témoin et se sentait donc obligé de faire face à ses responsabilités devant les forces de police ; « Nous en sommes là » : l'affaire en est là, donc.

Mais son silence et son refus de me rappeler donnait au fil du temps un relief passé d'abord inaperçu à cette discussion : et si le « nous » auquel il faisait référence n'était pas du tout sa situation par rapport à cette affaire mais... « notre » situation, en tant que « couple » par rapport à autre chose ? Par rapport aux griefs que je lui avais fait, par exemple ? Oui parce que, quelque part, je lui avais demandé d'aller voir la police, de cesser d'être un gamin inconsistant ou un « je m'en foutiste » comme il se comportait à son habitude. Et peut-être que cette affirmation qu'il avait eu signifiait en réalité : « Alors voici où, nous, toi et moi, nous sommes dans notre relation : ça y est, nous avons atteint ce point particulier ».

Pourtant, si tel était le sens de cette affirmation, je ne comprenais toujours pas ce que cela impliquait. Quel était ce « point particulier » ? Et puis, je ne saisissais toujours pas quel était le rapport avec mon injonction d'aller voir la police. Est-ce que, d'une quelconque façon, il m'en voulait ? Est-ce que ce silence soudain était un rappel de cette fois où, m'étant rendu chez lui, il m'avait fait une véritable sortie propre à me faire pleurer pour des heures pour un abandon que j'avais crû définitif ? Est-ce que cela voulait dire que nous avions atteint un point de retour où je l'avais agacé définitivement ?

Alors, l'affaire avec Nathan n'importait plus ; toute cette histoire me semblait bel et bien secondaire. Ce qui importait, c'est que cela faisait deux semaines que je n'avais pas de nouvelles de Lui. Que je commençais à m'en sentir responsable et que son absence me faisait l'effet d'un trou béant dans le ventre.

Il fallait que j'en ai le coeur net, il fallait que je sache ce qu'il en était. Et un soir où, déprimé de ne plus avoir de nouvelles de Lui, j'avais bu une bière de trop en compagnie de mes collègues de fac, j'avais pris la décision d'aller directement chez lui pour enfin gagner un peu en certitude. L'alcool aidant, j'affrontai mon appréhension en bravant l'interdit qu'il avait fixé tout au long de ces quelques mois que nous étions sortis ensemble : sonner en bas de son immeuble et le confronter en direct live dans son appartement.

(à suivre)

mercredi 4 mars 2009

Lui - 6/x

Un silence pesant s'installa dans la pièce. J'avais le souffle coupé et l'estomac retourné. Ses paroles me firent l'effet d'un coup de poing violent qui me déchiquetait sur place. Je comprenais au moins pourquoi il avait été aperçu la veille, entrant dans le bâtiment principal, Lui avec sa chemise jaune et blanche. Mais pourtant... ... Alors comme ça, il lui... avait défoncé le... ?

- Qu... Qu'est-ce que tu viens de dire ? ...

Il termina en silence de mâcher ce qu'il avait dans la bouche, l'avala et reprit la parole, visiblement calmé :

- J'avais rendez-vous hier soir avec Nathan dans les toilettes pour un plan cul... (Il sembla hésiter et ajouta :) Je ne savais pas ce qui allait lui arriver par la suite.
- Tu... Tu m'as trompé ?
- S'il te plaît, épargne-moi une scène... Tu voulais savoir ce que je faisais hier soir ? Maintenant tu sais. Mange, ça va être froid.
- Je... Mais comment...

J'avais besoin de me détacher raisonnablement de tout cela. De prendre une distance. Comme ces gens qui, au Sri Lanka, avaient saisi leurs caméscopes amateurs et leurs appareil-photos au moment du tsunami de 2004. Pour avoir un regard détaché sur les choses. Pour rationaliser en faisant un pas en arrière de leur corps et ainsi éviter de céder à la panique. Et d'être submergé. Au moins par les émotions.

Mon tsunami perso, ce fut cet instant où mon coeur trahi s'apprêtait à chavirer sous une déferlante terrifiante, une lame de fond qui viendrait sous peu plus que m'embrumer le regard ; et pour l'heure, un sanglot que je savais être à venir commençait à m'agacer les dents et j'avais envie de vomir.

- Mais... Pourquoi... tu as couché avec lui ?
Il marqua un bref silence et répondit :
- Parce que j'en avais l'opportunité... Tu te souviens de la petite discussion qu'on a eu hier après-midi à son sujet ? Eh bien, je voulais vérifier si j'avais tort ou raison. Je suis allé le voir après la fin du cours, alors que tu étais déjà parti ; il était à la bibliothèque.
J'écoutais silencieusement, visualisant la scène, les deux mâchoires grinçant l'une contre l'autre :
- Je lui ai proposé directement de coucher avec lui, en lui disant que j'avais une grosse envie de baiser. Il a éclaté de rire. Alors je lui ai mis la main sur la queue, impassible. Et quand il a vu que j'étais sérieux, il a dit qu'il était d'accord.
- Et... (Je devais rester calme, posé, détaché, rationaliser, prendre le caméscope, il fallait prendre le caméscope... Je voulais savoir...)... Et vous êtes allé directement... dans les toilettes ?
- Non, il avait... (il pouffa de rire)... rendez-vous avec sa petite amie. Je ne savais même pas. Qui l'eut cru, hein ? Alors, on s'est donnés rendez-vous un peu après 20h00, dans les toilettes du bâtiment principal. Une fois qu'on a baisé, je suis rentré chez moi.
- Et il a été... tué... juste après...
- Ouais, voilà, fin de l'histoire. Ca y est, tu es content, tu sais tout, on peut manger maintenant ?

Je laissai aller un râle d'incompréhension. Il avait toujours été particulièrement gonflé mais, là, il dépassait les bornes. Cette fois-ci, c'était moi qui m'étais mis en colère :

- Non mais, tu plaisantes ? Tu me racontes l'air de rien que tu m'as trompé la veille avec un mec qui a été poignardé juste après t'avoir servi de vide-couilles et tu veux te servir en riz cantonnais ?!
- J'ai faim. (répliqua-t-il laconiquement).
- Je rêve... Non mais je rêve complètement ! ... Et elle en pense quoi, la police ?
- Rien, très certainement (répondit-il du tac-au-tac, en se servant effectivement de riz cantonnais).
- Comment ça : « rien » ?
- Elle ne sait pas que nous avons couché ensemble. E-vi-dem-ment (scanda-t-il, détachant chaque syllabe, en me lançant en biais un regard noir).
- Quoi ? T'as rien dit à la police ? T'es le dernier mec à l'avoir vu vivant et t'as encore rien dit à la police ?!
D'un geste brusque, il posa bruyamment ses baguettes en bois sur la table basse.
- Tu crois quoi ? Que je vais m'amener comme une fleur auprès des flics et leur balancer : « Eh, inspecteur, le sperme que vous avez trouvé dans la bouche de la victime, c'est le mien. Et sinon, l'enquête, ça avance ? »
- ... C'est une plaisanterie ?
- ... Oh, c'est vrai, j'ai oublié de te dire : oui, j'ai joui dans sa bouche.
- Non mais putain, pas ça ! Tu n'as rien dit à la police ?
- Eh bien non. Et je crois bien que je vais m'abstenir. Et tu commences sérieusement à me casser les couilles, avec cette histoire de Nathan...
- ... On t'a vu aller au bâtiment principal, hier soir, imbécile ! (lançai-je, hors de moi)
- ...
- Oui, on t'a vu hier soir. Un étudiant avec une « chemise jaune et blanche ». Ca te dit quelque chose ?
- ... On m'a vu hier soir ?
- On t'a vu hier soir (répétai-je encore, dans l'espoir qu'il comprenne). Alors tu ferais mieux d'aller voir les flics avant qu'ils te découvrent par leurs propres moyens.
Il ne répondit pas. Il posa doucement ses baguettes sur la table, porta la serviette en papier à sa bouche et s'essuya les commissures au coin des lèvres. Il resta silencieux un petit moment, visiblement pensif, et finit enfin par me regarder dans les yeux :
- Alors, nous en sommes là ?
Le fait qu'il venait de me tromper me retournait le ventre mais je découvrais combien j'étais faible et combien mon amour propre était somme toute très relatif. C'était la première fois depuis que nous sortions ensemble qu'il affichait ce regard inquiet. Jamais il n'avait été aussi beau. Alors, peu m'importait ce qu'il avait fait : je ne voulais pas qu'il m'échappe. Je fondais littéralement en sa présence ; je voulais l'enlacer, je voulais qu'il se perde pour une fois dans mes bras comme moi jadis je m'étais perdu dans les siens :
- Tout va bien se passer... répondis-je doucement.
- Même si ça fait de moi le suspect principal ?
- Tu ne peux pas faire autrement : ils finiront par savoir, forcément... Tu sais ce qu'il te reste à faire...
Il se leva du canapé sans me regarder et se dirigea vers la porte d'entrée. Mais il se retourna, le regard implorant, comme un enfant qui attend qu'on le sauve d'une tâche qu'il doit pourtant faire ; il aurait pu dire : « Je suis vraiment vraiment obligé ? », mais à la place :
- Tu es sûr que c'est la solution ? me demanda-t-il.
- Oui, je le crains, finis-je par lui répondre, après un instant d'hésitation.

Il se tût, me regarda de ses grands yeux bleus et finit par tourner les talons. Quelques instants plus tard, il était dehors. Il avait claqué la porte.

(à suivre)

dimanche 1 mars 2009

Lui - 5/x

J'étais tombé sur son répondeur. J'avais laissé un message laconique sans dire quoique ce fut si ce n'était un vague « Rappelle-moi ». Et 10 minutes plus tard, il m'avait rappelé. Il était en voiture, ne pouvait pas rester au bout du fil mais proposait de passer chez moi, il apporterait du chinois pour le midi. Je ressentais une certaine appréhension (« Une chemise jaune et blanche ? ») mais j'avais accepté.

On sonna à la porte de l'appartement. J'allais ouvrir, laissai la porte entrouverte et m'installai sur le canapé du salon de mes parents. C'était Lui. Il était tout sourire, son sac en plastique odorant le glutamate asiatique entre les mains. J'eus voulu faire davantage preuve de précautions avant d'amener le sujet mais, en voyant son visage radieux, je ne pus m'en empêcher :

- Tu es au courant, pour Nathan ?
Il perdit son sourire, posa le repas sur la table basse et laissa s'échapper un petit soupir, visiblement de déception.
- Oui, je suis au courant. Je t'ai pris des nems.
- Heu, merci. ... Comment tu sais ?
- Sophie m'a appelé ce matin. Il y a du boeuf aux champignons noirs et du riz cantonnais.
- Elle m'a appelé aussi. Je suis allé à la fac ce matin, du coup. Elle était toute retournée...
- Elle en avait l'air, au téléphone. Bon... On mange ?
- J'ai pas très faim... Tu te rends compte qu'il a été... poignardé ? Comme ça craint ?
Il ne répondit pas, les yeux perdus dans sa barquette en plastique, la bouche pleine, en train de mâcher le nem qu'il venait d'ingurgiter. J'hésitai un instant, et décidai maladroitement de me lancer :
- J'arrive pas à réaliser... Le cours s'est fini à 18h00, il a quitté la salle comme nous, et après...
J'attendais une réaction de sa part ; peine perdue. Je poursuivis :
- J'ai fait un tour à la Fnac, en sortant du cours, et après je suis rentré chez moi... Et pendant ce temps, lui, si ça se trouve... (Je marquai une pause.) Et toi, tu faisais quoi, pendant qu'il était... ?
Il lâcha le nem qu'il avait entre les mains dans sa barquette, le jetant presque, tout en sifflant un soupir bruyant et bref qui fleurait bon, cette fois, l'exaspération :
- Mais bordel, on va parler de Nathan toute la journée ?! lança-t-il.
- Hum, non, mais... Mais quand même, il est mort... !
- Oui, il est mort ! Et alors ? Cela devrait m'empêcher de manger ?
- Quoi ? Mais pourquoi tu te mets dans des états pareils ? Je te demandais juste... (j'hésitai un instant compte tenu de son agacement)... où tu étais hier soir, c'est tout ?
- Qu'est-ce qu'on en a à foutre, d'où j'étais hier soir ?! Il est mort ? Il est mort ! Il aurait pu tout aussi bien être écrasé par une voiture ou partir d'un cancer des poumons dans 20 ans, vu comme il puait la clope, ça change rien à l'affaire... Je peux finir mes nems, maintenant ?
Il engouffra à nouveau un nem dans sa bouche. Je ne réagis pas, ne comprenant pas sa réaction. Ou craignant plutôt de trop bien la comprendre. Etait-ce son égoïsme habituel qui parlait ou était-ce autre chose (« Une chemise jaune et blanche ») ? Je devais en avoir le coeur net...
- Inutile de réagir comme ça... C'est juste que... Je voulais juste savoir ce que tu faisais hier soir quand il est mort, c'est tout...
Il me foudroya du regard :
- Ah tu veux vraiment parler de ça ?! Tu veux vraiment parler de Nathan ?! De ce que je faisais hier soir ?! C'est ça que tu veux ?!
Je gardai le silence, les yeux fixés dans les siens, figé de peur et appréhendant sa réponse. Elle ne tarda pas à venir :
- Hier soir, je lui défonçais le cul dans les chiottes, à ton Nathan... (Il marqua une pause) Peu de temps avant qu'il ait été tué, j'imagine...

(à suivre)

vendredi 27 février 2009

Lui - 4/x

Le téléphone s'était mis à sonner. Je n'avais pas entendu les premières sonneries mais seulement les suivantes, à partir de la troisième ou de la quatrième. J'avais difficilement ouvert les yeux, la lumière du soleil matinal perçait timidement les persiennes. Alors, j'avais saisi l'instrument de mon tourment – ce portable qui s'agitait au matin en me sortant de mes rêveries – regardé qui en était l'appelant (« Tiens... ? Sophie de mon groupe de TD du mardi... ? »), m'étais essuyé la bave encore tiède qui avait coulé sur ma joue dans mon sommeil, et finalement vite raclé la gorge en prenant une grande inspiration, et en espérant conserver toute ma dignité en donnant à mes paroles un peu de contenance :

« Alleauuuuu... ? ». Ma voix d'outre-tombe m'avait trahi : Sophie s'excusait déjà de me réveiller.

Entre deux bâillements, essayant de réaliser ce qu'elle me racontait, me frottant les yeux avec le secret espoir de sortir de ma léthargie (« Ou bien de retourner me coucher très vite... Non, ce ne serait pas raisonnable... »), j'essayais de comprendre pourquoi elle m'avait appelé. J'étais le troisième sur sa liste de contacts, elle s'était dit qu'il fallait prévenir tous ceux qui étaient en cours avec lui.

Lui ? Lui, c'était Nathan et il avait été assassiné. La presse régionale allait en faire ses choux gras pour les jours à venir (cf. cette coupure de presse de l'époque).

Deux heures après le coup de fil de Sophie, après m'être vaguement débarbouillé, j'arrivai sur le site du campus.

J'avais hésité. Au début, non, je m'étais dit que c'était la meilleure chose à faire, rencontrer les enquêteurs directement sans attendre qu'ils me contactent, essayer de leur donner des renseignements quelconques même si je ne savais rien de particulier, prendre un peu la température auprès des autres étudiants, voir l'agitation des autorités et puis – qui sait – jeter un oeil au lieu du crime, juste pour voir, en espérant qu'il n'avait pas été nettoyé ?

Et puis, alors que j'étais en train de m'habiller, je m'étais soudain interrompu : et s'ils cherchaient le meurtrier parmi les étudiants ? Dans ce cas, est-ce que le fait de me rendre à la fac pour les rencontrer n'était pas un comportement suspect ? Celui d'un agresseur qui ferait semblant de désirer aider et d'être disponible pour mieux voiler sa culpabilité ?

D'un autre côté, est-ce que le fait de rester chez moi, sans réagir, alors que cette Sophie m'avait prévenu était un comportement suspect ? Et puis, imaginons qu'elle mentait ? Que je faisais partie des suspects pour une obscure raison et que la police lui avait demandé de m'appeler pour me faire venir ? Qu'elle n'avait appelé personne d'autre, en fait ? ...

J'avais secoué la tête, avalé d'un trait l'expresso que je venais de me faire et m'étais fait la réflexion... que je réfléchissais trop, justement.

Sur place, c'était un peu la déception : point d'agitation particulière mais au contraire une absence de réaction. Une cellule psychologique avait été installée dans une grande salle où, habituellement, la fac affichait les résultats d'examens mais aucun étudiant ne s'y trouvait. Le crime avait eu lieu dans les toilettes pour homme ; je m'en étais rendu compte par moi-même en passant à proximité, constatant qu'ils avaient été barrés par des rubans jaunes « Do not cross » comme dans les films américains sauf que, pour le coup, les rubans étaient bien français et arboraient « Zone interdite – Police technique et scientifique ». Il était impossible de voir quoi que ce fut depuis le couloir où le quidam essayait de regarder. Bref, vu que les cours avaient été annulés pour la journée et que nous étions vendredi, j'imagine que la majorité des étudiants qui n'étaient pas des curieux avides de sang étaient heureux de l'aubaine du long week-end de 3 jours qui s'offrait à eux.

J'avais retrouvé Sophie et trois autres étudiants de ma promo dans un café en contre-bas de la faculté. Elle travaillait à la bibliothèque ce matin pour un exposé qui aurait dû avoir lieu dans l'après-midi. C'est la raison pour laquelle elle se trouvait à la fac. La plupart des gens de notre promo n'étaient pas présents puisque nous n'aurions dû avoir cours qu'à partir de 14h00.

Elle nous avait expliqué comment tout s'était passé. Un étudiant avait découvert le corps de Nathan dans les toilettes au petit matin, plusieurs coups de couteau d'après ce qu'elle avait compris. Pas de témoin, cela avait dû se passer dans la nuit ou dans la soirée, après le passage des équipes de nettoyage, qui passaient vers 19h00. Elle était sous le choc, même si Nathan, elle ne le connaissait pas vraiment. Elle était catholique, elle ne comprenait pas comment on pouvait tuer quelqu'un avec autant de violence, c'était horrible, il y avait du sang partout d'après ce que disaient ceux qui avaient découvert le corps. Elle avait pleuré un peu, une de ses copines aussi en conséquence, les deux autres étudiants et moi les avions réconfortées, même si nous n'en menions pas large non plus.

Une fois calmée, elle avait bien voulu nous parler plus en détails de ce qu'elle savait. Personne n'avait vu Nathan aller aux toilettes la veille. Par contre, un autre étudiant lui avait dit qu'une secrétaire de la bibliothèque – qui fermait à 19h45 – avait vu, en sortant, un jeune homme entrer dans le bâtiment principal.

Il s'agissait là d'un élément important. Dans cette faculté, le bâtiment principal n'accueillait normalement plus de cours à partir de 18h ; les cours tardifs (qui pouvaient avoir lieu jusqu'à 21h00) se déroulaient exclusivement dans les bâtiments annexes. Seul le service de nettoyage se retrouvait dans les couloirs du bâtiment principal jusqu'à 19h30 environ, avant que les grilles d'accès au campus ne soient fermées aux alentours de 21h30.

Par conséquent, si un étudiant avait été aperçu aux alentours de 20h00 entrant dans le bâtiment principal, il pouvait s'agir d'un suspect.

Mais lorsque j'appris que, d'après cette rumeur, la secrétaire de la bibliothèque, si elle n'avait pu voir le visage de l'étudiant à distance, avait cependant pu remarquer qu'il portait une chemise jaune et blanche, un frisson m'avait parcouru l'échine.

Jaune et blanche ?

J'avais pris congé de mes camarades, allumé mon téléphone à peine sorti du bar et composé son numéro.

(à suivre)

mercredi 11 février 2009

Lui - 3/x

« J'aime sentir ton foutre dans mon cul. Sur mon visage aussi. »

Cela n'était qu'un fantasme comme les autres. Une pratique sexuelle comme une autre parmi un large panel de pratiques, des plus régulières et inoffensives, aux plus... hétérodoxes et exotiques. Et Dieu sait combien les hommes – a fortiori les homos – sont capables d'inventivité en matière de jeux sexuels !

Pourtant, chez lui, ce n'était pas un jeu. Ou plutôt, je devrais dire que ce n'était pas qu'un simple fantasme. Avec les années et les partenaires, j'ai pu me rendre compte que certains appréciaient de jouer avec le sperme à un moment particulier de l'acte sexuel mais en étaient pourtant détachés (voire même dégoûtés) une fois l'état de satisfaction atteint. Sauf qu'à l'époque de mon histoire avec « Lui », je l'ignorais encore. Et le fait qu'il voyait dans le sperme non pas le symbole du plaisir de l'autre mais le vecteur d'une salissure – ma salissure – était tout sauf anodin. Surtout si on prenait en compte le fait que cette salissure le fascinait et l'excitait.

J'en avais eu la certitude lors d'une discussion qui avait eu lieu quelques jours après le semblant de rupture que nous avions vécu. Une rupture qui n'avait finalement pas été consommée, ne sachant ni les raisons qui l'avaient mis dans une rage folle, ni celles qui l'avaient poussé à finalement revenir auprès de moi comme si de rien n'était.

Cet après-midi là, nous étions assis l'un à côté de l'autre et avions un cours d'amphi qui ne me passionnait guère. Dans ces cas-là, je faisais toujours un effort la première heure mais, la démotivation aidant, je finissais par reposer mon plume avec résignation et à me laisser aller à regarder mes copains étudiants. Et ce que j'appréciais, dans un amphi, c'était la somme colossale de jeunes mecs qu'il était possible de mater tout autour de soi avec délectation.

Et puis, il y avait toujours le garçon. Celui qui attirait notre attention plus que de mesure, pour une nuque délicate, un regard fondant, des lèvres tendres ou des pectoraux simplement dessinés derrière un t-shirt. Dans ce cours-ci, c'était Nathan. Avant de sortir avec « Lui », Nathan avait toujours fait parti de mes fantasmes d'étudiant. Et je n'étais jamais parvenu à savoir s'il était hétéro ou homo. Je m'étais donc laissé aller ce jour-là à baver sur Nathan comme nombreuses de mes soeurs hétérosexuelles en mal d'amour. Et sans doute aussi en mal d'une nuit de baise – enfin (elles en étaient désespérées) – mémorable.

Cela ne « Lui » avait pas plu. Il ne l'avait pas dit explicitement mais c'était tout comme. Nous nous étions retrouvés à la pause pour fumer une cigarette, à l'extérieur de l'amphi. Il avait enfilé sa petite veste en velours beige parce qu'il ne portait qu'une chemise hawaïenne jaune et blanche et que le vent soufflait fort. Le temps d'approcher ses mains de sa bouche pour aider la flamme du briquet à réveiller la braise de sa clope, qu'il m'informait qu'il n'était pas aveugle :

- N'y pense même pas, avait-il lancé.
- Pardon ?
- Avec Nathan. N'y pense même pas.
- Hein ? ... (J'étais pris la main dans le sac). De quoi tu parles ?
- Ne nie pas. De toute façon, ce n'est pas quelqu'un pour toi.
- Attends... De toute façon, tu es mon copain... Et puis c'est pas parce que je regarde que...
- Je suis une exception, Arnaud.
- ... Une exception ? Je ne comprends pas ?
- Nathan n'est pas quelqu'un pour toi. Vous ne faîtes pas partis du même monde.
- Je ne comprends pas... ? (Je ne voyais pas où il voulait en venir.)
Il soupira :
- Tu es laid, Arnaud. Lui ne l'est pas.

Et cela m'avait fait l'effet d'une douche froide. N'importe qui ayant suffisamment confiance en lui aurait sans doute réagi en riant sincèrement. Cela n'avait pas été mon cas. Car jamais je ne m'étais aimé. Et que j'avais toujours souffert de ce désamour que j'adressais tous les jours à mon miroir. Alors, lorsque « Lui » n'avait pas hésité une seule seconde à souligner ces questions d'estime personnelle, je m'étais retrouvé cloué sur place, rabaissé, silencieux, misérable.

Avec le recul, je comprends aujourd'hui que c'est sans doute cette différence de beauté physique – les plus hypocrites auraient dit que je ne rentrais pas dans les canons classiques de l'esthétique – qui tout à la fois nous séparaient, « Lui » et moi, mais aussi nous réunissaient. Autant, « Lui » incarnait cette beauté inaccessible à laquelle j'avais la chance de pouvoir goûter, autant – moi – j'incarnais cette laideur qui l'excitait tant et tant, quand il réclamait que je lui jouisse au visage.

Me rabaisser physiquement faisait sans doute partie de ce jeu particulier qu'il affectionnait tant ; plus j'étais persuadé de cette laideur, plus je l'exprimais dans sa simplicité toute naturelle, informé par le regard de l'autre que mon image relevait du dégoût. Alors, je me résignais à être laid, « Lui » triomphait de cette empire, et hurlait ses orgasmes lorsque je giclais benoîtement dans sa bouche.

Etre aimé pour une laideur tout en se désaimant pour la même raison. Il y avait là un écartèlement malsain entre l'amour propre et l'amour de soi qui aurait pu me mettre la puce à l'oreille, si seulement j'avais été un lecteur de Rousseau à cette époque. Malheureusement, on ne se découvre souvent un intérêt pour l'intelligence des classiques qu'à partir d'un moment où l'on n'est plus en mesure d'en recevoir toute la portée des enseignements ; sans doute parce qu'on n'en saisit l'intérêt personnel qu'à rebours, lorsque l'expérience vient avec ses blessures qu'il est indispensable de panser.

Mais il est des évènements qui suscitent bien d'avantage d'interrogation que le plus pertinent des écrits de philosophe. Et ce fut le cas le lendemain de cet épisode d'humiliation universitaire : le corps de Nathan avait été retrouvé poignardé, au matin, dans les toilettes du bâtiment principal...

(à suivre)

mercredi 5 mars 2008

Lui - 2/x

Il était tard à l’heure où je rentrais chez moi. Mes parents s’étaient absentés pendant quelques jours – du moins, je l’imaginais car, de toute façon, je l’ignorais. Ca ne m’intéressait pas. Ce qui m’intéressait, c’était Lui. Ce garçon qui partageait ma vie depuis peu. Ce garçon qui à chaque instant m’apportait une lumière dans cette vie bien sombre que je menais depuis des années.

Il habitait à deux pâtés de maisons de mon appartement.

C’est amusant, quand j’y pense... Dans l’existence, il se présente à nous des coïncidences que nous nous empressons d’interpréter comme des signes. Surtout quand cela nous arrange, surtout comme ça nous arrange.

Pour lui et moi, cela tenait à peu de choses. Il y en avait deux, en fait. Le premier signe, c’est qu’il habitait à 50 m de chez moi depuis des années. Je savais précisément où il habitait mais je n’avais jamais eu le droit d’y aller – sa mère, homophobe et mauvaise, m’avait-il dit. D’ailleurs, il venait toujours chez moi, et chez mes « parents adorables », me disait-il. En tout cas, je trouvais au moins amusant que nous ayons pu nous croiser tous les jours dans la rue pendant des années sans jamais nous « rencontrer ». Le second signe, c’était nos numéros de téléphone. Nous avions les mêmes numéros mais dans le désordre. C’est dire : nous étions faits pour finir ensemble.

Le problème, avec les signes, c’est que lorsqu’on les remarque, on ne sait pas toujours les interpréter correctement. On a bien trop tendance à les interpréter comme ça nous arrange, alors que si on y prêtait plus attention, ces étranges coïncidences pourraient tout aussi bien être des avertissements. Bref…

Ce soir là, j'étais donc rentré chez moi vers 23h00. J’avais eu cours très tard à la fac et j’étais allé dîner avec un ami étudiant. Je n’avais pas vu mon petit-ami de la journée, alors qu’il étudiait en fac avec moi. Cela m’avait intrigué et j’avais essayé de le joindre sur son portable - en vain. Alors, ce soir là, rentrant chez moi, j’avais décidé de prendre mon courage à deux mains et de lui rendre directement visite. Au pire, s’il n’était pas là et que je tombais sur sa mère, je m’étais dit que je me présenterais comme un collègue de fac venant apporter les cours à son ami.

Je m’étais retrouvé devant la porte de son immeuble, un vieil immeuble à même la rue, avec une petite mais vieille et lourde porte en bois, et des vieux murs de pierre qui sentent la vieille humidité froide. Et un interphone encastré dans le pan de mur. Neuf, l’interphone, pour le coup. J’avais sonné. Il m’avait répondu et il était descendu. Il était habillé chaudement avec un anorak : il semblait avoir prévu de sortir.

Il s’en était suivi une scène surréaliste. Il m'avait demandé sèchement pourquoi j’étais venu le voir alors qu’il me l’avait interdit. Puis, il avait commencé à s’énerver, s'était mis à hurler devant le pas de la porte de l’immeuble, m'avait dit que j’avais tout gâché, qu’après m’avoir vu il ne pouvait sortir, que ça ne marcherait pas, qu’il ne pourrait pas le faire, que j’étais sa parenthèse de tranquillité, son havre de paix, et que je venais de tout gâcher. Il avait fini par me claquer la porte au nez et était remonté dans son appartement.

Je m’étais retrouvé seul devant le pas de la porte de son immeuble, à moitié hébété, à moitié dégoûté.

Puis j’étais rentré chez moi et j’avais pleuré. Toute la nuit, j'avais pleuré. Je ne savais pas vraiment ce que j’avais fait mais j’avais tout gâché. J’avais cassé quelque chose, une magie qui existait entre nous, ou que sais-je encore. Et jamais plus je ne le reverrais. C’était fini, connement fini, pour une action inconsidérée dont je ne mesurais aucune conséquence. Mon rayon de soleil, ce garçon qui me gardait en vie depuis un, deux ou trois mois, m’avait échappé. Ce serait la dernière fois que je le verrais. Du moins, ce soir là, j’en étais persuadé...

Car, le lendemain matin, il s'était tranquillement présenté chez moi avec un grand sourire et m'avait proposé d’aller me balader au bord de mer. C’est qu’il faisait beau, ce jour là : c’était bien un jour pour se balader.

Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais ça ne l’avait pas fait. Car quand on est amoureux, qu’on pense avoir tout perdu en une nuit, mais qu’on se rend compte qu’on se trompait, on ferme les yeux. On ferme les yeux et on ne cherche pas à comprendre. On savoure l'objet perdu qu'on vient de retrouver, sans rien dire, et on se tait. Et c’est ce que j’avais fait.

L’amour rend aveugle, dit-on. Mais j’étais bien loin d’imaginer que c’était à ce point.

(à suivre)

Lui - 1/x

- Tu es sûr que c’est la solution ? me demanda-t-il.

- Oui, je le crains. finis-je par lui répondre, après un instant d’hésitation.

Il se tût un instant, me regarda de ses grands yeux bleus et finit par tourner les talons. Quelques instants plus tard, il était dehors. Il avait claqué la porte.

Je ne sais pas depuis combien de temps nous sortions ensemble : un mois, deux mois, peut-être trois ? Quand j’étais avec lui, je me sentais vivre. Je ne voyais pas le temps passer. Ce n’est pas anodin si je ne me souviens toujours pas, aujourd’hui, combien de temps nous étions restés ensemble. Ses grands yeux bleus, ses cheveux bruns courts, et son sourire radieux. Je m’en souviens encore aujourd’hui. Il avait un visage qu’on ne pouvait pas oublier. De ceux que, lorsqu’on les regarde, on se dit qu’on a vu une des plus belles choses du monde et que la grâce a fondu sur nous.

Mais il m’avait trompé. J'aurais dû le savoir dès le début : je n’étais pas assez beau pour lui, et puis trop intelligent. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Et pourtant...

Je me souviens que lorsque je commençais à partir en live, il se mettait à sourire en silence et me mettait un doigt sur la bouche. C’était un jouisseur de la vie, pas un découvreur comme moi je l’étais – et le suis encore. Quand nous sortions au-dehors et que nous respirions le soleil et les effluves iodées du bord de mer, je ne pouvais m’empêcher d’entrouvrir mes lèvres et de commenter mes sentiments. Je crois qu’il ne le supportait pas. Parce que lui, c’est en silence que son esprit voyageait. C’est en silence qu’il attrapait les nuages et qu’il se laissait pénétrer des rayons dorés du plus vieil astre de notre monde. Je me demande encore pourquoi il m’avait souri la première fois. Et pourquoi il m’avait embrassé. S’était-il mis avec moi par erreur ? Etait-il resté par pitié ?

Il était mannequin. Ou du moins souhaitait-il le devenir. Grand, musclé, imberbe, un fin trait de pilosité venait s'enfouir de son nombril jusque dans son entre-cuisses. Je crois que ce qui était le plus effrayant, chez lui, c’était son insolente beauté. Celle de ses grands yeux bleus qui faisait fondre tout pédé qu’on croisait ici ou là. Celle de sa petite fossette au milieu du menton qui changeait de forme quand il souriait. Celle de ses belles dents blanches qu’il découvrait sans retenue lorsqu’il riait à gorge déployée.

Mais un jour, il m’avait trompé. Il ne m’avait rien dit. C’est moi qui l’avais découvert. Comme ça, du jour au lendemain. Tout était là depuis le début, devant mes yeux. Tout tenait dans ses virées nocturnes sur lesquelles je ne posais aucune question, ayant trop peur de ce qu’elles impliquaient. Et un beau jour, le hasard me révéla la vérité. Un beau jour, je découvrai par hasard qu’il était lié à toute cette histoire. Et ce, pour mon plus grand désespoir...

(à suivre)