La moindre plume

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jeudi 22 janvier 2009

Désert

Il s'arrêta brutalement et regarda derrière lui. Le cours de la vie était suspendu, il n'y avait rien d'autre qu'un silence. Un peu de néant, aussi, peut-être. Et du vide, partout du vide, celui des verres qu'on regarde – assoiffé, celui des paquets de cigarettes qu'on a oubliés de racheter et bien sûr de la suite innombrable d'hommes ou de femmes qui ont partagé notre couche avant de s'en éclipser.

Cela lui faisait une drôle de sensation dans le ventre. Non pas qu'il ne côtoyait pas le vide habituellement : à vrai dire, il occupait souvent ses critiques personnelles lorsqu'il essayait de savourer les oeuvres des autres. Il les trouvait trop insipides, sans texture, sans relief, sans sens. « Aucune histoire » dans ceci, « un vague divertissement » dans cela, « ça n'a aucun intérêt » dans cette autre chose.

Et pourtant, il avait toujours poursuivi sa marche dans ce désert plein de lumières et d'ombres, de formes improbables et d'enseignes lumineuses.

Non, le problème, cette fois-ci, c'est qu'il ne constatait pas le vide des autres, tel qu'il le percevait jusqu'à présent, mais le sien propre. Son vide. Sa non-création. L'absence de son oeuvre.

Et donc : cela lui faisait une drôle de sensation dans le ventre.

Il se demandait, naïf : « Comment peut-on marcher ainsi des années sans insouciance et se réveiller un beau jour en constatant combien on manque cruellement de substance ? ». Est-ce que c'était un rêve dont il venait de se réveiller ?

Mais alors, que fallait-il faire, maintenant, si tout ça était un rêve ? On ne l'avait pas prévenu ! On ne l'avait pas formé à ça ! Il ne s'était pas même posé la question ! Fallait-il fermer les yeux pour se rendormir et rêver à nouveau ? Fallait-il se lever du lit pour la première fois de son existence ? Prendre son petit-déjeûner, avec un café chaud pour avoir les idées claires ? Embrasser sa compagne ou son compagnon pour se rassurer de ne pas être seul ?

Bref, que fallait-il faire pour faire disparaître cette drôle de sensation dans le ventre ? Pour faire disparaître ce vide qui soulève le coeur et donne envie de vomir ? Créer ? Mais comment créer quand on constate le gouffre qu'on a laissé béant pendant autant de temps ? Est-il seulement possible de créer ? Et créer quoi au juste ? Pour qui ? Pour soi ? Pour les autres ?

Il poussa un long soupir en ignorant les réponses à ses multiples questions. Dans son dos, les quelques traces de pas déjà effacées qu'il avait laissées dans le sable de son passé. Et devant lui, un désert, l'immensité des possibles, plus terrifiante encore que le plus profond des abîmes.

vendredi 9 janvier 2009

Tu peux crever, tu sais ?

La maturité, ce n'est pas parvenir à réaliser un objectif en ayant maîtrisé ses passions. Ce n'est pas non plus parvenir à se libérer de quelconques entraves ou de chaînes plus ou moins grossières ou épaisses que tout un chacun trimballe partout où il se traîne. Ce n'est pas non plus avoir un travail, une famille, un appartement, des enfants et un labrador qui s'appellerait Barney.

Non : tout ça, ce sont les piaillements d'un petit oiseau qui se plaint d'être enfermé dans sa cage dorée mais qui ne dit plus rien lorsqu'il a le bec rempli des graînes que son maître lui a gentiment déposées dans sa mangeoire.

La maturité, c'est en réalité bien pire que cela.

C'est parvenir à ne pas succomber à une angoisse métaphysique terrifiante : la communauté des hommes se fiche complètement - mais alors complètement ! - de savoir ce que tu es, ce que tu fais, ce que tu vis - et même si tu vis ! - en tant qu'individu. Elle ne te donnera rien - absolument rien - si tu ne viens pas l'arracher.

La maturité est donc la mort de l'attentisme ; c'est se jeter dans la vie quoi qu'il en coûte et se rendre compte que ni rien, ni personne ne sera là pour te relever, toi qui n'es qu'un anonyme de peu d'importance.

La maturité, c'est accepter l'injustice permanente de l'inégalité des hommes.

Je peux vous assurer que ça fait bizarre quand on commence à s'en rendre compte.