Jeux du soir, bonsoir
Arnaud Seldon le 30 octobre 2006

- à 1h30, joue au jeu : “Merde, je boirais bien un Coca“. Prends tes clefs et, sans faire de bruit, sors de chez toi. La rue est morte, Paris dort. Retire des sous au distributeur et fais toi la remarque que les touches du DAB font drôlement de bruit quand le silence règne dans ton quartier.
- à 1h35, joue à “Merde, l’épicerie est fermée“. Remonte la longue avenue avant de rentrer chez toi pour ne pas paraître tout penaud et ridicule si par hasard un caméraman te filmait la nuit à sortir de chez ton appartement. Donc, devant l’épicerie, ne rebrousse pas chemin, fais comme si ce n’était pas vital pour toi, continue dignement à marcher et prends la première rue à droite, même si elle se situe à 200 m devant toi.
- à 1h37, joue à “Hop, j’évite le liquide qui tombe du balcon“, parce que tu ne sais pas exactement si c’est bobonne qui vient d’arroser ses plantes qui débordent ou si c’est deux étudiants bourrés qui sont en train de s’entraîner à pisser le plus loin depuis leur terrasse.
- à 1h39, joue à “Je suis schizophrène” et parle-toi à toi-même à voix haute dans la rue comme si tu parlais à ton ami imaginaire. Dis quelque chose comme “Tant pis, en rentrant, je me ferai un thé bien sucré” et toussote légèrement lorsque tu te rends compte que la masse avec une couverture d’urgences dorée est un SDF que tu viens de réveiller. Et qu’il t’aurait pris pour un cinglé de plus si seulement il n’était pas aussi bourré que tu l’étais la veille dans une soirée arrosée.
- à 1h40, joue à “Moi aussi, je suis un ninja“, en ouvrant délicatement la porte d’entrée de l’immeuble pour ne pas réveiller tes voisins du rez-de-chaussée. Puis faufile toi dans les escaliers sans qu’on entende tes chaussures taper dessus et fais des mouvements amples comme dans les dessins animés où les personnages marchent sur la pointe des pieds. Fais toi la remarque que tu as l’air ridicule mais que tu t’en fiches puisque tout le monde dort, à 1h40, sauf toi. Et le caméraman qui te suit depuis l’épicerie fermée, bien sûr. Enfin, tu ouvriras doucement la porte d’entrée d’appartement, que tu refermeras tout aussi délicatement parce que tu ne veux pas réveiller tes voisins. Et que tu n’as pas envie que l’un d’eux apprenne que tu n’as pas de vie, un dimanche soir, pour sortir à 1h30 chercher une bouteille de Coca. Parce que, tu le sais, tu le sens, chacun d’eux a l’oeil collé au judas de sa porte et il épie tes moindres faits et gestes.
- à 1h45, joue aux “Mikado avec ta vaisselle“. Souviens-toi d’abord de ta concierge du rez-de-chaussée qui n’aime pas que tu fasses la vaisselle à 4h00 du matin. Remémore toi qu’elle ne supporte pas quand il y a du bruit dans ta cuisine passées 22h30. Ensuite, constate avec effroi que la vaisselle que tu as fait 4 heures plus tôt est une sorte de montagne monstrueuse sur l’égouttoir qui a disparu littéralement sous les casseroles, les poêles, les bols et les assiettes. Puis, rappelle-toi de ce jeu avec ces petites baguettes en bois auquel tu jouais dans ton enfance - le Mikado - et dis toi que tu vas faire la même chose avec ta vaisselle. Pour accéder à la casserole qui se trouve en-dessous, amuse toi silencieusement à retirer chaque pièce de ta vaisselle sans toucher ni faire bouger un seul instant la montagne de vaisselle enchevêtrée qui est devant toi. Pousse un cri étouffé dans l’oeuf lorsque le couvercle en fer de tes poêles s’apprête à faire un “Chboiiiiing !” très résonnant mais plaque le vite contre ton torse pour en arrêter le bruit avant que ta portugaise de concierge ne soit réveillée au milieu de sa nuit qui a commencé avec le coucher du soleil. Enfin, pousse un soupir de soulagement, remplis tout doucement ta casserole avec de l’eau du robinet, place la tout en silence sur la plaque électrique et fais chauffer l’eau.
- à 1h48, joue à “Je fais pipi aussi : j’en ai une énorme envie !“. Comme tu es décidemment très respectueux de tes voisins car tu aimes l’adage “Je ne fais pas de bruit parce que, toi, voisin chéri, tu n’en fais pas non plus“, tu fais pipi assis comme Pascal, en espérant que ça fera moins de bruit que debout et que ça ne s’entendra pas trop, tu te dis que tu ne vas quand même pas tirer la chasse tout de suite parce que ça ferait peut-être du bruit, mais tu n’aimes pas laisser un pipi dans une cuvette parce que c’est pas hygiénique, alors tu mets de l’Ajax en poudre dedans pour tuer les bactéries, mais tu constates que ça commence à faire de la fumée qui est âcre et désagréable. Tu constates que tu es en train de faire une grosse connerie, alors tu pries pour que tes voisins ne soient pas réveillés et tu tires finalement la chasse avec un nouveau soupir de soulagement.
- à 1h50, joue à “Moi, bobo dans l’âme, je prends du thé dans une boule à thé“. L’air fier et prétentieux, scrute le haut de ton étagère où se trouvent tes sachets de thé du Palais des Thés, que tu as achetés directement dans la boutique et pas sur Internet, avec un air pensif comme si le caméraman - toujours derrière toi même si tu ne le vois pas - prenait une séquence de toi s’extasiant devant un tube fluorescent de Dan Flavin. Puis, l’air circonspect, hésite un instant entre du Thé aux fruits du Népal et du Montagne Bleue. Comme un bon bobo qui refuserait absolument de prendre du thé en sachet parce que c’est tellement populaire, lis un instant les compositions des deux thés entre lesquels tu hésites. “Thé noir savoureusement parfumé avec des fleurs de lotus, des lychees, des mangues et de la cannelle” pour le premier ; “Thé noir délicieusement parfumé avec du miel, de la lavande, des bleuets, de la fraise, et de la rhubarbe” pour le second. Note donc, avec intérêt, que le premier est “savoureux” et que le second est “délicieux“. Prends le premier d’un air satisfait parce que tu es d’humeur “savoureuse” ce soir, insère délicatement ta cuillère à thé que tu aurais aimer être en argent parce que c’est tellement plus chic, alors que c’est une cuillère à café en inox acheté chez Monop’, et remplis comme il faut ta boule à thé avec précision. Deux cuillières et demi. Pas plus, pas moins, darling, parce que la mesure fait les gens heureux. Laisse refroidir un brin l’eau chaude qui ne doit être que frémissante, verse-la délicatement sur ta boule à thé et attends 5 minutes précisément que le thé soit parfaitement infusé.
- à 2h00 pile, joue à “Et si je faisais ma valise, maintenant ?” Repose ta cuillère à thé avec satisfaction. Fais ta valise pour le lendemain, dis toi que tu n’arriveras pas à dormir puisque tu t’es levé à 15h00 dans l’après-midi et hausse les épaules en te disant que tu dormiras dans le train. En première classe, bien sûr, parce que tu n’es pas n’importe qui. Juste un futur thésard paumé qui joue les riches parisiens alors qu’il est un pauvre provincial qui va passer 10 jours dans sa famille à Nice. Bienvenue dans le monde réel.
(photo d’Olivier Thereaux : source)



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