La princesse de Machiavel ou bonjour grand-mère

Arnaud Seldon le 30 décembre 2004

Nous partons pour la douce ville de Vichy. Une ville au passé chargé – c’est le moins que l’on puisse dire – mais qui a le mérite d’être une ville douce et tranquille, pleine de machins « thermales » et autres trucs reposants. Par contre, Vichy, en hiver, c’est froid. Très froid. Pire que le Mistral qui souffle dans les rues étroites du centre-ville aixois.

A notre arrivée, la même subtilité que d’habitude : la rencontre avec ma douce famille auvergnate. J’aime ma famille auvergnate. Mais elle souffre de défauts qui, à l’image de toutes les autres familles sans doute, finissent par gravement taper sur le système. Et, comme tout microcosme sociétal, ma famille comporte des personnages hauts en couleurs qui, derrière l’apparente sympathie courtoise voir mielleuse, cachent des monstruosités de la nature humaine.

Pour les quelques jours qui viennent, nous emménagerons chez ma grand-mère maternelle. J’aime beaucoup ma grand-mère. Ayant divorcé de son mari (mon grand-père maternel, remarié, et habitant aussi à Vichy) vers ses 35 ans, elle habite depuis toute seule. C’est elle qui me gardait sur la Côte d’Azur lorsque, enfant, je ne désirais plus aller en centre-aéré. Un court intermède de mon enfance où elle habitait à 500 m de chez nous ; ce qui avait fini par se solder par son retour dans son Auvergne natale lorsque sa présence niçoise s’était achevée par une engueulade avec mon père (son beau-fils) puis, surtout, avec ma mère (sa fille).

Parce que, voyez-vous, ma grand-mère est une femme très particulière. Cultivée, passionnée d’Histoire (elle connaît sur le bout des doigts la généalogie des rois, reines et autres maîtresses des Capéciens jusqu’à Napoléon), elle possède néanmoins l’étrange facilité à se réclamer du catholicisme lorsque cela l’arrange (et uniquement lorsque cela l’arrange, elle qui a finalement divorcé à une époque où ce n’était pas évident, qui a trompé son mari, et qui assène avec froideur des propos à faire pâlir Jésus Christ lui-même de honte), avant de proférer les propos les plus immondes sur « les arabes » avec une facilité déconcertante. Les « cette vermine universelle » côtoient sympathiquement les « mais qu’est-ce qui a pris au bon dieu de foutre une saleté pareille sur la Terre ? ». Et vous pouvez imaginer combien la chose est agaçante (ah, douceur de l’euphémisme).

Ceci ne serait rien comparé à l’ensemble des français racistes enclin aux pires généralisations sur les groupes sociaux qu’ils pensent connaître, s’il n’y avait que cela. Mais, problème : ma grand-mère a, en sus de cela, une faculté particulière qui consiste à apprendre aux autres la plus belle valeur qui soit : la culpabilité. C’est par ce terme que ma propre môman m’avait expliqué son départ de chez elle à 19 ans, fuyant cet étrange apprentissage qui avait lieu auprès de sa mère. D’ailleurs, si ma mère est diabétique (insulino-dépendante avec piqûres quotidiennes), je soupçonne la manipulation de ma grand-mère sur l’auto-culpabilité d’être responsable du développement d’un terreau propice à ce genre de maladies auto-immunes.

Néanmoins, ma grand-mère possède d’autres qualités : elle tient sa maison avec une propreté irréprochable. Non, ce n’est pas exactement ça. Disons plutôt qu’on pourrait manger à même le sol, mais sans user de la métaphore. Or, un tel état de propreté, de rangement, de perfection, ça s’entretient. Résultat, la moindre action, la moindre activité, la moindre intervention, suit des règles d’entretien domestique strictes et rigoureuses. Je ne pousserai pas le vice à vous les énumérer mais tout est ritualisé, tout est réglé, systématiquement, du lever au coucher. Les repas sont à heure fixe, la porte d’entrée fermée à double tour, le soir, à 20h00. Je n’ose même pas parler de mes obsessions de fumeur qui, ne pouvant évidemment pas s’adonner à sa drogue favorite à l’intérieur, est obligé de sortir systématiquement dans le froid négatif hivernal pour pouvoir s’en griller une. Tout cela en endurant le silence méprisant de la grand-mère qui regarde son toxicomane de petit-fils sombrer dans la perdition. Mais toujours en silence et sans remarques directes, toujours par des allusions approximatives, sinon, ça ne serait pas marrant, on ne pourrait pas culpabiliser. Heureusement, pour cette fois, je m’y rends avec mes parents, et leur « laxisme » fait écho au mien pour tenir tête à ma grand-mère. Mais les fois où je suis venu seul, en été, pendant quelques jours, l’enfer était présent.

Pourtant, tout ceci ne permet pas d’expliquer la vraie monstruosité qui se cache derrière ma douce grand-mère.

Un autre problème est que, lorsque vous rentrez dans la vie de cette femme, ne serait-ce que pour quelques jours, vous franchissez les portes de l’irréel, pénétrant dans son univers, perdu que vous êtes de toutes ces références étranges et nouvelles qui se profilent devant vous.

C’est que, voyez-vous, cette maison est piégée. Oui, vous avez bien lu : piégée. Chaque porte, chaque fenêtre, chaque placard, chaque tiroir, chaque tapis, chaque chaise, chaque table, le moindre meuble, la moindre étagère, le moindre objet, comporte un vice volontairement caché qui réclame, pour le non-initié (comprendre pour toute autre personne que ma grand-mère), la plus grande des précautions. Car la moindre des choses risque de se briser, de tomber, de se casser, de se détacher, de s’écrouler, de s’effondrer… Tout est organisé de cette manière. Et tout cela dans un environnement hostile, truffé de dizaines de mines antipersonnelles distillées dans le sol avec soin : des petits tapis dans chaque pièce dans lesquels vous vous prenez les pieds, des cuvettes et des seaux pleins d’eau dans chaque recoin dont vous n’arrivez pas à comprendre le sens et l’objectif, des élastiques accrochés aux poignées des portes et aux fenêtres dont l’utilité vous échappe (un haussement d’épaules suffit à ma grand-mère pour vous en expliquer la raison). A croire que la chose est volontaire, tellement tout est organisé de cette façon. Résultat : un stress continuel à mal faire.

Pas grave, me direz-vous. Oui, bien sûr. Sauf que vous ne connaissez pas la deuxième donnée essentielle qui explique l’origine de la monstruosité : la machine à culpabilité.

Cette seconde raison révèle en effet toute l’horreur de la situation. A la moindre erreur, à la moindre remarque désobligeante, à la moindre maladresse faisant qu’un bouton de tiroir reste dans les mains, ma grand-mère prend un air effaré, et se dessine sur son visage la moue de celui qui voit son monde s’effondrer avec fracas. Elle vous fait donc comprendre que la situation est VRAIMENT dramatique. Parce que, comprenez, si la barre à serviettes suspendue au-dessus de la baignoire s’écroule, c’est qu’elle est maintenant cassée, et qu’elle n’en retrouvera jamais plus une de cette couleur. Que si le bouton de tiroir vous reste dans les mains quand vous le tirez, c’est VRAIMENT une horreur parce que c’est une antiquité qu’elle tient de sa propre grand-mère. Que si cet élastique vous casse dans les mains lorsque vous ouvrez une fenêtre, c’est VRAIMENT terrible parce qu’elle n’en trouvera plus jamais un à la bonne taille. Mais au lieu de faire éclater son désespoir (pensez donc : un bouton de tiroir qui reste dans les mains, c’est, comme dit ma mère, un « incident diplomatique »), elle ne va pas vous accuser directement. Elle va plutôt préférer bouder et vous faire remarquer, plus tard, par des allusions et des remarques sarcastiques, que vous êtes le responsable de son malheur et que, bien sûr, elle ne vous en veut pas, parce que ce n’est pas votre faute si vous n’avez pas vu que vous la faisiez souffrir. Elle peut d’ailleurs aller jusqu’à pleurer lorsque vous osez lui faire la moindre remarque désobligeante et elle s’enferme alors dans sa cuisine le temps de vous faire culpabiliser de votre outrecuidante méchanceté.

Avenante à l’extrême, faisant une cuisine très conséquente, elle refuse catégoriquement que vous l’aidiez pour la moindre fourchette manquante ou la moindre vaisselle à faire… mais s’arrange pour que vous sachiez que c’est elle qui souffre en plongeant les mains dans sa bassine de vaisselle et que vous ne l’aidez pas. En fait, pour toute situation, elle s’arrange pour vous faire comprendre que vous êtes responsable de son plus grand malheur, fait en sorte de feindre de ne pas vous en vouloir, et, le comble, boudant en jouant la carte de la martyre, vous fait devenir un monstre penaud de culpabilité. Telle est la situation pour le MOINDRE échange avec elle.

Je ne peux m’empêcher de parler d’un dernier petit exemple, le soir du réveillon de Noël. Après le repas (qu’elle a passé quasi-intégralement dans sa cuisine sans partager les bons mets qu’elle nous avait pourtant préparés), vient l’heure de l’ouverture des cadeaux. Nous nous échangeons nos petits présents – mon oncle (venu pour l’occasion), mes parents et moi – et les cadeaux pour ma grand-mère continuent de trôner sur la table. Elle ne vient pas : elle préfère faire la vaisselle. Une heure plus tard (la vaisselle de ma grand-mère suit un étrange rituel, faite systématiquement dans 3 cuvettes, l’une remplie d’eau chaude, la seconde d’eau tiède et la dernière d’eau froide – un rituel que ma mère elle-même avoue n’avoir jamais compris), ma grand-mère finit par venir nous voir pour les ouvrir. Au menu des réjouissances, un charmant calendrier 2005 avec plein de photos de chats (je n’en ai pas parlé mais ma grand-mère recueille les chats du quartier, au nombre de 3 pour l’instant, et adore ces petites bêtes qu’elle empêche néanmoins de vivre leur vie féline tranquillement), un superbe vase qui incorpore une bougie gélatineuse aux reflets bleus, et une photo de nous trois (mes parents et moi) dans un cadre. Notons également un caddy de grand-mère pour faire les commissions (puisqu’elle a pété le sien), mais celui-ci n’était pas encore arrivé, commandé aux 3 Suisses.

La réaction de la grand-mère aux différents présents a été éloquente. Pour le calendrier, elle assène quelque chose comme : « Oh, il ne fallait pas, je n’ai pas encore ouvert celui de l’année dernière. » Pour le vase : « C’est le genre de choses qui n’a pas sa place chez moi : avec tous ces chats, il sera cassé en moins de deux. Je vais le mettre dans l’armoire. ». Et enfin, pour la photo : « Oh, mais je ne sais pas où l’accrocher. Ah, on peut poser le cadre debout sur une table ? Même problème que pour le vase, il va finir par être cassé ». Elle finit doucement par nous remercier pour ces cadeaux et retourne dans sa cuisine… Effrayant. A donner des frissons.

Culpabilisme, culpabilisation, culpabilité. Les 3 mots magiques de ma douce grand-mère auvergnate.

Je me rends compte que je n’apprécie pas d’être ici. Chaque action dans la journée s’accompagne d’une pression insoutenable. Je m’enfuis sur mon traitement de texte, Natalie Imbruglia dans les oreilles. Heureusement que mes parents sont là : ils vont m’aider à tenir le coup.

A vrai dire, cela faisait quelques mois que je n’avais plus pensé à ma grand-mère. Pas depuis septembre lorsque je lui avais rendu visite, culpabilisant pour sa voix déchirante au téléphone lorsqu’elle me disait qu’elle ne me verrait peut-être plus jamais, si je ne venais pas la voir pour quelques jours. Ces fêtes de Noël me rappellent soudain cet étrange univers que j’avais quitté quelques mois plus tôt.

Non, décidemment, je ne me laisserai plus prendre à ce petit jeu.

Sauf que, le jour du départ, voyant ma grand-mère sur le parvis de sa petite maison, nous regardant nous éloigner – nous qui étions animés par des longs soupirs de soulagement – enfin, nous partions ! – la voyant sur le parvis, disais-je, les bras croisés pour réchauffer son vieux corps fripé et frêle, la peau usée comme du vieux parchemin, les yeux rougis par ce sentiment de ne plus nous voir pour quelques mois, je ne peux m’empêcher de penser que cette horrible femme, ce monstre de mère, cette insupportable grand-mère, continue de me briser le cœur lorsque je la vois rongée par une solitude qu’elle a pourtant choisie.

Pauvre Mamie… Si tu savais comme ton petit-fils t’aime malgré tes immondes défauts… Et cela malgré le fait que, dans ton homophobie déclarée, c’est une partie de moi que tu t’accordes à haïr…

Laisser une réponse

Vous pouvez utiliser ces balises : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>