Lector in fabula
Ecrire, c’est prendre le risque d’une confrontation.
Dans un sens, c’est une confrontation à soi. On cherche à isoler en soi les contours de sa pensée, à définir les circonvolutions de son esprit, à extraire la quintessence de son oeuvre intérieur. Puis, c’est l’histoire de se précipiter soi-même, de se distiller et de se fondre dans l’athanor pour modeler ce qui sera sa pierre philosophale.
Dans un autre sens, c’est une confrontation à l’autre. A son regard et à son appréhension, à sa capacité à comprendre et intégrer l’image élaborée qu’on lui mettra devant les yeux, dans le fol espoir - avorté dès l’origine - de le voir ingérer l’intégralité de ce que l’on aura mis en forme. Une mise en forme qui se retrouvera ensuite prise dans le tourbillon de son esprit, analysant, synthétisant, isolant pour lui-même ce que son esprit aura saisi de ce qu’on lui aura proposé.
Ecrire est donc une infinité de reflets de deux miroirs, placés l’un au devant de l’autre, l’un affrontant l’autre, mais légèrement décalés l’un de l’autre, comme si, tour à tour, l’un se mettait en avant pendant que l’autre se mettait en retrait, le premier reflétant le second, reflétant le premier reflétant le second, reflétant le premier reflétant le second reflétant le premier reflétant le second.
Parce qu’écrire, c’est d’abord se mettre hors de soi (ou en-soi) pour façonner sa pensée et en fixer une image.
Puis, c’est la mettre en forme sous l’aspect d’un texte, d’un écrit à proprement parler, d’une succession de mots et de phrases qui seront forcément en décalage avec la fulgurance de sa pensée : l’image de l’image.
On confronte ensuite cette image écrite au regard du lecteur qui lira et comprendra, ressentira, touchera, goûtera cet écrit en fonction de ses capacités cognitives, de ses goûts et de son expérience. “L’image de l’image de l’image”.
Enfin, cette “image de l’image de l’image”, nous ayant totalement échappée, la voici qui interpelle le lecteur, qui la fait sienne et la médite, qui en fait un noeud de réflexion, de réaction de sensibilité, d’interprétation. C’est l’image de “l’image de l’image de l’image“.
Ecrire, c’est donc se déposséder de sa pensée pour l’offrir à l’autre - aux autres, même - tout en en réclamant la paternité. Alors, tel une grande fille autonome, il lui reviendra de faire son propre chemin dans le monde, sous le regard critique de ceux qui s’en saisiront pour la faire vivre, sous les yeux désemparés du géniteur qui s’en ressentira toujours responsable.
Du père aux pairs, l’écriture est une mise en abîme.



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Egalement valable pour tout processus du création.
De l’inspiration à l’idée, puis vient la réalisation pour qu’enfin le résultat soit soumis au regard et à l’avis d’autrui qui donnera sa propre interprétation qui pourra être, comme décrit, aux antipodes de l’intention originelle.
C’est vrai que c’est une affaire de création avant tout, peu importe si la forme sera une écriture, une sculpture, une peinture, un design de site web, un morceau de musique, etc.
Cela n’est finalement que la très banale histoire de l’extraordinaire acte créatif.
C’est vrai qu’il y a de l’extraordinaire dans cet acte là : je le dis, parfois, moi qui essaie d’écrire, aussi, un peu. De la chance, en fin de compte. Et du travail, évidemment. Finalement, assez peu de banalité dans tout cela…