2/3 - L’émissaire

Georges profita du trajet pour jeter un dernier coup d’œil au dossier : s’agissait-il de la personne adéquate ? Certes, il avait appris à reconnaître la valeur des hommes dès les premiers échanges, mais comment pouvait-il en avoir la certitude ? Et les enjeux étaient trop importants pour tolérer la moindre erreur. Il finit par s’assoupir sur le siège arrière alors que le soleil commençait à descendre à l’horizon.
Quelques heures plus tard, roulant le long d’une ancienne route de campagne mal goudronnée, la voiture arriva à destination. Elle s’arrêta un instant devant un imposant portail en fer forgé avant de s’engager sur une longue allée de gravier qui courait entre deux parterres de pelouse bien entretenus, jusqu’au pied d’un vieux manoir. Georges descendit de la DS alors que le chauffeur s’éloignait pour se garer au parking adjacent, sous le porche de ce qui avait sans doute été des écuries.
Le portier accueillit l’homme d’affaires en se penchant respectueusement en avant, sans rien dire. Il franchit les lourdes portes en bois et déboucha dans le grand hall ; deux grands escaliers de part et d’autre se rejoignaient pour mener à l’étage. Il attendit quelques instants, le temps que ses yeux s’habituent au défaut d’éclairage : seuls quelques grands chandeliers aux bougies dégoulinantes de cire dispensaient un peu de lumière. Il jeta un œil au grand lustre en cristal qui perçait au milieu de la coupole du plafond : les bougies n’étaient pas allumées. « Quel gâchis », se dit-il, en lui-même. Il en convint de glisser un mot à l’intendant à la prochaine assemblée pour relier le lustre au courant électrique.
Il fit quelques pas pour monter à l’étage quand s’approcha de lui un vieil homme aux cheveux gris et avec un costume sobre, qui attendait au pied des escaliers. Il salua l’homme d’affaires en se penchant en avant, sans lever les yeux sur lui :
- Bonjour, monsieur. Votre visiteur est arrivé, lui confia-t-il, à voix basse.
- Merci, répondit Georges sèchement, en ne lui adressant pas même un regard.
Il gravit les grands escaliers en marbre mal éclairés pour se rendre à l’étage. Il connaissait si bien les lieux qu’il ne faisait plus attention aux différentes peintures qui ornaient les murs ; divers représentations classiques inspirées de scènes des enfers de Dante Alighieri.
En haut des marches, il jeta un rapide coup d’oeil à sa gauche puis à sa droite : de chaque côté du corridor qui surplombait le hall d’entrée, une petite porte était gardée par un appariteur. Il se dirigea sur la droite, salua le gardien d’un signe de tête qui se pencha silencieusement en avant, et franchit la porte qu’il venait d’ouvrir pour lui.
Puis, il s’engagea dans un long couloir froid et sombre ; bien qu’il avait l’habitude des lieux, il frissonna en maudissant les vieilles demeures mal isolées et se frotta les mains l’une contre l’autre comme pour les réchauffer. Le bruit de ses pas résonnaient sur le dallage noir ; les flammes des candélabres latéraux dansaient à son passage et dessinaient en mouvance son ombre sur les murs. Au bout du couloir, il gagna enfin la petite porte en bois travaillé qui débouchait sur la grande salle. On avait gravé sur le cadre, tout autour, les vingt-six lettres de l’alphabet ; quant à la porte en elle-même, on pouvait y observer sculptée une représentation de la Mort personnifiée qui tenait sa faux dans une main et une lanterne dans l’autre. A ses pieds, un sablier renversé et brisé étalait son sable sur le sol. « La Fin du Temps » murmura Georges en poussant la petite porte qu’il ne connaissait que trop bien.
Il pénétra enfin dans la pièce par l’arrière. Il s’agissait d’une grande salle carrée presque vide de plus d’une vingtaine de mètres de haut, sans aucune fenêtre ou ouvertures latérales, précipitée dans l’obscurité. Il était délicat d’en percevoir le plafond qui se perdait dans l’ombre. Quant à la surface réelle, qui devait avoisiner les 300 m², elle était incertaine car l’absence de lumière d’ensemble trompait les sens et jouait avec les murs jusqu’à donner à l’endroit des dimensions irréelles. A l’arrière de la pièce (où Georges se trouvait pour l’heure car il était entré par la petite porte arrière des officiants), deux gigantesques colonnes de 3 m de diamètre, recouvertes de plaques en marbre gris sombre, à la surface lisse, se perdaient dans le plafond. Seul endroit vraiment éclairé, au milieu de la salle, devant les colonnes, une table aux pieds en fer forgé et en marbre blanc, de 5 mètres de longueur et de 2 m de largeur, sur laquelle deux lampes de lecture à la lueur blanche, rabattues vers le bas comme celles des magistrats, avaient été déposées, chacune à une des extrémités. Derrière la table, au pied des colonnes, trois sièges en bois précieux – on aurait pu dire des trônes – étaient quant à eux baignés d’une lumière dirigée, en faisceaux plongeant vers le sol, par deux spots lumineux qui se trouvaient en hauteur, chacun incrusté dans la pierre, quelque part à mi-hauteur des colonnes.
D’où il était, à une dizaine de mètres, Georges pouvait apercevoir de dos ses deux comparses assis chacun sur son siège ; Alexandre, le prêtre, se trouvait sur sa gauche, François, lui, occupait la droite. Leurs voix résonnaient dans la pièce comme dans une église :
- Et maintenant, après les femmes, ce sont les sodomites ! On aura vraiment tout vu… Il devient impérieux d’agir ! s’enflamma le prêtre, avant de partir dans une quinte de toux.
- Je partage vos angoisses, Alexandre, vous le savez… répliqua François. Mais une action immédiate ne donnerait qu’un fruit vicié puisque c’est précisément contre la répression que ces voix infantiles s’élèvent… Non, je crois qu’il est temps de rentrer en sommeil pour un certain temps et d’agir cette fois sur le long terme…
- Que voulez-vous dire ? répondit Alexandre. Laisser ces flammes de perdition s’éteindre d’elles-mêmes pour bâtir silencieusement un avenir conforme à nos idéaux ?
- Je ne l’aurais pas mieux dit, mon frère, lança Georges qui venait de rejoindre ses deux camarades.
Ceux-ci se retournèrent et le saluèrent de la tête. Il s’installa sur son siège entre les deux hommes et reprit la parole :
- Nous avions prévu tout cela, relativisa Georges, même si j’avoue que l’ampleur des évènements me dépasse.
Il s’interrompit et poussa un soupir avant de poursuivre :
- Mais rien n’est immuable. Certes, les forces du progrès ont initié une impulsion dont on perçoit avec horreur des effets spectaculaires ; seulement, l’esprit des hommes est faible : nous saurons le reconquérir avec le temps. Il va falloir être patient. Progressivement désunir ce qui veut se réunir. Et bien quantifier les ressorts à utiliser.
- A la place de la confiance, nous devons encourager la méfiance à l’égard du prochain, proposa François. J’y ai bien réfléchi et j’en suis arrivé à la conclusion que dans un climat où la sécurité ne sera plus acquise, les individus ne chercheront plus à se prendre la main mais à ériger les murs les plus inimaginables entre eux et leurs voisins ! Nous devrons peut-être entretenir un sentiment de révolte parmi quelques laissés pour compte, les plus agités et les plus vindicatifs : la majorité viendra pleurer pour qu’on restaure l’ordre milicien. Ces policiers qu’ils honnissent aujourd’hui, vous verrez qu’ils les réclameront, demain. La peur sera la corde sensible que nous ferons vibrer.
- Toujours cette même recette… Vous ne vous en lassez donc jamais ? interrogea Alexandre avec un sourire, sans attendre aucune réponse. Cela dit, pour le problème de la… (Il marqua une pause et fit mine de dégoût)… de la liberté sexuelle telle qu’exprimée aujourd’hui, si vous pensez que nous ne devons pas agir, je crois dans ce cas qu’elle finira par connaître ses propres remises en question. Logiquement, les maladies se manifesteront d’elles-mêmes, si Dieu le veut bien ; nous n’aurons qu’à appuyer là où ça fait mal au moment où il le faudra. Il nous suffira de bien souligner le péril familial et moral que constituent des billevesées comme les pratiques sodomites et l’émancipation de la femme. Surtout l’émancipation de la femme. Reste qu’il nous faudra un moteur, une motivation…
- C’est là que j’interviens, interrompit Georges. Nous agirons par le biais de l’économie. Si avoir, c’est être – si posséder se révèlera la condition sine qua non pour exister – vous verrez que les hommes se concentreront d’eux-mêmes sur leurs propres intérêts. Smith l’avait dit en son temps : “Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage…” En détournant l’hédonisme généralisé qui a tant de succès dans nos jeunes générations vers une consommation qui entretient ses propres besoins, nous devrions parvenir à renforcer les idées d’individualisme et de séparativité.
- N’est-ce pas un danger pour l’intégrité de la République ? objecta François. Si les citoyens ne sont plus que des individus centrés sur eux-mêmes, coupés les uns des autres, ce sera la porte ouverte aux anarchistes, et Dieu sait que nous avons déjà du mal à en découdre avec les drapeaux noirs ; inutile de leur apporter de l’eau au moulin.
- C’est pourquoi il faudra la jouer le plus finement possible et sur la longueur, répondit Georges. En troquant progressivement l’attachement à la République contre un sentiment national renouvelé, nous devrions échanger un sentiment d’appartenance contre un autre. Et celui-ci ne devrait pas être contradictoire avec le ressort économique de l’individualisme grandissant. Qu’en pensez-vous ?
- Que l’idée est excellente, s’enthousiasma François. A condition que ce sentiment soit suffisamment diffus ; il ne s’agit pas de réitérer les erreurs du passé : la Nation ne doit pas prendre le pas sur les libertés.
- Sur certaines libertés, souligna Georges. En concentrant nos efforts sur les libertés du ressort économique et en supprimant progressivement les autres, nous devrions atteindre un équilibre suffisamment subtile pour qu’il ne soit pas contesté. Et qui s’entretiendra de lui-même comme la solution optimale à la marche du monde. Mais il faudra l’instiller avec patience et modération.
- Mais comment réveiller un sentiment national alors que nous encouragerons les individus à se désunir ? demanda Alexandre.
- C’est là qu’interviendra le rôle du bouc-émissaire, répondit François. Un groupe d’individus contre lesquels nous brandirons notre étendard. Ils devront impérativement partager une culture dissidente ; si ce sont des étrangers, ce sera d’ailleurs beaucoup plus aisé, précisa-t-il. Cela sera notre liant. Seulement, nous devrons aussi veiller à ce que le bouc-émissaire ait une dimension internationale. Il va falloir admettre, mes frères, que le monde qui s’annonce sera total ou ne sera pas ; c’est là une concession fondamentale que nous devons faire aux forces du progrès. Sauf que nous la retournerons contre eux par le biais du bouc-émissaire.
- Vous pensez aux nègres ? s’étonna le prêtre. Pourtant la situation est bien difficile à gérer de ce côté-là : le mouvement des droits civiques américain semble trop profond… Et la race est un mécanisme qui a déjà été utilisé par le passé. Avec une certaine réussite, cela est vrai, mais non sans écueils…
- Nostalgique du Maréchal, Alexandre ? fit remarquer François non sans malice.
- Pas vraiment : la situation nous a sensiblement échappé. Et puis le massacre des juifs s’est trouvé être un détail fort embarrassant. Oui, fort embarrassant.
- Je vous taquinais, précisa François, le sourire aux lèvres. Je pensais à un bouc-émissaire plus politique. Une religion, peut-être, plutôt qu’un peuple ou une race. Je ne sais pas encore. Un ennemi commun qui nous permettrait d’entretenir une alliance future avec les pays où notre fraternité compte des membres. S’unir contre une religion, cela permettrait également de renforcer l’idée que les autres religions – les nôtres – ont une véritable valeur. Et faire d’une pierre deux coups.
Alexandre leva les sourcils et acquiesça de la tête comme s’il venait de saisir la subtilité de la démarche ; oui, sa religion sortirait grandie si une autre devenait la cible de la future alliance. Et c’était là une opportunité pour casser les délires œcuméniques de l’ancien Pape.
- Nous verrons le temps venu, trancha l’homme d’affaires.
- Cependant, qu’en sera-t-il de l’espérance ? interrogea Alexandre, pensif. (Il poursuivit, en se tournant vers Georges). Détruire les utopies, c’est prendre le risque d’un monde désenchanté. Monter les individus les uns contre les autres et animer le pantin du bouc-émissaire, cela ne suffira pas ; il faudra conserver un élément de sacré pour encourager les hommes à l’avenir, pour entretenir une transcendance.
- C’est là toute la subtilité, répondit Georges en esquissant un sourire, nous la laisserons disparaître pour qu’elle renaisse de ses cendres plus forte qu’auparavant. C’est précisément lorsque ce monde désenchanté sera précipité que les hommes désunis rechercheront d’eux-mêmes de quoi satisfaire leurs individualités : nous n’aurons même pas à intervenir ! Les plus matérialistes chercheront à satisfaire les besoins que nous créerons pour eux ; tant pis pour leur âme, il faut savoir faire des sacrifices. Pour les autres, vous verrez qu’ils viendront spontanément chercher un réconfort dans le sacré des traditions : lorsque l’avenir apparaît sombre et incertain, le passé et les valeurs sûres retrouvent leurs lettres de noblesse. Si la chance est de notre côté, le retour de la morale suivra. Et nous nous en saisirons pour l’établir de manière durable.
Alexandre hocha de la tête en silence puis finit par commenter :
- Je dois reconnaître que la démarche est brillante. Mais il conviendra d’être attentif aux évènements et de bien saisir les opportunités lorsqu’elles se présenteront.
- Ayons confiance en l’humain et en sa capacité à créer de lui-même ses propres démons, conclua François, philosophe. Nous pourrons ainsi préparer le terrain pour notre émissaire. D’ailleurs, le candidat est-il arrivé ?
- Oui, il attend dans le vestibule, répondit Georges.
- Parfait. N’oubliez pas, mes frères. Il ne doit se douter de rien. Il ne sera qu’un pion et ne devra rien savoir de nos intérêts réels.
- Son ambition démesurée devrait suffire à nous assurer une loyauté sans failles.
- Tout de même, je le trouve bien jeune ; il peut très bien changer avec le temps, objecta le prêtre.
- Voyez cela comme une chance, souligna Georges. Nous pourrons lui inculquer nos principes insidieusement et nous avons les moyens d’assurer sa conviction que travailler avec nous sera la garantie de sa réussite.
- De notre réussite, fit remarquer Alexandre.
- De notre réussite, concéda Georges.
- Accueillons le candidat, se résigna le vieux prêtre.
(à suivre)




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