08/15 - L’homme bicentenaire

Andrew n’était jamais allé à la bibliothèque. Il avait étudié le plan. Il connaissait le chemin, mais pas l’apparence du chemin. Les indications qu’il voyait sur la route ne ressemblaient pas à celles qu’il avait vues sur le plan et il hésitait. Finalement il pensa qu’il s’était trompé car tout semblait bizarre.
Il croisa un robot des champs mais quand il décida qu’il ferait mieux de demander son chemin, il n’y avait plus personne en vue. Un véhicule passa mais ne s’arrêta pas. Il se tenait debout, indécis, tranquillement immobile, quand il vit deux hommes s’avancer à travers un champ.
Il se tourna vers eux, et ils modifièrent leur itinéraire pour aller vers lui. Juste avant ils parlaient fort, il avait entendu leurs voix ; mais maintenant ils étaient silencieux. Ils avaient un air qu’Andrew interpréta
comme un air incertain, ils étaient jeunes, mais pas très jeunes. Peut-être vingt ans ? Andrew n’arrivait jamais à évaluer l’âge des hommes.
Il leur demanda :
- Messieurs, voudriez-vous me décrire la route qui va à la bibliothèque de la ville ?
L’un des deux, le plus grand, coiffé d’un chapeau qui le grandissait encore d’une façon presque ridicule, dit, non pas à Andrew, mais à l’autre :
- C’est un robot.
L’autre avait un gros nez et des paupières épaisses. Il répondit non à Andrew, mais au premier :
- Il est habillé.
Le grand claqua des doigts.
- C’est le robot libre. Chez les Martin ils ont un robot qui
n’appartient à personne. Sinon pourquoi porterait-il des vêtements ?
- Demande-lui, dit celui au gros nez.
- Es-tu le robot des Martin ? demanda le grand.
- Je suis Andrew Martin, Monsieur, répondit Andrew.
- Bon. Enlève tes vêtements. Les robots ne portent pas de vêtements. (Il s’adressa à l’autre.) C’est dégoûtant, regarde-le !
Andrew hésita. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas entendu
d’ordres donnés sur ce ton que les circuits de la Deuxième Loi étaient momentanément coincés.
Le grand dit :
- Enlève tes vêtements, c’est un ordre.
Lentement Andrew commença à les enlever.
- Laisse-les par terre, dit le grand.
Gros-nez intervint :
- S’il n’appartient à personne, il pourrait aussi bien être à nous.
- En tout cas, dit le grand, personne ne peut trouver à redire à ce que nous faisons. Nous n’abîmons la propriété de personne… Tiens toi sur la tête, dit-il à Andrew.
- C’est un ordre. Même si tu ne sais pas comment y arriver, essaie quand même.
Andrew hésita encore, puis se pencha pour poser sa tête par terre. II essaya de lever ses jambes et tomba lourdement.
- Reste allongé ici, dit le grand. Si nous le démontions… Tu as déjà fait ça ?
- Est-ce qu’il nous laissera faire ?
- Comment veux-tu qu’il nous en empêche ?
Andrew ne pouvait en aucun cas les en empêcher s’ils lui ordonnaient suffisamment fort de ne pas résister. La Deuxième Loi d’obéissance prenait le pas sur la Troisième Loi d’autopréservation. Il ne pouvait en aucun cas se défendre sans risquer de blesser l’un d’eux, ce qui serait contre la Première Loi. A cette pensée toutes ses unités motrices se contractèrent et il frissonna, allongé par terre.
Le grand s’avança et le poussa du pied.
- Il est lourd. Il va nous falloir des outils pour y arriver.
Gros-nez répondit :
- Nous pourrions lui donner l’ordre de se démonter lui-même. Cela pourrait être drôle de le voir essayer.
- Oui, dit le grand en réfléchissant. Mais sortons-le de la route. Si quelqu’un vient…
C’était trop tard. Précisément quelqu’un venait, et c’était George. Allongé par terre, Andrew l’avait vu arriver en haut d’une petite colline au loin. Il aurait voulu lui faire signe d’une façon ou d’une autre, mais le dernier ordre avait été : « Reste tranquille ! »
George courait maintenant et il était un peu essoufflé quand il les rejoignit. Les deux jeunes gens reculFrent un peu et attendirent. George demanda d’une voix inquiète :
- Andrew, il y a quelque chose qui ne va pas ?
Andrew répondit :
- Ça va, George.
- Alors lève-toi… Qu’est-il arrivé à tes vêtements ?
Le grand demanda :
- Ce robot est à toi, mec ?
George se tourna et dit d’une voix tranchante :
- Il n’est à personne. Que s’est-il passé ici ?
- Nous lui avons demandé poliment d’enlever ses vêtements. Qu’est ce que cela peut te faire s’il n’est pas à toi ?
George demanda :
- Que faisaient-ils, Andrew ?
Andrew répondit :
- Ils avaient l’intention de me démonter. Ils allaient juste me transporter dans un coin tranquille pour que je me démonte moi-même.
George regarda les deux jeunes gens et son menton trembla. Les deux hommes ne reculaient plus. Ils souriaient. Le grand dit d’un air dégagé :
- Que vas-tu faire, gros père ? Nous attaquer ?
George répondit :
- Ce ne sera pas la peine. Ce robot vit dans ma famille depuis soixante-dix ans. Il nous connaît et nous aime plus que personne d’autre. Je vais lui dire que vous deux vous menacez ma vie et que vous voulez me tuer. Je vais lui demander de me défendre. S’il a le choix entre vous et moi, c’est moi qu’il choisira. Savez-vous ce qui va vous arriver s’il vous attaque ?
Les deux hommes reculèrent légèrement, embarrassés. George dit d’une voix dure :
- Andrew, je suis en danger et ces deux jeunes gens me menacent. Avance vers eux.
Andrew obéit et les deux jeunes gens n’attendirent pas. Ils s’enfuirent à toute vitesse.
- Ça va maintenant, Andrew, dit George.
Il semblait sérieusement ébranlé. Il avait passé l’âge d’envisager sans inquiétude une bagarre avec un jeune homme, et encore plus avec deux.
Andrew lui dit :
- Je n’aurais pas pu les blesser, George. Je voyais bien qu’ils ne t’attaquaient pas.
- Je ne t’ai pas donné l’ordre de les attaquer ; je t’ai seulement dit d’avancer vers eux. Leur frayeur a fait le reste.
- Comment peuvent-ils avoir peur des robots ?
- C’est une maladie des hommes, dont on n’est pas près de venir à bout. Mais cela ne fait rien. Que faisais-tu ici, Andrew ? J’allais abandonner ta recherche et louer un hélicoptère juste au moment où je t’ai retrouvé. Pourquoi t’es-tu mis dans la tête d’aller à la bibliothèque ? J’aurais pu t’apporter tous les livres dont tu as besoin.
- Je suis un… commença Andrew.
- Un robot libre. Oui. Bon, que voulais-tu chercher à la bibliothèque ?
- Je veux en savoir plus sur les êtres humains, sur le monde, sur tout. Et sur les robots, George. Je veux écrire une histoire des robots. George répondit :
- Bon, rentrons à la maison… Ramasse d’abord tes vêtements, Andrew, il existe un million de livres sur les robots, et tous comprennent une histoire de la robotique. Le monde sera bientôt saturé non seulement de robots, mais aussi d’informations sur les robots.
Andrew secoua la tête, geste humain qu’il venait d’acquérir.
- Pas une histoire de la robotique, George. Une histoire des robots, par un robot. Je veux expliquer ce que les robots pensent de ce qui s’est passé depuis que les premiers ont pu travailler et vivre sur la Terre.
George fronça les sourcils mais ne répondit pas.
(à suivre)



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