09/15 - L’homme bicentenaire

Arnaud Seldon le 19 janvier 2004

L'homme bicentenaire

 
 L'homme bicentenaire - Isaac Asimov - (partie 09/15) [8:21m]: Play Now | Play in Popup | Download

La petite Mademoiselle venait juste de fêter son quatre-vingttroisième anniversaire mais elle n’avait rien perdu de son énergie ni de sa détermination.

Elle écouta l’histoire dans un état d’indignation furieuse. Elle demanda :

- George, c’est horrible. Qui étaient ces brutes ?

- Je ne sais pas. De toute façon, quelle importance ? En réalité ils ne lui ont pas fait de mal.

- Ils auraient pu. Tu es avocat, George, et si tu es riche, tu ne le dois qu’au talent d’Andrew. C’est l’argent qu’il a gagné qui est à la base de tout ce que nous avons. Il a assuré la continuité de notre

famille et je ne permettrai pas qu’on le traite comme un jouet dont on n’a plus besoin.

- Que veux-tu que je fasse, mère ? demanda George.

- Je t’ai dit que tu étais avocat. N’as-tu pas entendu ? Tu dois entamer une action en justice et obliger les cours régionales à se prononcer pour les droits des robots et faire en sorte que le Corps législatif vote les lois nécessaires, et porter la chose devant la Cour mondiale s’il le faut. Je t’observerai, George, et je n’admettrai aucune faiblesse.

Elle parlait sérieusement et ce qu’on avait commencé pour calmer la terrible vieille dame se transforma en une affaire si complexe au point de vue légal qu’elle en devint très intéressante. En tant qu’associé le plus ancien de Feingold et Martin, George définit la stratégie à adopter mais laissa le véritable travail à ses jeunes associés, et surtout à son fils, Paul, qui collaborait lui aussi au cabinet et qui faisait des rapports presque journaliers à sa grand-mère. De son côté, celle-ci en discutait avec Andrew tous les jours.

Andrew était très concerné par l’affaire. Il retarda encore son livre sur les robots pour se plonger dans les arguments légaux et fit même, à plusieurs reprises, quelques suggestions timides.

Il déclara :

- George m’a dit ce jour-là que les êtres humains ont toujours eu peur des robots. Tant qu’ils auront peur, les cours de justice et les parlements ne se donneront jamais beaucoup de peine en faveur des robots. Ne pourrait-on pas faire quelque chose vis-à-vis de l’opinion publique ?

Aussi, tandis que Paul demeurait au tribunal, George organisa des réunions publiques. Cela lui donna l’occasion de se décontracter et il alla parfois jusqu’à adopter le nouveau style de vêtements larges qu’il appelait draperies. Paul lui dit :

- Essaie de ne pas te prendre les pieds dedans sur la scène, père. George lui répondit d’un air accablé :

- Je vais essayer.

Il s’adressa aux rédacteurs des holo-journaux lors de leur réunion annuelle et leur dit :

- Si par la Seconde Loi, nous pouvons demander à tout robot une obéissance totale en tout point sauf dans le but de nuire à un être humain, alors, tout être humain, quel qu’il soit, a un terrible pouvoir sur le robot, quel qu’il soit. D’autant plus qu’étant donné que la Deuxième Loi prend le pas sur la Troisième, tout être humain peut utiliser la loi de l’obéissance contre la loi d’autoprotection. Il peut ordonner à n’importe quel robot de s’endommager ou même de se détruire, pour n’importe quelle raison, ou sans raison du tout.

« Est-ce juste ? Traiterions-nous un animal de la sorte ? Un objet, même s’il est inanimé, qui nous a bien rendu service a droit à notre considération. D’ailleurs, un robot n’est pas dépourvu de raison, ce

n’est pas un animal. Il pense et peut parler avec nous, discuter avec nous, plaisanter avec nous. Pouvons-nous les traiter en amis, travailler avec eux, sans leur donner un peu du bénéfice de cette amitié, un peu du bénéfice de cette coopération ?

« Si un homme a le droit de donner à un robot n’importe quel ordre qui ne porte pas atteinte à un être humain, il devrait avoir la décence de ne jamais donner à un robot un ordre qui porte atteinte à un robot, à moins que la sécurité humaine ne l’exige. Un grand pouvoir donne de grandes responsabilités, et si les robots disposent des Trois Lois pour protéger les hommes, est-ce trop demander que les hommes disposent d’une loi ou deux pour protéger les robots ?

Andrew avait raison. La bataille pour l’opinion publique atteignit la justice et le parlement, et finalement on vota une loi qui définissait les conditions dans lesquelles des ordres portant tort aux robots étaient interdits. Elle comportait une liste interminable de détails et les punitions pour viol de cette loi étaient insuffisantes, mais le principe était accepté. L’ultime discussion devant la Cour mondiale se termina le jour de la mort de la petite Mademoiselle.

Ce n’était pas une coïncidence. La petite Mademoiselle s’était maintenue en vie au prix d’un effort désespéré pendant le dernier débat et s’était laissée aller seulement quand elle avait entendu les mots de la victoire. Son dernier sourire fut pour Andrew. Ses derniers mots furent :

- Tu as été bon pour nous, Andrew.

Elle mourut en lui tenant la main, tandis que son fils, avec sa femme et ses enfants, restait en arrière à une distance respectueuse.

* * * * * * * * *

Andrew attendit patiemment que le réceptionniste disparaisse dans le bureau. Il aurait pu employer l’interphone holographique mais il était absolument démoralisé (ou dépositronisé) à l’idée d’avoir affaire à un autre robot plutôt qu’à un être humain.

Il tourna le problème dans son esprit en attendant. Pouvait-on utiliser « dépositronisé » à la place de « démoralisé » ou bien le mot « démoralisé » était-il devenu suffisamment symbolique et s’était-il assez éloigné de son sens premier pour pouvoir être appliqué aux robots ?

De tels problèmes se présentaient souvent quand il travaillait à son livre sur les robots. L’effort de composition des phrases pour exprimer toute la complexité du problème avait indubitablement enrichi son vocabulaire.

De temps en temps quelqu’un entrait dans la pièce et le regardait. II ne cherchait pas à éviter ce regard. Il le leur rendait calmement, et tous détournaient les yeux.

Paul Martin arriva enfin. Il eut l’air surpris, mais Andrew ne put en décider avec certitude. Paul s’était mis à porter cet épais maquillage qui était à la mode pour les deux sexes ; cela affirmait les traits un peu mous de son visage, mais Andrew n’approuvait pas ça. Il découvrit que le fait de désapprouver les êtres humains, tant qu’il ne l’exprimait pas ouvertement, ne lui était pas trop désagréable. Il pouvait même exposer sa désapprobation par écrit. Il était absolument sûr que cela n’avait pas toujours été le cas.

- Entre, Andrew, dit Paul. Je m’excuse de t’avoir fait attendre, mais il y avait quelque chose que je devais absolument finir. Entre. Tu avais dit que tu voulais me parler, mais je ne savais pas que tu préférais le faire ici.

- Si tu es occupé, Paul, je peux continuer à attendre.

Paul jeta un coup d’oeil au cadran sur lequel des ombres mobiles se

combinaient pour indiquer l’heure et dit :

- Je peux te consacrer un moment. Comment es-tu venu ?

- J’ai loué une voiture automatique.

- Aucun problème ? demanda Paul manifestement inquiet.

- Il n’y a aucune raison. Mes droits sont protégés. Paul eut l’air encore plus inquiet.

- Andrew, je t’ai expliqué que la loi n’était pas applicable, tout au

moins pas dans tous les cas… Et si tu continues à porter des vêtements, tu vas finir par avoir des ennuis, comme la première fois.

- La seule fois, Paul. Je suis désolé de te déplaire.

- Écoute, réfléchis ; tu es pratiquement une légende vivante, Andrew, et tu représentes une trop grande valeur dans des domaines différents pour te permettre de prendre des risques… Comment avance le livre ?

- J’ai presque fini, Paul. L’éditeur est très content. -

- C’est bien !

- Je ne sais pas si le livre plaît vraiment en tant que tel. Je crois que ce qui lui plaît surtout c’est la pensée qu’il va très bien le vendre parce qu’il est écrit par un robot.

- C’est humain, je le crains.

- Cela ne me gêne pas. Qu’il se vende pour une raison ou pour une autre, cela me rapportera de l’argent, et j’en ai besoin.

- Grand-mère t’a laissé…

- La petite Mademoiselle a été généreuse et je suis sûr que je peux compter sur la famille pour m’aider. Mais je compte sur les droits du livre pour me faire passer la prochaine étape.

- Quelle prochaine étape ?

- Je voudrais voir le directeur de la société U.S. Robots. J’ai essayé de prendre un rendez-vous mais jusqu’à présent je n’ai pas réussi. Ils ne m’ont pas aidé à écrire le livre, aussi cela ne me surprend pas, tu comprends.

Cela amusa Paul.

- De l’aide est bien la dernière chose que tu peux attendre d’eux. Ils ne nous ont apporté aucune aide dans notre grand combat pour les droits des robots. Ce serait plutôt le contraire et tu comprends pourquoi. Donnez des droits aux robots et les gens ne voudront peutêtre plus en acheter.

- Mais cependant, continua Andrew, si toi tu les appelles, tu pourrais m’obtenir un rendez-vous.

- Ils ne m’apprécient pas plus que toi, Andrew.

- Mais peut-être pourrais-tu insinuer qu’en me recevant ils pourront

arrêter la campagne de Feingold et Martin pour les droits des robots.

- Ne serait-ce pas un mensonge, Andrew ?

- Oui, Paul, et je ne peux pas leur mentir. Voilà pourquoi c’est toi qui dois les appeler.

- Ah ! tu ne peux pas mentir, mais tu peux me demander de mentir, c’est cela ? Tu deviens de plus en plus humain, Andrew.

(à suivre)

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