10/15 - L’homme bicentenaire

Ce ne fut pas facile à obtenir, même pour Paul dont le nom avait du poids, en principe.
Mais ce fut finalement arrangé, et alors, Harley Smythe-Robertson, qui descendait du côté de sa mère du premier fondateur de la société et qui le faisait savoir grâce au trait d’union accolé à son nom, eut l’air particulièrement mal à l’aise. Il approchait de l’âge de la retraite et il avait consacré toute la durée de sa présidence au problème des droits des robots. Ses cheveux gris étaient légèrement collés sur le haut de son crâne, son visage ne portait aucun maquillage et il regardait Andrew avec de fréquents éclairs d’hostilité.
Andrew lui dit :
- Monsieur, il y a presque un siècle, un certain Merton Mansky, de cette société, m’a déclaré que les calculs mathématiques qui régissaient le tracé des circuits positroniques étaient beaucoup trop compliqués pour permettre autre chose que des solutions approximatives et que de ce fait mes propres capacités n’étaient pas prévisibles.
- C’était il y a un siècle… (Smythe-Robertson hésita, puis continua d’une voix glaciale :)… monsieur. Ce n’est plus vrai. Nos robots sont à présent fabriqués avec précision et sont destinés à des travaux bien précis.
- Oui, dit Paul - qui était venu, avait-il dit, pour s’assurer que la société jouait franc-jeu -, avec pour résultat que le robot qui m’a reçu doit être guidé chaque fois que les événements diffèrent, si peu que ce soit, de l’habituel.
- S’il devait improviser, vous en seriez encore plus ennuyé.
Andrew continua :
- Donc, vous ne fabriquez plus de robots comme moi, souples et pouvant s’adapter.
- Plus du tout.
- Les recherches que j’ai effectuées pour mon livre, dit Andrew, m’ont indiqué que je suis le plus ancien robot en état de fonctionnement.
- C’est exact, le plus vieux maintenant, dit Smythe-Robertson, et le plus vieux à jamais. Il n’en existera jamais de plus vieux. Un robot devient inutile après vingt-cinq ans. Nous les récupérons et les remplaçons par des neufs.
- Aucun robot, tels que vous les fabriquez actuellement, n’est utile après vingt-cinq ans, dit Paul, amusé. Andrew est exceptionnel dans son genre.
Andrew, se tenant à ce qu’il avait décidé de dire, reprit :
- En tant que plus vieux robot du monde et plus souple robot du monde, ne suis-je pas suffisamment exceptionnel pour mériter un traitement spécial de la part de la société ?
- Pas du tout, répondit Smythe-Robertson d’un ton glacial. Votre nature exceptionnelle n’est qu’une gêne pour la société. Si vous aviez été loué, au lieu d’avoir été acheté, pour notre malchance, nous vous aurions remplacé depuis longtemps.
- Voici le problème, dit Andrew. Je suis un robot libre et je m’appartiens en propre. C’est pourquoi je suis venu pour vous demander de me remplacer. Vous ne pouvez pas le faire sans l’accord du propriétaire. Aujourd’hui cet accord est obligatoire pour la location, mais de mon temps ce n’était pas le cas.
Smythe-Robertson eut l’air inquiet mais intrigué, et il y eut un silence. Andrew se surprit à fixer un holographe sur le mur. C’était le masque mortuaire de Susan Calvin, sainte patronne de tous les roboticiens. Elle était morte près de deux siècles auparavant, mais Andrew la connaissait si bien par les recherches qu’il avait faites pour son livre qu’il s’imaginait presque l’avoir rencontrée.
Smythe-Robertson demanda :
- Comment voulez-vous que je vous remplace ? Si je vous remplace en tant que robot, comment pourrais-je livrer le robot à vous en tant que propriétaire alors que si je vous remplace, vous cesserez d’exister ?
Il eut un sourire sardonique.
- C’est très facile, intervint Paul. Le siège de la personnalité d’Andrew est son cerveau positronique, c’est le seul point que l’on ne peut pas remplacer sans créer un nouveau robot. Donc, le cerveau positronique, c’est Andrew-le-propriétaire. Toutes les autres parties du corps du robot peuvent être remplacées sans affecter la personnalité du robot et ces autres parties sont la propriété du cerveau. Andrew, en fait, veut un nouveau corps pour son cerveau.
- C’est cela, dit Andrew calmement. (Il se tourna vers SmytheRobertson.) Vous avez fabriqué des androïdes, n’est-ce pas ? Des robots possédant l’apparence extérieure complète d’un homme, jusqu’à la structure de la peau ?
- Oui, nous l’avons fait. Ils fonctionnaient remarquablement bien avec leur peau et leurs tendons en fibres synthétiques. Il n’y avait pratiquement pas de métal, sauf dans le cerveau, cependant ils étaient presque aussi solides que les robots de métal. A poids égal, ils étaient même plus solides.
Paul sembla intéressé.
- Je ne savais pas cela. Combien y en a-t-il en fonctionnement ?
- Aucun, répondit Smythe-Robertson. Ils étaient beaucoup plus chers que les robots métalliques et une étude de marché nous démontra qu’ils ne seraient pas bien acceptés. Ils ressemblaient trop aux hommes.
- Mais la société conserve le résultat de ces expériences, suggéra Andrew. Étant donné ce fait, je voudrais vous demander d’être remplacé par un robot organique, un androïde.
Paul fut très surpris.
- Seigneur ! dit-il.
Smythe-Robertson se raidit.
- C’est tout à fait impossible !
- Pourquoi est-ce impossible ? demanda Andrew. Je paierai, bien sûr.
- Nous ne fabriquons pas d’androïdes.
- Vous choisissez de ne pas en fabriquer, intervint Paul. Cela ne veut pas dire que vous n’en êtes pas capables.
Smythe-Robertson lui répondit :
- En tout cas, la fabrication d’androïdes est contraire à l’ordre public.
- Il n’y a aucune loi qui l’interdise, dit Paul.
- Quoi qu’il en soit, nous n’en fabriquons pas et nous n’en fabriquerons jamais.
Paul s’éclaircit la voix.
- Monsieur Smythe-Robertson, dit-il, Andrew est un robot libre qui se trouve dans les limites de la loi qui garantit les droits des robots. Vous en êtes bien conscient, je pense ?
- Que trop.
- Ce robot, en temps que robot libre, préfère porter des vêtements. Ce qui a pour résultat des humiliations fréquentes de la part d’êtres humains irréfléchis, malgré la loi contre l’humiliation des robots. Il est difficile de poursuivre des gens pour des offenses assez vagues qui ne rencontrent pas la réprobation générale de ceux qui doivent décider de la culpabilité ou de l’innocence.
- L’U.S. Robots avait compris dès le début. Votre père ne l’avait malheureusement pas compris.
- Mon père est mort maintenant, dit Paul, mais je constate que nous sommes en présence d’un délit évident dans un but évident.
- De quoi parlez-vous ? demanda Smythe-Robertson.
- Mon client Andrew Martin - il est mon client depuis un instant - est un robot libre qui est habilité à demander à la société U.S. Robots de bénéficier d’un remplacement que la société accorde à quiconque possède un robot depuis plus de vingt-cinq ans. En fait, la société insiste même pour effectuer ces remplacements.
Paul souriait, très à l’aise. Il continua :
- Le cerveau positronique de mon client est le propriétaire du corps de mon client - qui, on ne peut en douter, a plus de vingt-cinq ans. Le cerveau positronique demande le remplacement du corps et propose de payer le juste prix d’un corps d’androïde en remplacement. Si vous rejetez sa demande, c’est une humiliation que subit mon client, et nous allons vous poursuivre en justice.
« Certes l’opinion publique ne supporterait pas d’ordinaire la plainte d’un robot, mais puis-je vous rappeler que la société U.S. Robots n’est pas particulièrement populaire ? Même ceux qui utilisent des robots et en sont satisfaits se méfient de votre société. Peut-être est-ce une survivance des temps où on avait peur des robots ? Peut-être est-ce un ressentiment contre la puissance et la richesse de la société U.S. Robots qui possède un monopole mondial ? Quelle qu’en soit la cause, le ressentiment existe et je pense que vous trouverez préférable d’éviter une poursuite légale, surtout si l’on considère que mon client est riche, va vivre encore de nombreux siècles et n’aura donc aucune raison d’abandonner la lutte.
Smythe-Robertson avait rougi au fur et à mesure des paroles de Paul.
- Vous essayez de me forcer à…
- Je ne vous force à rien, dit Paul. Si vous désirez refuser d’accéder à la demande raisonnable de mon client, vous avez toutes possibilités de le faire et nous sortirons sans ajouter un mot… Mais nous vous poursuivrons car tel est notre bon droit, et vous verrez que vous perdrez.
Smythe-Robertson dit : « Bon… » puis s’arrêta.
- Je vois que vous allez accepter, dit Paul. Vous hésitez peut-être, mais vous y viendrez. Laissez-moi vous préciser un point. Si pendant le transfert du cerveau positronique de mon client dans un corps organique, on lui inflige le moindre dommage, alors je n’aurai de cesse que j’aie cloué votre société au sol. Je ferai tout ce qu’il faut pour mobiliser l’opinion publique contre vous, si un seul circuit de platine iridié du cerveau de mon client est endommagé. (Il se tourna vers Andrew.) Es-tu d’accord, Andrew ?
Andrew hésita une longue minute. Cela revenait à approuver un mensonge, un chantage, le harcèlement et l’humiliation d’un être humain. Mais pas de mal physique, se dit-il, pas de mal physique.
Il réussit enfin à prononcer un faible « Oui ».
(à suivre)



![arnaud.seldon[AT]free.fr](http://www.lamoindreplume.net/wp-content/images/email.png)

Laisser une réponse