11/15 - L’homme bicentenaire

C’était comme si on le fabriquait de nouveau. Pendant des jours, puis des semaines, puis des mois, Andrew ne se sentit pas vraiment lui-même et les actions les plus simples continuaient à donner lieu à des hésitations.
Paul était dans tous ses états :
- Ils t’ont abîmé, Andrew. Nous allons leur intenter un procès. Andrew parlait très lentement :
- Non, il ne faut pas. Tu ne pourras jamais prouver la m…m…m…m…
- La malveillance ?
- La malveillance. D’ailleurs, je prends des forces, je vais mieux. C’est le tr…tr…tr…
- Le tremblement ?
- Le traumatisme. Après tout on n’avait jamais effectué une telle op …op…op… auparavant.
Andrew sentait très bien son cerveau. Personne d’autre ne le pouvait. Il savait qu’il allait bien, et pendant les mois qu’il passa à apprendre à coordonner ses mouvements et les effets positroniques, il restait des heures devant un miroir.
Pas vraiment humain ! Le visage était raide, trop raide, et les mouvements n’avaient pas l’aisance décontractée de ceux des êtres humains. Cela viendrait peut-être avec le temps. Au moins il pourrait porter des vêtements sans que ce soit ridicule à cause de son visage de métal.
- Je vais me remettre au travail, dit-il enfin. Paul se mit à rire et répliqua :
- Cela veut dire que tu vas bien. Que vas-tu faire ? Un autre livre ?
- Non, dit Andrew d’un air grave. J’ai trop longtemps à vivre pour me laisser accaparer par un seul métier sans en sortir. Jadis j’ai été artiste, et je peux décider de le redevenir. Puis j’ai été historien, et je peux aussi décider de le redevenir. Mais maintenant je veux être robobiologiste.
- Robopsychologue, tu veux dire.
- Non. Cela impliquerait l’étude des cerveaux positroniques et je n’en ai pas envie pour le moment. Un robobiologiste, à ce qu’il me semble, serait concerné par le fonctionnement du corps attaché à ce cerveau.
- Ne serait-ce pas alors un roboticien ?
- Un roboticien travaille sur des robots métalliques. Moi, j’étudierai le corps organique d’un humanoïde, que je suis le seul à posséder, pour autant que je sache.
- Tu rétrécis ton champ d’action, dit Paul d’un air pensif. En tant qu’artiste, tu étais ouvert à tout ; en tant qu’historien, tu t’occupais
surtout des robots ; en tant que robobiologiste, tu ne t’occuperas que de toi-même.
Andrew acquiesça :
- C’est l’impression que cela donnera.
Andrew dut commencer par le commencement car il ne connaissait rien à la biologie, presque rien à la science. On le voyait dans les bibliothèques où il consultait des tableaux électroniques pendant des heures, tout à fait normal dans ses vêtements. Les quelques personnes qui savaient qu’il était un robot n’intervenaient jamais.
Il construisit un laboratoire dans une pièce qu’il ajouta à sa maison, et il agrandit aussi sa bibliothèque.
Des années passèrent et Paul vint le voir un jour et lui dit :
- C’est malheureux que tu ne travailles plus sur l’histoire de la robotique. J’ai appris que l’U.S. Robots adoptait une politique complètement nouvelle.
Paul avait vieilli et ses yeux malades avaient été remplacés par des cellules photoptiques. Cela l’avait rapproché d’Andrew. Andrew demanda :
- Qu’ont-ils fait ?
- Ils fabriquent des ordinateurs centraux, des sortes de cerveaux positroniques géants en quelque sorte, qui communiquent par microondes avec de dix à mille robots où qu’ils soient. Les robots en euxmêmes n’ont pas de cerveau. Ce sont les membres d’un cerveau gigantesque, les deux étant séparés effectivement.
- Est-ce plus efficace ?
- C’est ce que prétend la société U.S. Robots. Mais c’est Smythe Robertson qui a orienté les travaux avant sa mort, et j’ai l’impression que tu n’es pas étranger à cette décision. La société ne veut à aucun prix fabriquer des robots qui, comme toi, leur occasionneraient des ennuis, et c’est pourquoi ils ont séparé le corps du cerveau. Le cerveau qui n’aura pas de corps ne pourra pas désirer en changer ; et le corps n’aura pas de cerveau pour désirer quoi que ce soit.
« C’est extraordinaire, continua Paul, l’influence que tu auras eu sur l’histoire des robots. Ce sont tes talents artistiques qui ont poussé l’U.S. Robots à fabriquer des robots plus précis et plus spécialisés ; c’est ta liberté qui a fait naître le principe des droits des robots ; c’est ta volonté de posséder un corps d’androïde qui les a décidés à séparer le cerveau du corps.
- Puis, finalement, je suppose que la société va construire un énorme cerveau qui contrôlera plusieurs milliards de robots. Et tous les oeufs seront dans le même panier. Dangereux. Très mauvais.
- Oui, je pense que tu as raison, répondit Paul. Mais je ne crois pas que cela arrivera avant au moins un siècle et je ne serai plus là pour le voir. D’ailleurs je ne serai peut-être plus là l’année prochaine.
- Paul… dit Andrew gentiment.
Paul haussa les épaules.
- Nous sommes mortels, Andrew. Nous ne sommes pas comme vous. Cela n’a pas vraiment d’importance, sauf pour une question dont je voulais te parler. Je suis le dernier homme de la famille Martin. Il existe des cousins, qui descendent de ma grand-tante, mais ils ne comptent pas. L’argent qui m’appartient personnellement sera laissé dans la compagnie mais à ton nom et, pour autant que l’on puisse prévoir le futur, tu seras à l’abri des problèmes d’argent.
- Il ne faut pas, dit Andrew avec peine.
Malgré le temps, il ne pouvait pas s’habituer à la mort des Martin.
Paul répondit :
- Ne discutons pas. C’est décidé. Sur quel projet travailles-tu en ce moment ?
- Je suis en train de dessiner un système qui permettra aux androïdes - à moi - de trouver leur énergie dans la combustion d’hydrocarbones, plutôt que dans des cellules atomiques.
Paul écarquilla les yeux.
- Ils respireront et ils mangeront ?
- Oui.
- Depuis combien de temps travailles-tu à cela ?
- Cela fait longtemps maintenant, mais je crois que j’ai réussi à dessiner une chambre de combustion bien au point avec un contrôle de fonctionnement par catalyse.
- Mais pourquoi, Andrew ? La cellule atomique est bien mieux, c’est évident.
- D’une certaine façon, peut-être, mais la cellule atomique est inhumaine.
(à suivre)



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