12/15 - L’homme bicentenaire

Cela prit du temps, mais Andrew n’en manquait pas. D’abord il ne voulait rien faire avant que Paul ne soit mort en paix.
Avec la mort de l’arrière-petit-fils de Monsieur, Andrew se sentait plus que jamais exposé à un monde hostile et cela le confirmait dans sa décision de persévérer dans la voie qu’il avait choisie jadis.
En fait, il n’était pas vraiment seul. Un homme était mort mais le cabinet Martin et Feingold existait toujours, car une société, comme un robot, ne meurt pas. Elle avait des directives et les suivait mot à mot. Par l’intermédiaire de l’administrateur et du cabinet légal, Andrew était riche. Et en échange de leur généreuse rétribution annuelle, Feingold et Martin se penchaient sur les aspects légaux de la nouvelle chambre de combustion.
Quand vint le moment pour Andrew de se rendre à la société U.S. Robots, il y alla seul. La première fois, il y était allé avec Monsieur et une autre fois avec Paul. Cette fois-ci, la troisième, il était seul et sous une apparence humaine.
La société avait changé. L’usine de production avait été déménagée dans une grande station spatiale, comme c’était le cas de plus en plus pour de nombreuses industries. Et les robots étaient partis avec les usines. La Terre elle-même était devenue une sorte de parc, avec une population stabilisée à un milliard de personnes et un nombre de robots à cerveau indépendant qui n’atteignait probablement pas trente pour cent de la population humaine.
Le directeur de la recherche s’appelait Alvin Magdescu ; il était brun de peau et de cheveux, avait une petite barbe pointue et ne portait audessus de la taille rien d’autre que la bande de poitrine exigée par la mode. Quant à Andrew, il était complètement habillé, à la mode de plusieurs décennies en arrière.
- Je vous connais, bien sûr, lui dit Magdescu, et je suis heureux de vous rencontrer. Vous êtes notre production la plus célèbre et je regrette que le vieux Smythe-Robertson ait été si monté contre vous. Nous aurions pu faire de grandes choses avec vous.
- Vous le pouvez encore, répondit Andrew.
- Non, je ne crois pas. Il est trop tard. Nous avons des robots sur la Terre depuis plus d’un siècle, mais tout change. Maintenant on les enverra dans l’espace et ceux qui resteront sur Terre ne posséderont pas de cerveau.
- Mais il y a moi, et je reste sur Terre.
- Bien sûr, mais vous n’êtes plus vraiment un robot. Que voulezvous me demander ?
- D’être encore moins un robot. Étant donné que je suis maintenant organique, je voudrais posséder une source d’énergie organique. J’ai les plans ici…
Magdescu les regarda avec soin. D’abord, peut-être avait-il voulu
n’y jeter qu’un coup d’ceil, mais il se raidit et se concentra.
- C’est extrêmement ingénieux, dit-il enfin. Qui a fait cela ?
- Moi.
Magdescu le regarda d’un oeil pénétrant.
- Cela signifierait une révision totale de votre corps, expérimentale de plus, car on n’a jamais fait cela auparavant. Je vous conseille de ne pas le faire. Restez comme vous êtes.
Le visage d’Andrew était peu expressif, mais dans sa voix l’impatience était évidente.
- Docteur Magdescu, vous ne m’avez pas compris. Vous devez accepter ma demande, vous n’avez pas le choix. Si de tels mécanismes peuvent être construits dans mon propre corps, on peut tout aussi bien les construire dans des corps humains. On a déjà pu remarquer la tendance actuelle à prolonger la vie humaine par l’emploi de prothèses. Il n’existe aucun appareil mieux conçu que ceux que j’ai dessinés et que je dessine.
« Par ailleurs, je contrôle les brevets par l’intermédiaire de Feingold et Martin. Nous pouvons parfaitement nous occuper nous-mêmes de
l’affaire et fabriquer les prothèses qui auront pour effet de créer des êtres humains possédant certaines des propriétés des robots. Cela ferait du tort à votre société.
« Toutefois, si vous m’opérez maintenant et si vous me donnez votre accord pour le faire encore dans des circonstances semblables dans l’avenir, vous aurez la possibilité d’utiliser les brevets et de contrôler la technologie des robots d’une part et de la prothétisation des êtres humains d’autre part. On ne garantira pas la location au début, bien sûr, jusqu’à ce que la première opération soit effectuée avec succès et qu’un temps suffisant soit passé pour prouver l’efficacité du procédé.
Andrew ne sentit qu’à peine en lui l’opposition de la Première Loi à l’attitude qu’il avait envers un être humain. Il apprenait à concevoir que ce qui semblait être de la cruauté au premier abord pouvait, à long terme, être de la gentillesse.
Magdescu était abasourdi.
- Je ne peux pas prendre la décision moi-même. Nous devons en délibérer en conseil et cela prendra du temps.
- J’attendrai le temps qu’il faudra, dit Andrew, mais pas trop longtemps.
Et il pensa avec satisfaction que Paul lui-même n’aurait pas fait mieux.
**********
Il n’eut pas trop longtemps à attendre et l’opération fut un succès. Magdescu déclara :
- J’étais tout à fait opposé à l’opération, Andrew, mais pas pour les raisons que vous imaginez peut-être. Je n’étais pas du tout opposé à l’expérience, si seulement elle avait été faite sur quelqu’un d’autre. Je ne voulais pas prendre de risques avec votre cerveau positronique. Maintenant que vos circuits positroniques sont reliés à des circuits nerveux feints, il serait peut-être difficile de préserver le cerveau si le corps avait des problèmes de fonctionnement.
- J’ai pleinement confiance dans les qualités du personnel de votre société, dit Andrew. Et maintenant je peux manger.
- Enfin, vous pouvez siroter de l’huile d’olive. Cela nous obligera à opérer de temps en temps des nettoyages de la chambre de combustion comme prévu. Intervention plutôt désagréable, je suppose.
- Peut-être, si je n’avais pas l’intention de poursuivre mes recherches. Le nettoyage automatique n’est pas irréalisable. D’ailleurs j’étudie un mécanisme qui traitera la nourriture solide qui pourrait contenir des parties non combustibles - de la matière non digestible en fait - qu’il faudra éliminer.
- Alors il vous faudra un anus.
- Quelque chose d’équivalent.
- Et quoi d’autre, Andrew ?
- Tout.
- Des organes génitaux, aussi ?
- Dans la mesure où ils correspondront à mes plans. Mon corps est une toile sur laquelle je veux peindre…
Magdescu attendit qu’il finisse sa phrase et comme il semblait ne pas vouloir le faire, il la termina lui-même :
- Un homme ?
- Nous verrons, répondit Andrew.
- C’est une ambition qui n’en vaut pas la peine, Andrew. Vous êtes bien mieux qu’un homme. Depuis le moment où vous avez voulu un corps organique, vous déclinez.
- Mon cerveau n’a pas souffert.
- Non. Ça, je vous l’accorde. Mais, Andrew, toutes les nouvelles mécaniques extraordinaires de prothèses que l’on peut fabriquer maintenant grâce à vos brevets sont commercialisées sous votre nom. Vous êtes l’inventeur et on vous en sait gré, tel que vous êtes. Pourquoi vouloir continuer à jouer avec votre corps ?
Andrew ne répondit pas.
Les honneurs commençaient à arriver. Il accepta d’être membre de plusieurs associations de savants, dont une se consacrait à la nouvelle science qu’il avait créée : cette science qu’il avait appelée robobiologie, mais dont on parlait comme de prothésologie.
Pour le cent cinquantième anniversaire de sa construction, la société U.S. Robots donna un dîner en son honneur. Si Andrew en perçut l’ironie, il ne le montra pas.
Alvin Magdescu, qui était à la retraite, revint pour présider le dîner. II avait quatre-vingt-quatorze ans et ne se maintenait en vie que grâce à des prothèses qui, entre autres, remplissaient la fonction de foie et de reins. Le clou du dîner fut le moment où Magdescu, après un discours émouvant et court leva son verre et porta un toast « au robot cent cinquantenaire ».
Les muscles du visage d’Andrew avaient été redessinés pour qu’il puisse exprimer un certain nombre d’émotions, mais pendant toute la cérémonie il resta assis dans une solennelle passivité. Cela ne lui plaisait pas d’être un robot cent cinquantenaire.
(à suivre)




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