13/15 - L’homme bicentenaire

Arnaud Seldon le 19 janvier 2004

L'homme bicentenaire

 
 L'homme bicentenaire - Isaac Asimov - (partie 13/15) [6:37m]: Play Now | Play in Popup | Download

Ce fut la prothésologie qui finalement fit qu’Andrew quitta la Terre. Pendant les décennies qui avaient suivi la célébration du cent cinquantenaire, la Lune était devenue petit à petit un monde plus terrestre que la Terre elle-même dans tous les domaines sauf pour sa poussée gravitationnelle, et ses villes souterraines contenaient une population assez dense.

Les prothèses devaient là-bas tenir compte de cette gravité moindre et Andrew passa cinq ans sur la Lune pour travailler avec des prothésologistes locaux à adapter les mécanismes. Quand il ne travaillait pas, il se promenait au milieu de la population de robots qui tous le traitaient avec l’obséquiosité que les robots doivent à un homme.

Il revint sur une Terre qui était tranquille et provinciale en comparaison, et se rendit dans les bureaux de Feingold et Martin pour annoncer son retour.

Le directeur du cabinet de l’époque, Simon Delong, fut surpris.

- On nous a annoncé que vous rentriez, Andrew (il avait failli dire monsieur Martin), mais nous ne vous attendions pas avant la semaine prochaine.

- J’étais pressé, dit Andrew brusquement. Sur la Lune, Simon, j’étais responsable d’une équipe de recherche de vingt savants humains. Je donnais des ordres que personne ne mettait en question. Les robots lunaires se comportaient avec moi comme avec un être humain. Pourquoi, alors, ne suis-je pas un être humain ?

Delong répondit d’un air prudent :

- Mon cher Andrew, comme vous venez de l’expliquer, vous êtes considéré comme un être humain et par les robots et par les êtres humains. Vous êtes donc un être humain de facto.

- Cela ne me suffit pas d’être un être humain de facto. Je veux non seulement être traité comme tel, mais aussi être considéré légalement comme tel. Je veux être un être humain de jure.

- C’est une autre affaire, dit Delong. Là, nous allons nous heurter aux préjugés humains et au fait incontestable que bien que vous ressembliez à un être humain, vous n’êtes pas un être humain.

- En quoi ne le suis-je pas ? demanda Andrew. J’ai la forme d’un être humain et des organes équivalant à ceux d’un être humain. Mes organes d’ailleurs sont identiques à ceux de certains êtres humains prothéisés. J’ai contribué à la culture humaine dans le domaine des arts, de la littérature et des sciences, bien plus que n’importe quel être humain. Que peut-on me demander de plus ?

- Moi, rien. Mais le problème est qu’il faudrait une loi de l’Assemblée législative pour vous déclarer être humain. Franchement, je serais étonné que cela marche.

- A qui dois-je m’adresser dans cette Assemblée ?

- Peut-être au président du Comité de la science et de la technologie.

- Pouvez-vous m’arranger un rendez-vous ?

- Mais vous n’avez absolument pas besoin d’un intermédiaire. Dans

votre position, il vous suffit…

- Non. C’est vous qui allez m’arranger ce rendez-vous. (Il ne lui vint même pas à l’esprit qu’il donnait un ordre à un être humain. Il en avait pris l’habitude sur la Lune.) Je veux qu’il sache que le cabinet Feingold et Martin est avec moi totalement.

- Eh bien…

- Jusqu’au bout, Simon. Depuis cent soixante-treize ans, d’une façon ou d’une autre, j’ai apporté beaucoup à ce cabinet. Jadis je devais beaucoup à certains de ses membres. Ce n’est plus le cas maintenant. Ce serait plutôt le contraire et je réclame mon dû.

- Je ferai ce que je peux.

**********

Le président du Comité de la science et de la technologie était originaire d’Extrême-Orient et c’était une femme. Elle s’appelait Chee Li-Hsing et ses vêtements transparents (cachant ce qu’elle voulait cacher rien que par leur scintillement) donnaient l’impression qu’elle était empaquetée dans du plastique.

- Je comprends vos désirs de bénéficier des pleins droits humains. Il y a eu des moments dans l’histoire où des fractions de la population humaine ont lutté dans ce même but. Mais quels droits pouvez-vous désirer que vous ne possédiez déjà ?

- Quelque chose d’aussi simple que le droit de vivre. Un robot peut être démonté n’importe quand.

- Un être humain peut être exécuté n’importe quand.

- L’exécution ne peut survenir qu’après un procès en bonne et due forme. Il n’y a pas besoin de procès pour me démonter. Il ne faut qu’un mot d’un homme au pouvoir pour que c’en soit fini de moi. De plus… de plus… (Andrew essayait désespérément de ne pas avoir l’air de l’implorer, mais il était trahi cette fois par le dessin précis des expressions de son visage et par sa voix.) En vérité, je voudrais être un homme. Je le veux depuis six générations d’êtres humains.

Li-Hsing le regarda avec sympathie de ses yeux noirs.

- Le parlement peut voter une loi déclarant que vous en êtes un - ils pourraient voter une loi déclarant qu’une statue de pierre est un homme. Mais le fera-t-il ? Il y a autant de chances dans un sens que dans l’autre. Les parlementaires sont tout aussi humains que le reste de la population et on se méfie toujours des robots.

- Même maintenant ?

- Même maintenant. Nous serions tous d’accord pour dire que vous avez gagné le droit à l’humanité, mais cependant il resterait toujours la crainte de créer un précédent.

- Quel précédent ? Je suis le seul robot libre, le seul robot dans mon genre, et il n’y en aura jamais d’autre. Vous pouvez demander à la société U.S. Robots.

- Jamais ? Qui peut dire jamais, Andrew ? - ou, si vous préférez, monsieur Martin, car je serais tout à fait heureuse de vous donner personnellement l’accolade comme à un homme. Vous verrez que la plupart des parlementaires ne voudront pas créer de précédent, même si ce précédent n’a aucune conséquence. Monsieur Martin, vous avez toute ma sympathie, mais je ne peux pas vous donner grand espoir. Vraiment… (Elle s’adossa et fronça les sourcils.) Et puis, si la discussion s’échauffe, cela pourrait peut-être éveiller un sentiment, à l’intérieur du parlement comme à l’extérieur, en faveur de la destruction dont vous parliez. En finir avec vous pourrait sembler la meilleure façon de résoudre le problème. Pensez à cela avant de vous décider à poursuivre.

Andrew demanda :

- Est-ce que personne ne se rappellera la technique de prothésologie, quelque chose qui m’est dû presque entièrement ?

- Peut-être cela vous semblera-t-il cruel, mais ils ne se la rappelleront pas. Ou s’ils le font ce sera pour s’en servir contre vous. On dira que vous l’avez fait uniquement pour vous. On dira que cela fait partie d’une campagne pour robotiser les êtres humains ou pour humaniser les robots ; que ce soit l’un ou l’autre, ce sera mauvais et dangereux. Vous n’avez jamais vécu une campagne politique de haine, monsieur Martin, et je peux vous dire que vous serez l’objet de calomnies de telles sortes que ni vous ni moi ne pourrions les imaginer, et pourtant il y aura des gens pour les croire. Monsieur Martin, prenez garde à votre vie.

Elle se leva et, à côté d’Andrew assis, elle avait l’air toute petite et presque enfantine.

- Si je décide de combattre pour mon humanité, serez-vous de mon côté ?

Elle réfléchit.

- Oui - tant que cela sera possible. Si à un moment ou à un autre une telle prise de position représentait une menace pour mon avenir politique, je devrais vous abandonner, car ce problème n’est pas pour moi la base de mes convictions. J’essaye d’être honnête avec vous.

- Je vous en remercie et je ne vous en demanderai pas plus. Je décide de lutter quelles que soient les conséquences, et je ne vous demanderai que l’aide que vous pouvez me donner.

(à suivre)

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