14/15 - L’homme bicentenaire

Ce ne fut pas un combat direct. Feingold et Martin lui recommandaient la patience, et Andrew murmurait sombrement qu’il en avait des ressources infinies. Alors Feingold et Martin entreprirent une campagne pour resserrer et restreindre le champ du combat.
Ils intentèrent un procès pour refuser l’obligation de payer des dettes à un individu possédant une prothèse cardiaque, en déclarant que la possession d’un organe robotique supprimait la qualité d’être humain, et avec elle, les droits constitutionnels y attenant.
Ils plaidèrent avec habileté et ténacité, perdant à chaque étape, mais toujours de façon que la décision soit la plus large possible, et ensuite en faisait appel devant la Cour mondiale.
Cela prit des années et des millions de dollars.
Quand on tint la décision finale, Delong célébra comme une victoire cette défaite devant la loi. Andrew était bien sûr présent dans les bureaux du cabinet pour l’occasion.
- Nous avons réussi deux choses, Andrew, dit Delong, et les deux sont excellentes. D’abord nous avons établi le fait que la présence, quel que soit leur nombre, de prothèses dans un organisme humain ne peut retirer son humanité à leur propriétaire. Ensuite nous avons attiré l’attention de l’opinion publique sur la question, de telle façon qu’elle soit favorable à une interprétation très large de l’humanité, étant donné qu’il n’existe pas un seul être humain qui ne compte pas sur des prothèses pour le garder en vie.
- Et pensez-vous que le parlement va maintenant m’accorder le droit d’être un être humain ? demanda Andrew.
Delong eut l’air mal à l’aise.
- Quant à cela, je ne suis pas optimiste. Il reste l’organe qu’a utilisé la Cour mondiale comme le critère de l’humanité. Les êtres humains ont un cerveau à cellules organiques et les robots ont un cerveau positronique en platine iridié, quand ils en ont un - et vous, vous avez un cerveau positronique, c’est un fait… Non, Andrew, ce n’est pas la peine d’avoir ce regard. Nous ne sommes pas capables de fabriquer en structures artificielles un cerveau cellulaire suffisamment proche du type organique pour qu’il tombe dans les données de la loi. Même vous ne le pourriez pas.
- Que devons-nous faire alors ?
- Il faut essayer, bien sûr. Li-Hsing sera de notre côté et d’autres parlementaires se joindront à elle petit à petit. Le président se rangera certainement à l’avis de la majorité du parlement dans cette affaire.
- Avons-nous la majorité ?
- Non, loin de là. Mais nous pourrions la gagner si le public étend jusqu’à vous son désir d’une large interprétation de l’humanité. C’est une petite chance, je l’admets, mais si vous ne voulez pas laisser tomber, nous pourrions parier dessus.
- Je ne veux pas laisser tomber.
**********
Li-Hsing était bien plus âgée que quand Andrew l’avait rencontrée pour la première fois. Elle ne portait plus depuis longtemps de vêtements transparents. Ses cheveux étaient maintenant coupés ras et elle était vêtue de tubes. Andrew cependant s’en tenait, autant qu’il le pouvait dans les limites du goût raisonnable, à la façon de s’habiller qui était au goût du jour quand il avait commencé à porter des vêtements, plus d’un siècle auparavant.
- Nous avons fait ce que nous avons pu, Andrew. Nous essaierons une dernière fois à la prochaine session, mais honnêtement la défaite est certaine et il faudra abandonner l’affaire. Tous mes efforts ne m’ont apporté que des pertes pour ma prochaine campagne législative.
- Je sais, dit Andrew, et j’en suis désolé. Vous m’aviez dit que vous m’abandonneriez s’il le fallait. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
- On peut changer d’avis, vous savez. Vous abandonner, c’était payer trop cher une réélection. Et puis, je suis au parlement depuis plus d’un quart de siècle. Cela suffit.
- Y a-t-il une façon de leur faire changer d’avis, Chee ?
- Tous ceux qui sont accessibles à un raisonnement l’ont déjà fait. Le reste - la majorité - ne veut pas démordre de ses antipathies émotionnelles.
- Une antipathie émotionnelle n’est pas une raison suffisante pour voter d’une façon ou d’une autre.
- Je sais bien, Andrew, mais ce n’est pas cela qu’ils mettent en avant.
Andrew dit prudemment :
- Tout dépend du cerveau alors, mais devons-nous réduire le problème à une opposition cellules contre positrons ? N’y a-t-il pas une autre façon de donner une définition fonctionnelle ? Devons-nous absolument déclarer qu’un cerveau est fait de ceci ou de cela ? Ne pouvons-nous pas dire plutôt qu’un cerveau est quelque chose - n’importe quoi - qui est capable d’un certain niveau de pensée ?
- Cela ne marchera pas, dit Li-Hsing. Votre cerveau est fait par l’homme, le cerveau humain non. Votre cerveau est fabriqué, les leurs se sont développés. Pour tout humain décidé à maintenir la barrière entre lui-même et un robot, ces différences représentent un mur d’acier d’un kilomètre de hauteur et d’épaisseur.
- Si nous pouvions atteindre la source de leur antipathie - la source même de…
- Après toutes ces années, dit Li-Hsing tristement, vous essayez toujours de faire entendre raison aux hommes. Pauvre Andrew, ne vous fâchez pas, mais c’est le robot en vous qui vous fait agir ainsi.
- Je ne sais pas, dit Andrew. Si je pouvais me faire…
(à suivre, le dénouement)



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