Ne pas être à sa place
C’est drôle… Cela fait quelques temps que je n’avais pas ressenti ce sentiment étrange. Ce sentiment bizarre qui vous tient le coeur et vous fait tressaillir jusqu’aux trémolos dans la voix. Ce sentiment qui vous prend, vous emporte, vous emmène dans un lieu insoupçonné, au coeur de vous-même, parce qu’au moins, là, vous savez que vous êtes un peu chez vous. Ce sentiment-là, c’est le sentiment de ne pas être à sa place.
Comme si un matin vous vous réveillez et que vous vous rendez compte que ce que vous êtes entrain de faire n’a pas de sens, n’a pas de portée, n’a pas de signification. Comme si les engagements que vous avez pris ne signifient plus rien pour vous. Qu’ils vous pèsent plus qu’une simple perte de temps en vous y consacrant, mais bel et bien comme un fardeau indicible qui vous donne envie de vous enfouir sous votre couette, dans votre intimité, au creux de vous-même, parce qu’au moins, là, vous savez que vous êtes un peu chez vous.
Je ne voudrais pas rentrer dans des détails sur ma vie d’étudiant pour l’instant. Disons simplement que j’ai fait deux cursus. Et si le second m’a permis de trouver ma voie, de m’y accomplir, de réaliser tout ce dont je rêvais, j’ai décidé pour cette année, avant de monter sur Paris, de m’installer à Aix-en-Provence, pour boucler définitivement mon précédent cursus que je voulais voir se terminer par un Bac + 5. Alors j’ai pris la décision de venir dans cette petite ville. Une petite ville très sympathique, très étudiante, et où je me sens plutôt bien.
Il se trouve que je suis très attaché à mes amis. J’ai de nombreux groupes d’amis, à vrai dire. Un groupe qui date du collège, auquel se sont greffées d’autres personnes par la suite. Un groupe que j’ai découvert en Terminale, avec qui d’ailleurs j’ai passé le nouvel an cette année. Un autre hérité de mes années lors de mon premier cursus universitaire, et un dernier qui comporte quelques amis de mon second choix d’études, de mon crédo, de ma voie. Je n’avais pas revus tous ces amis depuis quelques mois, en en voyant seulement quelques uns pour des soirées.
Or, la semaine dernière, entre deux soirées très sympathiques et le jour de l’an, j’ai pu revoir certains de mes amis. Et je me suis rendu compte combien ils me manquaient tous profondément, dans ma vie aixoise.
C’est drôle parce que je ne m’en étais pas rendu compte avant. J’avais l’impression de ne pas les avoir quittés, qu’ils n’étaient pas bien loin. L’adage qui dit qu’on ne se rend compte qu’on tient à une chose que lorsqu’on l’a perdue, n’est donc pas tout à fait vrai dans mon cas. Ou alors, c’est que je me suis rendu compte que j’étais loin d’eux lorsque je les ai revus à nouveau ces derniers jours. Et pour chacune des trois grosses soirées que j’ai faites - nouvel an inclus - , je ne découvrais qu’un seul désir, qu’une seule envie : ne pas les quitter, tous ces amis que j’aime et à qui je tiens énormément. Ne pas partir, rester le plus longtemps possible, continuer à les voir, à les sentir, à les toucher, à les prendre dans les bras, à rester près d’eux, moi qui allait m’envoler à nouveau dans les jours qui se profilaient à l’horizon.
Le lendemain de la Saint-Sylvestre, ce fut le paroxysme : nous sommes tous restés dans la maison où nous étions, celle d’un ami, pour le jour de l’an, et nous ne nous sommes séparés qu’en fin de journée. Et j’ai senti mon coeur se déchirer, même si j’ai évité de le montrer. Mais cette absence de mes amis que je ressens, là, dans le corps, comme un trou béant qui saigne, ne suffit pas à expliquer cette sensation étrange d’être là… sans être là.
Ce lundi 3 janvier, j’étais supposé prendre le bus pour retourner à Aix en Provence, puisque j’avais cours l’après-midi. Or, je ne l’ai pas fait. Je suis encore dans la banlieue de Nice, à me demander si ce que je fais comme études cette année me correspond vraiment. Entre mes amis qui me manquent profondément et ces études qui ne viennent que boucler un cursus universitaire que j’avais entamé et que je voulais voir s’achever par un point d’orgue avant de revenir dans ma voie de pensée - entre ces amis et ce bouclage de cursus avorté, disais-je, j’ai l’impression de ne pas être à ma place.
Vendredi, j’ai un examen. Dans une matière que je déteste absolumment. Je déteste ce truc qui n’a pas de sens, qui est insupportable, et que je me refuse à étudier. La semaine d’après, il en est de même pour un autre examen. Ce sont deux matières qui me donnent des boutons. Deux matières qui ne sont pas que l’incarnation d’un simple désintérêt mais plutôt, symboliquement, la forme de ce que j’avais rejeté en bloc deux années auparavant, en changeant de voie universitaire. Deux matières sur lesquelles j’aurais dû plancher pendant ces vacances de Noël, de faire l’effort de m’y concentrer.
Mais entre la pression de la première semaine que j’ai passée dans ma famille auvergnate, et la révélation du besoin sensuel, charnel et physique de mes amis niçois dans la seconde semaine, j’ai refusé catégoriquement d’ouvrir mes livres de cours et mes feuilles de notes pour me plonger dans cet univers que je n’aime pas, voire que j’exècre.
Demain matin, je vais reprendre le bus pour Aix-en-Provence. Et je vais d’ailleurs, par ce biais, rater une autre journée de cours, puisque j’aurais dû rentrer hier. Je vais essayer de me motiver pour passer ces deux matières dans les jours qui viennent. Mais elles me semblent tellement dénuées de sens, tellement abjectes, tellement éloignées de moi, de mes turpitudes, de mes réflexions, de mes conceptions, de mes conclusions, de mon univers personnel, que j’ai l’impression de me salir encore davantage en m’y plongeant avec la froideur intellectuelle de celui qui se dit qu’il doit étudier pour avoir une note correcte. Et pas en s’y plongeant par la passion de la voie, du credo, de la note de résonance intérieure.
Je ne suis même pas encore rentré à Aix-en-Provence que je me dis que je ne suis pas à ma place… Et si je n’ai pas pris le bus lundi matin, c’est que je sens une vague de démotivation complète se profiler. Il faut que je fasse attention : si je n’y prends pas garde, je vais entrer dans une phase de dépression.




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