1/3 - Un amour sur le Nil
Je crois que je n’ai pas souvent été amoureux dans ma vie. A bien y réfléchir, je n’ai dû l’être que deux ou trois fois, pas plus. Je ne parle pas de vagues sentiments, d’une forme d’affection poussée mélangée à un désir sexuel : ça, c’est généralement ce qui peut m’inviter à entamer une relation avec quelqu’un – relation qui finit généralement par s’essouffler, d’ailleurs. Non, je parle d’autre chose. De cette passion dévorante qui vous obscurcit l’esprit, qui vous prend au ventre et vous fait mal. De celle qui fait que, lorsque vous êtes en compagnie de celui que vous aimez, votre vie ne tient plus qu’à un fil ou à un souffle, suspendu que vous êtes au moindre regard que vous pourrez déposer sur lui, à la moindre de ses paroles que vous pourrez entendre. L’amour comme pathos, l’amour comme maladie, l’amour comme dépendance.
Je n’ai jamais vécu aucune relation dite amoureuse où j’étais vraiment amoureux. Ca n’était que cette « affection matinée de désir » dont je parle. Pas cette passion dévorante qui vous emporte. Je n’ai jamais eu de relation avec quelqu’un que j’aimais profondément. Et je n’ai d’ailleurs jamais aimé de la sorte que trois fois dans ma vie.
Il existe plusieurs formes d’amour. Il y a bien sûr celui que l’on donne ou que l’on reçoit de nos parents, celui qui nous lie à des amis, à différents degrés. Puis celui que l’on porte pour des objets, pour des auteurs, pour des œuvres d’art, pour des concepts, pour des idéaux. Et il reste l’amour dans sa dimension fusionnelle, celle qui nous emporte et nous lie avec quelqu’un. Ou peut-être nous lie POUR quelqu’un. Liés que nous sommes, nous voilà pris au piège, tel un rat dans sa souricière, espérant un moment de répit ou au moins un peu d’air pour continuer à survivre. Cette bouffée d’air tant réclamée, c’est la présence de l’Autre, celui pour qui vous vous retrouvez pieds et mains liés.
Il y a peut-être une autre forme d’amour qui peut nous lier à quelqu’un : après celle du désir sexuel, après celle de l’affection presque amicale et après celle de la passion dévorante, je me dis qu’il doit y avoir une autre forme d’amour, qui reprend la forme de la passion mais à un autre niveau ou à un autre plan. Ce serait pour moi l’amour au sens idéal du terme : un amour qui engage à la fusion des deux êtres mais sans que l’un des deux ne se voit privé de sa liberté. Non pas une interdépendance mais une union véritable – sans doute cette idée qu’a voulu symboliser le mariage des religions puis de la République.
Mais je n’ai pas encore connu cet amour. Et comme je l’ai dit, je ne suis tombé amoureux de passion que trois fois dans ma vie. J’aurai l’occasion de développer deux d’entre elles un de ces jours. Mais en attendant, pour aujourd’hui, laissez-moi vous conter la dernière fois où je suis tombé amoureux.
C’était il y a deux ans à peine. Mon petit-ami était encore Alex, dont je me détachais chaque jour davantage. Je me posais sans cesse la question de savoir si je devais m’en séparer. Je ne l’aimais plus, ne l’avais sans doute jamais aimé, mais je ne savais pas comment le lui dire, par faiblesse, par peur de lui faire mal, par celle de me retrouver seul. Et puis aussi par cette horrible habitude de reporter toute action désagréable au lendemain. Afin de me dire continuellement « jusqu’ici tout va bien » et de laisser au futur les moments délicats à passer. J’ai toujours eu cette faiblesse, pas qu’en amour d’ailleurs, et j’ai tendance à toujours reporter toute tâche que je trouve désagréable au lendemain. Cela va du ménage au rangement, de l’interro écrite révisée la veille dans la nuit à la moindre obligation administrative. Et mes relations amoureuses, en réalité « d’affection matinée de désir », ne dérogent pas à la règle : je reporte, je reporte sans cesse, dans l’espoir que cela sera fait, dans l’espoir que tout se terminera naturellement, et je soupire et soupire encore en attendant silencieusement que l’on fasse cela à ma place. Et lorsque mes relations amoureuses, mes « affections matinées de désir » ne deviennent plus que des obligations administratives, alors j’attends en errance que le fameux moment de rompre soit venu – en vain.
Nous étions en décembre. Mes parents et moi, nous avions décidé de partir pour un voyage organisé, en groupe, de 8 jours en Egypte. Nous partions le 22 décembre, il était prévu que nous passions le jour de Noël sur un bateau de croisière sur le Nil et que nous revenions le jour de l’an dans la douce contrée de Nice.
A l’époque, j’habitais à Nice, donc nous étions obligés de passer par Paris, puisqu’il n’y avait pas de vol direct pour Le Caire. Nous nous étions retrouvés à l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, à attendre, pendant plusieurs heures, que notre avion – en raison des intempéries – veuille bien décoller. Je me souviens du monde qu’il y avait dans ce gigantesque et horrible aéroport, digne d’un entrepôt pour faire patienter du bétail. Nulle place où s’asseoir si ce n’est, à un moment opportun, une table d’un maigre bar miteux, où nous avions fini par trouver des places.
Et là, le rayon de soleil se mit à poindre.
Juste devant moi, à une table juste à côté de la notre, un couple et deux garçons s’étaient installés. Et l’un des deux était d’une beauté hallucinante. Une vingtaine d’années, un sourire craquant, les cheveux châtains coupés courts et coiffés déstructurés, les yeux noisettes, un humble jogging large, un petit polo beige moulant et une écharpe blanche accrochée avec élégance autour du cou. Ce garçon était plus que mignon ou plus que beau : il était divin.
Je ne pouvais supporter son visage. Je ne pouvais à la fois m’empêcher de le regarder et sa vue me remplissait d’une terrible souffrance : je souffrais, en chaque instant, de le voir si beau et de le trouver si inaccessible, de percevoir ses muscles dessinés avec volupté derrière ses habits si simples et combien il pouvait être craquant quand il esquissait le moindre sourire. Le coup de foudre. Terrible et implacable, mélange de fascination, d’attirance, de soumission et de souffrance. Pour ce garçon. Incarnation humaine de l’alchimie des gènes qui révèle chez certains d’entre nous les plus subtiles mélanges propices à l’ivresse des sens.
Je n’avais qu’une seule idée en tête : que mon avion arrive pour ne plus souffrir de sa vue – moment que j’attendais avec angoisse car il signifiait aussi de perdre l’objet indispensable à ma folie passionnelle.
Et puis, les heures passèrent, je découvris en tendant l’oreille que les deux garçons étaient frères, et je me persuadais chaque instant davantage avec l’espoir pathétique de celui qui ne peut que rêver, que ce garçon si beau ne pouvait être que gay. Vint enfin le moment où mon avion était prêt à partir et je fis le chemin vers l’embarquement, perdant mon regard dans les magasins et me répétant ce que je me répète chaque fois qu’un sentiment de tristesse et de déprime comment à m’habiter : « Ne t’inquiète pas, cela ira mieux. Trois jours. Comme à chaque fois, tu devras attendre trois jours pour oublier cette vision fugace et cette tristesse qui t’habite. Chaque nuit viendra effacer petit à petit ce terrible souvenir et dans trois jours, enfin, comme d’habitude, tu seras libéré ».
Mais je n’avais pas prévu que le couple et les deux garçons s’apprêtaient à prendre le même avion que moi.
Je ne m’en étais pas rendu compte sur l’instant. Certes, je l’avais entraperçu dans le terminal d’attente, non loin de ma porte d’embarquement, mais je m’étais dit : « Et le revoici pour un dernier instant ; il s’envolera vers sa destination et moi vers la mienne ». Sauf que la destination était la même.
Et c’est donc en arrivant au Caire, n’ayant pas pu m’empêcher de me remémorer son visage chaque seconde durant le voyage, par le fol espoir de ne pas l’oublier, par le masochisme de m’en rappeler, que je cherchais, avec mes parents, le représentant de la compagnie de tourisme local qui devait nous recevoir. Il s’agissait de Kuoni, une compagnie plutôt bourgeoise. Il y avait plusieurs circuits touristiques en cours et le représentant nous dirigea vers un bus qui correspondait au nôtre. Etrange surprise, dès lors, d’apercevoir le couple et ses deux enfants se diriger vers le même représentant : ce garçon était-il, lui aussi, dans un circuit Kuoni ? Et s’il se retrouvait sur le bateau avec moi ? Je n’avais plus que cela en tête, le voyage ne m’importait plus, les merveilles annoncées de l’Egypte majestueuse n’avaient plus aucun intérêt pour moi : j’avais trouvé mon monument, j’avais trouvé mon chef d’œuvre de grâce, et il n’était pas fait de pierres mais de muscles et de sang.
Et c’est avec la plus grande des excitations, la plus folle des passions, la plus terrible des peurs, que je me retrouvai avec ce garçon, sur un bateau, pour une croisière de 8 jours.
(à suivre)



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De : Kelly ou pigloo
Le jeudi 20 septembre 2007 à 14:51
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